Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Lundi 22 janvier 2018

UNE AUTRE HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANCAISE (T1), Jean d’Ormesson, Nil

Vous connaissez sans doute le « Lagarde et Michard », ces volumes qui, de siècle en siècle, passent en revue les grands noms de la littérature avec, après un résumé de leur vie, des extraits caractéristiques ( et commentés ) de la plupart de leurs œuvres ?

Eh bien Jean d’Ormesson s’est prêté au même exercice, de façon plus modeste – ici en un volume de 330 pages - et résolument subjective : il évoque ainsi, de façon chronologique, les auteurs français qu’il a lus et aimés, de François Rabelais à Albert Camus. Il assortit à leur biographie des considérations et jugements personnels, et nous livre des extraits qui l’ont marqué, ému, étonné…

Exercice vain ? Peut-être.

Mais pour qui aime ( et connaît un peu ) la littérature française, cette lecture est… un régal.

Avec la modestie qu’on connaît, d’Ormesson met son lecteur en garde : ce n’est pas là un ouvrage didactique et savant, c’est une promenade, un monologue éclairé.

Quoi qu’il en dise, la culture de l’académicien est vaste, ses jugements pertinents et son humour… permanent. Pour ma part, j’ai appris mille choses – et surtout, j’ai partagé des lectures, des émotions, des réactions et des bonheurs avec un « lecteur lettré ».

Jean d’O. ne se borne pas son ambition aux écrivains : il aborde parfois des courants : les origines de la littérature, le classicisme, les lumières, le romantisme (ou l’irruption de la météo dans la littérature ! ), le surréalisme. Il cite, pour chaque auteur, un extrait ou un vers caractéristique ( j’appelle un chat un chat… qu’en un lieu, en un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli ). Et rappelle que Boileau en est l’auteur.

Il note le romantisme précoce d’un vers de Corneille ( Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir dans Suréna ), deux siècles avant Hugo. Il nous rappelle le jugement parfois dur de certains auteurs envers leurs pairs : Flaubert dira ainsi de Lamartine : « C’est à lui que nous devons tous les embêtements bleuâtres du lyrisme poitrinaire (…) Il ne restera pas de Lamartine de quoi faire un demi-volume de pièces détachées » ( ! )

On observera l’absence d’auteurs majeurs et la présence d’écrivains auxquels on n’aurait pas pensé : le cardinal de Retz, un conteur merveilleux et Vigny, qu’il sort de l’oubli en affirmant « il y a un miracle Vigny » avant de déplorer qu’ « il y a du charabia dans Vigny » !

De George Sand, que Baudelaire détestait, et dont il aime La Mare au diable ( c’est gai, c’est frais, ce n’est rien du tout, c’est charmant ), il déplore qu’elle « ouvre la voie au genre terrifiant du roman régionaliste qui a fait tant de ravages dans nos terres labourables » avant de rappeler que Flaubert disait d’elle : « il fallait la connaître comme je l’ai connue pour savoir tout ce qu’il y avait de féminin dans le grand homme » ! Qui dit mieux ?

Et puis, comment dire du mal de Jean d’Ormesson qui, pour nous présenter Flaubert, a la formule définitive : C’est un géant, avant de nous confier « Il n’est pas couvert de dons. Il est plutôt solide que doué. C’est un travailleur de génie. » Il cite l’une de ses confidences ( dans un courrier à Maxime Du Camp en 1856 ) : « Etre connu n’est pas ma principale affaire. Je vise à mieux : à me plaire et c’est plus difficile ». Et d’Ormesson de conclure : « avec Balzac (… ) et Stendhal (…), Flaubert est l’un des trois fondateurs de notre roman moderne. »

Jean d’O. réhabilite Paul Claudel, André Gide, Paul Valéry, ce « Don Juan de la pensée » à qui Hubert Reeves a volé le vers : Patience dans l’azur ).

Il dresse une statue à Proust en observant que « sa lecture obsède et suffoque. Tout lecteur de Proust est un intoxiqué. » Il note ce que j’ai fait remarquer ( en choquant parfois mon auditoire ) lors d’une conférence à l’université d’été de Toulon en 1993 : « Proust est présent à chaque page de son livre – et il en est étrangement absent : il regarde ce qui se passe et il cherche un secret. (…) Ce monde étouffant, la drôlerie y règne. »

Il y a 25 ans, ce jugement n’était pas si évident !

Pour le XXe siècle, il fait l’impasse sur Sartre – mais pas sur Camus, ni sur Paul Morand, que son père a fréquenté, et qu’il n’aime guère… comme Céline !

On a longtemps taxé Jean d’O. d’ « auteur de droite » – et pourtant, il célèbre Aragon, « poète immense », il en cite des vers « déchirants de beauté » avant de nous confier : « j’ai eu comme un élan vers l’homme qui avait écrit : « Je suis plein du silence assourdissant d’aimer ».

Le XXe ? Il l’achève avec Queneau, Malraux et… Simenon, en nous rappelant que Gide avait affirmé : « c’est le plus grand romancier de tous ».

Sans doute mes lecteurs vont-ils s’étonner : Grenier ne nous a jamais parlé de Jean d’Ormesson, sans doute profite-t-il de son récent décès pour lui dresser un bref hommage ?

Eh bien non : j’ai lu Une autre histoire de la littérature française en novembre dernier, alors que l’académicien vivait encore. Voulez-vous connaître la vérité ? Jean d’Ormesson n’est pas, et de loin, mon écrivain préféré. Mais l’homme me touchait par sa modestie, sa franchise, sa gentillesse lors des séances de dédicace.

Je le lisais pour me distraire, notamment ses romans qui flirtaient ( mais on ne s’nn est jamais douté ! ) avec la fantasy ( La gloire de l’empire ) ou… la SF ( La douane de mer ). Et bizarrement, mon choix s’est porté ici sur l’un de ses ouvrages les moins connus, sans doute le moins lu et le moins vendu, le seul qu’il ait ( en 1997 ) publié chez NIL - Gallimard n’en aurait-il pas voulu ? Lire cet ouvrage, c’est partager avec un amateur authentique des jugements et des émotions dont les manuels sont souvent absents.

Lu dans sa version grand format, un ouvrage hélas broché et collé, mais la colle de qualité inférieure, fait que des blocs cèdent les uns après les autres… comme c’était le cas pour les vieux Folio Junior du début des années 80… dommage !

CG

Lundi 15 janvier 2018

LA SOCIETE AUTOPHAGE, Anselm Jappe, La Découverte

En guise d’introduction à cet ouvrage dont le sous-titre résume le contenu, Anselm Jappe nous rappelle le mythe d’Erysichthon ( qu’évoquent Hésiode, Callimaque puis Ovide dans ses Métamorphoses ) : coupable d’avoir abattu un peuplier ( ou un chêne ) sacré, Erysichthon est condamné par Démeter à une faim perpétuelle. il finira par se dévorer lui-même ou, dans une autre version, à survivre désormais en fouillant des ordures.

L’auteur compare ce mythe contemporain à la « société capitaliste (…) entraînée dans une dérive suicidaire que personne ne veut consciemment mais à laquelle tout un chacun contribue ». Si « la critique de la valeur constitue la base de ce livre », son objectif est d’examiner la perspective « d’une possible régression anthropologique ».

Le capitalisme porterait-il en soi une pulsion de mort ? Oui, sans doute !

Par « valeur », l’auteur nous rappelle la théorie marxiste selon laquelle la marchandise, le travail abstrait et l’argent sont les seules valeurs reconnues par l’économie de marché : une économie qui ( pour résumer ) ne peut survivre qu’avec… la croissance.

Un dogme qui, en ce XXIe siècle, passe pour être le seul mode acceptable – et connu !

Or, malgré l’affirmation de certains économistes ( qui pensent qu’économie et écologie sont tout à fait conciliables ), on devine que cette économie est mortifère dans la mesure où il faudrait que l’humanité ait à sa disposition les ressources de trois Terres pour que dix milliards de Terriens puissent y survivre : faut-il le répéter ? Si l’économie suppose une croissance permanente, il se trouve que nos ressources sont finies.

Voilà pourquoi notre système économique ( le « fétichisme de la marchandise » et cette sacro-sainte « nécessité de la croissance » ) flirte avec le mythe d’Erysichthon : au fond, nous savons très bien que notre mode de vie et de consommation mène l’humanité à sa perte… mais nous nous dirigeons en aveugles vers une fin annoncée. Non pas vers des « destructions créatrices » comme notre espèce en a déjà connues, mais vers « une série de catastrophes à tous les niveaux, à l’échelle planétaire qui semblent menacer la survie même de l’humanité ».

L’économisme, nous suggère l’auteur, est un véritable totalitarisme. Habilement déguisé, il a « colonisé toutes les sphères de la vie et soumis l’existence entière à l’exigence de rentabilité ».

L’auteur, spécialiste de Guy Debord, appelle à la rescousse ( entre autres, tout en analysant et critiquant leur pensée ! ) Etienne de la Boétie, Ronsard, Descartes, Kant, Sade, Hegel, Freud, Hobbes, Rousseau, Georges Bataille, Marcuse, Bourdieu, Foucault, Adam Smith, Deleuze, André Gortz, Guy Debord, Charles Melman, Boltanski et Chiapello – et Marx – au moyen de nombreuses analyses – par exemple celle de Dany-Robert Dufour qui, dans son ouvrage Le Divin Marché, juge que « la sortie du religieux opérée par la modernité n’est qu’apparente, car elle a été suivie par l’apparition d’une nouvelle divinité : le Marché. »

Il aborde la contre-culture ( et le No Logo ! Naomi Klein ). Il cite Annie Le Brun qui, dans Du trop de théorie, affirme que « la dévastation de la forêt naturelle va de pair avec celle de la forêt mentale ».

Jappe réinterroge aussi les notions de sujet, de travail, d’argent, de propriété, de narcissisme, d’appauvrissement de l’imaginaire, d’infantilisation des adultes, de la « préférence donnée aux images sur la parole », de haine et de « tuerie de masse » ( dans le paragraphe Amok et djihad ) et de… consommation effrénée !

Je devine vos interrogations : faut-il avoir lu les ouvrages de tous les auteurs cités par Anselm Jappe ? Bien sûr que non – il nous en résume l’esprit et la pensée.

Cet essai est-il « difficile » ? Qu’importe !

Certes, il nécessite une lecture attentive et quelques références de base en philosophie et en psychanalyse. Mais il ouvre de nouvelles voies et, comme on le dit communément, il interpelle le lecteur critique.

Il sera abordé avec profit par celles et ceux qui s’interrogent sur l’avenir de l’humanité, sur notre entêtement à maintenir en place une économie qui, sans nier le réchauffement climatique, fait semblant de l’avoir intégrée à son système.

