Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Lundi 18 février 2019

LE SOUFFLE DU TEMPS, Jeffrey Archer, Presses de la Cité

Archie Trumper naît en janvier 1900.

Petit-fils d’un honnête marchand de quatre saisons ( la charrette s’appelle ici une « baladeuse » ) il n’a qu’une ambition : succéder à son grand-père et faire fructifier son affaire.

Hélas, la guerre survient ; Archie s’engage à 17 ans, assiste à la mort ( ou plutôt à l’assassinat déguisé ) de Tommy, son meilleur copain ( un voleur repenti ) dans les tranchées, par un odieux supérieur, le capitaine Guy Trentham, qui mentira sur les faits et sera injustement décoré. Il hérite de Tommy un gobelet de fer et un joli petit tableau ancien – une reproduction ?

De retour dans le civil, Archie s’agrandit avec l’appui d’une ancienne camarade de classe, Becky Salmon dite « Chiqué Dondon ». Celle-ci suit des cours d’art à l’université avec l’aide d’une amie de la haute société qui l’héberge : Daphné.

C’est le début d’un irrésistible ascension commerciale, ponctuée d’incidents pécuniaires et sentimentaux variés.

Difficile d’en dire plus sans livrer les éléments d’un puzzle géant, presque monstrueux.

Ce gros roman dont la vie des personnages couvre les 70 premières années du XXe siècle a tout d’un thriller. Et ce, grâce à l’efficacité redoutable de l’écriture de Jeffrey Archer ( Avez-vous lu Seul contre tous ? Vous ne lâcherez le livre qu’à la dernière page, après plusieurs jours de lecture quasi ininterrompue. )

Jeffrey Archer et Kent Follett ont plusieurs points communs : ce sont des écrivains anglais de la même génération qui ont fait de la politique et touchent à plusieurs genres littéraires.

Avec une différence : Ken Follett est du côté travailliste… et Archer côté conservateur.

Le souffle du temps est un marathon commercial et financier, où le bonheur passe essentiellement par la case réussite.

De fait, Le souffle du temps, qui pourrait avoir comme sous-titre l’irrésistible ascension commerciale du petit marchand de quatre saison Charlie Trumper, ressemble à une grande partie de Monopoly, avec la volonté du héros de s’agrandir sans cesse et de se voir coter en bourse – une lutte acharnée entre le héros, son épouse, leurs alliés et leur ennemie jurée, la mère du traitre Guy Trentham. Ce roman est un habile mélange contemporain du Bonheur des dames et du Conte de Monte Cristo, dans lequel l’auteur a puisé le meilleur de John Grisham pour les différends juridiques, et de Ken Follett pour les problèmes familiaux.

En effet, ce thriller rappelle parfois Le siècle des géants – même si le style de Jeffrey Archer est plus sec et moins littéraire encore que celui de Ken Follett.

Autre particularité de cet ouvrage : sa structure.

En effet, on passe d’un personnage à l’autre, le lecteur étant ainsi invité à partager un autre point de vue. Et ce,

  • en revenant chaque fois un peu en arrière ( Charlie : 1900/1919 ) puis Becky ( 1918/1920 ), puis Daphné ( 1918/1921 ), etc.

  • en rédigeant le premier chapitre de chacune de ces parties à la première personne… puis à la troisième.

Il faut sans doute être un lecteur attentif pour en prendre conscience. Ces procédés, loin de gêner la lecture, l’éclaire de façon subtile, car on obtient ainsi de précieux renseignements qui échappent à chacun des narrateurs successifs.

Attention : les premiers chapitres sont essentiels, et certains éléments majeurs ( le tableau, une croix de guerre, etc. ) ne réapparaissent que très loin dans le récit.

Certes, les ficelles sont parfois simplistes ( une course finale contre le temps très classique ) mais il faut saluer la maîtrise avec laquelle l’auteur structure son récit, et son habileté à placer ici ou là un fait qui, trois ( ou six ) cents pages plus loin, provoquera un coup de théâtre inattendu – c’est magistral de ce point de vue.

Un « page turner » qui, à sa sortie ( en 1991 ! ), a dû échapper à pas mal de lecteurs, dommage – mais… il est encore temps !

Lundi 04 février 2019

AU REVOIR LÀ-HAUT, Pierre Lemaitre, Albin Michel

2 novembre 1914, dans les tranchées, cote 113.

Déplorant l’approche probable de l’armistice, le lieutenant d’Aulnay-Pradelle veut provoquer un coup d’éclat dans l’espoir de gagner un galon. Il envoie deux soldats en banale mission d’exploration du côté des boches – mais ils se font tuer très vite, ce qui provoque l’indignation de leurs camarades, prêts à en découdre. Mais voilà : le jeune Albert Maillard, parti à l’assaut pour les venger, s’aperçoit que ses camarades ont été tués… dans le dos ! Très suspect. Surgit alors derrière lui le lieutenant Pradelle, l’auteur de ce double assassinat ; il fait basculer Albert, témoin gênant de ces meurtres prémédités, dans un trou d’obus dont il ne pourra sûrement pas sortir. Mais un autre camarade, Edouard, parviendra à le tirer de là – sauf qu’un éclat d’obus le défigure à tout jamais.

La guerre finie, Albert prend Edouard sous son aile, un Edouard « gueule cassée » qui va refuser de se faire refaire le visage – et pour cela, devra changer d’identité.

Démobilisés, les deux amis vont survivre difficilement, d’autant plus qu’Edouard, sans mâchoire, n’est pas présentable. Son père, qui le croit mort, envoie sa fille Madeleine récupérer son frère sur l’ancien champ de bataille… un corps qui, évidemment, ne sera pas le sien : Albert, témoin de la mort factice d’Edouard, confie donc à la jeune Madeleine le cadavre d’un inconnu. Comble de malchance, Pradelle ( devenu capitaine pour faits héroique, un comble ! ) conduit cette recherche. Il va aider Madeleine… qu’il épousera l’année suvante. Entre-temps, pour survivre, Edouard convainc Albert de se lancer dans une opération frauduleuse très risquée… mais qui pourrait rapporter gros.

Ce bref résumé du début de ce roman constitue le nœud de tout l’action qui va suivre : un Pradelle assassin qu’Albert s’est juré de dénoncer, et un Edouard défiguré, passé pour mort, dont les dons pour le dessin vont le convaincre de lancer une souscription aux monuments aux morts – monuments qui ne seront bien sûr jamais fabriqués ni livrés.

Pradelle n’est pas en reste : pour restaurer le château de ses ancêtres, il va profiter de sa notoriété acquise par son mariage avec Madeleine ( le père d’Edoaurd et de Madeleine est à la fois fortuné et haut placé ) pour s’enrichir de façon aussi frauduleuse…

Prix Goncourt 2013, Au-revoir là haut est lun des derniers récits dénonçant ( avec un réalisme et un humour ravageur ) les nombreuses malversations qui ont sans doute suivi la fin de la guerre. « Pour le commerce », note-t-il dans son récit, « la guerre présente beaucoup d’avantages, même après. »

Pierre Lemaitre reste en effet le narrateur et le maître de son récit : il le relate à la première persone, ne craignant pas d’apostropher son lecteur, tout en le plaçant dans la peau de ses personnages principaux : Albert, Edouard et le capitaine Pradelle, dont les caractères très différents son superbement typés.

Un ouvrage magistral, qui, grâce au Prix Goncourt, hausse Pierre Lemaître dans la catégorie des écrivains majeurs, lui qui jusqu’à présent s(était ilustré dans le polar, un fait qui a un précédent : on se souvient qu’en 1989, Jean Vautrin avait obtenu le même galon en décrochant le Goncourt avec Un grand pas vers le bon Dieu.

Lu dans sa version d’origine, un joli grand format dans la collection habituelle Albin Michel. Mais depuis sa parution, l’ouvrage a été réédité en poche – et adapté à la fois en BD… et au cinéma.

Lundi 28 janvier 2019

LES CHATS DE HASARD, Anny Duperey, Le Seuil

J’ai passé trois heures délicieuses en compagnie d’Anny Duperey... en lisant ses Chats de hasard. Ce récit n’est pas un roman – ni vraiment un essai ou une autobiographie. ( J’ai déjà évoqué ici, en son temps, Le voile noir, dans lequel la comédienne relate la mort accidentelle de ses parents alors qu’elle n’avait que huit ans. )

En préambule, Anny Duperey explique ici à ses lecteurs qu’il y a sans doute des gens à chiens et des gens à chats. Souvent, ceux qui aiment les chiens attendent d’eux de l’amour, de la fidélité... ils deviennent « un maître à qui il faudra obéir ».

Ceux qui préfèrent les chats n’attendent en général rien d’eux : le chat n’a pas de maître, il n’a pas besoin d’obéir. Ceux qui les aiment sont habituellement tolérants, attentifs, calmes – et ils affectionnent d’instinct animal qui le sent aussitôt et, dès lors, risque de les adopter et de leur être alors fidèle.

Ici, Anny Duperey évoque en vrac ses rapports avec les animaux, en livrant ici ou là des anecdotes puisées au cours de sa vie. Elevée par l’une de ses grands-mères dans une banlieue déshéritée de Rouen, elle a longtemps côtoyé... treize chats !

Et elle en a ensuite été privée pendant vingt ans. Privée ? Pas vraiment.

Car c’était un choix de sa part : ses activités, son métier, ses déplacements ne lui permettaient pas d’avoir le moindre animal de compagnie, elle les respecte trop pour cela.

Mais un jour, alors qu’elle se consacrait à l’écriture dans un petit deux pièces pourvu d’un jardin de curé, elle a vu atterrir sur son bureau un petit chat gris de cinq ou six mois, venu lui rendre visite depuis la ferme voisine. Peu à peu, le chat s’est imposé, installé chez elle et il l’a adoptée. Elle a fini par comprendre qu’elle devait le prendre en charge – et l’assumer. Elle l’a appelé Titi, c’était un chartreux.

Oui, c’est ainsi. Et c’est également ainsi que notre propre famille a vu arriver des chats dans notre vie : un chien, on l’adopte, mais un chat, c’est lui qui vous choisit.

Anny Duperey relate quelques souvenirs étonnants…

  • Celui d’un repas pris chez Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud, au cours duquel les animaux familiers des deux comédiens étaient à table au même titre que leurs convives !

  • Celui d’un aveu de Jean Mercure ( un grand metteur en scène ) qui, à la suite d’une visite dans une entreprise d’animaux élevés en batterie, en pleurait de dégoût. Un précurseur, car si Les chats de hasard date de 1999, l’anecdote est bien plus vieille encore – 1971, époque où il mettait en scène avec l’auteure La guerre de Troie n’aura pas lieu !

Anny Duperey évoque le sort d’animaux qu’elle a tenté de sauver ; un oiseau, un pigeon ( Chichi ), un écureuil – qui n’a pas survécu. Et elle nous offre le discours, imaginaire mais plausible, de chacune de ses deux grands-mères, l’une qui vivait à la dure et tuait ( sans haine aucune ! ) poules et lapins pour les manger, l’autre qui était entourée d’animaux jour et nuit, une « mamie-gâteau » tolérante et généreuse.

Deux discours opposés, et pourtant aussi raisonnables et justifiés l’un que l’autre.

Elle nous parle enfin, longuement, d’un chat étonnamment intelligent : Missoui, un chat « qui était quelqu’un ». Un animal irremplaçable, dont la perte est aussi ( et parfois bien davantage encore ) épouvantable que celle d’un oncle ou d’un cousin. Parce qu’un animal familier est souvent l’être qui vous est le plus proche. Des liens étonnants finissent par se tisser avec lui.

Aussi, avant d’adopter ( ou de se faire adopter ) par un animal en général et un chat en particulier, il faut être tout à fait conscient... qu’il va sans doute mourir avant vous. Et que sa perte risque d’être très douloureuse.

Un chef d’œuvre, cet ouvrage ? Non, pas le moins du monde – je dirais même que c’est là un récit mineur, parfois superficiel et un peu décousu.

