Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Lundi 10 avril 2017

Les passants de Lisbonne, Philippe Besson, Julliard

A Lisbonne, Hélène « tue le temps », assise dans le jardin intérieur d’un hôtel.

Mathieu, qui séjourne dans le même hôtel, est intrigué par cette inconnue à l’air absent et triste. Il l’aborde sans détour, la questionne.

Et elle répond : son mari Vincent a été porté disparu lors d’un récent tremblement de terre à San Francisco. Est-il mort ? Oui, sans doute, mais on n’a pas retrouvé son corps. Elle vit un deuil improbable, à la fois interminable et incertain.

Interrogé, Mathieu doit aussi révéler sa présence ici : homosexuel ( encore qu’il soit bi quand la fille est jolie ), il a été plaqué par son ami Diego ici-même, à Lisbonne – alors qu’il jugeait leur passion durable et partagée. De confidence en confession, de réminiscence en souvenir, Hélène et Mathieu se racontent l’histoire de l’homme qu’il ( ou elle ) aime, dont le manque se fait cruellement sentir. Deux douleurs différentes mais pleines de points communs.

Hélène est fidèle et matinale ; Mathieu, qui vit de façon débauchée, fréquente les bars gays, et c’est un couche tard. Ils se rendent au port, au cimetière – et bientôt, à la demande d’Hélène, dans les fêtes nocturnes où Vincent trompe sa solitude chaque nuit...

Au fond, y a-t-il une histoire ?

Non, sauf peut-être un petit coup de théâtre final. Ces passants ne font pas que passer : ils sont tous deux en transit, cet hôtel est une gare dans laquelle existent peut être la possibilité de nouveaux départs. Hélène aime encore Vincent, un architecte ( paradoxalement ) écrasé sous un immeuble ; et Mathieu aime encore Diego, il ne couche et drague que pour compenser un manque. Hélène et lui ne seront jamais amants ; mais ils partageront leur mélancolie, leurs regrets, leur douleur. Avec une pudeur à laquelle s’ajoute peu à peu une forme inconnue de tendresse complice.

Aussi, Philippe Besson, dans ce court ( 200 pages ) récit, n’a pas d’autre ambition que de conter par le menu les intermittences ( ou les fidélités ) du coeur, chères à Proust, avec un décor particulier ( cher à Pessoa ! )  : celui de Lisbonne qui, comme San Francisco, est un port – une ville qui, autrefois, a aussi été victime d’un tremblement de terre.

Ces tremblements de l’âme et du cœur, l’auteur parvient à les faire ressentir à son lecteur au moyen d’un style à la fois simple et fluide, où chaque détail fait mouche.

C’est là un roman intimiste, délicat, dont on sort troublé, charmé, interpellé – mais pas indemne, bien qu’il ne réserve aucune vraie surprise.

Lu dans son unique version, un très beau moyen format agrémenté d’une couverture noire et jaune.

Lundi 03 avril 2017

Et Dieu dans tout ça ?, Marie Desplechin,L’Ecole des Loisirs ( Neuf )

A l’école, Henri ( il est en CM2 ) n’est pas un aigle. Bien que séparés, ses parents sont toujours d’accord pour lui reprocher son manque d’ardeur au travail.

Ce qui passionne Henri, ce sont les dinosaures et le big bang. Mais il se demande tout à coup si Dieu ne pourrait pas lui donner un coup de main. Il interroge alors sa mère ( qui y croit un peu ), son père ( qui n’y croit pas du tout ), sa grand-mère ( qui y croit beaucoup ! ) et son grand-père, à l’occasion de vacances forcées à Lille.

A tout hasard, Henri se met à prier, sans que ses résultats s’améliorent. Dieu refuse-t-il de lui venir en aide ? Son grand-père lui explique que c’est plus compliqué que ça…

Et le jour où il rend une rédaction dans laquelle il imagine qu’un ange atterrit dans sa chambre, la maîtresse, Mme Ablette, lui demande de préparer un exposé sur Dieu. Un exposé ? Henri panique… mais heureusement, l’oncle Alfred arrive, prêt à donner un coup de main à son neveu… même si Alfred, lui, est athée !

Depuis longtemps, j’affirme que dans la littérature jeunesse, certains sujets sont tabou – oh, pas l’amour ni le sexe, mais la religion, le monde du travail, ce genre de choses...

Voilà pourquoi ce petit roman a attiré mon attention – euh… et aussi parce que je connais ( et que je suis le travail de ) Marie Desplechin depuis 25 ans ! Il fallait avoir un certain toupet pour aborder ( et pour les plus jeunes ! ) le problème de front : Dieu existe-t-il ? Faut-il y croire ? A quoi ça sert ? Au fait, les gens croient-ils tous au même Dieu ?

Plus culotté encore : le sujet est traité avec légèreté et humour, à la première personne, avec le ton d’un gamin qui dit les choses comme il les pense : nul doute que l’ouvrage, récréatif et pas didactique pour deux sous, sera lu facilement par les 9/10 ans, qui se reconnaîtront souvent dans le portrait que le narrateur fait de lui-même ! L’air de rien, le lecteur apprend beaucoup de choses.

Ah oui, vous allez me demander : est-ce un livre engagé ? Catholique ? Libre penseur ?

Non : c’est un récit utile, à la fois grave et drôle, simple mais pas du tout simpliste.

Comme l’affirme ( page 125 ) l’oncle Alfred à son neveu : « Un gros malin a écrit un jour que Dieu était une mauvaise réponse, mais une bonne question. »

Petit PS : le tome 1 du Journal d’Aurore ( du même auteur ), Jamais contente, vient d’être porté à l’écran.

Lu dans son unique version, la « Blanche » de l’Ecole des loisirs, moyen format, papier épais, grosse typographie – et un magnifique dessin de Gotlieb en couverture !

Lundi 27 mars 2017

Et si.. demain, Michel Piquemal, Le Muscadier

Et si demain…

  • les descendants des « authentiques Sapiens » refusaient de s’unir aux bâtards : les humains ( nous, nos descendants naturels ! ) dans lesquels ont été détectés… des gènes de Néandertaliens ?

  • un savant parvenait à prouver que les animaux sont dotés de sensibilité, d’émotions, et qu’il est criminel de continuer à les tuer… et à les manger ?

  • on parvenait à éliminer de notre mémoire les souvenirs douloureux… ou simplement gênants ?

  • l’obsolescence programmée était une norme obligatoire, et que vouloir la supprimer devenait « un crime économique antisocial à caractère terroriste » ?

  • les maisons devenaient intelligentes au point de pouvoir décider de la vie et de la mort de leurs occupants ?

Ce recueil de petites nouvelles d’anticipation fourmille de grandes idées futuristes !

D’une plume vive et acerbe, Michel Piquemal imagine quelques futurs de notre société, des futurs rendus possibles grâce à nos technologies, et vraisemblables grâce aux conséquences ( prévisibles ) de notre société de consommation.

Chacun de ces ( courts ) récits est exemplaire ; chacun offre une réflexion pertinente, et peut devenir – en classe, par exemple - l’objet d’un débat passionnant.

Auteur reconnu, responsable de la collection « Carnets de sagesse » chez Albin Michel, Michel Piquemal nous offre ici un florilège de nouvelles de SF du meilleur cru : de la vraie dystopie, des textes de quelques pages que les jeunes ( et leurs aînés ! ) liront en riant, en souriant et en s’interrogeant souvent : ces futurs tour à tour baroques et terrifiants ne sont-ils pas déjà à notre porte ?

CG

Lundi 20 mars 2017

Nympheas noirs, Michel Bussi, Pocket

À Giverny a été assassiné Jérôme Morval, un riche ophtalmologiste, grand amateur des œuvres de Monet. Le jeune inspecteur Laurenç Sérénac enquête avec son adjoint Sylvio Bénavides. Laurenç est occitan, albigeois… et expert en art !

Bientôt, ils reçoivent cinq photos anonymes montrant la victime en compagnie de cinq jeunes femmes – sans doute les anciennes maîtresses de la victime. Interrogée, sa jeune veuve, Patricia, avoue connaître les liaisons extraconjugales de son mari. L’une d’elles, Stéphanie, l’institutrice du village, dont le mari est très jaloux, n’a pourtant jamais eu de liaison avec Jérôme Morval.

L’inspecteur Laurenç est très attiré par cette séduisante instit... Par chance, un indice va lui permettre de l’approcher de près : une carte d’anniversaire trouvée dans la poche de la victime, pour les 11 ans d’une enfant que les enquêteurs aimeraient identifier… Serait-ce Fanette, l’une des élèves du Cours Moyen, si douée pour la peinture qu’elle a participé au Prix de la Fondation ( américaine ) Théodore Robinson, un peintre qui a fréquenté Monet ?

Ce roman… « policier » ( il en a la structure ) a une grande qualité : il se lit facilement ;, et d’une traite – même si ses 500 pages auraient pu être, euh, réduites de moitié.

L’écriture de Michel Bussi séduit, son roman m’a d’ailleurs été offert par un inconditionnel de cet auteur très populaire. L’écrivain parvient à prendre sans cesse le lecteur par la main malgré la multiplicité des points de vue : celui d’une mystérieuse octogénaire, de l’inspecteur et de Fanette ! ).

Mon ( petit ) reproche récurrent, comme pour Un avion sans elle, du même auteur, concerne la façon qu’a michel Bussi de gagner du temps, de multiplier les détails, les descriptions et les digressions. C’est là un truc pour retenir sans cesse l’attention, mais il comporte un risque : celui d’agacer et de lasser.

Il faut par exemple attendre la page 195 pour qu’apparaisse tout à coup ( enfin ! ) le nom d’un personnage-clé : celui de Robert Roselbo, mort en 1937, à 11 ans, au même endroit et de la même façon que l’ophtalmologiste ; au bord du ru de Giverny.

Il faut aussi lire cinq longues pages ( 210 à 214 incluse ! ) pour attendre que succombe James, le peintre un peu fou qui encourage Fanette ; James est en réalité tué par une pierre en trois secondes. Son agonie est courte mais sa lecture est longue !

Il faut aussi attendre la page 300 pour connaître ( ou plutôt deviner ) l’identité de cette fameuse octogénaire qui soliloque depuis… la page 19 !

En réalité, Michel Bussi n’est pas dupe : il sait qu’il irrite son lecteur ! Il dit, ou fait dire à ses narrateurs successifs, à plusieurs reprises : « oui, je sais, vous vous impatientez, mais vous allez savoir, un peu de patience, je vais tout vous dire… »

Bref, il distille au compte-goutte les informations et les faits en interrompant sans cesse sa narration : des « blancs » sensés intriguer - mais un procédé qui finit par lasser.

Cependant, je me rends à l’évidence : tous ceux ( et toutes celles ) qui lisent Michel Bussi sont emballés et enthousiastes ! Nymphéas noirs n’a-t-il pas reçu 5 prix littéraires en 2011 ? N’est-il pas traduit en 20 langues ?

Certes, l’auteur connaît son sujet. Il aime et apprécie Monet. Il s’est beaucoup documenté. Et sur le plan des inventions métaphoriques, il n’a pas froid aux yeux. C’est imaginé, fleuri – mais décidément, pour une fois, entre la littérature et la peinture, Monet a ma préférence !

