Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Mercredi 01 septembre 2021

ÉDITO septembre

Comme annoncé dans le dernier éditorial, la nouvelle enquête de mon robot Zed, agent I.A. (Le tableau disparu) est sorti le 11 août dernier ! Vous trouverez plus bas la couverture de cet ouvrage inédit.

Du côté  du site, rien de neuf : la page d’accueil reste la même mais le maximum sera fait pour que mon webmaster Patrick Moreau puisse, malgré ses difficultés de santé, reprendre bientôt le rythme de l’année dernière.


Du côté des salons du livre,

je serai présent à :

  • SAINT LARY (11ème Salon du livre pyrénéen)  les 11 et 12 septembre
  • LALINDE (5ème édition de Lire en bastides) les 18 et 19 septembre   avec, ma participation à une table ronde sur le polar jeunesse & adulte le dimanche 19 à 15h30.
  • MÉRIGNAC (Journée Jeunesse Hypermondes) les 1er et 2 octobre
  • BORMES LES MIMOSAS (Salon du polar 83)  les 15, 16, 17 octobre

 Bonne rentrée à toutes et à tous et… à bientôt !

ZED Agent I.A. - Le tableau disparu, sept. 2021

Mercredi 19 mai 2021

ÉDITO mai/juin

 
 
 
Oui, le site est toujours en sommeil.

Mon webmaster Patrick Moreau devrait sortir de l’hôpital en juin. Si tout va bien, il pourrait reprendre la main du site en septembre.

Le 11 août prochain sortira en librairie une nouvelle enquête de Zed, agent I.A. mon robot-policier doté d’intelligence artificielle : LE TABLEAU DISPARU, une toile inédite du peintre Matisse dérobée de façon inexplicable, un véritable vol en chambre close !

Je vous donne rendez-vous :

* Les 5 et 6 juin, au salon BEAUPUY SE LIVRE, le salon du livre de Marmande.

* En septembre où mon site pourrait être redevenu opérationnel, à l’image de ce monde d’avant que beaucoup aimeraient retrouver.

À toutes et à tous, un très bon été !

CG

Mardi 30 mars 2021

Enfin du nouveau !

Depuis octobre dernier, suite à de graves ennuis de santé, Patrick Moreau (mon fidèle webmaster) est dans l’incapacité de gérer le site. Ce dernier va donc rester dans le même état jusqu’à nouvel ordre. C’est seulement via mon Blog que vous pourrez accéder à de nouvelles informations chaque mois (les cinq derniers articles publiés sur ce blog devraient toutefois continuer à apparaître sur le bandeau gauche du site principal). En attendant, je vous invite donc à consulter directement ce Blog afin de suivre mes actualités. Eh oui : en dépit du Covid et d’annulations diverses (salons du livre, rencontres scolaires, etc.) deux nouvelles publications ont vu le jour en librairie. En voici le détail dans l’EDITO de janvier… et dans celui d’avril !

Jeudi 25 mars 2021

ÉDITORIAL - avril 2021

GARE AU LOUP !

C’est le titre de la 9ème enquête de mon chat policier, sorti en librairie le 17 mars. Là encore, vous pouvez lire le début du récit : Hercule, chat policier - Gare au loup!

Samedi 20 mars 2021

ÉDITORIAL - janvier 2021

LES CASCADEURS DU TEMPS

Les vieux lecteurs pourraient rétorquer : Ce n’est pas une nouveauté, il est sorti en 1976, chez Magnard ! Exact. A l’époque, il a même décroché le Grand Prix du Salon de l’enfance avant d’être réédité en Castor-Poche, chez  Flammarion.

Mais il ressort dans une version inédite, chez Innana Editions, avec une couverture de mon vieil ami Wojtek Siudmak – suivi de deux autres « cascades temporelles ».

Vous pouvez accéder aux deux premiers chapitres : Les Cascadeurs du Temps (Word - 2 chapitres)



Lundi 28 décembre 2020

On ira jusqu'au bout

Non, je ne reprends pas le slogan des manifs qui exigent le retrait du projet de retraite – projet d’ailleurs retardé avec la crise du Covid 19... comme quoi le bout est parfois plus loin que prévu.

J’évoque la phrase laconique qui conclut le verdict de pas mal d’amis scientifiques avec lesquels j’évoque le peu de cas que font les autorités, à l’approche de l’été, des conséquences du réchauffement climatique. Mais je ne suis pas inquiet : on va bientôt en parler puisque les pics de chaleur vont remettre la question sur le tapis, on en a pris l’habitude…

Quand il m’arrive (de moins en moins souvent) d’en parler, on me considère avec un petit sourire – comme si j’étais un collapsologue, terme qui, aujourd’hui, s’apparente soit à une forme particulière de terrorisme, soit encore carrément à une insulte – ou un indécrottable pessimiste.

Récemment encore, face à un ami (pas un imbécile) qui m’affirmait que oui, bien sûr, la Terre se réchauffe, mais bon, ce n’est pas la première fois que notre planète subit de telles modifications de température, j’ai tenté de lui démontrer que c’était tout de même la première fois que ça se produisait… 10 000 fois plus vite que lors des précédentes périodes de changement de climat. Ca, m’a-t-il répondu, c’est ton opinion.

 

Sa réponse m’a éclairé : oui, le changement climatique, ce n’est pas scientifique, c’est une question de point de vue, d’opinion. Comme une religion, ou le choix de convictions politiques. Que des milliers de scientifiques ( très exactement 15 364, de 184 pays ) expriment la même opinion, les mêmes certitudes, les mêmes craintes, qu’ils en appellent d’un même élan à modifier d’urgence nos comportements pour éviter que notre planète bascule vers un réchauffement incontrôlable, cela n’est qu’une question de croyance.

D’ailleurs les climatosceptiques (il y en a encore) expriment une autre opinion, ce qui est la preuve que les premiers ont peut-être tort : le CO2 met plusieurs siècles à se dissiper ?

Mais qui le prouve, en effet, après tout ? Attendons un peu, pour voir !

Et puis flûte, on trouvera bien une solution (cette conviction envers les futurs progrès de la science, elle émane de ceux qui, précisément, ne font pas confiance aux 15 364 scientifiques précédents !) Et puis quoi, on va pas régresser, tout de même !

Oui, la décroissance, ce serait une catastrophe – notamment pour l’emploi.

 

Cet hiver, nous avons eu des semaines entières pendant lesquelles, avec un grand sourire, les météorologues nous informaient, quelle chance, que nous étions 10° au-dessus des normales saisonnières ! Sans doute faudra-t-il attendre les canicules de l’été pour que le ton soit moins gai. Et quand je pose la question aux sceptiques (si je les qualifie de négationnistes, je vais me faire taper sur les doigts) : vous avez vu le recul des glaciers ? Quand pensez-vous qu’on pourra retrouver leur état, celui dans lequel ils étaient en 1950 ?

Ils ne me répondent pas (mais leur moue évoque la réponse que ne trouve pas Fernand Raynaud face à la question concernant le temps que met le fût du canon à se refroidir : un certain temps). Et quand je leur affirme : au mieux, dans deux ou trois siècles – et encore, à condition qu’on se décide à agir rapidement. Au pire, jamais !

Là, ils haussent les épaules, avec la formule : Bah, la planète, elle en a vu d’autres !

Exact.

Mais la seule chose dont on peut être certain, c’est que dans quelques millions (et même milliards) d’années, elle tournera encore autour du Soleil.

Quant à la Vie, c’est une autre histoire. L’Histoire de l’humanité, elle, aura sans doute pris fin.

Parce qu’on ira jusqu’au bout, en effet.

CG

Merci à Tym! pour l'autorisation pour le dessin. (c) tym! Tym-cartoon.com

Lundi 16 novembre 2020

La vie secrète des écrivains, Guillaume Musso, Le Livre de poche

Ecrivain débutant dont le manuscrit est refusé un peu partout, Raphaël Bataille décroche un emploi d’été dans l’unique librairie de le petite île Beaumont (près de Porquerolles).

Son objectif ? Parvenir à contacter l’écrivain Nathan Fawles, l’auteur mythique qui, après avoir sortit trois bestsellers, a renoncé depuis l’an 2 000 à publier quoi que ce soit et même à recevoir le moindre journaliste : à l’image de J.D. Salinger, il vit dans l’île Beaumont, terré (avec son chien) dans sa somptueuse propriété La Croix du sud, à la pointe du safranier.

Fan absolu de Nathan Fawles, Raphaël espère obtenir de lui des conseils pour être enfin publié – mais sa mission risque d’être difficile…

En effet, peu après son arrivée dans l’île et dans la librairie (La rose écarlate) d’Audibert, son propriétaire grincheux, le cadavre d’une jeune femme congelée est découvert, littéralement cloué à un arbre en pleine nature. La police mène l’enquête et l’île est… confinée.