Mais les réflexions d’Anny Duperey ( qui souvent tourne autour de son sujet, quitte à s’en éloigner pour livrer des considérations personnelles ) sont touchantes, pertinentes.

Cependant, il y a fort à penser qu’elles toucheront en priorité les amoureux des chats.

Et les écrivains. Deux espèces qui parfois n’en font qu’une...

Lu dans sa version grand format, avec une couverture très colorée et des illustrations ( au trait ) de l’auteure. Très beau papier et une présentation quasi luxueuse.

CG

Lundi 21 janvier 2019

OCEANIA ( la trilogie ), Hélène Montardre, RAGEOT

Le tome 1, La prophétie des oiseaux, nous entraîne sur une Terre du futur envahie par les eaux, conséquence prévisible du réchauffement climatique.

La jeune Flavia Maurel ( 16 ans ), orpheline, vit avec son oncle Anatole Farge, l’un des derniers guetteurs chargé de surveiller la montée des océans. Et justement, la haute dune toute proche menace d’être envahie par les eaux.

Anatole et Flavia subsistent en solitaires au bord de l’océan, sans doute quelque part en Aquitaine. Peu de voisins, des visites rares ( celles de Matthieu et de l’oncle Jean ) et un environnement rude, car les communications avec le monde sont quasiment coupées.

Anatole veut convaincre Flavia de fuir cette zone à risque – et de participer à une célèbre émission télévisée, Le choix final. L’heureux vainqueur de ce jeu sera le dernier passager de l’Espérance, un transatlantique qui rejoindra l’Amérique, qu’une digue géante protège de la montée des océans. Le rêve américain, une fois de plus… Un rêve, vraiment ?

Flavia se résigne à quitter son oncle et à tenter sa chance au Choix Final.

En bonne autodidacte, elle est très cultivée, surtout dans les domaines de l’écologie… et des oiseaux. Est-ce grâce à Anatole qu’elle entretient avec eux des liens particuliers, intimes, qui la renseignent sur le climat ?

Grâce à la complicité d’un ancien producteur ( Noël Nora, de l’émission La Planète Bleue ) elle participera à ce jeu. Et finira par partir en Amérique, mais d’une autre façon : avec le Samantha, un étonnant brick-goélette piloté de main de maître par le capitaine Samuel Blunt.

Seulement Flavia n’est pas seule… d’autres migrants sont aussi du voyage.

Migrants ? Oui. Car l’Amérique refuse l’intrusion de tout étranger sur son territoire !

En outre, si New York est bien protégé des eaux, ce n’est pas forcément le paradis dont on peut rêver. Surtout quand on s’y introduit clandestinement…

Faut-il préciser que dans le tome 2, Horizon Blanc, Flavia va faire mille et une découvertes, et comprendre que son statut d’orpheline n’est pas… évident.

Flavia a été recueillie et adoptée par Chris – et leur amour est vite partagé. Sauf que les deux tourtereaux vont être séparés. Leur quête va les mener… au bout du monde !

Jusqu’à une île du Pacifique – c’est le tome 3 : Sur les ailes du vent.

Le lecteur comprend alors qu’une équipe de scientifiques travaille depuis des années à un projet stupéfiant : la mise au point d’une énergie nouvelle qui pourrait permettre à la population de survivre – mais voilà : les pays de la planète sont en décomposition, aucune communication n’est plus possible entre eux, faute de satellites.

Et surtout, un pouvoir totalitaire maintient les Américains dans l’ignorance totale de ce qui se passe ailleurs.

Sans que la population s’en inquiète le moins du monde…

Difficile et délicat de résumer les aventures de la jeune Flavia sans dévoiler les secrets de famille dont elle est l’objet… une famille nettement plus grande que le lecteur peut imaginer !

Et elle n’est pas la seule dans ce cas. Car le capitaine Blunt lui-même…

Bref, voici une vraie ( fausse ) trilogie passionnante qui relève autant de l’anticipation que du fantastique.

Fantastique ? Oui, sans doute.

Car Flavia entretient avec les oiseaux des rapports quasi surnaturels.

Et le Samantha va passer de l’Atlantique au Pacifique d’une façon… très acrobatique !

Hélène Montardre est un auteur majeur de la littérature jeunesse contemporaine.

Dans Océania, elle parvient, de tome en tome ( ah oui… en réalité, il y en a quatre ), à tisser des liens familiaux qui frôlent les ambitions d’un Ken Follett !

Dans Le murmure des étoiles ( le tome 4 ), on en apprend davantage sur cette fameuse énergie nouvelle, dont la mise au point est en réalité le nœud de tous les événements des trois tomes précédents.

Le jeune lecteur sera captivé par la personnalité de l’héroïne, et entraîné dans mille et un rebondissements grâce à un style à la fois vif et poétique, très riche en dialogues.

Anticipation ? Fantastique ? Science-fiction ?

Dystopie ? Roman d’apprentissage ?

Il y a un peu de tout cela, dans Océania.

Avec, il est vrai, certains faits que l’actualité a démentis.

Par exemple, quand Noël Nora, dans Sur les ailes du vent ( page 309 ), explique qu’ « au début du siècle, la planète a dû faire face au changement climatique. Certains gouvernements s’y étaient préparés, comme celui des Etats-Unis, d’autres se sont laissé surprendre. »

C’était avant l’élection de Donald Trump !

Oui, La Prophétie des oiseaux est sorti en 2007.

Cela enlève-t-il l’intérêt d’Océania ? Pas une seconde !

Car l’analyse de ce futur me semble plus que pertinente, avec le durcissement des pouvoirs, l’égoïsme des nations riches et l’action souterraine de ces « grands groupes financiers ( qui ) se sont constitués et sont devenus des acteurs incontournables en matière d’économie et donc de politique. »

Lu dans sa version d’origine, trois magnifiques grands formats superbement illustrés ( dépliez les rabats… et vous aurez un tableau panoramique du plus bel effet ! )

Océania est aussi disponible en poche !

C.G.

Lundi 14 janvier 2019

POSTMORTEM, Patricia Cornwell, Editions du Masque

Kay Scarpetta est chargée de l’autopsie de Lori Petersen, 30 ans, la 4ème victime d’un tueur en série aux manies identiques : au cœur de la nuit de vendredi à samedi, il pénètre chez sa proie ( qui en général vit seule) par une fenêtre laissée ouverte ; il la ligote, la viole et la torture avant de l’étrangler. Kay est secondée par Pete Marino, un policier vulgaire et macho.

Ces meurtres à répétition sont suivis et commentés par une journaliste fouineuse, Abby Turnbull, et certains détails dans son journal convainquent le commissaire Amburgey que Scarpetta a été imprudente et a laissé filtrer des détails qui encouragent le tueur.

Mise en cause, Kay se confie au séduisant avoué Bill Bolz, dont elle est devenue la maîtresse.

Une cinquième jeune femme est assassinée. L’étau se resserre autour de l’héroïne, dont la carrière risque d’être très courte si elle ne découvre pas très vite l’identité du meurtrier…

Récemment, j’ai voulu me plonger dans Scarpetta, le 16ème polar de Patricia Cornwell – oui, je sais j’ai du retard, il y en a 24 ! Et à ma grande honte… j’ai dû renoncer à ma lecture du côté de la page 10. La raison ? Les allusions à des personnages et des faits antérieurs !

Au moins, cet essai m’aura appris une chose : avec l’héroïne de Patricia Cornwell, il est prudent de garder le contact au fil de sa vie, déjà longue.

Que faire ? Eh bien… tout reprendre depuis le début !

Voilà comment et pourquoi je me suis plongé, 25 ans plus tard, dans la (re)lecture de Postmortem. Un coup d’essai et un coup de maître : notre médecin légiste, encore jeune, succède au docteur Cagney - mais elle a déjà un passé : orpheline de père, elle a été agent du FBI, Elle vient de recueillir sa nièce Lucy ( la fille de sa sœur Dorothy, empêtrée dans des liaisons éphémères ) qui, à 10 ans est déjà surdouée et fana d’informatique, une technologie dont le rôle est ici essentiel.

Le style de Patricia Cornwell, dans ce premier volet, est d’une efficacité et d’une précision redoutables. L’action, passionnante, est rapide, pleine de rebondissements, et pimentée de nombreuses descriptions cliniques très détaillées, à l’origine du succès de la future série des Experts : aucun doute, l’auteur fréquente les morgues et connaît le détail des procédures sur le bout des doigts ! Au début des années 90, la génétique et l’informatique sont en pleine expansion, et Cornwell les utilise et les maîtrise à merveille !

Scarpetta s’exprime à la première personne et au passé – un procédé qui deviendra récurrent pour la suite des enquêtes de notre héroïne, promise ( dans sa vie professionnelle… et littéraire ! ) à un brillant avenir. Comme dans un Agatha Christie ( le modèle avoué de Patricia Cornwell ) il faut attendre les dernières pages pour que soient levées toutes les inconnues. Une mécanique impeccable, avec tout ce qu’il faut de fausses pistes et de soupçons.

Lu dans la jolie version cartonnée du Masque, où figurent encore pas mal de coquilles ( le traducteur est Gilles Berton, et pas Breton ), notamment dans l’usage impropre de passés simples alors qu’il s’agit d’imparfaits – une erreur reproduite dans la réédition de l’intégrale au Grand Livre du mois ( 4 enquêtes par volume ) – une édition dans laquelle le préfacier, François Rivière, livre de passionnantes révélations sur la vie privée de Patricia Cornwell… très proche de celle de son héroïne récurrente !

CG

Lundi 03 décembre 2018

SOEURS, Bernard Minier, X.O.

1993 : Alice et Ambre ( 20 et 21 ans ), deux sœurs, sont retrouvées mortes au bord de la Garonne. Elles sont habillées en aubes de communiantes ; l’une a été défigurée, l’autre pas. L’une porte une croix au cou, l’autre pas. L’une est vierge, l’autre pas.

Le policier chargé de l’enquête, Martin Servaz ( de la P.J. de Toulouse ) est jeune et inexpérimenté. Ses soupçons se portent très vite sur les lecteurs du romancier Erik Lang – voire sur l’écrivain lui-même. En effet, ce double meurtre rituel ressemble beaucoup à celui qui est décrit dans son roman La Communiante… L’un des fans de Lang va se suicider en laissant une confession douteuse. Affaire classée ? Pas tout à fait...

Car en 2018, c’est la propre femme d’Erik Lang qui est découverte assassinée… dans des conditions atroces qui, là encore, rappellent une scène d’un des derniers romans de cet auteur de plus en plus suspect.

On retrouve alors le capitaine ( ex commandant… il a été rétrogradé entre-temps ) Servaz. Il n’a rien oublié. Et il reprend l’enquête, certain qu’un lien existe entre ces trois meurtres.

Bien sûr, L’auteur Eric Lang redevient le principal suspect. Mais ces trois meurtres, s’ils sont bien liés, ont eu lieu dans des circonstances très particulières – et Servaz va devoir dénouer les fils d’une affaire beaucoup plus tordue qu’il ne le croyait !

Les lecteurs de Bernard Minier connaissent déjà Martin Servaz. Mais ici, l’auteur a trouvé un magnifique subterfuge pour nouer les fils de deux affaires, dont la première est vieille de vingt-cinq ans.

Martin Servaz a vieilli. Il s’est aguerri. Il est devenu le père de Margot ( qui vit à Montréal, et a un enfant : Martin-Elias ) et surtout le père de substitution de Gustav, un enfant fragile ; et il va s’entêter, à juste titre, pour tenter d’éclairer les motifs de ces étranges meurtres. La lumière ne jaillira que dans les toutes dernières pages de ce gros ( 460 pages ) thriller, comme dans un roman policier classique. C’est pourquoi le lecteur de Sœurs est tenu en haleine jusqu’au bout.