CG

Lundi 13 mars 2017

Une brève histoire du temps ( Du big bang aux trous noirs ), Stephen Hawking, Flammarion

Faut-il encore présenter le physicien Stephen Hawking ? Né en 1942, il a développé dès 25 ans la maladie de Charcot et pensait n’avoir que deux ou trois ans à vivre. Handicapé, il a dû subir une trachéotomie qui l’a privé de l’usage de la parole – mais il est toujours là !

Ayant récemment vu le ( très beau ) film Une merveilleuse histoire du temps ( James Marsch, 2015 ), qui relate sa vie sentimentale et professionnelle, j’ai retrouvé dans ma bibliothèque son best seller publié en 1988, que j’avais, en son temps acheté et dévoré – Une brève histoire du temps  est sorti en France en 1989..

Et je l’ai relu. Avec un plaisir multiplié.

Même si l’astronomie a fait, en trente ans, des progrès considérables ( on a découvert et répertorié plus de 3 000 exoplanètes ! ), la physique, elle, affronte les mêmes problèmes : comment concilier la relativité générale et la mécanique quantique ? Ou, pour poser la question autrement, quelle théorie unifiée pourrait « faire des quatre forces qui expliquent l’univers*… une force unique » ?

Stop ! allez-vous me rétorquer, ce débat est réservé aux spécialistes !

Pas d’accord.

Evoquons d’abord les sujets qu’aborde Stephen Hawking : au-delà du temps ( le sujet de sa thèse de doctorat et celui de son ouvrage ), l’auteur relate d’abord chronologiquement les progrès effectués dans notre vision de l’univers : la prise de conscience que :

  • la Terre est ronde, affirmation d’Aristote en… 340 avant J.-C. !

  • qu’elle tourne autour du soleil, comme les autres planètes ( Copernic, en 1514 )

  • la gravitation universelle gouverne le mouvement des astres ( Newton, en 1687 )

  • notre système solaire fait partie d’une galaxie ( Herschel, en 1785 )

  • notre univers est constitué de galaxies ( Curtis, vers 1920 )… qui s’éloignent les unes des autres ( Hubble, en 1929 )

  • espace et temps sont liés ( Einstein, théorie de la relativité générale, 1916 )

  • l’infiniment petit obéit à des lois différentes de celle de la relativité ( Feynman, Planck, Heisenberg, Dirac, vers 1930 )

Certes, arrivé à la page 100, la vulgarisation des phénomènes de la physique quantique semble une gageure ; mais le lecteur néophyte pourra au moins se familiariser avec les constituants de l’atome, protons, neutrons ( donc les quarks ), neutrons – avec les photons et les ondes… et les phénomènes qui régissent l’infiniment petit.

Préfacé par Carl Sagan, dédié à sa première épouse ( Jane ), ce livre de vulgarisation peut à mes yeux toucher un large public, y compris celui des lecteurs qui sont des novices en matière d’astronomie et qui aimeraient aborder les grands problèmes de notre temps en matière de physique.

Est-ce bien nécessaire ? Je le crois.

Je pense même que la plupart de nos comportements égoïstes, naïfs ou de courte vue viennent du fait que l’astronomie contemporaine n’occupe pas de place dans l’enseignement. Prendre conscience que notre planète est une magnifique exception – et que l’Homme ( son intelligence, sa capacité à expliquer – provisoirement - l’univers ) est un phénomène miraculeux, peut-être unique, cela permet de mesurer la fragilité de notre existence et la responsabilité qui nous incombe de tenter de la préserver, de la perpétuer…

Hélas, même « civilisé », l’Homme du XXIe siècle continue à « passer cette vie en véritable bête brute », comme le disait Sganarelle dans le Don Juan de Molière.

Quand on sait qu’aux Etats-Unis, le futur ministre de l’Education est un créationniste convaincu, je me surprends à penser que notre planète serait peut-être mieux gouvernée par des philosophes et des scientifiques comme Stephen Hawking, Axel Kahn ou Hubert Reeves, dont le dernier message est un véritable cri d’alerte pour les générations futures.

Si vous manquez d’ambition ou de temps pour vous plonger dans Une brève histoire du temps, alors consacrez du moins cinq minutes à entendre ce court enregistrement :

http://www.francetvinfo.fr/replay-radio/moi-president-2017/hubert-reeves-moi-president-je-ferai-en-sorte-que-l-humanite-cesse-de-saccager-sa-planete_1966187.html

Lundi 27 février 2017

Les accommodements raisonnables, Jean-Paul Dubois, L’Olivier

En cette fin d’année 2007, Paul Stern a des problèmes avec sa femme, née Anna Roca del Rey et son père Alexandre et avec son père : Alexandre.

Le frère d’Alexandre, Charles, un arriviste riche, hâbleur et prétentieux, vient de mourir. Le père de Paul hérite : de sa fortune… mais aussi de son méchant caractère et accessoirement de sa maîtresse John Johnny. Aussi, Paul est stupéfait de constater la vitesse avec laquelle son père, « un veuf rigoriste et dévot s’était mué en ce futur époux jouisseur et flambeur » ( p.115 ), bizarrement fier de piloter le yacht de son frère défunt !

Quant à la femme de Paul, Anna, elle est en profonde dépression malgré les soins ( ? ) de son psy, Grandin. Elle va d’ailleurs exiger d’être internée…

C’est le moment où Walter Whitman, un producteur américain, fait appel à Paul, qui est scénariste, pour qu’il devienne le script doctor d’un film improbable, et le scénariste obligé d’un autre projet sans importance – il faut bien fournir aux spectateurs les sous-produits dont ils sont friands... Bref, Paul est en quelque sorte invité à venir à Hollywood, logé, nourri et ( bien ) payé, pour servir de « prête-nom afin que ces futurs œuvres aient la qualité française ». Bien sûr Paul accepte.

Sur place, il est consterné par le faible niveau d’exigence qu’on lui demande et irrité par les appels nocturnes de son père, obsédé par l’irrésistible ascension politique d’un pitre nommé… Sarkozy. Paul devient le complice obligé de son riche commanditaire Walter Whitman, il se lie d’amitié avec Edward Waldo Finch, un vieux réalisateur oublié… et il finit par rencontrer Selma Chantz, le parfait sosie de son épouse… sauf qu’elle a 30 ans de moins qu’Anna.

Paul doit cependant affronter deux problèmes : Selma se drogue – et contre toute attente, Anna guérit et rentre au logis !

Paul se retrouve alors à la croisée des chemins, partagé entre une maîtresse et un job aux U.S.A. et une famille qui l’attend en France : il a trois enfants et il est grand-père !

Ce roman au titre improbable ( qui se justifie pleinement dans sa conclusion, superbe ) a eu moins de succès que La vie française ( 2004 ). À l’heure où j’écris ces lignes, il est encore trop tôt pour évoquer le sort du nouvel opus de Jean-Paul Dubois : La Succession.

Il s’agit pourtant d’un récit important, même si son rythme peut sembler lent.

L’action des Accommodements raisonnables, rythmée en douze chapitres qui sont autant de mois, se situe très précisément dans le temps ( 2007/2008 ) puisque Paul continue de travailler à Hollywood pendant la fameuse grève des scénaristes.

En réalité, ce récit relate le glissement inexorable du caractère et du destin de trois personnages :

  • Alexandre, un père « oublieux de toute la philosophie janséniste qu’il avait si souvent professée, débutait, sur le tard, une déplaisante carrière de branleur antipathique, de sauteur de banlieue, de gigolo des mers » 

  • Anna, une épouse désormais loin du réel, même si elle affirme un jour à son époux qu’il est plus près d’elle qu’il ne le croit, une femme qui revient à la vie au moment où son mari est à l’autre bout du monde, entre les bras du jeune sosie d’Anna ; et enfin :

  • Paul, qui prend conscience d’avoir vécu « une année singulière (… ) nous avait tous amenés à nous enfuir droit devant nous (…).Mon père avait basculé le premier, Anna ensuite et moi enfin (…) L’origine de cette étrange épidémie rôdait quelque part en nous-mêmes. Les accommodements raisonnables que nous avions tacitement conclus nous mettaient pour un temps à l’abri d’un nouveau séisme, mais le mal était toujours là, tapi en chacun de nous, derrière chaque porte, prêt à ressurgir » ( p. 274/275 )

Ajoutons que ce roman à l’humour décapant, au lyrisme parfois amer ( Paul a toujours conscience de sa lâcheté ), jette un regard critique sur l’Amérique en général et Hollywood en particulier. Selma, le jeune sosie ambigu ( et américain ) d’Anna, lui semble incarner « toute la pensée désaxée de ce pays, cette espèce de religiosité spongieuse, de verroterie spirituelle, de macédoine sociale – avec des pauvres payés pour ramasser des merdes de chien, des vieux pour garer les voitures (…) et des champignons pour guérir les angoisses vertébrales. (…) Ce pays était une secte, avec ses rites économiques et ses gourous fanatiques » (p. 219 )

Quel auteur a jamais brossé un tel portrait d’un pays qui fascine le monde entier ?

Ah, j’oubliais : le champignon dont il est question est lui aussi un personnage majeur du roman : c’est un remède miracle, une sorte de mère du vinaigre qu’il faut cajoler, nourrir d’affection, de thé, et absorber régulièrement pour se maintenir en bonne santé…

On le voit : Même si Les accommodements raisonnables rappelle parfois le génial Saga de Tonino Benaquista, son ambiance et son ambition frôlent parfois l’écume de Boris Vian : Chloé et Anna, même combat ?

Lu dans son élégante version Poche ( chez Points ) très noire…

Lundi 20 février 2017

Le Diable, tout le temps, Donald Ray Pollock, Albin Michel

Willard Russel, de retour dans l’Ohio après avoir participé à la guerre de 39/45, n’épouse pas Helen, comme l’aurait souhaité sa mère Emma, mais une jolie serveuse, Charlotte, dont il a un fils : Arwin.

Helen, elle, épouse Roy, un prédicateur cinglé qui a un cousin invalide, Théodore, dont il ne se sépare jamais. Persuadé qu’il peut accomplir des miracles, Roy va égorger Helen… sans parvenir, évidemment, à la ressusciter !

Il a eu le temps de lui faire un enfant, la petite Lenora, qui est laide comme un pou. Le couple Roy/Théodore enterre Helen à la hâte et fuit pour vivre désormais en prêchant ici et là –Théodore à la guitare et Roy dans le rôle du bon apôtre…

Entre-temps, Charlotte est tombée malade ; pour la sauver du cancer qui la ronge, son époux Willard entreprend des sacrifices sanglants ( animaux divers… et plus, si affinité ) sur un vieux tronc d’arbre ; il y entraîne son fils, le jeune Arwin. Cela n’empêche pas Charlotte de mourir ; Willard se suicide alors près du tronc à sacrifices, en laissant Arwin orphelin.

Le sheriff Bodecker va gérer cette douloureuse affaire. Il a une sœur, Sandy, ; celle-ci a épousé un faux photographe gras et libidineux qui l’utilise comme appât pour tuer des auto-stoppeurs et réaliser avec leur cadavre des photos morbides qu’il collectionne…

L’oncle d’Arwin, Easkwell, donne à son neveu ( il a alors 15 ans ) une arme qui lui sauvera la vie. Le jeune Arwin – qui est plus ou moins le héros de ce récit – va prendre la laide Lenora en amitié. Il la considère comme sa sœur et devient vite son protecteur. Mais Lenora, malgré sa laideur, va tomber sous la coupe d’un nouveau prédicateur, obsédé sexuel…

Salué par la critique, ce roman a été couronné de prix.

