Née en 1897 ( à Paris XVIe ), dans une grande famille bourgeoise ( son père est un riche négociant de peaux ), Clara Goldschmidt est d’origine juive allemande.

Elle a une enfance heureuse, encadrée par de sévères gouvernantes teutonnes avant d’entrer… à l’école Ste Clotilde ! A 9 ans, elle est très affectée par la perte de son père qu’elle adorait.

Le premier conflit mondial la déchire ( ses grands-parents sont allemands ! ), même si elle se sent profondément française – en 1917, sa mère échappe de justesse à une éventuelle dénationalisation - la future déchéance de nationalité, la chasse aux Juifs est déjà ouverte.

En juin 1921, quand elle rencontre André Malraux ( à la Comédie Française ! ) elle est une jeune fille libre et cultivée, ouverte aux arts ; et elle parle plusieurs langues.

Elle a 24 ans – et Malraux 19. Déjà taciturne et secret, « lunaire et affligé de tics inquiétants » ( maladie de Gilles de la Tourette ), mais intelligent et convaincant, André va tenter de cacher ses origines modestes. Né dans le XVIIIe, il a grandi entouré de femmes, chez sa tante Marie, épicière à Bondy. Mais il affiche une culture solide, une intelligence vive, des amis artistes prometteurs ( écrivains, peintres )… et une certaine prétention – bien que désargenté, il dort au Lutétia !

Les deux amants, qui aiment la bohème, la danse et les voyages, se marient en octobre.

Jean Lacouture dira d’André Malraux qu’il était alors « un adolescent dominé par sa femme ». Le couple va côtoyer les milieux artistiques et ( grâce à la famille fortunée de Clara ) mener la grande vie avant d’entreprendre de nombreux voyages culturels. Fasciné par l’Asie, André entraîne Clara à Angkor ( en 1923 ) où il va dérober des statues… et se faire prendre !

Arrestation, procès, menaces de prison, rapatriement, restitutions… ils l’ont échappé belle.

Le couple repartira pourtant en Indochine en 1925 : Singapour, Bangkok, Hanoi…

Là-bas, les Malraux se font journalistes et militent pour la cause des Annamites. André y puisera la matière pour ses futurs romans et récits : La tentation de l’occident, Les Conquérants… Aussitôt publiés, ses ouvrages impressionnent l’intelligentsia ( Gide, Valéry, Paulhan, Aron… ) et Gaston Gallimard, qui embauche André comme éditeur- au sens anglo-saxon. Clara, elle, traduit Freud et Virginia Woolf. Et elle rumine sa colère : pendant dix ans, si elle a partagé le sort et les risques qu’a pris le couple ( avec l’aide et l’argent de la famille de Clara ), André la délaisse : il se détache d’elle, dont il continue d’utiliser les talents de rédactrice et de traductrice. Malraux ne parle aucune langue étrangère, il n’a pas le permis de conduire ! Il la relègue dans l’ombre et Clara en souffre. Ils continuent de voyager ( aux frais de Gallimard ) tout en menant une vie de plus en plus séparée.

André Malraux devient l’amant occasionnel de Louise de Vilmorin – et celui, clandestin et permanent, de la jeune auteure Josette Clotis, rencontrée chez Gallimard après la sortie de La Condition humaine,qui a décroché le Goncourt. On est en 1933.

Clara donne le jour à Florence qu’André négligera et appellera « l’objet » - toute leur vie, la fille unique et sa mère entretiendront un rapport fusionnel.

En 1936, ils militent dans les rangs des antifranquistes avec leurs amis Madeleine et Léo Lagrange ( alors que Léon Blum refuse d’engager son gouvernement dans le conflit ), de quoi alimenter l’action du futur Espoir d’André Malraux. Un récit dont la « virilité » va irriter Clara, de plus en plus anarcho-féministe, vexée de voir son époux nier le rôle des femmes en général, et le sien en particulier. Les récits faussement autobiographiques de Malraux convainquent les lecteurs qu’il est un révolutionnaire solitaire.

Clara finit aussi par comprendre qu’André vit désormais avec Josette, à laquelle il fera deux enfants. Elle tente de se suicider. Mais les premiers succès de son amie Elsa Triolet la pousse à écrire… ce qu’elle fait ( avec Livre de comptes, Grisélidis ) : des récits teintés d’autobiographie dont la hardiesse érotique préfigure le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir ( qu’elle connaît ) et le futur Bonjour Tristesse.

A 17 ans, sa fille Florence deviendra d’ailleurs la meilleure amie de Françoise Sagan.

Bien qu’ayant été réformé, Malraux s’engage au début de la guerre, il est vite fait prisonnier. Son frère l’aide à s’évader… et à vivre l’occupation de façon paisible, avec Josette Clotis.

De son côté, Clara, juive et en danger, doit fuir ( avec sa fille ) vers Cahors et Toulouse ; elle s’engage dès 1940 dans la Résistance. André Malraux, lui, refuse de passer à l’action, jugeant que «  la défaite allemande sera une victoire des anglo-saxons qui coloniseront le monde et probablement la France ». Et surtout, il pouponne : Josette a donné naissance à leur second fils. Il n’entrera ( réellement, et vaillamment ) dans la résistance qu’en mars 1944 : « Il se bat, il s’expose », reconnaîtra Clara. Josette meurt dans un accident le 11 novembre…

A la Libération, De Gaulle décore Malraux et le nomme Ministre de l’Information.

