Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Lundi 10 juin 2019

COLETTE, libre et entravée, Michèle Sarde, Stock/Points Seuil

Interrogé sur mes auteurs de prédilection, je cite Flaubert, Proust, Virginia Woolf, John Le Carré, Ken Follett, Hugo, Stendhal, Shakespeare, Molière, Racine, Maupassant…

Et j’oublie Colette.

J’ai honte.


Colette, je l’ai découverte à seize ans grâce à ma future épouse qui en était une fan absolue ! C’est elle qui m’a prêté l’intégrale des Claudine, les Dialogues de bêtes, La Chatte, Le blé en herbe ( et Chéri ! ), Sido, Le fanal bleu, Pour un herbier

Colette ? J’en suis devenu ( comme de Giono, à la même époque ) un inconditionnel.

Après l’avoir lue en poche, je me suis procuré l’intégralité ( ou presque ) de son œuvre dans une belle collection : un triptyque toilé bleu, une édition de luxe, numérotée et illustrée par Victor Brauner.


Je me souviens que sa maison de Saint Sauveur en Puisaye a été mise en vente ( 245 000 euros ) en 2007… Or, la maison de Colette ( et surtout de sa mère Sido ), c’est la moitié de toute sa littérature  et une ambiance très particulière, visuelle, olfactive, sentimentale et sonore ( Où sont les enfants ? )

Bref, j’avais lu dans ma vie quatre biographies de Colette… et voilà que je suis tombé, il y a quelques jours, sur une biographie ( de 1984 ) que je ne connaissais pas : la réédition d’un ouvrage de Michèle Sarde publiée chez Stock en 1978 ! Et c’est, de loin, la meilleure…


Pourquoi ?

* D’abord grâce à la richesse de la documentation et des références.

* Ensuite, grâce aux nombreux extraits dont l’auteure nourrit les différentes époques de son héroïne. En effet, quand Colette met en scène Claudine ( et la plupart de ses héroïnes ultérieures ), elle ne fait que piocher dans sa propre enfance en utilisant des personnages et des faits réels… et en changeant les noms ( des personnes que Michèle Sarde identifie sans mal et sans erreur possible ! ).

* Enfin grâce à un style dont l’efficacité et la richesse rappellent sans aucun doute ceux de Colette elle-même !

Surtout, Michèle analyse avec finesse et pertinence les influences subies par la jeune Gabrielle : sa mère en priorité et son paganisme affirmé ; son père ( le capitaine unijambiste Jules Colette ) dont le désir d’écrire est toujours resté vain ; le jardin, les animaux – et l’époque ( pas si belle qu’on le croit ) : 1900, où dominent le paraître et la femme, à la fois asservie et objet de désir. Michèle Sarde nous offre de superbes diatribes qui expliquent et justifient qu’à 17 ans, Gabrielle se soit mariée avec le pire bellâtre qui soit : Willy, la coqueluche de tout Paris, Willy qui n’avait que des nègres et qui, de toute sa vie, n’a jamais écrit qu’un seul livre : son « livre de comptes » !


Dans la vie de la future Colette, Willy n’aura eu qu’un seul effet bénéfique : suggérer à sa jeune épouse de relater ses souvenirs d’enfance : des cahiers de 650 pages qu’il reléguera d’ailleurs dans un tiroir, ne sachant qu’en faire, jusqu’à ce qu’il les relise deux ans plus tard en s’écriant soudain : Nom de dieu… je ne suis qu’un con !

Ajoutons au passage que Willy était un coureur invétéré, un antidreyfusard et un homophobe convaincu… j’en passe ! Mais soyons juste : à l’époque, c’était monnaie courante. Au détour d’une page, on découvre par exemple que la consigne d’Edmond de Goncourt ( auteur du fameux Prix ) était au départ : Pas de Juif, pas de femme ( sic ! )

Cette biographie est à la fois un roman ( sauf… que tous les faits sont authentiques ) et l’analyse de plusieurs époques… où les hommes n’ont jamais le beau rôle.

Discutable, la technique de Michèle Sarde consiste à nous relater la vie de Colette au moyen de longs extraits de ses romans, nous suggérant ainsi que la plupart de ses héroïnes… c’est elle.


Elle prête ainsi à sa jeune Claudine, à Renée ( dans l’Entrave ), etc. des pensées, des actions et des réactions qui sont la copie conforme de ce que Colette a fait ou pensé.

Elle truffe également son ouvrage de réflexions très pertinentes ( et approfondies ) sur la condition – déplorable – de la femme au début du XXe siècle, l’homosexualité féminine, etc.

Sa documentation, très large, se nourrit notamment de nombreux autres ouvrages sur Colette, de thèses universitaires et de courrier.


Mariée à17 ans à Willy, la jeune Gabrielle en sera le jouet (nègre littéraire, épouse discrète, muette et méprisée ) pendant dix ans avant sa révolte… qui la jettera à la fois sur les planches ( il faut bien vivre car c’est Willy qui touche les droits d’auteur des Claudine !! ) et dans les bras de Missy, sa protectrice. Une nouvelle décennie pendant laquelle elle survit difficilement – elle en décrira plus tard les avanies dans L’envers du music hall… une période que mes propres parents ont connue dix ans après Colette !


Elle relate enfin sa rencontre ( rocambolesque ! ) avec le journaliste Henri de Jouvenel ( dit Sidi ou Pacha ), son futur deuxième époux, et une carrière peu convaincante dans le journal Le Matin ( évoquée par Colette dans son « livre de souvenirs » L’Etoile Vesper ) dont Jouvenel était le rédacteur en chef. Là encore, elle resta toujours « l’ombre de son époux » ( volage lui aussi ! ) dans ce milieu essentiellement masculin.


La naissance, à quarante ans, de sa fille Bel Gazou en 1913 et des années de guerre pleines d’attente et de solitude. La guerre, écrit Michèle Sarde ( p. 376 ), fit d’elle une femme vieillissante, alourdie ; et à nouveau trahie.

Oui : elle quittera Henri quand elle se saura trompée et que ce dernier se lancera dans la politique, un milieu qui lui est encore plus étranger que le journalisme !


En 1920, après avoir écrit le prémonitoire Chéri ( tout ce qu’on écrit arrive ! avait-elle prédit dans La naissance du jour ! ), elle entame cette « scandaleuse liaison » ( elle a 47 ans ) avec le jeune Bertrand de Jouvenel ( il en a 16 ! ), premier fils de son futur ex époux – avant de publier en 1923 Le Blé en herbe. Je ne songe jamais à la différence d’âge (…) pas plus qu’à l’opinion des imbéciles, écrira-t-elle dans La naissance du jour


Années difficiles, tant sur le plan sentimental que pécuniaire, où elle partage sa vie entre la scène, le journalisme et l’écriture. Elle rencontre en 1925 Maurice Goudeket qui sera son troisième et dernier mari ( elle ne l’épousera qu’en 1935 ! ).


S’ensuit une période plus sereine, malgré ( eh oui ! ) une gêne financière quasi permanente : entre les deux guerres, Colette reste un écrivain d’origine petite-bourgeoise qui vit de sa plume, difficilement ( p. 422 ). Elle s’en console avec ses correspondantes fidèles : Hélène Picard, Renée Hamon et surtout Marguerite Moreno ( lisez le livre de leurs échanges épistolaires ! )


Colette mourra paisiblement ( en 1954 ), dans son appartement qui donnait sur les jardins du Palais Royal, après la déportation de son mari juif relatée ( p. 452/453 ) de façon magistrale et émouvante par Maurice Goudeket. Ses funérailles seront l’objet d’honneurs nationaux, même si, comme l’affirmait Benoîte Groult, Colette n’est pas à sa vraie place dans la littérature.


On peut faire deux reproches à l’auteur de ce « Colette » : prendre le parti exclusif de son héroïne et mêler de façon trop intime les extraits de ses œuvres, suggérant par là que le personnage féminin est toujours Colette elle-même. Reproches que l’auteure s’adresse à elle-même dans sa postface, reproches facilement balayés par la qualité et le dynamisme d’une biographie hors pair, d’un féminisme militant et assumé.


Lu conjointement dans ses deux parutions successives : sa publication d’origine, rose et cartonnée, chez Stock ( avec, au centre de l’ouvrage, 16 superbes pages de photos en noir et blanc ! ) et son épais livre de poche, où ne figure pas hélas la chronologie détaillée de Colette version Stock.

CG

Lundi 27 mai 2019

MEMOIRES MORTES, Patricia Cornwell, Editions du Masque

Deuxième enquête de Kay Scarpetta, médecin légiste en Virginie ( U.S.A. ) !

Cette fois, l’héroïne de Patricia Cornwell ( et son collègue macho Marino ) travaillent sur le meurtre sauvage de l’écrivaine Beryl Madison, qu’un(e) inconnu(e) menaçait de mort depuis plusieurs semaines, et qu’elle a visiblement laissé entrer chez elle sans se méfier. Bizarre !

Ah… il faut savoir que la victime travaillait à une longue autobiographie qui risquait de mettre en cause un autre écrivain, Cary Harper, qui l’avait recueillie et coachée alors qu’elle était encore très jeune. Entre-temps, ce fameux Cary Harper, devenu célèbre pour avoir publié un chef d’oeuvre… était devenu incapable de publier le moindre autre livre ! Cary Harper vit avec sa sœur, Sterling, une vieille dame qui avait beaucoup d’affection pour Beryl.

Mais voilà : les proches de Beryl sont assassinés ( ou… se suicident ? ) à leur tour – et Kay ne dispose que de maigres indices, notamment une fibre de tissu dont l’origine, pense-t-elle, pourrait lui livrer le métier ( et les mobiles ? ) du meurtrier.

Sa quête va l’entraîner jusqu’à Key West, célèbre ville balnéaire de Floride où Beryl a sans doute achevé l’écriture de cette autobiographie, un manuscrit devenu introuvable !

Et surtout un récit que Cary Harper aurait donné cher pour lire – et en différer la publication.

Avec ce deuxième opus, Patricia Cornwell persiste et signe un polar scientifique haletant, sur fond d’écrivains, d’écriture et de vilains secrets de famille. Le seul reproche qu’on pourrait faire à ce polar serait… le fait que sa structure soit presque une copie conforme de Postmortem ! Y compris ( et surtout ) pour la fin, une confrontation haletante et sanglante de l’enquêtrice avec le meurtrier enfin découvert.

Ce serait là un reproche bien mince, parce que la machine fonctionne magnifiquement : fausses pistes, meurtres successifs, suicides suspects… le lecteur reste en haleine jusqu’au bout, suivant pas à pas cette narration ( et cette quête, voyages compris ) dont la logique est parfaitement respectée. On sait que Patricia Cornwell avait un modèle : Agatha Christie. Comme dans les romans de cette dernière, le lecteur dispose des mêmes indices que l’héroïne. Ici apparaît un homme qui a joué un grand rôle dans la vie affective ( déjà tumultueuse ! ) de Kay Scarpetta : Mark James, qu’elle a aimé, quitté… et qu’elle aime encore ! Son rôle dans ces Mémoires Mortes ( à noter le double sens du titre, fort bien trouvé – le roman s’appelle Body of evidence ) sera trouble jusqu’au bout.

Lu dans sa version d’origine, un grand format des Editions du Masque, de couleur jaune avec son fameux « loup » noir dont un œil est traversé d’une plume – autrefois, un livre de poche dans lequel je découvrais les romans policiers dans les années soixante.

Anecdote : cet éditeur fut le premier, en France à ne publier que des romans policiers. Avec, en 1927, l’un des meilleurs ( à mes yeux ) romans d’Agatha Christie, Le meurtre de Roger Acroyd.