Il a de nombreuses qualités : son écriture, sobre et efficace ( on est vite captivé ) et un univers qui ravira les inconditionnels du roman « dur » américain, de James Ellroy à Jim Harrisson, avec un panorama réaliste ( et morbide ) de l’Amérique profonde ( et dépravée ) des années soixante…

Soyons clair : ce roman fourmille de saletés, d’ordures, de sueur, de crasse, de vomi, de sexe, d’urine, de merde et de sang ; et il n’y a pas un personnage auquel le lecteur peut, euh… s’attacher. Le jeune Arwin ? Oui, peut-être. Mais le malheureux gamin deviendra lui-même un triple meurtrier – il faut dire qu’il n’a guère été encouragé par son milieu familial, notamment un père complètement à la masse !

Bref, on va me reprocher de ne pas mêler ma voix aux éloges unanimes dont ce roman a fait l’objet, son auteur étant d’ailleurs éminemment sympathique ( il faisait partie des invités du salon du polar de Pau en 2014 : Un aller retour dans le Noir ).

Non, non : lisez-le, accrochez-vous, on est en effet au bord de la caricature ( mais qui sait ? ), avec des personnages issus d’un lumpenprolétariat US qui fascine les Européens que nous sommes… Après tout, c’est ça, l’Amérique qu’on admire : celle des excès que leurs observateurs aiment décrire et critiquer.

On a parfois reproché à mes romans l’absence d’un méchant ; il est vrai que je n’obéis pas aux règles de Propp. Eh bien ici, c’est l’inverse : il n’y a que des paumés, des obsédés, de faux dévots – et de pauvres gosses.

Si l’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, alors ce roman est un chef d’œuvre. Sa conclusion, à manière du Train sifflera trois fois, est d’ailleurs la copie conforme d’un western classique. La scène finale rappelle aussi celle de la dernière image des albums de Lucky Luke. Mais Arwin n’est pas lucky, ni même a poor lonesome cow boy. Il a un lourd héritage, beaucoup de sang sur les mains et un destin… très incertain.

Lu dans sa version poche, un très joli petit livre rouge de 400 pages, très souple et très solide.

Monsieur le Commandant, Romain Slocombe, NIL

Le 4 septembre 1942, l’écrivain et académicien Paul-Jean Husson adresse un long courrier au Sturmbannführer de la Kommandantur de la ville d’Andigny, où il vit.

Dans cette véritable confession, il explique comment, après la mort de son épouse et celle de leur fille aînée, il a eu un différend idéologique avec son fils Olivier, qui a rejoint Londres et la Résistance.

Paul-Jean Husson est en effet un collaborateur et antisémite convaincu ; il fréquente d’ailleurs Drieu La Rochelle, Jacques Chardonne, Brasillach, et écrit parfois à Philippe Pétain puisque le nouveau « père de la patrie » a été autrefois académicien, lui aussi.

Mais voilà : Olivier s’est marié avec une jeune et jolie blonde que Paul-Jean a longtemps soupçonné d’être juive, avant d’en avoir la confirmation à la suite d’une enquête.

Cette Allemande, Ilse Wolffsohn, a été, quelques années auparavant, une actrice célèbre.

Depuis les lois antisémites et son mariage, elle cache soigneusement ses origines et ne fréquente plus ses parents, qui ont d’ailleurs judicieusement disparu.

Le problème, c’est que Paul-Jean Husson est très vite tombé amoureux d’Ilse – il se demande d’ailleurs si elle n’a pas épousé Olivier autant par amour… que pour se forger une nouvelle identité !

Ilse donne vite le jour à deux enfants ( juifs, juifs, songe tragiquement le narrateur ! ).

Après le départ d’Olivier, elle fréquente de plus en plus souvent la villa dans laquelle vit son ( riche et célèbre ) beau-père, à Andigny…

Bien entendu, le lecteur s’interroge très vite : puisque Ilse est juive et que le narrateur l’aime, comment se fait-il qu’il en fasse la confidence au responsable allemand ( et nazi ) de cette petite ville de Normandie ? Il faudra attendre les cent dernières pages, trépidantes, sanglantes et dramatiques pour le comprendre.

Sous couvert d’une longue lettre ( de 250 pages ! ), l’auteur, Romain Slocombe, nous livre le portrait d’un écrivain antisémite et collaborateur convaincu torturé par un dilemme : celle qu’il aime est juive – et, par surcroît, c’est sa belle-fille. Ce qui frappe le lecteur, c’est d’ailleurs le luxe de détails dont le narrateur fait preuve, avec un personnage dans la peau duquel on doit se mettre alors que ses opinions affichées sont… insoutenables !

A cet égard, ce récit est déjà une réussite teintée d’ambiguïté : n’y a-t-il pas le risque que ces arguments affichés et démontrés ne finissent par convaincre un lecteur un peu influençable ?

Qu’on se rassure : ce n’est évidemment pas l’objectif de Romain Slocombe : il est lui-même d’ascendance juive – et il cumule les talents : il est aussi réalisateur, traducteur, illustrateur, auteur de BD et photographe. Aux antipodes du Front National, il a ( dès 2012 ) soutenu la candidature de Jean-Luc Mélenchon ! D’autre part, les scènes finales, presque insoutenables, rectifient le tir d’une façon spectaculaire.

Un autre aspect majeur de Monsieur le Commandant est la peinture précise d’une certaine France des années 40 ( très exactement les années 40, 41 et 42 ), une peinture si détaillée qu’on a parfois l’impression que Paul-Jean Husson a existé, et que l’auteur a utilisé un écrivain réel pour en changer le nom. Les références historiques ( ah… les scènes de la débâcle et de l’exode… on croirait que Romain Slocombe – né en 1953 ! – les a vécues… ) raviront les amateurs d’Histoire et… de littérature. Parce que ce courrier éclaire, ici ou là, l’attitude de nombreux écrivains – Céline en tête, certes, mais aussi André Gide, Henri de Montherlant, Sacha Guitry ( j’en passe ), sans parler de certains éditeurs ( Denoël, Gallimard ) dont les responsables littéraires ont été oubliés… ou blanchis.

Parenthèse utile et édifiante : ce récit a été dédié à… Pascal Garnier, dont j’ai dit ici même le plus grand bien avant qu’il ne nous quitte prématurément/

En dépit ( ou à cause ? ) d’un contexte historique et social remarquablement restitué, ce roman est passionnant et exemplaire. Si vous avez calé devant Les Bienveillantes ( difficile de ne pas faire le rapprochement ! ), rassurez-vous : vous lirez Monsieur le Commandant d’une traite, quitte à mettre un certain temps pour vous remettre des émotions qu’il vous procurera...

Lundi 30 janvier 2017

Lumière ( Le voyage de Svetlana ), Carole Trébor, Rageot

Paris en 1774 ( Louis XV est mourant ). Svetlana vient d’avoir 15 ans.

Svetlana est la fille naturelle de Piotr et Ania. En 1762, à St Pétersbourg, les époux, mystérieusement menacés, ont dû confier leur fille de 3 ans à des nobles français : Jeanne et André Horville. Svetlana a bénéficié de leur éducation. Après la mort de Jeanne, André est devenu l’un des auteurs de l’Encyclopédie, Diderot est l’un de ses amis.

Grâce au journal intime de sa mère adoptive, Svetlana devine que ses vrais parents sont peut-être encore vivants et qu’ils cachent un secret. Fille des lumières ( son nom, en Russe, signifie d’ailleurs Lumière ! ), savante et cultivée, Svetlana convainc son père de partir avec un vieil ami, Guy, et, en poche, une recommandation de Diderot pour Catherine II. La puissante souveraine de Russie doit savoir où se trouvent ses parents ; en effet, elle aurait eu pour amant Vitali, le frère d’Ania ; ce dernier aurait été évincé par Grigori Orlov au moment où un coup d’état allait permettre à Catherine de prendre le pouvoir après la mort suspecte de son époux, le tsar Pierre III, sans doute assassiné.

Hélas, le voyage de Svetlana est long et périlleux, plein d’embûches…

A la suite d’une attaque meurtrière, Svetlana est sauvée ( puis protégée ) par un jeune et sympathique sauvageon : Aliocha. Arrivée à Riga, elle fait la connaissance d’un couple pittoresque, Varlaam et Mira, de vieux amis de ses parents. Ces derniers lui révèlent qu’elle est… une sorcière, et fille de sorcière ! Svetlana refuse d’y croire.

Pourtant, peu à peu, elle s’aperçoit qu’elle a de nombreux pouvoirs…

Difficile d’en révéler davantage, mieux vaut laisser le suspens aux futurs lecteurs – car nous n’en sommes ici qu’à la première moitié du récit !

Ce roman historique, superbement documenté, tient le lecteur en haleine de bout en bout - à condition qu’il ne pas se décourage pas, au départ, avec un contexte politique, sentimental et religieux rigoureux qui constitue la toile de fond de l’ouvrage.

Docteur en Histoire, spécialiste de la Russie et de l’URSS, Présidente actuelle de La Charte, Carole Trébor a le vent en poupe : elle est, avec trois de ses camarades, l’auteure chez Nathan d’un best seller pour jeunes adultes, U 4, qui rivalise avec les dystopies anglo-saxonnes à la mode. Ici, elle nous entraîne dans un tourbillon d’aventures dignes de Jules Verne ( Michel Strogoff ) et d’Anne et Serge Golon ( Angélique ).

Bien sûr, dans la seconde partie, les pouvoirs de Svetlana font glisser ce récit vers le fantastique sans que la réalité historique soit jamais prise en défaut. Les amateurs de fantasy seront sans doute ravis en lisant le combat final, qui rappelle le meilleur d’Ewilan, de Pierre Bottero.

Mais cette incursion ( justifiée ) dans l’univers fantasmagorique ne doit pas dissimuler l’essentiel : Lumière constitue avant tout un moyen inespéré de se familiariser avec l’ambiance du « siècle des lumières » - et les relations privilégiées existant à l’époque entre notre pays et la francophile Russie. Le poème qui sert d’introduction ( une « byline » ) livre le ton et sert de déclaration d’intention de Lumière : montrer que le despotisme éclairé ( et la religion orthodoxe imposée par les tsars de la Russie dès l’an 988 ) n’ont pas toujours réussi à annihiler les vieilles croyances et les dieux païens révérés par le peuple.

Svetlana, l’héroïne, est symboliquement partagée entre ses origines naturelles russes ( sa mère Ania, est l’une des « sorcières de l’Oural » ) et son éducation française, pétrie de scientisme et de rationalité. Le chapitre 40, Fille des lumières, fille de sorcière, aurait d’ailleurs fourni un sous-titre aussi éclairant que Le voyage de Svetlana.

Les personnages annexes sont tous pittoresques ; et la peinture de Saint Pétersbourg réaliste.

De plus, le lecteur sera ( de gré ou de force ! ) entraîné à comprendre la façon dont Catherine II a pris le pouvoir – probablement en faisant assassiner son époux, le tsar Pierre III, avec la complicité d’un de ses nombreux amants ; à l’époque, c’était Grigori Orlov, successeur présumé de Vitali, oncle de l’héroïne.

Dans une longue postface très détaillée, qui passionnera les enseignants, l’auteure explique et justifie la façon dont elle a, à la manière d’Alexandre Dumas, introduit des personnages de fiction dans un décor historique et géographique.

