Faut-il présenter Mishima (1925/1970), écrivain japonais, disciple de son aîné Kawabata qui, en 1968, lui soufflera sous le nez le Nobel de littérature ?

De Mishima, on connaît surtout les nouvelles, le théâtre et les romans (Les amours interdites, Le pavillon d’or…) mais moins les essais. Le soleil et l’acier est l’un des derniers, rédigé avant celui qu’il consacra à Georges Bataille, un auteur qui l’influença toute sa vie.

C’est là un texte court (150 pages) mais dense et parfois obscur, dans lequel les métaphores sont nombreuses. Si le soleil cache sans doute à la fois les mots, l’élan et la mort, l’acier symbolise le corps, les muscles, l’effort… et la souffrance (on sait que Mishima se suicida de façon spectaculaire)

 

L’intérêt de cet ouvrage ?

Eh bien il éclaire à la fois le parcours de l’écrivain, ses thèmes de prédilection et surtout ses obsessions. Mishima parle rarement de lui. Ici, il dit JE, même s’il précise aussitôt que son essai se veut un compromis entre la confession et la critique et que ce JE est… un mode d’expression du corps.

Laissons-lui la parole : Ma mémoire des mots a nettement antécédé ma mémoire de la chair. Chez la plupart des gens, je présume, le corps précède le langage. Dans mon cas, ce sont les mots qui viennent en premier.(…) La notion de la chair me vint sur le tard mais je comblais l’attente avec des mots. Il évoque la poursuite d’une beauté exempte absolument de toute corrosion. Il affirme que celui qui se mêle d’écrire peut créer de la tragédie mais ne peut y participer. Il ajoute que dans (s)a petite enfance, (s)a chair s’était manifestée sous une apparence intellectuelle, corrodée par les mots. Il s’est alors efforcé d’intervertir ce cheminement.

Quant au soleil, il s’était associé dans (s)on esprit à une corruption, une destruction subtile. Bien qu’hostile, le soleil devint désormais (s)on compagnon de route.

Jusqu’au jour où brusquement l’idée (lui) vint de (s)e forger des muscles généreux, une intimité avec l’acier qui allait se poursuivre durant dix années.

Plus loin (donc deux ans avant son suicide) il affirme qu’une charpente puissante et tragique, une musculature sculpturale étaient indispensables à une mort noblement romantique (…)

Ce sentiment de puissance, qu’aucune somme de livres ou d’analyse intellectuelle ne saurait jamais procurer, m’apparut comme une antithèse véritable des mots.

Mishima, de petite taille et de nature fragile, pratiqua l’escrime et la boxe, considérant que la seule preuve physique de l’existence de l’état conscient était la souffrance.

 

On comprend pourquoi Mishima fut fasciné par Oscar Wilde – mais aussi et surtout par Sade et Georges Bataille, l’auteur de La littérature et le mal (que je lirais trois ans après sa sortie en 1958 – découvrant que cela n’était pas, mais pas du tout « ma tasse de thé », comme on le dit aujourd’hui).

Pour convaincre, Mishima affirme qu’on trouverait comiques l’éclat et l’élégance du toréador si son métier n’avait aucun commerce avec la mort car la solennité, la dignité du corps naissent uniquement de l’élément de mort qui s’y dissimule, admirant et approuvant le désir des anciens Grecs de vivre « en beauté » et de mourir « en beauté »

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Mishima consacre la dernière partie de son essai à des souvenirs concernant l’aviation et le parachutisme, qu’il pratique. Faut-il voilà là son sentiment de frustration et de culpabilité, relatif à sa fuite devant sa non participation à la guerre (il prétexta une tuberculose)… et son regret de ne pas avoir fait partie des kamikazes, ces jeunes héros dont il lit le courrier, ces admirables testaments de la formation-suicide qu’ils rédigèrent trois heures avant de crasher leurs avions sur les navires de Pearl Harbour ?

Il faut rappeler que le père de Mishima fut un sympathisant nazi.

Bref, ces « confessions » en forme d’essai me semblent éclairer toute l’œuvre de Mishima.

 

Un dernier mot pour évoquer la traduction – un exploit !

L’ouvrage est traduit de l’anglais, sans que soit précisé si Mishima l’a écrit dans cette langue. Sa grand-mère l’avait initié à cette langue, mais aussi au français et à l’allemand – précisons  qu’elle lui interdisait de… sortir au soleil, de faire du sport ou de jouer avec des garçons.

Or, Mishima fut fasciné par le soleil, le corps ; il devint homosexuel (même s’il se maria et eut deux enfants) comme en témoigne déjà Confessions d’un masque, son premier roman paru en 1949.

 

Lu dans sa première version (© 1973/ édition de 1983), la Blanche de chez Gallimard dans sa collection réservée aux traductions.

Un joli volume au papier bouffant et épais. Texte très aéré, gros caractères.