Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Notes de Lecture

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Lundi 06 février 2012

1Q84 (tome 1), Haruki Murakami, Belfond

En 1984, dans un embouteillage à Tokyo, la jeune et séduisante Aomamé abandonne son taxi immobilisé sur une voie aérienne ; elle emprunte un escalier de secours et rejoint le niveau du sol. Elle a une mission urgente à accomplir : assassiner proprement un riche inconnu. Après quoi elle draguera à son aise un homme mûr et presque chauve, ses goûts sexuels la portant vers des sosies de Sean Connery…
Mais Aomamé comprend peu à peu que le monde a changé. D’abord, l’arme de service des policiers n’est plus la même… et renseignement pris, ce changement ne date pas d’hier ! Ensuite, une station habitée existe sur la Lune.  Enfin, des événements inédits ont autrefois secoué le monde : une révolte a eu lieu, « les combats du lac Motosu », qui ont opposé les autorités à un groupe de révolutionnaires écologistes surnommé « L’Aube ». Il y a aussi ce fait divers bizarre, cet employé de la NHK qui, autrefois, a tué à coups de couteau quelqu’un qui… refusait de payer sa redevance télé !
Bref, le passé ne correspond plus à celui qu’elle a connu.
Cette modification du réel date du moment où elle a quitté son taxi… D’ailleurs, le chauffeur ne l’avait-il pas prévenue ? « si vous faites cela, il n’est pas impossible qu’ensuite le paysage vous paraisse un peu différent de celui de tous les jours. Mais il ne faut pas se laisser abuser par les apparences. La réalité n’est toujours qu’une. »
Elle s’interroge : qui est devenu fou, elle… ou le monde ?
De son côté, un autre personnage, Tengo, repense à son enfance, triste et solitaire, passée avec un père qui, chargé de faire payer la redevance télé, l’emmenait de force chaque dimanche chez les mauvais payeurs… Romancier débutant sujet à des crises étranges de « perte de réalité », Tengo se voit confier par son éditeur, Komatsu, la mission de « rewriter » le roman original mais maladroit de Fukaéri, une lycéenne de 17 ans. Dans ce récit de fantasy, La chrysalide de l’air, il est question d’un étrange petit peuple qui a besoin de boire de l’eau – de pluie, de préférence – les Little people. Pour convaincre la jeune Fukaéri de se prêter à ce subterfuge qui pourrait leur permettre de décrocher un prix littéraire, Tengo rencontre la lycéenne. Dyslexique et presque autiste, la jeune fille lui avoue, par bribes, qu’elle n’a pas écrit mais  dicté son récit à une camarade plus jeune. En outre, pour qu’elle accepte cette proposition de réécriture, Tengo doit d’abord rencontrer Ebisuno, le « Maître » de la lycéenne.
Ebisuno, dont la fille est l’amie de Fukaéri,  est un savant oublié qui vit reclus dans la montagne, il  raconte à Tengo la naissance, autrefois, d’un groupe de dissidents écologistes, bien décidés à passer à l’action…

Mes lecteurs fidèles connaissent mon goût inconditionnel pour les ouvrages de Murakami. Dans ce premier opus d’une trilogie orpheline ( le tome 3 n’est pas encore sorti en France ! ) le maître contemporain de la littérature japonaise intrigue et fascine son lecteur plus que jamais. D’abord grâce à la personnalité de ses protagonistes, tout particulièrement Tengo et Aomamé ; ensuite à cause de la construction très particulière d’un récit qui flirte avec la SF en général… et avec l’uchronie en particulier ; enfin, en raison de son style très particulier, une écriture presque blanche dont la précision et l’efficacité scotchent le lecteur au récit sans autre raison particulière – un mystère !
A quoi bon mêler ma voix au concert de louanges qui a salué la sortie des deux premiers tomes de 1Q84 ? Un indice : ce titre, discret hommage à Orwell, diffère du titre original à cause de ce Q à la place du 9. Un décalage avec le réel. Un Q qui ( paraît-il ) se prononce en japonais comme le chiffre 9. Un Q, surtout, comme le mot Question…
Murakami a l’art, en effet, d’intégrer à la littérature générale les doutes que la SF s’ingénie depuis des décennies à insinuer aux lecteurs ; l’art de leur faire se poser des questions sur le monde, l’individu, l’enfance, le destin - et sur certains événements en apparence mineurs qui, au sein de nos sociétés, sont capables de bouleverser l’ordre des choses…
Un ouvrage hybride et inclassable, qui pourtant fera date.
Lu dans sa version unique, un superbe ouvrage grand format d’une sobriété exemplaire.
Quel plaisir de lecture !

Lundi 16 janvier 2012

Meurtriers sans visage, Henning Mankell

Wallander enquête sur le meurtre sordide d’un couple de vieux paysans, les Lövgren, qui ont été sauvagement torturés dans le village de Lenarp. Avant de mourir à l’hôpital, la femme – étranglée au moyen d’un étrange nœud coulant – n’a pu que murmurer plusieurs fois le mot « étranger ».

La brigade tente de dissimuler cet aveu ; mais une fuite va entraîner très vite des représailles racistes au cœur de la population immigrée de la région d’Ystad : appels téléphoniques, menaces anonymes et assassinat aveugle d’un Ivoirien père de neuf enfants.

Aussi, Wallander se trouve confronté à deux enquêtes : la première, liée à l’assassinat du couple, et la seconde, un meurtre gratuit qui révélera l’existence d’une sorte de Ku Klux Klan suédois dont l’origine est liée à une politique d’accueil confuse et mal menée…

Ce sont les assassins du couple qui résistent… un couple plus riche qu’il n’y paraissait, et dont Wallander découvre que le mari, Johannes Lövgren, avait depuis longtemps une maîtresse et un enfant caché. L’un ou l’autre pourrait bien être la clé des atroces tortures que les victimes ont subies… Enfin, étrange leit motiv, il y a ce cheval qui n’a pas henni pendant la nuit du double meurtre parce qu’on lui a servi son picotin - afin qu’il ne donne pas l’alarme ?

Obsédé par le cheval, le nœud coulant et la vie secrète de ce couple, Wallander va de fausse piste en fausse piste. Malheureux en amour ( il aime en secret la belle Anette Brolin, le nouveau procureur ) Wallander est secondé par son collègue Rydberg, qui est atteint d’un cancer et deviendra, dans les épisodes suivants, son « maître à penser ».

« Il a oublié quelque chose, il le sait avec certitude en se réveillant »

L’incipit de Meurtriers sans visage frappe évidemment le lecteur de L’Homme inquiet. Car il préfigure vingt ans plus tôt la déchéance de Kurt Wallander, ce policier suédois qui, dans ce premier opus de la série, fête ses 43 ans. Et l’on sait que Mankell, lui, fera vieillir son héros au rythme exact des parutions de ses enquêtes…

Wallander, ici, est déjà usé, en léger surpoids, porté sur l’alcool et les femmes, divorcé de son épouse Mona, en conflit ouvert avec un père au bord de la sénilité ( un vieux peintre obsédé par le même paysage ) et en conflit larvé avec sa fille qui lui échappe… un quotidien qui rythme la vie de cet enquêteur déprimé et attachant.

Cette première enquête de Kurt Wallander, si elle n’est pas la plus convaincante, est indispensable au lecteur de la série, car elle livre à la fois les clés du personnage et le ton de son auteur : un style sec et dépouillé, une succession de détails souvent sans importance, mais dont le narrateur indirect, Wallander, ignore au même titre que le lecteur s’il n’y a pas là, qui sait ? un élément après tout majeur !

Un vrai roman policier qu’on lira d’une traite et dont on verra au besoin avec profit l’adaptation réussie à la télé ( une série britannique ).

Lu dans la collection Points de chez Seuil, papier léger mais excellente reliure.

Un « poche » d’un poids dérisoire par rapport à ses presque 400 pages !

CG

Lundi 09 janvier 2012

Maigret se fâche, Georges Simenon

En retraite depuis deux ans dans leur petite maison de banlieue, les Maigret reçoivent la visite de Mme veuve Bernadette Amorelle - de la société Amorelle & Campois, sable et remorqueurs.Autoritaire et très sûre d’elle, la vieille dame impose plutôt qu’elle ne propose à Maigret d’enquêter sur le récent suicide suspect de sa petite-fille Monita. Son père, Charles Malik, et son frère Ernest vivent non loin de là. Maigret, assure la riche veuve, dormira à l’auberge de l’Ange, dont la tenancière, peu aimable, malade et portée sur la bouteille, le recevra d’ailleurs fort mal.

Eh oui, car Maigret accepte ! A l’auberge, il croisera d’ailleurs le fameux Ernest Malik, un ancien camarade de lycée que tous surnommaient avec mépris « le percepteur », mais qui semble avoir fort bien réussi dans la vie. Détesté par Bernadette Morelle, l’oncle de Monita assure à Maigret que sa nièce s’est bien suicidée – mais il se fait un plaisir d’inviter son ex camarade à déjeuner, trop content de lui montrer qu’il a réussi dans la vie.

