Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Lundi 09 juillet 2018

Le procès de la mondialisation, sous la direction d’Edward Goldsmith et Jerry Mander, Essai ( Fayard )

Une vingtaine de spécialistes mondialement reconnus passent au peigne fin les conséquences de la mondialisation en marche : conséquences économiques, écologiques, sociales, morales, financières – chacun dans son domaine. Avec, on s’y attendait, des constats consternants – un vrai cri d’alerte témoignant que nous sommes embarqués sur un bolide qui n’a ni marche arrière, ni frein, ni conducteur.

A titre d’exemple, savez-vous que le petit pot de yaourt aux fraises européen incorpore 9 115 kilomètres de transport de la vache laitière à l’étal, en passant par l’usine et l’emballage ?

Que les denrées, au lieu de nourrir ceux qui les produisent, sont souvent expédiées à des milliers de kilomètres pour être consommées par des populations suralimentées ?

Il leur semble d’autre part inconcevable que le modèle économique occidental puisse être appliqué dans le monde entier, que la croissance exponentielle, la production pour l’exportation aux dépens de la satisfaction des besoins locaux et la consommation débridée se maintiennent longtemps. Quant aux Etats-Unis, s’ils viennent financièrement en aide aux « pays du sud », pour la plupart des dictatures militaires (…) les deux tiers de ces aides prennent la forme d’une assistance en matière de sécurité et des transferts d’armes ( !)

Quant aux entreprises multinationales, aucun gouvernement, même au Nord, n’exerce plus de contrôle sur elles. (… ) Il ne s’agit plus de commerce véritable, mais d’un aspect d’une planification privée centrée à l’échelle de la planète.(…) Ces nouvelles puissances coloniales ne répondent de leurs actes que devant leurs actionnaires et ne rendent de compte qu’à eux. ( Jerry Mander )

David C. Corton, lui, estime que

  • notre principale préoccupation devrait être maintenant de nous assurer que les ressources disponibles de la planète sont exploitées de manière à répondre aux besoins essentiels de tous, à protéger la biodiversité et à garantir aux générations futures la disponibilité de flux de ressources compatibles. Notre système économiqe aura échoué sur les trois points.(…)

  • Cinq firmes accaparent plus de 40%du marché mondial du pétrole, des ordinateurs personnels (…) et des médias.(…)

  • Ceux qui prennent les décisions financières portant chaque jour sur plus de 1000 milliards de dollars sont aveugles à leurs conséquences écologiques, sociales… et même économiques !

Jerry Mander note de son côté que l’ordinateur transforme les voies de la cognition chez l’enfant et il nous rappelle que Mac Luhan affirmait que nous devenons pareils aux technologies que nous utilisons. Un constat à méditer…

Tony Clarke, lui, a calculé que :

  • les transnationales dépensent en publicité plus de la moitié de ce que l’ensemble de la planète débourse pour l’éducation publique.

  • plus de 150 000 transactions internationales sont effectuées en une seule journée.

Il constate que les pays pauvres du Sud, naguère autosuffisants sur le plan alimentaire, pour assurer le service de leur dette, sont contraints d’abandonner de précieuses terres agricoles aux ETN de l’agroalimentaire et de se convertir aux cultures de rapport tout en important de quoi nourrir leurs populations, si bien que, sauf à verser des royalties aux transnationales qui possèdent des semences brevetées, il est maintenant interdit aux paysans du monde entier de produire leurs propres provisions de semences

Savez-vous que le téléspectateur américain moyen ingurgite 22 000 spots publicitaires par an. Les grosses entreprises impriment 22 000 fois dans son cerveau des images suggérant que le bonheur suprême consiste à acheter des biens de consommation.

Les auteurs attaquent ainsi de front Monsanto, Vivendi… et bien d’autres, preuves et chiffres à l’appui.

Sont-ils partiaux, engagés ? Peut-être.

Mais lucides au point de lancer une alerte, que relaient bien d’autres acteurs sur la planète.

Avec quels effets ?

Ils sont hélas dérisoires. Parce que j’ai gardé le meilleur pour la fin…

Cet essai, publié par Fayard ( qui n’est pas financé par La France insoumise ! ), est rédigé par des auteurs américains dont plusieurs prix Nobel, il a été publié en… 2001.

Dix-sept ans après ( et six ans avant la crise annoncée des subprimes ), la situation s’est-elle réellement améliorée ?

Aux lecteurs de juger.

Lundi 02 juillet 2018

Moi, Mona Lisa ( Les confidences de La Joconde ), François Diwo, Les Editions de L’Opportun

Cinq cents ans après sa création, La Joconde prend la parole.

Elle nous raconte son histoire depuis le départ ( la fuite ? ) de Léonard de Vinci qui accepte l’invitation de François Ier, quitte l’Italie et se rend au manoir de Cloux - devenu Le Clos Lucé, à Amboise - avec ses trois tableaux préférés, jusqu’aux mesures contemporaines de sa protection, au Louvre, en ce début de XXIème siècle.

Chronologiquement ( ou presque ), l’auteur relate par le menu les heurs et malheurs du tableau : ce petit format ( 0,77 x 0,53 ! ) en bois de peuplier ( donc fragile… comme si Léonard ne lui accordait pas au départ la valeur qu’il prendrait par la suite ) que Léonard ébaucha sans doute en 1503 et qu’il peaufina pendant quinze ans avant de le céder à la France, en remerciement de l’accueil que ce pays lui réservait.

L’auteur évoque celles et ceux qui ont côtoyé le tableau, qui l’ont dérobé ( sans doute le passage - central - le plus intéressant et le plus documenté ) ou l’ont fait voyager, toujours de façon exceptionnelle. C’est l’occasion d’un bref hommage à Jackie Kennedy qui insista pour que La Joconde franchisse l’Atlantique en 1962 à bord… du paquebot France.

Il nous livre des détails sur Léonard, ses liens avec ses élèves préférés, son homosexualité ; il doute ( à juste titre ! ) de l’hypothèse selon laquelle le modèle de Mona Lisa aurait été Salaï ( son élève et amant, qui posa pour le tableau de Saint Jean-Baptiste ) ; il s’attache à nous raconter la vie de son très probable modèle : Lisa Gherardini, épouse de Francesco del Giocondo. un marchand de drap florentin. mais aussi celle de toute sa famille.

Enfin, il s’intéresse à l’énigme de son sourire et à la célébrité mondiale de l‘œuvre.

On apprend ainsi que les cils et sourcils de Monna Lisa ( orthographe italienne ) ont été volontairement effacés vers 1598… parce que c’était la mode.

Que sa bouche sourit davantage du côté gauche que du côté droit.

Que le voile très léger dont elle était parée a été gommé par le temps.

Qu’elle a subi des examens radiographiques qui témoignent de modifications importantes.

Que si la plupart des écrivains l’admirent ( George Sand, Théophile Gautier ), d’autres, comme Albert Cohen, la traite de « bonne femme » et jugent qu’elle a « une tête de femme de chambre ».

Mona Lisa s’interroge aussi sur sa valeur – et la possibilité, pas si ridicule, qu’elle soit un jour vendue pour effacer la dette de la France, à l’image du Portugal qui, en 2004, a vendu 85 œuvres de Miro pour récupérer 36 millions d’euros !

J’ai lu ce récit pour deux raisons : la première, c’est qu’il m’a été prêté par ma filleule, qui l’avait dévoré. La seconde, parce que j’ai moi-même évoqué Léonard de Vinci et La Joconde dans plusieurs de mes ouvrages.

Hélas, si j’ai consacré une quarantaine de pages* au voyage de Léonard, en 1516, de Rome à Amboise, François Diwo l’évoque en quelques lignes. Il nous suggère à ce sujet qu’ « à chaque étapeil me déballait avec délicatesse et me plaçait sur son chevalet pour le regarder. Il n’était pas rare qu’il ajoute un détail à mon portrait, au paysage, une broderie à mon vêtement ». Euh… quand on imagine les conditions acrobatiques de cette « folle expédition à dos de mulet à travers les Alpes », je doute que Léonard ait pu beaucoup peindre durant ce périlleux trajet !

J’espérais aussi avoir des détails sur les périodes pendant lesquelles l’artiste a travaillé sur son œuvre ; mais François Diwo, bien que très documenté, ne livre rien à ce sujet. Simplement parce qu’on en ignore à peu près tout !

Le fils de feu l’écrivain Jean Diwo, journaliste, livre ici un récit original et facile à lire. Il n’a aucune prétention littéraire, c’est le ton de la conversation. Le vol et la disparition de l’œuvre ( entre 1911 et 1914 ) constituent le morceau favori de l’ouvrage, avec pour figurants parfois inattendus Roland Dorgelès, Guillaume Apollinaire et Pablo Picasso qui, le sait-on, fut soupçonné et condamné à sept mois de prison !

En revanche ce qui concerne les considérations ésotériques liées au portrait me semblent… fumeuses et quelque peu superflues. Mais les amateurs de Dan Brown apprécieront.

En bref, c’est là un ouvrage instructif, bien documenté, parfois un peu fourre-tout.

Lu dans son joli moyen format ( avec Mona Lisa en couverture, of course ! ), couverture et papier très souples, 200 pages à lire en deux heures.

Lundi 18 juin 2018

L'abbesse de Castro, Stendhal, 3 CD Frémeaux & Associés ( 2006 ), Intégrale du roman lu par Jean Piat

Opéré de la cataracte, handicapé par les gouttes de Mydriaticum ( qui dilatent la pupille et rendent la lecture quasi impossible ), je me suis orienté vers l’audition de romans enregistrés. N’est-ce pas la façon de lire des non-voyants ?

Et puis écouter une histoire, lue par un professionnel, c’est une manière ( très classique en réalité ) d’aborder un récit. On oublie en effet que la littérature est née de l’oral : les 27 000 vers de L’Iliade et L’Odyssée, il y a deux millénaires et demi, étaient racontés ( et même chantés ! ) par des aèdes pour des auditeurs souvent non lettrés.

Faut-il résumer le propos de L’Abbesse de Castro ?

Dans une brève introduction, Stendhal nous affirme tenir cette vieille histoire ( tragique ) de deux manuscrits florentins de la fin du XVIe siècle : « les malheurs de la famille Campireali, presque une légende », nous dit-il.

Les faits, qui remonteraient à l’an 1554, relatent les amours contrariées de la jeune Hélène de Campireali. Sa beauté séduit tous les habitants de la petite ville d’Albano, surtout le jeune Jules Branciforte qui, hélas, est pauvre et mal vêtu. Aussi, le père d’Hélène est fort irrité de voir ce manant rôder près de sa riche demeure qui ( au premier étage, c’est important ) abrite la jeune fille. Il insulte le jeune homme en se moquant de ses méchants habits et il lui interdit de passer sous la fenêtre de sa fille.

Piqué au vif, Jules insiste. Il se risque même à offrir une nuit, à l’aide d’une perche, un bouquet ( puis des billets doux ) à celle qu’il aime.

Touchée, celle-ci répond à la passion du jeune homme.

Les deux tourtereaux finissent par se rencontrer – ils s’aiment !

Hélas, pour gagner Hélène, Jules doit devenir riche ou/et célèbre.

L’occasion lui en est offerte, quand il découvre ( et révèle à sa bien-aimée ) qu’il est brigand et fils de brigand. Au cours d’un combat, il tue par mégarde le frère d’Hélène qui, elle, est envoyée - et enfermée - au fameux couvent de Castro.

L’aime-t-elle encore ? Il fait tout pour la rencontrer... et se décide à l’enlever.

Ce n’est là que le premier quart de cette histoire qui finit mal.

Ce court roman ( trois heures de lecture, mais 128 pages ! ), publié en 1837 sera inclus en 1855 ( 12 ans après la mort de l’auteur ) dans ses fameuses Chroniques italiennes : il s’inspire, comme on le voit, à la fois des amours florentines de Dante, de l’histoire de Roméo et Juliette et du Cid ( la pièce de Guillen de Castro autant que celle de Corneille ).

Le lecture ( historique : 1956 ! ) à haute voix de Jean Piat est vive, littéraire et fluide.

Nul doute que ce comédien, à l’époque où il s’apprêtait à interpréter le Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, était l’interprète idéal de ce texte classique. La diction et l’élégance de Jean Piat s’accordent parfaitement à ce texte que Stendhal a sans doute rédigé en essayant d’imiter la truculence et l’historicité d’un « récit florentin de la Renaissance ».

Mais attention : malgré sa brièveté et sa narration linéaire, L’Abbesse de Castro reste un récit dont le style et le vocabulaire peuvent rebuter un lecteur contemporain... a fortiori s’il est jeune ! La rapidité de la lecture orale de Jean Piat peut donc, je le crains, être un handicap pour qui n’est pas familier de la langue du XIXème siècle.

Pour ma part, j’ai pris un grand plaisir à écouter cette histoire. Il se peut même que cette lecture à haute voix m’ait éclairé sur certains détails qui m’avaient échappé lors de ma lecture silencieuse – et qui, par ailleurs, date des années soixante !