Un roman conseillé à toutes les lectrices et les lecteurs… du collège à l’université !

Lu dans son unique version, un sobre et joli grand format élégant.


Lundi 23 janvier 2017

Je vais mieux, David Foenkinos, Gallimard

La narrateur mène avec sa femme Elise une vie de couple paisible, même s’il vit assez mal le séjour étudiant d’un an de leur fils à New-York et le mariage de leur fille avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle. Lors d’une après-midi passée avec leurs amis Edouard et sa femme Sylvie ( dont le narrateur a été autrefois amoureux ), il ressent une douleur dans le dos. Qui persiste. S’installe. Et dont l’intensité varie mystérieusement au fil des jours.

Il se décide à consulter, passe une radio, puis un IRM – mais on ne décèle aucune cause à sa douleur. Edouard, qui est dentiste, lui recommande un ostéopathe. Sans effet. Notre héros contacte une psychologue ( chez laquelle il rencontre une jeune femme attachante promise à un brillant avenir avec lui ) puis une magnétiseuse qui lui affirme que son mal n’est pas d’ordre physique.

Entre-temps, le narrateur, architecte, se fait doubler et duper par un collègue hypocrite.

Malgré le soutien de sa fidèle secrétaire, il finira par se faire licencier pour avoir agressé sans regret le coupable. Un règlement de compte qui, miracle, interrompt son mal de dos !

Il comprend alors que jusque là, il a « pris sur lui », comme on dit : il a sans cesse courbé l’échine : devant son ami Edouard, son patron Audibert, son père qui, pendant son enfance, n’a jamais cessé de le dénigrer ( et il continue ! ) – et, au fond, devant son épouse… qui lui annonce un beau jour qu’elle veut divorcer. Une décision qui va lui faire quitter son foyer, dormir à l’hôtel et bientôt bouleverser sa vie sentimentale et professionnelle.

Après Le potentiel érotique de ma femme ( voir ma critique du 11/11/2013 ), Foenkinos a connu un joli succès avec La délicatesse ( voir ma critique du 14/12/2011 ) et a été consacré avec son récent Charlotte. Etrangement, certains de ses romans sont restés dans l’ombre.

Je vais mieux a des allures autobiographiques : le narrateur, qui ne révèle jamais son prénom, se voit déclarer ( p. 200 ) par son père, à propos de son mal de dos : « Tu pourrais parler pendant des heures de ton dos (…) Tu serais capable d’en faire un roman ! » . Et son titre, Je vais mieux, est en totale contradiction avec une douleur qu’il cache, qu’il négocie et dont il tente en vain de déceler l’origine. Il offre ainsi au lecteur un récit à la fois confidentiel, à l’humour décalé, une sorte de journal aveugle et en apparence improvisé. En effet, je me suis demandé si, en rédigeant Je vais mieux, Foenkinos ne savait pas lui-même où il allait.

Faux : malgré une conclusion un peu déroutante, le récit ( en cinq parties dont le contenu est de plus en plus réduit ) est en réalité très construit,. Parce que le lecteur ne prend que peu à peu conscience des faiblesses du narrateur : c’est un lent, un velléitaire, un gentil, qui fait profil bas et fuit les conflits. Il faudra un coup de gueule ( et de poing ) envers son indélicat collègue pour en prendre soudain conscience. Pourtant, de nombreux signaux auraient pu l’alerter : le timide soutien de sa secrétaire Mathilde, une rivalité mal dissimulée avec son ami Edouard, un repas ( raté, comme d’habitude ) avec ses parents, la mort de son beau-père – qui l’affecte ( trop ) peu. Et surtout ses innombrables contacts avec des praticiens divers qui lui démontrent que son mal est psychosomatique.

Un bon résumé du roman pourrait être ce dialogue pince sans rire de la page 163 :

  • Ca ne va pas trop.

  • Ah bon ? Rien de grave, j’espère ?

  • Non… non… c’est jute que j’ai perdu mon travail… qu’Elise veut divorcer… et puis je souffre toujours le martyre avec mon dos…

Ce récit aussi léger que la chanson Tout va très bien, Madame la marquise se lit comme on boit du petit lait : sans effort, avec un plaisir d’autant plus évident qu’il est teinté d’un humour permanent et semé d’aphorismes ou de jugement moins banals qu’il n’y paraît :

« parler est un palliatif au passage à l’acte ( p. 50 )»

« j’étais comme un VRP de ma douleur ( p. 143 ) »

« On devrait vivre sa vie à l’envers pour ne pas la rater ( p. 171 ) »

« Il faut perdre les gens pour enfin les regarder »

« Les femmes sont en avance sur les hommes, elles entrent toujours les premières dans l’ère du concret ( p. 180 ) »

« c’est très difficile de constater le manque de bonheur quand on n’est pas dans le malheur ( p. 181 )» 

« La vie moderne est incompatible avec le sommeil. On ne sait plus se mettre sur pause » (p. 216 ) »

« Etre ami avec quelqu’un, c’est ne pas coucher avec sa femme ( p. 219 ) »

« Elle était trop jeune pour être vieille mais déjà trop vieille pour être jeune ( p. 221 ) »

La liste pourrait être aussi longue que… non pas «  La liste de mes envies » ( clin d’œil de Foenkinos au roman de Grégoire Delacourt, voir ma fiche du 22/04/2012 ) mais la liste des frustrations que le narrateur finit par égrener, au début de la quatrième partie.

Conscient que « notre douleur serait la somme de nos riens ratés » ( p. 260 ), le narrateur en conclut que « pour ne pas avoir mal au dos, il ,ne faut pas garder les choses en soi ».

330 pages lues d’une traite dans La Blanche de Gallimard.

A offrir à ceux qui en ont plein le dos et ont besoin d’une salutaire séance de thérapie récréative.


Lundi 16 janvier 2017

Le problème avec Jane, Catherine Cusset, Gallimard

En descendant chercher son courrier, Jane trouve un paquet anonyme : le manuscrit d’un récit intitulé Le problème avec Jane… et qui relate avec une exactitude stupéfiante les neuf dernières années de sa propre vie. Une biographie qui, elle le constate aussitôt, s’achève sur les mots : « En bas elle trouva le paquet avec le manuscrit ».

Stupéfaite et intriguée, elle le lit.

Jeune enseignante célibataire à l’université Devayne, aux USA, Jane va vivre quelques années avec Josh, un étudiant de son âge ( 30 ans ). Elle a noué une relation ambiguë avec Norman Bronzino, un collègue marié, égoïste et radin qui a deux fois son âge. Elle tombe enfin amoureuse du bel Eric Blackwood, un jeune enseignant brillant, qu’elle épouse.

Mais des difficultés s’accumulent : la grand-mère d’Eric meurt, le couple va vivre un temps avec Nancy, la mère d’Eric. Et surtout, Jane voit à Devayne sa carrière bloquée : pour obtenir de l’avancement, il faudrait que soit publiée sa thèse sur Flaubert, dont aucun éditeur ne veut.

Eric et elle vivent bientôt séparés pour des raisons professionnelles ; et Jane devient l’amie ( pas l’amante ) de Francisco, un prof ( marié ) de son âge récemment promu à Devayne, un confident qui devient jaloux quand elle lui confie qu’elle s’est amourachée de Torben, un jeune écrivain danois. Irrité, Eric s’éloigne – avant de se séparer de Jane.

C’est un déchirement.

Mais pour Jane, la vie continue… et au fil de la lecture de sa propre existence, son agacement se transforme en irritation : qui, mais qui a pu rédiger ce texte aussi précis ?

Bien entendu, en lisant sa propre histoire ( une idée géniale que cette double mise en abyme ! ), Jane se demande qui peut connaître autant de détails intimes sur sa vie : son premier amour ( raté ) avec Eyal, sa longue liaison avec Josh, les circonstances ( difficiles ) dans lesquelles elle a dû avorter du bébé qu’Eric lui avait fait, et ne voulait pas garder ?

L’auteur de ce manuscrit serait-il Josh ? Son amie et confidente Allison ? Ou encore Ruth, l’étudiante avec laquelle elle a longtemps partagé une chambre à Paris ? Ou bien David Clark, l’étudiant-écrivain amateur, qui lui a un jour révélé qu’il voyait ( p. 186 ) « un lien étroit entre l’écriture et la couture ».

Le lecteur attentif est encore plus perplexe que Jane. Car personne ne peut connaître les détails aussi intimes de la vie de Jane, au point d’imaginer jusqu’à ses états d’âme !

Le plus stupéfiant… c’est que la réponse est livrée à Jane en même temps qu’au lecteur : dans les dernières pages ! Et là, on est bluffé par la construction du roman, digne d’un vrai roman policier. Ajoutons que Catherine Cusset parvient à tenir en haleine son lecteur de la première à la dernière page, avec son style d’une densité et d’une efficacité hors pair.

Agrégée, d’origine à la fois juive et bretonne ( ! ), dotée d’un frère comédien et d’un autre philosophe, partagée entre la France et New York ( lire La haine de la famille ! ) Catherine Cusset nourrit son œuvre avec des morceaux ( modifiés ) de sa propre vie ; elle sait de quoi elle parle – et en parle fort bien, au point qu’on se demande comment le Goncourt lui a échappé.

S’il existe un lien entre l’écriture et la couture, Le problème avec Jane est sans aucun doute l’œuvre d’un grand couturier ! Un vrai, un grand plaisir de lecture que les amateurs éclairés ( et les universitaires, dont les travers sont ici disséqués sans pitié ! ) dégusteront avec complicité !

Lu dans sa ( sobre et magnifique ) version classique. Un NRF à lire, à faire lire, à offrir et à recommander.


Lundi 09 janvier 2017

Le Chardonneret, Donna Tartt, Pocket

Lors d’un attentat au Metropolitan Museum de New York, Theodore Decker ( dit Théo ) perd sa mère au moment où tous deux admiraient le petit tableau de Carel Fabritiys ( 1654 ), Le Chardonneret, une œuvre que le garçon emporte avant de s’extirper des décombres, indemne.

Son père ayant abandonné le foyer, et ses grands-parents ( en partie adoptifs ) se préoccupant peu de lui, Théo est recueilli par les parents ( bourgeois ) de son camarade Andy, Mr et Mrs Barbour, qui ont deux autres enfants : l’aîné, Platt et la cadette : Kitsey.

Grâce aux paroles murmurées par un vieil homme ( Welty, un antiquaire ) qui, lors de l’attentat, est mort dans ses bras, Théo retrouve la trace de la jeune fille rousse de son âge qui l’accompagnait ; elle s’appelle Pippa, c’était la nièce de Welty – et juste avant l’explosion, Théo et elle avaient échangé un regard complice.

Orpheline elle aussi ( et blessée ), Pippa vit provisoirement chez James Hobart, dit Hobbie, un grand et sympathique employé qui prend peu à peu Théo en affection et lui apprend les rudiments de son métier : restaurateur de meubles anciens. Hélas, Margaret, la tante de Pippa, semble vouloir la recueillir. Au même moment réapparaît le père de Théo, flanqué de sa nouvelle compagne Xandra. Tous deux viennent récupérer Théo et l’emmener dans leur nouvelle demeure, à Las Vegas, où le père de Théo, alcoolique et joueur, accumule les dettes et les ennuis… Théo ( qui a emporté Le Chardonneret ) se fait alors un ami de David, un jeune Ukrainien. David a déjà bien roulé sa bosse et il entraîne le narrateur à boire… et à se droguer, une addiction dont Théo va vite devenir prisonnier.