Si Raphaël a bien du mal à approcher la propriété de Nathan Fawles (son occupant tire à vue sur ceux qui s’y introduisent en douce !), une jeune femme va y parvenir : la jeune journaliste suisse Mathilde Monney. Contre toute attente, Nathan Fawles accepte de la recevoir, et même de répondre à ses questions…

Ses visites auraient-elles un rapport avec ce crime étrange ?

Ce roman m’a été prêté par mon médecin (Patrick Waquier, devenu le médecin légiste Doc Ti Waq dans mes Enquêtes de Logicielle), fan absolu de Guillaume Musso, Michel Bussi et… Henri Bordeaux (cherchez l’erreur !), car sa lecture l’avait enthousiasmé.

Et je le comprends : l’ouvrage se lit d’une traite, en cinq heures.

Musso a une grande qualité : il sait emporter son lecteur. Le style est fluide, sobre, efficace (Musso, on le sait, ne se veut pas novateur, il ne prétend pas rivaliser avec Raymond Queneau, Georges Pérec ou Albert Cohen !).

Bref, l’attention ne fléchit pas. Du moins jusqu’à la page 222, où l’on commence à comprendre que ce meurtre est… la conséquence d’un drame familial vieux de près de vingt ans – il date très exactement du 11 juin 2000. Là, peu à peu, grâce à un appareil photo volé, perdu, vendu et racheté, grâce à des lettres adressée à une jeune femme dont le prénom commence par un S, on suit à rebours le fil (plein de nœuds !) d’une histoire qui remonte… au siège de Sarajevo et à la guerre du Kosovo.

Les clés du mystère (oui, il y en a plusieurs, imbriquées et livrées une à une, jusqu’au bout, suite à plusieurs malentendus) nous font entrer alors dans une autre histoire : l’Histoire, autrement dit une toile de fond qu’il s’agit de raccrocher à l’intrigue de départ – un grand écart à mes yeux, euh… pas si évident à franchir !

Certes, c’est là un puzzle ambitieux (mieux vaut, pour le dernier tiers de l’ouvrage, tenir un arbre généalogique des liens familiaux des protagonistes !) dont les dernières pièces se juxtaposent en fin de parcours. Mais l’intérêt de l’ouvrage tient surtout à ses nombreuses références et réflexions littéraires. Derrière le débutant incompris Raphaël Bataille et l’auteur à succès Nathan Fawles se cache évidemment Guillaume Musso lui-même : ses opinions et ses critiques impitoyables envers les éditeurs sont celles d’un auteur malmené par celles et ceux qui distinguent la vraie et bonne Littérature des ouvrages faciles à lire et qui se vendent bien – donc futiles, médiocres et périssables.

Sur ce plan, j’avoue partager un grand nombre des remarques de Nathan Fawles alias Guillaume Musso. Ce dernier, d’ailleurs, tient à montrer, ici ou là, qu’il connaît ses classiques, de Steinbeck à Marcel Proust en passant par Umberto Eco, Kundera, Shakespeare, Ionesco et Kafka.

D’autre part, Musso se met lui-même en abymes (le pluriel d’abymes est volontaire !) à plusieurs reprises, moins - je crois - pour noyer le poisson que pour inviter le lecteur à réfléchir (?) sur la distanciation nécessaire existant entre l’imaginaire et le réel.

On l’aura compris : même si je ne suis pas un lecteur inconditionnel des Musso-Lévy-Bussi, je ne suis pas de ceux qui crachent dans la soupe.

Pour avoir entendu Guillaume Musso répondre à certaines questions, je pense qu’il est un écrivain authentique : il aime écrire, il le fait avec passion et conviction – et s’il touche et convainc des lecteurs, je n’y vois que des avantages. Qu’il passe ou non à la postérité, c’est une autre histoire.

Quelqu’un qui cite cet aphorisme d’Eugène Ionesco est, j’en suis sûr, sincère : Un écrivain n’est jamais en vacances. Pour un écrivain, la vie consiste soit à écrire, soit à penser à écrire.

Georges Simenon, longtemps incompris, aurait sans doute approuvé… et souri.

Lu dans sa version poche, avec une fort belle couverture semi-rigide en rouge et noir – et blanc !

CG

Lundi 09 novembre 2020

A propos des infos ...

Les Français ne font pas confiance aux journalistes. Qu’il s’agisse de la presse écrite, de la télé ou d’Internet, les sondages sont formels : ils pensent que les journalistes ne sont pas indépendants du pouvoir politique.

Euh… j’ai une autre théorie : je pense que les journalistes, en effet, sont dépendants… du média pour lequel ils travaillent, qu’il s’agisse de la presse écrite, d’Internet (quand on lance un site, on cherche à fidéliser le maximum de lecteurs), de la radio ou de la télé.

Les chaînes, en effet, ont une priorité : leurs auditeurs et leurs spectateurs : on veille à ce que le taux d’audience monte (ou ne fléchisse pas), ceci ayant un rapport direct avec les annonceurs qui paieront plus cher un média dont le taux d’écoute est plus important.

    Résultat : un matin, sur France Info, j’ai la surprise d’entendre : d’abord, voici les résultats sportifs… Dix minutes sur le tennis, le rugby, le foot, les matches, les interviews des joueurs – on passe ensuite à l’Iran, l’Irak, Le Covid 19, Trump, les grèves, les retraites – d’accord (ce qui n’empêchera pas, à 7H40, l’inévitable passage à la rubrique sportive).

    Par ailleurs, je note, toujours concernant les infos, qu’aux heures de grande écoute, à la télé, on interroge en priorité la population : les gens, dans la rue, et même les enfants.

    Résultat : ce ne sont plus des informations mais du ressenti, de l’émotion – et le plus souvent, hum, avec un vocabulaire limité, des phrases incomplètes, une succession de en fait, en fait… avec une expression souvent incorrecte.

    Alors je m’interroge : pourquoi ?

Autrefois (ce qui justifie le titre de ma chronique, oui : je suis un vieux schnock), on interrogeait un spécialiste du domaine en question : un météorologue, un scientifique, un universitaire. Mais non – et je crois comprendre pourquoi : les spécialistes sont des gens diplômés, ils s’expriment (trop) bien, avec un vocabulaire complexe – et soit on comprend mal, soit (ce qui est pire) on se sent en état d’infériorité – et il faut faire un effort pour comprendre, c’est insupportable !

Là, au contraire, on a enfin au micro (ou à l’écran) un interlocuteur comme toi et moi, qui cause de trucs de tous les jours, qu’on comprend et qui exprime la même chose que ce qu’on ressent, ouf ! Et si c’est un enfant, c’est encore mieux – parce que là, on a même un petit sentiment de supériorité.

Bref, les journalistes (ou les responsables des rédactions) veulent privilégier l’audience, l’écoute. Pas question de mécontenter son public : il faut lui livrer ce qu’il a envie d’écouter ou de voir (ou de lire).

Ainsi, pour les incendies en Australie, on montre les flammes, les gens qui ont perdu leur maison (ouf, on n’est pas concernés, on y a échappé) et les gentils petits koalas blessés, brûlés et qu’on soigne. Les causes des incendies, c’est secondaire et désagréable. Et pour les animaux morts, on se contente de chiffres : un milliard et demi – et seulement quelques dizaines de victimes directes des incendies, quelle chance !

Ce qui fait écho à l’un de mes billets d’humeur précédent, où je relayais les propos de Laurent Alexandre qui, à juste titre, affirmait que le nombre de victimes des catastrophes naturelles a beaucoup baissé, contrairement à ce que les médias tentent de nous faire croire.

Quelle chance ! Les incendies en Australie n’ont causé que 24 morts.

Combien de morts, en Afrique, avec comme cause indirecte la désertification, la disparition de l’eau (et des poissons) – j’en passe.

Bah, moins intéressant, comme images, moins spectaculaire… et puis l’Afrique, c’est loin !

Comment ?

L’Australie est plus loin encore ?

Ah oui, mais là-bas, les gens sont civilisés, et ils nous ressemblent !

Je caricature ?

Vous êtes sûr ?

CG

Dimanche 01 novembre 2020

2040 1ère partie, Christian Grenier et Vincent Cailliez

Si, dans les vingt ans à venir, aucune mesure n’est prise sur le plan planétaire pour réduire de 90% nos émissions de gaz à effet de serre, l’humanité risque de disparaître dans deux ou trois siècles sans plus pouvoir agir.

Oui : elle s’éteindrait dans des conditions de lente apocalypse que les collapsologues nous décrivent avec force détails.

Une hypothèse farfelue ?

Pas du tout ! L’hypothèse farfelue serait de croire que les mesures actuelles permettront à l’humanité de survivre.

Les questions/réponses qui suivent vous montreront que la situation est d’une gravité exceptionnelle. Désespérée ? Non !

Des moyens existent pour enrayer cette machine infernale.

Ils seront abordés dans la quatrième et dernière partie.

*

« L’avenir m’intéresse : c’est là que j’ai l’intention de passer mes prochaines années », a affirmé Woody Allen dans une interview en 2010.