CG

Lundi 20 mai 2019

COMMENT TOUT PEUT S’EFFONDRER, Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Le Seuil ( Anthropocène )

La collection de cet ouvrage donne le ton : l’Anthopocène, c’est l’ère ( sans doute fort brève ) dans laquelle l’humanité semble s’être engagée : une progression rapide et mortifère dans beaucoup de domaines : croissance incontrôlée, économie libérale sans frein, surpopulation, utilisation immodérée de toutes les énergies non renouvelables, pollution, destruction des milieux naturels… la liste est longue. Le sous-titre est également éloquent : petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes.

L’objectif avoué : montrer et démontrer que sur notre planète, tous les voyants sont au rouge. Comme ne cesse de le répéter Nicolas Hulot : nous fonçons droit dans le mur avec, dans un avenir proche, de nombreuses catastrophes annoncées : cracks financiers, famines, conflits… puis avant la fin du siècle la disparition du pétrole, trop coûteux à exploiter.

Et dans quelques générations la fin de l’humanité, en raison d’un réchauffement climatique désormais incontrôlable.


On va me rétorquer : et il faut lire cet essai catastrophiste ?

Oui. Ne serait-ce que pour comprendre comment on en est arrivé là.

Les signes annonciateurs étaient pourtant là depuis très longtemps !

Certains les avaient supputés dès le XIXe siècle.

Mais en 1972, avec le Rapport du club de Rome ( Halte à la croissance ! ), les experts du MIT ( Massachusetts Institute of Technology ) affirmaient, au vu de la diminution des ressources et de la dégradation de l’environnement, donner soixante ans au système économique mondial pour s’effondrer.

C’était écrit noir sur blanc.

Ce qui suit n’est pas un extrait de l’ouvrage Comment tout peut s’effondrer, mais de Médiapart, dont les conclusions sont identiques au pronostic des deux auteurs de cet essai.

Je n’en change pas une virgule 

(https://blogs.mediapart.fr/jean-paul-baquiast/blog/080412/1972-2012-le-club-de-rome-confirme-la-date-de-la-catastrophe)

« L'effondrement pourrait se produire bien avant 2030.

Autrement dit tous les projets envisagés pour le moyen terme de 10 ans seraient impactés, voire rendus inopérants. Les rapporteurs font cependant preuve d'optimisme, en écrivant que si des mesures radicales étaient prises pour réformer le Système, la date buttoir pourrait être repoussée. Rien ne sera fait mais nous devons pour notre part considérer, y compris en ce qui concerne nos propres projets, collectifs ou individuels, qu'aucune de ces mesures radicales ne seront prises. Le système économico-politique, selon nous, ne peut se réformer. Ce sont en effet les décisions des gouvernements, des entreprises et des médias qui convergent pour que tout continue comme avant, business as usual, ceci jusqu'au désastre. Une petite preuve peut en être fournie par le fait que pratiquement aucune publicité n'a été donnée par aucun des acteurs que nous venons d'énumérer à la publication de cette seconde version du Rapport. 

Insistons sur le fait que ce n'est pas seulement le réchauffement global qui est incriminé par les rapporteurs, mais plus généralement l’épuisement des ressources et, au-delà, d’une façon plus générale, le saccage catastrophique de l’environnement sous toutes ses formes, autrement dit “la destruction du monde”.

Pour l'empêcher, il ne faudrait pas seulement réduire notre production de gaz à effets de serre, mais s'imposer une décroissance radicale, à commencer par celle qui devrait être mise en oeuvre dans les pays riches, qui sont les plus consommateurs et les plus destructeurs. »

On peut toujours affirmer : ces avertissements sont ceux d’amateurs pessimistes, de gens peu dignes de confiance ! Que risquons-nous à continuer comme avant ? Avec les progrès de la science, on finira par trouver une solution.

Hélas, ces avertissements sont ceux, répétés par l’appel des 15 000 : des scientifiques précisément, qui affirment qu’aucune solution n’existe – sinon celle de prendre au plus vite des mesures planétaires ( stopper net la production et la consommation d’énergies fossiles, p. 129 ) sans commune mesure avec des revendications concernant la baisse des taxes ou la hausse de notre pouvoir d’achat !

Il n’est plus question de « sortir de la crise », ni même de nous accommoder d’un « déclin ».

Sans action immédiate et efficace, c’est à un effondrement qu’il faut s’attendre.

Ce qui a provoqué cet état de fait ?

Sans doute les inégalités ( cf Comment les riches détruisent la planète, essai d’Hervé Kempf ), la consommation ostentatoire ( page 162 ) dénoncée par le sociologue Thorstein Veblen. Ou, pour résumer : la structure même du capitalisme ( p. 164 ), comme l’affirme l’économiste Thomas Piketty,

CG

Mercredi 08 mai 2019

MALAVITA, Tonino Benacquista, Gallimard

Malavita

Les Américains Frederick Blake, son épouse Maggie, leur fille Belle ( 17 ans ), leur fils Warren ( 14 ans ) et leur chienne (Malavita, un bouvier australien ) emménagent dans le village normand de Cholong-sur-Avre.

Le père, Fred, est un maffieux de la Cosa Nostra, un repenti condamné à mort par ses pairs qu’il a trahis. Face à leur nouvelle maison vivent des policiers ( d’origine italienne ) chargés de leur sécurité. Les Blake, eux, sont d’origine sicilienne, ils vivaient dans le New Jersey. Et ce n’est pas la première fois, hélas, qu’ils déménagent ! Ils se sont successivement réfugiés à Paris et à Cagnes-sur-Mer ; mais les maladresses de Fred les obligent à changer régulièrement d’identité et de domicile.

Pas simple pour eux, de s’intégrer dans ce bourg où les Ricains ne sont pas forcément les bienvenus. Ils font pourtant des efforts, en invitant leurs voisins à un barbecue mémorable ! Maggie, qui culpabilise, va œuvrer dans les associations caritatives. Belle, qui porte bien son nom, fait très vite des ravages parmi les garçons du lycée. Warren, très nostalgique de son pays et de la Maffia, est d’abord racketté, et va se rendre indispensable auprès des camarades de sa classe – son rêve est de devenir un vrai maffieux, comme papa.

Fred, lui, s’ennuie ferme. Mais voilà qu’il découvre dans la véranda une vieille machine à écrire. Séduit, il se met à rédiger ses mémoires – et il en a, à raconter !

Hélas, ce statut improvisé d’écrivain va le rendre populaire et célèbre dans le village.

Bientôt, on fait appel à lui pour être l’invité du ciné-club à l’occasion de la projection d’un film américain. Très dangereux, puisque les Blake doivent être le plus discrets possible !

Mais Fred ne résiste pas aux sirènes de la célébrité…

Le fait est assez rare pour que je l’évoque : c’est en voyant pour la première fois le film Malavita que je me suis dit : mais je l’ai, ce bouquin ! Et je ne l’ai pas encore lu !

J’ai donc film, excellent ( Robert de Niro dans le rôle de Fred, alias Giovanni Manzoni, est LE personnage par excellence ! ) et le lendemain, je me précipitais sur le livre, pour passer trois ou quatre heures encore plus mémorables

Parce que l’auteur du roman est Tonino Benacquista, dont j’avais dévoré et adoré SAGA ( j’ai acheté six ou sept fois ce livre pour l’offrir ! ). Et la lecture de Malavita est un vrai régal ! Comme quoi ce n’est pas parce qu’on a vu un film et qu’on en connaît la fin que la lecture est superflue, bien au contraire ! À ce sujet, une parenthèse : le film est d’une fidélité remarquable au récit. Télérama déplore la fin ( le village est mis à feu et à sang, une version normande de Bonnie and Clyde… ) mais elle est pourtant strictement conforme à celle du livre ( un dernier chapitre discutable mais original, puisqu’elle est relatée par Giovanni lui-même, sur sa machine ! ).

Les portraits sont hauts en couleur – dans le film, le portrait de Maggie est un peu plus effacé que dans le livre – et, une fois encore, c’est la façon de raconter l’intégration délicate de cette famille américaine dans un village français qui fait tout le sel de Malavita.

Benacquista maîtrise son sujet : il connaît l’Amérique, la maffia… et surtout l’Italie, le roman est truffé de recettes savoureuses et typiques.

Au fait, pourquoi Malavita ? Eh bien c’est le « Brazil »  du livre ( le film Brazil porte un titre qui n’a rien, mais rien à voir avec l’histoire qui est racontée… sauf que la chanson y est diffusée pendant une minute durant la projection ! ). Oui, Malavita, c’est la chienne, dont le rôle est mineur, elle apparaît à quatre ou cinq reprises dans le récit – un bref paragraphe à chaque fois. Mais Malavita, c’est en italien la mauvaise vie.

Et à cet égard, le titre se justifie.

Au fait… il y a une suite : Malavita encore. Chouette, je ne l’ai pas encore lue !

CG

Lundi 29 avril 2019

L’ODEUR DU JOUR, Danielle Martinigol, Hachette romans

L'odeur du jour

Lilith ( dite Lili ) est une flaireuse. Eh oui, elle a un don : au réveil ( et même dans la journée ), elle sent, au sens propre, l’odeur des catastrophes ou des événements heureux. Ce jour là pue à plein nez. Et pour cause sa prof préférée, Anne-Judith Blanche, que la plupart des élèves aimaient aussi, a péri dans un attentat. Sa voiture écrasée par l’explosion de l’ambassade d’Indonésie. C’est aussi le jour où Lilith va changer d’amie, s’éloigner d’Océane pour se rapprocher de la belle et sportive Angèle Pontair ( dite Angie ), dont la réputation est pourtant sulfureuse – ses parents ne vont pas apprécier. A son don de flaireuse s’ajoute chez Lilith sa capacité à voir des êtres…. qui n’existent pas – ou plutôt que personne d’autre ne voit… sauf Angie ! Avec un étrange décalage : elles voient le même garçon, brun pour Lilith et blond pour Angie. Euh… et s’il y en avait deux ? Et si ces apparitions fort à propos étaient là pour les éclairer sur le décès très suspect de leur prof ?

Les deux filles se rendent clandestinement sur le lieu de l’attentat et elles font la connaissance d’un jeune gendarme, Alban, qui va leur faire quelques confidences…

Danielle Martinigol inaugure un genre littéraire nouveau : le polar fantastique. On me dira qu’Edgar Poe l’a précédée mais on est en 2019 et le langage des deux lycéennes n’a rien, mais rien à voir avec celui de l’inventeur du roman policier !

Car L’odeur du jour est au départ un vrai roman policier, dans une ambiance de collège rendue de façon réaliste et très couleur locale ( bon, Danielle a été prof et très proche de ses élèves… et là, on est tout de suite dans le bain ! ). Les adjuvants sont… des fantômes, muets qui laissent aux jeunes enquêtrices des indices ( très bizarres ) à décoder, dans une ambiance ambiguë qui n’est pas sans rappeler Le 6ème sens.

À la moitié du récit, le lecteur bascule car les nombreux événements parfois peu clairs de la première moitié prennent soudain leur place. L’odeur du jour se révèle alors peu à peu un énorme puzzle dont les pièces, jusqu’au bout, vont se rassembler et s’ajuster, qu’il s’agisse du véhicule dans lequel la prof a péri, l’étrange titre du manuscrit retrouvé dans le coffre et dont elle est l’auteur ( une autobiographie ? Costume de lin, costume de sang ) ou des nombreux personnages que des liens étroits relient… Si, si : j’ai pris des notes et ça colle !

Les deux fantômes existent bel et bien. Et ils ont d’excellentes raisons pour apparaître.

Quant aux mystères ( familiaux, professionnels ) entourant Anne-Judith, ils sont résolus jusqu’au dernier !