Devrons-nous vraiment toucher le fond, comme le redoutentles 15 364 scientifiques de 184 pays, auteurs d’un manifeste paru le 13 novembre dernier dans la revue « BioScience » ? Non : une autre attitude est possible – et certainement pas un simple « retour à la nature » !

La vraie certitude, sous-jacente, est évidemment : de gré ou de force, il nous faudra sortir de la société marchande puisque, dans ce grand navire qu’est notre planète, « on ne peut plus avancer qu’en brûlant les planches du pont » !

Lu dans son unique version, un grand format élégant : beau papier, belle typographie. Avec, en couverture, une reproduction d’un détail du Jugement dernier ( vers 1445 ) du primitif flamand Rogier van der Weiden, qui illustre… l’auto-dévoration !

Dommage, entre parenthèses, que Van der Weiden soit moins connu que son ( illustre ) successeur Jérôme Bosch.

CG

Lundi 25 décembre 2017

VOYAGE DE NOCES, Patrick Modiano, Gallimard NRF

En transit à Milan, le narrateur ( Jean, un journaliste ) évoque le suicide récent d’une jeune femme ( Ingrid Theyrsen ) dans l’hôtel où il se trouvait.

Elle venait de Paris et se rendait à Capri.

Or, Jean avait rendez-vous avec cette femme. Il avait décidé de disparaître au lieu de prendre comme prévu ( et comme il l’avait dit à tous ceux qu’il connaissait ) l’avion pour Rio de Janeiro. En réalité, il se rend à Paris…

Disparaître ? Oui !

Marié depuis 18 ans avec Annette ( une danoise ), Jean avait décidé de changer de vie. Peut-être, entre autres, parce que sa femme le trompe avec son ami Cavanaugh – occasionnellement, elle trompe aussi son amant avec un jeune Kabyle de leurs amis.

Jean va donc se réfugier dans un hôtel près de la Porte Dorée, à Paris.

Là, dans un long flash back, il évoque le souvenir de sa première rencontre «  avec Rigaud et sa jeune protégée, Ingrid Teyrsen », qui l’ont autrefois pris en stop et emmené avec eux sur la Riviera, près de Saint Tropez. Une rencontre qui va marquer Jean à jamais et l’entraîner dans une étonnante enquête sur le passé d’Ingrid, une jeune Juive de 16 ans, fille d’un médecin autrichien exilé à Paris pendant l’occupation.

Car Ingrid elle aussi a fui – pour éviter une rafle – et elle a été recueillie par Rigaud, à l’époque où il était jeune et squattait un appartement réquisitionné à un Juif...

Etrange... je me battais ( il m’arrive de le faire ) avec la première partie de L’Homme sans qualités de Robert Musil – l’un des rares récits qui me résiste encore – quand, pour me laver la tête, j’ai choisi de lire ce Modiano, l’un des 2 ou 300 ouvrages achetés et en souffrance depuis 15 ou 20 ans.

A l’époque, je m’en souviens, il avait fait grand bruit puisqu’à l’origine de ce livre existe un lien évident avec un fait réel : la disparition de Dora Bruder ( publié en 1997, un grand succès de l’auteur ) devenue ici Ingrid Teyrsen.

Je suis donc passé de Musil à Modiano... quelle rupture !

Aux antipodes des digressions philosophiques de Robert Musil, Modiano m’a fait l’effet d’une eau fraîche : un style clair, des phrases simples et ( loin, très loin de Vienne ! ) des lieux familiers, ceux de ma propre enfance : le boulevard Ornano, le métro Barbès, le cinéma le Montcalm, la rue de l’Atlas, l’avenue Simon Bolivar...

Impression agréable mais trompeuse.

Parce que, certes, un Modiano se lit facilement, d’une traite ; mais sa simplicité apparente dissimule une stupéfiante complexité – temporelle, géographique et humaine. Ce Voyage de noces ( on notera l’absence significative d’article ! ) a un titre allégorique et funèbre : en fuite sur la Côte en 1942, Rigaud et sa protégée Ingrid se réfugient dans un hôtel quasiment désert, puis dans une propriété... en faisant croire à tous qu’ils sont mariés, et « en voyage de noces ». Un faux voyage, de fausses noces qui dissimulent d’autres voyages et d’autres noces : les retrouvailles imaginaires, au-delà du temps, avec Dora Bruder disparue et recherchée ( on connaît l’anecdote de cet avis de recherche qui a tant inspiré Modiano ! )

Le souvenir d’Ingrid obsède en effet le narrateur. Et ce roman cache en vérité une enquête : géographique, historique et... identitaire.

Un récit étrange, attachant, aux entrées multiples, dont la terrifiante réalité ( l’occupation, les rafles... ) est noyée dans une narration bien plus complexe qu’il n’y paraît.

CG

Lundi 18 décembre 2017

LA MALÉDICTION D’EDGAR, Marc Dugain, Gallimard NRF

Marc Dugain affirme ou prétend avoir acheté 4 000 dollars le manuscrit ( sans doute un faux ) des « souvenirs de Clyde Tolson », le N° 2 du FBI. Clyde Tolson a surtout été le compagnon fidèle d’Edgar Hoover – il était homosexuel à une époque où ce n’était guère avouable.

John Edgar Hoover… ce nom ne dit rien aux moins de 60 ans, mais les gens de ma génération en ont souvent entendu parler à la radio après la deuxième guerre mondiale. Il fut le patron du FBI de 1924 à 1972 ( ! ). Pendant un demi-siècle, il a fait la pluie et le beau temps de la politique des USA. Eh oui : chaque personnalité, présente ou à venir, notamment chaque responsable politique possédait un dossier confidentiel et était sur écoute. J.E. Hoover se considérait comme le garde-fou des intérêts de son pays. Son amant évoque un individu dénué de toute compassion, un proche de Joe Kennedy : Joe, père de neuf enfants… dont Robert, ( dit Bob ) et JFK, futur président des Etats-Unis.

Dans les années trente, le Républicain raciste Joe Kennedy ( « les Noirs n’étaient pas un problème pour lui s’ils se contentaient de servir les Blancs » – p. 95 ) fut un antisémite et un pronazi notoire, soucieux de préparer le terrain pour être élu président. Ce pari, l’un de ses plus jeunes fils le relèvera avec succès : un fils handicapé ( John Fizgerald souffrait de la maladie d’Addison ) et assez… dissipé : homme à femmes, comme son père, il aurait eu pour maîtresse Inga Arvad, une journaliste – en réalité espionne au service des nazis – qu’il voulait épouser ; le futur Président a failli se faire exclure du corps des Marines. Quant à son mariage ( arrangé ) avec Jacqueline Bouvier ( dont le père était « un homme brisé, libertin et alcoolique » ( p. 162 ), c’était avant tout une union politique ! Peu après son mariage, lassée des infidélités de son mari, elle voulait divorcer. À en croire Edgar, JFK était d’ailleurs un « fils de riche sur lequel on trouvait plus d’étoffe que de viande » ( p. 89 )

Quel que soit l’authenticité des documents utilisés par Marc Dugain, son récit m’a passionné, chaque page offre une révélation de choix sur les manigances, manipulations et événements divers survenus pendant le demi-siècle qui permit à Edgar Hoover de gouverner secrètement les USA. On apprend ainsi, entre autres ( page 78 ) qu’un certain Popov ( ça ne s’invente pas ! ) fut un agent double au service de l’Angleterre ayant permis à Ian Fleming de créer le personnage de James Bond.

Menacé d’être évincé par le sénateur Tom Walsh à la tête du FBI, Edgar ne dut son salut qu’à la mort ( « d’une overdose de baise » ! p. 96 ) de son probable successeur.

Eh oui : sous l’impulsion d’Edgar, le FBI devenait plus puissant que le Président et le Sénat réunis… et il fallut que le Président Truman ( de 1945 à 1953 ) crée la CIA ( le 18/11/1947 ) pour avoir la mainmise sur la politique extérieure, le FBI devant se contenter ( en théorie ) à de la seule sécurité du pays.

Depuis le début du siècle, ce pays était gangrené par la Mafia, un fait qu’Edgar niera obstinément ; son compagnon Clyde Tolson finit par en comprendre la raison : en ignorant la Mafia et ses agissements, « nous étions les seuls à ne pas irriter la pègre et (…) nous allions en tirer les bénéfices (…) Nous ne rendions jamais aucun service à la pègre. Seule notre neutralité lui était acquise » ( p. 109/110 )

En 1959, « 400 agents du FBI étaient affectés à la lutte contre le communisme… et 10 à la lutté contre la pègre » ( p. 199 ), dont Franck Sinatra était l’ami et le soutien affiché ( p. 203 )

Eh oui : le véritable ennemi d’Edgar, c’était « le communisme », « un terme générique sur lequel nous nous appuyions pour dénoncer tout comportement, toute attitude, toute pensée, toute intention déviants » ( p. 113 ). Des méthodes quasi staliniennes qui permirent le renvoi ( ou l’expatriation ) – notamment, en 1952, de Charlie Chaplin et de nombreux comédiens d’Hollywood. Et ce, avec la complicité d’un informateur de choix : Neil Reagan, le frère d’un certain Ronald, alors comédien de second ordre ( p. 115 )

Clyde Tolson nous révèle les noms des suspects fichés par le FBI : John Huston, Katharine Hepburn, Lauren Bacall, Humphrey Bogart, Pearl Buck, Thomas Mann, Hemingway, Steinbeck, Aldous Huxley, Tennessee Williams, Truman Capote… et même Albert Einstein !

On apprend aussi que Mac Carthy, tribun de l’anticommunisme, avait trouvé cette façon de « racheter son alcoolisme qui lui donnait sur la fin une haleine de vomi et une étrange sexualité qui faisait la part belle aux hommes mais aussi aux filles de moins de dix ans. » ( p. 151 )

Vous le constaterez : de l’opération de « la baie des cochons » à la tentative ( avortée ) d’empoisonnement de Fidel Castro, cette fiction basée sur des faits, documents et personnages réels nous fait entrer dans les coulisses des agissements les plus sordides ourdis par le FBI. Edgar Hoover ? Il se révèle un véritable héros de roman… et ce, bien malgré lui !

CG

Mardi 05 décembre 2017

On n’a rien vu venir - Anne-Gaëlle Balpe, Clémentine Beauvais, Sandrine Beau, Agnès Laroche, Séverine Vidal, Fanny Robin et Annelise Heurtier - Alice Editions (Deuzio)

Lundi 4 juin. Le Parti de la Liberté a gagné les élections !

Dès le lendemain, les choses commencent à changer. Eh oui, avec son Ministère de la Droiture – et ses agents, les Vigilants - le Parti a promis d’« éliminer le pays de sa vermine ».