L’écrivain entre de son vivant dans La Pleiade et redore la maison Gallimard, après le suicide De Drieu la Rochelle, dont il était l’ami.

Laissée dans l’ombre, Clara obtient le divorce en 1947 et élève sa fille seule ; elle survit en écrivant des piges pour des journaux engagés ; elle devient la maîtresse du jeune Jean Duvignaud et fréquente Robbe-Grillet, Barthes, René de Obadia…

Pendant ce temps, André Malraux a épousé sa belle-sœur Madeleine ( veuve de son frère qui lui a fait trois enfants ) ; ces derniers fréquenteront Florence, une façon pour elle d’approcher un père qu’elle connaît à peine. Malraux et elle ne se voient pas. André n’ouvre même plus le courrier que Clara lui adresse. Avant de mourir, il se fâchera aussi avec Madeleine…

En 1958, De Gaulle revient et nomme Malraux Ministre des Affaires Culturelles, au grand dépit de Clara : en effet, elle milite avec l’extrême gauche pour l’indépendance de l’Algérie et contre la torture alors que son ancien époux rejoint les rangs du Pouvoir ! En 1968, à 71 ans, elle est aux côté des étudiants alors qu’André mène une vie luxueuse et mondaine avec… son ancienne maîtresse Louise de Vilmorin.

Une vraie surprise attend Clara… à la fin de l’année 1976, juste après la mort d’André Malraux : elle aura de sa part une sorte de reconnaissance posthume, autant envers elle que pour Florence. Laquelle ?

Vous le saurez à la page 462 de cette stupéfiante et passionnante biographie !

Pourquoi Clara Malraux ?

Et pourquoi lire sa biographie écrite par Dominique Bona alors que Clara a écrit l’histoire de sa vie ( notamment six volumes regroupés sous le titre : Le bruit de nos pas… parus chez Grasset ! Merci à François Nourissier ! )

Toute sa vie, André Malraux aura été menteur, dissimulateur, mythomane et mystificateur.

Pourtant, l’homme et l’écrivain continuent de fasciner, grâce à un destin patiemment construit, un talent évident et un engagement permanent ( habilement choisi ) pour la justice, l’art et la culture. Les confidences de Clara brossent du personnage un portrait moins glorieux...

Les Malraux ont ( eu ) l’âge de mes parents et j’ai vécu dans leur ombre politique et littéraire : dans leur vie ( et dans leur biographie ) les noms et les faits n’ont cessé, de faire écho de page en page… quel plaisir, quels vertiges !

En même temps, et après avoir lu deux biographies de Simenon, je me fie moins aux faits rédigés par l’auteur lui-même ( ses Mémoires intimes ) que par ceux relatés avec un regard extérieur : le Simenon de Pierre Assouline est un vrai bijou ! Et je fais ici confiance à Dominique Bona, experte en biographies. Son Clara Malraux se lit comme un roman et il dépasse le simple aspect biographique : c’est une magnifique leçon d’histoire en général et d’histoire littéraire ( et politique ) en particulier !

On y croise des dizaines de ( non : entre 100 et 200 ! ) personnages qui ont marqué le XXe siècle : écrivains, éditeurs, journalistes, peintres, musiciens, directeurs de revues, de journaux, ministres, hommes ( et femmes ) politiques… Il est vrai que ce récit me touche aussi parce que j’ai eu la chance de fréquenter les lieux que cite Clara, de côtoyer ou de rencontrer certains personnages qui ont joué un rôle dans la vie du couple, de Pierre-Aimé Touchard ( qui fut un ami de mon père ) à Jean Lacouture ( qui , comme Malraux… vouvoyait sa femme – on peut être de gauche et garder les habitudes de la grande bourgeoisie ! )

Certes, ce qui ressort de la vie de Clara Malraux, c’est un sentiment d’injustice teinté d’amertume, celle que le sous-titre suggère : oui, les Malraux étaient deux – mais c’est André qui a tiré son épingle du jeu en utilisant l’argent de la famille Goldscmidt et les talents de sa première épouse, laissée dans l’ombre. Comme pour le couple Mitterrand, on a souvent l’impression que sur le plan de la sincérité et de l’engagement, l’épouse avait plus de qualités que le mari… Clara était une femme extravertie, vive, bavarde, franche, ouverte, généreuse – prête à tout sacrifier pour les causes qu’elle jugeait justes : une féministe avant l’heure, voyageuse, courageuse, dévouée. Dominique Bona fait d’elle un portrait juste et saisissant, d’une rare densité. Elle « rectifie le tir », comme on dit, sans gommer les défauts de son héroïne, aveuglée un temps par l’URSS des années cinquante.

Rarement une biographie m’aura touché, voire bouleversé – autant grâce à la personnalité de Clara Malraux qu’aux qualités narratives de celle qui a si bien raconté sa vie.

Lu dans une belle version grand format ( avec une photo de Clara Malraux à 16 ou 17 ans ), papier et typographie aérée de très belle qualité, ce qui augmente le plaisir de la lecture.