Adepte convaincu de la marche « dans une nature aussi belle et vierge que possible », intéressé par « la perception du beau dans l’édification de l’humanité », enthousiasmé par l’ouvrage Chemin faisant de Jacques Lacarrière ( 1977 ), le généticien Axel Kahn ( né en 1944 ) a décidé, avant ses 70 ans, de traverser la France, du nord-est au sud ouest : de Givet, dans les Ardennes, à St Jean Pied-de-Port : 1800 kilomètres!

Après une préparation de plusieurs mois, il se met en route en mai 2013 avec un itinéraire presque minuté.

On l’aura compris : c’est là un pèlerinage laïc et solitaire, où le narrateur privilégiera les chemins de grande randonnée. Chaque soir, il fera étape dans un lieu précis, un gîte ( voire une chambre chez l’habitant, car il est parfois invité ), ou un hôtel modeste. Chaque soir, il a prévu deux temps : l’un pour rédiger le compte-rendu de la journée, l’autre pour une rencontre avec des gens du cru : responsables, ouvriers, maires, conseillers, agriculteurs, industriels…

Le départ est difficile : la veille, de sa première étape Axel Kahn est heurté par un cycliste et il se casse le poignet ! D’autre part, la pluie, le froid et les intempéries vont le tourmenter pendant plusieurs semaines d’affilées.

Livrer ici le détail des étapes et des paysages serait vain. Il faut simplement savoir que la lecture de Pensées en chemin est nettement plus riche et ambitieuse que celle des autres ouvrages du même type – je pense notamment à l’Immortelle randonnée de Jean-Christophe Rufin, dont j’ai proposé l’élogieuse critique à mes lecteurs en son temps.

En effet, ce qui retient l’attention d’Axel Kahn derrière la beauté des paysages, ce sont les cultures, les industries, les habitants, les contacts avec les gens qui lui confient leurs problèmes. Une vallée, un ruisseau, un champ, une église, une usine ( souvent désaffectée hélas ) ou un monument sont toujours prétexte à d’étonnantes leçons de géographie, de géologie, d’histoire et d’économie.

Les connaissances ( encyclopédiques ) d’Axel Kahn sont émaillées de réflexions personnelles, humanistes et engagées. Notre auteur sort en effet d’un récent combat politique avec… François Fillon ! Il évoque d’ailleurs cette illusoire « mondialisation heureuse dont la plupart des décideurs européens et mondiaux continuent de véhiculer l’illusion si activement entretenue en France par Alain Minc et ses semblables ».

Ce qu’Axel Kahn note et déplore, chemin faisant, c’est en effet la détérioration du lien social, la perte de richesses ancestrales, le chômage provoqué par la fermeture des entreprises – une situation qui ( grâce au tourisme et à la gastronomie ) semble s’améliorer plus il va vers le sud en général, et le sud-ouest en particulier.

Bref, cet ouvrage pédagogique ( au bon sens du terme ! ) est d’une grande densité.

Et l’itinéraire suivi se révèle, pour le lecteur averti, une passionnante promenade culturelle dans cette France pour laquelle l’auteur nourrit une vraie passion. De la Dame de Vix ( dans le Châtillonnais, en Bourgogne du sud ) au fameux bleu pastel de Lectoure, en Armagnac, en passant par l’hôtel Dieu de Tonnerre ( construit en 1293 sur ordre de Marguerite de Bourgogne, avec sa charpente de fûts de chênes vieux de plusieurs siècles ! ), c’est là un véritable album dont les aspects sont si divers qu’il peut sembler décousu. Que le lecteur ne s’attende pas à une intrigue, à des rebondissements… il serait déçu.

Une remarque, qui pourrait passer pour un reproche : un style recherché, parfois au bord de l’affectation, qui fait évoquer à l’auteur ( p. 268 et 270 ) sa « vélocité pédestre », « une robuste pause postprandiale » et « la pratique scrupuleuse de la sieste réparatrice ».

Lu ( à raison de 20 à 50 pages par jour, après tout c’est un pèlerinage ! ) dans sa version de poche, très légère, souple et pratique.