Cette expérience rare ( j’écoute peu de livres audio ) me démontre les limites de cette technique particulière : parfois, pour mieux approfondir le texte, il est préférable de l’avoir sous les yeux plutôt que de l’entendre. Ainsi, on peut revenir en arrière, réfléchir avant de poursuivre.

Qu’importe : il existe un plaisir très particulier à écouter une histoire plutôt que la lire.

Mais L’Abbesse de Castro n’est pas un conte. Ni une pièce de théâtre.

Nul doute que sa fonction première est... la publication, et la lecture silencieuse et solitaire !

Lundi 11 juin 2018

4 3 2 1, Paul Auster , Actes Sud

Chef d’œuvre ? Sans doute !

Disons que le dernier roman de Paul Auster est unique, palpitant et inoubliable.

Faut-il résumer en le sujet ? Depuis sa sortie fracassante, j’ai l’impression que tous les lecteurs en connaissent le projet : le quadruple destin d’Archie Ferguson, petit fils d’un migrant juif ( Isaac Reznikoff ), arrivé à New York le 1er janvier 1900 et devenu Ichabod Ferguson pour avoir affirmé en yiddisch au service de l’immigration qu’il avait oublié son nom ( Ikh hob fargessen ! ).

Après avoir décliné la descendance pittoresque de ce prestigieux ancêtre, Paul Auster nous relate longuement l’enfance et la jeunesse de quatre Archie Ferguson. L’un d’entre d’eux auront la vie courte, il mourra à treize ans, foudroyé. Le destin des trois rescapés nous sera raconté au moyen de chapitres intercalés, ce qui va permettre au lecteur de suivre des directions différentes au même âge de ces trois héros, une technique parfois déroutante… puisqu’il faut attendre trois ( puis deux – l’un des Ferguson meurt aussi, à 20 ans ! ) chapitres à chaque fois pour retrouver le Ferguson abandonné deux cents pages auparavant.

Fils de Stanley Ferguson ( le cadet de trois frères, devenu marchand de meubles, ou « roi de l’électroménager » ) et de son épouse Rose ( qui dans tous les cas pratique la photographie ) ces quatre Archie sont aussi attachants les uns que les autres, même si l’un perd son père à l’âge où il en a besoin, quand un autre perd sa virginité à l’instant même où Lee Harvey Osvald tire sur le Président Kennedy. Un autre ne perd que deux doigts – mais il gagne le droit de ne pas partir faire la guerre au Vietnm. Et il gagne aussi le cœur d’Amy.

Ah… Amy ! Cette jeune fille, chère au cœur des quatre clones du livre, apparaît dans chacun des récits, mais avec des relations et un rôle à chaque fois différents. Il en est de même pour le père, Stanley, qui dans l’un des récits va divorcer, se fâcher avec son fils ( à moins que ce ne soit l’inverse ) et mourir.

Mais plutôt que relater la vie de ces quatre Ferguson, mieux vaut évoquer des généralités : ce roman, faut-il le répéter, est un vrai monument. A y regarder de plus près, quand on connaît un peu la vie de Paul Auster, on devine que ces quatre portraits… c’est lui !

D’ailleurs il avoue ( page 292 : il avait l’impression d’être plusieurs personnes à la fois , la réunion de plusieurs personnalités contradictoires. Il ajoute ( page 412 ) que l’expérience qu’il ( Archie F. ) avait du monde était façonnée par ses souvenirs personnels (… ) chacun ( d’eux ) vivait dans un monde légèrement différent de celui des autres.

Ces quatre Ferguson sont donc, du propre aveu de l’auteur, des copies de lui-même, des Paul Auster qu’il n’est pas devenu, des Paul Auster qu’il aurait aimé ( ou craint de ? ) devenir.

Chacun des Ferguson possède l’une ou l’autre des passion de Paul Auster : d’abord New York, sa ville fétiche. Ensuite la littérature ( et la poésie ! ), le cinéma - mais aussi le sport notamment le base ball ( ce qui pour moi est un handicap, je n’y connais rien )

Autres difficultés ( très mineures ) de lecture : les noms de joueurs, de musiciens, de lieux, de villes, d’institutions… il va de soi que lire l’anglais et connaître New York est « un plus » évident quand on lit ce roman. 4321 est aussi ( et surtout ? ) une leçon d’histoire ( des USA ) puisque les quatre Ferguson suivent de près les événements des années soixante, surtout ceux concernant les droits civiques, le racisme, le féminisme – et la honte du héros ( et de ses amis ) qui, tous, luttent pour l’égalité et la fraternité. Même si chacun des Ferguson est différent de ses trois autres copies, leur caractère et leurs opinions sont les mêmes : ils aiment le sexe ( et même le sexe masculin, pour l’un d’entre eux ! ), Amy, la littérature, le sport, le cinéma, l’actualité, la poésie, la France – et ils haïssent la guerre, l’injustice et le racisme. S’ils sont juifs, aucun d’eux n’est un sioniste militant ; et ils restent des démocrates fervents. L’opinion personnelle de Paul Auster transpire parfois du récit quand il évoque la machine capitaliste du profit ( page 622 )

Dernière passion, et non la moindre : la France ( certains Fergusson s’y rendent ) et les poètes français ( mais aussi les cinéastes, les films, les peintres, les tableaux. ) La France, ( dit Paul Auster page 476 ) était le centre de tout ce qui n’était pas américain, avec les plus grands poètes, les plus grands romanciers, les plus grands réalisateurs, les plus grands philosophes, les plus beaux musées et la meilleure nourriture… Quel magnifique hommage !

On a bien sûr un faible pour l’Archie Ferguson écrivain, le jeune auteur d’un récit qui nous est d’ailleurs livré in extenso, celui de Hank et Frank qui sont… une paire de chaussures !

Un autre texte nous est relaté, une sorte de mise en abyme de 4321 : L’histoire de Lazlo Flute, un personnage auquel, à un carrefour, trois choix sont proposés

Dans mon éditorial de mars-avril, j’évoquais le fait que la presse saluait ( à tort ) la démarche UNIQUE ET ORIGINALE de ce roman : quatre destins différents pour un même personnage.

En effet, trois ans avant sa parution, j’avais moi-même publié les quatre destins d’Emma Dufay dans Avec un peu d’amour et beaucoup de chocolat ( L’Ecolo, L’Attentat, AminataetL’Ecrivaine ).

Il est évident que Paul Auster ne m’a pas attendu ( ni lu ) pour entreprendre un récit basé sur le même principe. Toutefois, de nombreux indices me font penser que nous avons tous deux ( toutes proportions gardées ! ) un même état d’esprit. Bizarrement, nous avons été, dans l’enfance, marqués par la lecture d’un texte dont j’ai souvent parlé – et qui, je crois, a beaucoup influencé ma vie, ma morale et mon écriture : Le petit Pioui, chien de cirque ( de Dorothy Kunhardt, une auteure américaine ). Eh bien Paul Auster a lu ce récit destiné aux enfants de 6 ans – dans sa version originale, il le cite : Pee Wee, zirkusdog ! Or, la caractéristique révolutionnaire de ce texte écrit en 1936… c’est l’absence de ponctuation – or, c’est exactement la façon dont Paul Auster écrit 4321 ( c’est aussi la façon dont j’ai moi-même rédigé et publié, en 1989, Auteur Auteur Imposteur, chez Denoël ! )

Autre point commun, certes mineur mais qui m’a frappé : l’un des quatre Ferguson va tomber amoureux d’Amy… parce que cette dernière donne un dollar à un SDF ( pour qu’il puisse boire un café, la scène se passe dans un snack ), un geste gratuit qui va toucher définitivement le cœur du héros. Et son geste me fait évidemment penser à la scène initiatique de ma Fille de 3ème B, quand mon héros, Pierre, assis sur son banc, tombe amoureux de Jeanne au moment où celle-ci, dix mètres devant lui, veut donner une pièce à un SDF. Faute d’argent, elle finit par s’asseoir et partager avec lui tout ce qu’elle possède : une boîte de biscuits !

Euh… quelques raisons de plus pour que le récit de Paul Auster me touche !

Oui, attention : 4321 est relaté avec une écriture très particulière, des phrases à rallonge, pleine de « et » - il faut parfois tourner la page pour avoir enfin un point, ouf !

Mais loin de gêner la lecture, la magie et le talent de l’auteur font qu’on est fasciné, entraîné par le flot de la pensée et des actions du narrateur. Un flot d’ailleurs très, très dense : les faits s’enchaînent sans aucune graisse, sans digression inutile.

Les dialogues, quant à eux, ne nécessitent aucun trait pour en avertir le lecteurs, Auster se contente d’aller à la ligne, et basta, que le lecteur se débrouille ( il s’en tire en effet sans aucun mal ).

Deux conseils :

  • ne lâchez pas le livre avant les 25 premières pages – et profitez-en pour noter les noms et prénoms de tous les personnages de la famille, avec leur caractère et leur profession.

  • réservez une semaine pour lire 150 pages chaque jour, faute de quoi vous risquez de perdre pied et de confondre les quatre Archie Ferguson ( même s’il s’agit, au fond, du même ! ). Et goûtez le plaisir de dévorer d’une traite les 1000 pages de ce récit exceptionnel.

Lu dans sa version papier unique, un gros et lourd grand format dont la couverture entière ( aucun texte sur la 4ème ! ) représente une foule bigarrée, des centaines de voyageurs - de passants… ou de passagers, bon voyage !

Lundi 04 juin 2018

LEO, Gwenaêle Barussaud, RAGEOT

1869.

Léonore ( dite Léo ), 18 ans, est ouvrière à la ( célèbre ) chocolaterie Menier, à Noisiel, dans la Marne. Sa condition est simple mais elle a des amies ( surtout Louise ), deux frères ( Jean et Jacques ) et une sœur, Suzanne, qu’elle adore.

Un jour, elle est désignée avec neuf autres camarades à se rendre trois jours à Paris, pour y être reçues, avec d’autres travailleurs ( et leur patron ! ) par l’empereur Napoléon 3 ( en bien mauvaise santé ). Ses parents lui révèlent alors qu’elle n’est en réalité... qu’une « sœur de lait » de Suzanne. Eh oui : à l’âge de trois mois, elle a été confiée par un certain M. Désilles, de Paris, à ses futurs parents adoptifs. En effet, après quelques mois, le père de la petite Léonore n’a plus envoyé ni argent, ni nouvelles... et le couple a décidé de garder l’enfant et de l’élever.

Stupéfaite d’être sans doute une « fille d’aristocrate », Léonore va profiter de ce séjour à Paris pour tenter d’approcher la famille Désilles.

Elle y parviendra, guidée par Emilien, un jeune vendeur de journaux révolutionnaire.

En réalité, elle se fait embaucher comme servante... chez le vieux couple qui vit dans le même immeuble que ce fameux M. Désilles, sa ( très jolie ) femme et leur fille, Hortense – donc... sa sœur !?

Et elle va bientôt découvrir un étrange secret de famille !

Est-ce parce que ce récit est rédigé, de façon vive et directe, au présent et à la première personne ? Je l’ignore, mais les faits sont là : le lecteur est happé par ce récit dès les premières pages. L’héroïne est attachante ; elle confie ses états d’âme avec une sincérité touchante. Sans aucun manichéisme, l’auteur parvient sans en avoir l’air à glisser mille et une informations sur la condition ouvrière, les mœurs des bourgeois, l’état de Paris ( en pleine rénovation : les travaux de Haussmann, la construction de l’opéra Garnier ) et l’exaspération du peuple de Paris à la veille de la Commune. Un coup de chapeau pour cette gageure qui consiste à faire passer une réelle et passionnante leçon d’histoire au moyen du destin d’une jeune ouvrière qui, peu à peu, va comprendre les raisons de son abandon... et de son exil.

Le lecteur doit quitter l’héroïne alors que celle-ci, très loin de Noisiel et de Paris ( mais tout près de Victor Hugo), découvre enfin le secret de ses origines. Dans un prochain volume, à paraître en août, nous retrouverons Léo – mais aussi, sans aucun doute...

  • le jeune Emilien qui a gagné du galon, et dont le rôle politique sera certainement évoqué dans les mois à venir !

  • Jules, l’ouvrier amoureux de Léonore

  • Hortense, la fille des Désilles, devenue presque une amie

  • Le chat qu’Hortense a confié à Léo – et qui figure en bonne place sur la couverture !

Lu dans son unique version, un joli moyen format, beau papier, belle typographie – et une couverture attrayante avec une vue sur les toits de Paris !

Lundi 14 mai 2018

Microfictions 2018, Régis Jauffret, Gallimard, NRF

En 45 ans, j’ai publié, en gros, 135 romans ou albums et 150 nouvelles. Soit moins de 300 sujets de fiction.

Régis Jauffret, lui, nous en livre.... 500 d’un coup !

Certes, ces sujets de récits ne sont pas aussi développés que Les Misérables ou La Recherche. Mais la plupart, comme l’indique le titre de son recueil ( en réalité, il récidive puisque ses premières Microfictions datent de 2007 ) ces 500 narrations d’une page et demie chacune sont, le plus souvent, des récits romanesques complets ! Par romanesque, j’entends par là que ce ne sont pas des nouvelles. Les actions et les personnages y abondent, et la plupart se déroulent sur plusieurs mois, plusieurs années... quand ce n’est pas une vie entière ( Champagne, Charlotte ! ) !