Désormais, deux obsessions vont l’habiter : retrouver Pippa, lui confier ses sentiments pour elle. Et restituer Le Chardonneret, dont il a du mal à se séparer, un tableau qu’il craint d’abîmer… ou de se faire dérober.

On est au premier tiers des aventures de Théo… et il n’est pas au bout de ses peines !

… ni le lecteur au bout de ce roman.

Après avoir livré deux best sellers ( Le Maître des illusions et Le petit copain ), l’Américaine Donna Tart récidive avec un gros ( 1 100 pages ) thriller psychologique, couronné en 2014 par le Prix Pulitzer.

Rédigé à la première personne, il s’agit d’un gigantesque flash back qui commence avec une punition stupide ( son ami Tom Cable et lui ont été punis pour avoir été vus en train de fumer dans la cour ) et une convocation de la mère de Tom au collège…

Pourquoi Le Chardonneret ?

Parce que ce tableau volé – ou plutôt mis d’instinct dans le sac à provision de sa mère, une mère introuvable après l’attentat du musée – ne quittera plus Théo. Et sans doute faut-il voir là une métaphore : cette œuvre ancienne et précieuse de petite taille ( 33 x 23 cm ) représente un oiseau relié à son perchoir par une chaîne. Ce chardonneret est évidemment un symbole : après le décès de sa mère, le jeune Théo est lui aussi prisonnier : il ira bien malgré lui de foyer en foyer : la famille Barbour, son père qui l’a réclamé pour de mauvaises raisons, son ami David dont les relations ( louches ) réservent au héros bien de ( mauvaises ) surprises…

Comment classer Le Chardonnet ?

Même si quelques ( rares ) pages, en fin de récit, semblent relever du film d’action avec poursuites, assassinats, enquête… c’est avant tout une longue confidence, un flash back géant qui commence quand Théo, à 13 ans, subit le traumatisme de cet attentat et s’achève 14 ans plus tard dans une chambre d’hôtel d’Amsterdam.

La construction est rigoureuse : dès les premières pages, tous les protagonistes sont présents : Théo et sa mère - dont l’écho douloureux accompagnera l’orphelin toute sa vie - son père pourtant absent, Tom ( qui resurgira ), Welty ( qu’on n’aura pourtant à peine entrevu vivant ! ), Pippa, Hobbie – puis tous les membres de la famille Barbour, avec une mention spéciale pour Kitsey avant que surgisse David, une fripouille ambiguë aussi attachante que perverse…

Si c’est là un thriller, ce n’est pas à proprement dit un page turner – quoi qu’en dise Raphaëlle Leiris dans Le Monde. Parce qu’il y a un abîme entre Donna Tart et John Grisham ou Douglas Kennedy.

Eh oui : l’auteure du Chardonneret possède un style très particulier, d’une rare densité.

Ses phrases sont parfois très longues, truffées de détails à rallonge qui ( toutes proportions gardées ) rappellent la façon de faire de Proust – auquel Donna Tartt fait référence, comme à Virginia Woolf. Comme lui, elle interrompt sa narration par de longues descriptions détaillées dont le lecteur ( fasciné ) se demande parfois quelle en est l’utilité. Aussi, c’est Théo qui raconte, et sa pensée vole et se disperse – à la fin du récit, drogué, il arrive que ses phrases, ses souvenirs ou ses impressions se succèdent sans aucune ponctuation. Une parenthèse : même si Théo est un adolescent, Donna Tartt est si présente que souvent, j’avais l’impression que Théo était une jeune fille, sans doute Donna Tartt elle-même !

Le miracle, c’est que le lecteur ( averti ? ) est très vite pris sous le charme, emporté par un flot vigoureux et exigeant ( attention : je n’ai pas dit « par l’action » ). Et que s’il prend le risque de passer une ou deux pages qui pourraient lui paraître superflues, il rompra le pacte – et finira par juger que ce pavé de plus de mille pages aurait pu être réduit au quart de ce qu’il est.

On l’a compris : Le Chardonneret est un récit qu’on lira d’une traite, en une semaine, à raison de trois heures par jour.

La conclusion du récit – après de stupéfiants coups de théâtres – est grandiose : une réflexion sur l’art et la vie : « Mais que dit le tableau à propos de Fabritius lui-même ? Rien sur la dévotion religieuse, romantique ou familiale ; sur la crainte respectueuse du citoyen, l’ambition professionnelle ou le respect pour la richesse et le pouvoir. Il n’y a là qu’un minuscule battement de coeur et la solitude, un mur lumineux et ensoleillé, et ce sentiment qu’il n’y aura pas d’échappatoire. Le temps immobile, qui ne pourrait être nommé comme tel. Enfermé au cœur de la lumière : le petit prisonnier stoïque » ( p. 1092 )

Que dire d’autre ? Que Le Chardonneret est l’un de ces récits qu’on n’oublie pas. Qu’on ne regardera plus ensuite certains tableaux de la même façon.

Et qu’on ne peut que faire confiance à un auteur qui, ici ou là, cite la 4ème symphonie de Chostakovitch ou le compositeur estonien Arvo Pärt.

Lu dans sa ( lourde ) version poche pour des raisons pratiques.

Mais si l’on reste chez soi, je conseille la superbe version grand format chez Plon… que j’ai achetée avec l’intention de relire le roman plus tard, quand j’aurai donné cette version Pocket à ma fille !

Une façon de dire que Le Chardonneret ( un coup de chapeau en passant à Edith Soonckindt, sa traductrice ! ) est un livre à acheter, à emporter, à recommander et à offrir. A celles et ceux qui aiment vraiment lire.

Jeudi 29 décembre 2016

Lectures égoïstes

Je dois un aveu aux Internautes qui, sur mon blog, consultent mes notes de lecture hebdomadaires : celles-ci, bien entendu, ne concernent qu’une partie de ce que je lis chaque semaine. En effet, je juge qu’un certain nombre des ouvrages que je lis ne méritent pas une note et ce, pour des raisons diverses : il s’agit souvent de vieux romans pour la jeunesse dont le thème ou la qualité ne justifient pas que mes lecteurs en soient avertis. Il m’arrive aussi de recevoir ou de lire des récits récents, dans tous les domaines ( jeunesse, essais, biographie, thrillers, albums ) dont je renonce à rédiger le résumé et la critique.

Pourquoi ?

Eh bien… il m’arrive aujourd’hui d’abandonner la lecture d’un livre, ce qui autrefois était exceptionnel. Mais à mon âge, je juge inutile d’aller au bout d’un récit que je juge banal ou dont la lecture ne m’apportera rien. Et s’il est médiocre, je préfère ne pas en parler – à moins qu’il ne s’agisse d’un succès surfait dont je veux dénoncer l’imposture !

Une autre catégorie est concernée : celle de mes « lectures égoïstes ».

Souvent, il s’agit d’ailleurs de relectures, totales ou partielles ( qui ne s’est jamais surpris à feuilleter tel ou tel passage de La Recherche, d’un recueil de poèmes, des Trois Contes de Flaubert, de sa Correspondance – avec George Sand ou Louise Collet, d’un essai de Michel Onfray – ou… tout simplement des Essais de Montaigne ).

Chacun a ses livres de chevet préférés !

Pour illustrer certaines de mes lectures égoïstes, il me semble utile d’en évoquer quelques unes, et d’expliquer pourquoi je les ai écartées…

Six années de Comédie-française de Pierre-Aimé Touchard ( Le Seuil )

En lisant le Clara Malraux de Dominique Bona, j’ai eu la surprise de découvrir, entre autres, le nom de Pierre-Aimé Touchard, qui a travaillé dans les années trente avec Clara Malraux pour la revue Esprit. A mes yeux, Pierre-Aimé Touchard a surtout été, de 1947 à 1953, l’Administrateur de la Comédie-française où mon père travaillait. Aussitôt, un flot de souvenirs m’a envahi : cet homme, je l’ai croisé au Français, quand j’avais sept ou huit ans. Mon père appréciait sa cordialité, sa gentillesse – tous deux étaient nés en 1903.

Quand il a quitté ses fonctions, remplacé par Pierre Descaves, il a publié ses mémoires et a offert à mon père un exemplaire dédicacé. Ce qui a ravivé un autre souvenir, très précis…

Ce petit livre broché, je le revois encore, sur la table de la salle à manger où mon père avait installé son matériel de reliure. Comme je l’interrogeais, il m’a expliqué :

  • Quand je possède un livre précieux, je le relie. Veux-tu que je te montre ?

Mon père a fait mieux : il m’a enseigné la reliure et légué son matériel, que je possède encore, dans un coffre de bois où sont entassés des dizaines de souvenirs familiaux. Je me suis revu, aidé et conseillé par mon père, en train de coudre les cahiers, de coller le papier sur la couverture de carton, de dorer les lettres sur le dos de cuir rouge…

J’ai alors abandonné la lecture de la biographie de Clara Malraux pour rejoindre ma bibliothèque ( une pièce de la maison est réservée à mes 15 000 ouvrages de fiction – hors polar, SF et livres jeunesse ). Grâce à mon classement alphabétique par auteurs, j’ai retrouvé Six années de Comédie française. En parfait état. Avec la dédicace. Et je me suis évidemment plongé dans sa lecture : eh oui, quand j’ai relié ce livre, j’avais neuf ans – et je ne me souviens pas l’avoir lu. Ces souvenirs de théâtre ne faisaient pas partie de mes lectures d’enfant.

Soixante ans ( et des poussières ) plus tard, j’ai revécu par procuration les soirées dans les coulisses du Français – les coulisses, son jeu d’orgue, les décors, les loges...

Tous les noms me rappelaient le visage et le jeu de celles et ceux que je voyais sur scène, de Jean Yonnel à Julien Bertheau en passant par Robert Hirsch ( mon idole ! ), Jacques Charon, Jean Meyer, Micheline Boudet, Lise Delamare – sans parler de Jeanne Moreau, Michel Galabru ou Jean Marais, dont les apparitions furent hélas très brèves dans la Maison de Molière. D’autres noms m’étaient familiers pour des raisons personnelles : ceux de René Mathis ( le Directeur de la Scène, celui-là même qui avait embauché mon père au Français ), de Suzanne Lalique ( chargée des costumes, dans les derniers étages du Français ) ou de Jean-Paul Roussillon ( fils du nouveau Directeur de la scène – Mathis était mort – et ami de mon père, qui accueillait l’été ses deux filles dans le village où mes parents avaient acheté une maison ! ).

En lisant avec émotion cet ouvrage, j’ai fait mieux encore : j’ai ouvert les « Mémoires d’un régisseur », le récit de la vie de mon père qu’il a rédigé à ma demande peu avant de mourir, un précieux document familial que j’ai évidemment tapé à la machine en 1980 puis recopié et sauvegardé sur ordinateur cinq ans plus tard.

Là, j’ai suivi année après année ( parfois jour après jour ! ) le double parcours de la troupe avec le regard de son administrateur… et celui de mon père, un parcours émaillé de tournée, de disputes, de querelles, de nombreuses rencontres d’auteurs ( Montherlant, Claudel, Gide ! ) et d’incident divers, ceux-là même que mon père relatait en revenant du théâtre chaque soir !