Outre l’architecture ( plus complexe qu’il n’y paraît ) de ce roman, ce qui frappe, c’est l’aisance avec laquelle Danielle Martinigol ( née en 1949 ! ) se met dans la peau de son héroïne de 16 ans : Lilith dit JE et relate son enquête au présent.

Je reste en effet bluffé par le langage utilisé, directement pioché dans la cour des collèges ou des lycées, au point que ( je dois l’avouer ), je n’ai pas toujours tout compris !

Pages 168/169, par exemple, j’ignore ce qu’est le verbe maraver : « marave ce connard ! » et j’ai du mal à décoder la réplique de Paulin : « T’as le droit d’avoir un crush pour un zombie si la nécro c’est ta cam ! »

Plus bas, Lilith répond à Paulin et aux élèves :  « Vous tous, là, les poucaves qui me surkiffent ! » En revanche, j’ai très bien compris ( page 196 ) le verbe « textoter » ( bien trouvé ! ) qui, je crois, n’a pas encore été validé par l’Académie

Ce roman offre à mes yeux une progression qui peut surprendre : il débute comme un récit facile et distrayant destiné aux collégiens, au rythme vif, parfois endiablé, et il gagne peu à peu en gravité, en densité, pour s’achever sur les conclusions d’une enquête d’envergure internationale ( conflits intérieurs indonésiens, Pérou, Amazonie… ) dignes d’un John Le carré et à sa Constance du jardinier.

Un décalage ? Un grand écart ?

Quoi qu’il en soit, les jeunes ( et moins jeunes ) lecteurs auront de quoi s’y retrouver !

Lu dans son unique version, un joli moyen format à la couverture attrayante et énigmatique.

CG

Lundi 15 avril 2019

L’ABYSSIN, Jean-Christophe Rufin, Gallimard

L'Abyssin

1699, au Caire ( Egypte ).

Louis XIV fait savoir au consul, M. de Maillet, qu’il souhaite établir le contact avec le Négus, souverain d’Abyssinie. Or, le pays est impénétrable : peu de ceux qui s’y sont risqués en sont revenus. Et les Jésuites qui ont tenté d’évangéliser la population y ont été… très mal reçus !

Qui envoyer là-bas pour tenter d’y installer une ambassade ?

On sait que le Négus est malade, d’un mal inconnu.

Le choix ( de M. de Maillet ) se porte donc sur un jeune et pauvre apothicaire ( celui qui soigne avec succès le pacha du Caire ) : Jean-Baptiste Poncet, qui a un ami et collègue très cher : Juremi. Ce dernier est protestant, ce qui est fort mal vu à l’heure où le roi vient de révoquer l’Edit de Nantes !

En se rendant chez M. de Maillet qui l’a convoqué, Jean-Baptiste aperçoit ( pour la deuxième fois ) sa fille, Alix, dont il tombe éperdument amoureux. Au cours des nombreuses autres visites qui précéderont son départ,  il devine qu’elle n’est pas indifférente à ses sentiments !

Aussi, il n’accepte de partir pour l’Abyssinie qu’avec un seul espoir : s’il réussit sa mission et revient ( il l’espère ! ) avec le grade d’ambassadeur, il pourra espérer demander sa main.

Pas si simple…

Déjà, on lui refuse la compagnie de Juremi.

Et son voyage, flanqué d’une impressionnante escorte, est semé de mille embûches…

L’Abyssin n’est pas le premier ouvrage de J.C. Rufin, mais c’est son premier roman.

Il deviendra vite un best-seller – mérité !

Le récit est en effet passionnant, documenté de façon étonnante, et rédigé ( dans le style du grand siècle finissant ! ) avec une truculence et un allant qui raviront le lecteur.

Médecin, neurologue, pionnier de Médecins sans frontières, Rufin connaît bien l’Afrique de l’Est, notamment l’Erythrée ( il y deviendra le directeur médical d’ACF ) et l’Ethiopie, où il rencontrera et épousera Azeb.

Sa connaissance du terrain lui permet de relater avec un réalisme stupéfiant l’odyssée de ce découvreur de l’Afrique, un bon siècle avant René Caillé et Livingstone !

Ses connaissances en histoire et en religion permettent au lecteur de se familiariser avec les luttes intestines des envoyés de Louis XIV en Afrique, où les Jésuites et les Capucins sont souvent rivaux. Le héros, catholique non pratiquant et très tolérant, doit user de mille ruses ( combats, fuites, déguisements ! ) pour parvenir à ses fins, sur le plan diplomatique… et sentimental !

Depuis la saga de Robert Merle ( Fortune de France et la suite ), aucun roman historique ne m’a autant bluffé. On a, pour le style de L’Abyssin, évoqué Diderot. J’y ajouterais volontiers Dumas pour les péripéties pleines de rebondissements !

Pour la petite histoire, nous avons eu la chance, Annette ( mon épouse ) et moi, de passer une semaine entière en Guadeloupe avec J.C. Rufin, son épouse et leurs deux filles, à l’occasion du Salon du Livre de Pointe-à-Pitre, en avril 2 000. A l’époque, il achevait la rédaction de Rouge Brésil, qui décrocherait le « vrai » Goncourt ( L’Abyssin a eu le… Prix Goncourt du premier roman ! ). Je ne sais plus si j’ai déjà fait une fiche sur Rouge Brésil, mais la lecture de L’Abyssin me laisse une impression grandiose.

Pour un coup d’essai, c’était un coup de maître – et l’avenir de J.C. Rufin serait assuré, aussi bien dans le domaine littéraire et médiatique que… diplomatique !

D’une certaine façon, ce sympathique Jean-Baptiste, herboriste confirmé et explorateur en herbe, est un double rêvé de Jean-Christophe !

Vous avez raté L’Abyssin à sa sortie, en 1997 ?

Quelle chance ! Vous allez pouvoir le découvrir, le dévorer et vous régaler !

Lu dans sa belle version d’origine, dans la Blanche.

CG

JC Ruffin

PHOTO prise le 15 avril 2000 au Salon du livre de Pointe à Pitre,

Déjeuner en tête à tête avec Jean-Christophe Rufin ( qui écrit Rouge Brésil ), son épouse et leurs deux filles.

Lundi 08 avril 2019

LE JOURNAL D’AURORE, Marie Desplechin, L’Ecole des Loisirs

Test

Aurore est en troisième. C’est une élève médiocre, laide ( elle en est sûre), pessimiste et mal dans sa peau.

D’ailleurs, elle titre son premier journal intime ( il y en aura deux autres ) JAMAIS CONTENTE.

Sa sœur aînée ( Jessica ) a 18 ans ; elle sort en boîte, se fait faire un piecing sur la langue et fréquente Vladouch, un étranger marié avec deux enfants !

Elle a aussi une sœur cadette, Sophie, désespérément brillante en classe, un papa ( portier d’hôtel ) assez indifférent et une mère qui ne s’intéresse à elle que pour la critiquer.

Elle a aussi une mamie indulgente et bouddhiste, et un papi sourd et hypersomniaque.

Elle a enfin :

  • une camarade musulmane ( Samira ), dotée de cinq frères beaux comme des dieux.

  • une amie fidèle, Lola ( aux parents divorcés, quelle chance ! ), qui cumule deux avantages : elle habite l’immeuble d’en face et a un beau-frère très séduisant qui se prénomme Marceau, un prénom de boulevard des Maréchaux.

Mais Aurore n’a ni portable, ni copain.

Enfin, pas encore...

Elle est très attirée par Marceau ( mais Lola l’a avertie : Marceau, c’est tabou ! ).

Puis par Julien, rencontré sur la plage… avant qu’elle n’entame tristement sa « deuxième Troisième » !

Pour la dérider, ses grands-parents lui proposent de venir s’installer chez eux.

Mauvaise pioche : Aurore note, le 16 octobre :

Ma vie chez mes ancêtres est un tel marécage de nullité que j’étais furieusement contente d’aller déjeuner dans mon ancien foyer.

Un peu d’animation en perspective. Et au moins, ma mère ne chantonne pas.

Bref, elle a envie de passer une petite annonce du genre :

Jeune fille seule comme un rat, affligée d’un physique monstrueux et d’une famille ennuyeuse, certainement athée, probablement lesbienne, détestant la Terre entière, cherche jeune homme pour l’aimer à la folie… 

Lola livre à son amie une idée de génie : Aurore doit faire une fugue !

S’il fallait résumer Le journal d’Aurore selon les propres termes de son auteur, ce serait un ouvrage sans aucun intérêt, au quotidien truffé de détails nuls et sans importance.

Seulement voilà : ce journal est écrit par Marie Desplechin, avec un humour ravageur et une autodérision propre à soulever de page en page l’attention et les sourires ( voire les rires ) du lecteur. Au point que ce dernier est en droit de se demander si ce journal imaginaire et celui de l’auteur ne font pas qu’un ! Parce que le style d’Aurore ( heureusement ) n’est pas vraiment celui d’une ado de Troisième mais d’un auteur de talent.

Marie se cache derrière Aurore comme Emile Ajar ( alias Romain Gary ) se cachait derrière Momo, un narrateur trop jeune pour affirmer que Madame Rosa était une femme qui aurait mérité un ascenseur.

Oui : les réflexions d’Aurore sont d’un pessimisme et d’une maturité propres à toucher moins les ados que les adultes. D’ailleurs, l’ouvrage ( de 560 pages bien tassées ), s’il semble destiné à la jeunesse, n’a même pas été classé en collection Médium. Mais quand on a 15 ans… le Journal d’Aurore ne peut que faire écho !

On peut m’objecter que ce livre est daté ( 2011… autant dire la Préhistoire ). Que de nos jours, on ne reçoit plus de note de dépassement pour des appels sur un téléphone fixe ( vous avez encore un téléphone fixe, vous ? Moi, oui ! ) et que par ailleurs, une fille en 3ème sans smartphone, ça n’existe plus !

Mais le style de Marie Desplechin, lui, n’est pas passé de mode. Et ses fiches de lectures des ouvrages « obligatoires en Seconde » : La Princesse de Clèves, Tristan et Iseut et Roméo et Juliette sont… à mourir de rire !

Un ( faux ) journal intime au style ravageur et indémodable, un modèle d’humour et d’autodérision. Qui ( je rassure le lecteur ) finit bien. Un « journal intime achevé » ? Mais oui. Parce qu’entre l’écriture et la vie, Aurore a finalement choisi. Ce qui l’a décidée, c’est sans doute ( page 532 ) ce « grand frissoj qui m’a traversé le dos de haut en bas. C’était peut-être de l’amour. Ou alors un début de grippe. Difficile à dire »

À recommander à tous les lecteurs ( et… surtout les lectrices ! ) de tous les âges. Et plus particulièrement à celles, sûrement très nombreuses, qui ne se sentent pas très bien dans leur peau ! Le journal d’Aurore les rassurera : il y a de l’espoir !

Lu dans la version intégrale ( il existe trois volumes indépendants ).

Un grand et gros format à la couverture bleue.

Papier et typographie particulièrement agréables.

CG

NE LÂCHE PAS MA MAIN, Michel Bussi, Club France Loisirs

Test

A l’hôtel Alamanda, sur l’île de la Réunion, Liane Bellion monte dans sa chambre à 15H.

A 16H, son mari, Martial, veut l’y rejoindre et constate qu’elle n’y est plus... alors que personne ne l’a vue sortir. Il appelle la police. Entre-temps, Rodin, un Réunionnais rêveur et pêcheur, est assassiné car il semble ( ? ) être témoin d’un rapt

La jeune capitaine Zarabe Aja Purvi arrive et enquête. À l’hôtel, plusieurs employés ont vu Martial monter dans la chambre à 15H15, et en ressortir à15h30, poussant jusqu’au parking un lourd ( et suspect ) chariot de linge... De son côté, le sous-capitaine Christos ( dit Jésus ) constate que des traces de sang, sur les murs de la chambre, appartiennent à Liane Bellion.