Au centre du récit, deux personnages  s’affrontent : Martin Servaz et Erik Lang, un écrivain sulfureux et malsain qui se complait dans la description de meurtres morbides – de quoi fasciner des milliers de lecteurs ( et de lectrices ) fragiles, vite devenus des fans inconditionnels. Aussi, c’est indirectement dans un décor littéraire que baigne ce roman : il invite le lecteur ( par l’intermédiaire d’Erik Lang ) à réfléchir sur les liens étroits et parfois troubles qui relient la réalité à la fiction.

À l’image des motifs et des conditions d’exécution de ces trois meurtres, rien n’est vraiment simple ; et les vérités, comme les culpabilités, sont parfois plus partagées qu’on l’imagine.

Ce récit est aussi ( grâce à l’intervention, en italiques, d’un inconnu qui tire toutes les ficelles ) l’histoire d’une vengeance terrifiante. Celle de quelqu’un dont on ne découvrira l’identité qu’en fin de parcours. De quoi montrer que la littérature ( et les mots ) sont parfois fort dangereux. Ce passionnant thriller possède de jolis clins d’œil pour un lecteur averti : on y voit passer quelques personnages tirés de la réalité, comme un certain Guillard qui ressemble fort à Christophe Guillaumot ( capitaine de police et auteur de polars ! ), que Bernard Minier remercie d’ailleurs dans une courte postface.

Un roman d’un style vif et efficace à dévorer d’une traite, même si vous n’avez encore jamais lu les enquêtes précédentes de Martin Servaz ( Glacé, Le Cercle, N’éteins pas la lumière, Nuit… )

Lu dans sa version grand format, un magnifique ouvrage, couverture verte et noire. Papier épais, lecture aisée


La semaine prochaine : "La dictature pourquoi pas" ...

Lundi 26 novembre 2018

Le problème à trois corps, Liu Cixin, Actes Sud

1967, en Chine – et en pleine révolution culturelle, le règne des fameux Gardes Rouges ...

La jeune astrophysicienne Ye Wentje assiste à l’exécution de son père, un savant accusé de déviationnisme scientifique. En mesure de rétorsion, elle-même est exilée à vie dans une base militaire isolée ( Côte Rouge ) dotée d’un radiotélescope chargé de piéger d’éventuels signes d’une civilisation extraterrestre...

Trente-huit ans plus tard, le professeur Wang Miao, spécialiste en nanotechnologies, est soupçonné par Shi Kiang, un officier de police grossier, de se livrer à des recherches douteuses. De fait, Wang Miao participe à un jeu de fantasy scientifique très étrange, Les trois Corps, qui met en scène une civilisation en proie à des cataclysmes climatiques incontrôlables, cataclysmes dus à la présence de trois soleils dont la courses est apparemment erratique. Un phénomène qui oblige les habitants à se « dessécher » pendant de longues périodes pour survivre.

Entre-temps, on retrouve Ye Wentje qui a bel et bien pris contact avec une civilisation extraterrestre, les Trisolariens, dont la Terre pourrait bien être le dernier refuge. Une Terre en proie à de telles contradictions et de tels conflits que la jeune scientifique a trahi les siens en livrant sa planète à une civilisation en danger nettement plus évoluée que la nôtre.

De fait, un stupéfiant compte à rebours semble lancé... et des phénomènes incompréhensibles se multiplient sur Terre, faisant douter les savants... de la Science elle-même.

Des phénomènes dont la justification n’est livrée que dans les toutes dernières pages, au moyen d’explications scientifiques dignes de Stanislas Lem ( dans Feu Vénus ) sur « un monde microscopique à onze dimension » et sur « la structure profonde de la matière ».

Mes lecteurs me reprochent parfois d’en dire trop. Pour le coup, le résumé ci-dessus en livre beaucoup moins que... la 4ème de couverture de ce roman de SF !

Ma première surprise, en lisant cet ouvrage offert par mon Webmaster Patrick Moreau ( qui en sait autant que moi sur la SF, et même davantage ! ) a été de constater qu’il avait été publié par Actes Sud.

En effet, la SF n’est pas vraiment le genre de la maison ; et on se serait plutôt attendu à trouver Le problème à Trois Corps publié en Ailleurs et demain, chez Robert Laffont.

Mais voilà : ce roman est très... réaliste.

Et l’univers de ( fausse ) fantasy du « Jeu des Trois Corps » a bel et bien une réalité sur un monde proche de nous, dans le triple système stellaire d’Alpha du Centaure.

Non seulement ce récit ne se déroule pas ( pour l’instant ) dans le futur, mais surtout, il plonge le lecteur ( grâce au jeu éponyme des Trois Corps ) au cœur de l’histoire de la Chine – oui, c’est une véritable encyclopédie, et les notes en bas de page se succèdent pour aider le lecteur peu familiarisé avec la civilisation chinoise ! Un coup de chapeau en passant au traducteur, Gwennaël Gaffric !

Autre caractéristique qui le différencie de la SF actuelle : les nombreuses références ( souvent historiques ) à la physique, l’astrophysique, les mathématiques... et l’informatique !

On est là dans un univers de hard science qui pourrait dérouter et rebuter celles et ceux qui ne sont pas familiarisés avec les bases de toutes ces sciences...

A contrario, le jeu Les trois corps entraîne le lecteur dans des péripéties historiques qui mêlent de façon très inattendue les sciences, l’histoire... et l’imagination scientifique ( à la mode chinoise ! )

Que penser de ce roman ?

Il est original et déroutant, même si sa trame peut se résumer à un thème très classique de la SF ( que j’ai moi-même utilisé en 1976 dans Le satellite venu d’ailleurs ! ) : la Terre reçoit des messages venus d’une civilisation extraterrestre – thème que le cinéma a souvent traité, notamment avec Contact, le film de Jodie Foster.

Mais cette « révélation » ( faite dès la 4ème de couv ) n’apparaîtra que dans la deuxième moitié de ce roman, qui est en réalité... le premier tome d’une trilogie, la suite étant censée se dérouler avec l’arrivée ( ? ) sur Terre des Trisolariens dans quatre siècles et demi. A condition que les Terriens n’aient pas trouvé d’ici là une parade pour contrer cette invasion extraterrestre.

Le lecteur pourra être également gêné par les allers-retours que le narrateur lui impose, en s’intéressant de façon alternée à Ye Wentje, son époux, leur fille – mais aussi et surtout à Wang Miao, qui cherche à percer la nature de l’infiniment petit – et là, on aborde la cosmogonie la plus audacieuse....

Bref, il s’agit là d’un thriller de SF exigeant et haut de gamme, qui flirte à la fois avec le polar, le récit historique et l’essai scientifique.

Né en 1963, Liu Cixin semble être devenu l’étoile montante de la SF chinoise.

Il a remporté à neuf reprises le Galaxy Award ( le Hugo chinois ) et... le Prix Hugo en 2015.

Lu dans son unique version, un superbe grand format à la couverture noire dotée d’une illustration vert sombre très cinématographique.

Papier et typographie impeccables.

CG

Lundi 19 novembre 2018

L'été assassin, Liz Rigbey, Belfond

Lucy Shaeffer travaille dans un cabinet de New York.

D’origine russe, elle a quitté la Californie et son mari Scott après la mort ( subite du nourrisson ) de leur bébé Stevie . Elle a aussi et surtout quitté sa famille : sa sœur Jane, ses tantes, son père et sa mère – devenue folle elle aussi peu après la noyade de son troisième enfant, le petit Nicky.

Mais à l’annonce de la mort ( suspecte ) de son père, noyé dans l’océan au même endroit que Nicky ( il avait alors quatre ans ), elle se voit contrainte de revenir dans la maison familiale. Elle va y subir, comme beaucoup d’autres proches et amis de la famille, l’interrogatoire d’une jeune policière et de son vieux collègue, Rougemont, qui a participé à l’enquête à la mort du petit Nicky.

Lucy a d’étranges souvenirs ; elle a déjç été traumatisée par l’étrange légende familiale de sa famille qui a dû quitter la Russie au début du XXIe siècle : un long et terrifiant périple au cours duquel sa grand-mère a perdu son bébé dans un train…

Bref, beaucoup d’enfants décédés ( y compris parmi les amis de la famille Shaeffer ), dans des conditions parfois bizarres et/ou suspectes.

A contrecœur, Lucy va donc retrouver sa famille et ses anciens voisins, qu’elle a bien connus quand elle était petite. Et mener un peu malgré elle sa propre enquête sur la mort de son père et, à l’occasion, sur celle d’autres bébés – dont le sien !

Je suis tombé sur ce vieux thriller ( il date de 2004 ), une « lecture de vacances » improvisée.

Un long récit ( 500 pages ) à la première personne, relaté par une femme qui se croit coupable de tout et a parfois du mal à savoir si ses souvenirs sont authentiques ou inventés – c’est là le ressort principal et psychologiquement pertinent - du récit.

Une histoire pleine d’apartés, de souvenirs d’enfance, de descriptions et de rebondissements.

Car les circonstances de la mort du père vont l’entraîner très loin dans le passé.

Et la présence d’un inconnu qui s’introduit clandestinement dans la maison du défunt va peu à peu la mener à suivre d’autres pistes… il faut attendre la fin de la première moitié du récit pour obtenir un renseignement capital… et lire les cinquante dernières pages pour comprendre que tous ces événements étaient bel et bien liés.

C’est un roman sans aucun doute facile et agréable à lire, un récit familial édifiant – et terrifiant en définitive.

Liz Rigbey sait tenir son lecteur en haleine, même si elle a parfois tendance à ralentir l’action en insérant des descriptions ( parfois sans lien avec l’action ) et des souvenirs entre les dialogues. Certains chapitres pourraient sans doute en faire l’économie, mais c’est la liberté de l’auteur ! Au final, un thriller bien ficelé, aux personnages multiples – mais là, prudence : la plupart d’entre eux ont de près ou de loin un rôle dans le cœur de chacune des énigmes.

Et la fin ( à la manière d’Agatha Christie ) justifie les attentes ( et parfois les impatiences ou l’agacement ) du lecteur.

CG

Lundi 12 novembre 2018

Le grand jour, Grace Dane Mazur, Autrement

Demain, Adam Cohen va épouser Eliza Barlow.

Et ce soir, les Cohen ont convié les Barlow à dîner dans leur jolie propriété entourée d’un jardin anglais où règne un harmonieux désordre.

Mais voilà : les Cohen sont une famille d’intellectuels et de chercheurs.

La vieille Léah Cohen, nonagénaire, a été autrefois une fille qui a tourné les cœurs.

Son fils, le père d’Adam ( Pindar, la soixantaine ), est un spécialiste de… la gastronomie babylonienne !

Son épouse Célia s’interroge longuement sur la façon de placer les invités et sur la nature des mets à servir. Quant à leurs enfants, ce sont tous des originaux un peu déjantés, avec une Sara solitaire et mystique qui affectionne la station prolongée sur les toits et une Naomi ( trop ) discrète, anorexique et voyageuse, spécialiste des scorpions, une femme-enfant que les parents n’osent guère interroger et vont avoir bien du mal à la faire participer au repas.

Quant aux Barlow, ils sont spécialisés dans les affaires, l’immobilier, le droit, la finance… et le golf. Leur ancêtre, Nathan Morrill, est un libidineux un peu embarrassant.

Leur arrivée ( avec une demi-heure d’avance ) sème la panique et la perplexité à la fois chez les Cohen mais aussi chez leurs fidèles domestiques.

Le sujet de cet ouvrage ?

Eh bien chacun de ces ( nombreux ) personnages, dont le passé et les passions sont disséqués par l’auteur, va étudier à la loupe ( et juger ) chacun des autres participants à cette « répétition générale » du mariage.

Si vous êtes amateurs de thrillers passionnants… passez votre chemin !

Ce récit, où ( selon certains critiques ) plane l’ombre de Virginia Woolf, ne comporte bien sûr aucune action, aucun suspens. C’est la description minutieuse et psychologique de personnages hauts en couleur, dont le monologue indirect libre livre des souvenirs, des tics et des jugements sur des étrangers dont le comportement leur paraît évidemment bizarre – chacun voit midi à sa porte, comme on dit.