Le prix à payer pour relever cette gageure, c’est d’abord un style sec, enlevé, des phrases ciselées avec soin ; et une concision extrême dans la description des lieux, des circonstances, du caractère des personnages et des enjeux du récit.

Aussi, le lecteur est-il invité à ne rien rater, tout a son importance. Y compris la globalité du projet, car ceci n’est pas un recueil mais... une vision de l’humanité, à en croire la ( brève ) quatrième de couv : Toutes les vies à la fois.

Difficile de faire plus court !

Peut-être allez-vous penser : il ne peut s’agir pourtant, à chaque fois, que d’un résumé, un scénario ?

Eh bien pas du tout. Régis Jauffret s’offre le luxe de fréquents ( et édifiants ) dialogues, d’apartés et même de réflexions d’ordre général comme :

Les parents se froissent, lassent, agacent, constituent de vivants obstacles à la transmission du patrimoine, au lieu d’avoir l’élégance de mourir sans attendre à devenir superflus, in Ardet in inferno ).

Ou encore, s’agissant des enfants : Il leur faudrait une bonne heure avant de retrouver cette excitation morbide que mon épouse appelle leur état normal ( in Costume d’occasion ) .

Seul rapport d’une microfiction avec une « nouvelle » : la dernière phrase, qui souvent éclaire ce qui précède ou offre une surprise de taille.

Y a-t-il un ordre de lecture ?

Euh... oui : l’ordre alphabétique du titre, comme pour le précédent recueil du même nom !

Sinon, chaque texte est indépendant des autres. Il s’agit toujours d’un cadre et de personnages différents. Et Régis Jauffret ratisse large : fiction contemporaine ( rarement historique ) relevant souvent du réalisme pur, parfois du fantastique, fréquemment de l’horreur ( voire du gore, avec Chat Firmin... entre autres ! ), du récit sentimental ( en ce cas, méfiance, il sera caustique ! ) ou de SF – les mélanges des genres étant d’ailleurs fréquents.

Très souvent, le narrateur est féminin et s’exprime à la première personne – bref, ce sont de fausses confidences autobiographiques, parfois celles d’un enfant ( Aspirée comme une image ). Plus rarement, on a ( contrairement à ce que j’ai affirmé plus haut, c’est vrai ) la trame d’un vrai scénario de film - de SF, comme avec Cent milliards de neurones ou Croupir dignement.

Toutefois, cette diversité apparente cache une grande unité de ton. C’est signé Jauffret dès les premières lignes. Non seulement grâce au style mais surtout à cause des obsessions ou des leitmovive de l’auteur, dans lesquelles la sexualité, l’érotisme et la cruauté ( physique, mentale, etc. ) tiennent une place de choix.

Une fois sur deux, on trouvera les mots masturbation ou ( et ) fellation.

Et, de façon récurrente, un humour noir direct ( Chiens à viande en est un bel exemple... ) qui giflera le lecteur délicat. A noter aussi la prédilection de l’auteur pour certains thèmes comme la mutilation, la séparation ( ou le divorce ), le suicide, la violence, la mort et les problèmes de couple dans lesquels les enfants ( en avoir ou pas ) occupent toute leur place.

Une mention spéciale pour :

  • Consommateurs de produits culturels qui ( et c’est rare ) évoque le métier d’écrivain ( l’incipit – génial ! - est : J’ai disparu l’an dernier du dictionnaire Larousse ) comme c’est le cas également pour :

  • Ecritoire, dont la dernière phrase ( Bienvenue parmi nous, mon pauvre Régis ) est une critique grinçante que l’auteur s’adresse à lui-même, le narrateur étant un autre auteur.

  • Cruels cuisiniers japonais dont le sujet rappelle la ( réelle ) découverte récente d’un violeur en série identifié des dizaines d’années plus tard grâce à son ADN. Un autre clin d’oeil que Jauffret adresse à l’auteur de... Claustria, donc lui-même.

  • Date de péremption ( ou « les réflexions d’un notaire » ) pour ses aphorismes édifiants : Un homme n’est rien d’autre qu’un produit frais dont la date de péremption est inscrite dans la main de Dieu (... ) Tous les vivants sont des comptes à rebours (... ) Exister un jour ou n’être jamais, voilà la véritable aventure humaine ( Bon, je sais, Shakespeare à travers Hamlet l’avait déjà formulé en six syllabes plus expéditives )

Je devine ici la question... mais nous recommandez-vous ou non ce bouquin ?

Comme son opus précédent, il s’agit avant tout ( à mes yeux ) d’un défi – sans aucun doute réussi. Mais peut-être plus difficile à relever pour le lecteur que pour l’auteur.

Si je me suis précipité sur Microfictions 2018 dès sa sortie, c’est à la suite de critiques élogieuses et d’un vif intérêt général. Mon opinion, très admirative, est toutefois plus nuancée. Impossible ( ou vivement déconseillé ! ) de lire ces nouvelles Microfictions d’une traite.

Une approche homéopathique est conseillée. La lecture quotidienne d’une dizaine de récits ( 20 pages ) peut suffire à vous rassasier. Moi qui suis un lecteur boulimique, j’ai cru pouvoir ingurgiter l’ouvrage en une semaine, à raison d’une ou deux heures par jour. Avec un risque croissant d’indigestion.

Serait-ce alors une sorte de livre de chevet ?

Euh... pas tout à fait. Je dirais même que lire plusieurs microfictions avant de dormir, c’est un risque de cauchemars très élevé.

Dû, sans doute, au pessimisme de l’auteur, et à son opinion très critique de l’humanité !

CG

Mercredi 18 avril 2018

Une colonne de feu, Ken Follett, Robert Laffont

1558.

Après un an d’absence à Calais, port sous domination anglaise, le jeune Ned Willard rentre à Kingsbridge. Il espère que Margery Fizgerald ne l’a pas oublié, car il veut l’épouser. Hélas, si celle-ci l’aime toujours ( bien qu’elle soit une fervente catholique et lui un sympathisant protestant ), les parents de la jeune fille veulent la marier à Bart, vicomte de Shiring – une brute, un garçon « obtus et dénué d’humour ».

A la suite d’une transaction frauduleuse ( et de la chute récente de Calais, repris par le duc François de Guise, dit le Balafré ), la mère de Ned, Alice, se retrouve dupée et ruinée – par les Fitzgerald, comble de l’humiliation !

Dépité, et grâce à une rencontre avec sir William Cecil, l’intendant de la princesse Elisabeth Tudor, Ned se met au service de celle-ci, en espérant qu’elle deviendra reine d’Angleterre, En effet, si Elisabeth est catholique, elle semble vouloir laisser les protestants libres d’exercer leur religion. Mais voilà : une autre Marie ( Stuart ! ), la reine d’Ecosse, revendique être l’héritière légitime du trône. Et les Fitzgerald la soutiennent.

Dans le même temps, à Paris, un détrousseur de bourses, Pierre Aumade, se fait pincer par Gaston Le Pin, chef de la garde de la famille de Guise. Pierre s’y fait embaucher comme espion, avec l’objectif de piéger les protestants qui achètent et lisent clandestinement des bibles traduites en français… ce qui tombe bien puisque la jeune Sylvie Palot, dont les parents sont des imprimeurs et libraires, ne semble pas insensible à son charme.

Quant au frère de Ned, Barney Willard, qui se trouve en Espagne, il ne rêve que d’une chose : être marin ! Il le deviendra bien malgré lui, à la suite d’une dispute et d’un meurtre qui feront de lui un fuyard – hélas, il doit pour cela quitter précipitamment la belle métisse dont il est tombé amoureux...

Ces destins vous semblent différents ? Eh bien non, ils sont liés.

Vous avez aimé Les piliers de la Terre ?

Vous avez adoré Un monde sans fin ?

Alors vous dévorerez Une colonne de feu, qui reprend ( et clôt ? ) la grandiose « saga de Kingsbridge ». Et si vous n’avez pas lu les deux premiers volumes, qu’importe : vous pourrez sans problème les aborder dans le désordre. Et vous précipiter sur Une colonne de feu, un bijou !

Bon, soyons honnête : je suis un inconditionnel de Ken Follett.

Et à celles et ceux que rebuteraient un roman de 900 pages et une kyrielle de personnages, j’affirme : n’hésitez pas : ce page turner se lit sans effort, les lecteurs les moins avertis s’y laissent prendre. Ken Follett a d’ailleurs pris la précaution de livrer en préambule, pays par pays, la liste de tous les protagonistes ( authentiques ou fictifs ) de son roman ( euh… il y en a quand même 130, j’ai compté )

Comment Ken Follett s’y prend-il ?

C’est un vrai magicien : dans ce récit palpitant, aux rebondissements incessants, pas un pouce de graisse, par un détail inutile. Les actions et les rebondissements s’enchaînent et se nouent de chapitre en chapitre avec une souplesse et une évidence déconcertantes.

Certes, la situation politique des villes et pays concernés est complexe ( Angleterre, Ecosse, France, Espagne, Pays-Bas – et Genève, capitale du protestantisme ! ), au même titre que le partage des pouvoirs, les intrigues de cour, les successions des gouvernants au fil des décès, des maladies, des accidents… ou de la stérilité de la reine ( Marie Tudor ) .

Mais l’époque est passionnante, troublée par la montée en puissance du protestantisme et des condamnations dont leurs adeptes font l’objet – c’est, d’une certaine façon, le leitmotiv de ce grand récit. Et il me touche à titre personnel puisque je vis à l’endroit où, en 1580, fut signé La Paix des amoureux, par Henri de Navarre, son cousin Gaston de Foix et le duc d’Alençon, le frère du roi de France ) Il s’agit de l’acte préparatoire à l’édit de Nantes ( 1598 ) – qui, on le sait, a autorisé les protestants à pratiquer leur religion en France.

Je reste bluffé par la maîtrise de Ken Follett, par son habileté à mêler la fiction et la réalité.

Eh oui : ce roman dissimule, derrière une multitude de personnages réels et imaginaires, une vraie leçon d’histoire. « Si j’ai violé l’Histoire », aurait déclaré Alexandre Dumas, « je lui ai fait de beaux enfants ».

Non seulement Une colonne de feu est un enfant magnifique… mais c’est aussi un rejeton légitime. Car contrairement à Dumas, Ken Follett reste strictement fidèle à des faits historiques qu’il maîtrise ( et respecte ), tout en livrant au lecteur des décors, des costumes, des métiers et des coutumes dont les détails, loin de lasser, donnent du corps et de la vraisemblance à son récit : depuis les vêtements de deuil ( le blanc ! ) aux règles des tournois en passant par les armes, la navigation, l’imprimerie, les monnaies… Une colonne de feu se révèle une mine précieuse.

S’il était inscrit au programme d’histoire, les élèves deviendraient vite de fervents lecteurs !

Lu dans son unique version actuelle, un superbe grand format souple et épais qui ajoute au plaisir de la lecture. Ah : comptez tout de même une bonne semaine, à raison de trois ou quatre heures par jour ( ou par nuit ).

Une lecture inoubliable, à savourer sans modération – et qui pourtant vous procurera une véritable ivresse !

CG

Lundi 26 mars 2018

JANE EYRE, Charlotte Brontë, Marabout

Soudain, il m’est venu l’envie impérative de relire Jane Eyre.

Pourquoi ?

Peut-être parce que l’âge venant, il semble doux de se replonger dans les lectures d’enfance et d’adolescence. Ou pour mettre à l’épreuve un roman lu autrefois, afin de vérifier qu’il génère les mêmes émotions – certains textes vieillissent bien mal ( je pense au Dernier des Mohicans… et à d’autres titres que je préfère laisser sous silence ! ) quand d’autres, que j’ai soumis à la même épreuve, résistent bien au temps. J’en ai déjà évoqué plusieurs ici, du Grand Meaulnes à Madame Bovary en passant par Les Misérables ou Jean-Christophe

Plus vraisemblablement, parce qu’en rangeant mes livres, je me suis aperçu que je possédais… trois Jane Eyre !

Le premier (1), chez Marabout, un texte intégral ( non daté, c’est hélas souvent le cas chez les éditeurs belges ) de 542 pages traduit par Léon Brodovikoff et Claire Robert.

Le deuxième (2), chez Stock, relié, toilé et numéroté ( j’ai le N° 3374, il a été tiré à 5 500 exemplaires ), un livre de 520 pages, avec une traduction de Jules Castier et une préface de l’écrivain ( pas le cinéaste ) René Lalou ( 1889-1960 )

Le troisième (3), dans la jolie collection toilée et illustrée Super ( qui deviendra Super 1000 ) avec une « nouvelle adaptation » de Geneviève Mecker, un livre de 380 pages, une version courte visiblement destinée à un public de ce qu’on n’appelait pas encore les jeunes adultes.

Les volumes 2 et 3 ont été imprimés en 1957, le troisième à la fin des années cinquante sans doute, puisque figure, sur la 3ème de couv. « chef d’œuvre paru il y a plus de cent ans » - l’ouvrage est sorti en Angleterre en 1847.