Confondu, le meurtrier présumé fuit avec sa fille, la petite Josapha ( dite Sapha, 6 ans ) pour se cacher dans une villa vacante en location...

Après Un avion sans elle et Nymphéas noirs, c’est le troisième roman de Michel Bussi que je lis... sur l’insistance de nombreux amis qui m’affirment, face à mes réserves : Enfin quoi, des romans primés par des dizaines de prix et vendus à des centaines de milliers d’exemplaires, ça n’est sûrement pas sans intérêt ?

Je n’ai jamais dit ça ! J’ai le plus grand respect pour la plupart des auteurs, Michel Bussi y compris ( et même Barbara Cartland, dont certains romans historiques offrent a posteriori des qualités littéraires insoupçonnées ! ), surtout quand ils écrivent avec sincérité.

Ici, à mes yeux ( et une fois de plus ), il me semble que l’auteur n’arrête pas de gagner du temps, de noyer l’intrigue au moyen de descriptions, de dialogues, de scènes vivement menées ( ah... les ébats érotiques de Christos avec sa plantureuse maîtresse ! ) et de cacher au lecteur jusqu’au bout, ou presque, les informations que possède le présumé coupable, Martial.

Une fois sur trois ou quatre, on est dans sa peau et sa tête, même s’il ne dit pas je.

Oui : Michel Bussi utilise ( c’est désormais le cas dans la plupart des romans actuels ), ce qu’on appelle le monologue indirect libre. Or, Martial nous cache quelque chose. Le lecteur le devine – mais l’auteur nous laisse dans le vague, livrant ici ou là une info ou un prénom ( Alex ) nous laissant entendre que Martial a des secrets – un flou artistique qui, évidemment, est la clé de l’intrigue, clé qui nous sera livrée petit à petit, au gré du bon vouloir de l’auteur.

Et ça m’irrite. Car pour ouvrir cette grosse serrure, le lecteur ne dispose d’aucun élément – sauf ceux que l’auteur sortira de son chapeau dans les derniers chapitres…

Un polar, Ne lâche pas ma main ( un titre justifié page… 335 ) ?

Plutôt un magnifique documentaire sur La réunion : ses habitants, son histoire, sa géographie, la faune, la flore, la drogue, le chômage, la circulation, et les termes locaux, dont le roman est truffé, comme si l’auteur voulait nous démontrer qu’il connaît parfaitement les lieux, les rues, les habitudes, le climat... oui, oui, on a compris, vous étiez sur place, cher Michel Bussi, vous vous êtes bien documenté, on s’y croirait, c’est vrai ! Saint Expedit  ( page 271 ) n’échappe même pas à ce catalogue impressionnant.

De chapitre en chapitre, on est ainsi dans la peau et la tête de Rodin, de la jolie capitaine Aja, de son collègue Christos, et même de la petite Josapha, qui porte le prénom de l’aire d’autoroute où elle a été conçue...

Ce qui me gène aussi, c’est la vulgarité du langage de la plupart des personnages ( alors que c’est l’auteur qui s’exprime à leur place ) : il n’en à rien à branler... ça le fait chier... il se prend un coussin dans la gueule. Seule, la petite Sapha y échappe, c’est la seule à dire Je – mais de façon plus littéraire que son âge, sans qu’il y ait chez l’auteur la distanciation du héros de La Machine ( de Belletto ) ou celle du Momo de La vie devant soi ( d’Emile Ajar ).

Michel Bussi, en effet, ne lâche pas la main de son lecteur – mais cette main, multiple ( celle de Martial, de Rodin, de Christos, d’Aja... ) on la sent beaucoup, si j’ose dire.

Et elle me met mal à l’aise, je transpire à force de la tenir.

Si le roman ( 463 pages ) se lit vite, c’est parce que le lecteur ( euh… moi, du moins ! ) juge qu’il y a pas mal de passages dont on pourrait se passer... et de faits que l’auteur tarde à nous livrer. Mais que cet avis personnel ne vous décourage pas de lire Michel Bussi… et vous pousse à me disputer pour la sévérité de mon opinion !

CG

Lundi 25 février 2019

LE DERNIER CATON, Matilde Asensi, Plon

Test

Sœur Ottavia Salina est une paléographe érudite qui travaille aux « archives secrètes du Vatican ». Elle est chargée de découvrir la signification des étranges scarifications religieuses que porte le cadavre d’un Ethiopien. Elle est secondée dans sa quête par le ( rude et suspect ) garde suisse Kaspar Glauser Röist ( dit « Le Roc » ) et le jeune et séduisant copte Farag Bosswell, avec lequel elle va très vite sympathiser.

Comme on lui cache de nombreux éléments concernant la victime, elle va enquêter seule et comprendre que l’Ethiopien avait dérobé des morceaux de la vraie Croix, et faisait partie d’une secte millénaire, les stavrophilakes, dont le poète Dante semble bien avoir été l’un des membres : dans sa Divine Comédie, il évoque en effet à plusieurs reprises les Caton, responsables religieux ( sortes de « papes » ) de cette congrégation secrète. Dans la deuxième partie de son œuvre, Le Purgatoire, figurerait même le mode d’emploi pour y pénétrer – chiche ?

Eh oui : la quête de plus en plus mystique de ces trois détectives va les entraîner plus loin qu’ils ne le pensaient, notamment dans les catacombes de l’église Sainte Lucie de Syracuse, dans la Cloaca Maxima ( les anciens égoûts de Rome ) et à Ravenne… bref, le trio se lance dans un véritable parcours initiatique au fil des sept pêchés capitaux !

Bien sûr, en abordant Le dernier Caton, on se dit que Matilde Asenti a lu et voulu marcher sur les traces du Da Vinci Code de Dan Brown. Ici, La Divine Comédie ( œuvre initiatique ! ) joue d’ailleurs le rôle de la Cène de Léonard de Vinci.

Cependant, à mes yeux, Matilde Asenti va beaucoup plus loin et hisse très nettement le niveau du thriller grâce à une documentation hors pair. Rarement, en effet, j’aurai lu un roman aussi fidèle et précis dans le domaine de la religion, de la géographie et de l’Histoire – notamment celle de la chrétienté.

Sans doute va-t-on me rétorquer : En ce cas, comment expliquer que l’ouvrage de Matilde Asenti ait eu aussi peu d’écho ? 

C’est simple : il est trop savant, trop documenté, sans cesse truffé de détails historiques et de leçons d’histoire à peine déguisées. Si bien ( et c’est l’un des défauts dont on peut accuser cet ouvrage ) que l’abondance de la documentation nuit sans doute au suspense de ce vrai « thriller religieux », du moins pour le grand public.

En effet, il faut attendre la page 200 ( et Le dernier Caton en compte 650 ! ) pour que le lecteur se retrouve plongé dans plusieurs épisodes horrifiques et trépidants dignes d’Indiana Jones !

De plus, le style de l’auteur ( ou/et sa traduction ) frôle parfois l’académisme.

Par ailleurs, les amateurs d’émotions sentimentales ou d’érotisme risquent d’être déçus : avoir comme héroïne une bonne sœur ne laisse guère présager de passages croustillants, encore que la jeune ( et presque quarantenaire ) Ottavia finisse par trouver Farag fort à son goût !

Ce roman reste-t-il tout de même à recommander ? Mais oui, et comment !

Que vous soyez croyant ou non, il vous apprendra mille et un détails sur l’origine du christianisme, l’Eglise, le Vatican – et j’en passe !

Ce récit aurait eu plus d’impact s’il avait eu pour titre Les gardiens de la Croix.

C’est en effet autour d’elle que tourne toute l’action – contemporaine, il faut le répéter !

Dans ma nouvelle L’Epée de la pucelle et mon roman Mort sur le Net, j’ai dû enquêter soigneusement sur l’épée que Jeanne d’Arc a trouvée et abandonnée, à la veille de sa capture par les Bourguignons. Mais Matilde Asenti a fait dix fois, cent fois mieux que moi en enquêtant sur ce qu’est ( ou sur ce que serait ) devenue la Croix depuis la crucifixion.

Ah : contrairement à ce que dit Wikipédia sur son auteur, l’action du Dernier Caton ne se déroule pas du tout au Moyen Age… mais dans l’univers très réaliste du début du XXIe siècle ( l’ouvrage est sorti en 2001 et a été traduit en 2006 )

D’ailleurs, on y côtoie Jean-Paul II à plusieurs reprises… et il y est même question du cardinal Ratzinger – l’auteur ignorait alors qu’il deviendrait Benoît XVI en 2005 !

CG

Lu dans sa version d’origine – mais Gallimard a réédité l’ouvrage en Folio, à moins de 8 euros.

Lundi 18 février 2019

LE SOUFFLE DU TEMPS, Jeffrey Archer, Presses de la Cité

Archie Trumper naît en janvier 1900.

Petit-fils d’un honnête marchand de quatre saisons ( la charrette s’appelle ici une « baladeuse » ) il n’a qu’une ambition : succéder à son grand-père et faire fructifier son affaire.

Hélas, la guerre survient ; Archie s’engage à 17 ans, assiste à la mort ( ou plutôt à l’assassinat déguisé ) de Tommy, son meilleur copain ( un voleur repenti ) dans les tranchées, par un odieux supérieur, le capitaine Guy Trentham, qui mentira sur les faits et sera injustement décoré. Il hérite de Tommy un gobelet de fer et un joli petit tableau ancien – une reproduction ?

De retour dans le civil, Archie s’agrandit avec l’appui d’une ancienne camarade de classe, Becky Salmon dite « Chiqué Dondon ». Celle-ci suit des cours d’art à l’université avec l’aide d’une amie de la haute société qui l’héberge : Daphné.

C’est le début d’un irrésistible ascension commerciale, ponctuée d’incidents pécuniaires et sentimentaux variés.

Difficile d’en dire plus sans livrer les éléments d’un puzzle géant, presque monstrueux.

Ce gros roman dont la vie des personnages couvre les 70 premières années du XXe siècle a tout d’un thriller. Et ce, grâce à l’efficacité redoutable de l’écriture de Jeffrey Archer ( Avez-vous lu Seul contre tous ? Vous ne lâcherez le livre qu’à la dernière page, après plusieurs jours de lecture quasi ininterrompue. )

Jeffrey Archer et Kent Follett ont plusieurs points communs : ce sont des écrivains anglais de la même génération qui ont fait de la politique et touchent à plusieurs genres littéraires.

Avec une différence : Ken Follett est du côté travailliste… et Archer côté conservateur.

Le souffle du temps est un marathon commercial et financier, où le bonheur passe essentiellement par la case réussite.

De fait, Le souffle du temps, qui pourrait avoir comme sous-titre l’irrésistible ascension commerciale du petit marchand de quatre saison Charlie Trumper, ressemble à une grande partie de Monopoly, avec la volonté du héros de s’agrandir sans cesse et de se voir coter en bourse – une lutte acharnée entre le héros, son épouse, leurs alliés et leur ennemie jurée, la mère du traitre Guy Trentham. Ce roman est un habile mélange contemporain du Bonheur des dames et du Conte de Monte Cristo, dans lequel l’auteur a puisé le meilleur de John Grisham pour les différends juridiques, et de Ken Follett pour les problèmes familiaux.

En effet, ce thriller rappelle parfois Le siècle des géants – même si le style de Jeffrey Archer est plus sec et moins littéraire encore que celui de Ken Follett.

Autre particularité de cet ouvrage : sa structure.

En effet, on passe d’un personnage à l’autre, le lecteur étant ainsi invité à partager un autre point de vue. Et ce,

  • en revenant chaque fois un peu en arrière ( Charlie : 1900/1919 ) puis Becky ( 1918/1920 ), puis Daphné ( 1918/1921 ), etc.