Salué comme un chef d’œuvre par certains libraires ( et par une amie qui me l’a vivement conseillé ), ce livre peut séduire un certain lectorat… et en irriter vivement un autre.

Pour ma part, j’ai certaines réserves : si les personnages sont originaux et toujours attachants, ils sont très ( trop ? ) nombreux ( ancêtres, parents, enfants, petits-enfants, serviteurs, chien ) – faire des fiches devient indispensable, même si l’ouvrage est court : 250 pages.

L’écriture est certes littéraire ( et parfois, ça se sent… l’auteur nous suggère : voyez comme j’écris bien ! ), mais les procédés redondants : les entractes descriptifs, avec la nappe posée sur la grande table dans le jardin comme leitmotiv, sont rédigés au présent ; et le reste du récit au passé.

Enfin, on passe d’un personnage à l’autre sans lien, un peu au petit bonheur la chance, selon l’humeur - en évoquant ( ou pas ) son passé, ses passions, ses phobies, ses envies, le tout assaisonné d’une sauce à la fois horticole ( superbes descriptions de plantes rares, d’odeurs, de couleurs … ) et gastronomique : amateurs de plats exotiques et rares, prenez des notes !

Bref, un récit très… décalé qui peut autant séduire qu’ennuyer.

Lu dans son unique version, un joli format dont la photo d’un joli vert vif pourrait illustrer la Garden Party de Katherine Mansfield.

CG

Lundi 05 novembre 2018

L'âge des low tech, Philippe Bihouix, Essai (Anthropocène, SEUIL)

Ce titre obscur cache un bilan nécessaire et édifiant : notre société actuelle court à sa perte. Mais des solutions existent, qu’il serait souhaitable de mettre en œuvre dès aujourd’hui, conformément au sous-titre : vers une civilisation techniquement soutenable.

Ingénieur spécialiste des métaux, Bihouix commence par nous livrer un historique édifiant : puiser dans les ressources énergétiques ( et surtout fossiles ) de notre globe ne date pas d’hier. Nul doute que certaines extinctions animales, à la Préhistoire, sont dues à l’œuvre de l’Homme, même si notre Terre était fort peu peuplée. Plus tard, on a détruit des forêts pour construire des vaisseaux. Un navire de guerre nécessitait… deux mille chênes centenaires !!!

Quant aux métaux, certaines mines ont été souvent vidées de leur contenu il y a deux mille ans… pour des raisons de conflit, le plus souvent.

Très vite, Bihouix nous montre ( et nous démontre ) que notre société actuelle ne vit et ne survit qu’avec le ( et grâce au ) PETROLE.

Du stylo à bille aux revêtements routiers en passant par l’agriculture ( oui ! ) nos ordinateurs et nos smartphones, le pétrole en est l’un des composants essentiels. Quant aux métaux et aux terres rares… si leur extinction n’est pas encore proche pour certains d’entre eux, le coût de leur exploitation sera bientôt prohibitif. Ce qui revient à peu près au même.

L’explication est simple : quand il fait dépenser plus d’énergie que la quantité qu’on va récolter, il n’est plus question d’en chercher, et pour cause !

A la fin du XIXe siècle, exploiter un puits de pétrole rapportait beaucoup et ne coûtait pas cher. Du pétrole ? Oh, il y en a encore beaucoup, mélangé aux sables bitumineux et sous les mers… mais on va devoir bientôt dépenser plus de pétrole pour en trouver que celui qu’on récoltera… c’est donc inutile !

Tout le monde a entendu parler de la fameuse « courbe en cloche » du « pik oil » - c'est-à-dire le moment où la production mondiale de pétrole plafonnera avant de commencer à déclinerJ’entends votre question : « c’est pour quand ? »

Euh… mauvaise pioche : le pik oil  c’était en 2006 !

Donc on commence à descendre. Et viendra un moment ( entre 2030 et 2040 ) où il faudra vivre… sans pétrole.

Là, les problèmes vont devenir aigus. Très vite.

Bihouix prévoit ( il n’y a là nulle prédiction… les statistiques sont hélas formelles ) un retour à la terre cultivable et à une existence liée… à l’essentiel : le fameux âge « low tech » du sous-titre.

Bihouix ne s’en émeut pas.

Il nous dit simplement : il faut s’y préparer. Tout de suite. Ne serait-ce que pour garder les réserves de pétrole et de métaux pour des biens essentiels – et pas pour les smartphones ou les voitures, qu’on juge indispensable de changer tous les deux ans ou tous les six mois !

Ce n’est pas un retour à l’âge de pierre mais la nécessité de vivre de peu ( de 20 à 25% de ce que nous consommons aujourd’hui ), en rationnant l’eau potable, les déplacements…

Et ça, c’est le prix de la survie de l’humanité, surtout si elle frôle les dix milliards d’habitants ( d’ailleurs, il serait temps de songer à limiter les naissances… ).

Bihouix passe en revue à peu près tous les thèmes, de la naissance à la mort en passant par le travail, les terres cultivables, les énergies de l’avenir…

Les éoliennes ?

Les panneaux solaires ?

Oubliez ! Il faut les entretenir et les réparer tous les trente ans.

Les centrales nucléaires ? Gros problème…

Même leur démantèlement, Bihouix n’y croit pas : cela coûterait beaucoup trop cher, il va donc falloir se résoudre à… les entretenir ( pour faire simple : gérer leur refroidissement ! ) pendant leur longue agonie de quelques milliers d’années.

Bref, j’en passe – mais Bihouix, lui, n’oublie rien ! Il passe tout en revue, allant jusqu’à nous expliquer que l’incinération, non, ça n’est pas écologique. Et faire durer la vie d’un vieillard sous forme de légume, c’est coûteux et déraisonnable. Il faut un simple linceul et que le corps revienne à la terre. Vous souriez ? Vous protestez ?

Pas moi. Tout ce que Bihouix passe en revue m’est déjà passé par la tête ; et les solutions que je préconisais sont les mêmes que les siennes.

Autant vous prévenir avant de lire cet ouvrage.

Bihouix nous démontre aussi et surtout que la civilisation actuelle est celle d’un effrayant gâchis : de papier, de déplacements, de production de biens inutiles, qu’il est plus coûteux de remplacer que d’entretenir – vive le vélo, la lenteur – et la convivialité retrouvée  !

Oui : il nous explique qu’il y a moyen de vivre autrement – en étant au moins aussi heureux qu’avant, et surtout en partageant davantage et en communiquant - mieux qu’avec des SMS, c'est-à-dire… en fréquentant ses voisins !

Si Bihouix effectue un bilan complet et édifiant, d’abord de nos erreurs et enfin des conditions indispensables de notre survie ( et c’est… pour demain ! ), il avoue ne pas avoir le pouvoir de légiférer. Notre économie de marché risque hélas de fonctionner jusqu’au bout – c'est-à-dire de frôler la catastrophe. Plus tôt nous nous préparerons à cet âge des low tech, et plus douce ( enfin… moins dure ) sera la transition.

Si vous jugez que cet ouvrage va vous démoraliser… alors évitez de le lire.

Mais c’est ce qu’on appelle la politique de l’autruche : quand des faits paraissent évidents mais trop difficiles à supporter, on préfère fermer les yeux ou retarder le moment de les affronter.

C’est exactement ce que nous faisons.

Avec la bénédiction de notre économie de marché et de leurs actionnaires, uniquement soucieux de s’en mettre plein les poches avant de sauver les meubles… s’il en reste.

CG

Lundi 29 octobre 2018

Journal d'un lecteur, Alberto Manguel, Babel (Actes Sud)

En 2002, Alberto Manguel a décidé de tenir un « journal de lecteur » en relisant un livre chaque mois. Il nous livre alors ses impressions – non seulement celles de sa lecture, mais d’autres, parfois en vrac, concernant l’actualité ( notamment la guerre en Irak décidée par George Bush ), ses souvenirs, ses amis écrivains, sa bibliothèque, sa chatte, ses déplacements professionnels en Europe et ailleurs, ses rapports avec les journalistes et les éditeurs, l’achat récent d’une vieille maison en pierre, près de Poitiers, le jardin situé sur un ancien cimetière et dans lequel poussent des légumes et des fleurs ( dont s’occupe surtout son compagnon Craig, auquel l’ouvrage est dédié ) …

Quels sont les livres qu’Alberto Manguel a choisi de relire ?

Ceux qu’il a aimés, bien sûr, et qui, même s’il ne l’avoue pas, seraient sans doute ceux qu’il emporterait sur une île déserte.

Il sera donc essentiellement question de :

* en juin : L’invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares, un classique de la SF – ou du fantastique, selon l’angle de lecture ! - d’un compatriote argentin.

* en juillet : L’île du docteur Moreau, de H.G. Wells/

* en août : Kim de Rudyard Kipling

* en septembre : Mémoires d’outre tombe de Chateaubriand.

* octobre : Le signe des quatre ( une enquête de Sherlock Holmes ) d’Arthur Conan Doyle.

* novembre : Les affinités électives de Goethe.

* décembre : Le vent dans les saules de Kenneth Grahame.

* janvier : Don Quichotte de Cervantes

* février : Le désert des Tartares de Dino Buzzati.

* mars : Notes de chevet d’Hervé Guibert.

* avril : Faire surface de Margaret Atwood.

* mai : Mémoires posthumes de Bras Cubas de Machado de Assis.

Avouons-le d’emblée : la passion d’Alberto Manguel pour les livres et la lecture, ses confidences, ses apartés et ses capacités d’analyse font de lui à mes yeux un auteur exceptionnel. Mon enthousiasme sera donc entaché de subjectivité !

Cet ouvrage, passionnant à tous les égards, est toutefois inclassable. Il tient surtout du journal de bord. Chaque ouvrage est le prétexte à de multiples réflexions, de tous ordres, mais qui, témoignent d’un intérêt vif et approfondi pour l’œuvre – et pas seulement les douze ouvrages choisis, car les références à d’autres œuvres sont nombreuses, diverses et pertinentes..

Faut-il l’avouer ? J’ai été surpris de constater que j’avais lu une bonne partie ( 9 sur 12 ! ) des récits choisis par cet essayiste hors pair. Seuls manquent à mon palmarès Le vent dans les saules, Notes de chevet et ces Mémoires posthumes… j’ignorais jusqu’ici, à ma grande honte, le nom de Kenneth Grahame ! Et je n’ai encore rien lu du Brésilien Machado de Assis.

Manguel est un grand voyageur : argentin, il a la nationalité canadienne, a vécu longtemps en Israël et est désormais, en France, propriétaire d’une vieille maison de village.

Si vous n’avez pas lu son Histoire de la lecture ( Actes Sud, 1998 ), précipitez-vous dessus.

Ce nouvel essai, plus libre et plus personnel, m’a fait prendre conscience que je partageais avec Alberto Manguel un grand nombre de choix, de passions et de convictions : c’est un lecteur compulsif, qui relit souvent, annote ses ouvrages, les classe dans une bibliothèque qu’il aime visiter. Il émet des jugements sur les oeuvres et sur l’actualité qui pourraient être les miens – même si je suis loin d’avoir les qualités de ses réflexions universitaires !

A cent reprises, ici ou là, j’ai surligné ou annoté ses phrases, ses jugements.