Dix ans après, l’avenir offre mille préoccupations : la disparition des espèces, la fonte des glaciers, la montée des océans, la dégradation des sols, la raréfaction des énergies fossiles et de l’eau potable, la surpopulation… autant d’indicateurs annonçant des crises et des conflits d’une ampleur que l’humanité n’a jamais connue. Et une fin programmée que nous refusons d’envisager.

De tous ces sujets, le changement climatique est le plus urgent à gérer.

Pourquoi ? C’est simple : s’il n’est pas contenu, les autres problèmes seront tous résolus puisque l’humanité disparaîtra.

De quel avenir veut-on parler ?

La météorologie se préoccupe du temps qu’il fera dans les dix jours à venir. Au-delà, c’est quasiment impossible.

La climatologie, elle, s’intéresse aux conditions météorologiques sur une longue durée : un siècle, mille ans – voire dix millions d’années.

Paradoxalement, grâce à l’étude des sédiments et des carottages glaciaires, on en sait davantage sur le climat et ses évolutions que sur le temps qu’il fera dans un mois ici ou là.

Assurer la fin du mois, c’est une préoccupation légitime et quotidienne.

Mais qui se préoccupe du sort de la planète dans cent ou deux cents ans ?

* les scientifiques (notamment les climatologues) et…

* les auteurs de science-fiction – qui utilisent souvent les travaux et les conclusions des scientifiques pour imaginer les futurs de leurs romans.

Nombreux sont ceux qui ont relaté des récits catastrophe, suite à un conflit nucléaire ou à la chute d’un astéroïde sur la Terre. Rares sont ceux qui ont envisagé la disparition de l’humanité à la suite d’un réchauffement climatique qui n’a pas été maîtrisé.

Pourtant, c’est ce qui risque de nous arriver.

Oui : le dialogue qui suit n’est pas un récit de fiction. C’est la réalité.


Lisez la première partie de l'essai de Christian Grenier et Vincent Cailliez en suivant ce lien : Version ePub ou Version PDF


Lundi 26 octobre 2020

David Circé Questions 17 18 19, pour le fanzine L’Étoile Étrange

17. Les gangsters de l’édition existent, j’en ai rencontré, quels sont vos conseils à l’auteur naïf pour les éviter et se protéger des dommages considérables que ceux-ci peuvent lui causer ?

Premier conseil : proposer son manuscrit à un véritable éditeur, qui vous proposera alors un contrat avec un à-valoir ( une avance, qui tourne autour de 2 000 euros dans le secteur jeunesse ) et des droits d’auteur, c'est-à-dire un pourcentage : 5, 6, 8 ou 10% du prix de vente hors taxe de chaque volume vendu, rarement plus hélas dans le secteur jeunesse. Autrement dit : faites-vous publier par un éditeur qui, chaque année, vous versera des droits en fonction des ventes et non par un organisme qui se prétend éditeur mais vous demandera... de l’argent pour éditer votre ouvrage !

Lassés par les refus répétés de leur manuscrit, l’auteur débutant peut se laisser séduire par cette formule. Ils auront le plaisir de se voir à la tête de 500 ou 1 000 exemplaires de leur ouvrage. Et après en avoir fait cadeau à leurs parents et amis, ils auront bien du mal à é couler ce qui reste, faute d’un réseau de diffusion et de distribution. De tels organismes vous publieront, sans aucun doute – parfois sans même relire votre texte. Un éditeur authentique, lui, aura peut-être des exigences, vous demandera de modifier ou d’améliorer tel passage. C’est le rôle d’un directeur littéraire. Mais il vous paiera !

Deuxième conseil : une fois le contrat en main, ne pas le signer avant de l’avoir lu en détail et prendre contact avec un organisme ( La Charte, la S.G.D.L. ) qui lui fournira un « contrat-type ». Ou encore confier le contrat à un ami écrivain qui le lira et pointera d’éventuelles anomalies.

Troisième conseil : ne pas hésiter à modifier le contrat en barrant certaines clauses et en changeant les chiffres. Ne pas redouter que l’éditeur se fâche et refuse de vous publier – s’il a accepté votre récit, c’est qu’il y tient. En revanche, il se peut qu’il soit inflexible sur certains points, surtout si l’auteur débute. Mais ça ne coûte rien à l’éditeur de prévoir un pourcentage progressif : passer de 7 à 8% de droits au-delà de 15 000 exemplaires, c’est légitime. Quand un ouvrage se vend bien, la réédition coûte moins cher qu’un premier tirage.

Enfin, ne pas hésiter à dialoguer avec le directeur littéraire ( ou le comptable ), notamment s’il demande des modifications, ce qui est fréquent dans le domaine jeunesse. Le responsable de la collection connaît son public, ses lecteurs et les prescripteurs. Il est souvent de bon conseil. Mais vous avez aussi le droit d’être têtu, quitte à ce que la sortie de l’ouvrage soit remise en cause – ça m’est arrivé !

À propos de Philippe Ebly

18. Dans votre interview par Francis Valery dans Bifrost 7 en 1998, vous citez Philippe Ebly comme étant avec vous l’un des rares auteurs jeunesse spécialisé en Science-fiction jusqu’aux années 1990. Vous vous êtes notamment croisé dans les salons littéraires, mais avez-vous animé ensemble un atelier d’écriture, ou débattu d’un thème de Science-fiction ou encore a-t-il adhéré à la Charte des auteurs jeunesse ?

Non, Philippe Ebly et moi n’avons jamais assuré ensemble d’atelier d’écriture, ni même vraiment débattu de la science-fiction. Sauf, peut-être, au cours d’un symposium sur la SF à Bruxelles au début des années 90.

Philippe Ebly était d’une discrétion et d’une modestie étonnantes. Il prenait peu la parole et ne se mettait jamais en avant. Aussi, je n’ai jamais osé l’interroger sur sa vie personnelle – il avait vingt-cinq ans de plus que moi et je m’en aurais voulu d’être indiscret. Sa conception de l’écriture était simple et à l’entendre, dépourvue de toute ambition : plaire à ses jeunes lecteurs, les distraire, ce qui n’excluait pas de les faire réfléchir sur les situations dans lesquelles il plaçait ses héros. J’ai toujours ignoré ses rapports avec Hachette mais je crains qu’il n’ait pas été très exigeant. Non, Philippe Ebly n’a pas adhéré à La Charte. Sans doute pour de multiples raisons, la première étant qu’il était belge. Je ne me souviens pas lui avoir parlé de La Charte qui, dans les années 90, avait d’ailleurs une antenne en Belgique ( et une autre à Québec, animée par Cécile Gagnon )

Aussi, bien que fondateur de notre association, je n’ai jamais été prosélyte, même quand l’adhésion à La Charte était gratuite ! L’un des articles précise, en effet, que l’auteur s’engage à confier un double de ses contrats au secrétariat. La Charte tente en effet d’obtenir des éditeurs non seulement les meilleures conditions possibles, mais aussi à ce que tous les auteurs soient traités de la même façon. Ce qui, en théorie, contraint un nouvel auteur à modifier les ( et à augmenter les chiffres des ) conditions de son contrat, ce qu’un début hésite souvent à faire. Cette clause a peut-être rebuté Philippe Ebly, pour des raisons que j’ignore. Parfois, un auteur se juge si bien traité par son éditeur qu’il préfère que ses camarades l’ignorent. D’autres fois ( et c’est plus fréquent, je le crains ), ses conditions sont misérables, il en a un peu honte et refuse d’en faire part.

Plus vraisemblablement, la modestie de Philippe Ebly est peut-être la cause de son silence et de sa discrétion. Je précise, pour nuancer mes propos dans ce numéro de Bifrost ( dont je n’ai même pas le souvenir ! ) que d’autres auteurs jeunesse - peu, c’est vrai - s’étaient spécialisés dans la SF, ne serait-ce que Christian Léourier. Mais le plus productif ( et le plus populaire, sans doute, quand on connaît les tirages de la Verte à l’époque ! ) était Philippe Ebly.

19. Lorsque le déclin de la Bibliothèque Verte s’est accéléré à la fin des années 1980, Philippe Ebly a été « remercié » et ses romans n’ont plus été réédités chez cet éditeur ; est-ce que, si vous aviez été directeur de collection jeunesse alors, vous auriez lu et réédité ses premiers romans, ou bien auriez-vous souhaité publier de nouveaux romans, de nouveaux héros ?