La vermine, c’est par exemple Walid ( le copain d’Hector ) et ses parents.

Ce sont aussi les handicapés ( comme Simon, qui a été amputé d’une jambe ), parce qu’ils ralentissent l’essor de la société ; on les regroupera dans des lieux appropriés où ils recevront « des traitements adaptés et mèneront une existence à la mesure de leurs capacités » -

Ce sont également ceux qui n’ont pas la bonne nuance de peau… car désormais, il y en a huit : blanc, blanc cassé, beige, caramel, marron clair, marron foncé, brun… et noir.

On est donc prié de « devancer le nuancier », comme le conseille le Ministère de l’hygiène physique et mentale. Chaque jour, de nouvelles lois contraignent les habitants à se lever à 6H33 ( sauf le mardi, où la grasse matinée se poursuivra jusqu’à 7 heures ).

« Supprimés, les cirques, fermés, les théâtres, dissoutes, les compagnies et les troupes. Aujourd’hui, il faut être productif. Et produire du rire ou du plaisir, ça ne sert à rien. Point. »

Désormais, il est interdit de chanter – sauf les ritournelles admises par le Parti, à condition de ne pas dépasser les 60 décibels.

Le lundi, en revanche, on doit manger un maximum de protéines et faire du vélo. Pour rester en bonne santé et ne pas coûter cher à la société. : « On vit pareil, on mange pareil, on se lève tous à la même heure. Moi qui avais envie de ressembler à tout le monde… »

Léonie et ses parents, eux, ont pris le large. En voilier. Avec l’espoir qu’un pays acceptera de les accueillir.

Quant à Quentin, il a deux papas. On n’a pas idée d’être ainsi l’enfant de ceux que le Parti traite de « deux sales pauvres dégénérés ».

Les sept narrateurs de ce futur de cauchemar ont déjà l’impression d’être en grève de la vie.

La parabole est claire et le Parti de la Liberté en rappelle un autre, qui est ( plus que jamais ) toujours là. Une caricature ? Euh… si l’on veut.

Mais On n’a rien vu venir est une dystopie bienvenue qui fait réfléchir le lecteur.

Cet ouvrage n’est pas nouveau. Publié en 2012 par un éditeur belge, il m’avait échappé – je ne l’avais pas vu venir !!

Il a été illustré Agnès Laroche, à côté de qui je signais l’an dernier à Montreuil, et elle a oublié de me signaler sa participation à ce petit ouvrage. Petit par la taille ( une centaine de pages ) mais grand par la portée et l’ambition.

Bien sûr, on ne peut s’empêcher de penser à Matin Brun ( de Franck Pavloff ) qui avait fait un tabac… il y a 20 ans.

On n’a rien vu venir est accessible à tous les publics, à commencer par celui des collégiens.

Ce roman à sept voix ( féminines, l’avenir de l’homme, c’est la femme - sic - nous avait annoncé Aragon ), raconté par autant de narratrices qui se tiennent la main, a été illustré par Aurore Petit. Il se lit en moins d’une heure mais on en garde l’écho longtemps.

Comme nous l’écrivait déjà ( en 1941 ) Bertolt Brecht dans sa conclusion de La Résistible ascension d’Arturo Ui : le ventre est encore fécond d’où surgira la bête immonde.

Lu dans son unique version, un joli ( et mince ) moyen format à la belle couverture ( rouge et noire ) rigide et au superbe papier.

Typographie agréable et très aérée.

Jeudi 30 novembre 2017

PARIS-BREST, Tanguy Viel, Editions de Minuit

Parti du studio parisien où il vit, Louis revient à Brest, dans la nouvelle maison ( mal ? ) acquise par ses parents. Avec, dans ses bagages, un « roman familial » qui pourrait avoir pour sous-titre Le fils Kermeur. Un récit dans lequel il raconte son histoire…

Une histoire qui commence par la fin : l’enterrement de sa grand-mère, mais dont le nœud pourrait être le vol de quelques tablettes de chocolat dans un supermarché. Ou encore la rencontre de sa grand-mère, Marie-Thérèse, dans le restaurant de Brest « Le Cercle martin », avec Albert Vlaminck, un vieillard riche de 18 millions qui va lui proposer de devenir sa femme ( de compagnie ) et surtout son héritière. A la seule condition qu’après sa mort, elle continuera d’employer sa fidèle femme de ménage : Mme Kermeur. Une proposition que la grand-mère accepte, bien que sa fille ( la mère de Louis ) y devine un piège. Car la femme de ménage en question n’est autre que la mère du fameux « fils Kermeur », un mauvais garçon que Louis fréquente, à son corps défendant, depuis des années, et qui a une mauvaise influence sur lui – comme l’affirme sa mère ( et comme il le reconnaît lui-même ! )

Louis a en effet une histoire familiale complexe, avec un père ( ancien vice Président du Stade brestois ) accusé d’avoir fait un trou de 14 millions dans la caisse. Un fait peu honorable qui le rend suspect à tous ceux qu’il croise dans la rue. Un drame qui l’a obligé à quitter Brest pour Palavas les flots – une défaite !

Mais voilà : les parents de Louis ont laissé leur enfant à Brest, dans l’appartement du rez-de-chaussée de l’immeuble dans lequel vit sa grand-mère…

Compliqué ? Oui, mais pas plus que bien des histoires de famille.

Et dès que le lecteur plonge dans ce récit, il est entraîné dans une longue confidence, livrée d’un trait : une remontée dans le temps, un voyage en arrière interrompu çà et là par un souvenir marquant, une scène inaugurale. une succession de faits parfois anodins aux conséquences inattendues. « Ce n’est jamais un cadeau pour personne que de raconter l’histoire de sa famille », nous avoue Louis ( qui semble être le sosie de l’auteur – né lui aussi à Brest ! ) D’ailleurs, Louis confie au lecteur qu’à 9 ans, il savait qu’il deviendrait footballeur ou écrivain. On connaît la suite – mais ce n’est que dans les dernières pages qu’on découvre que son frère aîné est devenu avant-centre ( pas à Brest, évidemment ) – et qu’il a, lui aussi, un secret de famille…

L’intérêt de cet ouvrage ( comme la plupart de ceux des auteurs publiés aux Editions de Minuit ) réside avant tout dans le ton : des phrases à rallonge qui se lisent pourtant d’une traite ; des réflexions et des questions aussi pertinentes qu’habiles. Livrer des secrets de famille, ce n’est pas « pour faire du mal », nous dit Louis page 166, c’est « pour effacer le mal ». Peut-être aussi pour enfin clore « des parenthèses mal fermées » ( page 146 )

Malgré une coda ( volontairement ) ambiguë en forme de double ( ou triple ) mise en abyme, force est de reconnaître que Tanguy Viel a du talent. Une vraie plume.

Si son Paris-Brest se dévore facilement, je me suis surpris à le déguster une seconde fois. Avec un plaisir renouvelé. Ce qui ( modestement à mes yeux, ) est bon signe.

De Tanguy Viel, je n’ai lu que ce roman. Mais je vais me procurer quelques uns des douze autres, rédigés en moins de vingt ans.

Lu dans sa version unique, un moyen format habillé de blanc et orné de bleu, reconnaissable entre mille puisqu’il se présente ainsi depuis… sa création.

CG

Lundi 27 novembre 2017

SCHUBERT, Brigitte Massin, Fayard

Si la musique classique vous laisse indifférent, lecteur, passez votre chemin !

Ce livre n’est pas un roman. Ni une nouveauté ; mais il est toujours d’actualité.

C’est un essai sur le compositeur Franz Schubert.

Un essai ? Le mot est faible. C’est plus qu’un essai, mieux qu’une biographie, c’est une bible : 1400 pages consacrées à la vie et l’œuvre d’un compositeur longtemps méconnu. Eminente musicologue, Brigitte Massin ( 1927 – 2002 ) a consacré ( parfois avec son mari Jean Massin ) un ouvrage de référence à trois compositeurs: Beethoven, Mozart et Schubert.

Faut-il ici rappeler la naissance ( en 1797 ) de Franz Schubert, à Vienne ? Ses dons précoces pour la musique et pour la composition ? Elève de son père ( instituteur ) puis de Salieri, il se lie très vite avec Joseph von Spaun, le poète Mayerhofer et son presque homonyme Franz von Schober. A 18 ans, il a déjà composé des Lieder ( Erlkönig ! ), des sonates, des quatuors, des ouvertures, deux symphonies, un opéra… et une messe – qui, elle, est jouée, contrairement hélas à la plupart de ses œuvres orchestrales.

Aussi malheureux en amour que fidèle et riche en amitié, Schubert va rêver toute sa ( courte ) vie d’une consécration qu’il n’obtiendra que bien après sa mort.

Une fois Mozart et « papa Haydn » disparus ( en 1791 et 1809 ), un géant s’impose : Beethoven. Il sera le modèle, l’idole de Schubert.

Seulement voilà : pour réussir, il faut d’abord écrire des opéras.

Schubert s’y essaiera - sans succès.

Alors il compose des Lieder ( surtout pour Michael Vogl, célèbre baryton d’opéra ) et des œuvres pour des formations modestes ( sonates, trios, quatuors, quintettes – la Truite ! un octuor… ) qu’il interprète avec ( et pour ) un public réduit formé surtout d’amis : les fameuses « Schubertiades ». Parfois, découragé, il laisse un e œuvre inachevée – et pas seulement sa 8ème symphonie.

Atteint de la syphilis, Schubert va mourir en 1828, vingt mois après Beethoven

Sa notoriété naissante va être aussitôt éclipsée par un nouveau prodige : Paganini.

A 31 ans, il laisse une œuvre colossale : 1000 opus - dont 600 Lieder et dix symphonies.

Il faudra attendre 1888 pour que sa dépouille devienne ( comme il l’espérait ! ) voisine de celle de Beethoven, dans le cimetière central de Vienne.

Pourquoi évoquer Schubert en général et cet ouvrage en particulier ?

* Parce que ce compositeur me fascine et me touche, mes lecteurs les plus fidèles le savent.

Il occupe d’ailleurs une grande place dans deux de mes romans ( Le pianiste sans visage et La Fille de 3ème B ) et

* parce qu’il est au centre de mon prochain roman, à paraître chez Syros, dans la collection Tip Tongue.

Aussi, pour évoquer Schubert, je me suis replongé dans l’ouvrage de Brigitte Massin.

La vie de Schubert y est disséquée presque jour après jour, notamment grâce aux souvenirs de ses amis qui ont évoqué le talent, les créations ( parfois les amours malheureuses ), les tourments et les voyages de Franz. Son frère aîné, Ferdinand, a aussi beaucoup parlé de lui dans ses mémoires. Ajoutons que Brigitte Massin, dans la seconde partie de son ouvrage ( histoire de l’œuvre ), analyse la plupart des compositions de Schubert.