En voici un choix hélas limité…

La lecture est une tâche confortable, solitaire, lente et sensuelle ; l’écriture aussi possédait jadis certaines de ces qualités ( p 13 )

L’ignorance du lecteur anglophone ne cesse jamais de m’étonner. ( p. 24 )

Svedenborg a dit que les réponses à nos questions sont toutes étalées devant nous mais que nous ne les reconnaissons pas en tant que telles parce que nous avons d’autres réponses en tête. ( p. 27 )

Je découvris avec dépit combien la gloire est éphémère ( disait Simone de Beauvoir ) p. 30

L’influence de l’avenir sur le passé ( à propos du roman L’invention de Morel p. 31 )

Citant le journal de Léon Bloy ( p. 40 ) : « J’ai toujours dit que j’écris pour les lecteurs, mais le fait que je continue à écrire à cette époque où les lecteurs ont disparu ( les lecteurs inconditionnels, authentiques ) prouve irréfutablement que j’écris pour moi-même. »

Nous lisons ce que nous avons envie de lire, pas ce que l’auteur a écrit. ( p. 61 )

Dans les périodes de ténèbres, nous revenons aux livres : afin de trouver des mots pour ce que nous savons déjà. ( p. 78 )

Doris Lessing, à propos du 11 septembre : « Les Américains ont eu l’impression d’avoir perdu le paradis. Ils ne se sont jamais demandé, d’abord, pourquoi ils croyaient avoir le droit de s’y trouver ». ( p. 82 )

Il semblerait que nous ayons autant besoin pour survivre de langage que de nourriture. ( p. 120 )

Je dois arrêter de travailler à ce journal afin d’écrire un texte gagne-pain pour une certaine publication illisible. ( p.165 )

Citant Flaubert : « Il faut que les endroits faibles d’un livre soient mieux écrits que les autres. » ( p. 173 )

Ecrire consiste à voir clairement quelque chose qui était là depuis le commencement. (p. 201)

Citant Marguerite Yourcenar : « Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été des livres. » ( p. 209 )

Pour Machado de Assis ( de même que pour Diderot et Borges ), la page de titre d’un livre devrait comporter les deux noms de l’auteur et du lecteur, puisque tous deux en partagent la paternité. ( p. 230 )

«  Son intelligence était si active qu’elle ne lui permettait pas de lire : chaque phrase lui suggérait une foule d’idées et d’images qui le détournaient vers ses propres univers mentaux et lui faisaient perdre le fil de la pensée » ( Enrique Larreta évoquant Bioy Casares )p. 235.

Vous voulez en savoir davantage ?

Lisez Journal d’un lecteur !

Lu dans sa version de poche, un joli petit ouvrage modeste ( 7,50 euros, 250 pages ), facile à transporter… et dont mon exemplaire a été truffé de notations et de repères au crayon. Une promenade inoubliable en compagnie d’un grand amoureux de toutes les littératures.

CG

Lundi 24 septembre 2018

Un tout petit monde, David Lodge, Rivages

Le jeune Persse Mac Garrigle ( natif de Limerick ), universitaire irlandais, poète à ses heures et récent auteur d’un essai sur T.S. Eliot, tombe éperdument amoureux, au cours du congrès de Rumidge, de la belle Angelica Pabst. Bien qu’elle l’éconduise gentiment, il décide qu’elle est la femme de sa vie et il va tenter de la retrouver au cours des nombreux congrès internationaux auxquels elle ( et il ) vont participer.

Les congrès littéraires, c’est aussi la passion et la grande occupation de plusieurs autres enseignants voyageurs : Ruppert Sutcliffe, Philip Swallow, ( le directeur du Département ), Robin Dempsey – et surtout Morris Zapp, une sommité en matière littéraire qui a mal digéré son divorce et bloque désespérément sur le sujet de sa prochaine intervention : l’avenir de la critique

Tout ce petit monde possède trois points communs :

  • être coûte que coûte invité, tous frais payés, à venir ici ou là ( le plus loin possible de son domicile, hors du Royaume Uni ) pour y intervenir ( et briller ? ) dans un congrès, quel qu’en soit le sujet – dans le domaine de la littérature, bien sûr.

  • profiter de ce séjour pour séduire l’une des congressistes et passer un bon moment avec elle.

  • se hisser dans la hiérarchie, d’abord en publiant un essai, un rapport ou une thèse sur un sujet inédit ; et grâce à cette publication, accéder à un plus haut grade universitaire, notamment cette place honorifique à 100 000 dollars par an qui semble bientôt être libérée à l’ l’UNESCO – et que guigne chacun des personnages du récit.

Tout ce petit monde se rencontre, se pavane, intrigue et se fait des compliments ( se déteste, se jalouse en réalité copieusement ! ), tente de se goinfrer pendant les cessions au cours desquelles l’ennui plane… Eh oui, tous les prétextes sont bons pour échapper à l’intervention d’un confrère. Ce sont d’incessants chassés-croisés, hasards, malentendus avec, pour leitmotiv, la quête incessante de Persse à la recherche d’une Angelica Pabst qui ne cesse de lui échapper et qui semble douée d’une mystérieuse double identité…

Au fil des ans, mes lecteursl’aurontsans doute remarqué : j’ai un faible pour David Lodge !

Ce roman, préfacé par feu Umberto Eco ( il sait de quoi il parle ! ), et qui est un peu la suite de Changement de décor ( vous aurez sûrement droit à une critique de ce roman en 2019 ! On y trouve déjà un certain Philip Swallow ) nous fait entrer dans les coulisses du petit monde universitaire des congressistes.

Les personnages ( voir plus haut ) sont nombreux et typés ; chacun d’eux poursuit un objectif précis et est sujet à bien des déconvenues, surtout le jeune et naïf Persse, puceau dans bien des domaines, croyant et très entêté. Si l’auteur va de l’un à l’autre, c’est parce que ses personnages ne cessent de se croiser et qu’existent entre eux des liens anciens, des intérêts professionnels, des rivalités et des jalousies farouches.

Ce roman n’est pas une nouveauté mais il est devenu « culte », comme l’affirme Umberto Eco. Et ce, à juste titre : son humour vachard et décapant fait mouche à tous coups ; et je me suis surpris à bien des reprises en train d’éclater de rire – David Lodge a l’art de confronter ses personnages à des situations impossibles – et pourtant vraisemblables !

On peut être parfois surpris par la diversité des quiproquos– mais on le sera davantage encore en lisant les dernières pages, dans lesquelles l’auteur réunit magistralement tous les fils épars qu’il a tendus et/ou noués.

Magistral !

Si vous n’avez jamais lu David Lodge, ne ratez pas Un tout petit monde, vous le dévorerez d’une traite… et vous rirez beaucoup, même si vous n’êtes pas un familier de la littérature et des congrès.

Lu dans sa version d’origine, un joli grand format dont l’élégante couverture ressemble à un tableau de Edward Hopper ( en réalité de l’architecte français Etienne Kohlmann )

Lundi 17 septembre 2018

Un capitaine de 15 ans, Jules Verne, Hetzel ( Voyages extraordinaires, volume in-8 raisin illustrés )

En février 1873, le brick-goélette Pilgrim s’apprête à quitter Auckland ( Nouvelle Zélande ) pour gagner Valparaiso, au Chili.

À son bord : cinq matelots confirmés, leur excellent capitaine ( Hull ), un mousse orphelin de quinze ans ( Dick Sand, surnommé « le novice » ), un chef cuisinier un peu louche ( Negoro ) et les membres de la famille du propriétaire du navire : Mrs Weldon ( son épouse ), leur fils de cinq ans Jack, la vieille nourrice noire Nan et le « cousin Benedict », un entomologiste rêveur et passionné, sorte d’ancêtre du professeur Tournesol.

Le navire croise la route d’un navire naufragé et recueille cinq Noirs rescapés et un chien, Dingo, qui semble connaître ( et peu apprécier ) Négoro. Un peu plus tard, le Pilgrim s’approche d’une jubarte ( une baleine franche ) que le capitaine veut attaquer.

Pour ce faire, il abandonne son navire et embarque sur un canot avec ses cinq matelots. Une imprudence qui va lui coûter cher… et justifier le titre de ce grand roman maritime, dont la route est détournée clandestinement par Negoro. Si bien qu’au lieu de se diriger vers la côte du Chili, le Pilgrim va contourner le cap et aborder l’Afrique – précisément l’Angola, où se pratique encore l’esclavage de la façon la plus cruelle…

J’ai lu ce roman il y a… soixante ans, dans une version sans doute abrégée de la vieille « Bibliothèque verte » : couverture vert de gris, papier jaune, typographie minuscule, 250 pages sans illustrations.

Récemment, dans une brocante, j’ai eu la chance de découvrir sa version originale, dans un état certes assez moyen. L’ouvrage, il est vrai, a 140 ans ; mais il est authentique et complet. Je l’ai acheté pour l’ajouter à ma ( petite ) collection des Jules Verne de la collection Hetzel.

Et je l’ai relu… avec un plaisir qui m’a étonné moi-même. Et que je justifierai plus loin.

Depuis près d’un demi-siècle, Jules Verne est devenu un auteur reconnu… et hélas quasiment illisible pour un jeune lectorat – exception faite, sans doute, pour Le Tour du monde en 80 jours. Un capitaine de quinze ans, hélas, n’échappe pas à la règle, même si l’on n’y trouve pas les interminables descriptions de la vie sous-marine de 20 000 lieues sous les mers.

Ici, les descriptions et apartés explicatifs se limitent à un paragraphe. Mais le lecteur contemporain, même adulte, aura du mal à les digérer. Le vocabulaire est d’une richesse impressionnante, et sur le plan de la navigation maritime, Jules Verne rivalise ici sans mal avec Herman Melville ( nul doute que notre auteur jeunesse a lu Moby Dick ! ) Jack London, et même le grand et plus récent Patrick O’Brian. Mais le détail des manœuvres du Pilgrim passionneront les rares inconditionnels de la marine à voile ou les matelots actuels de l’Hermione !

Dès les pages 5 et 6, on risque d’être rebuté par le portrait du fameux « cousin Bénédict », assorti d’une leçon ( de deux pages ) de sciences naturelle sur « l’embranchement des articulés ( qui, comme chacun sait ou devrait savoir, en 1878 ) comporte six classes : les insectes, les myriapodes, les arachnides, les crustacés, les cirrhopodes et les annélides. »

Ce roman est aussi le prétexte à une permanente leçon de géographie. L’arrivée sur la côte africaine ( que les naufragés prennent pour l’Atacama, en Amérique du sud, c’est le début de la deuxième partie ) offre à l’auteur le moyen rêvé de nous décrire avec minutie la flore et la faune de ces deux continents. Il en profite aussi pour nous livrer une leçon d’histoire de l’esclavage, dans laquelle on croisera la route de Stanley parti à la recherche de Livingstone.

L’auteur suit l’actualité puisqu’il nous rapporte des faits datant de septembre 1877 !

Et quand la petite troupe doit se réfugier dans une termitière pour échapper à un orage, Jules Verne n’hésite pas à baptiser son chapitre ( V ) Leçon sur les fourmis dans une fourmilière. Par la suite, bloqué dans cet abri précaire à la suite d’une inondation, une autre leçon scientifique nous est offerte avec le chapitre ( VI ) : La cloche à plongeurs…. Un vrai cours de physique. Ce qui n’empêche pas l’action d’avancer !

Aujourd’hui, un tel étalage de connaissances étonne et irrite le néophyte.

Mais voilà : en 1878, l’école n’est pas encore passée par Jules Ferry. Et tout ouvrage destiné à un lectorat jeunesse se doit de livrer des informations utiles sur la géographie, les sciences, l’astronomie – et toutes les nouvelles découvertes, qui foisonnent en cette fin de siècle.

Jules Verne, qui le sait, se tient au courant de tout. Sa documentation est stupéfiante. Encore ne se livre-t-il pas, comme c’était ( trop ) souvent le cas, à des considérations morales et religieuses, même s’il condamne avec vigueur l’esclavage. Ici, l’action et l’aventure ont la priorité. Le héros, en fuite avec quelques rescapés dans la deuxième partie, ne recule pas devant le meurtre. On croise de cruels anthropophages, des tribus primitives… des décors que n’auraient pas renié les futurs Sir Rider Hagard ( 1856/1925 auteur des Mines du Roi Salomon ) ou Edgar Rice Burroughs ( 1875/1950 – Tarzan ! ).