L’absence du fils d’Ernest, le jeune Georges-Henry ( qui semblait amoureux de sa cousine et qu’on semble cacher ) met la puce à l’oreille du commissaire, qui reviendra au Quai des orfèvres pour se renseigner sur le passé trouble des Amorelle et des Campois…

Derrière ce titre banal se cache un petit chef-d’œuvre, un vrai roman policier sans un pouce de graisse, ramassé ( comme la plupart des romans de Simenon ) en une centaine de pages, ce que les Américains appellent une novella.

Un début tranquille, car Maigret est à la retraite… et peu à peu l’intérêt s’éveille. L’affaire ( de famille ) se corse et en véritable Sherlok Holmes de la psychologie, le vieux commissaire devine peu à peu derrière les regards, les silences, les mensonges et dissimulations, que le passé des familles Amorelle et Campois cache plusieurs cadavres dans un placard.

Un roman où Simenon livre le meilleur de lui-même dans de courtes descriptions superbes – l’action se déroule en 1945 et c’est un voyage dans des décors que Carné et Renoir n’auraient pas renié. La scène au cours de laquelle Maigret fuit le repas officiel chez les Malik pour aller cuisiner à l’office de l’auberge où il est hébergé, avec la complicité de la servante Raymonde, est un morceau d’anthologie ! Comme à l’ordinaire avec Simenon, Maigret préfère le hareng et le blanc sec au gigot arrosé de grands crus !

De bistro en auberge, de la banlieue ( Orsenne ) au Quai des Orfèvres, où Maigret retrouve bureaux et collègues, l’enquête mène peu à peu le lecteur de suicide en assassinat, un lecteur stupéfait devant les révélations finales et une étonnante complicité peu à peu nouée entre lui et la véritable héroïne du roman, la vieille Bernadette Amorelle.

Quoi qu’on pense du personnage de Simenon, il reste un maître du récit.

Chapeau bas ( ah… non : aujourd’hui, on dit plutôt « respect », je crois ? )

Lu dans l’intégrale, Tout Simenon – mais qu’importe, car si ce gros volume de 900 pages est un magnifique viatique ( on ne s’ennuie pas une seconde à la lecture des neuf enquêtes qu’il contient ), ce roman se dévorerait avec n’importe quel support.

Ah… il a semble-t-il fait l’objet, en 1972, d’une dramatique télé avec Jean Richard que je préfère éviter de voir.

Lundi 26 décembre 2011

Plateforme, Michel Houellebecq

A la suite de la mort ( un meurtre ! ) de son père, Michel hérite ; sur un coup de tête, il décidede voyager. Célibataire quarantenaire velléitaire et blasé, il n’est pas vraiment passionné par son poste de fonctionnaire au Ministère de la Culture…

Au cours de ce premier voyage organisé ( en Thaïlande ), il fait la connaissance de Valérie ; mais il préfère la fréquentation des prostituées et des salons de massage à celle de cette Française qui, pourtant, attire son attention.

C’est au retour en France qu’ils deviennent amants…

Or, il se trouve que Valérie travaille dans le tourisme ; assistante de Jean-Yves, elle vient d’accepter une ( double ) proposition d’emploi de la part d’Aurore, le premier groupe hôtelier mondial. Objectifs : gagner des parts de marché et trouver de nouveaux concepts.

D’abord simple observateur ( et amant de Valérie ), Michel suggère bientôt à Jean-Yves de donner aux touristes ce qu’ils recherchent en priorité sans se l’avouer : du sexe.

Ainsi naît le projet Eldorador Aphrodite… dont les premiers succès augurent un avenir très, très prometteur !

Pourquoi n’as-tu jamais fait la critique d’un roman de Houellebecq ? m’ont demandé plusieurs amis.

Euh… pour deux raisons :

1/ j’évite de céder à la mode, d’évoquer ce dont tout le monde parle déjà, et de mêler ma petite voix aux critiques qui fleurissent dans tous les magazines !

2/ Quitte à me faire des ennemis ( car je sais qu’il y les inconditionnels de Houellebecq… et ceux qui le condamnent résolument ! Faut-il vraiment choisir l’un des deux camps ? ), j’avouerais que… Houellebecq me semble un écrivain important.

Qu’il soit sympathique ou pas n’a pas à entrer en ligne de compte.

J’ai d’ailleurs croisé Houellebecq à ses débuts, aux Utopiales de Nantes ; et l’homme m’a paru à l’image de ses écrits : distant, indifférent, cynique-limite-méprisant… difficile de s’en faire un ami ! Mais je ne crois pas que j’aurais trouvé Stravinsky ou Picasso sympathiques, ce qui ne m’empêche pas d’admirer leur oeuvre.

Le narrateur de Plateforme est sans doute très proche de l’auteur. Accro du sexe, égoïste et jouisseur, en quête de femmes ( ou de « la femme » ? ), il n’a pas de but et surtout pas d’idéal ; il survit tant bien que mal dans cette société de marché où l’intérêt immédiat et le principe du plaisir ont la priorité.

Aussi, à mes yeux, Plateforme est un constat. Un constat cynique et déplaisant, certes, mais dépourvu de toute hypocrisie. Comme un Le Pen dont les propos choquent, Houellebecq fait parler, agir et réagir son narrateur à la manière d’un contemporain de notre société occidentale décadente ( l’adjectif n’est-il pas superflu ? ), un consommateur dépourvu de scrupules et pour lequel, dans une économie de marché poussée au bout de sa logique, le tourisme sexuel constitue un débouché idéal pour des pays émergents dépourvus de matière première.

Aux lecteurs qui hurlent : « c’est honteux ! », j’objecterai que le rôle de l’écrivain n’est pas d’être moralisateur mais de se faire l’écho du monde contemporain. Et notre économie, désormais, c’est cela : la recherche de tous les filons susceptibles de rapporter des parts de marché, qu’il s’agisse d’exploiter les dernières ressources de notre planète exsangue, ou… le matériel humain. Que les Européens aillent en Thaïlande pour avoir du sexe à bon marché est scandaleux ? Peut-être, sous-entend Houellebecq, mais pas plus que le fait que des Africains meurent de faim, ou que des enfants indiens crèvent en récupérant les matériaux toxiques de nos vieux navires de croisière ou de guerre…

Là comme ici, c’est le jeu de l’offre et de la demande, la recherche effrénée du « retour rapide sur investissement ».

Même si je ne cherche pas à convaincre, un constat s’impose : Houellebecq se lit. C’est agréable, fluide et… dérangeant. Malgré un manque apparent de suspens, cet auteur possède un ton détaché qui tire sans cesse le lecteur en avant.

Certes, les besoins sexuels de Michel relèguent les frasques de DSK à celles d’un enfant de chœur débutant : ici, l’échangisme et les salons SM font partie du quotidien ! Mais voilà : l’action de Plateforme est entrecoupée de multiples réflexions parfois inattendues, souvent choquantes ( mais toujours bienvenues ) sur la vie, l’amour… et l’économie de marché.

Le lecteur peut être dérangé, gêné, il ne sera jamais indifférent !

Houellebecq doit parfaitement assumer le rôle du méchant qu’on lui prête… les dérives de cette société qu’il décrit ( avec complaisance ? ) ne l’empêchent nullement de fonctionner ainsi. Et de force ( mais, hum… de gré aussi, non ? ) nous en sommes les acteurs et les complices.

Lu dans sa version d’origine, la prestigieuse « collection blanche » ( non : jaune ! ) de chez Flammarion !

Mercredi 14 décembre 2011

La Délicatesse, David Foenkinos

Nathalie est belle et séduisante ; elle rencontre François avec lequel elle file le parfait amour. Puis elle trouve un emploi dans une entreprise franco-suédoise où le patron, Charles ( marié ), ne sait comment déclarer sa passion pour cette employée dont la beauté le fascine.

Mais voilà : un accident provoque la mort de François et le désarroi de Nathalie.

Le temps coule ; Nathalie reprend son travail, veuve en apparence inconsolable et indifférente aux sollicitations masculines.

Charles tente d’ailleurs sa chance… et se fait éconduire.

Et puis, sur une impulsion subite et incontrôlée, Nathalie, un jour, embrasse sans crier gare Markus, un collègue discret et en apparence banal, dépourvu de charme et de beauté.

Markus comprend mal pourquoi Nathalie l’a embrassé. D’ailleurs le lendemain, elle lui présente ses excuses. Mais Markus ne l’entend pas de cette oreille… et devant leurs collègues à la fois stupéfaits et indignés ( sans parler de Charles ! ), leur couple semble peu à peu se former.

Inutile d’aller plus loin dans le résumé de ce petit roman fort original, à la fois grave et léger, plein d’humour et de fantaisie. S’attachant aux motivations et aux portraits successifs de François, Charles et Markus ( leur passé, leur caractère, leurs désirs, les circonstances de leur rencontre avec l’héroïne ), l’auteur raconte une histoire en apparence simple, mais avec des finesses d’analyse surprenantes.

Il pimente son récit de notes de bas de pages à la fois littéraires et inattendues, et glisse entre certains chapitres des informations loufoques et réalistes en rapport direct avec l’action : définitions ( plus subtiles qu’il y paraît ) des mots délicat et délicatesse, résultats sportifs, menus, extraits d’ouvrages ou de chansons…

Une excellente surprise que ce roman qui se lit d’une traite et dont l’écho résonne longtemps dans le cœur et dans la mémoire du lecteur.