Et plus j’étais passionné et ému par cette double lecture, plus je me disais : « Mais qui pourrait être intéressé par ce bouquin ? Qui connaît aujourd’hui les noms de Denis d’Inès, Roger-Ferdinand… ou Charles Vildrac ? »

Bref, même si cette lecture m’a enthousiasmé et touché – le style de Pierre-Aimé Touchard, classique, est certes un peu suranné mais d’une clarté et d’une qualité exemplaires ! –je vois mal quels lecteurs contemporains pourraient y trouver un grand intérêt : la fin de ce « journal », sans être un règlement de comptes, est surtout consacrée aux coteries et aux conflits qui ont opposé acteurs, auteurs, metteurs en scène et Administrateur en 1953. Ces détails ne peuvent faire écho qu’à un ( vieux ) passionné de théâtre !

La relativité d’Albert Einstein ( Petite Bibliothèque Payot )

Publié en 1956 et traduit ( de l’allemand ) en 1963, ce petit essai ( de 220 pages, tout de même ! ) tente de vulgariser la théorie de la relativité ( restreinte, de 1905, puis générale, de 1916 )… par son inventeur. Le passionné d’astronomie, d’astrophysique ( d’astronautique, et de SF ) que je suis se devait évidemment de posséder et de lire cet ouvrage.

Une raison récente m’y a poussé : la récente découverte, par un millier de physiciens, des fameuses ondes gravitationnelles prédites par Albert Einstein il y a… un siècle ! ( Lire à ce sujet les passionnants articles que consacrent à cet événement les N° de mai et d’août de la revue Sciences & Avenir )

Soyons honnête : bien qu’Einstein nous affirme que pour comprendre son ouvrage, un « bon niveau de bac » est suffisant, bien qu’il nous appâte dès les vingt premières pages avec des notions ( en apparence ) simples et avance peu à peu vers des réflexions plus complexes, le lecteur qui n’a ( comme moi ) que de vagues souvenir de mathématiques doit souvent relire certains paragraphes pour suivre la pensée de notre génie de la physique du XXe siècle.

Page 139, il déclare ; « si le lecteur a suivi toutes nos considérations précédentes, il n’éprouvera plus aucune difficulté à comprendre les méthodes qui conduisent à la solution du problème de la gravitation. » Euh… même si l’on croit avoir à peu près tout compris, il faut s’accrocher pour la suite ! Autrement dit, il me semble impossible de consacrer une ou deux pages de « critique » à cet ouvrage pourtant fondamental : son lectorat potentiel me semble très, très réduit !

La musique dans l’Allemagne romantique de Brigitte François-Sappey ( Fayard )

Alain Grousset a eu la gentillesse de m’offrir ce ( gros ) bijou, qui fait le tour ( complet ) non pas de la musique romantique allemande mais ( nuance à laquelle l’auteur tient beaucoup, à juste titre ) de la place de la musique ( savante, donc classique ) en Allemagne pendant tout le XIXe siècle, de ses prédécesseurs ( Christoph Willibald Glück ) à Richard Wagner et ses continuateurs ( Gustav Mahler, Richard Strauss, etc. ).

Cette somme colossale se lit comme un roman… à condition d’en posséder les clés, d’accepter de faire la connaissance de Hiller et Raff, de Clara Wiek ( la future femme de Schumann ), Spohr ou Klopstock.

Bref, si ce parcours passionnant, qui tient autant de l’encyclopédie que de la promenade et de l’essai, peut tenir en haleine un connaisseur, il risque de rebuter ceux qui ne se passionnent pas pour l’opéra, la littérature et l’Histoire, puisque les 950 pages de ce petit chef d’œuvre ( 35 euros mais des semaines de lecture ! ) font sans cesse référence à des écrivains, poètes, critiques, compositeurs, interprètes, lieux et faits qui ont marqué une époque et des lieux très particuliers – en revanche, quel plaisir pour l’amateur éclairé !

L’auteure, qui maîtrise admirablement son sujet, a dû passer vingt ans à se documenter pour construire ce monument qui, dans ma bibliothèque, figure désormais aux côtés du Kobbé, des biographies de nombreux musiciens, entre les deux Pleiade de l’Histoire de la musique ( par Roland-Manuel ) et les quatre volumes du Dictionnaire de la musique de Marc Honegger.

Lectures égoïstes ?

Ce sont, entre autres, quelques une des miennes.

En effet, chacun a ses centres d’intérêt particuliers. Une bibliothèque contient parfois des ouvrages dont le sujet laissera la plupart des autres lecteurs indifférents ou perplexes - qu’il s’agisse de l’aquariophilie, de la culture des roses ou de la cuisine coréenne !


Mardi 13 décembre 2016

PENSEES EN CHEMIN, Ma France, des Ardennes au Pays basque, Axel Kahn, Le Livre de Poche

Adepte convaincu de la marche « dans une nature aussi belle et vierge que possible », intéressé par « la perception du beau dans l’édification de l’humanité », enthousiasmé par l’ouvrage Chemin faisant de Jacques Lacarrière ( 1977 ), le généticien Axel Kahn ( né en 1944 ) a décidé, avant ses 70 ans, de traverser la France, du nord-est au sud ouest : de Givet, dans les Ardennes, à St Jean Pied-de-Port : 1800 kilomètres!

Après une préparation de plusieurs mois, il se met en route en mai 2013 avec un itinéraire presque minuté.

On l’aura compris : c’est là un pèlerinage laïc et solitaire, où le narrateur privilégiera les chemins de grande randonnée. Chaque soir, il fera étape dans un lieu précis, un gîte ( voire une chambre chez l’habitant, car il est parfois invité ), ou un hôtel modeste. Chaque soir, il a prévu deux temps : l’un pour rédiger le compte-rendu de la journée, l’autre pour une rencontre avec des gens du cru : responsables, ouvriers, maires, conseillers, agriculteurs, industriels…

Le départ est difficile : la veille, de sa première étape Axel Kahn est heurté par un cycliste et il se casse le poignet ! D’autre part, la pluie, le froid et les intempéries vont le tourmenter pendant plusieurs semaines d’affilées.

Livrer ici le détail des étapes et des paysages serait vain. Il faut simplement savoir que la lecture de Pensées en chemin est nettement plus riche et ambitieuse que celle des autres ouvrages du même type – je pense notamment à l’Immortelle randonnée de Jean-Christophe Rufin, dont j’ai proposé l’élogieuse critique à mes lecteurs en son temps.

En effet, ce qui retient l’attention d’Axel Kahn derrière la beauté des paysages, ce sont les cultures, les industries, les habitants, les contacts avec les gens qui lui confient leurs problèmes. Une vallée, un ruisseau, un champ, une église, une usine ( souvent désaffectée hélas ) ou un monument sont toujours prétexte à d’étonnantes leçons de géographie, de géologie, d’histoire et d’économie.

Les connaissances ( encyclopédiques ) d’Axel Kahn sont émaillées de réflexions personnelles, humanistes et engagées. Notre auteur sort en effet d’un récent combat politique avec… François Fillon ! Il évoque d’ailleurs cette illusoire « mondialisation heureuse dont la plupart des décideurs européens et mondiaux continuent de véhiculer l’illusion si activement entretenue en France par Alain Minc et ses semblables ».

Ce qu’Axel Kahn note et déplore, chemin faisant, c’est en effet la détérioration du lien social, la perte de richesses ancestrales, le chômage provoqué par la fermeture des entreprises – une situation qui ( grâce au tourisme et à la gastronomie ) semble s’améliorer plus il va vers le sud en général, et le sud-ouest en particulier.

Bref, cet ouvrage pédagogique ( au bon sens du terme ! ) est d’une grande densité.

Et l’itinéraire suivi se révèle, pour le lecteur averti, une passionnante promenade culturelle dans cette France pour laquelle l’auteur nourrit une vraie passion. De la Dame de Vix ( dans le Châtillonnais, en Bourgogne du sud ) au fameux bleu pastel de Lectoure, en Armagnac, en passant par l’hôtel Dieu de Tonnerre ( construit en 1293 sur ordre de Marguerite de Bourgogne, avec sa charpente de fûts de chênes vieux de plusieurs siècles ! ), c’est là un véritable album dont les aspects sont si divers qu’il peut sembler décousu. Que le lecteur ne s’attende pas à une intrigue, à des rebondissements… il serait déçu.

Une remarque, qui pourrait passer pour un reproche : un style recherché, parfois au bord de l’affectation, qui fait évoquer à l’auteur ( p. 268 et 270 ) sa « vélocité pédestre », « une robuste pause postprandiale » et « la pratique scrupuleuse de la sieste réparatrice ».

Lu ( à raison de 20 à 50 pages par jour, après tout c’est un pèlerinage ! ) dans sa version de poche, très légère, souple et pratique.


Lundi 05 décembre 2016

LE CONSEIL D’INDISCIPLINE, Jean-Philippe Arroud-Vignod, Gallimard ( la Blanche )

Prof de Lettres dans un collège de banlieue ( et écrivain discret, un peu raté ), Philippe Beaujeu mène une vie terne entre sa gentille femme Catherine, ses deux filles ( de 8 et 10 ans ) qui grandissent trop vite, ses élèves et ses collègues. Il fréquente surtout Marlot, qui l’a pris en amitié et est devenu son confident en matière d’aventures extra conjugales.

Empêtré dans les débats qui animent la salle des prof et divisent ses collègues, Philippe, lui, est fidèle – même s’il se sent parfois quelque peu has been.

Or, au cours d’un voyage scolaire à Venise, il a une liaison rapide, torride et presque inattendue avec Marie-Paule, une prof de SVT célibataire de quinze ans sa cadette.

Une passade ? Oui, il veut se ( et la ) convaincre que ce canif au contrat était une erreur.

Sauf que Philippe se sent peu à peu emporté dans un univers nouveau, inconnu et grisant, d’autant plus que la jeune femme, très lucide, semble demandeuse.

Un soir, n’y pouvant plus, Philippe décide de quitter Catherine ; il se rend pour la première fois chez sa jeune maîtresse, à Clichy, bien décidé à emménager chez elle…

Ce roman dont le sujet peut sembler banal est en réalité un portrait au vitriol ( et très réaliste ) du monde de l’enseignement en général, et de celui du collège en particulier.

Les décors, l’ambiance, les problèmes pédagogiques, syndicaux, disciplinaires ( et ceux de la vie privée de ces anciens-et-brillants-universitaires-condamnés-à-revenir-à-l’école-pour-ne-jamais-la-quitter ) ne manqueront pas de faire écho chez les enseignants qui liront ce roman d’une facture classique, écrit par un agrégé de Lettres – et à l’humour décapant !

Oui : on se retrouve, on soupire… et on rit ( parfois jaune ) en se reconnaissant ici ou là, au détour d’un débat syndical ou d’une réunion chez la Principale pour lui signaler qu’il devient impossible d’enseigner avec une chaudière en panne et des classes où règne une température inférieure à 10° ( le seuil légal étant fixé à… 13° ) !

Mais ce Conseil d’indiscipline est avant tout le portrait haut en couleur d’un enseignant comme les autres, certes un peu coincé, dont la vie terne, aussi bien sur le plan scolaire que familial, est tout à coup bouleversée par un événement imprévu. La chute, dont il est préférable de laisser la surprise, fera retomber Philippe ( et les lecteurs ) sur terre.