Répondre à cette question est bien difficile aujourd’hui. Si Folio-Junior SF avait perduré, je ne pense pas que j’aurais tenté de rééditer les séries de Philippe Ebly - je crois que Pierre Marchand s’y serait d’ailleurs opposé. Pourquoi ? Déjà parce que la tranche d’âge n’était pas la même : les lecteurs des Conquérants de l’Impossible, des Evadés du Temps et des Patrouilleurs de l’an 4003 avaient dix ans – au mieux, ils étaient en Sixième. Et quand on lit Niourk ou Journal d’un monstre, on comprend que les jeunes héros d’Ebly étaient loin de ceux de Stefan Wul ou de Richard Matheson. Les textes de Folio-Junior SF touchaient des ados, pas vraiment des enfants. Ensuite, ces ouvrages faisaient partie d’une série, et ce n’était pas le genre de Folio-Junior. Enfin ( et surtout ? ), il aurait fallu racheter les droits de ces ouvrages à un groupe concurrent. Bref, cela aurait représenté trop d’obstacles.

Mais le problème se serait passé différemment si j’avais été responsable d’une autre collection, chez un autre éditeur. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit – non pas pour moi, mais pour Laurent Genefort : chez Degliame, dans la collection Le Cadran Beu, il a republié certains titres des séries de Philippe Ebly. Une belle initiative ( même si les ventes n’ont pas été au rendez-vous… mais Degliame, ce n’est pas Hachette ! ) qui rappelle d’ailleurs son rôle, chez Bragelonne, quand Laurent a eu l’heureuse ambition de créer la collection Les trésors de la SF. Les séries de Philippe Ebly figurent désormais en bonne place dans l’histoire de la SF jeunesse. Nul doute que leur auteur a suscité de nombreuses vocations, et que , faute de rééditions, un hommage à Philippe Ebly s’impose.

Lundi 19 octobre 2020

Le seuil et le sable, Poésies complètes 1943-1988, De Edmond Jabès, NRF Poésie/Gallimard

Interrogé (en classe, pendant mes interventions) sur mes lectures, je prétends lire à peu près de tout : des magazines mais surtout des livres, il est vrai : romans de toutes sortes, polars, SF, romans historiques, albums, récits jeunesse, nouvelles, biographies, essais, théâtre, poésie…

- Poésie ? m’a-t-on récemment répété. Mais vous n’en parlez jamais ! Vous ne nous proposez que des romans, certes très divers. Mais de la poésie ? Jamais !

 

C’est vrai.

Pour le théâtre, j’ai une bonne réponse : le théâtre, on ne le lit pas : on l’écoute, on le voit !

Quant à la poésie, il semble difficile de proposer la critique d’un recueil.

Et il est d’ailleurs rare, exceptionnel… que je lise d’un trait le recueil d’un poète !

Je l’ouvre et je m’y promène, impossible d’enchaîner trente ou cent poésies du même auteur d’un coup, pendant deux heures ! La poésie, c’est un bonbon qu’on savoure, pas un repas.

 

J’ajoute que mes rapports à la poésie ont évolué.

A 13 ou 14 ans, j’ai découvert Prévert. Puis Baudelaire. Et Vigny, et Hugo, dont je connais encore des poésies par cœur. A l’époque, j’écrivais un poème ou deux par jour, je les ai conservés. Il n’y en a pas un à sauver !

Un poème, à mes yeux, c’était raconter une histoire. Celle de La mort du loup, du Dormeur du Val, ou du Mariage de Roland.

A 25 ans, je pouvais arriver devant les 35 élèves de ma classe de 5ème et leur réciter tout à trac La Conscience. Ils étaient subjugués – aujourd’hui, je le sais, j’aurais moins de succès !

 

En 1966, j’ai eu la chance de réussir un examen pédagogique en disséquant un poème1 de Charles Vildrac, un texte que j’avais soigneusement choisi – j’ai fini par faire la connaissance de l’auteur dans des circonstances… rocambolesques2.

Les vers libres m’ont peu à peu appris à apprivoiser la poésie contemporaine, où les mots assemblés font naître des émotions, des sensations, des souvenirs, des impressions dans l’esprit du lecteur. Je la lis avec un autre état d’esprit – une disponibilité totale, semblable au regard qu’on doit porter sur une peinture abstraite où il n’est plus question d’essayer de reconnaître un paysage, un portrait, un visage…

Et quitte à parler à mes lecteurs d’un poète, autant éviter Baudelaire ou Rimbaud.

 

Qui se souvient d’Edmond Jabès ?

Juif né au Caire en 1912 (il mourra à Paris en 1991), il doit émigrer. Il se fait naturaliser Français en 1967 sur les conseils et avec l’appui de Max Jacob. Mais il refusera toujours de faire partie des « surréalistes ».

Son œuvre poétique pourrait se résumer à Je bâtis ma demeure et aux divers volumes du Livre des questions, Livre des ressemblances, Livre des limites...

Par chance, Le Seuil Le Sable rassemble toute sa production : poèmes, aphorismes, pensées…

La poésie d’Edmond Jabès me touche – peut-être parce qu’elle fait à mes yeux la jonction entre les grands anciens et les contemporains : on y trouve toujours des repères, et une simplicité qui rappelle souvent les comptines.

Dans ses Chansons, les nombreux chiffres  évoquent Robert Desnos, comme dans cette CHANSON POUR TROIS MORTS ÉTONNÉS

Nous étions trois morts

qui ne savions pas ce que nous étions venus chercher

dans cette tombe ouverte (…)

Nous étions trois ombres

Sans lèvres, sans cou

avec des rires

sous le bras

à défaut de rêves.

Et une jeune fille

rendue à la nuit

pour nous tenir compagnie.

 

Ses aphorismes, dans Seuls signaux (Le sel noir), invitent à réfléchir :

Pour le protéger, l’écrivain tend, sous le mot, le filet que le poète lui refuse.(…)

Le poète donne à l’œuvre son nom. Le lecteur, son image. (…)

Les paroles ont les sons pour ombre. (…)

La vue modèle, comme la voix, le mot.

 

Les fleurs, les animaux (la fourmi, la tortue, la gazelle, la baleine…) ont aussi une grande place dans l’oeuvre d’Edmond Jabès :

TIGE

Verte mais sans mémoire

La fleur pour oreiller

Elle rêve au couchant

de jardins suspendus

 

LE CHIEN

Ombre de l’homme

qui est lui-même

ombre d’amour

Le regard plus doux que la patte

Et la queue

Simples phrases de muet

 

Parfois, un objet suffit au poète – Francis Ponge n’est pas loin :

LA CLOCHE

Elle enrobe l’air

L’enfer est un os

que le bronze obsède

 

Outre le conseil de lire Edmond Jabès, je risque une suggestion : quel éditeur jeunesse se risquera à réaliser un album à partir de l’un de ses poèmes ?

Relisez donc sa Chanson des trois éléphants rouges ou sa Chanson pour la reine des sept poissons. Il y plane l’ombre de Boby Lapointe… et celle de Tahar Ben Jelloun ?

 

Lu dans un gros, un épais (400 pages) livre de poche au superbe papier blanc avec, en couverture, une quadruple photo à la manière d’Andy Warhol.

Lundi 12 octobre 2020

Cinq Méditations sur la beauté, Cinq Méditations sur la beautémort, François Cheng, Albin Michel - Le Livre de poche

Comment vous convaincre de lire François Cheng ?

Certes, les titres de ces deux courts essais peuvent ne pas soulever votre enthousiasme.

La beauté ? La mort ? Pas très vendeur, tout ça… et au fait, qui est François Cheng ?

Etrange : on connaît les défunts René Char, Michel Serres et Jean d’Ormessson mais fort peu le très vivant et modeste académicien François Cheng : écrivain, poète, philosophe, essayiste, humaniste et traducteur ( du chinois en français… et inversement).

Né en Chine en 1929, François Cheng vit depuis 1949 en France où il a obtenu le Grand Prix de la francophonie de l’Académie française – excusez du peu.

Si vous l’avez vu et entendu à La Grande Librairie de François Busnuel (en 2016, et plus récemment en janvier et en avril 2020), sans doute avez-vous été frappé par l’élocution lente et élégante de ce grand sage (mots et phrases simples pour une pensée subtile et profonde) – mais aussi et surtout par l’attention aiguë de tous ses auditeurs !

François Cheng a mené, il y a quelques années, une série de rencontres sur des thèmes particuliers. Et il a jugé utile de résumer par écrit les réflexions qu’il a conduites devant son auditoire sur… la beauté, qui va sans doute de pair avec la bonté (les deux termes, en français, ne sont-ils pas très proches ?) beauté que François Cheng oppose… au mal – même si, le reconnaît-il, peut aussi exister une beauté (perverse !) dans le mal.

Le monde est beau, nous explique-t-il. Mais l’est-il seulement parce que notre regard est là pour le juger ? Beauté des paysages (un thème essentiel en Chine, où la peinture ne peut montrer l’homme qu’en présence de la nature), beauté donc de la nature, des animaux, des corps – une beauté qui exige l’harmonie, l’équilibre – avec une explication du yin et du yang, inséparables du fameux vide médian… un équilibre toujours ternaire, qu’il s’agisse de la beauté ou de la mort.

