Les 6 et 7 février derniers a eu lieu, à la médiathèque Marguerite Duras ( 75020 ) un colloque du CRILJ sur le thème : 50 ans de littérature jeunesse, raconter hier pour préparer demain.

Petite piqûre de rappel : Le CRILJ ( Centre de Recherche et d’Information sur la Littérature Jeunesse ) a été créé en 1965 et « réactivé » en 1974, à Sèvres, avec Hélène Gratiot Alphandéry, Robert Escarpit, Geneviève Finifter, Bernard Epin, Raoul Dubois ( mon « parrain et père spirituel en littérature jeunesse » )… j’en oublie !

En 1974, j’étais là. Le CRILJ intéresse et regroupe en effet « écrivains, illustrateurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires, enseignants, parents et autres médiateurs du livre… »*

Impossible, en deux pages, de relater le contenu des vingt conférences qui se sont succédé !

Dans les mois à venir, on trouvera l’intégralité de ma propre intervention qui portait sur « 50 ans de littérature pour adolescents et jeunes adultes ».

Première surprise, dès mon arrivée, le 6 février : j‘ai constaté que j’étais le seul écrivain à intervenir ! Comme si, au Salon de l’Agriculture, on trouvait de tout… sauf des agriculteurs.

Interrogé à ce sujet, le responsable du colloque, André Delobel, m’a rétorqué :

- Que crois-tu ? J’ai relayé l’info à tous les gens susceptibles d’être touchés par ce colloque. Y compris, bien sûr, les écrivains jeunesse. Et tu as été le seul à proposer deux sujets de conférence. J’en ai retenu un ( l’autre était : La Charte des auteurs jeunesse : son histoire )

Les autres intervenants étaient, dans le désordre, des : journalistes, éditeurs ( une dizaine, L’Ecole des Loisirs, Gallimard, Rue du Monde, Syros, Ipomée… ), inspecteurs, maîtres de conférences ou doctorants, enseignants, chercheurs…

Que retenir de ces interventions, toutes passionnantes ?

Que la littérature jeunesse résiste, s’adapte, s’enrichit, se diversifie ( albums, BD, philosophie, poésie, théâtre, illustration… ). Et se trouve confrontée à de nombreux défis : notamment celui du numérique.

Convaincue que son avenir passe par là, Sylvie Vassalo ( qui a succédé à Henriette Zoughebi comme responsable du Salon de Montreuil ) a fait l’éloge du futur « livre enrichi » ( par des images, des sons, etc. ) qui nécessitera un studio et la collaboration de plusieurs créateurs : des scénaristes, des graphistes, des informaticiens… Elle a aussi reconnu que ce « livre numérique », qui redonnera(it) le goût de la lecture aux ados, nécessite des fonds importants ; et elle a déploré que le monde ( et le ministère ) de l’éducation soit si peu préparé à cette révolution.

Une autre intervention m’a marqué : celle de Sylviane Ahr, Patrick Joole et Christine Mongenot, enseignants-chercheurs du « Master Littérature de jeunesse : formation aux métiers du livre et de la lecture pour jeunes publics » ( université de Cergy Pontoise ).

Leurs constats sont… consternants !

1/ Leurs étudiants inscrits sont au nombre de 100. Avec une majorité d’adultes de plus de 30 ans. Quelle proportion de messieurs et de dames ? ( grand silence dans la salle face à cette question ). Réponse : un homme et 99 femmes.

2/ Quelles motivations, quel enthousiasme pour ces étudiants ? Euh… plutôt modérés. Les vraies vocations semblent rares, et la curiosité limitée. D’ailleurs…

3/ Vers quels genres et quels auteurs se sont portés les étudiants pour leurs mémoires ? La réponse, j’aurais pu la deviner : les classiques ( Alice au Pays des merveilles, Max et les Maximonstres, etc. ) et les auteurs anglo-saxons : Roald Dahl ( peu ), Mme J.K. Rowling ( beaucoup ) et pour les autres contemporains Philip Pullman mais en majorité les auteurs qui mêlent le fantastique au sentimental : Stephenie Meyer, Scott Westerfield, Suzan Collin, Veronica Rot, James Dashner, James Frey & Nils Johnson Shelton.

Eh oui, les vampires, la fantasy ( et la dystopie ) font recette. Les futurs prescripteurs sont avant tout des lecteurs ( et plutôt des lectrices ) d’une littérature quelque peu orientée et formatée. De quoi être inquiet et perplexe, comme l’étaient d’ailleurs ces trois universitaires.

Du côté des éditeurs, malgré des grosses déceptions du côté du numérique, qui plafonne entre 1 et 2% alors qu’il bat des records outre-Atlantique ( « nous sommes très en retard par rapport aux Américains » ! ) et après une légère baisse, la tendance des ventes se maintient.

Ces chiffres et ces « tendances » m’ont fait réagir et intervenir :

- A y regarder de près, 90% des ventes ( et des lectures ) concernent des succès de librairie. Les millions d’exemplaires qui sauvent l’édition jeunesse sont des best-sellers traduits de l’anglais. On ne prête qu’aux riches. Les ( plus gros ) éditeurs (c’est toujours moi qui parle ) investissent des dizaines, des centaines de milliers d’euros pour acheter les droits de traduction ( et faire des campagnes de pub ! ) de récits qui ont déjà fait recette, on prend peu de risques. Quant aux auteurs français ( ils sont mille à la Charte ! ) ils se partagent les miettes et voient leurs droits baisser chaque année. Même l’album et la BD sont en difficulté !

Mon constat ( est-il pertinent ? ) est le suivant : si la littérature jeunesse a encore un avenir à l’école - il faut bien apprendre à lire aux enfants, et on ne peut pas donner Molière, Zola ou Marcel Proust au CE 2 – elle voit son influence diminuer à grande vitesse au collège. Sauf pour les romans « tendance » qu’il faut avoir lu ( ou dont, heureusement, on peut parler avec les copains grâce à leur adaptation au cinéma donc à la télé ! ).

Même pour le « livre-papier », la diversité ( qui pourtant existe ! ) se perd, faute de lecteurs et de prescripteurs, malgré le courage et la ténacité de certains libraires, bibliothécaires, profs-docs et enseignants.

La lecture n’est plus tendance. Et le budget du Livre diminue au profit du numérique, bien.

Il reste à espérer, pour le collège, que :

  • l’enseignement obligé ( et indispensable… mais devenu unique ) des textes classiques

  • les tablettes, ordinateurs, et autres tableaux numériques

  • le passage ( programmé ) de l’écriture par le clavier

permettront de redonner aux jeunes le goût de la lecture, de la culture et de la diversité.

J’en accepte l’augure…


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