Lu dans la « collection blanche », dont on ne fera plus l’éloge de la classique sobriété.

Lundi 12 décembre 2011

Un monde sans fin, Ken Follett

La petite Caris, fille d’un riche Lainier, entraîne dans la forêt le jeune Merthin et son frère Ralph pour essayer un arc ; elle est accompagnée d’une pauvresse, Gwenda, et de son frère cadet Philémon. Les enfants assistent alors à un drame : l’arrivée d’un chevalier qui tue ses poursuivants avant d’enfouir au pied d’un chêne une mystérieuse lettre.

Dix ans plus tard, on retrouve tous ces personnages…

Gwenda survit difficilement ; elle aime en secret le beau Wulfric qui, hélas, n’a d’yeux que pour la belle et riche Annet qui le dédaigne ; Gwenda sera vendue par son père et parviendra à s’enfuir pour tenter d’acquérir son indépendance.

Après avoir été l’apprenti du médiocre menuiser Elfric, Merthin devient un artisan génial mais malchanceux. Il aime sans espoir la belle Griselda. A la suite de l’effondrement dramatique du vieux pont de Kingsbrige, il est choisi pour sa reconstruction, des travaux indispensables si la ville veut survivre avec ses « foires à la laine », foires qui font d’ailleurs aussi survivre le monastère…

Merthin finira par s’attacher à Caris la Lainière, qu’il a connue enfant.

Justement, la mort du Prieur du monastère va permettre au jeune et ambitieux Godwin de se faire élire… Soucieux de réformer les lois, Godwyn va pourtant se révéler plus retors que ceux qui l’ont précédé, au point de s’opposer à Merthin-le-constructeur. Il est en cela aidé par Philémon, devenu son conseiller… et son âme damnée.

Caris, elle, aurait voulu devenir médecin – mais cette profession est réservée aux hommes. Elle fera fortune dans la laine avant le dramatique effondrement du pont de la ville… Indépendante, elle ne veut pas s’encombrer d’un enfant. De quoi provoquer sa rupture avec Merthin qui l’aime désormais - et qu’elle aime aussi.

Quant à Ralph, le brutal frère cadet de Merthin, il rêve de devenir chevalier – n’a-t-il pas sauvé son maître William de la noyade pendant l’effondrement du pont ? Il aime sans espoir Philippa, la femme de William. Dépité et brutal, flanqué d’un complice à ses ordres, il va devenir un violeur sanguinaire, condamné – avant d’en réchapper de façon aussi inattendue qu’inespérée… grâce à la guerre avec la France où il compte bien s’illustrer.

Il y a enfin le mystérieux chevalier du début de cette histoire, Thomas Langley, devenu moine et manchot, Thomas qui pourrait bien détenir la clé de ce récit monumental dont les multiples protagonistes s’opposent, se déchirent, tant sur le plan de leur mission et de leurs ambitions que sur celui des sentiments qui souvent les opposent…

Vous avez aimé Les Piliers de la Terre ? Vous serez forcément séduit par ce récit géant ( 1300 pages en grand format ! ) qui se présente comme la suite du chef d’œuvre de Ken Follett – les personnages sont en effet les descendants directs de Jack et Tom le bâtisseur ( voir ma fiche des Piliers de la Terre, du côté de… 2009 ? ).

Vous n’avez pas lu Les Piliers de la Terre et vous aimez la fantasy ? Alors vous plongerez sans mal dans cet univers foisonnant qui a pour cadre… l’Angleterre du XIVe siècle, mais dont les personnages, l’action, les conflits d’intérêt et les descriptions rappellent le meilleur d’un genre qui n’a pas besoin d’un univers reconstitué puisque ce décor historique authentique s’y prête parfaitement ! Oui, vous vibrerez en suivant l’étrange destin de Caris, lainière soupçonnée d’être un peu sorcière, sorcière devenue religieuse, religieuse restée amoureuse, amoureuse qui s’improvisera médecin, puis écrivain, et dont les sentiments pour Merthin feront tenir en haleine le lecteur jusqu’au bout de son destin !

Grâce à Ken Follett, génie du genre romanesque, qui présente habilement les personnages les uns après les autres, le lecteur ne les mélange jamais malgré leur nombre. Très vite, on est entraîné dans le flot impétueux d’une histoire haletante aux fils certes innombrables, mais mêlés d’une façon si passionnante qu’on ne peut jamais abandonner sa lecture !

Certes, on peut reprocher à Ken Follett quelques facilité et invraisemblances. Sur les traces de Stendhal et de son Fabrice del Dongo, il nous fait notamment assister – et qui plus est, du côté français et anglais – à la bataille de Crécy ! Un combat qui oppose moins les Anglais et les Français… que Caris et Ralph, devenus ennemis jurés. Un combat que la grande peste prolongera, de Florence à Abbeville !

Comment ne pas s’incliner devant l’habileté avec laquelle Ken Follett utilise une documentation phénoménale pour nouer les destins de tant de personnages ?

Résumer ce monument, évoquer chacun de ses protagonistes serait vain. Il suffit de se laisser entraîner dans cette saga stupéfiante… une semaine de lecture ininterrompue que vous n’êtes pas près de regretter !

Lu dans sa superbe version géante au papier bible, dont le seul inconvénient est… le poids, car le papier est à la fois fin et lourd !

CG

Lundi 05 décembre 2011

La maison de soie ( le nouveau Sherlock Holmes ), Anthony Horowitz

Un an après la mort de Sherlock Holmes, le fidèle Dr Watson se résout enfin à relater une enquête complexe et sordide…

Le marchand de tableaux Edmond Carstairs a été dévalisé et le précieux butin détruit.

Les coupables étaient les jumeaux O’Donaghue, du fameux gang des « casquettes plates ». L’un d’eux est mort mais l’autre, Keelan, a visiblement décidé de se venger. Et Carstairs fait appel à Holmes car il craint pour sa vie. D’ailleurs, un rôdeur balafré s’est introduit à Ridgways Hall, la propriété du marchand, et il a dérobé de l’argent et un collier.

Carstairs veut aussi protéger sa sœur Liza, et sa jeune et récente épouse Catherine, dont il est tombé amoureux sur le transatlantique qui le ramenait des USA en Angleterre…

Holmes retrouve Keelan Donaghue et lance sur ses traces le jeune Ross, un petit voyou des bas-fonds de Londres. Holmes et Watson découvrent bientôt le corps de Ross, mort et mutilé, avec, noué à la main, un étrange ruban de soie…

Tous deux subodorent que derrière ce meurtre se cache un complot d’envergure ; ils partent à la recherche de Sally, la sœur de la jeune victime. Le fil de l’enquête conduit Holmes à soupçonner des personnalités de plus en plus en vue, et à découvrir cette mystérieuse « Maison de la soie » qui pourrait bien avoir un rapport avec le trafic de l’opium.

Sur le point de lever le voile, notre célèbre détective va tomber dans un piège terrifiant… il est soudain accusé de meurtre. Trois témoins oculaires ( et non des moindres ) l’accusent formellement.

Va-t-il se tirer de ce guêpier ?

Evidemment !

Cette excellente ( et longue ) enquête inédite de Sherlock Holmes, particulièrement riche en rebondissements, a une particularité : malgré les apparences, Conan Doyle n’en est pas l’auteur ! Ce récent récit est dû au talent d’Anthony Horowitz, mandaté par les ayants droits de Conan Doyle, un auteur dont l’exploit est moins d’avoir écrit un roman à énigmes ( et le pluriel d’énigmes se justifie pleinement ! Que de fils noués ! ) que d’avoir adopté le style de Conan Doyle… ou plutôt celui de Watson. C’est en effet l’ami du détective qui, comme toujours, se charge de raconter les exploits de son co-locataire du 221B Baker Street !

L’enquête, trépidante, s’achèvera dans l’univers glauque d’une aristocratie londonienne dépravée, un milieu qui fait étrangement écho à des problèmes de société très contemporains.

Chapeau bas à Anthony Horowitz qui nous montre une facette inattendue de ses multiples talents ! Pour être d’une fidélité absolue à l’ambiance ( ah… quel plongeon dans le Londres de 1890 ! ) et au ton de Conan Doyle, ce récit est bien sûr réservé en priorité à ses fans.

On y trouve des descriptions et des portraits savoureux comme la littérature du XXIe siècle n’en accepte plus - et c’est parfois bien dommage !

L’auteur manie l’humour et cette « distance » toute britannique avec un brio qui force l’admiration. Les connaisseurs prendront un plaisir tout particulier à noter, de page en page, combien Horowitz – qui ne tombe jamais dans la parodie - est fidèle à son modèle. Les autres, collégiens ou adultes ( l’ouvrage sort dans deux collections différentes, même texte, même prix ! ) liront ce récit comme l’une des meilleures enquêtes du plus célèbre des détectives.

J’ai eu le plaisir, il y a 10 ou 12 ans, de signer à Montreuil aux côtés d’Anthony Horowitz et de bavarder avec lui ( il parle mieux le français que moi l’anglais ! ) à l’époque où le thème des premiers Harry Potter lui semblait étrangement inspiré de son best seller de l’époque, L’île du crâne. Si Mme Rowling a lu ( et repris ? ) le roman d’Horowitz, ce dernier fait ici la démonstration qu’il est en mesure de prendre la suite de Conan Doyle. En annonçant la couleur.