Pour un amateur ( au sens propre ) de ce compositeur, ce récit est passionnant, émouvant, précis, nourri de détails aussi précieux que précis. Faut-il que Brigitte Massin ait aimé Schubert pour lui avoir ainsi consacré plusieurs années de sa vie !

Lu dans sa version reliée de 1977 ( une autre version existe, revue et corrigée en 1993 ). En fin d’ouvrage, une centaine de pages de glossaires divers renvoient à de nombreuses références ( dates, noms, extraits, précisions ) Le corpus est lui-même truffé de notes directement accessibles en marge. Une mine !

CG

Dimanche 12 novembre 2017

UN ÉTÉ AVEC MONTAIGNE, Antoine Compagnon, Editions des Equateurs

Honnêtement, avez-vous lu Les Essais de Montaigne ?

Comme la plupart des élèves, vous en avez sans doute étudié des extraits à l’aide du Lagarde et Michard – ou encore à l’Université.

C’est aussi mon cas.

J’avoue avoir été assez prétentieux, en classe de Propé, pour avoir acheté Montaigne en Pleiade et tenté de le lire de bout en bout.

À en juger par les notes que j’ai prises… je n’y suis pas parvenu !

À mon corps défendant, je dois révéler que c’était là une version en vieux français avec un appareil critique imposant et des notes presque aussi importantes que le texte de Montaigne !

Un été avec Montaigne, ce sont tout simplement des extraits choisis, traduits en français moderne et judicieusement commentés. Une façon simple, ludique et pédagogique de se familiariser avec un classique incontournable. Parce que Les Essais, tout le monde les connaît mais qui les a lus dans leur intégralité ?

Ecrivain et professeur au Collège de France, Antoine Compagnon a repris, par écrit, certaines de ses émissions ( diffusées pendant l’été 2012 sur France Inter ) consacrées à celui qui, pour la première fois dans l’histoire de notre littérature, a eu l’audace de se choisir comme sujet d’étude, et de livrer au lecteur des réflexions personnelles ( et parfois insolentes ) sur mille et un sujets : l’amitié, l’amour, la nature ( humaine ), les enfants, la guerre, le couple, l’autorité ( qu’il hait ! ) le sexe, le corps…

Bien sûr, avec ce petit essai de moins de 200 pages, l’auteur ne prétend pas à l’exhaustivité : c’est une promenade au moyen de passages choisis qu’il explicite, éclaire, explique et commente. Un superbe petit ouvrage de vulgarisation !

Et le lecteur a des surprises.

Celle, par exemple, de découvrir chez Montaigne de nombreux traits d’humour. Une critique évidente du colonialisme. La certitude que l’écriture est un remède ( « une façon de calmer l’angoisse, d’apprivoiser les démons » ) et la prise de conscience ( que je partage dans Virus LIV 3 ! ) que « la plupart des occasions des troubles du monde sont Grammairiennes » - à savoir que ( nous traduit Antoine Compagnon ) « procès et guerres, litiges privés et publics sont liés à des malentendus sur le sens des mots, jusqu’au conflit qui déchire catholiques et protestants. » Un conflit au cœur duquel se trouve Montaigne à la fin de ce XVIe siècle.

Conservateur, amoureux des voyages ( à cheval ! ), curieux de tout, Montaigne se révèle un esprit critique impitoyable. Rien n’échappe à son observation, au point qu’Antoine Compagnon s’interroge sur la religion intime de Montaigne : catholique et pratiquant, il considère avec objectivité et indulgence la religion réformée… il s’interroge sur Dieu et la foi et juge que « nous sommes chrétiens au même titre que nous sommes ou périgourdins ou allemands » - bref, nous adoptons automatiquement la religion… de nos parents.

Si Montaigne n’était pas présent en décembre 1580 à la signature de La Paix des Amoureux ( qui a eu lieu… où je vis actuellement ! ), nul doute qu’il en fut l’un des acteurs.

Cet acte, le brouillon du futur Edit de Nantes ( 1598 ), était l’armistice ( établi par Henri de Navarre, Catherine de Médicis, le Duc de La Force et les plénipotentiaires catholiques et protestants ) qui affirmait le droit de pratiquer la religion de son choix.

Maire de Bordeaux, ami de nombreux protestants, Montaigne affiche sans fard des convictions que reprendront bien des penseurs et philosophes après lui. Comme : « La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute » ou la célèbre sentence : « Au plus élevé trône du monde, si ( = cependant ) ne sommes-nous assis, que sur notre cul. »

Comment ne pas se sentir proche de Montaigne ?

Je vis devant la route qu’il empruntait pour rendre visite, à Sarlat, à son ami La Boétie – un village sis à 30 kilomètres de sa fameuse « tour », rescapée du château de ses parents : un lieu mythique dont le sommet est la fameuse « librairie » de l’écrivain, l’endroit où il rédigeait ses essais. Là, en levant la tête, il pouvait lire, gravées au fer sur les poutres de châtaignier, les sentences grecques ou latines de ses auteurs préférés.

Ce lieu, on peut encore visiter. D’ailleurs, de gré ou de force, j’y entraîne celles et ceux qui prennent le risque de venir passer quelques jours chez moi !

Lu dans son unique version poche, un sobre volume jaune et noir au superbe papier épais.

CG

Lundi 30 octobre 2017

22/11/63, Stephen King, Le Livre de poche (Albin Michel)

Rappel : le 22 /11/63 est le jour où Lee Harvey Oswald a assassiné John Fitzgerad Kennedy.

En 2011, Jake Epping enseigne l’anglais à Lisbon Falls. Il a divorcé de son épouse Christy, une alcoolique invétérée. Il a été bouleversé par la confidence ( écrite : une rédaction ! ) de son élève Harry Dunning. Harry, débile léger, est la risée de la classe qui ignore que le père de ce garçon, autrefois, a assassiné sous ses yeux une partie de sa famille.

En outre, Jake découvre un jour que Al Templeton, le gérant de son fast food favori, utilise, au fond de son magasin… une faille spatio-temporelle ! Celle-ci transporte instantanément celui qui la franchit… à la date du 9 septembre 1958 à 11H58 !

Incrédule, Jake en fait lui-même l’expérience : le voyageur temporel peut alors rester dans le passé autant de temps qu’il le désire ( en le modifiant à son gré, eh eh… ) – sauf que dans ce passé,il continue à vieillir, bien entendu. Ah : le voyageur imprudent constate aussi :

  • qu’en revenant dans le présent, en 2011, seules deux minutes se sont écoulées.

  • que ce nouveau présent est différent en fonction de ce qu’il a modifié dans le passé.

  • qu’en refranchissant la porte temporelle ( au cas où le nouveau présent ne serait pas conforme à ce que le voyageur espérait ), on retrouve le monde dans son état initial, le 9 septembre juste avant midi.

Or, le propriétaire ( provisoire ) des lieux, Al Templeton, est vieux et malade. Et il confie à son plus fidèle client et ami, Jake, la tâche délicate qui l’a obsédé toute sa vie : empêcher Lee H. Oswald d’agir et sauver ainsi la vie du président Kennedy !

Séduit par le projet, Jake se projette donc dans le passé – d’abord, « pour voir », en essayant d’empêcher l’assassinat perpétré par le père de Harry Dunning. Hélas, s’il y parvient ( en partie ), il s’aperçoit que les conséquences en sont catastrophiques dans le nouveau présent !

Entêté, Jake effectue alors une nouvelle tentative, décidé à aller jusqu’au bout : 5 ans à patienter et à organiser minutieusement le sauvetage de Kennedy.

Bien sûr, il doit changer de nom. Trouver une nouvelle profession.

Et voilà que le nouveau Jake Epping, devenu George Amberson, se prend à son propre piège : il devient un enseignant expert, se passionne pour le théâtre, tombe amoureux – et s’attache à cette nouvelle vie ( séquence nostalgie ! ) qu’il maîtrise d’autant mieux qu’il connaît à l’avance la plupart des événements à venir.

Nota : à ce stade de l’action, le lecteur arrive à peine à la moitié du bouquin… page 500 !

Ce roman fleuve possède les qualités et les défauts de ce que le géant de la littérature populaire américaine livre à ses fans depuis quarante ans.

Les qualités ? Un style fluide, libre, agréable et diablement efficace. Une imagination débridée. Des rebondissements incessants avec une succession d’événements précipités, parfois au bord du vraisemblable. Un art consommé du suspense, une façon très personnelle de jongler avec la SF, le fantastique et un réalisme débridé.

Les défauts ? A mes yeux, une façon de livrer des détails parfois superflus, de noyer le lecteur dans les méandres d’une action qui pourrait être plus ramassée. – avec un fléchissement de l’action du côté de la page 600, Et aussi, et surtout, de plonger le lecteur dans un univers 100% United States: à chaque page, parfois dans chaque phrase, il est question ( en anglais dans le texte ) de chanteurs, de villes, de lieux, de rues, de magasins, de marques diverses ( chaussures, aliments, marques de boissons… ), de comiques, de présentateurs télé et d’autres héros nationaux que le lecteur français aura du mal à identifier. A moins qu’il n’ait en tête la liste des meilleurs quarterbacks ( dans les matches de football américains ) de la fin des années cinquante. Cette débauche finit par lasser ( ou irriter ? ). Mais je comprends qu’un lecteur américain du baby boom soit séduit par cette ambiance, et saisi d’une nostalgie que l’auteur sait parfaitement transmettre – y compris à un lecteur français patient, tolérant, et amateur de l’american way of life.

Mais la balance penche toujours du côté positif ; d’ailleurs, comment dire du mal d’un écrivain qui file des métaphores sur l’existence comme celles-ci, dignes d’une pièce de Shakespeare : « Le savons-nous tous secrètement ? Le monde est un mécanisme parfaitement équilibré d’appels et d’échos de couleur rouge qui se font passer pour un système d’engrenages et de roues dentées, une horlogerie de rêve carillonnant sous la vitre d’un mystère que nous appelons la vie. Et au-delà de la vitre ? Et tout autour d’elle ? Du chaos. Des tempêtes. Des hommes armés de marteaux. Des hommes armés de couteaux. Des hommes armés de fusils. Des femmes qui pervertissent ce qu’elles ne peuvent dominer et dénigrent ce qu’elles ne peuvent comprendre. Un univers d’horreur et de perte encerclant cette unique scène illuminée où dansent des mortels, comme un défi à l’obscurité. » ( pages763/764 ).