Pour ces deux thèmes qu’il aborde de façon progressive (avec des mots simples mais une pensée qui ne cesse de se complexifier), François Cheng mêle harmonieusement sa culture chinoise et la pensée occidentale, sans se priver de citer au passage de nombreux auteurs qui nous sont souvent familiers (Paul Valéry, Proust, Bergson), parfois inconnus et à découvrir ! Il aborde aussi le langage et les mots, en se félicitant de la multiplicité de leurs sens en français, – tiens, justement, par exemple le mot sens (p. 57, deuxième méditation sur la mort) qui offre dans notre langue trois acceptions fort bienvenues :

  • la sensation (les cinq sens)

  • la direction (un sens parfois interdit !)

  • la signification : (le sens de tel ou tel mot – le mot sens en a justement trois… ) sans parler d’une expression parfois ambiguë comme le bon sens ?

Qu’il s’agisse de la beauté ou de la mort, François Cheng nous définit également le Tao : du Tao d’origine, conçu comme le Vide suprême, émane l’Un qu’est le souffle primordial, lequel engendre à son tour les deux souffles complémentaires Yin et Yang ; ceux-ci, par leur incessante interaction, engendrent tous les êtres qui parviennent à faire naître entre eux l’harmonie grâce au troisième souffle qu’est le Vide médian.

Compliqué ? Fumeux ?

Pas du tout – à condition de suivre la pensée et le cheminement de ce penseur hors pair !

Funèbres, ses méditations sur la mort ? Non, bien au contraire : c’est un hymne à la vie qui, nous explique-t-il en préambule, ne nous est précieuse que parce qu’elle aboutit à la mort. Une mort imprécise mais certaine qui nous rend le présent si important.

Une mort qui, à l’image de l’arbre (dont les feuilles, en mourant, nourrissent les racines, promesse du renouvellement de la vie) ou de l’eau (dont le cycle source-rivière-fleuve-mer-nuage-pluie est un cycle fermé) est la promesse d’une vie renouvelée… même si l’athée que je suis a plus de mal à admettre cette conviction sans doute inspirée du bouddhisme.

Une notion, en revanche, effleurée par François Cheng, reste un leit motiv permanent : celle du sacré, qui réconciliera tous les lecteurs potentiels.

Oui : lisez François Cheng !

La vie vous paraîtra plus belle.

Et vous vous sentirez meilleur.

Lus dans leur version poche, deux petits ( 126 et 164 pages) ouvrages précieux à relire et à méditer – de vrais livres de chevet !

CG

Lundi 05 octobre 2020

Paul Cézanne, Pascal Bonafoux & Serge George & ..., Hazan & Edita & Celiv/Fabbri

Cet été, avoir vu le film Cézanne et moi, de Danièle Thomson, avec les deux Guillaume (Canet et Galienne) dans les rôles du peintre et d’Emile Zola m’a donné l’envie de me plonger pour de bon dans les ouvrages de Cézanne que je possède.

Pour de bon ? Eh oui : quand on sort d’un musée, ou à la suite d’une émotion devant le tableau d’un peintre, on achète un ouvrage d’art… qu’on feuillette la plupart du temps, en s’attachant davantage aux illustrations qu’au texte – surtout quand ce dernier est conséquent.

Or, je me suis aperçu que j’avais, dans ma vie, acheté quatre ouvrages sur Cézanne sans jamais avoir lu le texte dans son intégralité sauf, peut-être, pour un petit volume toilé dont je ne parlerai pas ici.

Restent trois volumes.

* Bizarrement, le premier, Cézanne, n’a pas d’auteur. Ni même d’éditeur affiché malgré une belle jaquette représentant Les grandes baigneuses (1898/1905… mais lesquelles ? Cézanne en a peint plusieurs !)

Mince (moins de cent pages… non numérotées !), il comporte 25 pages de commentaires, dont 44 concernant 44 tableaux assez bien choisis, dont on a une reproduction pleine (voire double) page en couleurs.

C’est à la fin de l’ouvrage qu’on apprend qu’il a été publié en 1988 par le groupe italien Fabbri SPA de Milan et édité la même année en France par CELIV (Paris) et que le texte a été rédigé par Deanna Bernard. Livre bon marché, il offre toutefois une bonne introduction à la vie et l’œuvre de Cézanne pour ceux qui veulent en avoir un simple aperçu.

* Le deuxième, Cézanne, portrait, de Pascal Bonafoux, publié chez Hazan, offre lui aussi une belle jaquette, avec (comme l’indique le titre de l’ouvrage) l’un des nombreux autoportraits de l’artiste : Cézanne au chapeau melon (détail, 1883/1885).

Il s’agit ici d’un ouvrage d’art de près de 300 pages, avec un texte conséquent, judicieusement illustré au fil des commentaires par un grand nombre d’œuvres de Cézanne : brouillons photos d’époque, crayonnés et principales toiles du maître. Le problème, à mes yeux… c’est précisément le texte, d’un spécialiste pourtant reconnu : l’historien d’art Pascal Bonafoux.

En effet, l’auteur s’adresse au lecteur comme si ce dernier connaissait déjà fort bien la vie et l’œuvre de Cézanne. Ses trente chapitres abordent un aspect très particulier de la vie et de l’oeuvre du peintre : ses autoportraits, ses natures mortes, ses liens avec Emile Zola…

Aussi, le lecteur novice risque-t-il d’être très vite (et même aussitôt) perdu dans un flot de faits, de jugements et d’extraits de la correspondance du peintre. Hélas, on ne trouve aucune chronologie – ni même de liens ou de direction – dans un texte très personnel mais parfois assez obscur. Pour le lecteur qui ne sait pas qui est Joachim Gasquet ou Théodore Duret, aborder ce livre risque d’être un pensum !

J’ajoute, pour les amateurs intéressés, que je ne possède que le grand format, relié et toilé, publié en 1995. Ici est indiqué avec chaque reproduction le titre, les dates probables de sa création, ses dimensions et le lieu où se trouve l’original.

Il existe une version brochée plus récente – et une autre livrée avec un CD Rom.

Le troisième me semble le plus intéressant… et le plus complet.

Publié par Edita (éditeur suisse) avec une jaquette représentant son Fumeur de pipe ( ou L’homme à la pipe, 1891), il offre un commentaire chronologique (ouf !) de Serge George qui débute par la biographie complète et détaillée du peintre, sa période impressionniste (même s’il refusa de faire partie du groupe), sa période constructive (natures mortes – ah, les pommes !) puis synthétique (ses joueurs de cartes, ses baigneuses…) Bref, 70 pages passionnantes, la vie de Cézanne est un roman !

Le reste (l’ouvrage compte 336 pages), ce sont les reproductions de ses œuvres. Plusieurs centaines y sont rassemblées, là aussi selon un ordre chronologique assez théorique.

En effet, Cézanne, qui ne signait pas toujours ses tableaux, et il ne les datait jamais. On imagine aussi qu’il lui arrivait de mettre une toile de côté pour y revenir des mois ou des années plus tard (Vinci n’a jamais fait autrement).

Ah… faut-il, en un mot, rappeler l’essentiel de la vie et de l’œuvre de Cézanne ?

Né en 1839 dans une famille aisée, d’abord attiré par les lettres (alors que Zola, son ami d’enfance, brillait en dessin !), le jeune Cézanne refusa d’assurer la direction de la banque de son père. D’un caractère entier, sombre et fermé, il voulut se consacrer à la peinture. Exclusivement. Avec, en tête, l’objectif d’offrir une œuvre originale et forte.

Cézanne, c’était un peu le Gustave Flaubert de la peinture : provocateur, fort en gueule, indépendant, souvent prêt à en découdre, il avait des avis tranchés. Il ne fut l’homme que d’une seule femme, Hortense Piquet, dont il cacha longtemps l’existence à ses parents (sa mère, notamment, subsistait en secret à ses besoins), et qu’il épousera bien après lui avoir fait un enfant… prénommé Paul !

Cézanne voyagea beaucoup, déménagea souvent, n’allant à Paris que pour fréquenter ses pairs (Pissaro, notamment, qui toujours le soutint) et tenter d’exposer. Le plus souvent en vain : sa peinture déroutait. Amoureux de la nature, il finit par se fixer (entre autres) à l’Estaque – on sait sa passion pour La montagne Sainte Victoire - avant d’être enfin reconnu, à la fin de sa vie. Il mourra en peignant, comme il le souhaitait, en 1906.

Précurseur du cubisme et de l’art abstrait (certaines de ses toiles, comme celles d’un Manet, jouent avec les couleurs et les privilégient au-delà du motif), il fut reconnu comme notre père à tous par la plupart des peintres du XXe siècle, Picasso en tête.

On l’aura compris : si je lis des romans et des essais, il m’arrive aussi de me procurer des livres concernant un domaine particulier de nombreux arts : la musique (j’en reparlerai !), la peinture, mais aussi la danse, l’architecture… j’en passe !

Je connais les arguments qu’on va me servir : à quoi bon acheter un livre, aujourd’hui ? On a accès à toutes les œuvres d’art du monde sur Internet.