Un vrai tour de force. Et un roman qui, une fois le pacte avec le lecteur accepté, se lit d’une traite !

Lu dans sa version jeunesse, un très beau grand format dont la couverture aurait pu être celle de… Une étude en rouge !


Lundi 21 novembre 2011

L’autre moitié de moi-même, Anne-Laure Bondoux

L’auteur du Destin de Linus Hope*, des Larmes de l’assassin* et du Temps des miracles* se raconte à ses lecteurs. Elle part d’un incident inexplicable, survenu le 25 octobre 2010, soir où ont surgi devant sa Mazda bleue un enfant et sa petite bicyclette. Elle a cru avoir écrasé la garçon ( non, c’était plutôt une fillette ? ) mais il n’y avait personne, ni sous ses roues, ni alentour.

Dans un long flash back plein de plaies, de bosses et de cahots ( de chaos ? ), Anne-Laure Bondoux évoque son enfance de garçon manqué, ses terreurs nocturnes et ses larmes, sa conviction que ses parents portent un masque, leur étrange hantise des cimetières – et sa propre hantise de la solitude, peur qu’elle retrouve en écho devant son écran quand il lui faut désormais assumer son rôle de raconteuse d’histoires…

Elle se souvient d’une tante Praline aimée et trop tôt disparue, d’une sœur obscure qu’elle croyait dangereuse…

Elle raconte ses premières amours, une grossesse soudaine et pourtant désirée qui manque provoquer un drame, et que suit un babyblues en apparence inexplicable. Jusqu’à cet enterrement récent auquel sa sœur et elle veulent assister, et à l’issue duquel le père révèle à ses deux filles le secret si longtemps gardé, et qui soudain éclaire le passé.

Une biographie ?

L’autre moitié de moi-même est bien davantage que cela : des morceaux de vie en apparence banals, un puzzle auquel l’écriture, sans que son auteur l’ait jamais pressenti, donne peu à peu un sens, comme ces ancêtres paternels qu’Anne-Laure a inconsciemment mêlés pour construire le personnage de Lom’Pa, dans son roman Pépites*.

La vérité enfin retrouvée, c’est que la vie d’Anne-Laure est le creuset de son écriture, l’aliment inconscient de son imaginaire. « J’écris des histoires parce que je n’en ai pas », répondait-elle parfois à ses lecteurs. « Parce qu’il ne m’est rien arrivé d’extraordinaire. En fait, il ne m’est rien arrivé du tout. »

Il faut l’apparition de cet(te) enfant inconnu(e) devant ses phares, ce soir du 25 octobre, pour que l’auteur révise son jugement, revisite le gouffre de son enfance, explore les raisons qui ont fait d’elle un écrivain authentique qui croit puiser ses idées ailleurs, alors qu’elles sont le fruit longuement mûri d’une vie en catimini.

Magnifique analyse de l’écriture, ce récit fort et original fera réfléchir et bouleversera celles et ceux qui s’intéressent aux mystérieux rapports entre… l’écriture et la vie, pour parodier Georges Semprun. « Je suis devenue écrivain comme on devient explorateur ou archéologue », conclut Anne-Laure Bondoux. « Je suis devenue écrivain pour plonger dans les abysses, à la recherche de ce qui n’a pas de nom. Je suis devenue écrivain pour nommer les fantômes. »

CG

* Tous publiés chez Bayard.

Lundi 14 novembre 2011

Douglas Kennedy, La femme du Vème


Quand l’Américain Harry Ricks atterrit à Paris, il a à peu près tout perdu : son emploi à l’université, sa femme, l’étudiante dont il avait fait sa maîtresse, et surtout l’estime de sa fille Mégane.
Heureusement, il parle français et dispose de quelques milliers d’euros. Mais il se fait vite escroquer et doit quitter son hôtel minable pour essayer d’écrire le roman qui le rendra célèbre. Il trouve une sordide chambre de bonne dont le logeur est un voleur et son voisin de palier un individu sale et louche doublé d’un futur racketteur...
Une chance – du moins le croit-il : il est clandestinement embauché comme veilleur de nuit au premier étage d’un entrepôt
Lors d’une soirée ( payante ) passée dans le salon mondain d’une femme prétentieuse et vieillissante, il fait la connaissance de la fascinante et séduisante Margit, la femme du Ve . Une passion apparemment partagée par cette femme très mystérieuse qui a autrefois beaucoup souffert. Soudain, Harry est impliqué dans une série de meurtres dont il n’a aucune chance de se dépêtrer. Il ne doit son salut qu’à un stupéfiant marché avec cette inconnue dont le passé et l’existence vont plonger le héros ( et le lecteur ) dans le doute et la perplexité.

Quel qu’il soit, un Douglas Kennedy se dévore ; ce roman ne fait pas exception à la règle.
On y retrouve d’ailleurs, au cours de ce séjour dans un Paris sordide et plein de pièges, les thèmes favoris de l’auteur : solitude, désespérance, complot, implications injustes, problèmes familiaux, vengeance — et revanche !
Sauf que page 300, au dernier quart du roman, on bascule soudain dans un fantastique très tendance que ne renierait pas un Marc Lévy... Et si c’était vrai ?
Euh... non. Ce n’est pas vrai. Et pour une fois, on a du mal à y croire !
En guise d’excuse à cette entorse inattendue, Douglas Kennedy nous offre en guise de conclusion la phrase : « je plaide coupable ».
On ne va pas l’acquitter... mais lui accorder le sursis !

Lu en poche, dans ces jolis volumes Pocket qui tiennent dans la main et qu’on emporte partout !

Lundi 31 octobre 2011

Gustave Flaubert & George Sand, Correspondance

     En janvier 1863, à la suite de la lecture de Salammbô, George Sand en fait une critique élogieuse pour le journal La Presse. Flaubert lui adresse un mot de remerciement.
     Sand répond. Un bref échange s’ébauche... et s’interrompt.
     En août 1865, le nouveau ( et dernier ) compagnon de George Sand, Manceau, meurt.
     Six mois plus tard, Sand accepte enfin d’aller à l’un de ces fameux « dîners chez Magny » où elle rencontre Flaubert pour la première fois. D’autres dîners suivent, chez Magny et ailleurs.
     Les deux écrivains se revoient, sympathisent et s’écrivent.
     Des courriers de moins en moins convenus et de plus en plus intimes dans lesquels ils échangent sur à peu près tout : leur famille, leurs amis, leurs collègues, la politique... mais surtout la littérature !
     Très active entre 60 et 70 ans, accaparée par son fils Maurice et sa petite-fille Aurore qu’elle adore, Sand continue d’écrire ( à temps perdu ) dans sa propriété de Nohant.
     Quant à Flaubert ( il a 44 ans en 1865 ), reclus à Croisset avec sa mère, il transpire sur chaque chapitre de sa future Education sentimentale.
     Sand et lui se croisent parfois à paris, chez Magny ou à Palaiseau ; parfois, elle pousse jusqu’à Croisset où l’ermite normand lui lit, des heures durant, son roman qu’il peine à achever...