Eh oui, dans les années cinquante, les jeunes gens – pas seulement les jeunes filles ! – lisaient Jane Eyre – et, bien sûr, Les hauts de Hurlevent. Pour ma part, j’ai dû le lire pour la première fois en 1959 ou 1960, à 14 ou 15 ans, dans sa version GP abrégée, avant de l’acheter plus tard en version intégrale chez Stock.

Le premier volume appartient… à mon épouse, qui l’a acheté et lu elle aussi à 15 ans.

Est-il nécessaire de résumer ce roman, écrit au passé, à la première personne, comme si Charlotte Brontë et Jane Eyre ne faisaient qu’un ?

On le sait : si ce récit n’est pas autobiographique, son auteure a puisé dans sa propre vie bien des faits, des paysages et des émotions qui tissent le destin de son héroïne.

Orpheline, Jane grandit chez sa tante, la sévère Mrs Reed, et ses méchants enfants qui la méprisent. ( Oui, il y a du Cendrillon dans les premiers chapitres de Jane Eyre ! )

Placée dans l’institution religieuse de Lowood où on l’éduque à la dure, elle finit, à 18 ans, par trouver un poste de préceptrice dans le manoir de Mr Rochester, à Thornfield.

Elle est chargée d’y éduquer la jeune Adèle Varens, la fille d’une des anciennes maîtresses du maître des lieux – du moins c’est ce qu’il lui révèle, au cours d’un dialogue franc et… mouvementé.

Bien que Mr Rochester soit un homme rude, solitaire ( et souvent absent ), bien qu’il semble très attiré par la jeune et jolie, Miss Blanche Ingram, la petite Jane Eyre, qui se sait sans beauté, tombe amoureuse de son maître. Hélas, celui-ci cache un terrible secret… qui sera dévoilé au lecteur dans les derniers chapitres !

On me dira : soit, mais ce roman est-il encore lisible en 2018 ?

Eh bien oui, tout à fait ! Certes, il y a du Jane Austen ( 1775-1817 ) dans Jane Eyre.

C’est un récit romantique à souhait, celui d’un amour impossible, quelque part entre La Nouvelle Héloïse ( 1761 ! ) et… Autant en emporte le vent ( 1936 ! ), dans un décor gothique digne du Rebecca ( 1938 ) de Daphné du Maurier.

Mais à mes yeux, sur le plan du style, il a moins vieilli que le gros pavé de Margaret Mitchell.

Mon attention a pourtant été attirée par… les différences notables des trois ouvrages que j’ai sous les yeux. En effet, dès le départ, les traductions sont très différentes…

* Dès la deuxième phrase, dans (1) le bosquet effeuillé ( ! ) devient la charmille dénudée (2) ou les buissons dénudés (3).

* La version (3) abrégée fait l’impasse sur le titre le contenu ( et le quatrain) de l’ouvrage que Jane emprunte dans la bibliothèque : L’Histoire des oiseaux des Iles Britanniques (1) ou de Grande-Bretagne (2) » de Bewick. Dommage, car ce livre, comme d’autres, nourrit l’âme solitaire et tourmentée de la jeune héroïne ( elle a alors 10 ans ) – comme le feront, dix ans après sa parution, les ouvrages que lira Madame Bovary ( 1857 )

* De même, le dîner ( « on dîne de bonne heure, chez Mrs Reed » ) du (1) se révèle, grâce à une note de fin de volume ( du 2 )… le déjeuner, terme qu’utilise carrément Geneviève Meker ( en 3 )

Dernier détail : un dialogue va opposer le fils Reed, John, à Jane.

Ce qui donne, pour la traduction 1 :

- Que voulez-vous ? demandai-je avec une prudente méfiance.

- Dis : « Que voulez-vous, Master Reed ? » fut la réponse. 

- Je veux que tu viennes ici, dit-il, s’asseyant dans un fauteuil en m’intimant par le geste, l’ordre d’approcher et de me placer en face de lui.

Ou encore, pour la traduction 2 :

- Qu’est-ce que tu veux ? demandai-je avec hésitation.

- Dis : «  Qu’est-ce que vous voulez, Master Reed*, répondit-il. Je veux que tu viennes ici. »

Et, s’asseyant dans un fauteuil, il m’intima par un geste l’ordre de m’approcher et de rester debout devant lui.

On notera que la deuxième traduction clarifie ( il n’y a qu’une réponse, pas deux ! ) et renforce la situation. Ceci grâce au tutoiement imprudent ( que son interlocuteur, de 4 ans son aîné, juge effronté ) et au retour à la ligne avec une nouvelle phrase… qui visuellement place Jane en situation d’infériorité devant le fils de sa tante.

Ajoutons qu’une note* précise au lecteur ( hélas en fin de volume ) que Master ( devant un nom propre) « désigne un petit garçon ou un jeune homme ; c’est le terme de politesse qu’emploient, par exemple, les domestiques en parlant du fils de leurs maîtres ». Dans une note précédente, il est également indiqué que Jack est le diminutif de John… parce que, dans les autres versions, le lecteur néophyte croit soudain avoir affaire à trois personnages alors qu’il n’y en a que deux : John ( = Jack ) et Jane.

Superflu, tout ça ? Pas du tout ! Avec la première traduction, le lecteur, dès la première page, ne sait plus très bien où il en est, qui parle et qui est qui !

La version abrégée (3) ne fait pas l’impasse sur cette scène importante :

- Que me voulez-vous ? demandai-je, avec une méfiance gênée.

- Dites au moins : « Que voulez-vous, monsieur Reed ? » me fut-il répondu… Je veux que vous veniez ici, précisa Jack, s’installant dans un fauteuil, et me faisant signe d’approcher.

C’est plus court mais moins précis.

On comprendra que la version 2 a ma préférence, même si, pour un jeune lecteur français, la version 3 a de quoi séduire par son efficace concision.

Où Grenier veut-il en venir ? allez-vous me demander.

A ceci : la traduction a une importance primordiale ! C’est elle qui va ( ou ne va pas ) convaincre le lecteur, éclairer le texte, lui restituer la clarté et l’élan du texte original – que je n’ai pas, hélas, sous les yeux.

Quand le traducteur est lui aussi écrivain, il a souvent ces exigences – je pense à des amis comme Natalie Zimmerman ou Jean-Daniel Brèque. Ou encore à la superbe traduction de Moby Dick par Lucien Jacques, Joan Smith et… Jean Giono !

Lisez et relisez Jane Eyre. En veillant à la traduction.

Ce roman romantique reste un bijou, un récit sensible, authentique… et devenu mythique !

CG

Lundi 26 février 2018

LES ENFANTS DES JUSTES, Christian Signol, Albin Michel

Nous sommes en août 1941, dans un village périgourdin où la Dordogne marque la frontière entre la « zone occupée » et la « zone libre ». Dans cette dernière vit un couple d’une quarantaine d’années, un couple simple et uni sans enfant – et qui le déplore.

Virgile est menuisier de son état ( et pêcheur amateur ) ; il a gardé une âme d’enfant.

Victoria, elle, est une femme de tête qui trait la vache, s’occupe des poules, des lapins et du jardin.

Leur médecin, le Dr Dujaric, demande un jour un service à Virgile : faire passer de nuit un Français de la zone occupée qui souhaite rejoindre la zone libre. Il n’y a que la rivière à traverser et son atelier est à côté de la berge. Une complice inconnue, Fanny, assurera ensuite la liaison.

L’opération ayant lieu sans mal, le médecin demandera au couple de la répéter souvent.

Jusqu’au jour où Virgile et Victoria accueillent Judith ; elle leur confie sa fille de 10 ans : Sarah, une petite Parisienne juive.

Virgile et Sarah s’attachent bien sûr très vite à cette enfant qu’ils n’ont jamais pu avoir.

Mais voilà : Judith a dit qu’elle reviendrait et reprendrait sa fille.

Un an plus tard, les lois se sont durcies. Passer en zone libre avec la barque devient une opération périlleuse et risquée – jusqu'au jour de novembre 42 où toute la France est désormais occupée. Et il y aura d’autres enfants à recueillir…

On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, affirme-t-on.

Si c’est vrai, alors je préfère les bons sentiments à la bonne littérature. Et des bons sentiments, ce roman en possède en abondance. A mes yeux, ce n’est pas un défaut – même si Jean d’Ormesson semblait redouter comme la peste la terrifiante mode des « romans de terroir ». L’auteur de La Rivière Espérance en est sans doute l’un des plus prestigieux représentant.

Ce roman ( il le concède dans une préface ) est aussi un hommage à ses parents, comme l’indique le titre de l’ouvrage, et à ceux qui jugèrent, pendant l’occupation, que leur devoir était de sauver des vies, quelles qu’elles soient.

Ce récit, comme la plupart de ceux de Christian Signol, est écrit d’une façon simple et efficace, j’oserais même dire « scolaire » mais au meilleur sens du terme : sans effets inutiles, sans gros efforts de style. Pour un lecteur débutant ou peu aguerri, ce récit est facile et bien agréable à aborder – et il se révélera passionnant. Et tant pis si le bon sens paysan rime avec bons sentiments. Ce qui n’empêche pas les dilemmes cornéliens et les drames, à l’échelle d’une époque difficile et dans cette région chère au cœur de l’auteur.

Les portraits sont authentiques, les caractères simples mais nuancés.

Ainsi, une nuit, Virgile est contrarié que Victoria l’accompagne sur les berges de la rivière car « il avait depuis toujours l’impression, sans jamais l’avoir clairement formulée en lui, que ce monde lui appartenait en propre et qu’il n’avait pas à le partager ».

Bien sûr, on devine derrière chaque phrase les convictions et l’attachement de l’auteur à cette région – une zone de la Dordogne plus proche de la nôtre que de la sienne ( Signol est de Brive ). L’action se déroule près de la forêt de la Double, autour de Mussidan, Montpon, Monestier, Ribérac…Il y est aussi question de la banlieue de Périgueux : Marsac, La cave… ce qui explique pourquoi s’y est reconnu le Périgourdin d’adoption que je suis.

Une mention spéciale pour la documentation de l’auteur : l’action se poursuit jusqu’en 1945, et tous les noms et faits relatifs à la Résistance et aux exactions des nazis sont authentiques.

La fin de cette « histoire simple », réaliste, arrachera une larme aux lecteurs les plus aguerris. A moins qu’en vieillissant, je ne sois devenu plus sensible.

Eh oui : impossible désormais pour moi, de lire certains passage de l’oeuvre de Victor Hugo sans être profondément ému, depuis le «  Joue donc, Cosette, dit l'étranger. Oh ! je joue, répondit l'enfant. » à « Donne-lui tout de même à boire, dit mon père. »

Sans parler de la conclusion mystique d’Un cœur simple de Flaubert.

CG

Une petite erreur ( sans importance ) figure sur la ( jolie ) couverture jaune, où la petite Sarah semble nettement plus jeune qu’Elie – alors que c’est l’inverse !

Lundi 19 février 2018

99 FRANCS (réédité sous le titre : 14,99 euros), Frédéric Beigbeder, Grasset

Octave travaille dans la publicité. Chez Madone, qui désire lancer un nouveau yaourt à 0% : Maigrelette. Et Octave fait partie de l’équipe de rédaction chargée de trouver des idées. Des slogans. Seulement voilà : Octave en a marre. Il porte un jugement lucide et très négatif sur ce monde obsédé par la tendance, le fric, le « rapport sur investissement », les discours vides et prétentieux, la réunionite convenue, le langage branché - et les tenues qui vont avec.

Bref, le monde de la pub le fait vomir et il crache dans la soupe. A tous les sens du terme.

En sachant que sa dénonciation signera son arrêt de mort : il sera licencié.

Ca tombe bien, c’est justement ce qu’il cherche : s’il démissionne, il n’aura pas d’indemnités. Et quitte à être licencié, autant vider son sac.

Si la vie professionnelle d’Octave le dégoûte ( il fréquente les prostituées, se drogue ), sa vie sentimentale, pourtant pas très longue ( il a 33 ans ), n’est guère plus brillante. Il aime Sophie qu’il a quittée ( elle voulait un enfant… mais quelle idée ! ) et il lance une jeune Beur séduisante, Tamara, qui fera un tabac avec les 30 secondes de clip que l’équipe se prépare à tourner en Afrique. Une belle promesse de débauches, achevée par un suicide… qui, contrairement à ce qu’il attend, va propulser Octave dans l’équipe de direction de l’entreprise. Un comble !

Bien sûr, vous avez lu 99 francs en son temps, en l’an 2 000, juste avant la naissance de l’euro ( Beigbeder le savait, il traduit déjà les francs en euros ! ). Et vous avez peut-être vu le film, dans lequel l’acteur principal ressemble comme deux gouttes d’eau à l’auteur du livre.

Aucun doute : ce récit est ( en grande partie ) autobiographique. La preuve : Beigbeder a bel et bien été licencié par son entreprise peu après la sortie de son livre !

Outrancier, choquant, pornographique, l’ouvrage a choqué les lecteurs – et en a séduit une grande partie.