D’abord, c’est faux : certains tableaux appartiennent à des collections particulières – et le seul accès pour les voir, souvent, c’est le livre, on ne trouve pas tout sur Internet !

Ensuite, l’approche de la peinture est multiple… heureusement !

L’idéal, c’est de connaître et de fréquenter les peintres, les écouter (s’ils acceptent de s’exprimer !) et les voir à l’œuvre. C’est aussi, bien sûr, de fréquenter les musées. Une chance : ils redeviennent à la mode ! J’ai connu l’époque, dans les années soixante, où les musées étaient quasiment déserts : Guimet, Carnavalet – et même le Musée de l’homme, l’Orangerie et le Louvre : on pouvait approcher La Joconde sans la foule… incroyable !

Mais le musée, c’est une visite limitée dans le temps. Elle ne remplace pas l’ouvrage d’art qu’on peut examiner à loisir – et lire dans le calme et l’intimité les commentaires d’un spécialiste, loin des visiteurs affublés d’un appareil qui diffuse des informations sur l’œuvre qu’on admire le temps d’être bousculé – enfin quoi, il faut avancer !

Des ouvrages sur Cézanne, il en existe des dizaines – peut-être même des centaines !

Les « critiques » de ces ouvrages particuliers ne sont là que pour vous convaincre d’aller plus loin, et de ne pas négliger, en matière de peinture, les « livres papier » !

Certains, chez Skira, sont des œuvres d’art à eux seuls ! 

CG

Lundi 28 septembre 2020

Questions de David Circé, pour le fanzine L’Étoile Étrange (8)

16. Vous êtes cofondateur avec Robert Bigot en 1975 de la Charte des auteurs et illustrateurs pour la jeunesse (qui est un syndicat d'auteur / illustrateurs, si j'ai bien compris en parcourant le site web). Comment cela s’est fait alors et pourquoi cela s'est fait alors (et pas avant ?) ?

Les trois fondateurs de La Charte, en mai 1975, sont William Camus, Pierre Pelot et moi. Robert Bigot nous a rejoints ( avec six autres auteurs jeunesse ) en septembre de la même année. S’il n’a jamais été secrétaire ou président, il est resté la fidèle mémoire de La Charte. J’ai d’ailleurs remis ses archives à La Charte une semaine après son décès.

Au départ ( et aujourd’hui encore ) La Charte des auteurs et des illustrateurs n’est pas un syndicat, même si elle en a la fonction. Elle est née à la suite d’une invitation qui a mal tourné et que j’ai souvent relatée par le menu – voir plus loin.

Pourquoi en 1975 et pas avant ? Parce que les auteurs jeunesse étaient peu nombreux, une vingtaine ! La plupart exerçaient un autre « vrai métier », ils considéraient l’écriture comme un hobby et n’avaient pas les exigences des professionnels. Mais voilà : dans les années 70, la littérature jeunesse prenait un véritable essor. Avec la création des CDI ( en 1973 ) et du collège unique ( en 1975, réforme Haby loi n° 75-620 ), la demande des enseignants se modifia. Les auteurs d’ouvrages pour la jeunesse furent de plus en plus sollicités pour intervenir dans les classes, échanger avec les jeunes lecteurs, expliquer leur pratique – voire animer des ateliers d’écriture. Ce qu’ils faisaient sans être rétribués.

Voici, extrait de mon essai Je suis un auteur jeunesse, les conditions dans lesquelles la Charte est née…

Juin 1975... Je me retrouve dans un train de nuit en compagnie de William Camus, Pierre Pelot et sa femme Irma. Nous avons été invités par un organisme, Lire en Bretagne, dont l’organisateur, Yvon Dupré, doit nous accueillir à Auray vers quatre heures et demie du matin. Pas question de dormir, d’autant que nous sommes ravis de nous retrouver et de papoter.

Dès notre arrivée à la gare, le ton est donné : il fait nuit, il fait froid et il pleut... La chaleur et la cordialité d’Yvon nous réchauffent. Très vite, nous faisons connaissance, sympathisons, nous tutoyons. Très organisé, Yvon nous annonce :

- J’ai loué deux voitures. Vous vous déplacerez seuls dans les collèges. Vous trouverez sur le siège du passager le programme de vos journées. Vous avez votre permis, bien sûr ?

- Ah non, fait Pelot. Je ne sais pas conduire. Irma non plus.

- Moi, j’ai bien le permis, dit William qui a même été pilote de course en Argentine. Mais je l’ai laissé à la maison.

Par chance, j’ai le mien dans ma poche. Dès que nous sortons de la gare, Yvon me désigne une Renault 5, m’en confie des clés et déclare :

- Allez d’abord à votre hôtel, l’Auberge des Ajoncs d’or. Vous vous y reposerez une heure avant de commencer vos rencontres.

Déjà, il monte dans sa voiture avec les Pelot. Je proteste :

- Je te suis, ne va pas si vite !

- Oh, rassure-toi, tu as un plan dans la voiture ! A tout de suite.

Le temps que William et moi rangions nos valises dans le coffre, que je m’installe au volant et trouve les commandes des phares et de l’essuie-glace, Yvon a disparu dans la pluie et la nuit.

A côté de moi, penché sur la carte, William entreprend de me guider jusqu’à cette mystérieuse auberge des Ajoncs d’or...

- A la prochaine intersection, tu tournes à trois heures. Un kilomètre plus loin, à neuf heures.

William n’a jamais su reconnaître sa gauche de sa droite ( cela lui a souvent posé problème sur le plan politique ). Tandis qu’Auray s’éloigne, la pluie redouble de fureur. Vers cinq heures moins le quart, William me déclare enfin en relevant le nez :

- Et voilà, en principe nous sommes arrivés !

Hélas non : nous roulons sur un chemin de terre qui s’achève en impasse, sur un champ d’artichauts. En faisant demi-tour, je m’embourbe - et subis les critiques et sarcasmes de mon coéquipier. Enfin, nous pouvons repartir - mais nous sommes crottés, fourbus, trempés. Quant à revenir à Auray et tenter de retrouver la bonne route, c’est une opération qui se révèle plus longue et difficile qu’écrire un chapitre en commun...

A six heures du matin, ce jeudi 5 juin, la Charte n’existe pas encore. Sans que nous le sachions, elle est déjà en train de naître au fur et à mesure que montent notre fatigue et notre exaspération... Car à l’aube, nous errons toujours sur les routes, à la recherche des mystérieux Ajoncs d’or.

Quand nous rejoignons la fameuse auberge, il est près de sept heures. Nous avons à peine le temps de monter déposer nos bagages dans nos chambres et d’avaler un petit déjeuner : il faut repartir sur les routes à la recherche des collèges et lycées où William et moi, moins d’une heure plus tard, allons devoir nous rendre pour parler de Cheyennes 6112 devant des centaines d’élèves.

Le soir, à bout de forces, nous retrouvons à table les Pelot assis à côté d’autres invités. Là, nous faisons la connaissance de la discrète Claude Cénac, auteur Magnard, de Laurent de Brunhof ( le fils du créateur de Babar, Jean de Brunhof ) ainsi que de la jeune Martine Lang, qui travaille depuis peu chez Flammarion. Nous connaissons la plupart des autres invités : Catherine Scob et son attaché de presse Charles-Henri, Raoul Dubois, Michel Mesmin et Germaine Finifter, critiques de littérature jeunesse ainsi que Jean Ollivier, René Moreu et sa femme Madeleine - l’équipe de direction des Editions Vaillant.

Deux jours durant, l’ambiance est conviviale et chaleureuse. William joue tour à tour les pitres, les séducteurs, les provocateurs et les Peaux-Rouges-maltraités-par-les-Blancs-oppresseurs.

C’est le vendredi soir, je crois, que les choses se gâtent. Notamment au dessert, quand Yvon se lève et déclare :

- Chers amis, j’ai le plaisir de vous annoncer que nous prenons votre chambre financièrement en charge. Mais pour les repas, il serait souhaitable que vous régliez la note tout de suite...

Un silence gêné s’installe. Docile, je sors mon porte-monnaie. William me jette alors à voix très haute :

- Christian, tu paies pour moi ? Tu sais qu’en animation je n’ai jamais un sou puisque...

Il ralentit le débit et achève en articulant avec soin :

- D’habitude, nous sommes toujours pris en charge.

Plus direct, Pelot déclare à notre hôte :

- Eh, Yvon, tu aurais pu nous prévenir !

Encouragé, William se lève et pointe Yvon du pouce :

- J’ai même l’impression que tu nous prends pour des poires ! Je résume : ton organisation nous invite pendant trois jours. Tu nous fais voyager de nuit et rencontrer des centaines de gamins. Et ce soir, tu nous apprends que nous devons faire face à nos repas ! Tu ne veux pas aussi qu’on paie le voyage ?

- Justement, avoue Yvon avec embarras. Pour vous le rembourser, ça va poser problème. Peut-être que vos éditeurs ?...