     Comment résumer ces 420 lettres aussi passionnantes et touchantes les unes que les autres ? Quelle édifiante leçon de littérature, qui consiste à entrer dans les coulisses de l’écriture, de l’imaginaire et de la sensibilité de ces deux écrivains... que tout oppose !
     En effet, Sand écrit vite ( en se relisant à peine ) des romans qui débordent de sentiments. Flaubert, lui, « pioche » des heures durant, peaufinant des récits ( L’Education sentimentale, La tentation de St Antoine, Bouvard et Pécuchet et deux de ses « Trois contes » dont « l’écriture blanche » préfigure le futur naturalisme ?
     Une parenthèse concernant les relations particulières entre ces deux géants. On a parfois évoqué une liaison charnelle entre Sand ( qui, il est vrai, a collectionné les partenaires à une époque où cette coutume était réservée aux messieurs ). Une légende, accréditée par le fait que Sand a vite tutoyé son collègue. « Et vous, mon cher ami, que fais-tu à cette heure » ? écrit Sand à Flaubert dès le 22/11/1866 . Ce fait n’a pas échappé aux frères Goncourt, qui participaient aux mêmes dîners, les Goncourt dont on connaît le mauvais esprit. La vérité est qu’une immense tendresse reliait ces complices, tendresse soulignée par des confidences et des termes d’une affection peu commune. A noter que Flaubert a toujours dit vous à Sand.
     Le 12/11/1866, Flaubert écrivait : «  je ne sais pas quel espèce de sentiment je vous porte, mais j’éprouve pour vous une tendresse particulière... » Sand fait preuve d’une réelle modestie, elle ne se croit pas, comme Flaubert, un écrivain majeur. Elle juge ( comme moi ! ) que Salammbô « est un des plus beaux livres qui aient été faits depuis qu’on fait des livres ( 27/10/67 ) et avoue : « Je ne m’intéresserais pas à moi si j’avais l’honneur de me rencontrer ( 14/11/67 ) » ou encore : « Il n’y a d’intéressant, dans ma vie à moi, que les autres ( 18/09/68 ) »
     La sincérité, la générosité de ces deux auteurs ne peut que toucher, ainsi que l’actualité d’un grand nombre de réflexions : «  Ils sont rares ceux qui n’ont pas besoin du Surnaturel » écrit Flaubert le 19/09/68. « L’argent n’est pas non plus la vraie preuve du succès, lui confie Sand le 15/10/68, puisque tant de choses nulles ou mauvaise font de l’argent » ; « L’artiste est trop occupé à son œuvre pour s’oublier à approfondir celle des autres » ajoute-t-elle le 11/02/69. A propos de son travail, Flaubert avoue le 2/07/70, « Pour commencer un ouvrage de longue haleine, il faut avoir une certaine allégresse qui me manque (... ) j’ai autant de mal à me mettre au travail qu’à l’interrompre » «  On ne peut plus écrire quand on ne s’estime plus » (10/09/70 ) et, évoquant l’actualité, il ajoute ( le 3/08/70 ) en déplorant les conflits : « on verra, avant un siècle, plusieurs millions d’hommes s’entretuer en une séance » Quelle prophétie ! Socialiste, Sand se plaint que « la vie se passe à travailler pour ceux qui ne travaillent pas ( 19/12/72 ) » à quoi répond Flaubert, dans un PS de son courrier du 25/11/72 : « connaissez-vous dans l’histoire universelle (...) quelque chose de plus bête que la Droite de l’Assemblée nationale ? »
     Enfin, combien d’écrivains du XXIe siècle ne pourraient pas se reconnaître dans ce que confie Flaubert à sa complice, le 29/11/72 : « Du moment que la littérature est une marchandise, le vendeur qui l’exploite n’apprécie que le client qui achète, et si le client déprécie l’objet, le vendeur déclare à l’auteur que sa marchandise ne plaît pas. La république des lettres n’est qu’une foire où on vend des livres. Ne pas faire de concession à l’éditeur est notre seule vertu, gardons-la et vivons en paix ; même avec lui quand il rechigne, et reconnaissons aussi que ce n’est pas lui le coupable. Il aurait du goût si le public en avait. »
     Faut-il être un inconditionnel de Flaubert ( ou de Sand ) pour lire ce courrier ?
     Je ne crois pas. A l’heure où la correspondance traditionnelle disparaît au profit du téléphone, des mails et surtout des SMS au style plus que télégraphique, cette immersion épistolaire a quelque chose de magique. Ce recueil ferait partie des dix ouvrages que j’emporterais sur une île déserte, c’est un véritable livre de chevet.
     D’abord emprunté en bibliothèque, j’ai acheté l’ouvrage – et je l’ai, comme c’est hélas souvent le cas, prêté à un ami qui ne me l’a jamais rendu. Très bon signe !
     Avez-vous remarqué que ce sont les livres auxquels on tient le plus que l’on prête... et que l’on vous rend rarement ? A l’occasion d’une intervention à Nohant ( j’ai eu la fierté d’assurer une conférence dans ce lieu à mes yeux mythique ! ), j’ai racheté cet ouvrage que j’ai relu, et annoté. Une lecture émouvante, édifiante, indispensable à celles et ceux qui sont curieux d’entrer dans les coulisses de l’écriture des grands maîtres.
     Courez chez votre libraire commander de toute urgence cet ouvrage !

     Un superbe livre grand format, magnifique couverture, beau papier épais et bouffant, typographie aérée... 25 euros pour 600 pages dont chacune est un bijou en soi !

Lundi 24 octobre 2011

Henry James, Daisy Miller

     Dans les années 1870, Winterbourne, un jeune Anglais, vient rendre visite à sa tante, Mme Costello qui séjourne à l’hôtel des Trois Couronnes de Vevey, en Suisse.
     Très vite, il est séduit par la beauté et surtout frappé par la liberté d’actes et de paroles de Daisy Miller, jeune Américaine qui se trouve dans le même hôtel, flanquée d’une mère velléitaire et d’un domestique effronté, Eugenio.
     Fantasque, Daisy accepte de se promener deux fois seule avec Winterbourne ( shoking ! ) au grand effroi de la tante de ce dernier ( les Miller ne sont pas des « gens comme il faut » ) ; à la suite d’un reproche injustifié, Daisy « rompt » — alors qu’il n’y a rien entre eux !
     Les deux jeunes gens se retrouveront l’hiver suivant à Rome, chez Mme Walker, une amie commune. Winterbourne s’aperçoit que Daisy s’est entichée d’un bellâtre italien, le signor Giovanelli ; il comprend mal l’attachement de cette jeune et belle aristocrate pour un filou qui n’en veut qu’à son argent. Malheureux comme un amant éconduit, toujours épris, Winterbourne, impuissant, ne pourra qu’assister en direct à un dénouement tragique...

     L’adaptation de romans 1 au cinéma a parfois du bon.
     C’est en effet après avoir vu l’excellent Portrait de femme de Jane Campion ( adapté du roman éponyme, Portrait of a lady ) que je me suis replongé dans Henry James, dont je suis loin d’avoir lu l’œuvre intégrale. Ce petit roman – les Américains le nommeraient sans doute novella – œuvre de jeunesse de l’auteur ( 1878 ), est un vrai bijou, comparable ( bien que le sujet en soit très différent ) à Un cœur simple ( 1876 ) de Flaubert.
     Œuvre de jeunesse, Daisy Miller porte la marque ( et les thèmes ) caractéristiques de l’auteur de Portrait de femme : une jeune femme prise au piège d’un galant mal intentionné. Mais ici, c’est avec le regard d’un amoureux éconduit que le récit est mené, regard qui pourrait bien être celui d’Henry James lui-même ( il est, comme Winterbourne un « enfant d’hôtel » ). On sait qu’il aima sans espoir, à vingt ans, sa jeune cousine Mary Temple, dite « Minnie », comme le fera le Ralph souffreteux d’Un portrait de femme dont il est le double mal déguisé.
     Winterbourne est aussi le double de Henry James dans la mesure où l’essentiel de ce récit sentimental réside dans le fait qu’un Anglais est à la fois séduit et désorienté par l’attitude libre ( et effrontée aux yeux d’un Britannique victorien ! ) d’une jeune Américaine.
     Né à New York ( en 1843 ), Henry James fut toute sa vie partagé entre le nouveau continent et l’ancien ! Cent quarante ans plus tard, l’écriture de ce récit n’a pris ni une seule ride, ni un pouce de graisse ; et certaines analyses préludent sans doute le meilleur d’une Recherche à venir. Offrez-vous cette heure de lecture particulièrement lumineuse !

     Lu dans le Bouquins ( Robert Laffont ) consacré à Henry James, et dans lequel on trouve aussi Les ailes de la colombe et Les ambassadeurs. A peine plus gros qu’un poche – cet ouvrage, en 900 pages, rassemble trois romans majeurs !


Notes :

1. Daisy Miller a été adapté à l'écran par Peter Bogdanovich (1974)

Lundi 17 octobre 2011

Harry Mulisch, La découverte du ciel

     Aux Pays Bas, Onno Quist, issu d’un milieu aisé, calviniste et aristocratique, est un dilettante cultivé, original et provocateur, essentiellement occupé à déchiffrer les caractères ésotériques d’une pierre ancienne... Rompant les liens avec sa famille ce 13 février 1967 au soir, il se fait prendre en stop par un inconnu, Max Delius, astronome amateur de femmes dont la mère juive a été déportée, dénoncée par un mari collabo.
     Bien que très différents, les deux hommes deviennent vite complices, et proches au point de vivre ensemble. Max tombe alors vraiment amoureux d’une jeune fille attachante : Ada. Union à laquelle il met fin par maladresse.
     Onno devient alors le fidèle compagnon d’Ada.
     A la suite d’une invitation assez baroque à Cuba, tous trois participent malgré eux à un colloque révolutionnaire. Un soir, l’improbable a lieu : à l’instant où Onno trompe brièvement Ada avec une belle Cubaine, Max couche avec Ada.
     Un enfant extraordinaire en naîtra : Quinten.
     Qui est le père ?
     Impossible de le savoir — seul Max, sa vie durant, sera tenaillé par le doute.
     Peu avant la naissance de Quinten, le père d’Ada décède. Le trio ( qui est revenu aux Pays-Bas ) se rend chez l’épouse du défunt, Sophia, pour l’avertir, triste mission... Sur le trajet a lieu un accident au cours duquel Ada sombre dans un profond coma, dont elle ne sortira pas. Il faudra provoquer l’accouchement.
     Conscient qu’il est incapable d’élever seul son ( ? ) enfant, Onno le confie à Sophia, sa grand-mère, et à son ami Max... qui d’ailleurs entretiennent une étrange liaison charnelle secrète !
     Max, Sophia et Quinten emménagent dans un château où grandit l’enfant. Il est beau comme un dieu, à la fois taciturne et surdoué, obsédé par une architecture dont il rêve, et qui possède le secret du grand tout...
     Un secret que l’astronome Max découvre à la seconde où une météorite le pulvérise !
     Entre-temps, Onno, qui s’est tourné vers la politique et a échoué ( à cause de ce fameux voyage à Cuba qui décidément le poursuit ) fuit le château pour disparaître et vivre en ermite. A dix-sept ans, Quinten décide de retrouver son père.
     Il y parviendra ; et tous deux partiront alors, via Rome, Florence et Jérusalem en quête de l’Arche d’Alliance – ou plus exactement des Tables de la Loi que Quinten retrouve et veut ( imprudemment ) remettre à leur place !