  • en rédigeant le premier chapitre de chacune de ces parties à la première personne… puis à la troisième.

Il faut sans doute être un lecteur attentif pour en prendre conscience. Ces procédés, loin de gêner la lecture, l’éclaire de façon subtile, car on obtient ainsi de précieux renseignements qui échappent à chacun des narrateurs successifs.

Attention : les premiers chapitres sont essentiels, et certains éléments majeurs ( le tableau, une croix de guerre, etc. ) ne réapparaissent que très loin dans le récit.

Certes, les ficelles sont parfois simplistes ( une course finale contre le temps très classique ) mais il faut saluer la maîtrise avec laquelle l’auteur structure son récit, et son habileté à placer ici ou là un fait qui, trois ( ou six ) cents pages plus loin, provoquera un coup de théâtre inattendu – c’est magistral de ce point de vue.

Un « page turner » qui, à sa sortie ( en 1991 ! ), a dû échapper à pas mal de lecteurs, dommage – mais… il est encore temps !

Lundi 04 février 2019

AU REVOIR LÀ-HAUT, Pierre Lemaitre, Albin Michel

2 novembre 1914, dans les tranchées, cote 113.

Déplorant l’approche probable de l’armistice, le lieutenant d’Aulnay-Pradelle veut provoquer un coup d’éclat dans l’espoir de gagner un galon. Il envoie deux soldats en banale mission d’exploration du côté des boches – mais ils se font tuer très vite, ce qui provoque l’indignation de leurs camarades, prêts à en découdre. Mais voilà : le jeune Albert Maillard, parti à l’assaut pour les venger, s’aperçoit que ses camarades ont été tués… dans le dos ! Très suspect. Surgit alors derrière lui le lieutenant Pradelle, l’auteur de ce double assassinat ; il fait basculer Albert, témoin gênant de ces meurtres prémédités, dans un trou d’obus dont il ne pourra sûrement pas sortir. Mais un autre camarade, Edouard, parviendra à le tirer de là – sauf qu’un éclat d’obus le défigure à tout jamais.

La guerre finie, Albert prend Edouard sous son aile, un Edouard « gueule cassée » qui va refuser de se faire refaire le visage – et pour cela, devra changer d’identité.

Démobilisés, les deux amis vont survivre difficilement, d’autant plus qu’Edouard, sans mâchoire, n’est pas présentable. Son père, qui le croit mort, envoie sa fille Madeleine récupérer son frère sur l’ancien champ de bataille… un corps qui, évidemment, ne sera pas le sien : Albert, témoin de la mort factice d’Edouard, confie donc à la jeune Madeleine le cadavre d’un inconnu. Comble de malchance, Pradelle ( devenu capitaine pour faits héroique, un comble ! ) conduit cette recherche. Il va aider Madeleine… qu’il épousera l’année suvante. Entre-temps, pour survivre, Edouard convainc Albert de se lancer dans une opération frauduleuse très risquée… mais qui pourrait rapporter gros.

Ce bref résumé du début de ce roman constitue le nœud de tout l’action qui va suivre : un Pradelle assassin qu’Albert s’est juré de dénoncer, et un Edouard défiguré, passé pour mort, dont les dons pour le dessin vont le convaincre de lancer une souscription aux monuments aux morts – monuments qui ne seront bien sûr jamais fabriqués ni livrés.

Pradelle n’est pas en reste : pour restaurer le château de ses ancêtres, il va profiter de sa notoriété acquise par son mariage avec Madeleine ( le père d’Edoaurd et de Madeleine est à la fois fortuné et haut placé ) pour s’enrichir de façon aussi frauduleuse…

Prix Goncourt 2013, Au-revoir là haut est lun des derniers récits dénonçant ( avec un réalisme et un humour ravageur ) les nombreuses malversations qui ont sans doute suivi la fin de la guerre. « Pour le commerce », note-t-il dans son récit, « la guerre présente beaucoup d’avantages, même après. »

Pierre Lemaitre reste en effet le narrateur et le maître de son récit : il le relate à la première persone, ne craignant pas d’apostropher son lecteur, tout en le plaçant dans la peau de ses personnages principaux : Albert, Edouard et le capitaine Pradelle, dont les caractères très différents son superbement typés.

Un ouvrage magistral, qui, grâce au Prix Goncourt, hausse Pierre Lemaître dans la catégorie des écrivains majeurs, lui qui jusqu’à présent s(était ilustré dans le polar, un fait qui a un précédent : on se souvient qu’en 1989, Jean Vautrin avait obtenu le même galon en décrochant le Goncourt avec Un grand pas vers le bon Dieu.

Lu dans sa version d’origine, un joli grand format dans la collection habituelle Albin Michel. Mais depuis sa parution, l’ouvrage a été réédité en poche – et adapté à la fois en BD… et au cinéma.

Lundi 28 janvier 2019

LES CHATS DE HASARD, Anny Duperey, Le Seuil

J’ai passé trois heures délicieuses en compagnie d’Anny Duperey... en lisant ses Chats de hasard. Ce récit n’est pas un roman – ni vraiment un essai ou une autobiographie. ( J’ai déjà évoqué ici, en son temps, Le voile noir, dans lequel la comédienne relate la mort accidentelle de ses parents alors qu’elle n’avait que huit ans. )

En préambule, Anny Duperey explique ici à ses lecteurs qu’il y a sans doute des gens à chiens et des gens à chats. Souvent, ceux qui aiment les chiens attendent d’eux de l’amour, de la fidélité... ils deviennent « un maître à qui il faudra obéir ».

Ceux qui préfèrent les chats n’attendent en général rien d’eux : le chat n’a pas de maître, il n’a pas besoin d’obéir. Ceux qui les aiment sont habituellement tolérants, attentifs, calmes – et ils affectionnent d’instinct animal qui le sent aussitôt et, dès lors, risque de les adopter et de leur être alors fidèle.

Ici, Anny Duperey évoque en vrac ses rapports avec les animaux, en livrant ici ou là des anecdotes puisées au cours de sa vie. Elevée par l’une de ses grands-mères dans une banlieue déshéritée de Rouen, elle a longtemps côtoyé... treize chats !

Et elle en a ensuite été privée pendant vingt ans. Privée ? Pas vraiment.

Car c’était un choix de sa part : ses activités, son métier, ses déplacements ne lui permettaient pas d’avoir le moindre animal de compagnie, elle les respecte trop pour cela.

Mais un jour, alors qu’elle se consacrait à l’écriture dans un petit deux pièces pourvu d’un jardin de curé, elle a vu atterrir sur son bureau un petit chat gris de cinq ou six mois, venu lui rendre visite depuis la ferme voisine. Peu à peu, le chat s’est imposé, installé chez elle et il l’a adoptée. Elle a fini par comprendre qu’elle devait le prendre en charge – et l’assumer. Elle l’a appelé Titi, c’était un chartreux.

Oui, c’est ainsi. Et c’est également ainsi que notre propre famille a vu arriver des chats dans notre vie : un chien, on l’adopte, mais un chat, c’est lui qui vous choisit.

Anny Duperey relate quelques souvenirs étonnants…

  • Celui d’un repas pris chez Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud, au cours duquel les animaux familiers des deux comédiens étaient à table au même titre que leurs convives !

  • Celui d’un aveu de Jean Mercure ( un grand metteur en scène ) qui, à la suite d’une visite dans une entreprise d’animaux élevés en batterie, en pleurait de dégoût. Un précurseur, car si Les chats de hasard date de 1999, l’anecdote est bien plus vieille encore – 1971, époque où il mettait en scène avec l’auteure La guerre de Troie n’aura pas lieu !

Anny Duperey évoque le sort d’animaux qu’elle a tenté de sauver ; un oiseau, un pigeon ( Chichi ), un écureuil – qui n’a pas survécu. Et elle nous offre le discours, imaginaire mais plausible, de chacune de ses deux grands-mères, l’une qui vivait à la dure et tuait ( sans haine aucune ! ) poules et lapins pour les manger, l’autre qui était entourée d’animaux jour et nuit, une « mamie-gâteau » tolérante et généreuse.

Deux discours opposés, et pourtant aussi raisonnables et justifiés l’un que l’autre.

Elle nous parle enfin, longuement, d’un chat étonnamment intelligent : Missoui, un chat « qui était quelqu’un ». Un animal irremplaçable, dont la perte est aussi ( et parfois bien davantage encore ) épouvantable que celle d’un oncle ou d’un cousin. Parce qu’un animal familier est souvent l’être qui vous est le plus proche. Des liens étonnants finissent par se tisser avec lui.

Aussi, avant d’adopter ( ou de se faire adopter ) par un animal en général et un chat en particulier, il faut être tout à fait conscient... qu’il va sans doute mourir avant vous. Et que sa perte risque d’être très douloureuse.

Un chef d’œuvre, cet ouvrage ? Non, pas le moins du monde – je dirais même que c’est là un récit mineur, parfois superficiel et un peu décousu.

Mais les réflexions d’Anny Duperey ( qui souvent tourne autour de son sujet, quitte à s’en éloigner pour livrer des considérations personnelles ) sont touchantes, pertinentes.

Cependant, il y a fort à penser qu’elles toucheront en priorité les amoureux des chats.

Et les écrivains. Deux espèces qui parfois n’en font qu’une...

Lu dans sa version grand format, avec une couverture très colorée et des illustrations ( au trait ) de l’auteure. Très beau papier et une présentation quasi luxueuse.

CG

Lundi 21 janvier 2019

OCEANIA ( la trilogie ), Hélène Montardre, RAGEOT

Le tome 1, La prophétie des oiseaux, nous entraîne sur une Terre du futur envahie par les eaux, conséquence prévisible du réchauffement climatique.

La jeune Flavia Maurel ( 16 ans ), orpheline, vit avec son oncle Anatole Farge, l’un des derniers guetteurs chargé de surveiller la montée des océans. Et justement, la haute dune toute proche menace d’être envahie par les eaux.

Anatole et Flavia subsistent en solitaires au bord de l’océan, sans doute quelque part en Aquitaine. Peu de voisins, des visites rares ( celles de Matthieu et de l’oncle Jean ) et un environnement rude, car les communications avec le monde sont quasiment coupées.

Anatole veut convaincre Flavia de fuir cette zone à risque – et de participer à une célèbre émission télévisée, Le choix final. L’heureux vainqueur de ce jeu sera le dernier passager de l’Espérance, un transatlantique qui rejoindra l’Amérique, qu’une digue géante protège de la montée des océans. Le rêve américain, une fois de plus… Un rêve, vraiment ?

Flavia se résigne à quitter son oncle et à tenter sa chance au Choix Final.

En bonne autodidacte, elle est très cultivée, surtout dans les domaines de l’écologie… et des oiseaux. Est-ce grâce à Anatole qu’elle entretient avec eux des liens particuliers, intimes, qui la renseignent sur le climat ?

Grâce à la complicité d’un ancien producteur ( Noël Nora, de l’émission La Planète Bleue ) elle participera à ce jeu. Et finira par partir en Amérique, mais d’une autre façon : avec le Samantha, un étonnant brick-goélette piloté de main de maître par le capitaine Samuel Blunt.

Seulement Flavia n’est pas seule… d’autres migrants sont aussi du voyage.

Migrants ? Oui. Car l’Amérique refuse l’intrusion de tout étranger sur son territoire !

En outre, si New York est bien protégé des eaux, ce n’est pas forcément le paradis dont on peut rêver. Surtout quand on s’y introduit clandestinement…

Faut-il préciser que dans le tome 2, Horizon Blanc, Flavia va faire mille et une découvertes, et comprendre que son statut d’orpheline n’est pas… évident.