Stephen King, on le sait, a de nombreuses cordes à son arc : il manie avec autant d’aisance le fantastique ( voire le gore ) que le réalisme ( lisez sans attendre Dolores Claiborne ! ) et, ici, la SF : rarement un auteur aura conjugué avec autant de maestria le délicat thème du voyage dans le temps, catégorie : «  aller dans le passé pour changer le présent. »

Ajoutons, pour ceux qui l’ignorent, que cet auteur est un démocrate convaincu.

Sans doute ce roman est-il une façon pour Stephen King de revenir sur une erreur de jeunesse : en 1968, il a voté pour le républicain Richard Nixon, persuadé qu’il mettrait fin à la guerre du Vietnam – un choix qu’il a regretté toute sa vie !

Euh… pas sûr que Kennedy aurait fait mieux.

Si vous n’avez pas encore lu Stephen King, lancez-vous dans 22/11/63.

Mais prévoyez quelques dizaines d’heures de lecture : malgré le suspense savamment entretenu, vous n’avalerez sans doute pas en 24 heures chrono les 1000 pages du roman.

Lu dans sa version poche, un superbe pavé à la couverture souple et à la reliure solide, un ouvrage qui tient dans la main – et qui tient la route

Lundi 23 octobre 2017

Mort d'une héroine rouge, Qiu Xiaolong, Points (édition collector)

Shangaï, novembre 1990.

Le corps nu d’une femme de 31 ans, enfermé dans un sac de plastique noir, est découvert dans un canal. Chen, policier célibataire ( poète prometteur et publié ) mène l’enquête, flanqué de son adjoint Yu – son aîné, marié, heureux en ménage et un peu jaloux de son chef.

Au fil des investigations de Chen, et grâce au caviar retrouvé dans l’estomac de la jeune femme ( une cover girl ou/et une « héroïne rouge »? ) assassinée ( par strangulation ), les soupçons finissent par se porter sur… le riche fils d’un notable du PC chinois.

Bien sûr, Chen est membre du parti. Mais le dilemme se précise : les intérêts du Parti ne doivent-ils pas passer avant une vérité… gênante ?

Face à une hiérarchie hésitante et à des propositions alléchantes pour changer d’emploi, Chen s’interroge. En effet, le meilleur ami de Chen, Lu, un « Chinois d’outre-mer », terme désignant un individu louche sur le plan idéologique, lui propose de devenir son associé dans la restauration. Et puis Chen, qui s’est séparé à regret de Ling, qu’il aime encore, est très attiré par Wang, une jeune journaliste ( hélas mal mariée à un Japonais qui a quitté la Chine… ). D’autre part, ses succès littéraires grandissants le pousseraient plutôt vers la sortie…

Si ce polar chinois relate une enquête plutôt traditionnelle, le décor exotique et ses problèmes politiques en font un morceau de choix ! En effet, les années 90 marquent le renouveau de la politique chinoise : après les répressions de Tian'anmen, la Chine s’ouvre peu à peu au capitalisme et à l’économie de marché. Mais le Parti reste puissant.

D’autre part, ce roman nous promène des quartiers chauds de Shangaï à Canton… et ailleurs.

Et puis l’auteur truffe son récit de haltes bienvenues dans des restaurants ou dans des soirées festives, prétexte à nous livrer des recettes étonnantes ( omelette aux palourdes d’eau douce, boulettes de viande aux quatre bonheurs, anguille de rizière frite, tomates farcies aux crevettes décortiquées, riz aux huit trésors, soupe d’aileron de requin, tortue entière à la sauce brune et tofu farci à la chair de crabe, page 288 – qui dit mieux ? ).

Double mal déguisé de son héros Chen, Qiu nous livre aussi de larges extraits ( à caractère aussi moral que poétique ) de la littérature chinoise, Confucius en tête.

Aussi, ce récit relaté de façon simple, rapide et efficace captive son lecteur jusqu’au bout, en nous entraînant dans les problèmes socio-politiques de la fin du XXe siècle.

Auteur d’une thèse sur T.S. Eliot, Qiu sait de quoi il parle – même s’il a écrit son roman en anglais. Réfugié aux Etats-Unis ( il est vrai que son récit révèle et dénonce les variations idéologiques du régime post-maoïste ), il y est resté : ses parents ont subi, comme beaucoup d’autres, les conséquences de la révolution culturelle de 1966 – et l’ostracisme de ses fameux « gardes rouges »

Lu dans une version poche luxueuse et très kitsch, avec un papier blanc de haute qualité et… une couverture couleur, en plastique et en relief ! Un OVNI ? Sans doute, mais dont la résistance est à toute épreuve : l’ouvrage ( 500 pages, 10 euros ) peut être lu et relu sans souffrir !

Lundi 16 octobre 2017

L'armoire allemande, Jean-Paul Malaval, France Loisirs (Presses de la Cité)

Les années 70…

À la suite du décès de leur mère, Hélène, Alexandrine et François Delalande se retrouvent à La Ferronnière, la propriété familiale sise près de Brive, en Corrèze, dans le village de Saint-Gillet. Célibataire, Alexandrine a 35 ans, est avocate à Bordeaux et vit avec un musicien bohème et peu fidèle. Son frère cadet François, marié à Georgine, est devenu un garagiste aisé et… assez intéressé.

Peu aimée par sa mère, étrangement tenue à distance par son père ( décédé quelques années auparavant ), Alexandrine n’a pas de bons souvenirs de cette maison. Aussi, à la grande satisfaction de sa belle sœur, elle renonce à sa part d’héritage et abandonne la Ferronnière et son terrain à son frère, qui les vendra sûrement. Il en est de même pour tout ce que la maison contient… à l’exception d’une mystérieuse « armoire allemande » reléguée au grenier, soigneusement fermée, à laquelle les enfants n’avaient pas le droit de toucher.

Après le départ de son frère et de sa belle-sœur, Alexandrine décide de rester quelques jours dans la maison ; elle ouvre donc l’armoire… et y découvre le journal intime de sa mère, qui contient de nombreux secrets. Alexandrine se lance alors dans une enquête auprès des commerçants, des voisins, et d’un vieux journaliste qui a vécu la Libération sur place...

Chaque soir ( sauf quand il pleut ou par grand froid ), je fais du vélo. Mon parcours minimum ( j’en ai plusieurs, dont un « long », de 25 km, réservé à l’été ) suit l’ancien chemin de halage de la Dordogne. Je passe ainsi par le hameau de St Avit-St Nazaire et je m’arrête parfois devant la minuscule mairie, toujours fermée – pour consulter la « boîte à livres » qui, elle, s’ouvre au moyen de deux vantaux en plexiglas. De semaine en semaine, j’y découvre quelques ouvrages que j’emprunte parfois ( il va de soi que j’alimente régulièrement cette boîte, moi aussi ).

Si cet ouvrage a retenu mon attention, c’est parce que, en le feuilletant, j’ai noté qu’il y était question de Bergerac, Brive et Bordeaux…

Très vite, j’ai cru ne pas aller au bout de ce récit. Deux défauts ( à mes yeux ) gênaient ma lecture : une écriture qui me semblait surfaite et trop recherchée – en rupture avec la personnalité des protagonistes. Et le fait que si Alexandrine reste l’héroïne de cette histoire ( le style indirect libre nous met « dans sa peau et dans sa tête » ), l’auteur utilise le même procédé en se mettant à la place du frère, du journaliste… c’est là un procédé que j’ai du mal à accepter. Puis le fil du récit m’a retenu. Et contre toute attente, je ne l’ai pas regretté.

Le sujet de L’Armoire allemande est une enquête historique : Alexandrine se lance d’abord dans la cause du malaise familial qui l’a toujours rebutée. Elle tente de comprendre la quasi hostilité des habitants de St Gillet vis-à-vis d’elle-même – et de sa mère.

Bien sûr, le lecteur n’est pas dupe : il devine vite les faits au fur et à mesure que le récit avance et que les confidences révèlent la vérité. En même temps, le lecteur n’aura pas de surprise : il sera constamment – jusqu’au « bout du bout » confirmé dans ses soupçons.

Et satisfait de constater que les énigmes sociales et psychologiques sont ainsi justifiées.

En même temps, la fin de ce roman ( c’en est un : Saint-Gillet n’existe pas ) illustre de façon crue les exactions commises dans certains villages pendant la Libération : meurtres déguisés des FFI de la dernière heure et règlements de compte divers dont l’écho existait encore trente ou quarante ans après les faits…

Lu dans sa version cartonnée France-Loisirs, un ouvrage agréable en main, beau papier et format à toute épreuve.

Lundi 09 octobre 2017

La muraille de lave, Irnaldur Indridason, Points Seuil

En l’absence de son collègue Erlendur, en vacances, c’est Sigurdur qui mène l’enquête. Sigurdur est un policier misanthrope, divorcé ( et nostalgique ) d’une Bergotha dont il n’a pas eu d’enfant.

Patrekur, un vieil ami à lui, le met en contact avec son beau-frère Hermann ; sa femme et lui sont en effet l’objet d’un chantage : deux ans auparavant, ils ont participé à une « soirée entrecôtes » ( comprenez : une soirée échangiste ! ) et depuis peu, un couple d’anciens protagonistes les menace de mettre en ligne des photos et des vidéos très compromettantes...

Eh oui : la femme d’Hermann est promise à un brillant avenir politique ; et voir les travers de sa vie privée ainsi affichés serait très gênant !

Pour rendre service à Patrekur, le policier Sigurdur se rend donc en douce chez le couple maître chanteur : Lina et Ebbi. Mais il trouve Lina inconsciente, méchamment et récemment malmenée ; et Sigurdur lui-même échappe de peu à un agresseur inconnu, violent et trop rapide pour qu’il puisse le rattraper.

Hélas ! Le décès de Lina éclaire soudain ce banal fait divers sordide ; et Sigurdur doit affronter sa hiérarchie car il a rendu visite au couple des maîtres chanteurs sans prévenir sa brigade. Il est devenu le témoin imprévu de ce qui se révèle un meurtre aux motifs mystérieux.

Parallèlement à cette intrigue policière, on suit l’étrange destin d’un enfant abandonné, élevé à la campagne par des parents adoptifs aimants – puis récupéré à l’âge de 12 ans par une mère irresponsable qui s’est acoquinée avec un ami... peu recommandable, aux penchants pédophiles et pervers.

Quand s’ouvre ce roman, le garçon, devenu adulte, est parvenu à capturer son ancien tortionnaire ; il menace de le tuer s’il ne lui révèle pas où il a caché de vieux films ( là encore ) très compromettants...

On sait tout le bien que je pense d’Arnadur Indridason depuis la sortie en France, en 2006, de son premier ouvrage, La cité des jarres, dont j’ai livré en son temps la critique sur mon site. Dix ans et quelques romans plus tard, notre auteur islandais préféré n’a rien perdu de son efficacité. Sa Muraille de lave captive son lecteur dès les premières pages.