     Ainsi résumé, ce récit peut déconcerter. C’est d’ailleurs le cas !
     Il faut savoir qu’il est encadré et coupé de temps à autre par un étrange dialogue entre deux anges, dont l’un a d’ailleurs à peu près tout manigancé depuis de début : rien n’arrive au hasard, ni la rencontre entre Onno et Max, ni le coma d’Ada et la naissance de cet enfant au destin exceptionnel qu’est Quinten.
     Cet été sont venus nous rendre visite comme chaque année mon vieil ami hollandais Cor-Jan ( je le connais depuis... 1963 ) et son épouse. Il m’a demandé quels auteurs hollandais je connaissais. Honte sur moi ! A part Robert van Gulik...
     — Il faut absolument que tu lises Harry Mulisch et La découverte du ciel !
     C’est fait. Et j’en sors à la fois ébloui et décontenancé.
     C’est là un roman inclassable, entre... Da Vinci Code et Le pendule de Foucault !
     Son intérêt, outre les rebondissements incessants, réside dans la personnalité de tous les protagonistes et surtout dans les dialogues, qui fourmillent de références culturelles multiples, tour à tour d’ordre historique, politique, astronomique, sémantique et religieux.
     C’est un fourre-tout apparent, très improbable, que structure la présence de ces deux anges et une vision cosmogonique ambitieuse. On va sans cesse du réel à l’extraordinaire, du quotidien à l’exceptionnel. Bref, il faut entrer et plonger dans ce long et passionnant récit ( 1140 pages, tout de même... ), foisonnant et attachant, pour en ressortir à la fois perplexe et stupéfait, nourri davantage de questions que de réponses.
     Dans la catégorie des OVNI, un modèle !

     Lu dans sa version poche, ouvrage fort épais... un excellent rapport qualité-prix !

Lundi 10 octobre 2011

John Irving, Un enfant de la balle

     Farrokh Daruwalla, chirurgien orthopédiste, a plusieurs secrets...
     Le premier, c’est son déchirement identitaire entre l’Angleterre et l’Inde.
     Le deuxième, c’est son obsession à découvrir les gènes des nains achodronplases, ce qui explique sa longue fréquentation des cirques de Bombay et son amitié avec l’un d’eux.
     Le troisième, ce sont ses liens étroits avec une sorte de Colombo /Dr Who local, comédien à la fois adulé et détesté, avec lequel il entretient des liens quasi-familiaux, et pour cause : il connaît comme sa poche le passé ( et la mère ) de celui qui joue le rôle de l’Inspecteur Dhar... sans parler du fait que ce garçon possède un frère jumeau ( mais le comédien, lui, l’ignore ! ), un ecclésiastique qui vient d’arriver à Bombay et qui pourrait bien tomber nez à nez avec son clone... comment faire ?
     Si l’on ajoute le meurtre plus qu’étrange de Mr Lahl, un vieux golfeur du club dont Farrokh et son fils adoptif font partie, on possède une grande partie des clés d’un récit à la fois baroque, lent, complexe et passionnant dont le décor est l’Inde en général et Bombay en particulier !

     Amateurs s’abstenir !
     Si l’auteur du Monde selon Garp et d’Une prière pour Owen ne livre pas ici son œuvre majeure, il immerge le lecteur dans un univers très particulier, tant sur le plan du cadre que sur celui des mœurs ! Rédigé sous la forme classique du monologue indirect libre, ce roman-fleuve d’une rare densité relate à la fois le destin du Dr Daruwalla, mais aussi celui de personnages attachants et multiples. Malgré sa rédaction traditionnelle, ce récit reste à mes yeux inclassable car il traite de l’Inde, du cirque, de la médecine de pointe, de génétique... mais on y trouve aussi une quête identitaire et familiale, le portrait d’un homme déchiré entre deux cultures et deux pays ( comme John Irving lui-même ) en même temps qu’une enquête policière aux pistes et indices entrecroisés, du grand art !
     C’est là un récit complexe et foisonnant réservé aux lecteurs exigeants, qu’on complètera utilement par l’interview que l’auteur a livrée au magazine Lire de février dernier à l’occasion de la sortie en France de son dernier roman, Dernière nuit à Twisted River ( publié comme les autres au Seuil ).

     Superbe ouvrage ( assez lourd... 700 pages ) en grand format avec jaquette, la fameuse collection « blanche » ( avec liséré vert ! ) du Seuil, beau papier, belle typographie.

Lundi 03 octobre 2011

Henning Mankell, L'homme inquiet

     A 55 ans, Kurt Wallander est un policier veuf qui se sent vieillir. Sur un coup de tête, il décide de s’acheter une maison isolée et d’adopter un labrador, Jussi. C’est alors que survient un incident stupide et inexplicable : il quitte le restaurant où il dîner de façon trop arrosée... en oubliant son arme de service sur la banquette ! Il est moins choqué par le blâme qui l’attend que par le regard de ses collègues et, surtout, le fait qu’il n’a aucun souvenir de cet oubli !
     Sa fille Linda ( flic elle aussi ) l’avertit qu’elle est enceinte. Kurt fait alors la connaissance de son compagnon, Hans ( qui gère des hedge founds ) – et de ses parents, Louise et Haken von Enke, à l’occasion de ses 75 ans. A son propre étonnement, Wallander sympathise avec ce vieil officier qui a passé sa vie dans les sous-marins, et qui, ce soir-là, lui fait d’étranges confidences concernant la chasse à un submersible étranger ( soviétique ? ) infiltré dans les eaux suédoises à l’automne 1982... En effet, au moment où le navire espion allait être arraisonné, un ordre mystérieux venu du gouvernement a ordonné à l’équipage de le laisser filer. Cette confidence serait banale si... Haken von Enke ne disparaissait pas le lendemain !
     Mis provisoirement à pied, Wallander enquête. Il interroge notamment un officier ami du disparu, Sten Nordlander ; il est lui aussi stupéfait par cette disparition inexplicable et lui livre les coordonnées d’un proche de Haken von Enke : l’Américain Atkins, qui vit près de San Diego. Mais voilà que Louise, l’épouse de Haken... disparaît elle aussi à son tour, aussi vite et inexplicablement que son époux !
     Informé par Wallander, Atkins vient en personne à Stockholm lui rendre visite pour échanger des informations. Deux membres d’une même famille ( les parents de Hans, le compagnon de sa fille ! ) ont-ils été enlevés ? Par qui ? Et pour quelle raison ? Cet incident vieux de 25 ans aurait-il un rapport avec ces deux disparitions plus que suspectes ?
     C’est alors qu’Atkins livre à Wallander une info en apparence anodine qui se révèle un scoop : les von Enke avaient... une fille, Signe, très handicapée, dont son frère cadet lui-même ignorait l’existence !
     Wallander se met alors à la recherche de cette fille de 40 ans... et il finit par la trouver !

     Bien. Peut-être suffit-il au lecteur de savoir qu’à ce stade du récit... il se trouve page 165.
     Et que le roman comporte 550 pages, plus passionnantes encore que le résumé qui précède !
     Dernière enquête d’un Kurt Wallander que les familiers de Henning Mankell connaissent bien, c’est ici la quête difficile d’un policier au bord de la déprime. Le thème des sous-marins – puisé dans l’actualité réelle, au temps d’Olof Palme – n’est peut-être pas dû au hasard, on « navigue en eaux troubles et profondes » !
     Ce superbe roman policier vaut autant par son contenu que par le portrait attachant que Mankell brosse ici de son héros : un père qui communique peu et mal avec sa fille, un flic qui perd la mémoire et ses moyens, un grand-père qui va attendre longtemps qu’un nom ( Klara ) soit enfin donné à sa petite fille. Ce sombre récit crépusculaire s’achève de façon très inattendue : comme dans tout bon roman policier, le lecteur, comme Wallander lui-même, disposait de tous les indices pour découvrir le coupable. Ce roman engagé qui, comme ceux de Stieg Larsson, évoque les heures sombres de la Suède ( on flirte avec le récit d’espionnage et... avec la réalité des années 80 ! ) possède une écriture sobre, attachante et efficace.
     C’est aussi une magnifique réflexion sur la vieillesse, la mémoire et l’oubli.

     Lu dans la belle version grand format du Seuil. Ce beau et grand roman méritait une présentation à sa mesure – et elle est proportionnelle au plaisir de sa lecture !