En 1878, les jeunes bourgeois de 15 ans, lecteurs de la revue Le Magasin d’éducation et de récréation, où parut d’abord en feuilleton Un capitaine de 15 ans, en avaient en déjà pour leur argent. Si l’on peut faire abstraction de ces digressions, ( souvent passionnantes, du moins à mes yeux ) on sera surpris par le nombre important de dialogues, l’enchaînement des actions, les portraits des personnages – et le caractère documentaire d’un récit qui offre une réflexion, toujours actuelle, sur l’esclavage. Ce « roman d’apprentissage » ( Mark Twain et Jules Vallès ne sont pas loin ), dont le jeune Dick Sand est le héros mis à l’épreuve, regorge évidemment de bons sentiments. Et l’unique personnage féminin du récit ( Mrs Weldon – la vieille nourrice est peu présente ), une douce et bonne mère de famille, fera sourire les féministes de 2018. Mais il est déjà heureux que ce personnage existe, on sait que dans un roman de Jules Verne, les femmes se comptent sur les doigts d’une seule main… quand il y en a une !

Post Scriptum : l’achat de cet ouvrage a stupéfait ma petite-fille Laura, 14 ans.

- Mais pourquoi acheter un livre si vieux, si lourd et que tu as déjà lu autrefois ?

Très difficile de lui faire comprendre l’émotion qui a été la mienne : cet objet est historique, c’est à mes yeux une relique ; il a été lu des dizaines de fois, j’en veux pour preuve son état. Le papier, pourtant très épais, est fragile ; il se déchire facilement. La couverture, un gros cartonnage, a été recollée et réparée plusieurs fois. Cependant, les trois tranches restent dorées à l’or fin. À l’heure d’Internet, alors que ce récit est gratuitement accessible, comment faire comprendre à ma petite-fille que la lecture d’un vrai livre ( illustré par H. Meyer ) n’a rien à voir avec un texte qui défile sur un écran ?

Soixante ans après ma première lecture, j’ai passé quelques heures exceptionnelles, avec, entre les mains, un objet digne d’un musée et dans la tête des émotions que la mémoire et le poids de mes expériences ont multipliées.

Le privilège de l’âge, sans doute…

Lundi 10 septembre 2018

Charly 9, Jean Teulé, Julliard

Du 23 août 1572 ( veille de la Saint Barthélémy ) au 31 mai 1574 ( autopsie du roi, mort la veille ), Jean Teulé nous relate les deux dernières années de la vie, du destin et de la folie grandissante de Charles 9, l’un des fils de Catherine de Médicis.

Charles 9, faut-il le rappeler, eut une vie courte et il fut détesté : mort à 24 ans, il est resté sous l’influence de sa mère. C’est sous son influence qu’il a ordonné le massacre de la Saint Barthélémy, qui causa la mort de 2 ou 3 000 parisiens et celle, par ricochet, de 10 ou 20 000 protestants, les jours suivants, dans pas mal de villes de France. Un massacre, note au passage Jean Teulé, qui fut salué comme un exploit par le pape !

Ouvrage historique mineur ( du moins dans l’œuvre de l’auteur ), Charly 9 se lit d’une traite grâce ( ou malgré ? ) un style très particulier, très riche, truffé d’expressions historiques ( on pense au meilleur de Fortune de France ) mais aussi de jurons, de scènes paillardes et de clins d’œil plus contemporains de l’auteur.

Si ce roman me touche, c’est parce qu’on y retrouve les Médicis, Henri de Navarre ( tout jeune marié avec Marguerite de Valois, la future Reine Margot, fille de Marguerite ! ) et aussi tout ce qui fait le terreau du dernier roman de Ken Follett, Une colonne de feu ( dont on a lu la critique sur mon blog au premier trimestre 2018 ).

Veule, égoïste, influençable, ce petit roi va finir par devenir sanguinaire et tuer tout ce qui bouge, au point de vouloir chasser à courre dans son propre palais du Louvre. A l’image de la ( superbe ) couverture du livre, Charles 9, pendant les dernières années de son trisge règne, va se couvrir du sang de ses sujets, au sens propre comme au sens figuré. Epoux d’une jeune allemande qu’il délaisse ( au profit de sa maîtresse favorite, une prostituée, Marie Touchet ), fils d’une reine autoritaire qui fera tout pour que succède à Charles 9 son fils favori, le futur ( et efféminé ) Henri III surnommé par sa mère « Mes Chers Yeux ».

Entre deux massacres, deux chasses à courre et deux disputes familiales, le lecteur aura le plaisir de croiser les sommités de la fin du XVIe siècle : Ambroise Paré ( protestant, certes, mais épargné par Charly ), et surtout le vieux Ronsard, toujours à l’affût d’une mignonne –y et à qui Charles 9 aurait commandé La Franciade, en dodécasyllabes.

L’intérêt de ce récit ( à peine ) romancé ?

  • Historique, au premier chef : on y apprend (ou on nous rappelle ), entre autres, que :

  • c’est sous le règne de Charles 9 qu’on change la date du 1er janvier ( jusqu’ici différente selon les villes du royaume !

  • ce changement va provoquer la mort par le froid de milliers de paysans !

  • on décide qu’au 1er avril, on aura la liberté de mentir et de se livrer à des canulars,

  • le 1er mai sera dédié au muguet ( une plante hélas mortelle si on la mange ! ).

  • L’agonie sanglante de Charles 9 est sans doute due à un empoisonnement… aurait-il été assassiné par sa propre mère, soucieuse de mettre sur le trône un autre de ses fils ?

  • c’est la première fois qu’a lieu l’autopsie d’un roi.

Intérêt également littéraire, grâce à un style ciselé, efficace, d’une richesse étonnante, parfois émaillé d’une touche contemporaine et d’un jugement subjectif de l’auteur, parfois lui-même amusé par le cocasse ( et l’horreur ) de la situation qu’il décrit. A ce titre, le « Allah Akbar ! » jeté par un passant lors des funérailles ( mouvementées et sanglantes, elles aussi ) du souverain est sans doute une facétie de l’auteur !

Lu dans son édition Julliard moyen format, avec une fort jolie couverture, le vrai portrait de Charles 9 ( estampe ) auquel ont été judicieusement ajouté quelques coulées de sang.

Lundi 03 septembre 2018

Il pleut des parapluies, Susie Morgensgern - Les fantômes du manoir, Fabrice Colin - RAGEOT ( collection Flash Fiction )


La narratrice, Célia, qui est en CM2, constate qu’il pleut… tout le temps. Et elle n’aime pas la pluie. Hélas, elle a aussi horreur des parapluies, parce qu’ils encombrent une main.

Dans sa classe de l’école de Ploufragan, les élèves préparent leur entrée en Sixième dès le mois de juin. Jour après jour, on fait le barbecue… dans le salon, pour cause de pluie.

Célia a un projet ambitieux : inventer un procédé qui protège de la pluie en conservant les mains libres. Ce n’est pas son amie ( un peu collante ) Marie qui va lui être d’une grande aide. Ni même Daniel, un ami de la famille hospitalisé après un méchant malaise, et qui est à la recherche de l’âme-soeur.

Mais voilà que Célia fait la connaissance de Jules, qui pourrait devenir un complice, un ami ( et plus si affinités ).

De quoi doper l’imagination de Célia l’inventeuse.trice ?

Cet été-là, Hugo ( 13 ans ) est embauché par son oncle à la Foire du Soleil, où il est propriétaire du Manoir de l’horreur, un « train-fantôme ». Hélas, cette attraction a pris de l’âge, elle n’est presque plus fréquentée ; les deux étudiants embauchés pur l’animer, Pedro et Lucile, manquent de conviction et d’imagination. Résigné, l’oncle d’Hugo va devoir mettre la clé sous la porte. En effet, le public lui préfère de loin Le Castel de la Terreur, moderne et particulièrement effrayant ! Hugo le vérifie d’ailleurs par lui-même. Ce succès aurait-il un secret ? Euh… oui ! Et Hugo va le découvrir. Et redresser la situation… au point de frôler l’incident.

Cette semaine, deux récits pour le prix d’un.

En réalité, même s’ils comportent 120 pages chacun, ils se lisent très vite, d’une traite - grâce à une typographie aérée et à une écriture particulièrement fluide ; et surtout, ils font partie de la même collection : Flash Fiction, spécialement destinée aux lecteurs… « qui n’aiment pas lire », et pour laquelle j’ai moi-même fourni L’Ami Zarbi.

Ici, l’objectif est affiché : l’histoire doit être simple, l’action passionnante et rapide.

Le récit, à la première personne, est rédigé au présent.

Avec Susie Morgentern, on ne s’en étonnera pas, la tendresse et l’humour sont de rigueur.

La narratrice confie au lecteur ses hantises, ses manies, ses désirs ( Mon système d’arrosage automatique s’active. Je fais ce que je sais le mieux faire : je pleure. J’ai ce qu’on appelle la larme facile. Je pleure au cinéma quand quelqu’un meurt ( ou pas ). Je pleure quand je vois des vieux boiteux essayer de traverser la rivière qu’est devenue la rue, je pleure quand une maman gronde son bébé.)

A noter, quand on connaît l’auteur ( c’est mon cas ) que Célia a de nombreux points communs avec elle ! La narratrice évoque ses ami(e)s, ses parents, ses profs et leurs marottes.

Linéaire, la trame est simple et les rebondissements légers, à l’image d’une écriture décontractée. De toute évidence ( me confirmera mon épouse qui lit souvent les mêmes ouvrages que moi ! ), c’est là un récit qui plaira en priorité aux filles, avec une conclusion positive et pleine d’humour, à l’image du titre des 18 chapitres.

Les illustrations, réalistes, en noir et blanc, souvent pleine page, nous montrent des héros sympathiques et souriants un peu plus âgés que les personnages – Célia a sans doute 10 ans.

Avec Fabrice Colin, dont le héros va avoir 14 ans ( et qui, ici, en paraît plutôt 10 sur les illustrations ) on est aussitôt dans l’aventure – puis dans le fantastique, avec un enjeu clair : il faut aider l’oncle d’Hugo pour que Le Manoir de l’horreur soit plus attractif et plus effrayant encore que Le Castel de la Terreur. Les phrases sont simples et l’action rapide, ça avance à vitesse grand V ! Le ton est décontracté le langage volontairement familier ( Désolé de te le dire, tonton, mais c’est canon, leur truc. Leurs fantômes sont hyper flippants. En fait, ce qui fiche la trouille, c’est qu’on ne les voit pas. ) Des qualités indispensables pour toucher un lectorat qui va retrouver ici son propre langage, même si ce récit devrait séduire en priorité… les garçons.

Lu dans leur unique version, un moyen format au joli papier crème, et une couverture très colorée sur fond blanc.

Lundi 09 juillet 2018

Le procès de la mondialisation, sous la direction d’Edward Goldsmith et Jerry Mander, Essai ( Fayard )

Une vingtaine de spécialistes mondialement reconnus passent au peigne fin les conséquences de la mondialisation en marche : conséquences économiques, écologiques, sociales, morales, financières – chacun dans son domaine. Avec, on s’y attendait, des constats consternants – un vrai cri d’alerte témoignant que nous sommes embarqués sur un bolide qui n’a ni marche arrière, ni frein, ni conducteur.

A titre d’exemple, savez-vous que le petit pot de yaourt aux fraises européen incorpore 9 115 kilomètres de transport de la vache laitière à l’étal, en passant par l’usine et l’emballage ?

Que les denrées, au lieu de nourrir ceux qui les produisent, sont souvent expédiées à des milliers de kilomètres pour être consommées par des populations suralimentées ?

Il leur semble d’autre part inconcevable que le modèle économique occidental puisse être appliqué dans le monde entier, que la croissance exponentielle, la production pour l’exportation aux dépens de la satisfaction des besoins locaux et la consommation débridée se maintiennent longtemps. Quant aux Etats-Unis, s’ils viennent financièrement en aide aux « pays du sud », pour la plupart des dictatures militaires (…) les deux tiers de ces aides prennent la forme d’une assistance en matière de sécurité et des transferts d’armes ( !)