Seule difficulté : les polars d’Indridason sont... très « dur » : Arnaldur, Erlendur, Sigurdur, Patrekur, Ingolfur...

Aussi, il est vivement conseillé de noter les noms et fonctions des dix premiers protagonistes de l’ouvrage – oui, on les retrouvera !

Cela fait, le lecteur suivra avec passion l’enquête d’un policier solitaire et mal dans sa peau... En effet, les parents de Sigurdur se sont séparés. Sa mère s’est remariée ; et son père, un vieux plombier usé par le travail, refait surface de façon très inopinée, en faisant écho à l’affaire en cours...

Voilà donc Sigurdur empêtré dans un méchant pétrin, en attendant que soit effectué le lien entre ce chantage aux films pornos et ce ( plus très ) jeune inconnu aux prises avec son vieux tortionnaire....

Comme le révèle Sigurdur à son ex épouse Bergotha, « cette enquête se révèle plus complexe qu’elle ne le semblait au premier abord » !

Elle va en effet l’entraîner vers un autre cadavre, découvert au bas de la fameuse « muraille de lave » du titre, du côté des banques islandaises et d’un projet financier audacieux qui a mal tourné... à l’image de la crise que l’Islande a dû affronter au moment où ce roman est sorti !

Lundi 02 octobre 2017

La chance du perdant, Christophe Guillaumot, Liana Lévi

Toulouse, de nos jours…

Les policiers Renato ( le géant kanak ) et Jérôme Cussac ( dit désormais « Neuf » - il lui manque un doigt ) ont été mutés à la brigade des jeux. Complices et amis, ils ruminent des problèmes personnels : Renato est devenu le tuteur de Grand Mama ( dite Diamant Noir, une ancienne star calédonienne du music hall amie de son grand-père ), qu’il adore mais qui perd la tête ; il va donc devoir la placer dans un établissement pour personnes âgées. Et puis Avril Amandier ( la belle légiste ) lui manque, elle est partie à Barcelone pour l’oublier.

Cussac, lui, pense toujours à Juliette, une ancienne collègue qui l’a piégé autrefois… mais qu’il a aimée. Il est stupéfait et choqué en croyant l’identifier comme une otage décapitée par Daesh. Serait-elle morte ? En mission ? Comble de malchance, Cussac se fait draguer par sa supérieure, la commissaire Séverine Bachelier, une soixantenaire… situation embarrassante !

Quant à la jeune May, qui travaille à la déchèterie de Sesquières, elle a récupéré dans les ordures qu’elle trie les documents d’une sacoche qu’elle va utiliser pour son hobby clandestin : le street art. Sauf que la sacoche en question appartenait à un type qui s’est introduit de nuit dans l’usine de retraitement et a plongé tête la première dans un bac de sacs en plastique… dont il est ressorti broyé au milieu d’un cube compressé.

Un suicide, vraiment ?

Depuis qu’il a raflé le Prix du quai des orfèvres en 2014 avec Chasses à l’homme ( Fayard ) Christophe Guillaumot n’est plus un inconnu. Après Abattez les grands arbres, il reprend ses personnages préférés pour les faire évoluer dans le monde des jeux ; il élabore, par touches successives, un puzzle démoniaque dont les pièces éparses vont peu à peu trouver leur place ( et leur résolution dans les dernières pages )… au sein d’un décor que peu d’auteurs ont si bien décrit dans son quotidien : Toulouse.

De la belle ouvrage ! Et des portraits savoureux, réalistes, authentiques et souvent touchants. Il y a dans ce roman, malgré des scènes d’une grande dureté, une humanité profonde, comme si l’auteur était en empathie autant avec ses personnages qu’avec leurs victimes. Même le gros Georges, un ripoux de la brigade des stups, semble avoir sinon des excuses, du moins des explications à sa lâcheté.

Quand on sait que Christophe Guillaumot est capitaine de police, responsable des jeux et de la surveillance des casinos à Toulouse, on devine que l’auteur de ce polar connaît son affaire et maîtrise autant les décors que la situation !

Cerise sur le gâteau : ce polar aux entrées multiples possède un humour très particulier. Si vous voulez savoir ce qu’est un « loto-bouse » ( et en plus… ça existe ! ), comment on triche au casino ou la façon dont un prof de maths à la retraite peut se reconvertir dans les matches de foot ( ou les courses cyclistes ) truqués, ne ratez pas ce nouvel opus des enquêtes de Neuf et de son collègue le Kanak aux « gifles amicales » redoutées par tous les collègues de la brigade !

Lu dans son unique version, un très beau moyen format

Lundi 25 septembre 2017

Cet instant là, Douglas Kennedy, Pocket

Thomas Nesbit est un journaliste et un écrivain triste, amer et solitaire.

Après avoir enterré son père, il vient d’acheter sur un coup de tête une maison isolée, ce qui précipite son divorce avec une épouse peu et mal aimée.

Retiré loin de l’agitation du monde, il rédige alors la longue histoire du seul véritable grand amour qui a marqué sa vie… Celui qu’il a partagé avec Petra, une ancienne Allemande de l’est récemment passée à l’ouest. Il l’a rencontrée en 1984, à Berlin, où il venait d’être embauché afin de rédiger des articles pour Radio Liberty, radio qui livre des informations de propagande pour le bloc de l’Est. Petra, jeune femme solitaire et secrète, est vite devenue sa traductrice… et sa maîtresse. Leur attirance a été immédiate et évidente. Mais peu à peu, Petra a fini par livrer à Thomas quelques secrets sur un passé trouble et sans doute lourdement chargé. Jusqu’à ce qu’un coup de théâtre éclate, et modifie à jamais l’existence de ce couple si bien assorti.

Difficile d’en dire plus, d’autant que ce fameux « instant-là » qui justifie le titre intervient dans le dernier tiers de cette gigantesque confession de 700 pages.

Même s’ils ne jouent pas dans la même cour, Douglas Kennedy et Haruki Murakami ont un point commun : ils entraînent le lecteur dans un récit qui, parfois, semble ne posséder aucun suspens, aucun ressort véritable – mais il est impossible de décrocher de leurs textes.

On a pourtant connu ( avec L’homme qui voulait vivre sa vie ) un Douglas Kennedy plus proche du « page turner » que du roman psychologique, comme c’est le cas ici.

En effet, pendant plusieurs centaines de pages, les confidences du narrateur n’offrent guère de rebondissements : la narration au jour le jour de ses relations avec son logeur ( un peintre homosexuel caractériel, insupportable, drogué et amoureux d’un homme marié ! ) puis de son idylle sans nuage avec la belle et mystérieuse Petra, tout cela n’offre en apparence qu’un intérêt secondaire. Mais le lecteur se doute que le drame est sur le point de se nouer. Et il n’est pas déçu, il a eu bien raison de patienter. Parce que la dernière partie du récit offre soudain les morceaux manquants d’un puzzle qu’il a lentement édifié à l’aide des confidences de Thomas, puzzle auquel il manque des pièces qui éclairent soudain le désespoir du narrateur.

Même s’il n’en a pas l’air, Cet instant-là est un vrai roman d’espionnage et le tableau édifiant d’une Allemagne de l’est où le rôle de la Stasi est permanent et redoutable, la peinture d’un Berlin-Est dans lequel le plus sympathique voisin peut être un délateur. Parfois, on frôle la caricature. Mais le récit est si réaliste qu’il est impossible de ne pas s’y attacher, surtout si, comme moi, on est germaniste. J’ai connu et visité Berlin Est six mois avant la chute du mur. Et mon jugement est sans doute partial, tant l’écho que ce roman a provoqué en moi est vif et douloureux.

Ah oui… n’espérez pas un happy end pour ce récit.

Les dernières pages ( le journal intime de Petra, autrement dit… « un autre point de vue » ) vous laisseront sans doute un goût amer, à l’image de la conclusion de l’auteur, Thomas – un faux double de Douglas : peut-être a-t-il raté sa vie à cause d’un mouvement d’humeur, un geste qu’il regrettera toujours, un virage qu’il a négocié trop vite et qui l’a entraîné sur une voie sans issue. Un thème que j’ai moi-même traité ( avec moins de talent et plus d’optimisme ? ) dans les quatre volumes d’Avec un peu d’amour et beaucoup de chocolat.

Lu dans sa version poche, un bel objet souple et épais, à la couverture violette et verte. Format et papier à haute résistance, typographie permettant une lecture fluide et aisée…

Lundi 11 septembre 2017

Mathéo et la tolle Mädchen, Myriam Gallot, Syros Tip Tongue ( Allemand Niveau A2 )

En 2036, Mathéo part ( en avion ) à Berlin avec sa sœur Charlotte et ses parents. Ils sont contraints de quitter leur patrie pour cause de… réchauffement climatique et montée des eaux ! Ils sont accueillis par la famille Alexander dont le fils, Tim, a 17 ans - comme Mathéo.

Ce dernier n’a que deux ans d’allemand, mais il dispose d’une montre connectée qui, à l’occasion, lui sert de traducteur automatique, très pratique !

Les deux familles font connaissance, et partent visiter Francfort, et la maison de Goethe.

Intégré au Gymnasium ( collège-lycée ),Mathéo tombe amoureux de la jolie Finja. Mais l’approche est difficile et délicate, surtout quand on maîtrise mal la langue et les coutumes du pays ! Deux questions finissent par obséder le narrateur : Finja daignera-t-elle s’intéresser à lui… et les Allemands, quand ils s’aiment, s’embrassent-il comme en France ?

L’intérêt de ce ( vrai ) récit réside moins dans ce résumé que dans le projet général de la collection Tip Tongue : chaque récit est une vraie fiction ( récit réaliste, SF, fantastique, historique, etc. ) dans laquelle le ( jeune ) narrateur maîtrise peu ou mal la langue du pays qu’il visite, pays où il effectue un séjour obligé. Les premiers chapitres sont truffés d’expressions simples dans la langue étrangère du cru. Peu à peu, le héros ( donc le lecteur ! ) est entraîné dans une histoire où descriptions et dialogues sont de plus en plus relatés dans la langue apprise. Le ( douzième et ) dernier chapitre, lui, est entièrement écrit en anglais, espagnol ( ici, en allemand ) !

Il existe trois niveaux, le premier concerne les débutants. Ici ( niveau A2 ), le récit s’adresse en priorité à des lecteurs qui possèdent un ou deux ans d’allemand.

Il s’agit là, on l’aura compris, d’une entreprise audacieuse et originale – un vrai pari ( prometteur, à en croire les réactions des enseignants et autres utilisateurs de Tip Tongue ).