Lundi 19 septembre 2011

Rattawut Lapcharoensap, Café Lovely

    
En Thaïlande, mieux vaut se méfier des touristes, que l’on surnomme « Les farangs ».
     Le jeune Luk ( et son cochon baptisé Clint Eastwood ) en aura la confirmation à ses dépens. Tombé amoureux de Lizzie, une Américaine larguée par son copain Hunter, il espère séduire la belle étrangère avec la complicité du cochon, et à la suite d’une promenade à dos d’éléphant...
     Avec Café Lovely, l’auteur nous entraîne dans les quartiers pauvres, au sein d’une famille dont le père vient de mourir d’un accident du travail, écrasé par une caisse de jouets en bois destiné aux riches occidentaux – quel symbole ! Le narrateur évoque deux ou trois souvenirs d’enfance à l’époque où Anek, son frère aîné, l’initiait à la culture occidentale et à sa future vie d’adulte : un anniversaire raté dans un fast food, un shoot à la colle, une initiation sexuelle balbutiante dans une maison de passe ( le Café Lovely ) et un retour grisant sur une moto rafistolée...
     Dans La Loterie, le narrateur évoque le jour où, avec son ami Wichu, il doit passer l’épreuve de la conscription : visite médicale sommaire et tirage au sort. Les jeunes gens qui tirent une carte rouge sont bons pour deux ans de service, ceux qui tirent une carte noire sont exemptés. Mais grâce à la corruption, le tirage est truqué.
     Puisque la mère de Luk va devenir aveugle, elle entreprend avec son fils un voyage sur l’archipel d’Andaman, funèbre pèlerinage, un dernier « Tour au paradis ».
     Grâce à son père dentiste, la petite Priscilla la Cambodgienne possède toute la fortune de la famille... dans sa bouche, toutes ses dents sont couronnées d’or ! Hélas, les réfugiés cambodgiens ne sont pas les bienvenus dans cette Thaïlande en proie à la misère. Pourtant, Luk et son ami Dong finissent par se faire une amie de Priscilla... dont les dents ( de lait ) menacent de tomber.
     Le narrateur de Je ne veux pas mourir ici est un vieil Américain veuf et à demi-paralysé. Exilé de force à Bangkok avec son fils Jack et sa bru thaïlandaise, il est amer — et nostalgique d’un pays qu’il a dû abandonner pour survivre ici en étranger.
     Combat de coqs, novela de cent pages divisée en vingt chapitres, relate par le biais de la jeune Ladda, l’histoire de Wichian, son père, qui vit grâce à ses coqs de combat. Mais Wichain s’est fait un ennemi juré de Petit Jui – le fils du truand Grand Jui qui autrefois avait séduit sa sœur aînée. Humilié par son adversaire malhonnête, Wichian ne s’avoue pas vaincu et s’entête... au risque de ruiner sa famille ; mais Petit Jui – et surtout Ramon, son complice, s’intéressent d’un peu trop près à Ladda... un drame dans lequel les coqs les plus hargneux ne sont pas toujours les volatiles.

     Pour mieux connaître la Thaïlande ( autrefois le Siam ), on peut s’offrir un voyage à Bangkok... ou lire ce recueil de sept nouvelles édifiantes, tour à tour drôles, tristes et toujours cruelles. Ce recueil est une plongée en apnée dans un pays où règne encore la misère, avec la complicité du tourisme de masse et d’un régime corrompu.
     Né à Chicago, l’auteur est pourtant thaïlandais de culture et de cœur. Avec une langue claire et directe pleine de nostalgie et de tendresse, il nous offre, vu de l’intérieur, le tableau édifiant d’un pays dont les étrangers n’ont qu’une idée superficielle et souvent fausse.
     Une vraie découverte !
     Lu dans un joli livre de poche.

Samedi 10 septembre 2011

Mygale, Thierry Jonquet


     Chirurgien spécialisé dans les réparations plastiques, Richard Lafarge maintient prisonnière sa femme Eve, cloîtrée dans l’une des chambres de sa belle villa du Vésinet. A l’occasion, il la sort pour lui faire subir les derniers outrages dans un appartement parisien, où elle se livre à des inconnus tandis qu’il l’observe...
     De son côté, Alex Barny se cache. Le casse auquel il a participé a mal tourné. Certes, il a sauvé le butin ; mais les caméras ont surpris son visage et il est recherché par toutes les polices de France. Il se terre dans le Sud de la France, provisoirement à l’abri grâce à la complicité d’un copain. Ses pensées vont souvent du côté de Vincent, son ami d’enfance, qui a mystérieusement disparu il y a quelques années...
     Et puis, à l’aide d’une troisième narration ( en italique et à la deuxième personne du singulier), on assiste précisément au kidnapping de ce fameux Vincent Moreau, l’ami d’Alex le proscrit. Et à son enfermement interminable, par un mystérieux tortionnaire dont les fins resteront longtemps inconnues...
     Un jour, Alex voit à la télévision un reportage sur les miracles que fait le chirurgien Lafargue. Et la solution s’impose, évidente : ce chirurgien va lui faire un nouveau visage !
     Pour l’y contraindre, un seul moyen : capturer soit sa fille ( mais hélas, elle est devenue folle et séjourne dans un asile ) ou mieux encore : sa femme, Eve !
     Peu à peu, les trois fils de ces narrations indépendantes se rapprochent, se croisent et se nouent, dans un final à la fois inattendu, baroque et monstrueux !

     Récit court et sans doute mineur, Mygale a pourtant bien des attraits – notamment, et comme à l’habitude de son auteur, celui de disséminer avec soin des indices qui permettront au lecteur perspicace de deviner une fin... fort habilement ficelée, même si le narrateur a un peu forcé tous les hasards ! Ce roman a récemment inspiré Pedro Almodovar pour son dernier film, qui sort sur les écrans ce mois-ci : La piel que habito.

     Mygale se trouve être le troisième et dernier récit d’un gros volume qui regroupe trois romans de Thierry Jonquet : un ouvrage de 680 pages qui peut constituer le viatique d’un voyageur amateur de romans noirs. Un bon moyen de découvrir quelques facettes du talent d’un grand du roman policier, prématurément disparu en août 2009.

Mercredi 22 juin 2011

Les invités - Pierre Assouline

Ce soir, les Du Vivier ( en deux mots ) reçoivent. Il n’y aura sûrement pas de fausse note grâce à Sonia, leur bonne, aussi efficace que discrète, et Othman ( compagnon de Sonia ), cuisinier que tous les amis des Du Vivier leur envient.

Le premier couac, c’est la défection tardive des Marchelier, qui oblige Sophie Du Vivier à refaire son plan de table. Le deuxième, c’est l’arrivée d’Hubert d’A. qui n’était pas invité – il s’apercevra un peu tard qu’il s’est trompé d’hôtes et d’étage !

Le troisième, c’est la constatation consternée de la plus discrète des convives, l’épouse de M. Le Châtelard : « Mais nous sommes treize à table ? ». Les Du Vivier tentent de prendre la chose à la légère, et comprennent que c’est très sérieux – que faire ?

L’invité principal, George Banon, ( dit Djorge, un industriel important avec lequel Thibaut du Vivier est en affaires ) a alors la fausse bonne idée de proposer que Sonia se mêle à eux. Il semble séduit par la jeunesse et le charme de cette servante ( publié en 2009, ce roman n’a rien à voir avec la récente affaire DSK ).

Ils sont donc 14, l’honneur est sauf ; et il faudra bien qu’Othman ( jaloux et contrarié ) quitte sa cuisine de temps en temps pour servir à table. Cela ne serait pas un couac ( car Sonia, d’une tenue exemplaire est la discrétion même ! ) si Marie-Do, la provocatrice de service, ne demandait à la bonne… si elle s’appelle vraiment Sonia.

Poussée à bout par des invités surpris par la culture de la nouvelle venue, la jeune femme leur apprend qu’elle s’appelle Oumelkheir ; française d’origine maghrébine, elle boucle à la Sorbonne une thèse de doctorat et « fait la bonne » pour… boucler ses fins de mois.

Ces révélations changent la donne. Car les invités rivalisent alors de maladresse en révélant leur arrogance, leur fatuité, et un racisme aussi naïf que maladroit « Ah, j’adooore le Maroc, Tanger, Mogador, Djerba (… ) Et… vous vous plaisez en France, Sonia ? »

Devenue bien malgré elle la vedette de la soirée, Sonia sera sans doute la seule à tirer son épingle du jeu. Parce que ce dîner ( de cons ? ) s’est révélé pour les uns une farce, et pour d’autres une vraie tragi-comédie !

Un dîner à Paris, affirme l’auteur ( ou Sonia ? ) est en soi une comédie française.

Un aveu : je suis un fan d’Assouline !

La faute en est au biographe ( il faut absolument lire son Simenon, son Gaston Gallimard et ce fabuleux thriller qu’est Daniel-Henry Kahnweiler, L’homme de l’art ), dont le style et l’efficacité le disputent au romancier. Cette peinture au vitriol d’une ( grande ? ) bourgeoisie contemporaine se déguste ligne après ligne, grâce à un style à la fois vachard et élégant, dont l’affectation apparente mais sournoise cache mille et un pièges.

Ce récit est d’autant plus subtil que Sonia semble en être la narratrice indirecte.

