En cette fin d’année 2007, Paul Stern a des problèmes avec sa femme, née Anna Roca del Rey et son père Alexandre et avec son père : Alexandre.

Le frère d’Alexandre, Charles, un arriviste riche, hâbleur et prétentieux, vient de mourir. Le père de Paul hérite : de sa fortune… mais aussi de son méchant caractère et accessoirement de sa maîtresse John Johnny. Aussi, Paul est stupéfait de constater la vitesse avec laquelle son père, « un veuf rigoriste et dévot s’était mué en ce futur époux jouisseur et flambeur » ( p.115 ), bizarrement fier de piloter le yacht de son frère défunt !

Quant à la femme de Paul, Anna, elle est en profonde dépression malgré les soins ( ? ) de son psy, Grandin. Elle va d’ailleurs exiger d’être internée…

C’est le moment où Walter Whitman, un producteur américain, fait appel à Paul, qui est scénariste, pour qu’il devienne le script doctor d’un film improbable, et le scénariste obligé d’un autre projet sans importance – il faut bien fournir aux spectateurs les sous-produits dont ils sont friands... Bref, Paul est en quelque sorte invité à venir à Hollywood, logé, nourri et ( bien ) payé, pour servir de « prête-nom afin que ces futurs œuvres aient la qualité française ». Bien sûr Paul accepte.

Sur place, il est consterné par le faible niveau d’exigence qu’on lui demande et irrité par les appels nocturnes de son père, obsédé par l’irrésistible ascension politique d’un pitre nommé… Sarkozy. Paul devient le complice obligé de son riche commanditaire Walter Whitman, il se lie d’amitié avec Edward Waldo Finch, un vieux réalisateur oublié… et il finit par rencontrer Selma Chantz, le parfait sosie de son épouse… sauf qu’elle a 30 ans de moins qu’Anna.

Paul doit cependant affronter deux problèmes : Selma se drogue – et contre toute attente, Anna guérit et rentre au logis !

Paul se retrouve alors à la croisée des chemins, partagé entre une maîtresse et un job aux U.S.A. et une famille qui l’attend en France : il a trois enfants et il est grand-père !

Ce roman au titre improbable ( qui se justifie pleinement dans sa conclusion, superbe ) a eu moins de succès que La vie française ( 2004 ). À l’heure où j’écris ces lignes, il est encore trop tôt pour évoquer le sort du nouvel opus de Jean-Paul Dubois : La Succession.

Il s’agit pourtant d’un récit important, même si son rythme peut sembler lent.

L’action des Accommodements raisonnables, rythmée en douze chapitres qui sont autant de mois, se situe très précisément dans le temps ( 2007/2008 ) puisque Paul continue de travailler à Hollywood pendant la fameuse grève des scénaristes.

En réalité, ce récit relate le glissement inexorable du caractère et du destin de trois personnages :

  • Alexandre, un père « oublieux de toute la philosophie janséniste qu’il avait si souvent professée, débutait, sur le tard, une déplaisante carrière de branleur antipathique, de sauteur de banlieue, de gigolo des mers » 

  • Anna, une épouse désormais loin du réel, même si elle affirme un jour à son époux qu’il est plus près d’elle qu’il ne le croit, une femme qui revient à la vie au moment où son mari est à l’autre bout du monde, entre les bras du jeune sosie d’Anna ; et enfin :

  • Paul, qui prend conscience d’avoir vécu « une année singulière (… ) nous avait tous amenés à nous enfuir droit devant nous (…).Mon père avait basculé le premier, Anna ensuite et moi enfin (…) L’origine de cette étrange épidémie rôdait quelque part en nous-mêmes. Les accommodements raisonnables que nous avions tacitement conclus nous mettaient pour un temps à l’abri d’un nouveau séisme, mais le mal était toujours là, tapi en chacun de nous, derrière chaque porte, prêt à ressurgir » ( p. 274/275 )

Ajoutons que ce roman à l’humour décapant, au lyrisme parfois amer ( Paul a toujours conscience de sa lâcheté ), jette un regard critique sur l’Amérique en général et Hollywood en particulier. Selma, le jeune sosie ambigu ( et américain ) d’Anna, lui semble incarner « toute la pensée désaxée de ce pays, cette espèce de religiosité spongieuse, de verroterie spirituelle, de macédoine sociale – avec des pauvres payés pour ramasser des merdes de chien, des vieux pour garer les voitures (…) et des champignons pour guérir les angoisses vertébrales. (…) Ce pays était une secte, avec ses rites économiques et ses gourous fanatiques » (p. 219 )

Quel auteur a jamais brossé un tel portrait d’un pays qui fascine le monde entier ?

Ah, j’oubliais : le champignon dont il est question est lui aussi un personnage majeur du roman : c’est un remède miracle, une sorte de mère du vinaigre qu’il faut cajoler, nourrir d’affection, de thé, et absorber régulièrement pour se maintenir en bonne santé…

On le voit : Même si Les accommodements raisonnables rappelle parfois le génial Saga de Tonino Benaquista, son ambiance et son ambition frôlent parfois l’écume de Boris Vian : Chloé et Anna, même combat ?

Lu dans son élégante version Poche ( chez Points ) très noire…