A la relecture, on s’aperçoit non seulement que l’auteur dénonçait déjà un état de fait réel, mais que nombre de ses affirmations ( provocatrices ? ) étaient… prémonitoires.

Ce récit reste un coup de poing, un feu d’artifice, une série époustouflante ( d’autres diront lassante ) de formules choc – normal, après tout, c’est son métier d’en trouver.

Même si le pire ( scatologique ) y côtoie le meilleur ( philosophique, écologique et politique ), la leçon qu’il ( nous ) livre mérite d’être entendue.

L’ouvrage n’a pas pris une ride.

Ah… vous jugez l’auteur antipathique, grossier ?

Oui, vous avez d’ailleurs la même opinion de Michel Houellebecq ( que Beigbeder cite – mais il cite aussi Marx. Et Goebbels, le premier vrai comnunicant ! dont les formules choc ont fait… un malheur : Deutschland über alles, Arbeit macht frei… ).

Mais « ces auteurs détestables » ( ? ), sont le miroir des travers de notre société.

Un monde que nous condamnons alors que nous ne cessons de le plébisciter, l’encourager, le nourrir.

Que de phrases font mouche !

Un petit aperçu ?

Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas (…) Je dépense, donc je suis ( p. 17 ). Pour la première fois dans l’histoire de la planète, les humains de tous les pays avaient le même but : gagner suffisamment d’argent pour pouvoir ressembler à une publicité. Le reste étant secondaire, ils ne seraient pas là pour en subir les conséquences ( p. 31 ) Si vous désirez la sympathie des masses, vous devez leur dire les choses les plus stupides et les plus crues ( Adolf Hitler ) ( p. 37 ) ou : Plus un mensonge est gros, plus il passe ( Joseph Goebbels p. 37 ) suivi du dicton ( secret ? ) de Procter ( et Gamble ? ) : Ne prenez pas les gens pour des cons, mais n’oubliez jamais qu’ils le sont » ( toujours p. 37 )

Cela veut dire que la démocratie conduit à l’autodestruction ( p. 38 )

Allez, une dernière citation, page 39 ( oui, ça continue comme ça ) quand Octave accuse la pub d’organiser le triomphe de la connerie calculée et méprisante sur la simple et naïve recherche du progrès humain. Idéalement, en démocratie, on devrait avoir envie d’utiliser le formidable pouvoir de la communication pour faire bouger les mentalités au lieu de les écrabouiller. Cela n’arrive jamais (…) Les annonceurs ne veulent pas faire fonctionner votre cerveau, ils veulent vous transformer en moutons, je ne plaisante pas, vous verrez qu’un jour ils vous tatoueront un code-barre sur le poignet.

Euh… j’ajoute : Et vous le réclamerez.

On parie ?

Puisqu’un livre doit contenir une histoire, l’auteur nous offre, en guise de dernière partie, une fiction sans doute moins convaincante. Difficile de mener à bien une telle entreprise de démolition sans s’essouffler ! Et cette sensation ( mortifère ) d’étouffement sert même de conclusion, à coups de constats chiffrés édifiants : Coca-Cola vend un million de cannettes par heure dans le monde… Barbie vend deux poupées par seconde sur Terre… 50% des habitants de la planète n’ont pas l’électricité, 250 millions d’enfants dans le monde travaillent pour quelques centimes de l’heure… le budget mondial des dépenses militaires dépasse 4 000 milliards de dollars…

La démonstration est accablante : la pub gouverne le monde, « elle décide aujourd’hui ce que vous allez vouloir demain », elle « donne envie à des gens qui n’en ont pas les moyens d’acheter des choses dont ils n’ont pas besoin. »

A méditer. Et à relire.

CG

Lundi 12 février 2018

LA MORT DES BOIS, Brigitte Aubert, Le Seuil Policiers

Elise est tétraplégique, muette et aveugle depuis qu’un attentat, en Irlande, l’a rendue infirme et a tué son compagnon Benoît. Par chance, il y a la fidèle Yvette qui s’occupe d’elle jour et nuit, dans le pavillon de Boissy, petite ville de banlieue parisienne.

Sur le parking d’un supermarché, Elise est un jour abordée par la petite Virginie qui est étonnée de voir cette jeune femme immobile et muette sur son fauteuil roulant.

L’enfant se confie à Elise et s’attache à elle. Virginie, qui semble assez perturbée, vit avec ses parents, Hélène et Paul. Ils ont perdu autrefois Renaud ( le demi-frère de Virginie ), alors qu’il avait huit ans – il a été tué et mutilé par un mystérieux assassin que Virginie surnomme « La mort des bois »…

Or, Virginie semble connaître l’assassin – et même… le voir perpétrer ses forfaits !

Pour distraire Elise, et la changer des soins quotidiens de sa masseuse, la « Grande Catherine », Yvette invite au pavillon de nombreux voisins – nul doute que parmi eux se trouve l’assassin, puisque des meurtres ont lieu quasiment sous ses yeux – mais elle est aveugle.. Eh oui : la police est sur les dents, avec à sa tête le commissaire Yssart et plus tard le jeune Gassin, son collègue. En effet, un lien a été fait avec d’anciennes disparitions inexpliquées : celles de jeunes garçons du même âge. Et de jour en jour, la liste s’allonge…

Malgré ses nombreux handicaps ( mais aussi parce que celles et ceux qui approchent Elise se confient à elle, qui est incapable de répondre ! ), Elise enquête à sa façon.

Une façon d’ailleurs si efficace que l’assassin semble peu à peu s’en prendre à elle - physiquement !

L’intérêt principal de ce vrai ( et presque classique ) roman policier, est le fait que la narratrice, Elise, s’exprime au présent et à la première personne.

Un monologue silencieux qui constitue un exploit… car il ne faut pas oublier qu’Elise, outre qu’elle ne peut pas bouger, ne voit rien ! Ah si : elle peut remuer un index, sa seule façon de répondre oui ou non à toutes les – bonnes et trop souvent mauvaises – questions qui lui sont posées ), Elle ne peut donc qu’imaginer le physique des gens qu’elle ne connaît pas, les lieux, le temps qu’il fait… Lassant, ce monologue ?

Non, trépidant au contraire, grâce à un style haché et à des rebondissements successifs et inattendus… parfois dignes des Dix petits nègres.

L’assassin, qu’on ne découvrira que dans les dernières pages ( euh… je précise que je l’ai identifié au milieu du roman, grâce à des indices évidents qu’Elise – ou plutôt l’auteur – a le bon goût de ne pas relever ), se révèle un serial killer classique, aux motivations quelque peu improbables – mais j’avoue ne pas être un spécialiste des mutilations morbides.

Oui, disons que l’ambiance est assez gore, d’autant plus que les victimes sont des enfants jeunes et innocents…

Mais une chose est sûre : si vous commencez le roman, vous irez au bout, de gré ou de force, quitte à être peut-être un peu désappointé ( ou perdu, comme Elise ! ) au sein d’un spectaculaire carnage final.

Et si le sujet et sa conclusion ne vous rebutent pas, faites mieux connaissance avec Brigitte Aubert en attaquant Funerarium, où il est question d’une petite fille embaumée qui subit les derniers outrages… bon courage !

CG

Mardi 30 janvier 2018

La salle de rédaction, Roger Grenier, Gallimard NRF

La salle de rédaction… « quel drôle de mot ( qui évoque) une salle où l’on vous enferme pour écrire des rédactions (…) Pendant de nombreuses années, j’ai été reporter de faits divers. » Ainsi se présente le narrateur des dix nouvelles qui vont suivre.

Dans la première, Voyages d’hiver, il révèle que « le voyageur de Schubert cherche une auberge et trouve un cimetière. La différence est qu’il fuit le malheur, alors que je partais à sa recherche. » Le ton est donné : de 1940 à 1975, l’auteur a vécu - et vu, comme le Réplicant survivant de Blade Runner - des scènes étonnantes, comme ce « prisonnier dont la barbe mangeait la figure et qui attendait qu’on vienne le chercher pour le fusiller ».

Dans Les souliers de Gisèle, il relate l’étrange amitié qui l’a lié à Larrieu, un camarade malhonnête et persécuté, auquel il est venu en aide – et qui ne l’a pas oublié.

Les déserteurs est l’étrange histoire d’un faux journaliste, Pelem, qui va accepter un défi stupéfiant… et disparaître. Jusqu’à ce qu’une collègue, Claude Préval, dont « la lumineuse intelligence s’était un peu noyée dans le vin blanc », lui révèle un secret, la chute est superbe !

Au sud de Pékin nous livre le portait très exotique d’un collègue, un peu comme dans Chère petite madame, où est relaté le destin de Phryné, un pigiste raté qui use de ce pseudonyme féminin pour assurer à la radio une chronique sentimentale et qui « avait participé à toutes les faillites depuis dix ans » !

L’exorcisme relate l’étrange série de victimes qui accompagne ou suit un reporter : « Il n’y a que lorsque je suis en équipe avec toi que je tombe sur des morts. » Porterait-il malheur ? L’adieu aux morts, clin d’œil à l’Adieu aux armes, nous présente… le sosie d’Hemingway, rencontré peu après son suicide. Quant à Marthe R., l’héroïne de Vers une autre vie, il s’agit d’une ancienne meurtrière que des journalistes accompagnent… vers une autre forme de prison. Quant à Michèle B, alias Une blonde un peu fanée, le narrateur reconstitue la liste de ses amants – trois en même temps !

La plus longue est aussi la dernière des nouvelles : Les Jeux ( jeux olympiques d’hiver de Grenoble, en 1968 ? ). Le narrateur y est envoyé – il a surtout pour mission de veiller sur Jean-Claude ( Cadet ), un collègue alcoolique, ancien écrivain déchu – comme l’est l’ancienne star Elisabeth Härtling, qui rôde dans leur hôtel.

A la suite du décès de Roger Grenier ( mort à 98 ans le 8 novembre dernier ), je me suis aperçu que je n’avais commenté sur mon site aucun de ses livres – alors que je les possède et les ai presque tous lus ! Grave oubli.

Lequel choisir ?

Si mon choix s’est porté sur La salle de rédaction, c’est parce qu’il s’agit d’un recueil de nouvelles ( R.G. y était passé maître ) et aussi en raison du caractère autobiographique à peine caché de cet ouvrage.

En effet, dès 1944, R.G. est engagé par son ami Albert Camus dans le journal Combat avant d’aller travailler à France-Soir et de devenir chroniqueur à la radio.

Le narrateur de La salle de rédaction… c’est lui – même s’il a souvent travesti ou caché des noms. Nul doute qu’il a vécu la plupart de ces anecdotes ; il nous les livre avec son style simple, direct et concis… qui rappelle parfois la fameuse « écriture blanche ». Il s’y mêle un humour sous-jacent permanent et une forme de nostalgie très particulière.

En effet, quarante ans avant de mourir ( le recueil date de 1977 ), l’auteur de ces récits guette l’ombre de la mort : « J’ai parfois envie d’écrire un livre où il y aurait tous les morts que j’ai connus (…) Plus on vieillit, plus la liste s’allonge (…) La mémoire devient un grand cimetière. Jusqu’au jour où tous ces morts n’attendent plus que nous. » «  Les morts ne nous accompagnent pas longtemps », nous confie-t-il, notamment en prélude à L’adieu aux morts. « Le travail de deuil nous débarrasse d’eux(…)Petit à petit, nous apprenons à les trahir. »

Si vous n’avez jamais lu Roger Grenier, ce recueil peut se révéler un bon début.

Et si vous voulez en savoir plus sur la façon dont j’ai fait sa connaissance … alors lisez la suite !

En 1972, mon père achète Cinéroman ( qui venait de décrocher le Prix Fémina ) . Et il envoie l’ouvrage chez Gallimard avec sa carte de visite en précisant :

Roger Grenier

régisseur à la Comédie Française

serait très flatté si Roger Grenier, l’écrivain, acceptait de lui renvoyer son ouvrage dédicacé.

Quelques jours plus tard, c’était chose faite – R.G. était un homme d’une amabilité et d’une gentillesse rares. Plus tard, les deux Roger Grenier se sont régulièrement envoyé leurs vœux, jusqu’en… 1981, année de la mort de mon père.

1981, c’est aussi la date à laquelle Gallimard m’a embauché pour créer et diriger Folio-Junior SF. Très vite, j’ai fini par croiser Roger Grenier dans les couloirs. Eh oui, il faut savoir que :

1/ R.G. a été publié par Gallimard dès 1949, il y a été embauché en 1964.

2/dans les locaux de la rue Sébastien Bottin circulaient quotidiennement des auteurs comme Claude Roy ou Philippe Sollers – ils faisaient partie de la maison.

Je me suis présenté – c’était d’autant plus étrange que mon père et lui ne s’étaient jamais vus. Il se souvenait de la façon dont ils avaient correspondu. Il m’arrivait d’aller dans son bureau – notamment pour lui livrer des manuscrits, celui d’Ecoland ( que publierait Rageot ) et celui d’Auteur auteur imposteur, qu’il a eu l’amabilité de lire en m’affirmant : Trop policier pour la Blanche. Mais Denoël vous le prendra, j’en suis sûr.