Flavia a été recueillie et adoptée par Chris – et leur amour est vite partagé. Sauf que les deux tourtereaux vont être séparés. Leur quête va les mener… au bout du monde !

Jusqu’à une île du Pacifique – c’est le tome 3 : Sur les ailes du vent.

Le lecteur comprend alors qu’une équipe de scientifiques travaille depuis des années à un projet stupéfiant : la mise au point d’une énergie nouvelle qui pourrait permettre à la population de survivre – mais voilà : les pays de la planète sont en décomposition, aucune communication n’est plus possible entre eux, faute de satellites.

Et surtout, un pouvoir totalitaire maintient les Américains dans l’ignorance totale de ce qui se passe ailleurs.

Sans que la population s’en inquiète le moins du monde…

Difficile et délicat de résumer les aventures de la jeune Flavia sans dévoiler les secrets de famille dont elle est l’objet… une famille nettement plus grande que le lecteur peut imaginer !

Et elle n’est pas la seule dans ce cas. Car le capitaine Blunt lui-même…

Bref, voici une vraie ( fausse ) trilogie passionnante qui relève autant de l’anticipation que du fantastique.

Fantastique ? Oui, sans doute.

Car Flavia entretient avec les oiseaux des rapports quasi surnaturels.

Et le Samantha va passer de l’Atlantique au Pacifique d’une façon… très acrobatique !

Hélène Montardre est un auteur majeur de la littérature jeunesse contemporaine.

Dans Océania, elle parvient, de tome en tome ( ah oui… en réalité, il y en a quatre ), à tisser des liens familiaux qui frôlent les ambitions d’un Ken Follett !

Dans Le murmure des étoiles ( le tome 4 ), on en apprend davantage sur cette fameuse énergie nouvelle, dont la mise au point est en réalité le nœud de tous les événements des trois tomes précédents.

Le jeune lecteur sera captivé par la personnalité de l’héroïne, et entraîné dans mille et un rebondissements grâce à un style à la fois vif et poétique, très riche en dialogues.

Anticipation ? Fantastique ? Science-fiction ?

Dystopie ? Roman d’apprentissage ?

Il y a un peu de tout cela, dans Océania.

Avec, il est vrai, certains faits que l’actualité a démentis.

Par exemple, quand Noël Nora, dans Sur les ailes du vent ( page 309 ), explique qu’ « au début du siècle, la planète a dû faire face au changement climatique. Certains gouvernements s’y étaient préparés, comme celui des Etats-Unis, d’autres se sont laissé surprendre. »

C’était avant l’élection de Donald Trump !

Oui, La Prophétie des oiseaux est sorti en 2007.

Cela enlève-t-il l’intérêt d’Océania ? Pas une seconde !

Car l’analyse de ce futur me semble plus que pertinente, avec le durcissement des pouvoirs, l’égoïsme des nations riches et l’action souterraine de ces « grands groupes financiers ( qui ) se sont constitués et sont devenus des acteurs incontournables en matière d’économie et donc de politique. »

Lu dans sa version d’origine, trois magnifiques grands formats superbement illustrés ( dépliez les rabats… et vous aurez un tableau panoramique du plus bel effet ! )

Océania est aussi disponible en poche !

C.G.

Lundi 14 janvier 2019

POSTMORTEM, Patricia Cornwell, Editions du Masque

Kay Scarpetta est chargée de l’autopsie de Lori Petersen, 30 ans, la 4ème victime d’un tueur en série aux manies identiques : au cœur de la nuit de vendredi à samedi, il pénètre chez sa proie ( qui en général vit seule) par une fenêtre laissée ouverte ; il la ligote, la viole et la torture avant de l’étrangler. Kay est secondée par Pete Marino, un policier vulgaire et macho.

Ces meurtres à répétition sont suivis et commentés par une journaliste fouineuse, Abby Turnbull, et certains détails dans son journal convainquent le commissaire Amburgey que Scarpetta a été imprudente et a laissé filtrer des détails qui encouragent le tueur.

Mise en cause, Kay se confie au séduisant avoué Bill Bolz, dont elle est devenue la maîtresse.

Une cinquième jeune femme est assassinée. L’étau se resserre autour de l’héroïne, dont la carrière risque d’être très courte si elle ne découvre pas très vite l’identité du meurtrier…

Récemment, j’ai voulu me plonger dans Scarpetta, le 16ème polar de Patricia Cornwell – oui, je sais j’ai du retard, il y en a 24 ! Et à ma grande honte… j’ai dû renoncer à ma lecture du côté de la page 10. La raison ? Les allusions à des personnages et des faits antérieurs !

Au moins, cet essai m’aura appris une chose : avec l’héroïne de Patricia Cornwell, il est prudent de garder le contact au fil de sa vie, déjà longue.

Que faire ? Eh bien… tout reprendre depuis le début !

Voilà comment et pourquoi je me suis plongé, 25 ans plus tard, dans la (re)lecture de Postmortem. Un coup d’essai et un coup de maître : notre médecin légiste, encore jeune, succède au docteur Cagney - mais elle a déjà un passé : orpheline de père, elle a été agent du FBI, Elle vient de recueillir sa nièce Lucy ( la fille de sa sœur Dorothy, empêtrée dans des liaisons éphémères ) qui, à 10 ans est déjà surdouée et fana d’informatique, une technologie dont le rôle est ici essentiel.

Le style de Patricia Cornwell, dans ce premier volet, est d’une efficacité et d’une précision redoutables. L’action, passionnante, est rapide, pleine de rebondissements, et pimentée de nombreuses descriptions cliniques très détaillées, à l’origine du succès de la future série des Experts : aucun doute, l’auteur fréquente les morgues et connaît le détail des procédures sur le bout des doigts ! Au début des années 90, la génétique et l’informatique sont en pleine expansion, et Cornwell les utilise et les maîtrise à merveille !

Scarpetta s’exprime à la première personne et au passé – un procédé qui deviendra récurrent pour la suite des enquêtes de notre héroïne, promise ( dans sa vie professionnelle… et littéraire ! ) à un brillant avenir. Comme dans un Agatha Christie ( le modèle avoué de Patricia Cornwell ) il faut attendre les dernières pages pour que soient levées toutes les inconnues. Une mécanique impeccable, avec tout ce qu’il faut de fausses pistes et de soupçons.

Lu dans la jolie version cartonnée du Masque, où figurent encore pas mal de coquilles ( le traducteur est Gilles Berton, et pas Breton ), notamment dans l’usage impropre de passés simples alors qu’il s’agit d’imparfaits – une erreur reproduite dans la réédition de l’intégrale au Grand Livre du mois ( 4 enquêtes par volume ) – une édition dans laquelle le préfacier, François Rivière, livre de passionnantes révélations sur la vie privée de Patricia Cornwell… très proche de celle de son héroïne récurrente !

CG

Lundi 03 décembre 2018

SOEURS, Bernard Minier, X.O.

1993 : Alice et Ambre ( 20 et 21 ans ), deux sœurs, sont retrouvées mortes au bord de la Garonne. Elles sont habillées en aubes de communiantes ; l’une a été défigurée, l’autre pas. L’une porte une croix au cou, l’autre pas. L’une est vierge, l’autre pas.

Le policier chargé de l’enquête, Martin Servaz ( de la P.J. de Toulouse ) est jeune et inexpérimenté. Ses soupçons se portent très vite sur les lecteurs du romancier Erik Lang – voire sur l’écrivain lui-même. En effet, ce double meurtre rituel ressemble beaucoup à celui qui est décrit dans son roman La Communiante… L’un des fans de Lang va se suicider en laissant une confession douteuse. Affaire classée ? Pas tout à fait...

Car en 2018, c’est la propre femme d’Erik Lang qui est découverte assassinée… dans des conditions atroces qui, là encore, rappellent une scène d’un des derniers romans de cet auteur de plus en plus suspect.

On retrouve alors le capitaine ( ex commandant… il a été rétrogradé entre-temps ) Servaz. Il n’a rien oublié. Et il reprend l’enquête, certain qu’un lien existe entre ces trois meurtres.

Bien sûr, L’auteur Eric Lang redevient le principal suspect. Mais ces trois meurtres, s’ils sont bien liés, ont eu lieu dans des circonstances très particulières – et Servaz va devoir dénouer les fils d’une affaire beaucoup plus tordue qu’il ne le croyait !

Les lecteurs de Bernard Minier connaissent déjà Martin Servaz. Mais ici, l’auteur a trouvé un magnifique subterfuge pour nouer les fils de deux affaires, dont la première est vieille de vingt-cinq ans.

Martin Servaz a vieilli. Il s’est aguerri. Il est devenu le père de Margot ( qui vit à Montréal, et a un enfant : Martin-Elias ) et surtout le père de substitution de Gustav, un enfant fragile ; et il va s’entêter, à juste titre, pour tenter d’éclairer les motifs de ces étranges meurtres. La lumière ne jaillira que dans les toutes dernières pages de ce gros ( 460 pages ) thriller, comme dans un roman policier classique. C’est pourquoi le lecteur de Sœurs est tenu en haleine jusqu’au bout.

Au centre du récit, deux personnages  s’affrontent : Martin Servaz et Erik Lang, un écrivain sulfureux et malsain qui se complait dans la description de meurtres morbides – de quoi fasciner des milliers de lecteurs ( et de lectrices ) fragiles, vite devenus des fans inconditionnels. Aussi, c’est indirectement dans un décor littéraire que baigne ce roman : il invite le lecteur ( par l’intermédiaire d’Erik Lang ) à réfléchir sur les liens étroits et parfois troubles qui relient la réalité à la fiction.

À l’image des motifs et des conditions d’exécution de ces trois meurtres, rien n’est vraiment simple ; et les vérités, comme les culpabilités, sont parfois plus partagées qu’on l’imagine.

Ce récit est aussi ( grâce à l’intervention, en italiques, d’un inconnu qui tire toutes les ficelles ) l’histoire d’une vengeance terrifiante. Celle de quelqu’un dont on ne découvrira l’identité qu’en fin de parcours. De quoi montrer que la littérature ( et les mots ) sont parfois fort dangereux. Ce passionnant thriller possède de jolis clins d’œil pour un lecteur averti : on y voit passer quelques personnages tirés de la réalité, comme un certain Guillard qui ressemble fort à Christophe Guillaumot ( capitaine de police et auteur de polars ! ), que Bernard Minier remercie d’ailleurs dans une courte postface.

Un roman d’un style vif et efficace à dévorer d’une traite, même si vous n’avez encore jamais lu les enquêtes précédentes de Martin Servaz ( Glacé, Le Cercle, N’éteins pas la lumière, Nuit… )

Lu dans sa version grand format, un magnifique ouvrage, couverture verte et noire. Papier épais, lecture aisée


La semaine prochaine : "La dictature pourquoi pas" ...

Lundi 26 novembre 2018

Le problème à trois corps, Liu Cixin, Actes Sud

1967, en Chine – et en pleine révolution culturelle, le règne des fameux Gardes Rouges ...

La jeune astrophysicienne Ye Wentje assiste à l’exécution de son père, un savant accusé de déviationnisme scientifique. En mesure de rétorsion, elle-même est exilée à vie dans une base militaire isolée ( Côte Rouge ) dotée d’un radiotélescope chargé de piéger d’éventuels signes d’une civilisation extraterrestre...

Trente-huit ans plus tard, le professeur Wang Miao, spécialiste en nanotechnologies, est soupçonné par Shi Kiang, un officier de police grossier, de se livrer à des recherches douteuses. De fait, Wang Miao participe à un jeu de fantasy scientifique très étrange, Les trois Corps, qui met en scène une civilisation en proie à des cataclysmes climatiques incontrôlables, cataclysmes dus à la présence de trois soleils dont la courses est apparemment erratique. Un phénomène qui oblige les habitants à se « dessécher » pendant de longues périodes pour survivre.