Ajoutons que Jean-Philippe Arroud-Vignod maîtrise son sujet. Il est un auteur ( et un vieux camarade ) aux multiples talents puisqu’il est prof de Lettres, auteur pour la jeunesse, et qu’il fut longtemps responsable, chez Gallimard, de l’excellente ( mais défunte ) collection « Page Blanche », pour jeunes adultes.

Son roman a vingt ans… mais à l’heure de la Réforme des collèges, il n’a ( heureusement… ou malheureusement ? ) pas pris une ride !

Lu dans sa version classique et indémodable, la « Blanche » de Gallimard.


Lundi 28 novembre 2016

Clara Malraux « Nous avons été deux », Dominique Bona, Grasset

Née en 1897 ( à Paris XVIe ), dans une grande famille bourgeoise ( son père est un riche négociant de peaux ), Clara Goldschmidt est d’origine juive allemande.

Elle a une enfance heureuse, encadrée par de sévères gouvernantes teutonnes avant d’entrer… à l’école Ste Clotilde ! A 9 ans, elle est très affectée par la perte de son père qu’elle adorait.

Le premier conflit mondial la déchire ( ses grands-parents sont allemands ! ), même si elle se sent profondément française – en 1917, sa mère échappe de justesse à une éventuelle dénationalisation - la future déchéance de nationalité, la chasse aux Juifs est déjà ouverte.

En juin 1921, quand elle rencontre André Malraux ( à la Comédie Française ! ) elle est une jeune fille libre et cultivée, ouverte aux arts ; et elle parle plusieurs langues.

Elle a 24 ans – et Malraux 19. Déjà taciturne et secret, « lunaire et affligé de tics inquiétants » ( maladie de Gilles de la Tourette ), mais intelligent et convaincant, André va tenter de cacher ses origines modestes. Né dans le XVIIIe, il a grandi entouré de femmes, chez sa tante Marie, épicière à Bondy. Mais il affiche une culture solide, une intelligence vive, des amis artistes prometteurs ( écrivains, peintres )… et une certaine prétention – bien que désargenté, il dort au Lutétia !

Les deux amants, qui aiment la bohème, la danse et les voyages, se marient en octobre.

Jean Lacouture dira d’André Malraux qu’il était alors « un adolescent dominé par sa femme ». Le couple va côtoyer les milieux artistiques et ( grâce à la famille fortunée de Clara ) mener la grande vie avant d’entreprendre de nombreux voyages culturels. Fasciné par l’Asie, André entraîne Clara à Angkor ( en 1923 ) où il va dérober des statues… et se faire prendre !

Arrestation, procès, menaces de prison, rapatriement, restitutions… ils l’ont échappé belle.

Le couple repartira pourtant en Indochine en 1925 : Singapour, Bangkok, Hanoi…

Là-bas, les Malraux se font journalistes et militent pour la cause des Annamites. André y puisera la matière pour ses futurs romans et récits : La tentation de l’occident, Les Conquérants… Aussitôt publiés, ses ouvrages impressionnent l’intelligentsia ( Gide, Valéry, Paulhan, Aron… ) et Gaston Gallimard, qui embauche André comme éditeur- au sens anglo-saxon. Clara, elle, traduit Freud et Virginia Woolf. Et elle rumine sa colère : pendant dix ans, si elle a partagé le sort et les risques qu’a pris le couple ( avec l’aide et l’argent de la famille de Clara ), André la délaisse : il se détache d’elle, dont il continue d’utiliser les talents de rédactrice et de traductrice. Malraux ne parle aucune langue étrangère, il n’a pas le permis de conduire ! Il la relègue dans l’ombre et Clara en souffre. Ils continuent de voyager ( aux frais de Gallimard ) tout en menant une vie de plus en plus séparée.

André Malraux devient l’amant occasionnel de Louise de Vilmorin – et celui, clandestin et permanent, de la jeune auteure Josette Clotis, rencontrée chez Gallimard après la sortie de La Condition humaine,qui a décroché le Goncourt. On est en 1933.

Clara donne le jour à Florence qu’André négligera et appellera « l’objet » - toute leur vie, la fille unique et sa mère entretiendront un rapport fusionnel.

En 1936, ils militent dans les rangs des antifranquistes avec leurs amis Madeleine et Léo Lagrange ( alors que Léon Blum refuse d’engager son gouvernement dans le conflit ), de quoi alimenter l’action du futur Espoir d’André Malraux. Un récit dont la « virilité » va irriter Clara, de plus en plus anarcho-féministe, vexée de voir son époux nier le rôle des femmes en général, et le sien en particulier. Les récits faussement autobiographiques de Malraux convainquent les lecteurs qu’il est un révolutionnaire solitaire.

Clara finit aussi par comprendre qu’André vit désormais avec Josette, à laquelle il fera deux enfants. Elle tente de se suicider. Mais les premiers succès de son amie Elsa Triolet la pousse à écrire… ce qu’elle fait ( avec Livre de comptes, Grisélidis ) : des récits teintés d’autobiographie dont la hardiesse érotique préfigure le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir ( qu’elle connaît ) et le futur Bonjour Tristesse.

A 17 ans, sa fille Florence deviendra d’ailleurs la meilleure amie de Françoise Sagan.

Bien qu’ayant été réformé, Malraux s’engage au début de la guerre, il est vite fait prisonnier. Son frère l’aide à s’évader… et à vivre l’occupation de façon paisible, avec Josette Clotis.

De son côté, Clara, juive et en danger, doit fuir ( avec sa fille ) vers Cahors et Toulouse ; elle s’engage dès 1940 dans la Résistance. André Malraux, lui, refuse de passer à l’action, jugeant que «  la défaite allemande sera une victoire des anglo-saxons qui coloniseront le monde et probablement la France ». Et surtout, il pouponne : Josette a donné naissance à leur second fils. Il n’entrera ( réellement, et vaillamment ) dans la résistance qu’en mars 1944 : « Il se bat, il s’expose », reconnaîtra Clara. Josette meurt dans un accident le 11 novembre…

A la Libération, De Gaulle décore Malraux et le nomme Ministre de l’Information.

L’écrivain entre de son vivant dans La Pleiade et redore la maison Gallimard, après le suicide De Drieu la Rochelle, dont il était l’ami.

Laissée dans l’ombre, Clara obtient le divorce en 1947 et élève sa fille seule ; elle survit en écrivant des piges pour des journaux engagés ; elle devient la maîtresse du jeune Jean Duvignaud et fréquente Robbe-Grillet, Barthes, René de Obadia…

Pendant ce temps, André Malraux a épousé sa belle-sœur Madeleine ( veuve de son frère qui lui a fait trois enfants ) ; ces derniers fréquenteront Florence, une façon pour elle d’approcher un père qu’elle connaît à peine. Malraux et elle ne se voient pas. André n’ouvre même plus le courrier que Clara lui adresse. Avant de mourir, il se fâchera aussi avec Madeleine…

En 1958, De Gaulle revient et nomme Malraux Ministre des Affaires Culturelles, au grand dépit de Clara : en effet, elle milite avec l’extrême gauche pour l’indépendance de l’Algérie et contre la torture alors que son ancien époux rejoint les rangs du Pouvoir ! En 1968, à 71 ans, elle est aux côté des étudiants alors qu’André mène une vie luxueuse et mondaine avec… son ancienne maîtresse Louise de Vilmorin.

Une vraie surprise attend Clara… à la fin de l’année 1976, juste après la mort d’André Malraux : elle aura de sa part une sorte de reconnaissance posthume, autant envers elle que pour Florence. Laquelle ?

Vous le saurez à la page 462 de cette stupéfiante et passionnante biographie !

Pourquoi Clara Malraux ?

Et pourquoi lire sa biographie écrite par Dominique Bona alors que Clara a écrit l’histoire de sa vie ( notamment six volumes regroupés sous le titre : Le bruit de nos pas… parus chez Grasset ! Merci à François Nourissier ! )

Toute sa vie, André Malraux aura été menteur, dissimulateur, mythomane et mystificateur.

Pourtant, l’homme et l’écrivain continuent de fasciner, grâce à un destin patiemment construit, un talent évident et un engagement permanent ( habilement choisi ) pour la justice, l’art et la culture. Les confidences de Clara brossent du personnage un portrait moins glorieux...

Les Malraux ont ( eu ) l’âge de mes parents et j’ai vécu dans leur ombre politique et littéraire : dans leur vie ( et dans leur biographie ) les noms et les faits n’ont cessé, de faire écho de page en page… quel plaisir, quels vertiges !

En même temps, et après avoir lu deux biographies de Simenon, je me fie moins aux faits rédigés par l’auteur lui-même ( ses Mémoires intimes ) que par ceux relatés avec un regard extérieur : le Simenon de Pierre Assouline est un vrai bijou ! Et je fais ici confiance à Dominique Bona, experte en biographies. Son Clara Malraux se lit comme un roman et il dépasse le simple aspect biographique : c’est une magnifique leçon d’histoire en général et d’histoire littéraire ( et politique ) en particulier !

On y croise des dizaines de ( non : entre 100 et 200 ! ) personnages qui ont marqué le XXe siècle : écrivains, éditeurs, journalistes, peintres, musiciens, directeurs de revues, de journaux, ministres, hommes ( et femmes ) politiques… Il est vrai que ce récit me touche aussi parce que j’ai eu la chance de fréquenter les lieux que cite Clara, de côtoyer ou de rencontrer certains personnages qui ont joué un rôle dans la vie du couple, de Pierre-Aimé Touchard ( qui fut un ami de mon père ) à Jean Lacouture ( qui , comme Malraux… vouvoyait sa femme – on peut être de gauche et garder les habitudes de la grande bourgeoisie ! )

Certes, ce qui ressort de la vie de Clara Malraux, c’est un sentiment d’injustice teinté d’amertume, celle que le sous-titre suggère : oui, les Malraux étaient deux – mais c’est André qui a tiré son épingle du jeu en utilisant l’argent de la famille Goldscmidt et les talents de sa première épouse, laissée dans l’ombre. Comme pour le couple Mitterrand, on a souvent l’impression que sur le plan de la sincérité et de l’engagement, l’épouse avait plus de qualités que le mari… Clara était une femme extravertie, vive, bavarde, franche, ouverte, généreuse – prête à tout sacrifier pour les causes qu’elle jugeait justes : une féministe avant l’heure, voyageuse, courageuse, dévouée. Dominique Bona fait d’elle un portrait juste et saisissant, d’une rare densité. Elle « rectifie le tir », comme on dit, sans gommer les défauts de son héroïne, aveuglée un temps par l’URSS des années cinquante.

Rarement une biographie m’aura touché, voire bouleversé – autant grâce à la personnalité de Clara Malraux qu’aux qualités narratives de celle qui a si bien raconté sa vie.

Lu dans une belle version grand format ( avec une photo de Clara Malraux à 16 ou 17 ans ), papier et typographie aérée de très belle qualité, ce qui augmente le plaisir de la lecture.

Lundi 21 novembre 2016

Le Domaine, Jo Witek, Actes Sud Junior

Florine a été embauchée pour l’été comme servante au Domaine de Delphine et Pierre-Marie de la Guillardière, un vieux couple qui habite une grande propriété dans les Landes, près de l’Océan. Son fils Gabriel l’accompagne ; il sera ( presque ) traité comme un invité. Tous deux sont originaires de La Réunion

Gabriel, qui va sur ses 17 ans, est un garçon droit, calme et solitaire, passionné d’ornithologie, orphelin d’un père biologiste mort dans un accident d’hélicoptère.