Quant aux entreprises multinationales, aucun gouvernement, même au Nord, n’exerce plus de contrôle sur elles. (… ) Il ne s’agit plus de commerce véritable, mais d’un aspect d’une planification privée centrée à l’échelle de la planète.(…) Ces nouvelles puissances coloniales ne répondent de leurs actes que devant leurs actionnaires et ne rendent de compte qu’à eux. ( Jerry Mander )

David C. Corton, lui, estime que

  • notre principale préoccupation devrait être maintenant de nous assurer que les ressources disponibles de la planète sont exploitées de manière à répondre aux besoins essentiels de tous, à protéger la biodiversité et à garantir aux générations futures la disponibilité de flux de ressources compatibles. Notre système économiqe aura échoué sur les trois points.(…)

  • Cinq firmes accaparent plus de 40%du marché mondial du pétrole, des ordinateurs personnels (…) et des médias.(…)

  • Ceux qui prennent les décisions financières portant chaque jour sur plus de 1000 milliards de dollars sont aveugles à leurs conséquences écologiques, sociales… et même économiques !

Jerry Mander note de son côté que l’ordinateur transforme les voies de la cognition chez l’enfant et il nous rappelle que Mac Luhan affirmait que nous devenons pareils aux technologies que nous utilisons. Un constat à méditer…

Tony Clarke, lui, a calculé que :

  • les transnationales dépensent en publicité plus de la moitié de ce que l’ensemble de la planète débourse pour l’éducation publique.

  • plus de 150 000 transactions internationales sont effectuées en une seule journée.

Il constate que les pays pauvres du Sud, naguère autosuffisants sur le plan alimentaire, pour assurer le service de leur dette, sont contraints d’abandonner de précieuses terres agricoles aux ETN de l’agroalimentaire et de se convertir aux cultures de rapport tout en important de quoi nourrir leurs populations, si bien que, sauf à verser des royalties aux transnationales qui possèdent des semences brevetées, il est maintenant interdit aux paysans du monde entier de produire leurs propres provisions de semences

Savez-vous que le téléspectateur américain moyen ingurgite 22 000 spots publicitaires par an. Les grosses entreprises impriment 22 000 fois dans son cerveau des images suggérant que le bonheur suprême consiste à acheter des biens de consommation.

Les auteurs attaquent ainsi de front Monsanto, Vivendi… et bien d’autres, preuves et chiffres à l’appui.

Sont-ils partiaux, engagés ? Peut-être.

Mais lucides au point de lancer une alerte, que relaient bien d’autres acteurs sur la planète.

Avec quels effets ?

Ils sont hélas dérisoires. Parce que j’ai gardé le meilleur pour la fin…

Cet essai, publié par Fayard ( qui n’est pas financé par La France insoumise ! ), est rédigé par des auteurs américains dont plusieurs prix Nobel, il a été publié en… 2001.

Dix-sept ans après ( et six ans avant la crise annoncée des subprimes ), la situation s’est-elle réellement améliorée ?

Aux lecteurs de juger.

Lundi 02 juillet 2018

Moi, Mona Lisa ( Les confidences de La Joconde ), François Diwo, Les Editions de L’Opportun

Cinq cents ans après sa création, La Joconde prend la parole.

Elle nous raconte son histoire depuis le départ ( la fuite ? ) de Léonard de Vinci qui accepte l’invitation de François Ier, quitte l’Italie et se rend au manoir de Cloux - devenu Le Clos Lucé, à Amboise - avec ses trois tableaux préférés, jusqu’aux mesures contemporaines de sa protection, au Louvre, en ce début de XXIème siècle.

Chronologiquement ( ou presque ), l’auteur relate par le menu les heurs et malheurs du tableau : ce petit format ( 0,77 x 0,53 ! ) en bois de peuplier ( donc fragile… comme si Léonard ne lui accordait pas au départ la valeur qu’il prendrait par la suite ) que Léonard ébaucha sans doute en 1503 et qu’il peaufina pendant quinze ans avant de le céder à la France, en remerciement de l’accueil que ce pays lui réservait.

L’auteur évoque celles et ceux qui ont côtoyé le tableau, qui l’ont dérobé ( sans doute le passage - central - le plus intéressant et le plus documenté ) ou l’ont fait voyager, toujours de façon exceptionnelle. C’est l’occasion d’un bref hommage à Jackie Kennedy qui insista pour que La Joconde franchisse l’Atlantique en 1962 à bord… du paquebot France.

Il nous livre des détails sur Léonard, ses liens avec ses élèves préférés, son homosexualité ; il doute ( à juste titre ! ) de l’hypothèse selon laquelle le modèle de Mona Lisa aurait été Salaï ( son élève et amant, qui posa pour le tableau de Saint Jean-Baptiste ) ; il s’attache à nous raconter la vie de son très probable modèle : Lisa Gherardini, épouse de Francesco del Giocondo. un marchand de drap florentin. mais aussi celle de toute sa famille.

Enfin, il s’intéresse à l’énigme de son sourire et à la célébrité mondiale de l‘œuvre.

On apprend ainsi que les cils et sourcils de Monna Lisa ( orthographe italienne ) ont été volontairement effacés vers 1598… parce que c’était la mode.

Que sa bouche sourit davantage du côté gauche que du côté droit.

Que le voile très léger dont elle était parée a été gommé par le temps.

Qu’elle a subi des examens radiographiques qui témoignent de modifications importantes.

Que si la plupart des écrivains l’admirent ( George Sand, Théophile Gautier ), d’autres, comme Albert Cohen, la traite de « bonne femme » et jugent qu’elle a « une tête de femme de chambre ».

Mona Lisa s’interroge aussi sur sa valeur – et la possibilité, pas si ridicule, qu’elle soit un jour vendue pour effacer la dette de la France, à l’image du Portugal qui, en 2004, a vendu 85 œuvres de Miro pour récupérer 36 millions d’euros !

J’ai lu ce récit pour deux raisons : la première, c’est qu’il m’a été prêté par ma filleule, qui l’avait dévoré. La seconde, parce que j’ai moi-même évoqué Léonard de Vinci et La Joconde dans plusieurs de mes ouvrages.

Hélas, si j’ai consacré une quarantaine de pages* au voyage de Léonard, en 1516, de Rome à Amboise, François Diwo l’évoque en quelques lignes. Il nous suggère à ce sujet qu’ « à chaque étapeil me déballait avec délicatesse et me plaçait sur son chevalet pour le regarder. Il n’était pas rare qu’il ajoute un détail à mon portrait, au paysage, une broderie à mon vêtement ». Euh… quand on imagine les conditions acrobatiques de cette « folle expédition à dos de mulet à travers les Alpes », je doute que Léonard ait pu beaucoup peindre durant ce périlleux trajet !

J’espérais aussi avoir des détails sur les périodes pendant lesquelles l’artiste a travaillé sur son œuvre ; mais François Diwo, bien que très documenté, ne livre rien à ce sujet. Simplement parce qu’on en ignore à peu près tout !

Le fils de feu l’écrivain Jean Diwo, journaliste, livre ici un récit original et facile à lire. Il n’a aucune prétention littéraire, c’est le ton de la conversation. Le vol et la disparition de l’œuvre ( entre 1911 et 1914 ) constituent le morceau favori de l’ouvrage, avec pour figurants parfois inattendus Roland Dorgelès, Guillaume Apollinaire et Pablo Picasso qui, le sait-on, fut soupçonné et condamné à sept mois de prison !

En revanche ce qui concerne les considérations ésotériques liées au portrait me semblent… fumeuses et quelque peu superflues. Mais les amateurs de Dan Brown apprécieront.

En bref, c’est là un ouvrage instructif, bien documenté, parfois un peu fourre-tout.

Lu dans son joli moyen format ( avec Mona Lisa en couverture, of course ! ), couverture et papier très souples, 200 pages à lire en deux heures.

Lundi 18 juin 2018

L'abbesse de Castro, Stendhal, 3 CD Frémeaux & Associés ( 2006 ), Intégrale du roman lu par Jean Piat

Opéré de la cataracte, handicapé par les gouttes de Mydriaticum ( qui dilatent la pupille et rendent la lecture quasi impossible ), je me suis orienté vers l’audition de romans enregistrés. N’est-ce pas la façon de lire des non-voyants ?

Et puis écouter une histoire, lue par un professionnel, c’est une manière ( très classique en réalité ) d’aborder un récit. On oublie en effet que la littérature est née de l’oral : les 27 000 vers de L’Iliade et L’Odyssée, il y a deux millénaires et demi, étaient racontés ( et même chantés ! ) par des aèdes pour des auditeurs souvent non lettrés.

Faut-il résumer le propos de L’Abbesse de Castro ?

Dans une brève introduction, Stendhal nous affirme tenir cette vieille histoire ( tragique ) de deux manuscrits florentins de la fin du XVIe siècle : « les malheurs de la famille Campireali, presque une légende », nous dit-il.

Les faits, qui remonteraient à l’an 1554, relatent les amours contrariées de la jeune Hélène de Campireali. Sa beauté séduit tous les habitants de la petite ville d’Albano, surtout le jeune Jules Branciforte qui, hélas, est pauvre et mal vêtu. Aussi, le père d’Hélène est fort irrité de voir ce manant rôder près de sa riche demeure qui ( au premier étage, c’est important ) abrite la jeune fille. Il insulte le jeune homme en se moquant de ses méchants habits et il lui interdit de passer sous la fenêtre de sa fille.

Piqué au vif, Jules insiste. Il se risque même à offrir une nuit, à l’aide d’une perche, un bouquet ( puis des billets doux ) à celle qu’il aime.

Touchée, celle-ci répond à la passion du jeune homme.

Les deux tourtereaux finissent par se rencontrer – ils s’aiment !

Hélas, pour gagner Hélène, Jules doit devenir riche ou/et célèbre.

L’occasion lui en est offerte, quand il découvre ( et révèle à sa bien-aimée ) qu’il est brigand et fils de brigand. Au cours d’un combat, il tue par mégarde le frère d’Hélène qui, elle, est envoyée - et enfermée - au fameux couvent de Castro.

L’aime-t-elle encore ? Il fait tout pour la rencontrer... et se décide à l’enlever.

Ce n’est là que le premier quart de cette histoire qui finit mal.

Ce court roman ( trois heures de lecture, mais 128 pages ! ), publié en 1837 sera inclus en 1855 ( 12 ans après la mort de l’auteur ) dans ses fameuses Chroniques italiennes : il s’inspire, comme on le voit, à la fois des amours florentines de Dante, de l’histoire de Roméo et Juliette et du Cid ( la pièce de Guillen de Castro autant que celle de Corneille ).

Le lecture ( historique : 1956 ! ) à haute voix de Jean Piat est vive, littéraire et fluide.

Nul doute que ce comédien, à l’époque où il s’apprêtait à interpréter le Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, était l’interprète idéal de ce texte classique. La diction et l’élégance de Jean Piat s’accordent parfaitement à ce texte que Stendhal a sans doute rédigé en essayant d’imiter la truculence et l’historicité d’un « récit florentin de la Renaissance ».

Mais attention : malgré sa brièveté et sa narration linéaire, L’Abbesse de Castro reste un récit dont le style et le vocabulaire peuvent rebuter un lecteur contemporain... a fortiori s’il est jeune ! La rapidité de la lecture orale de Jean Piat peut donc, je le crains, être un handicap pour qui n’est pas familier de la langue du XIXème siècle.

Pour ma part, j’ai pris un grand plaisir à écouter cette histoire. Il se peut même que cette lecture à haute voix m’ait éclairé sur certains détails qui m’avaient échappé lors de ma lecture silencieuse – et qui, par ailleurs, date des années soixante !

Cette expérience rare ( j’écoute peu de livres audio ) me démontre les limites de cette technique particulière : parfois, pour mieux approfondir le texte, il est préférable de l’avoir sous les yeux plutôt que de l’entendre. Ainsi, on peut revenir en arrière, réfléchir avant de poursuivre.

Qu’importe : il existe un plaisir très particulier à écouter une histoire plutôt que la lire.

Mais L’Abbesse de Castro n’est pas un conte. Ni une pièce de théâtre.

Nul doute que sa fonction première est... la publication, et la lecture silencieuse et solitaire !