C’était vrai, Auteur auteur imposteur sortit chez Denoël en 1989.

A soixante-cinq ans ( en 1984 ), Roger Grenier me confiait déjà : « Vous savez, je vais bientôt prendre ma retraite ». Quand j’ai quitté Gallimard, il y était encore… et je jurerais qu’il y est resté quasiment jusqu’au bout !

En 1992 ou 93, j’ai reçu un appel de la responsable des Papillons blancs :

- Viendriez-vous signer vos ouvrages au salon du livre que nous organisons à Amiens ?

J’ai accepté. Et puisque les auteurs y étaient rangés par ordre alphabétique… je me suis retrouvé à côté de Roger Grenier. A cette occasion, il a fait la connaissance de mon épouse.

- Savez-vous, m’a-t-il dit, que c’est à cause de vous que je suis ici ?

- Comment ? Mais non. Expliquez moi…

- Eh bien j’ai reçu le mois dernier un appel des Papillons blancs me demandant de venir signer mes livres à Amiens. J’ai accepté. Et la responsable m’a alors déclaré : « Nous aurons tous vos ouvrages : Cheyennes 6112, Une squaw dans les étoiles, Le satellite… » « Ah, lui ai-je répliqué, vous vous trompez de Grenier. C’est Christian que vous voulez avoir ! » Je lui ai confié votre numéro personnel. La dame, confuse, a ajouté : « Mais vous aviez accepté de venir. L’êtes-vous toujours ? Nous serions ravis et flatté de vous avoir aussi ! » Difficile de refuser. Et je savais que vous seriez là.

Roger Grenier était d’une discrétion et d’une efficacité bien connues. Un grand nombre d’auteurs lui doivent beaucoup, chez Gallimard, où il a longtemps participé au fameux « comité de lecture du mardi ».

La moindre des choses était de lui rendre hommage aujourd’hui.

Lu dans la Blanche, qu’on ne présente plus !

CG

Lundi 22 janvier 2018

UNE AUTRE HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANCAISE (T1), Jean d’Ormesson, Nil

Vous connaissez sans doute le « Lagarde et Michard », ces volumes qui, de siècle en siècle, passent en revue les grands noms de la littérature avec, après un résumé de leur vie, des extraits caractéristiques ( et commentés ) de la plupart de leurs œuvres ?

Eh bien Jean d’Ormesson s’est prêté au même exercice, de façon plus modeste – ici en un volume de 330 pages - et résolument subjective : il évoque ainsi, de façon chronologique, les auteurs français qu’il a lus et aimés, de François Rabelais à Albert Camus. Il assortit à leur biographie des considérations et jugements personnels, et nous livre des extraits qui l’ont marqué, ému, étonné…

Exercice vain ? Peut-être.

Mais pour qui aime ( et connaît un peu ) la littérature française, cette lecture est… un régal.

Avec la modestie qu’on connaît, d’Ormesson met son lecteur en garde : ce n’est pas là un ouvrage didactique et savant, c’est une promenade, un monologue éclairé.

Quoi qu’il en dise, la culture de l’académicien est vaste, ses jugements pertinents et son humour… permanent. Pour ma part, j’ai appris mille choses – et surtout, j’ai partagé des lectures, des émotions, des réactions et des bonheurs avec un « lecteur lettré ».

Jean d’O. ne se borne pas son ambition aux écrivains : il aborde parfois des courants : les origines de la littérature, le classicisme, les lumières, le romantisme (ou l’irruption de la météo dans la littérature ! ), le surréalisme. Il cite, pour chaque auteur, un extrait ou un vers caractéristique ( j’appelle un chat un chat… qu’en un lieu, en un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli ). Et rappelle que Boileau en est l’auteur.

Il note le romantisme précoce d’un vers de Corneille ( Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir dans Suréna ), deux siècles avant Hugo. Il nous rappelle le jugement parfois dur de certains auteurs envers leurs pairs : Flaubert dira ainsi de Lamartine : « C’est à lui que nous devons tous les embêtements bleuâtres du lyrisme poitrinaire (…) Il ne restera pas de Lamartine de quoi faire un demi-volume de pièces détachées » ( ! )

On observera l’absence d’auteurs majeurs et la présence d’écrivains auxquels on n’aurait pas pensé : le cardinal de Retz, un conteur merveilleux et Vigny, qu’il sort de l’oubli en affirmant « il y a un miracle Vigny » avant de déplorer qu’ « il y a du charabia dans Vigny » !

De George Sand, que Baudelaire détestait, et dont il aime La Mare au diable ( c’est gai, c’est frais, ce n’est rien du tout, c’est charmant ), il déplore qu’elle « ouvre la voie au genre terrifiant du roman régionaliste qui a fait tant de ravages dans nos terres labourables » avant de rappeler que Flaubert disait d’elle : « il fallait la connaître comme je l’ai connue pour savoir tout ce qu’il y avait de féminin dans le grand homme » ! Qui dit mieux ?

Et puis, comment dire du mal de Jean d’Ormesson qui, pour nous présenter Flaubert, a la formule définitive : C’est un géant, avant de nous confier « Il n’est pas couvert de dons. Il est plutôt solide que doué. C’est un travailleur de génie. » Il cite l’une de ses confidences ( dans un courrier à Maxime Du Camp en 1856 ) : « Etre connu n’est pas ma principale affaire. Je vise à mieux : à me plaire et c’est plus difficile ». Et d’Ormesson de conclure : « avec Balzac (… ) et Stendhal (…), Flaubert est l’un des trois fondateurs de notre roman moderne. »

Jean d’O. réhabilite Paul Claudel, André Gide, Paul Valéry, ce « Don Juan de la pensée » à qui Hubert Reeves a volé le vers : Patience dans l’azur ).

Il dresse une statue à Proust en observant que « sa lecture obsède et suffoque. Tout lecteur de Proust est un intoxiqué. » Il note ce que j’ai fait remarquer ( en choquant parfois mon auditoire ) lors d’une conférence à l’université d’été de Toulon en 1993 : « Proust est présent à chaque page de son livre – et il en est étrangement absent : il regarde ce qui se passe et il cherche un secret. (…) Ce monde étouffant, la drôlerie y règne. »

Il y a 25 ans, ce jugement n’était pas si évident !

Pour le XXe siècle, il fait l’impasse sur Sartre – mais pas sur Camus, ni sur Paul Morand, que son père a fréquenté, et qu’il n’aime guère… comme Céline !

On a longtemps taxé Jean d’O. d’ « auteur de droite » – et pourtant, il célèbre Aragon, « poète immense », il en cite des vers « déchirants de beauté » avant de nous confier : « j’ai eu comme un élan vers l’homme qui avait écrit : « Je suis plein du silence assourdissant d’aimer ».

Le XXe ? Il l’achève avec Queneau, Malraux et… Simenon, en nous rappelant que Gide avait affirmé : « c’est le plus grand romancier de tous ».

Sans doute mes lecteurs vont-ils s’étonner : Grenier ne nous a jamais parlé de Jean d’Ormesson, sans doute profite-t-il de son récent décès pour lui dresser un bref hommage ?

Eh bien non : j’ai lu Une autre histoire de la littérature française en novembre dernier, alors que l’académicien vivait encore. Voulez-vous connaître la vérité ? Jean d’Ormesson n’est pas, et de loin, mon écrivain préféré. Mais l’homme me touchait par sa modestie, sa franchise, sa gentillesse lors des séances de dédicace.

Je le lisais pour me distraire, notamment ses romans qui flirtaient ( mais on ne s’nn est jamais douté ! ) avec la fantasy ( La gloire de l’empire ) ou… la SF ( La douane de mer ). Et bizarrement, mon choix s’est porté ici sur l’un de ses ouvrages les moins connus, sans doute le moins lu et le moins vendu, le seul qu’il ait ( en 1997 ) publié chez NIL - Gallimard n’en aurait-il pas voulu ? Lire cet ouvrage, c’est partager avec un amateur authentique des jugements et des émotions dont les manuels sont souvent absents.

Lu dans sa version grand format, un ouvrage hélas broché et collé, mais la colle de qualité inférieure, fait que des blocs cèdent les uns après les autres… comme c’était le cas pour les vieux Folio Junior du début des années 80… dommage !

CG

Lundi 15 janvier 2018

LA SOCIETE AUTOPHAGE, Anselm Jappe, La Découverte

En guise d’introduction à cet ouvrage dont le sous-titre résume le contenu, Anselm Jappe nous rappelle le mythe d’Erysichthon ( qu’évoquent Hésiode, Callimaque puis Ovide dans ses Métamorphoses ) : coupable d’avoir abattu un peuplier ( ou un chêne ) sacré, Erysichthon est condamné par Démeter à une faim perpétuelle. il finira par se dévorer lui-même ou, dans une autre version, à survivre désormais en fouillant des ordures.

L’auteur compare ce mythe contemporain à la « société capitaliste (…) entraînée dans une dérive suicidaire que personne ne veut consciemment mais à laquelle tout un chacun contribue ». Si « la critique de la valeur constitue la base de ce livre », son objectif est d’examiner la perspective « d’une possible régression anthropologique ».

Le capitalisme porterait-il en soi une pulsion de mort ? Oui, sans doute !

Par « valeur », l’auteur nous rappelle la théorie marxiste selon laquelle la marchandise, le travail abstrait et l’argent sont les seules valeurs reconnues par l’économie de marché : une économie qui ( pour résumer ) ne peut survivre qu’avec… la croissance.

Un dogme qui, en ce XXIe siècle, passe pour être le seul mode acceptable – et connu !

Or, malgré l’affirmation de certains économistes ( qui pensent qu’économie et écologie sont tout à fait conciliables ), on devine que cette économie est mortifère dans la mesure où il faudrait que l’humanité ait à sa disposition les ressources de trois Terres pour que dix milliards de Terriens puissent y survivre : faut-il le répéter ? Si l’économie suppose une croissance permanente, il se trouve que nos ressources sont finies.

Voilà pourquoi notre système économique ( le « fétichisme de la marchandise » et cette sacro-sainte « nécessité de la croissance » ) flirte avec le mythe d’Erysichthon : au fond, nous savons très bien que notre mode de vie et de consommation mène l’humanité à sa perte… mais nous nous dirigeons en aveugles vers une fin annoncée. Non pas vers des « destructions créatrices » comme notre espèce en a déjà connues, mais vers « une série de catastrophes à tous les niveaux, à l’échelle planétaire qui semblent menacer la survie même de l’humanité ».

L’économisme, nous suggère l’auteur, est un véritable totalitarisme. Habilement déguisé, il a « colonisé toutes les sphères de la vie et soumis l’existence entière à l’exigence de rentabilité ».

L’auteur, spécialiste de Guy Debord, appelle à la rescousse ( entre autres, tout en analysant et critiquant leur pensée ! ) Etienne de la Boétie, Ronsard, Descartes, Kant, Sade, Hegel, Freud, Hobbes, Rousseau, Georges Bataille, Marcuse, Bourdieu, Foucault, Adam Smith, Deleuze, André Gortz, Guy Debord, Charles Melman, Boltanski et Chiapello – et Marx – au moyen de nombreuses analyses – par exemple celle de Dany-Robert Dufour qui, dans son ouvrage Le Divin Marché, juge que « la sortie du religieux opérée par la modernité n’est qu’apparente, car elle a été suivie par l’apparition d’une nouvelle divinité : le Marché. »

Il aborde la contre-culture ( et le No Logo ! Naomi Klein ). Il cite Annie Le Brun qui, dans Du trop de théorie, affirme que « la dévastation de la forêt naturelle va de pair avec celle de la forêt mentale ».

Jappe réinterroge aussi les notions de sujet, de travail, d’argent, de propriété, de narcissisme, d’appauvrissement de l’imaginaire, d’infantilisation des adultes, de la « préférence donnée aux images sur la parole », de haine et de « tuerie de masse » ( dans le paragraphe Amok et djihad ) et de… consommation effrénée !

Je devine vos interrogations : faut-il avoir lu les ouvrages de tous les auteurs cités par Anselm Jappe ? Bien sûr que non – il nous en résume l’esprit et la pensée.

Cet essai est-il « difficile » ? Qu’importe !

Certes, il nécessite une lecture attentive et quelques références de base en philosophie et en psychanalyse. Mais il ouvre de nouvelles voies et, comme on le dit communément, il interpelle le lecteur critique.

Il sera abordé avec profit par celles et ceux qui s’interrogent sur l’avenir de l’humanité, sur notre entêtement à maintenir en place une économie qui, sans nier le réchauffement climatique, fait semblant de l’avoir intégrée à son système.

Devrons-nous vraiment toucher le fond, comme le redoutentles 15 364 scientifiques de 184 pays, auteurs d’un manifeste paru le 13 novembre dernier dans la revue « BioScience » ? Non : une autre attitude est possible – et certainement pas un simple « retour à la nature » !

La vraie certitude, sous-jacente, est évidemment : de gré ou de force, il nous faudra sortir de la société marchande puisque, dans ce grand navire qu’est notre planète, « on ne peut plus avancer qu’en brûlant les planches du pont » !