Cette fois, c’est au tour de Catherine Scob de pâlir.

- Viens, Christian ! me dit William. Ramasse ton argent. On fait nos bagages et on repart.

Difficile : la SNCF vient d’entamer une grève-surprise, nous condamnant à rester ( à nos frais ! ) aux Ajoncs d’or.

Nous privant volontairement de dessert - c’est dire combien la situation semble grave - William et moi emboîtons le pas aux Pelot qui, solidaires, regagnent leur chambre. Nous les y suivons. Là, assis tous quatre sur le lit, nous faisons le point. Déjà, notre décision est prise : nous ne verserons pas un sou et ne quitterons pas les lieux avant que le trajet nous soit remboursé. Et pour éviter désormais de telles mauvaises surprises, nous improvisons un code déontologique auquel devront obéir ceux qui nous solliciteront : ils devront par écrit s’engager à rembourser notre voyage, à assurer notre hébergement...

- Et à nous payer ! ajoute William, excédé. Après tout, ces interventions méritent salaire ! Pelot et moi, nous ne vivons que de notre plume, c’est du temps que nous ne consacrons pas à notre écriture. Quant à toi, Christian, ce sont tes jours de repos que tu sacrifies car tu pourrais les passer en famille !

Revendicatif et financier, le débat dévie tout naturellement vers le problème des à valoir et des droits d’auteur. Jusqu’ici, aucun de nous n’avait eu la curiosité de mettre à plat nos contrats.

- Quoi ? répond Pelot à Camus, chez Rouge & Or, pour un Grand Angle, on te donne huit mille francs et dix pour cent ? Moi, on m’a toujours proposé quatre mille francs d’à valoir et six pour cents de droits ! Et toi, Christian ?

- Cinq mille francs et sept pour cent.

Incroyable : on nous a fait des conditions différentes pour un ouvrage publié dans la même collection ! Et on nous a glissé à l’oreille le même discours prudent :

- Vous êtes l’auteur le plus favorisé de la maison ! Surtout, ne parlez de ces chiffres à personne...

Justement, j’ai très envie d’en parler à tout le monde !

- Nous devons nous communiquer nos contrats. Et nous aligner désormais sur le plus intéressant.

- C’est à dire sur le mien, dit William qui, malicieusement ajoute : c’est normal que mes conditions soient exceptionnelles : de nous trois, je suis le meilleur ! Dans une collection pour adultes, j’ai même publié un best seller.

- Et alors ? grogne Pelot. Tu penses qu’un auteur adulte est meilleur qu’un auteur jeunesse ? Moi, j’écris des romans de SF au Fleuve Noir, je vais en sortir un chez Robert Laffont. Je ne vois pas en quoi mon travail serait plus soigné ou plus respectable !

Du coup, la conversation roule sur les différences existant entre la littérature adulte et jeunesse. Comme nous publions dans ces deux domaines, nous tentons d’en cerner les limites littéraires. Si c’est, à mes yeux, l’aspect le plus passionnant, c’est aussi le plus difficile... et le moins urgent.

Mais ce soir-là, grâce à l’incident provoqué par Yvon Dupré, ce mouvement qui ne s’appelle pas encore la Charte est né : nous prenons rendez-vous pour ameuter en septembre le plus grand nombre d’auteurs. Afin de créer avec eux une association qui abordera les problèmes spécifiques aux auteurs jeunesse...

Quelques précisions : en septembre, nous n’étions que sept. Et quarante en 1982, quand La Charte est devenue une association Loi de 1901 et que leurs membres m’ont élu président. Aujourd’hui, en 2019, La Charte compte 1400 adhérents – et certains auteurs ou illustrateurs jeunesse n’en font pas partie, c’est dire que la situation a évolué !

Lundi 21 septembre 2020

Madame Pylinska et le secret de Chopin, Eric-Emmanuel Schmitt, Albin Michel - Le livre de poche

Le narrateur se souvient… de l’horrible piano droit Schiedmayer, un bien familial inopportun qui, après que la jolie tante Aimée eut interprété avec lui un morceau de Chopin, convainquit l’adolescent qu’il devait apprendre de toute urgence à maîtriser l’instrument, essentiellement pour jouer Chopin !

Après de vains balbutiements, on fit appel à une pianiste polonaise exilée, Mme Palinska, qui devint le mentor du jeune E.E. Schmidt. A son grand étonnement, la prof, mécontente de son jeu, ne le mit pas face au clavier : elle lui livra des conseils en apparence saugrenus : se coucher sous le piano, fréquenter le jardin du Luxembourg tout proche pour observer les fleurs, les cueillir sans faire tomber la rosée, écouter le silence, faire l’amour avant de venir jouer...

Fan absolue de Chopin, Mme Pylinska fait peu à peu comprendre à l’apprenti pianiste comment apprivoiser un compositeur que la virtuosité intéressait beaucoup moins que les sentiments et les effluves de l’âme.

Entretemps, le narrateur obtient les confidences d’Aimée, sa tante aimée concernant moins Chopin que sa propre vie privée.

Souvenirs et faits authentiques ? Probablement… mais qu’importe ! Cette confidence en forme de nouvelle est un petit bijou en soi.

Certes, les conseils de Mme Pylinska frôlent parfois la caricature. Certes, les dialogues entre le jeune E.E. Schmitt et elle ne sont là que pour offrir au lecteur une magistrale leçon de musique, un approfondissement inattendu de l’œuvre et les motifs d’un Chopin créateur.

Le lecteur se laisse vite emporter par la narration même si l’action et les rebondissements sont infimes. En effet, ce récit pourrait être sous-titré : « une leçon de musique » : Bach pratiquait le dessin, Chopin la peinture (…) Beethoven se servait du piano, il ne le servait pas (…) Liszt assène. Chopin s’incline (…).

Aucun doute : E.E. Schmitt connaît la musique ; à travers Mme Palynska, il en parle de façon magistrale, avec des raccourcis étonnants.

Mais bien sûr, c’est aussi, grâce au portrait d’une Polonaise autoritaire, intransigeante et quelque peu obsédée, une vraie leçon de vie. Obsédée ? Oui : ses meilleurs auditeurs sont ses chats, qui portent des noms d’interprètes célèbres et… une araignée apprivoisée !

Eric-Emmanuel Schmitt, décidément, étonnera toujours : auteur prolixe, il touche à tout : le roman (et même la SF, avec son uchronie La part de l’autre), la nouvelle, le théâtre…

On sait aussi qu’il intervient parfois auprès de ses lecteurs en jouant du piano. On comprend mieux alors, après la lecture de cette longue confidence, quelle philosophie sous-tend l’œuvre de l’écrivain.

Après les « petits manuels de François Cheng » (relire ses Cinq Méditations sur la mort et sur la beauté), on a, en lisant Madame Pylinska, une étrange impression de continuité.

Lu dans sa version de poche, un livre bien mince (90 pages !) mais très dense, qui vous mobilisera une bonne heure et vous laissera… une sensation de bonheur !

CG

Lundi 31 août 2020

NÈGRE… VOUS AVEZ DIT : NÈGRE ?

Candide - Voltaire

Oui, vous l’avez appris : il n’y a plus une seule fois le mot nègre dans Les dix petits nègres dont le titre français a changé. Le terme de nègre est devenu… malvenu.

On est prié de lui trouver un ou des substituts !

 

Aimé Césaire, au secours ! Il faudra modifier ta glorieuse et assumée négritude.

Dans les manuels scolaires, on va la transformer en quoi, en africanitude ? En noiritude ?

Certains mots deviennent interdits, soit.

On a commencé par le terme « aveugle », qui semblait (est toujours ?) discriminatoire. Si, si, renseignez-vous ! Il y a désormais des malvoyants – mot d’autant plus étrange qu’un aveugle est un pasvoyantdutout. Vous le savez bien : il n’y a plus de handicapés mais de personnes à mobilité réduite.

Si le mot nègre est une insulte, c’est parce qu’il a une histoire, un usage – et que l’employer aujourd’hui dans un certain contexte l’apparente à une insulte, OK.

Mais s’il faut le bannir, c’est très mal parti. J’imagine qu’un jour, le mot juif pourrait subir le même sort. Arabe aussi, ainsi qu’intellectuel (il est vrai qu’intello, pour l’instant, reste une insulte encore couramment admise).

 

L’usage, j’en ai déjà parlé, est de modifier la langue pour… transformer la pensée !

George Orwell l’avait déjà prédit avec la novlangue de son roman 1984.

Mieux vaut dire fermier que paysan, technicien de surface que balayeur, issu de l’immigration plutôt qu’étranger,  demandeur d’emploi plutôt que chômeur, flexibilité plutôt que réduction de salaire ou d’emploi – la liste pourrait être longue !