Lundi 11 juin 2018

4 3 2 1, Paul Auster , Actes Sud

Chef d’œuvre ? Sans doute !

Disons que le dernier roman de Paul Auster est unique, palpitant et inoubliable.

Faut-il résumer en le sujet ? Depuis sa sortie fracassante, j’ai l’impression que tous les lecteurs en connaissent le projet : le quadruple destin d’Archie Ferguson, petit fils d’un migrant juif ( Isaac Reznikoff ), arrivé à New York le 1er janvier 1900 et devenu Ichabod Ferguson pour avoir affirmé en yiddisch au service de l’immigration qu’il avait oublié son nom ( Ikh hob fargessen ! ).

Après avoir décliné la descendance pittoresque de ce prestigieux ancêtre, Paul Auster nous relate longuement l’enfance et la jeunesse de quatre Archie Ferguson. L’un d’entre d’eux auront la vie courte, il mourra à treize ans, foudroyé. Le destin des trois rescapés nous sera raconté au moyen de chapitres intercalés, ce qui va permettre au lecteur de suivre des directions différentes au même âge de ces trois héros, une technique parfois déroutante… puisqu’il faut attendre trois ( puis deux – l’un des Ferguson meurt aussi, à 20 ans ! ) chapitres à chaque fois pour retrouver le Ferguson abandonné deux cents pages auparavant.

Fils de Stanley Ferguson ( le cadet de trois frères, devenu marchand de meubles, ou « roi de l’électroménager » ) et de son épouse Rose ( qui dans tous les cas pratique la photographie ) ces quatre Archie sont aussi attachants les uns que les autres, même si l’un perd son père à l’âge où il en a besoin, quand un autre perd sa virginité à l’instant même où Lee Harvey Osvald tire sur le Président Kennedy. Un autre ne perd que deux doigts – mais il gagne le droit de ne pas partir faire la guerre au Vietnm. Et il gagne aussi le cœur d’Amy.

Ah… Amy ! Cette jeune fille, chère au cœur des quatre clones du livre, apparaît dans chacun des récits, mais avec des relations et un rôle à chaque fois différents. Il en est de même pour le père, Stanley, qui dans l’un des récits va divorcer, se fâcher avec son fils ( à moins que ce ne soit l’inverse ) et mourir.

Mais plutôt que relater la vie de ces quatre Ferguson, mieux vaut évoquer des généralités : ce roman, faut-il le répéter, est un vrai monument. A y regarder de plus près, quand on connaît un peu la vie de Paul Auster, on devine que ces quatre portraits… c’est lui !

D’ailleurs il avoue ( page 292 : il avait l’impression d’être plusieurs personnes à la fois , la réunion de plusieurs personnalités contradictoires. Il ajoute ( page 412 ) que l’expérience qu’il ( Archie F. ) avait du monde était façonnée par ses souvenirs personnels (… ) chacun ( d’eux ) vivait dans un monde légèrement différent de celui des autres.

Ces quatre Ferguson sont donc, du propre aveu de l’auteur, des copies de lui-même, des Paul Auster qu’il n’est pas devenu, des Paul Auster qu’il aurait aimé ( ou craint de ? ) devenir.

Chacun des Ferguson possède l’une ou l’autre des passion de Paul Auster : d’abord New York, sa ville fétiche. Ensuite la littérature ( et la poésie ! ), le cinéma - mais aussi le sport notamment le base ball ( ce qui pour moi est un handicap, je n’y connais rien )

Autres difficultés ( très mineures ) de lecture : les noms de joueurs, de musiciens, de lieux, de villes, d’institutions… il va de soi que lire l’anglais et connaître New York est « un plus » évident quand on lit ce roman. 4321 est aussi ( et surtout ? ) une leçon d’histoire ( des USA ) puisque les quatre Ferguson suivent de près les événements des années soixante, surtout ceux concernant les droits civiques, le racisme, le féminisme – et la honte du héros ( et de ses amis ) qui, tous, luttent pour l’égalité et la fraternité. Même si chacun des Ferguson est différent de ses trois autres copies, leur caractère et leurs opinions sont les mêmes : ils aiment le sexe ( et même le sexe masculin, pour l’un d’entre eux ! ), Amy, la littérature, le sport, le cinéma, l’actualité, la poésie, la France – et ils haïssent la guerre, l’injustice et le racisme. S’ils sont juifs, aucun d’eux n’est un sioniste militant ; et ils restent des démocrates fervents. L’opinion personnelle de Paul Auster transpire parfois du récit quand il évoque la machine capitaliste du profit ( page 622 )

Dernière passion, et non la moindre : la France ( certains Fergusson s’y rendent ) et les poètes français ( mais aussi les cinéastes, les films, les peintres, les tableaux. ) La France, ( dit Paul Auster page 476 ) était le centre de tout ce qui n’était pas américain, avec les plus grands poètes, les plus grands romanciers, les plus grands réalisateurs, les plus grands philosophes, les plus beaux musées et la meilleure nourriture… Quel magnifique hommage !

On a bien sûr un faible pour l’Archie Ferguson écrivain, le jeune auteur d’un récit qui nous est d’ailleurs livré in extenso, celui de Hank et Frank qui sont… une paire de chaussures !

Un autre texte nous est relaté, une sorte de mise en abyme de 4321 : L’histoire de Lazlo Flute, un personnage auquel, à un carrefour, trois choix sont proposés

Dans mon éditorial de mars-avril, j’évoquais le fait que la presse saluait ( à tort ) la démarche UNIQUE ET ORIGINALE de ce roman : quatre destins différents pour un même personnage.

En effet, trois ans avant sa parution, j’avais moi-même publié les quatre destins d’Emma Dufay dans Avec un peu d’amour et beaucoup de chocolat ( L’Ecolo, L’Attentat, AminataetL’Ecrivaine ).

Il est évident que Paul Auster ne m’a pas attendu ( ni lu ) pour entreprendre un récit basé sur le même principe. Toutefois, de nombreux indices me font penser que nous avons tous deux ( toutes proportions gardées ! ) un même état d’esprit. Bizarrement, nous avons été, dans l’enfance, marqués par la lecture d’un texte dont j’ai souvent parlé – et qui, je crois, a beaucoup influencé ma vie, ma morale et mon écriture : Le petit Pioui, chien de cirque ( de Dorothy Kunhardt, une auteure américaine ). Eh bien Paul Auster a lu ce récit destiné aux enfants de 6 ans – dans sa version originale, il le cite : Pee Wee, zirkusdog ! Or, la caractéristique révolutionnaire de ce texte écrit en 1936… c’est l’absence de ponctuation – or, c’est exactement la façon dont Paul Auster écrit 4321 ( c’est aussi la façon dont j’ai moi-même rédigé et publié, en 1989, Auteur Auteur Imposteur, chez Denoël ! )

Autre point commun, certes mineur mais qui m’a frappé : l’un des quatre Ferguson va tomber amoureux d’Amy… parce que cette dernière donne un dollar à un SDF ( pour qu’il puisse boire un café, la scène se passe dans un snack ), un geste gratuit qui va toucher définitivement le cœur du héros. Et son geste me fait évidemment penser à la scène initiatique de ma Fille de 3ème B, quand mon héros, Pierre, assis sur son banc, tombe amoureux de Jeanne au moment où celle-ci, dix mètres devant lui, veut donner une pièce à un SDF. Faute d’argent, elle finit par s’asseoir et partager avec lui tout ce qu’elle possède : une boîte de biscuits !

Euh… quelques raisons de plus pour que le récit de Paul Auster me touche !

Oui, attention : 4321 est relaté avec une écriture très particulière, des phrases à rallonge, pleine de « et » - il faut parfois tourner la page pour avoir enfin un point, ouf !

Mais loin de gêner la lecture, la magie et le talent de l’auteur font qu’on est fasciné, entraîné par le flot de la pensée et des actions du narrateur. Un flot d’ailleurs très, très dense : les faits s’enchaînent sans aucune graisse, sans digression inutile.

Les dialogues, quant à eux, ne nécessitent aucun trait pour en avertir le lecteurs, Auster se contente d’aller à la ligne, et basta, que le lecteur se débrouille ( il s’en tire en effet sans aucun mal ).

Deux conseils :

  • ne lâchez pas le livre avant les 25 premières pages – et profitez-en pour noter les noms et prénoms de tous les personnages de la famille, avec leur caractère et leur profession.

  • réservez une semaine pour lire 150 pages chaque jour, faute de quoi vous risquez de perdre pied et de confondre les quatre Archie Ferguson ( même s’il s’agit, au fond, du même ! ). Et goûtez le plaisir de dévorer d’une traite les 1000 pages de ce récit exceptionnel.

Lu dans sa version papier unique, un gros et lourd grand format dont la couverture entière ( aucun texte sur la 4ème ! ) représente une foule bigarrée, des centaines de voyageurs - de passants… ou de passagers, bon voyage !

Lundi 04 juin 2018

LEO, Gwenaêle Barussaud, RAGEOT

1869.

Léonore ( dite Léo ), 18 ans, est ouvrière à la ( célèbre ) chocolaterie Menier, à Noisiel, dans la Marne. Sa condition est simple mais elle a des amies ( surtout Louise ), deux frères ( Jean et Jacques ) et une sœur, Suzanne, qu’elle adore.

Un jour, elle est désignée avec neuf autres camarades à se rendre trois jours à Paris, pour y être reçues, avec d’autres travailleurs ( et leur patron ! ) par l’empereur Napoléon 3 ( en bien mauvaise santé ). Ses parents lui révèlent alors qu’elle n’est en réalité... qu’une « sœur de lait » de Suzanne. Eh oui : à l’âge de trois mois, elle a été confiée par un certain M. Désilles, de Paris, à ses futurs parents adoptifs. En effet, après quelques mois, le père de la petite Léonore n’a plus envoyé ni argent, ni nouvelles... et le couple a décidé de garder l’enfant et de l’élever.

Stupéfaite d’être sans doute une « fille d’aristocrate », Léonore va profiter de ce séjour à Paris pour tenter d’approcher la famille Désilles.

Elle y parviendra, guidée par Emilien, un jeune vendeur de journaux révolutionnaire.

En réalité, elle se fait embaucher comme servante... chez le vieux couple qui vit dans le même immeuble que ce fameux M. Désilles, sa ( très jolie ) femme et leur fille, Hortense – donc... sa sœur !?

Et elle va bientôt découvrir un étrange secret de famille !

Est-ce parce que ce récit est rédigé, de façon vive et directe, au présent et à la première personne ? Je l’ignore, mais les faits sont là : le lecteur est happé par ce récit dès les premières pages. L’héroïne est attachante ; elle confie ses états d’âme avec une sincérité touchante. Sans aucun manichéisme, l’auteur parvient sans en avoir l’air à glisser mille et une informations sur la condition ouvrière, les mœurs des bourgeois, l’état de Paris ( en pleine rénovation : les travaux de Haussmann, la construction de l’opéra Garnier ) et l’exaspération du peuple de Paris à la veille de la Commune. Un coup de chapeau pour cette gageure qui consiste à faire passer une réelle et passionnante leçon d’histoire au moyen du destin d’une jeune ouvrière qui, peu à peu, va comprendre les raisons de son abandon... et de son exil.

Le lecteur doit quitter l’héroïne alors que celle-ci, très loin de Noisiel et de Paris ( mais tout près de Victor Hugo), découvre enfin le secret de ses origines. Dans un prochain volume, à paraître en août, nous retrouverons Léo – mais aussi, sans aucun doute...

  • le jeune Emilien qui a gagné du galon, et dont le rôle politique sera certainement évoqué dans les mois à venir !

  • Jules, l’ouvrier amoureux de Léonore

  • Hortense, la fille des Désilles, devenue presque une amie

  • Le chat qu’Hortense a confié à Léo – et qui figure en bonne place sur la couverture !

Lu dans son unique version, un joli moyen format, beau papier, belle typographie – et une couverture attrayante avec une vue sur les toits de Paris !

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