Lu dans son unique version, un grand format élégant : beau papier, belle typographie. Avec, en couverture, une reproduction d’un détail du Jugement dernier ( vers 1445 ) du primitif flamand Rogier van der Weiden, qui illustre… l’auto-dévoration !

Dommage, entre parenthèses, que Van der Weiden soit moins connu que son ( illustre ) successeur Jérôme Bosch.

CG

Lundi 25 décembre 2017

VOYAGE DE NOCES, Patrick Modiano, Gallimard NRF

En transit à Milan, le narrateur ( Jean, un journaliste ) évoque le suicide récent d’une jeune femme ( Ingrid Theyrsen ) dans l’hôtel où il se trouvait.

Elle venait de Paris et se rendait à Capri.

Or, Jean avait rendez-vous avec cette femme. Il avait décidé de disparaître au lieu de prendre comme prévu ( et comme il l’avait dit à tous ceux qu’il connaissait ) l’avion pour Rio de Janeiro. En réalité, il se rend à Paris…

Disparaître ? Oui !

Marié depuis 18 ans avec Annette ( une danoise ), Jean avait décidé de changer de vie. Peut-être, entre autres, parce que sa femme le trompe avec son ami Cavanaugh – occasionnellement, elle trompe aussi son amant avec un jeune Kabyle de leurs amis.

Jean va donc se réfugier dans un hôtel près de la Porte Dorée, à Paris.

Là, dans un long flash back, il évoque le souvenir de sa première rencontre «  avec Rigaud et sa jeune protégée, Ingrid Teyrsen », qui l’ont autrefois pris en stop et emmené avec eux sur la Riviera, près de Saint Tropez. Une rencontre qui va marquer Jean à jamais et l’entraîner dans une étonnante enquête sur le passé d’Ingrid, une jeune Juive de 16 ans, fille d’un médecin autrichien exilé à Paris pendant l’occupation.

Car Ingrid elle aussi a fui – pour éviter une rafle – et elle a été recueillie par Rigaud, à l’époque où il était jeune et squattait un appartement réquisitionné à un Juif...

Etrange... je me battais ( il m’arrive de le faire ) avec la première partie de L’Homme sans qualités de Robert Musil – l’un des rares récits qui me résiste encore – quand, pour me laver la tête, j’ai choisi de lire ce Modiano, l’un des 2 ou 300 ouvrages achetés et en souffrance depuis 15 ou 20 ans.

A l’époque, je m’en souviens, il avait fait grand bruit puisqu’à l’origine de ce livre existe un lien évident avec un fait réel : la disparition de Dora Bruder ( publié en 1997, un grand succès de l’auteur ) devenue ici Ingrid Teyrsen.

Je suis donc passé de Musil à Modiano... quelle rupture !

Aux antipodes des digressions philosophiques de Robert Musil, Modiano m’a fait l’effet d’une eau fraîche : un style clair, des phrases simples et ( loin, très loin de Vienne ! ) des lieux familiers, ceux de ma propre enfance : le boulevard Ornano, le métro Barbès, le cinéma le Montcalm, la rue de l’Atlas, l’avenue Simon Bolivar...

Impression agréable mais trompeuse.

Parce que, certes, un Modiano se lit facilement, d’une traite ; mais sa simplicité apparente dissimule une stupéfiante complexité – temporelle, géographique et humaine. Ce Voyage de noces ( on notera l’absence significative d’article ! ) a un titre allégorique et funèbre : en fuite sur la Côte en 1942, Rigaud et sa protégée Ingrid se réfugient dans un hôtel quasiment désert, puis dans une propriété... en faisant croire à tous qu’ils sont mariés, et « en voyage de noces ». Un faux voyage, de fausses noces qui dissimulent d’autres voyages et d’autres noces : les retrouvailles imaginaires, au-delà du temps, avec Dora Bruder disparue et recherchée ( on connaît l’anecdote de cet avis de recherche qui a tant inspiré Modiano ! )

Le souvenir d’Ingrid obsède en effet le narrateur. Et ce roman cache en vérité une enquête : géographique, historique et... identitaire.

Un récit étrange, attachant, aux entrées multiples, dont la terrifiante réalité ( l’occupation, les rafles... ) est noyée dans une narration bien plus complexe qu’il n’y paraît.

CG

Lundi 18 décembre 2017

LA MALÉDICTION D’EDGAR, Marc Dugain, Gallimard NRF

Marc Dugain affirme ou prétend avoir acheté 4 000 dollars le manuscrit ( sans doute un faux ) des « souvenirs de Clyde Tolson », le N° 2 du FBI. Clyde Tolson a surtout été le compagnon fidèle d’Edgar Hoover – il était homosexuel à une époque où ce n’était guère avouable.

John Edgar Hoover… ce nom ne dit rien aux moins de 60 ans, mais les gens de ma génération en ont souvent entendu parler à la radio après la deuxième guerre mondiale. Il fut le patron du FBI de 1924 à 1972 ( ! ). Pendant un demi-siècle, il a fait la pluie et le beau temps de la politique des USA. Eh oui : chaque personnalité, présente ou à venir, notamment chaque responsable politique possédait un dossier confidentiel et était sur écoute. J.E. Hoover se considérait comme le garde-fou des intérêts de son pays. Son amant évoque un individu dénué de toute compassion, un proche de Joe Kennedy : Joe, père de neuf enfants… dont Robert, ( dit Bob ) et JFK, futur président des Etats-Unis.

Dans les années trente, le Républicain raciste Joe Kennedy ( « les Noirs n’étaient pas un problème pour lui s’ils se contentaient de servir les Blancs » – p. 95 ) fut un antisémite et un pronazi notoire, soucieux de préparer le terrain pour être élu président. Ce pari, l’un de ses plus jeunes fils le relèvera avec succès : un fils handicapé ( John Fizgerald souffrait de la maladie d’Addison ) et assez… dissipé : homme à femmes, comme son père, il aurait eu pour maîtresse Inga Arvad, une journaliste – en réalité espionne au service des nazis – qu’il voulait épouser ; le futur Président a failli se faire exclure du corps des Marines. Quant à son mariage ( arrangé ) avec Jacqueline Bouvier ( dont le père était « un homme brisé, libertin et alcoolique » ( p. 162 ), c’était avant tout une union politique ! Peu après son mariage, lassée des infidélités de son mari, elle voulait divorcer. À en croire Edgar, JFK était d’ailleurs un « fils de riche sur lequel on trouvait plus d’étoffe que de viande » ( p. 89 )

Quel que soit l’authenticité des documents utilisés par Marc Dugain, son récit m’a passionné, chaque page offre une révélation de choix sur les manigances, manipulations et événements divers survenus pendant le demi-siècle qui permit à Edgar Hoover de gouverner secrètement les USA. On apprend ainsi, entre autres ( page 78 ) qu’un certain Popov ( ça ne s’invente pas ! ) fut un agent double au service de l’Angleterre ayant permis à Ian Fleming de créer le personnage de James Bond.

Menacé d’être évincé par le sénateur Tom Walsh à la tête du FBI, Edgar ne dut son salut qu’à la mort ( « d’une overdose de baise » ! p. 96 ) de son probable successeur.

Eh oui : sous l’impulsion d’Edgar, le FBI devenait plus puissant que le Président et le Sénat réunis… et il fallut que le Président Truman ( de 1945 à 1953 ) crée la CIA ( le 18/11/1947 ) pour avoir la mainmise sur la politique extérieure, le FBI devant se contenter ( en théorie ) à de la seule sécurité du pays.

Depuis le début du siècle, ce pays était gangrené par la Mafia, un fait qu’Edgar niera obstinément ; son compagnon Clyde Tolson finit par en comprendre la raison : en ignorant la Mafia et ses agissements, « nous étions les seuls à ne pas irriter la pègre et (…) nous allions en tirer les bénéfices (…) Nous ne rendions jamais aucun service à la pègre. Seule notre neutralité lui était acquise » ( p. 109/110 )

En 1959, « 400 agents du FBI étaient affectés à la lutte contre le communisme… et 10 à la lutté contre la pègre » ( p. 199 ), dont Franck Sinatra était l’ami et le soutien affiché ( p. 203 )

Eh oui : le véritable ennemi d’Edgar, c’était « le communisme », « un terme générique sur lequel nous nous appuyions pour dénoncer tout comportement, toute attitude, toute pensée, toute intention déviants » ( p. 113 ). Des méthodes quasi staliniennes qui permirent le renvoi ( ou l’expatriation ) – notamment, en 1952, de Charlie Chaplin et de nombreux comédiens d’Hollywood. Et ce, avec la complicité d’un informateur de choix : Neil Reagan, le frère d’un certain Ronald, alors comédien de second ordre ( p. 115 )

Clyde Tolson nous révèle les noms des suspects fichés par le FBI : John Huston, Katharine Hepburn, Lauren Bacall, Humphrey Bogart, Pearl Buck, Thomas Mann, Hemingway, Steinbeck, Aldous Huxley, Tennessee Williams, Truman Capote… et même Albert Einstein !

On apprend aussi que Mac Carthy, tribun de l’anticommunisme, avait trouvé cette façon de « racheter son alcoolisme qui lui donnait sur la fin une haleine de vomi et une étrange sexualité qui faisait la part belle aux hommes mais aussi aux filles de moins de dix ans. » ( p. 151 )

Vous le constaterez : de l’opération de « la baie des cochons » à la tentative ( avortée ) d’empoisonnement de Fidel Castro, cette fiction basée sur des faits, documents et personnages réels nous fait entrer dans les coulisses des agissements les plus sordides ourdis par le FBI. Edgar Hoover ? Il se révèle un véritable héros de roman… et ce, bien malgré lui !

CG

Mardi 05 décembre 2017

On n’a rien vu venir - Anne-Gaëlle Balpe, Clémentine Beauvais, Sandrine Beau, Agnès Laroche, Séverine Vidal, Fanny Robin et Annelise Heurtier - Alice Editions (Deuzio)

Lundi 4 juin. Le Parti de la Liberté a gagné les élections !

Dès le lendemain, les choses commencent à changer. Eh oui, avec son Ministère de la Droiture – et ses agents, les Vigilants - le Parti a promis d’« éliminer le pays de sa vermine ».

La vermine, c’est par exemple Walid ( le copain d’Hector ) et ses parents.

Ce sont aussi les handicapés ( comme Simon, qui a été amputé d’une jambe ), parce qu’ils ralentissent l’essor de la société ; on les regroupera dans des lieux appropriés où ils recevront « des traitements adaptés et mèneront une existence à la mesure de leurs capacités » -

Ce sont également ceux qui n’ont pas la bonne nuance de peau… car désormais, il y en a huit : blanc, blanc cassé, beige, caramel, marron clair, marron foncé, brun… et noir.

On est donc prié de « devancer le nuancier », comme le conseille le Ministère de l’hygiène physique et mentale. Chaque jour, de nouvelles lois contraignent les habitants à se lever à 6H33 ( sauf le mardi, où la grasse matinée se poursuivra jusqu’à 7 heures ).

« Supprimés, les cirques, fermés, les théâtres, dissoutes, les compagnies et les troupes. Aujourd’hui, il faut être productif. Et produire du rire ou du plaisir, ça ne sert à rien. Point. »

Désormais, il est interdit de chanter – sauf les ritournelles admises par le Parti, à condition de ne pas dépasser les 60 décibels.

Le lundi, en revanche, on doit manger un maximum de protéines et faire du vélo. Pour rester en bonne santé et ne pas coûter cher à la société. : « On vit pareil, on mange pareil, on se lève tous à la même heure. Moi qui avais envie de ressembler à tout le monde… »

Léonie et ses parents, eux, ont pris le large. En voilier. Avec l’espoir qu’un pays acceptera de les accueillir.

Quant à Quentin, il a deux papas. On n’a pas idée d’être ainsi l’enfant de ceux que le Parti traite de « deux sales pauvres dégénérés ».

Les sept narrateurs de ce futur de cauchemar ont déjà l’impression d’être en grève de la vie.

La parabole est claire et le Parti de la Liberté en rappelle un autre, qui est ( plus que jamais ) toujours là. Une caricature ? Euh… si l’on veut.

Mais On n’a rien vu venir est une dystopie bienvenue qui fait réfléchir le lecteur.

Cet ouvrage n’est pas nouveau. Publié en 2012 par un éditeur belge, il m’avait échappé – je ne l’avais pas vu venir !!

Il a été illustré Agnès Laroche, à côté de qui je signais l’an dernier à Montreuil, et elle a oublié de me signaler sa participation à ce petit ouvrage. Petit par la taille ( une centaine de pages ) mais grand par la portée et l’ambition.

Bien sûr, on ne peut s’empêcher de penser à Matin Brun ( de Franck Pavloff ) qui avait fait un tabac… il y a 20 ans.

On n’a rien vu venir est accessible à tous les publics, à commencer par celui des collégiens.

Ce roman à sept voix ( féminines, l’avenir de l’homme, c’est la femme - sic - nous avait annoncé Aragon ), raconté par autant de narratrices qui se tiennent la main, a été illustré par Aurore Petit. Il se lit en moins d’une heure mais on en garde l’écho longtemps.