Il ne sympathise guère avec la propriétaire, très vieille France, qui traite la valetaille comme au XIXe siècle - ni avec son mari, condamné à se déplacer en fauteuil roulant depuis un mystérieux accident ; il juge qu’il lorgne un peu trop la jeune Kun-Thea, une Cambodgienne exilée ( pour des raisons obscures ) dont la bonne, Brigitte, a la charge. Il ne voit pas non plus d’un très bon œil le cuisinier Boisset, un type grossier qui semble trouver sa mère à son goût. Florine et son fils entretiennent des rapports cordiaux, étroits et fusionnels.

Par chance, Vincent, le jardinier, le prend vite en amitié : tous deux partagent le même goût pour la nature. D’ailleurs, au Domaine, c’est surtout la nature qui intéresse Gabriel : les étangs, les insectes – et les oiseaux, qu’il observe à l’aube et au crépuscule, dont il note soigneusement les noms et les allers et venues sur son précieux carnet.

Peu après leur arrivée débarquent les enfants, petits enfants et cousins du couple : leur fils Nicolas et ses trois enfants : Grégoire ( 20 ans ), athlète brillant promis à une carrière militaire, Estelle, une ado provocante et sexy et la belle Eléonore, dont Gabriel tombe vite amoureux. Désormais, c’est elle qui bénéficie de l’attention du héros : il note ses faits et gestes sur un carnet et l’observer à la jumelle. Mais voilà : Eléonore a un cousin, Adrien, qui la chaperonne et auquel elle semble attachée comme à un frère. Adrien est vulgaire, possessif et joueur. Gabriel veut séduire Eléonore, il espère qu’elle tournera enfin ses regards vers lui. Mais ce combat est sans doute perdu d’avance : même si Eléonore ne semble pas indifférente au fils de la nouvelle domestique, même si elle est fragile, elle évolue dans un milieu si différent du sien !

Dès les premières lignes du roman, le lecteur accroche au récit grâce à un style efficace, actuel et pourtant littéraire – enfin, un récit pour jeunes adultes au vocabulaire exigeant, au ton nerveux et franc ! Aussi, le lecteur s’attache à ce héros solitaire, amoureux fou de la nature – trop franc et trop intransigeant pour ne pas être heurté par l’attitude de celles et ceux qu’il observe et croise chaque jour et qui, tous ( même Vincent ! ) semblent cacher un secret. Secrets que Gabriel, au fil des jours, va finir par percer. Jusqu’à une soirée de beuverie mémorable et catastrophique dont il portera en partie la responsabilité.

Jo Witek dresse ici avec soin le portrait de protagonistes hauts en couleur, aux rapports subtils et complexes – un tableau familial digne de François Mauriac, que l’auteur cite comme modèle – l’ouvrage a d’ailleurs été écrit dans le chalet où il a vécu et écrit, à deux pas de sa résidence de Malagar.

Mercredi 02 novembre 2016

LA VIE EN SOURDINE, David Lodge, Rivages

Double à peine modifié de David Lodge, Desmond, prof d’université ( et de linguistique ) récemment retraité, rédige son journal intime et confie au lecteur les conséquences du problème qui, depuis des années, lui gâche l’existence : il devient sourd, un handicap qui, malgré le port ( acrobatique ) de discrètes prothèses auditives, est l’objet de mille et un tracas quotidiens…

A la suite d’u cocktail et d’un malentendu ( à tous les sens du terme ), il devient le tuteur illégal et clandestin d’Alex Loom, une étudiante trentenaire très collante au comportement ambigu qui rédige une thèse sur « les lettres des suicidés ». Eh oui : Desmond doit cacher bien malgré lui cette relation professionnelle à Winifred ( dite Fred ), sa seconde épouse divorcée ( lui-même est veuf ) que la surdité de son mari encombre, irrite et compromet de plus en plus l’avenir de son entreprise : Décor ( aménagement et ameublement d’appartements luxueux ), dont elle partage la responsabilité avec sa vieille amie et complice Jakki.

Autre handicap de Desmond : son père ( sourd, lui aussi ! ), un vieillard avare et têtu qui se néglige et refuse de quitter sa maison et ses ( mauvaises ) habitudes.

Comment Desmond va-t-il…

1/ se débarrasser de cette « groupie doctorante, importune et peu scrupuleuse » ( page 333 )

2/ apaiser son épouse et faire avec elle la paix ( professionnelle et sexuelle )

3/ convaincre son père, atteint peu à peu de démence sénile, d’entrer dans une maison de retraite ?

A lire ce résumé, on pourrait croire que La vie en sourdine est un récit banal et plutôt tragique. Il n’en est rien !

C’est un roman trépidant et drôle – peut-être parce que je partage avec David Lodge un léger début de surdité et qu’il m’arrive de vivre les inconvénients et quiproquos qui font tout le sel de cette lecture. Mai aussi parce que, comme l’indique son titre ( en anglais : Deaf sentence ), ce handicap en apparence mineur est le leit motiv, le fil conducteur des 400 pages de ce récit !

Bien sûr, Desmond prend souvent un mot pour un autre ( félicitations aux traducteurs ), mais c’est surtout l’enchaînement des conséquences ( cocasses, inattendues ) de son handicap qui font l’intérêt de cet ouvrage, sans parler des savoureux portraits de tous les protagonistes, conjoints et enfants du narrateur.

J’admets : j’ai depuis longtemps un faible pour David Lodge, son syle ( phrases à rallonge, dialogues de sourds ) et sa façon tour à tour drôle et dramatique de juger les aléas de l’existence… un humour typiquement anglais.

Le récit s’achève sur un bref séjour de Desmond en Pologne où il s’oblige à aller visiter ( au galop ) le camp d’Auschwitz-Birkenau, la porte de la mort, étonnant prélude à ce qui attend le narrateur… et son père : une « sentence de mort » ( death sentence ). Parce que la surdité, aux yeux ( pardon : aux oreilles ) du narrateur, c’est le crépuscule de la communication, le deuil de l’écoute d’autrui, une forme d’enfermement progressif, inexorable, comme l’avait déjà exprimé Beethoven dans son fameux « testament d’Heiligenstadt ».

Bref, si l’on exclut une conclusion grave, émouvante ( voire grandiose, presque philosophique ), La vie en sourdine offre une lecture jouissive et réjouissante qui fait écho aux meilleurs ouvrages de Julian Barnes et de Jérôme K. Jérôme.

Lu dans sa version d’origine, un fort élégant et sobre grand format, d’une lecture bien agréable.

CG

Lundi 24 octobre 2016

GUINGOIN, UN CHEF DU MAQUIS, Yann Fastier, L’Atelier du Poisson Soluble

Georges Guingouin ( 1913-2005 ), instituteur dans le Limousin, s’engage dans la Résistance dès 1940. Maquisard et clandestin, il rassemble très tôt autour de lui un groupe de jeunes résistants et imprime des tracts invitant à la désobéissance civique au régime de Vichy.

A la Libération, il devient le maire de Limoges.

Si Georges Guingouin est le personnage central de cet album, l’auteur, Yann Fastier ( Limougeot d’adoption ), s’est attaché à relater par le menu les faits des années 39/45, tout particulièrement dans le Limousin, qui a subi les assauts de la barbarie nazie.

Le principe de l’ouvrage ? Faire s’exprimer, à la première personne, une quinzaine de protagonistes réels ou imaginaires : résistants, collaborateurs, gens du peule, commerçants… et même des responsables allemands !

Ainsi, la lecture de Guingouin, un chef du maquis bénéficie de multiples points de vie relatés de façon personnelle, vivante – avec le ton ( et les mots ) très particuliers des personnages de cette époque.

Vulgarisateur, pédagogique, ludique et historique sont les adjectifs qui définissent ce bel album à mettre dans toutes les mains ( particulièrement celles des collégiens ) On y trouve, clairement relatés, les faits principaux de la guerre de 39/45 : photos, dates et événements. C’est là une façon nouvelle, vivante et réaliste de comprendre les causes du conflit mondial, tout en entrant dans le quotidien de celles et ceux qui l’ont subi et vécu, qu’il s’agisse de l’attaque de Pearl Harbor ou du massacre d’Oradour-sur-Glane.

C’est aussi un hommage appuyé et mérité à Georges Guingouin, personnalité forte et encore peu connue de la Résistance.

Lu dans son unique version, un très bel album cartonné, illustré de dessins et de photos, imprimé sur un beau papier épais – un objet comme le Poisson Soluble sait les faire !

Lundi 17 octobre 2016

L’ESPACE PREND LA FORME DE MON REGARD, Hubert Reeves, Le Seuil

A 60 ans, en Sicile, au cœur de la nature et non loin de la mer, l’auteur réfléchit à la fragilité de l’Homme face à la nature, au cosmos et au Temps. Il nous fait partager sa fascination, le « vertige de cette formidable aventure de cette vie sur la Terre. »

Inspiré d’un vers de Paul Eluard, ce titre souligne l’anthropomorphisme de notre regard :

Et si l’univers n’existait que parce que nous le contemplons ?

Question philosophique plus pertinente qu’il n’y paraît, à laquelle s’ajoute, chez Reeves, une autre interrogation angoissante et liée à la première : y a-t-il, dans l’Univers, d’autres intelligences capables d’appréhender le cosmos de la même façon que nous ?

Notre univers visible et perceptible est-il vu et perçu ailleurs et par d’autres ?

Reeves se permet de citer une allégorie poétique ( de Gaston Bachelard ) qui pose la même ( ? ) question - autrement :

« J’ai vu une herbe folle.

Quand j’ai su son nom,

Je l’ai trouvée plus belle.

Elle est devenue plus belle d’être vue et plus belle encore d’être nommée. Depuis que Monet a peint les nénuphars d’Ile-de-France, ils sont devenus plus beaux, plus grands. »

Ainsi, la science s’interroge en se mêlant de linguistique – parce que cette affirmation traduit l’objectif de toute œuvre artistique : nommer, traduire, exprimer ( par les mots, la musique, le peinture… ) ce qui nous entoure, que ce soit de l’ordre du réel ou de la pensée…

Ceux qui ( comme moi ) ont lu les essais d’Hubert Reeves sur l’astronomie et l’univers ne seront pas étonnés que notre astrophysicien québécois préféré associe astronomie et philosophie.

Ses réflexions aiguës, profondes, émaillées de descriptions poétiques ( et de quelques photos en noir et blanc ) sont un tremplin pour la pensée scientifique… et l’imaginaire en général.

Hubert Reeves, on le sait, est un humaniste. Son essai a le pouvoir étrange d’apaiser, de rendre lucide, humble et ( paradoxalement ) euphorique.

En confidence, Reeves se souvient avoir menti à sa mère, en se penchant sur elle, sur son lit de mort, pour lui affirmer : « tu vas bientôt aller mieux ». Il le regrette ; pourquoi ne lui a-t-il pas déclaré : Tu vas mourir, et c’est le moment d’en parler. Pas d’accord ? La question mérite réflexion…

Science ou philosophie ?

A l’image des grands savants grecs, cette frontière est vite franchie.

Modestement, cette invitation ( savante et poétique ) à la sagesse et à la sérénité nous invite à « capturer un instant d’harmonie », à nous émerveiller d’être là – et à pouvoir prendre conscience que l’Homme est le fruit miraculeux d’une évolution lente et complexe, dont nous ne sommes, hélas, qu’un hasard provisoire.

CG

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