C’est en effet une gageure ( pour le lecteur ) de plonger dans un vrai récit, le plus passionnant possible, dont la dynamique de lecture et la progression habile ( vocabulaire, expressions, etc. ) vont le pousser à aller jusqu’au bout.

C’est aussi une gageure pour l’auteur : un écrivain authentique qui doit en outre bien connaître la langue abordée… mais aussi le pays, les coutumes, l’histoire, la culture…

Aussi, j’avoue que lorsque la responsable de Syros Jeunesse ( Sandrine Mini ) et la directrice de la collection ( Stéphanie Benson, une amie de longue date ! ) m’ont sollicité pour écrire un Tip Tongue pour que les jeunes apprenants abordent l’allemand… j’ai répondu présent !

Tip Tongue, qui se conjugue pour l’instant dans trois langues différentes ( avec trois niveaux de difficulté ) est évidemment un outil pédagogique idéal pour les profs… et pour les amateurs et curieux de tout âge qui souhaitent s’initier à l’anglais, l’allemand ou l’espagnol. Ici, pas de leçon de grammaire, pas de liste de vocabulaire – et pas de traduction en bas de page : c’est le contexte qui permet de comprendre les expressions et mots inconnus !

L’acheteur du livre a également accès… à une lecture intégrale du texte par un récitant qui, bien sûr, maîtrise parfaitement les deux langues !

Chaque ouvrage, de format poche, illustré en noir et blanc, possède 12 chapitres et une grosse centaine de pages. Aucun additif pédagogique n’est fourni ! C’est avant tout un vrai roman.

CG

Lundi 26 juin 2017

Littérature jeunesse : La fabrique de la fiction, Philippe Clermont et Danièle Henky ( ... ), Peter Lang Edition

Cet essai universitaire se penche sur ce qu’Ismaïl Kadaré surnomme : « l’atelier de l’écrivain ». Autrement dit : Comment naît un récit destiné à la jeunesse ? Quelles sont les origines de ces fictions, les idées, la documentation, les étapes de l’élaboration d’un texte – ou d’un album ? Ses différents brouillons ? Ou encore, comme l’expliquent ses auteurs, quelles sont « les archives de l’œuvre de romanciers ou d’illustrateurs pour la jeunesse » ?

Bref, une dizaine d’universitaires tentent de « dévoiler tout ou partie du processus de création artistique, dans sa complexité, dans sa variété ».

Vaste programme, qui passe par une étude de l’adaptation de l’Odyssée d’Homère « pour la jeunesse », de l’utilisation de la documentation pour un récit historique, en passant par l’utilisation des jouets dans l’œuvre de Tomi Ungerer, le rôle de l’oralité dans les albums de Philippe Corentin, ou celui des images dans l’œuvre de François Place et d’Olivier Douzou.

Essai destiné aux spécialistes ?

Non ! Il touchera avant tout celles et ceux qui s’intéressent à la littérature jeunesse et s’interrogent sur les pratiques de leurs auteurs. Dans son introduction, Philippe Clermont nous rappelle ainsi que le mot brouillon ( qui date de 1551 ) vient du germain brod qui signifie… brouet, ou bouillon ! Eh oui : l’imaginaire de l’auteur ( pour la jeunesse) n’est rien d’autre qu’une soupe dans laquelle il patauge un certain temps avant d’en sélectionner, d’en perfectionner certains ingrédients pour proposer un mets raffiné et original – ce que Philippe Clermont appelle « une production restreinte », en opposition à la « grande production » ( lire : « ouvrage commercial » ).

Certains auteurs ( j’en fais partie, avouons-le ) ont été sollicités pour expliquer eux-mêmes la genèse de tel ou tel ouvrage : le point de départ, les brouillons, les renoncements, les modifications, suppressions, améliorations – mais aussi, de plus en plus souvent, les contraintes éditoriales susceptibles d’orienter le travail de l’auteur et de livrer une œuvre conforme à ce que l’éditeur ( ou le jeune public ? ) attend.

Cet ouvrage est passionnant à de nombreux titres, notamment grâce à la diversité de ses points de vue. En effet, les auteurs ( écrivains et illustrateurs : Anne Jonas, Sylvain Bourrières, Stéphane Frattini, Quentin Duckit, Françoise Raschmuhl, Paul d’Ivoi, Christian Poslaniec, Christian Grenier, Damien Chavanat, Jean Giono… ) sont interrogés, cités, commentés - et les origines et étapes de leurs oeuvres analysées – et disséquées !

D’Aragon ( qui assurait « découvrir son roman au fur et à mesure qu’il le composait » ) à Giono et à ses rituels ( l’écriture manuscrite lui conférait la même joie que le dessin – et il s’obligeait à… ne jamais écrire plus de trois pages par jour ! ), en passant par François Place, chez qui « l’image préexiste à tout récit », les pratiques et manies des auteurs sont ici passées au crible.

Lire un livre, c’est être assis dans la salle et assister à un spectacle.

La fabrique de la fiction vous fait pénétrer dans les coulisses de l’écriture, il s’attache à la fabrication des décors, aux processus de la mise en scène, aux accessoires… et nous propose d’assister aux répétitions qui précèdent… la publication !

Lu dans son unique version, un bel ouvrage relié, solide et élégant, comme seuls les Allemands osent encore le faire aujourd’hui.

Lundi 19 juin 2017

Echec et mat, Stephen Carter, Robert Laffont ( Best-Sellers )

Ce récit met en scène une famille de noirs devenus des notables respectés, dans un quartier où s’est rassemblée l’élite de « l’obscure nation », comme la surnomme le narrateur : Talkott Garland, dit Tal – ou encore Misha ( euh… oui, trois noms possibles, comma dans les grands romans russes ! )

Après la mort ( une crise cardiaque ? ) du sévère et probe juge Oliver Garland, ses trois enfants s’interrogent. Notamment Tal, dont la vie privée est en ce moment gâchée par les infidélités probables de sa femme Kimmer. La sœur de Tal, Mariah, est persuadée que leur père a été assassiné. Quant à l’aîné, Addison, il est trop égoïste et indifférent pour s’en inquiéter, d’autant qu’il vit loin de sa famille.

Très vite, Talkott est contacté par deux faux agents du FBI qui veulent absolument connaître « les dernières dispositions » du défunt. Sauf qu’il n’a rien laissé. Du moins en apparence.

Le juge Garland était un Républicain inconditionnel qui, quelques années avant de mourir, a été l’objet d’une méchante affaire. Les mystérieuses « dispositions » qu’il aurait laissées à son fils cadet, Talkott, ont sans doute un rapport avec ( chose difficile à admettre ! ) un écart que le juge a commis… ou peut-être en lien avec la mort accidentelle, trente ans auparavant, de sa fille cadette, Abby, tuée par un chauffard dont le juge a passé la moitié de sa vie à tenter de retrouver la trace…

Talkott trouvera-t-il la clé du mystère dans la maison ( de campagne ) de Vineyard, dont il a hérité ? Le prêtre qui a enterré le juge se fait assassiner quelques jours après la cérémonie… a-t-il emporté ce secret dans la tombe ?

Au cours d’une soirée arrosée, la séduisante cousine de Talkott lui révèle enfin qu’elle a surpris, vingt ans auparavant, l’un des faux agents du FBI ( oui : elle l’a reconnu ! ) en grande conversation avec leur père, à propos d’un désaccord avec l’Oncle Jack – un personnage louche que toute la famille a rejeté… Jack a d’ailleurs mis lui-même Talkott en garde.

Qui faut-il croire ?

Et quel est le lourd secret que le juge n’a pas eu le temps de transmettre ?

En 4ème de couverture, il est précisé que cette « saga foisonnante » (…) allie le sens du suspense d’un Grisham à la puissance romanesque d’un Tom Wolfe.

Pas d’accord.

Parce que John Grisham entraîne très vite son lecteur au moyen d’un style efficace et dépouillé. Or, l’écriture de Stephen Carter, recherchée, dense, est faite de digressions multiples qui permettent au lecteur de maîtriser peu à peu le caractère, la personnalité et le passé de chacun des personnages de son récit.

L’action ? Elle avance très lentement, diluée dans une somme impressionnante de descriptions et de ( passionnants ) retours en arrière. Et c’est surtout la qualité des portraits ( typiquement américains ) des nombreux personnages du récit qui pourrait rappeler Tom Wolfe ( il est vrai que je suis assez étranger à la « puissance romanesque » et, euh… à la personnalité de ce dernier auteur ! ).

Cette saga est avant tout le portrait d’une famille et d’une caste fermée : celle des « noirs qui ont réussi », vivant entre eux dans un quartier particulier qui possède ses règles propres.

Ce roman est une réussite littéraire. Gageure suprême : il est entièrement rédigé au présent et à la première personne – et je suis bien placé pour savoir que c’est une performance !

Son auteur, Stephen Carter, est lui-même noir, et professeur de droit, auteur de nombreux essais. Aussi, il décrit un milieu (des métiers, des quartiers, des personnages, des intérêts ) qu’il connaît comme sa poche, et qu’il égratigne à loisir. Il faudra s’habituer à la métaphore qui, chez le narrateur, fait des Noirs « l’obscure nation » et des Blancs « la pâle nation ».

Nul doute que le héros, Talkott ( républicain, très croyant et mari fidèle ), est un double à peine déguisé de l’auteur – même si le récit est imaginaire !

Chez Grisham, on n’imagine pas des phrases longues d’une page – et le roman en comporte près de 700, d’une densité impressionnante. Quant aux révélations, elles sont diluées et n’éclaircissent la lecture qu’au bout… de quelques centaines de pages !

Aussi, pour ne pas perdre le fil, je recommande aux futurs lecteurs ( entraînés, c’est nécessaire ! ) d’Echec et Mat de…

  • s’armer de patience.

  • noter au fil du récit le nom et les caractéritiques ( parenté, métier, etc. ) des personnages qui apparaissent un à un – comme chez Ken Follett, ils sont nombreux !

  • avoir des connaissances basiques dans le domaine des échecs

  • consacrer trois heures par jour à ce récit, de façon continue – bref, de prévoir une grosse semaine, voire davantage, pour ce thriller intimiste qui le mérite… et se mérite !

Lu dans sa version grand format, un magnifique ( et fort épais ) ouvrage avec une couverture… en noir et blanc, c’est symbolique, et important.

Mardi 23 mai 2017

Monsieur Origami, Jean-Marc Ceci, Gallimard NRF

L’histoire ?

C’est celle de Korigiku, parti du Japon pour arriver en Toscane où il va consacrer toute sa vie à faire pousser du kozo et du taroroaoi pour fabriquer du washi, un papier rare et précieux qui permet de confectionner des origamis.