Entre-temps, on retrouve Ye Wentje qui a bel et bien pris contact avec une civilisation extraterrestre, les Trisolariens, dont la Terre pourrait bien être le dernier refuge. Une Terre en proie à de telles contradictions et de tels conflits que la jeune scientifique a trahi les siens en livrant sa planète à une civilisation en danger nettement plus évoluée que la nôtre.

De fait, un stupéfiant compte à rebours semble lancé... et des phénomènes incompréhensibles se multiplient sur Terre, faisant douter les savants... de la Science elle-même.

Des phénomènes dont la justification n’est livrée que dans les toutes dernières pages, au moyen d’explications scientifiques dignes de Stanislas Lem ( dans Feu Vénus ) sur « un monde microscopique à onze dimension » et sur « la structure profonde de la matière ».

Mes lecteurs me reprochent parfois d’en dire trop. Pour le coup, le résumé ci-dessus en livre beaucoup moins que... la 4ème de couverture de ce roman de SF !

Ma première surprise, en lisant cet ouvrage offert par mon Webmaster Patrick Moreau ( qui en sait autant que moi sur la SF, et même davantage ! ) a été de constater qu’il avait été publié par Actes Sud.

En effet, la SF n’est pas vraiment le genre de la maison ; et on se serait plutôt attendu à trouver Le problème à Trois Corps publié en Ailleurs et demain, chez Robert Laffont.

Mais voilà : ce roman est très... réaliste.

Et l’univers de ( fausse ) fantasy du « Jeu des Trois Corps » a bel et bien une réalité sur un monde proche de nous, dans le triple système stellaire d’Alpha du Centaure.

Non seulement ce récit ne se déroule pas ( pour l’instant ) dans le futur, mais surtout, il plonge le lecteur ( grâce au jeu éponyme des Trois Corps ) au cœur de l’histoire de la Chine – oui, c’est une véritable encyclopédie, et les notes en bas de page se succèdent pour aider le lecteur peu familiarisé avec la civilisation chinoise ! Un coup de chapeau en passant au traducteur, Gwennaël Gaffric !

Autre caractéristique qui le différencie de la SF actuelle : les nombreuses références ( souvent historiques ) à la physique, l’astrophysique, les mathématiques... et l’informatique !

On est là dans un univers de hard science qui pourrait dérouter et rebuter celles et ceux qui ne sont pas familiarisés avec les bases de toutes ces sciences...

A contrario, le jeu Les trois corps entraîne le lecteur dans des péripéties historiques qui mêlent de façon très inattendue les sciences, l’histoire... et l’imagination scientifique ( à la mode chinoise ! )

Que penser de ce roman ?

Il est original et déroutant, même si sa trame peut se résumer à un thème très classique de la SF ( que j’ai moi-même utilisé en 1976 dans Le satellite venu d’ailleurs ! ) : la Terre reçoit des messages venus d’une civilisation extraterrestre – thème que le cinéma a souvent traité, notamment avec Contact, le film de Jodie Foster.

Mais cette « révélation » ( faite dès la 4ème de couv ) n’apparaîtra que dans la deuxième moitié de ce roman, qui est en réalité... le premier tome d’une trilogie, la suite étant censée se dérouler avec l’arrivée ( ? ) sur Terre des Trisolariens dans quatre siècles et demi. A condition que les Terriens n’aient pas trouvé d’ici là une parade pour contrer cette invasion extraterrestre.

Le lecteur pourra être également gêné par les allers-retours que le narrateur lui impose, en s’intéressant de façon alternée à Ye Wentje, son époux, leur fille – mais aussi et surtout à Wang Miao, qui cherche à percer la nature de l’infiniment petit – et là, on aborde la cosmogonie la plus audacieuse....

Bref, il s’agit là d’un thriller de SF exigeant et haut de gamme, qui flirte à la fois avec le polar, le récit historique et l’essai scientifique.

Né en 1963, Liu Cixin semble être devenu l’étoile montante de la SF chinoise.

Il a remporté à neuf reprises le Galaxy Award ( le Hugo chinois ) et... le Prix Hugo en 2015.

Lu dans son unique version, un superbe grand format à la couverture noire dotée d’une illustration vert sombre très cinématographique.

Papier et typographie impeccables.

CG

Lundi 19 novembre 2018

L'été assassin, Liz Rigbey, Belfond

Lucy Shaeffer travaille dans un cabinet de New York.

D’origine russe, elle a quitté la Californie et son mari Scott après la mort ( subite du nourrisson ) de leur bébé Stevie . Elle a aussi et surtout quitté sa famille : sa sœur Jane, ses tantes, son père et sa mère – devenue folle elle aussi peu après la noyade de son troisième enfant, le petit Nicky.

Mais à l’annonce de la mort ( suspecte ) de son père, noyé dans l’océan au même endroit que Nicky ( il avait alors quatre ans ), elle se voit contrainte de revenir dans la maison familiale. Elle va y subir, comme beaucoup d’autres proches et amis de la famille, l’interrogatoire d’une jeune policière et de son vieux collègue, Rougemont, qui a participé à l’enquête à la mort du petit Nicky.

Lucy a d’étranges souvenirs ; elle a déjç été traumatisée par l’étrange légende familiale de sa famille qui a dû quitter la Russie au début du XXIe siècle : un long et terrifiant périple au cours duquel sa grand-mère a perdu son bébé dans un train…

Bref, beaucoup d’enfants décédés ( y compris parmi les amis de la famille Shaeffer ), dans des conditions parfois bizarres et/ou suspectes.

A contrecœur, Lucy va donc retrouver sa famille et ses anciens voisins, qu’elle a bien connus quand elle était petite. Et mener un peu malgré elle sa propre enquête sur la mort de son père et, à l’occasion, sur celle d’autres bébés – dont le sien !

Je suis tombé sur ce vieux thriller ( il date de 2004 ), une « lecture de vacances » improvisée.

Un long récit ( 500 pages ) à la première personne, relaté par une femme qui se croit coupable de tout et a parfois du mal à savoir si ses souvenirs sont authentiques ou inventés – c’est là le ressort principal et psychologiquement pertinent - du récit.

Une histoire pleine d’apartés, de souvenirs d’enfance, de descriptions et de rebondissements.

Car les circonstances de la mort du père vont l’entraîner très loin dans le passé.

Et la présence d’un inconnu qui s’introduit clandestinement dans la maison du défunt va peu à peu la mener à suivre d’autres pistes… il faut attendre la fin de la première moitié du récit pour obtenir un renseignement capital… et lire les cinquante dernières pages pour comprendre que tous ces événements étaient bel et bien liés.

C’est un roman sans aucun doute facile et agréable à lire, un récit familial édifiant – et terrifiant en définitive.

Liz Rigbey sait tenir son lecteur en haleine, même si elle a parfois tendance à ralentir l’action en insérant des descriptions ( parfois sans lien avec l’action ) et des souvenirs entre les dialogues. Certains chapitres pourraient sans doute en faire l’économie, mais c’est la liberté de l’auteur ! Au final, un thriller bien ficelé, aux personnages multiples – mais là, prudence : la plupart d’entre eux ont de près ou de loin un rôle dans le cœur de chacune des énigmes.

Et la fin ( à la manière d’Agatha Christie ) justifie les attentes ( et parfois les impatiences ou l’agacement ) du lecteur.

CG

Lundi 12 novembre 2018

Le grand jour, Grace Dane Mazur, Autrement

Demain, Adam Cohen va épouser Eliza Barlow.

Et ce soir, les Cohen ont convié les Barlow à dîner dans leur jolie propriété entourée d’un jardin anglais où règne un harmonieux désordre.

Mais voilà : les Cohen sont une famille d’intellectuels et de chercheurs.

La vieille Léah Cohen, nonagénaire, a été autrefois une fille qui a tourné les cœurs.

Son fils, le père d’Adam ( Pindar, la soixantaine ), est un spécialiste de… la gastronomie babylonienne !

Son épouse Célia s’interroge longuement sur la façon de placer les invités et sur la nature des mets à servir. Quant à leurs enfants, ce sont tous des originaux un peu déjantés, avec une Sara solitaire et mystique qui affectionne la station prolongée sur les toits et une Naomi ( trop ) discrète, anorexique et voyageuse, spécialiste des scorpions, une femme-enfant que les parents n’osent guère interroger et vont avoir bien du mal à la faire participer au repas.

Quant aux Barlow, ils sont spécialisés dans les affaires, l’immobilier, le droit, la finance… et le golf. Leur ancêtre, Nathan Morrill, est un libidineux un peu embarrassant.

Leur arrivée ( avec une demi-heure d’avance ) sème la panique et la perplexité à la fois chez les Cohen mais aussi chez leurs fidèles domestiques.

Le sujet de cet ouvrage ?

Eh bien chacun de ces ( nombreux ) personnages, dont le passé et les passions sont disséqués par l’auteur, va étudier à la loupe ( et juger ) chacun des autres participants à cette « répétition générale » du mariage.

Si vous êtes amateurs de thrillers passionnants… passez votre chemin !

Ce récit, où ( selon certains critiques ) plane l’ombre de Virginia Woolf, ne comporte bien sûr aucune action, aucun suspens. C’est la description minutieuse et psychologique de personnages hauts en couleur, dont le monologue indirect libre livre des souvenirs, des tics et des jugements sur des étrangers dont le comportement leur paraît évidemment bizarre – chacun voit midi à sa porte, comme on dit.

Salué comme un chef d’œuvre par certains libraires ( et par une amie qui me l’a vivement conseillé ), ce livre peut séduire un certain lectorat… et en irriter vivement un autre.

Pour ma part, j’ai certaines réserves : si les personnages sont originaux et toujours attachants, ils sont très ( trop ? ) nombreux ( ancêtres, parents, enfants, petits-enfants, serviteurs, chien ) – faire des fiches devient indispensable, même si l’ouvrage est court : 250 pages.

L’écriture est certes littéraire ( et parfois, ça se sent… l’auteur nous suggère : voyez comme j’écris bien ! ), mais les procédés redondants : les entractes descriptifs, avec la nappe posée sur la grande table dans le jardin comme leitmotiv, sont rédigés au présent ; et le reste du récit au passé.

Enfin, on passe d’un personnage à l’autre sans lien, un peu au petit bonheur la chance, selon l’humeur - en évoquant ( ou pas ) son passé, ses passions, ses phobies, ses envies, le tout assaisonné d’une sauce à la fois horticole ( superbes descriptions de plantes rares, d’odeurs, de couleurs … ) et gastronomique : amateurs de plats exotiques et rares, prenez des notes !

Bref, un récit très… décalé qui peut autant séduire qu’ennuyer.

Lu dans son unique version, un joli format dont la photo d’un joli vert vif pourrait illustrer la Garden Party de Katherine Mansfield.

CG

Lundi 05 novembre 2018

L'âge des low tech, Philippe Bihouix, Essai (Anthropocène, SEUIL)

Ce titre obscur cache un bilan nécessaire et édifiant : notre société actuelle court à sa perte. Mais des solutions existent, qu’il serait souhaitable de mettre en œuvre dès aujourd’hui, conformément au sous-titre : vers une civilisation techniquement soutenable.

Ingénieur spécialiste des métaux, Bihouix commence par nous livrer un historique édifiant : puiser dans les ressources énergétiques ( et surtout fossiles ) de notre globe ne date pas d’hier. Nul doute que certaines extinctions animales, à la Préhistoire, sont dues à l’œuvre de l’Homme, même si notre Terre était fort peu peuplée. Plus tard, on a détruit des forêts pour construire des vaisseaux. Un navire de guerre nécessitait… deux mille chênes centenaires !!!

Quant aux métaux, certaines mines ont été souvent vidées de leur contenu il y a deux mille ans… pour des raisons de conflit, le plus souvent.