Comme nous l’écrivait déjà ( en 1941 ) Bertolt Brecht dans sa conclusion de La Résistible ascension d’Arturo Ui : le ventre est encore fécond d’où surgira la bête immonde.

Lu dans son unique version, un joli ( et mince ) moyen format à la belle couverture ( rouge et noire ) rigide et au superbe papier.

Typographie agréable et très aérée.

Jeudi 30 novembre 2017

PARIS-BREST, Tanguy Viel, Editions de Minuit

Parti du studio parisien où il vit, Louis revient à Brest, dans la nouvelle maison ( mal ? ) acquise par ses parents. Avec, dans ses bagages, un « roman familial » qui pourrait avoir pour sous-titre Le fils Kermeur. Un récit dans lequel il raconte son histoire…

Une histoire qui commence par la fin : l’enterrement de sa grand-mère, mais dont le nœud pourrait être le vol de quelques tablettes de chocolat dans un supermarché. Ou encore la rencontre de sa grand-mère, Marie-Thérèse, dans le restaurant de Brest « Le Cercle martin », avec Albert Vlaminck, un vieillard riche de 18 millions qui va lui proposer de devenir sa femme ( de compagnie ) et surtout son héritière. A la seule condition qu’après sa mort, elle continuera d’employer sa fidèle femme de ménage : Mme Kermeur. Une proposition que la grand-mère accepte, bien que sa fille ( la mère de Louis ) y devine un piège. Car la femme de ménage en question n’est autre que la mère du fameux « fils Kermeur », un mauvais garçon que Louis fréquente, à son corps défendant, depuis des années, et qui a une mauvaise influence sur lui – comme l’affirme sa mère ( et comme il le reconnaît lui-même ! )

Louis a en effet une histoire familiale complexe, avec un père ( ancien vice Président du Stade brestois ) accusé d’avoir fait un trou de 14 millions dans la caisse. Un fait peu honorable qui le rend suspect à tous ceux qu’il croise dans la rue. Un drame qui l’a obligé à quitter Brest pour Palavas les flots – une défaite !

Mais voilà : les parents de Louis ont laissé leur enfant à Brest, dans l’appartement du rez-de-chaussée de l’immeuble dans lequel vit sa grand-mère…

Compliqué ? Oui, mais pas plus que bien des histoires de famille.

Et dès que le lecteur plonge dans ce récit, il est entraîné dans une longue confidence, livrée d’un trait : une remontée dans le temps, un voyage en arrière interrompu çà et là par un souvenir marquant, une scène inaugurale. une succession de faits parfois anodins aux conséquences inattendues. « Ce n’est jamais un cadeau pour personne que de raconter l’histoire de sa famille », nous avoue Louis ( qui semble être le sosie de l’auteur – né lui aussi à Brest ! ) D’ailleurs, Louis confie au lecteur qu’à 9 ans, il savait qu’il deviendrait footballeur ou écrivain. On connaît la suite – mais ce n’est que dans les dernières pages qu’on découvre que son frère aîné est devenu avant-centre ( pas à Brest, évidemment ) – et qu’il a, lui aussi, un secret de famille…

L’intérêt de cet ouvrage ( comme la plupart de ceux des auteurs publiés aux Editions de Minuit ) réside avant tout dans le ton : des phrases à rallonge qui se lisent pourtant d’une traite ; des réflexions et des questions aussi pertinentes qu’habiles. Livrer des secrets de famille, ce n’est pas « pour faire du mal », nous dit Louis page 166, c’est « pour effacer le mal ». Peut-être aussi pour enfin clore « des parenthèses mal fermées » ( page 146 )

Malgré une coda ( volontairement ) ambiguë en forme de double ( ou triple ) mise en abyme, force est de reconnaître que Tanguy Viel a du talent. Une vraie plume.

Si son Paris-Brest se dévore facilement, je me suis surpris à le déguster une seconde fois. Avec un plaisir renouvelé. Ce qui ( modestement à mes yeux, ) est bon signe.

De Tanguy Viel, je n’ai lu que ce roman. Mais je vais me procurer quelques uns des douze autres, rédigés en moins de vingt ans.

Lu dans sa version unique, un moyen format habillé de blanc et orné de bleu, reconnaissable entre mille puisqu’il se présente ainsi depuis… sa création.

CG

Lundi 27 novembre 2017

SCHUBERT, Brigitte Massin, Fayard

Si la musique classique vous laisse indifférent, lecteur, passez votre chemin !

Ce livre n’est pas un roman. Ni une nouveauté ; mais il est toujours d’actualité.

C’est un essai sur le compositeur Franz Schubert.

Un essai ? Le mot est faible. C’est plus qu’un essai, mieux qu’une biographie, c’est une bible : 1400 pages consacrées à la vie et l’œuvre d’un compositeur longtemps méconnu. Eminente musicologue, Brigitte Massin ( 1927 – 2002 ) a consacré ( parfois avec son mari Jean Massin ) un ouvrage de référence à trois compositeurs: Beethoven, Mozart et Schubert.

Faut-il ici rappeler la naissance ( en 1797 ) de Franz Schubert, à Vienne ? Ses dons précoces pour la musique et pour la composition ? Elève de son père ( instituteur ) puis de Salieri, il se lie très vite avec Joseph von Spaun, le poète Mayerhofer et son presque homonyme Franz von Schober. A 18 ans, il a déjà composé des Lieder ( Erlkönig ! ), des sonates, des quatuors, des ouvertures, deux symphonies, un opéra… et une messe – qui, elle, est jouée, contrairement hélas à la plupart de ses œuvres orchestrales.

Aussi malheureux en amour que fidèle et riche en amitié, Schubert va rêver toute sa ( courte ) vie d’une consécration qu’il n’obtiendra que bien après sa mort.

Une fois Mozart et « papa Haydn » disparus ( en 1791 et 1809 ), un géant s’impose : Beethoven. Il sera le modèle, l’idole de Schubert.

Seulement voilà : pour réussir, il faut d’abord écrire des opéras.

Schubert s’y essaiera - sans succès.

Alors il compose des Lieder ( surtout pour Michael Vogl, célèbre baryton d’opéra ) et des œuvres pour des formations modestes ( sonates, trios, quatuors, quintettes – la Truite ! un octuor… ) qu’il interprète avec ( et pour ) un public réduit formé surtout d’amis : les fameuses « Schubertiades ». Parfois, découragé, il laisse un e œuvre inachevée – et pas seulement sa 8ème symphonie.

Atteint de la syphilis, Schubert va mourir en 1828, vingt mois après Beethoven

Sa notoriété naissante va être aussitôt éclipsée par un nouveau prodige : Paganini.

A 31 ans, il laisse une œuvre colossale : 1000 opus - dont 600 Lieder et dix symphonies.

Il faudra attendre 1888 pour que sa dépouille devienne ( comme il l’espérait ! ) voisine de celle de Beethoven, dans le cimetière central de Vienne.

Pourquoi évoquer Schubert en général et cet ouvrage en particulier ?

* Parce que ce compositeur me fascine et me touche, mes lecteurs les plus fidèles le savent.

Il occupe d’ailleurs une grande place dans deux de mes romans ( Le pianiste sans visage et La Fille de 3ème B ) et

* parce qu’il est au centre de mon prochain roman, à paraître chez Syros, dans la collection Tip Tongue.

Aussi, pour évoquer Schubert, je me suis replongé dans l’ouvrage de Brigitte Massin.

La vie de Schubert y est disséquée presque jour après jour, notamment grâce aux souvenirs de ses amis qui ont évoqué le talent, les créations ( parfois les amours malheureuses ), les tourments et les voyages de Franz. Son frère aîné, Ferdinand, a aussi beaucoup parlé de lui dans ses mémoires. Ajoutons que Brigitte Massin, dans la seconde partie de son ouvrage ( histoire de l’œuvre ), analyse la plupart des compositions de Schubert.

Pour un amateur ( au sens propre ) de ce compositeur, ce récit est passionnant, émouvant, précis, nourri de détails aussi précieux que précis. Faut-il que Brigitte Massin ait aimé Schubert pour lui avoir ainsi consacré plusieurs années de sa vie !

Lu dans sa version reliée de 1977 ( une autre version existe, revue et corrigée en 1993 ). En fin d’ouvrage, une centaine de pages de glossaires divers renvoient à de nombreuses références ( dates, noms, extraits, précisions ) Le corpus est lui-même truffé de notes directement accessibles en marge. Une mine !

CG

Dimanche 12 novembre 2017

UN ÉTÉ AVEC MONTAIGNE, Antoine Compagnon, Editions des Equateurs

Honnêtement, avez-vous lu Les Essais de Montaigne ?

Comme la plupart des élèves, vous en avez sans doute étudié des extraits à l’aide du Lagarde et Michard – ou encore à l’Université.

C’est aussi mon cas.

J’avoue avoir été assez prétentieux, en classe de Propé, pour avoir acheté Montaigne en Pleiade et tenté de le lire de bout en bout.

À en juger par les notes que j’ai prises… je n’y suis pas parvenu !

À mon corps défendant, je dois révéler que c’était là une version en vieux français avec un appareil critique imposant et des notes presque aussi importantes que le texte de Montaigne !

Un été avec Montaigne, ce sont tout simplement des extraits choisis, traduits en français moderne et judicieusement commentés. Une façon simple, ludique et pédagogique de se familiariser avec un classique incontournable. Parce que Les Essais, tout le monde les connaît mais qui les a lus dans leur intégralité ?

Ecrivain et professeur au Collège de France, Antoine Compagnon a repris, par écrit, certaines de ses émissions ( diffusées pendant l’été 2012 sur France Inter ) consacrées à celui qui, pour la première fois dans l’histoire de notre littérature, a eu l’audace de se choisir comme sujet d’étude, et de livrer au lecteur des réflexions personnelles ( et parfois insolentes ) sur mille et un sujets : l’amitié, l’amour, la nature ( humaine ), les enfants, la guerre, le couple, l’autorité ( qu’il hait ! ) le sexe, le corps…

Bien sûr, avec ce petit essai de moins de 200 pages, l’auteur ne prétend pas à l’exhaustivité : c’est une promenade au moyen de passages choisis qu’il explicite, éclaire, explique et commente. Un superbe petit ouvrage de vulgarisation !

Et le lecteur a des surprises.

Celle, par exemple, de découvrir chez Montaigne de nombreux traits d’humour. Une critique évidente du colonialisme. La certitude que l’écriture est un remède ( « une façon de calmer l’angoisse, d’apprivoiser les démons » ) et la prise de conscience ( que je partage dans Virus LIV 3 ! ) que « la plupart des occasions des troubles du monde sont Grammairiennes » - à savoir que ( nous traduit Antoine Compagnon ) « procès et guerres, litiges privés et publics sont liés à des malentendus sur le sens des mots, jusqu’au conflit qui déchire catholiques et protestants. » Un conflit au cœur duquel se trouve Montaigne à la fin de ce XVIe siècle.

Conservateur, amoureux des voyages ( à cheval ! ), curieux de tout, Montaigne se révèle un esprit critique impitoyable. Rien n’échappe à son observation, au point qu’Antoine Compagnon s’interroge sur la religion intime de Montaigne : catholique et pratiquant, il considère avec objectivité et indulgence la religion réformée… il s’interroge sur Dieu et la foi et juge que « nous sommes chrétiens au même titre que nous sommes ou périgourdins ou allemands » - bref, nous adoptons automatiquement la religion… de nos parents.

Si Montaigne n’était pas présent en décembre 1580 à la signature de La Paix des Amoureux ( qui a eu lieu… où je vis actuellement ! ), nul doute qu’il en fut l’un des acteurs.

Cet acte, le brouillon du futur Edit de Nantes ( 1598 ), était l’armistice ( établi par Henri de Navarre, Catherine de Médicis, le Duc de La Force et les plénipotentiaires catholiques et protestants ) qui affirmait le droit de pratiquer la religion de son choix.

Maire de Bordeaux, ami de nombreux protestants, Montaigne affiche sans fard des convictions que reprendront bien des penseurs et philosophes après lui. Comme : « La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute » ou la célèbre sentence : « Au plus élevé trône du monde, si ( = cependant ) ne sommes-nous assis, que sur notre cul. »

Comment ne pas se sentir proche de Montaigne ?

Je vis devant la route qu’il empruntait pour rendre visite, à Sarlat, à son ami La Boétie – un village sis à 30 kilomètres de sa fameuse « tour », rescapée du château de ses parents : un lieu mythique dont le sommet est la fameuse « librairie » de l’écrivain, l’endroit où il rédigeait ses essais. Là, en levant la tête, il pouvait lire, gravées au fer sur les poutres de châtaignier, les sentences grecques ou latines de ses auteurs préférés.

Ce lieu, on peut encore visiter. D’ailleurs, de gré ou de force, j’y entraîne celles et ceux qui prennent le risque de venir passer quelques jours chez moi !

Lu dans son unique version poche, un sobre volume jaune et noir au superbe papier épais.

CG

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