Korigiku ( dit Monsieur Origami ) vit dans une ruine, face à une mine abandonnée.

Arrive un jour Kasparo, qui veut fabriquer une horloge capable de mesurer « toutes les mesures du temps ».

Euh… oui, c’est tout.

Récit ? Fable ? Conte philosophique ? 

Ce récit étrange, dépouillé à l’extrême, troublera le lecteur qui, à son gré, le jugera abscons et incompréhensible… ou énigmatique et passionnant.

Il y a certes dans Monsieur Origami de multiples métaphores, des vides à combler, des sens à déchiffrer… à l’image de cet art particulier qui consiste à plier une feuille – de deux façons : en creux ( « vallée » ) ou en haut ( « montagne » ) – feuille qui, une fois dépliée, révélera qu’elle a été « lue »…

C’est là un véritable OVNI littéraire qui passionnera les amateurs avides de déchiffrer des énigmes, et qui fera couler beaucoup d’encre – à tort ou à raison.

Des lecteurs et bibliothécaires enthousiastes, qui m’ont assuré que c’était là un chef d’œuvre absolu, m’ont fait acheter ( et dédicacer : « à CG, la rencontre de soi, le dépli de soi et l’amplitude du silence ) ce roman ( euh… récit ? ) qui a le mérite de se lire très vite malgré ses 168 pages. Ah… notons que le nombre de lignes par page est souvent réduit, d’autant plus qu’il faut attendre la page 15 pour commencer et que l’histoire s’achève page 158 ( avec 4 lignes ). La page 157, elle, comporte 2 lignes et demie. La page 156, 4 lignes aussi – mais 9 mots au total ( qui dit mieux ? )

Bref, à l’image de la musique minimaliste, c’est là un récit… minimaliste. L’amplitude des blancs est impressionnante, à l’image des peintures monochromes – aucun doute : ici, par rapport au noir des caractères, c’est le blanc, nettement, qui domine !

A vous de juger si le poids des mots a la valeur du livre ( 15 euros ) Pour le même prix, si vous êtes adeptes du zen, je vous recommande Je médite jour après jour de Christophe André, où le mode d’emploi est explicite !

Lu dans son unique version, la Blanche NRF.

CG

Lundi 15 mai 2017

Un brillant avenir, Catherine Cusset, Gallimard Folio

En 1943, en compagnie de son oncle, sa tante et sa grand-mère Bunica, la petite Elena ( 6 ans ) quitte la Bessarabie, ancienne province de Roumanie, pour fuir l’occupation soviétique. C’est le début d’une longue vie nomade qui la mènera de Aiud à Craiova et Bucarest.

Elena est adoptée par ses oncle et tante, qu’elle n’aime guère, et elle doit changer de nom. Elle entreprend des études scientifiques. A 22 ans, elle tombe amoureuse de Jabob, qui est juif. En dépit de l’opposition de ses parents, elle le fréquente et l’épouse.

Le couple, qui a un fils, Alexandru parvient à émigrer en Israël, où Elena devient Helen et décroche un poste dans l’énergie atomique. Mais le pays est en guerre – et elle craint pour l’avenir d’Alexandu, qui deviendra bientôt soldat. Une fois de plus, le couple repart, en Italie où ils décrocheront enfin leur visa pour les Etats-Unis…

Commence une nouvelle vie, jusqu’à ce que Alexandru tombe amoureux de Marie, une Française catholique et exilée. Les parents du jeune homme réprouvent cette union, car ils pensent que la jeune femme voudra retourner dans son pays natal, chez ses parents qui vivent en Bretagne – il est vrai que Marie y retourne chaque année pour ses congés.

Marie et Alexandru se marient, et ont un enfant à leur tour, la petite Camille…

Longtemps, Marie et Helen vont s’opposer, se détester… jusqu’à ce que Jabob tombe malade.

C’est d’ailleurs avec cette situation que commence le récit, en 2003…

Un brillant avenir a un titre trompeur.

Sans doute évoque-t-il l’avenir problématique d’une petite Elena chahutée et contrariée toute sa vie : elle change de pays ( long détour par la France, où Helen travaillera à Saclay ! ), de parents, de métiers, de nom et de prénom – ce qui ne l’empêchera pas de reproduire avec son fils les problèmes qu’elle a vécus.

Mais Un brillant avenir est aussi celui qu’Elena imagine pour son fils unique...

Deux faits particuliers : ce roman est :

1/ en réalité la biographie d’Helen – et l’hstoire des rapports qu’elle noue avec sa belle-fille Marie, rapports d’abord très tendus, une hostilité qu’elle croit partagée et qui s’achèvera avec une réconciliation apaisée.

2/ déconstruit : malgré ses quatre parties ( Fille, Amante, Epouse et mère, Veuve ) on passe sans cesse de 2003 à 1941, puis 1988, 1950, 1989-90, 2004-2006…

Les événements récents sont rédigés au présent, les plus anciens au passé. Et bien que Catherine Cusset ait opté pour le monologue indirect libre avec Elena/Helen comme héroïne, il arrive que la narratrice se mette dans la tête et la peau de Marie – qui souvent comprend mal l’hostilité de sa belle-mère.

Attention : ces remarques ne sont en rien un point négatif. Car le style de Catherine Cusset est d’une clarté, d’une vivacité, d’une densité qui rendent la lecture d’Un brillant avenir aussi passionnante qu’aisée. Le lecteur reconstitue d’autant plus facilement ce puzzle spatio-temporel qu’il lira sans doute ce roman d’une traite.

Jamais manichéen, ce récit offre une palette de personnages réalistes, attachants jusque dans leurs erreurs, leurs contradictions et leurs entêtements. Ce qui explique que ce roman ait été couronné en 2008 par le Prix Goncourt des lycées. C’est là un vrai récit d’apprentissage contemporain – avec en filigrane une réflexion permanente sur la notion de parenté, de passion contrariée et… d’immigration. Chacun des protagonistes de ce récit est un déraciné, autant en quête d’identité que d’un bonheur qui semble sans cesse fuir devant lui.

Lu dans sa version poche, 370 pages d’un ouvrage souple et pratique.

CG

Mardi 09 mai 2017

Darling Lilly, Michael Connelly, Le Seuil ( policiers )

Enfant, Henry Pierce a été traumatisé par le décès de sa sœur aînée Isabelle, un décès dont il se juge en partie responsable.

Aujourd’hui, à 40 ans, il est l’heureux fondateur d’une société, Amadéo Technologies, qui met au point les bases d’un futur ordinateur moléculaire, une technologie révolutionnaire destinée à remplacer nos machines actuelles.

Mais trois autres sociétés travaillent sur le même programme. Sauf que le sien, avec le récent projet ( ultra secret ) Protée, dont il doit déposer les brevets dans quelques jours, est en pointe. Et qu’Henry doit rencontrer lundi prochain sa future « baleine », c'est-à-dire le banquier qu’il veut convaincre de devenir son associé, et qui lui avancera les vingt milliards dont il a besoin pour progresser dans ses recherches.

Mais voilà : Henry est confronté à deux problèmes :

1/ sa collaboratrice ( devenue son amie intime ) Nicole James vient de se séparer de lui – à l’amiable, certes – et il a déménagé pour lui laisser l’appartement dans lequel ils vivaient ensemble depuis trois ans.

2/ dans l’appartement où il vient d’emménager ( avec un nouveau numéro de téléphone fixe ), des appels incessants le perturbent, qui réclament… une certaine Lilly.

Très vite, Henry comprend que Lilly est une call girl, qui travaille pour un site porno officiel et réputé. Il aimerait changer de numéro – mais il s’interroge : pourquoi cette Lilly a-t-elle conservé le sien ? Qui est-elle ? Euh… il se peut aussi que la beauté de cette prostituée ( car le site laisse un libre accès à sa photo ! ) ne laisse pas Henry indifférent.

Ses recherches l’entraînent à constater que Lilly a disparu. De façon suspecte.

Est-elle morte ? Où ? Comment ? Pourquoi ?

Il se lance dans une enquête solitaire qui va lui attirer… les pires ennuis.

Dès le départ, le récit alterne les problèmes professionnels ( et privés ) d’Henry avec sa quête : s’il veut retrouver Lilly et éventuellement la retirer d’un réseau de prostitution… c’est parce que sa sœur Isabelle en a été elle aussi autrefois la victime.

Aussi, le lecteur s’interroge : quel rapport peut-il exister entre cette mystérieuse Lilly, dont le sort obsède le héros, et son souci de déposer un brevet au plus vite et d’obtenir les fonds pour ses recherches ?

Bien sûr, il y en a un ! Ces deux fils sont reliés par un vilain nœud que le narrateur ( le récit est au style indirect libre ) mettra longtemps à découvrir et à démêler, après un tabassage en règle qui le défigurera et dont il mettra longtemps à se remettre.

Ce roman, qui ne met pas en scène l’inspecteur Hieronimus Bosch ( le héros récurrent de Michael Connelly ), est un modèle du genre.

D’abord, c’est un vrai roman policier : ce n’est que dans les toutes dernières pages que le problème est résolu et le coupable découvert ; or, les suspects ne manquent pas, entre les amis d’Henry, son ancienne maîtresse, ses collègues, sa secrétaire – et les personnages louches du réseau de prostitution qu’il finit par fréquenter pour les besoins de ses recherches !

Ensuite, c’est un récit très contemporain : j’ai moi-même, il y a dix ans, mis en scène ( dans Simulator ) le prototype de ces fameux « ordinateurs moléculaires » qui sont toujours à l’étude et tardent à envahir le marché. Michael Connelly évoque indirectement la question ; et si trop d’intérêts ( ceux de l’informatique traditionnelle ! ) étaient en jeu ?

C’est d’ailleurs là l’une des clés du récit !

Enfin, c’est un bouquin passionnant ! Et mon pâle résumé ne peut mettre en relief le suspens de cet ouvrage, bourré de vraies fausses pistes… ou de fausses vraies pistes. Eh oui, chaque détail, même le plus anecdotique, a ici son importance, depuis le « Lumière ! » ( un ordre vocal qui permet d’allumer ou d’éteindre le local de son propriétaire, grâce à un banal logiciel de reconnaissance vocale ) au fait qu’une place de parking n’est pas, ce jour-là, occupée par le véhicule qui devrait y être…

A mes yeux, Darling Lilly est aussi bien ficelé et aussi passionnant que les deux autres bijoux de Michaël Connelly : Le Poète et Créance de sang.

C’est là un polar magistral, exemplaire - un thriller technologique de haut vol !

Lu dans sa version d’origine, un superbe grand format dont la couverture représente… ce que le héros voit depuis la terrasse de son appartement : une grande roue illuminée à Santa Monica, une banlieue huppée de Los Angeles.

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