Très vite, Bihouix nous montre ( et nous démontre ) que notre société actuelle ne vit et ne survit qu’avec le ( et grâce au ) PETROLE.

Du stylo à bille aux revêtements routiers en passant par l’agriculture ( oui ! ) nos ordinateurs et nos smartphones, le pétrole en est l’un des composants essentiels. Quant aux métaux et aux terres rares… si leur extinction n’est pas encore proche pour certains d’entre eux, le coût de leur exploitation sera bientôt prohibitif. Ce qui revient à peu près au même.

L’explication est simple : quand il fait dépenser plus d’énergie que la quantité qu’on va récolter, il n’est plus question d’en chercher, et pour cause !

A la fin du XIXe siècle, exploiter un puits de pétrole rapportait beaucoup et ne coûtait pas cher. Du pétrole ? Oh, il y en a encore beaucoup, mélangé aux sables bitumineux et sous les mers… mais on va devoir bientôt dépenser plus de pétrole pour en trouver que celui qu’on récoltera… c’est donc inutile !

Tout le monde a entendu parler de la fameuse « courbe en cloche » du « pik oil » - c'est-à-dire le moment où la production mondiale de pétrole plafonnera avant de commencer à déclinerJ’entends votre question : « c’est pour quand ? »

Euh… mauvaise pioche : le pik oil  c’était en 2006 !

Donc on commence à descendre. Et viendra un moment ( entre 2030 et 2040 ) où il faudra vivre… sans pétrole.

Là, les problèmes vont devenir aigus. Très vite.

Bihouix prévoit ( il n’y a là nulle prédiction… les statistiques sont hélas formelles ) un retour à la terre cultivable et à une existence liée… à l’essentiel : le fameux âge « low tech » du sous-titre.

Bihouix ne s’en émeut pas.

Il nous dit simplement : il faut s’y préparer. Tout de suite. Ne serait-ce que pour garder les réserves de pétrole et de métaux pour des biens essentiels – et pas pour les smartphones ou les voitures, qu’on juge indispensable de changer tous les deux ans ou tous les six mois !

Ce n’est pas un retour à l’âge de pierre mais la nécessité de vivre de peu ( de 20 à 25% de ce que nous consommons aujourd’hui ), en rationnant l’eau potable, les déplacements…

Et ça, c’est le prix de la survie de l’humanité, surtout si elle frôle les dix milliards d’habitants ( d’ailleurs, il serait temps de songer à limiter les naissances… ).

Bihouix passe en revue à peu près tous les thèmes, de la naissance à la mort en passant par le travail, les terres cultivables, les énergies de l’avenir…

Les éoliennes ?

Les panneaux solaires ?

Oubliez ! Il faut les entretenir et les réparer tous les trente ans.

Les centrales nucléaires ? Gros problème…

Même leur démantèlement, Bihouix n’y croit pas : cela coûterait beaucoup trop cher, il va donc falloir se résoudre à… les entretenir ( pour faire simple : gérer leur refroidissement ! ) pendant leur longue agonie de quelques milliers d’années.

Bref, j’en passe – mais Bihouix, lui, n’oublie rien ! Il passe tout en revue, allant jusqu’à nous expliquer que l’incinération, non, ça n’est pas écologique. Et faire durer la vie d’un vieillard sous forme de légume, c’est coûteux et déraisonnable. Il faut un simple linceul et que le corps revienne à la terre. Vous souriez ? Vous protestez ?

Pas moi. Tout ce que Bihouix passe en revue m’est déjà passé par la tête ; et les solutions que je préconisais sont les mêmes que les siennes.

Autant vous prévenir avant de lire cet ouvrage.

Bihouix nous démontre aussi et surtout que la civilisation actuelle est celle d’un effrayant gâchis : de papier, de déplacements, de production de biens inutiles, qu’il est plus coûteux de remplacer que d’entretenir – vive le vélo, la lenteur – et la convivialité retrouvée  !

Oui : il nous explique qu’il y a moyen de vivre autrement – en étant au moins aussi heureux qu’avant, et surtout en partageant davantage et en communiquant - mieux qu’avec des SMS, c'est-à-dire… en fréquentant ses voisins !

Si Bihouix effectue un bilan complet et édifiant, d’abord de nos erreurs et enfin des conditions indispensables de notre survie ( et c’est… pour demain ! ), il avoue ne pas avoir le pouvoir de légiférer. Notre économie de marché risque hélas de fonctionner jusqu’au bout – c'est-à-dire de frôler la catastrophe. Plus tôt nous nous préparerons à cet âge des low tech, et plus douce ( enfin… moins dure ) sera la transition.

Si vous jugez que cet ouvrage va vous démoraliser… alors évitez de le lire.

Mais c’est ce qu’on appelle la politique de l’autruche : quand des faits paraissent évidents mais trop difficiles à supporter, on préfère fermer les yeux ou retarder le moment de les affronter.

C’est exactement ce que nous faisons.

Avec la bénédiction de notre économie de marché et de leurs actionnaires, uniquement soucieux de s’en mettre plein les poches avant de sauver les meubles… s’il en reste.

CG

Lundi 29 octobre 2018

Journal d'un lecteur, Alberto Manguel, Babel (Actes Sud)

En 2002, Alberto Manguel a décidé de tenir un « journal de lecteur » en relisant un livre chaque mois. Il nous livre alors ses impressions – non seulement celles de sa lecture, mais d’autres, parfois en vrac, concernant l’actualité ( notamment la guerre en Irak décidée par George Bush ), ses souvenirs, ses amis écrivains, sa bibliothèque, sa chatte, ses déplacements professionnels en Europe et ailleurs, ses rapports avec les journalistes et les éditeurs, l’achat récent d’une vieille maison en pierre, près de Poitiers, le jardin situé sur un ancien cimetière et dans lequel poussent des légumes et des fleurs ( dont s’occupe surtout son compagnon Craig, auquel l’ouvrage est dédié ) …

Quels sont les livres qu’Alberto Manguel a choisi de relire ?

Ceux qu’il a aimés, bien sûr, et qui, même s’il ne l’avoue pas, seraient sans doute ceux qu’il emporterait sur une île déserte.

Il sera donc essentiellement question de :

* en juin : L’invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares, un classique de la SF – ou du fantastique, selon l’angle de lecture ! - d’un compatriote argentin.

* en juillet : L’île du docteur Moreau, de H.G. Wells/

* en août : Kim de Rudyard Kipling

* en septembre : Mémoires d’outre tombe de Chateaubriand.

* octobre : Le signe des quatre ( une enquête de Sherlock Holmes ) d’Arthur Conan Doyle.

* novembre : Les affinités électives de Goethe.

* décembre : Le vent dans les saules de Kenneth Grahame.

* janvier : Don Quichotte de Cervantes

* février : Le désert des Tartares de Dino Buzzati.

* mars : Notes de chevet d’Hervé Guibert.

* avril : Faire surface de Margaret Atwood.

* mai : Mémoires posthumes de Bras Cubas de Machado de Assis.

Avouons-le d’emblée : la passion d’Alberto Manguel pour les livres et la lecture, ses confidences, ses apartés et ses capacités d’analyse font de lui à mes yeux un auteur exceptionnel. Mon enthousiasme sera donc entaché de subjectivité !

Cet ouvrage, passionnant à tous les égards, est toutefois inclassable. Il tient surtout du journal de bord. Chaque ouvrage est le prétexte à de multiples réflexions, de tous ordres, mais qui, témoignent d’un intérêt vif et approfondi pour l’œuvre – et pas seulement les douze ouvrages choisis, car les références à d’autres œuvres sont nombreuses, diverses et pertinentes..

Faut-il l’avouer ? J’ai été surpris de constater que j’avais lu une bonne partie ( 9 sur 12 ! ) des récits choisis par cet essayiste hors pair. Seuls manquent à mon palmarès Le vent dans les saules, Notes de chevet et ces Mémoires posthumes… j’ignorais jusqu’ici, à ma grande honte, le nom de Kenneth Grahame ! Et je n’ai encore rien lu du Brésilien Machado de Assis.

Manguel est un grand voyageur : argentin, il a la nationalité canadienne, a vécu longtemps en Israël et est désormais, en France, propriétaire d’une vieille maison de village.

Si vous n’avez pas lu son Histoire de la lecture ( Actes Sud, 1998 ), précipitez-vous dessus.

Ce nouvel essai, plus libre et plus personnel, m’a fait prendre conscience que je partageais avec Alberto Manguel un grand nombre de choix, de passions et de convictions : c’est un lecteur compulsif, qui relit souvent, annote ses ouvrages, les classe dans une bibliothèque qu’il aime visiter. Il émet des jugements sur les oeuvres et sur l’actualité qui pourraient être les miens – même si je suis loin d’avoir les qualités de ses réflexions universitaires !

A cent reprises, ici ou là, j’ai surligné ou annoté ses phrases, ses jugements.

En voici un choix hélas limité…

La lecture est une tâche confortable, solitaire, lente et sensuelle ; l’écriture aussi possédait jadis certaines de ces qualités ( p 13 )

L’ignorance du lecteur anglophone ne cesse jamais de m’étonner. ( p. 24 )

Svedenborg a dit que les réponses à nos questions sont toutes étalées devant nous mais que nous ne les reconnaissons pas en tant que telles parce que nous avons d’autres réponses en tête. ( p. 27 )

Je découvris avec dépit combien la gloire est éphémère ( disait Simone de Beauvoir ) p. 30

L’influence de l’avenir sur le passé ( à propos du roman L’invention de Morel p. 31 )

Citant le journal de Léon Bloy ( p. 40 ) : « J’ai toujours dit que j’écris pour les lecteurs, mais le fait que je continue à écrire à cette époque où les lecteurs ont disparu ( les lecteurs inconditionnels, authentiques ) prouve irréfutablement que j’écris pour moi-même. »

Nous lisons ce que nous avons envie de lire, pas ce que l’auteur a écrit. ( p. 61 )

Dans les périodes de ténèbres, nous revenons aux livres : afin de trouver des mots pour ce que nous savons déjà. ( p. 78 )

Doris Lessing, à propos du 11 septembre : « Les Américains ont eu l’impression d’avoir perdu le paradis. Ils ne se sont jamais demandé, d’abord, pourquoi ils croyaient avoir le droit de s’y trouver ». ( p. 82 )

Il semblerait que nous ayons autant besoin pour survivre de langage que de nourriture. ( p. 120 )

Je dois arrêter de travailler à ce journal afin d’écrire un texte gagne-pain pour une certaine publication illisible. ( p.165 )

Citant Flaubert : « Il faut que les endroits faibles d’un livre soient mieux écrits que les autres. » ( p. 173 )

Ecrire consiste à voir clairement quelque chose qui était là depuis le commencement. (p. 201)

Citant Marguerite Yourcenar : « Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été des livres. » ( p. 209 )

Pour Machado de Assis ( de même que pour Diderot et Borges ), la page de titre d’un livre devrait comporter les deux noms de l’auteur et du lecteur, puisque tous deux en partagent la paternité. ( p. 230 )

«  Son intelligence était si active qu’elle ne lui permettait pas de lire : chaque phrase lui suggérait une foule d’idées et d’images qui le détournaient vers ses propres univers mentaux et lui faisaient perdre le fil de la pensée » ( Enrique Larreta évoquant Bioy Casares )p. 235.

Vous voulez en savoir davantage ?

Lisez Journal d’un lecteur !

Lu dans sa version de poche, un joli petit ouvrage modeste ( 7,50 euros, 250 pages ), facile à transporter… et dont mon exemplaire a été truffé de notations et de repères au crayon. Une promenade inoubliable en compagnie d’un grand amoureux de toutes les littératures.

CG

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