Quelques exemples : A entendre la logorrhée cultivée de Me Châtelard et à écouter les silences de son épouse, on comprenait vite qu’elle avait plusieurs fois divorcé de lui sans même qu’il s’en aperçoive ( p. 51 ) Ou encore : Elle avait des amis comme on a des meubles. ( p 55 ). Ou encore, évoquant la fatuité d’un beau parleur : Ce qu’il était parlait si fort qu’on n’entendait pas toujours ce qu’il disait. ( p. 101 ) – ou l’attitude de ceux qui ont si peu le goût des autres (…) qu’ils croient devenir sourds lorsqu’ils n’entendent plus parler d’eux. ( p 116 )

Assouline se révèle ici un La Bruyère moderne. Il croque page 51 le portrait d’une femme que n’aurait pas renié l’auteur des Caractères ; et il a sans en avoir l’air l’art de jeter des apophtegmes : N’importe quelle idée ne semble-t-elle pas personnelle dès qu’on ne se rappelle plus à qui l’on a empruntée ? ( p. 147 ) ou, évoquant les aveux d’un écrivain : écrire lui était devenu le seul moyen de parler sans être interrompu ( p. 150 – euh… je confirme ! )

Vous avez aimé L’élégance du hérisson ? Vous adorerez Les invités ! Et vous comprendrez que le titre du roman de Pierre Assouline peut se comprendre de bien des façons…

Lu dans la « collection blanche », qu’on ne présente plus. Un grand classique qui a fait ses preuves ! Sauf que depuis quelques années, la blanche s’offre une jaquette.

Comme quoi il n’y a pas que les enfants qui veulent des images !

Mercredi 08 juin 2011

Tomber sept fois, se relever huit - Philippe Labro

Un Français sur cinq a été, est ou sera touché par une dépression nerveuse. Un phénomène assez courant pour qu’on y consacre un livre, Non ?

Eh bien c’est Philippe Labro s’y colle, dans un récit autobiographique sincère et percutant.

Sans pudeur ni excès, il livre au lecteur les faits bruts : l’inexplicable, l’irrésistible chute de celui qui, peu d’années auparavant, a pourtant frôlé la mort ( lire La Traversée ) et se juge un miraculé. Un état de doute de soi, d’inertie et d’inappétence à tout que constatent l’entourage et la famille avant que le principal intéressé ne finisse par l’admettre, et se résolve enfin à consulter. Pas si évident, car il peut arriver qu’un déprimé tombe obscurément amoureux de sa brisure (…) Le symptôme même de la dépression vous déprime (…) La dépression se nourrit de sa propre nuisance ( p. 99 ).

Psys, médicaments, traitements divers, échecs apparents, hospitalisation, tentatives diverses et ratées pour émerger. Puis lente remontée à la surface... inexplicable, elle aussi ?

Peut-être pas.

Philippe Labro explore quelques pistes, notamment celle d’une réussite exemplaire suivie de la peur de l’échec. Il évoque Nietzsche qui a écrit : Si tu plonges longtemps ton regard dans l’abîme, l’abîme te regarde aussi. Il relate aussi de vieilles chutes ( au cours de l’enfance, de l’adolescence, un ou deux examens ratés ) dont il s’est tant bien que mal relevé.

Ainsi, va-t-on peut-être ricaner, Grenier lit non seulement Pancol mais aussi Labro ?

Mais oui. Et j’assume ! Ce récit m’a touché.

Peut-être parce que la dépression menace les créateurs plus que d’autres. Si je n’ai fait que la côtoyer, nombre d’amis et de collègues l’ont connue, en sont sortis ( on ne peut pas dire « l’ont vaincue » ) ; d’autres ont plongé, se suicidant d’une manière ou d’une autre.

Au-delà de son sujet douloureux et passionnant, cet ouvrage a la qualité dont bénéficient tous les ouvrages de l’auteur : il se fit facilement, et d’une traite. J’ajoute qu’il semble exemplaire - j’entends par là : qu’il peut servir d’exemple. Attention : je n’ai pas dit qu’il peut servir de thérapie ! On connaît la célèbre histoire ( drôle ? ) du client qui sort radieux de chez son psy et rencontre un ami qui lui demande :

  • Alors ? Tu es guéri ?

  • Non. Mais maintenant, je sais pourquoi je suis malade !

Labro ne livre aucun mode d’emploi.

Il nous propose son cas, il en examine les racines et en tire des leçons : il faut admettre son état, parler et être bien entouré. Quand on le peut.

Pour ma part, j’ai lu ce récit sans jamais sourire. Avec un profond sentiment de sympathie et de compassion, peut-être parce que l’attention aux autres, dit Labro p. 223, est une vertu non seulement chrétienne, mais universelle. Une vertu que le déprimé a perdue puisqu’il est souvent, d’une certaine façon, amoureux de sa propre dépression. ( p. 177 ).

Une maladie qui, dépassée, rend modeste, comme le rappelle Léon Bloy qui a écrit : Quand une personne qui se croit importante se présente devant vous, demandez-lui d’abord où est sa douleur.

Comment va la douleur ? Le titre d’un ( excellent ) roman de mon regretté camarade Pascal Garnier.

Albin Michel a aussi sa collection « blanche ». Plus modeste qu’un grand format, plus luxueuse qu’un Poche. Un beau livre broché au magnifique papier bouffant.


Vendredi 03 juin 2011

Les nouvelles chroniques d'un médecin légiste, Michel Sapanet

Michel Sapanet ? « Sa vie, c’est la mort » !

Au moyen d’une trentaine d’affaires, notre médecin légiste préféré nous livre une série de véritables enquêtes, énigmes tour à tour cocasses, morbides, stupéfiantes, érotiques ( mais si ! )… et toujours étonnantes. Oui : il s’agit là, relatées à la première personne, d’autant de nouvelles policières qui, le plus souvent, se présentent sous la forme d’un cadavre qu’il faut faire parler. La victime a-t-elle été assassinée ? S’est-elle suicidée ? Est-ce un accident ?

Qu’il s’agisse d’un banal règlement de comptes entre manouches, d’un sac d’os suspects découvert par des douaniers, d’un ballon improvisé déniché par des enfants dans une butte ( en réalité un crâne…percé d’un trou de 9 mm ! ), d’un jumeau disparu, d’une overdose, de plusieurs suicides qui ressemblent fort à des homicides ( ou l’inverse ! ), ou de l’identification parfois délicate d’accidentés ( un époux finit par reconnaître sa femme grâce à son pied droit ! ), Michel Sapanet n’a pas son pareil pour maintenir le lecteur en haleine.

Macabre, tout ça ?

Jamais !

C’est toujours enlevé, drôle, plein de fantaisie et… de vie ( mais si, mais si ) !

Michel Sapanet nous plonge d’ailleurs dans son quotidien avec une bonne humeur communicative : « J’aime faire la cuisine, nous confie-t-il. J’ai certes quelques facilités pour la découpe de la viande froide. » Avec une verve communicative et un humour permanent, il nous fait partager ses rêves, ses parties de chasses, ses débats sur le terrain avec ses subordonnés et collègues ( il est expert judiciaire et maître de conférence des universités ), mais aussi ses marottes et ses doutes permanents. Il a en effet deux habitudes :

1/ flâner sur les lieux de la découverte d’un cadavre avant même de s’intéresser au corps et…

2/ ne jamais se fier aux apparences !

Avec un additif fort bienvenu, ses Nouvelles chroniques sont un viatique indispensable pour l’amateur de romans policiers, mais aussi un ouvrage passionnant, distrayant et… pédagogique !

Vous avez aimé les Chroniques d’un médecin légiste ?

Vous adorerez ces Nouvelles chroniques ! Jamais on n’aurait imaginé qu’il y eût autant de cadavres suspects dans la région de Poitiers ( Michel Sapanet y dirige l’unité de médecine légale du CHU ) et, euh… on en viendrait presque à souhaiter qu’il y en ait davantage dans les années à venir pour que notre légiste ait encore plein d’affaires de ce genre à nous raconter !

Lu dans le joli grand format ( belle image de couv, très provocatrice ! ) de cet éditeur marginal dont la production mériterait d’être mieux connue ( Jean-Claude Gawsewitch ).

CG

Lundi 11 avril 2011

J'aurais voulu être un type bien, Marc Villard

A l’aide de récits ( parfois très ) courts, Marc Villard évoque des moments particuliers, singuliers et forts de sa vie. Ainsi, par petites touches, et dans un faux désordre, on découvre l’enfance et l’adolescence d’un homme que la vie n’a pas épargné – un écrivain saisi très tôt par la vocation qui détestait les maths, aime la musique et adore le cinéma ( il a été scénariste, notamment pour Cyril Collard ). Ce sont là des moments parfois en apparence banals, mais que le ton caustique, acerbe, désabusé et détaché rend souvent forts, très forts. Il arrive aussi à l’auteur de fantasmer, et filer loin, très loin la métaphore de l’imaginaire… avant de retomber rudement sur ses pieds. Ah, il faut lire La cellulose, récit épique d’une vente-signature inoubliable ; ou encore Sur la main, qui relate une rencontre scolaire ( Marc Villard écrit aussi pour la jeunesse ) en compagnie de Joseph Périgot, son complice.

Savoir parler de soi est un art que je ne connaissais pas à Marc - il fait partie de mes complices polardeux – lui qui d’ordinaire brille surtout au firmament du Policier, « avec cette vivacité, cette acidité qui caractérise celui dont on a dit qu’il maniait la plus belle plume du roman noir français ».

Beau papier bouffant et format original, proche du Poche, pour cette bien jolie collection de l’Atalante

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