 

Autrefois, il était courant, en URSS, qu’on efface des photos officielles certains membres du PC devenus des opposants ou des traîtres.

les pays libres, on en riait ! Pourtant, on a commencé à les imiter : en enlevant la cigarette à Malraux, le mégot de Lucky Luke. Aujourd’hui, on déboulonne les statues de gens qu’on a autrefois admirés. D’une certaine façon, Colbert rejoint Staline. Et Victor Schoelcher Adolf Hitler – ben oui… On va aussi refaire le procès de Christophe Colomb qui a vraiment eu tort de découvrir l’Amérique – mais mieux vaudrait expliquer comment et pourquoi tous les indiens caraïbes ont été massacrés. Evoquer leurs sociétés égalitaires et non héréditaires (quel scandale !) Comme si le fait de changer un mot, ou de l’interdire (attention, il n’y a plus de race, il faut dire espèce – sauf que scientifiquement, ce n’est pas du tout la même chose !), permettrait de supprimer racisme et discriminations.

 

Revenons au mot nègre, un terme très gênant – mais qui est historique, ce qui veut dire… quoi ? Qu’en essayant de le supprimer, on aimerait bien changer l’histoire !

Au lieu de la modifier, mieux vaudrait la connaître, l’expliquer, étudier le contexte.

Et assumer. Assumer qu’une bonne partie des Français, entre les deux guerres, n’aimait pas les juifs – il suffit de lire les best-sellers de l’époque ! Assumer, pour les Allemands d’aujourd’hui, que leurs grands-parents ont sans doute, un temps, était pronazis – il suffit de voir les millions de bras levés au passage d’Adolf Hitler.

Eh oui, c’est ainsi. Il faut le savoir. Ne serait-ce que pour se souvenir que le ventre est encore fécond d'où a surgi la bête immonde (épilogue de La résistible ascension d’Arturo Ui, la pièce de Bertold Brecht)

 

Il n’y a pas si longtemps, on a bien failli interdire la publication de Tintin au Congo.

Euh… pour ma part, j’aurais volontiers simplement ajouté à l’album une page sur « les atrocités commises entre 1885 et 1908 au Congo par l'administration belge du roi Léopold II. .... Un massacre de masse qui a fait probablement plusieurs millions de morts entre 1885 et 1908. Une tuerie inouïe de cruauté. (sic : trois lignes extraites de Wikipedia)

Aux U.S.A., dans certains états, la projection d’Autant en emporte le vent a été interdite.

Racistes, le roman – et le film ?

Oui, sans doute ! Mais voilà : on est en 1936.

Et Margaret Mitchell a signé et assumé.

32 ans plus tard, Martin Luther King faisait un rêve – comme quoi les lois supprimant l’esclavage ou/et les discriminations sont loin d’être suffisantes et efficaces !

 

Ah, j’ai (réellement !) un problème personnel : dans l’un de mes ouvrages, Pour l’amour de Vanille, dont l’action se déroule sur l’île Bourbon (La Réunion) en 1841, le jeune esclave noir Edmond Albius découvre le secret de reproduction de la vanille.

Le mot nègre, notamment dans les dialogues, est souvent prononcé.

Que dois-je faire ? Quel terme employer ?

Merci, chers lecteurs de me livrer vos conseils !

Ah : et pour mes collègues enseignants, j’ai aussi une question et un défi : il faut absolument retrouver les descendants de Voltaire. Que tous les Arouet lèvent la main !

Et pour suivre l’exemple de l’arrière petit-fils d’Agatha Christie, qu’ils se mettent d’accord pour réécrire le chapitre 19 de Candide en supprimant le mot nègre.

Eh oui, Le nègre de Surinam est un classique. Il figure en bonne place (page 167) dans mon vieux Lagarde et Michard XVIIIe siècle. Et sûrement, en 2020, dans beaucoup de manuels..

La solution… supprimer le chapitre ?

Ce serait bien dommage. Cent ans ou presque avant l’abolition de l’esclavage, ces quelques pages en sont un magnifique réquisitoire.

CG

Mardi 16 juin 2020

Le Code et la Diva, Christian Grenier, Le Rouergue

Non, je n’ai pas la prétention de faire ici la critique de mon ouvrage !

Toutefois, mon webmaster me suggère vivement… d’informer mes lecteurs de la sortie de mon thriller au moyen du blog hebdomadaire.


Le plus simple me semble d’en livrer ici quelques extraits significatifs.

Avec le résumé du prologue de 4 pages :

 

En 2009, Gérard Gémeaux, 68 ans, chef de l’entreprise JFT, ouvre un compte bancaire en bitcoins, une monnaie virtuelle qu’un ami à lui vient de créer. Ce dernier lui conseille d’imaginer un code secret long et complexe qu’il ne divulguera jamais, pas même à ses fils.

L’action commence 11 ans plus tard.

 

1er mouvement : andante

 

HÉRITIERS

 

Mon père est mort.

Depuis une semaine, c’était la première pensée de Rémi quand il s’éveillait. Ce matin-là, dans le Boeing qui le ramenait à Paris s’y ajoutait l’amer regret : et j’ai raté son incinération.

Elle avait eu lieu la veille, au Père Lachaise, alors que Rémi, bloqué à La Réunion, attendait que s’achève la grève des contrôleurs aériens.

Il releva son siège et inclina sa tablette pour y poser l’un des plateaux qu’apportait l’hôtesse. Un haut-parleur annonça :

- Bonjour ! Nous sommes le mardi 20 octobre 2020. Nous atterrirons à 7H35 comme prévu. Il fait 14° au sol à Orly…

Sa voisine, déjà réveillée (elle lisait Le Figaro de la veille) saisit le plateau qu’elle posa devant lui. Il la remercia même si, dès le décollage, il s’était montré réservé et peu disert avec cette jeune femme qui cherchait à lier connaissance.

Il avait d’autres soucis en tête…

Il s’était rendu à La Réunion pour céder devant notaire son Domaine de la rivière bleue et ses trente bungalows à Margot, avec laquelle il avait rompu. À peine arrivé là-bas, il avait reçu un appel de Bohuslav : en se rendant chez Robert, son fils aîné, Gérard s’était crashé contre l’un des platanes qui bordent le canal de Girinville. Sa colonne vertébrale avait été touchée. Défiguré, la mâchoire en loques, il avait bredouillé le prénom de Rémi pendant son transfert à Bichat.

Reviens le plus vite possible, Rémi ! l’avait supplié Bohuslav.

Margot était parvenue à échanger son billet avec celui d’une locataire d’un bungalow ; mais entre-temps, Gérard Gémeaux avait succombé à ses blessures.

Pour couronner le tout, une grève des contrôleurs aériens avait entraîné l’annulation de tous les vols au départ de La Réunion, empêchant Rémi d’organiser les obsèques. La grève se prolongeant, il avait chargé Bohu de les assurer. Faire appel à Robert – ou plutôt Bob, comme il exigeait désormais qu’on le surnomme ? C’était exclu, voilà des années que l’aîné s’était fâché avec son père.

Au téléphone, le Tchèque avait paru dévasté par le chagrin. Gérard et lui s’étaient connus au collège, en sixième. Le jeune Slave venait d’arriver à Paris, en proie à du harcèlement et des quolibets. Gérard l’avait pris sous son aile ainsi qu’un jeune Marocain, Mohamed (dit Mo) qui, une fois JFT coté en bourse, deviendrait son fidèle chauffeur.

Restait un mystère : le SMS laconique que Gérard avait adressé à Bob la veille de son accident... Pourquoi voulait-il se rendre chez son fils aîné ? Envisageait-il enfin de se réconcilier avec lui ? Interrogé, Bohu n’avait aucune réponse à cette question.

- Vous êtes le fils de Gérard Gémeaux ? lui demanda sa voisine en interrompant ses ruminations.

Devant sa mine interloquée, elle lui désigna le journal.

- Son décès a été annoncé. Et hier, j’ai entendu votre nom à l’appel des passagers. Vous lui ressemblez, on vous l’a dit ?

Elle pointa de l’index la photo jointe à l’article. Il approuva en soupirant. Encouragée, elle chuchota avec un sourire attristé :

- Toutes mes condoléances. Dites-moi, votre père était bien la dix-neuvième fortune de France ?

- Non : la trente-neuvième, mademoiselle. Vous avez mal lu.

La sècheresse du ton la dissuada de poursuivre. Être le fils d’un riche homme d’affaires rendait certaines femmes très intéressées. Et Rémi n’était pas pressé de remplacer Margot.

Il songeait à la tentative d’intrusion dans l’appartement de son père qui avait eu lieu cinq heures après son décès… alors que personne n’était au courant - sauf le SAMU, son frère et Bohu. Quelqu’un s’était introduit sur la terrasse (en escaladant sans doute le balcon d’un appartement voisin) et avait fracturé le volet. L’alarme l’avait fait fuir et alerté les voisins.

Un hasard ? Il n’y croyait pas. (…)

Son esprit se remit à vagabonder du côté de Girinville où vivait Bob. Comment pouvait-on perdre le contrôle de son véhicule à cet endroit où la route, longeant le canal, était rectiligne ?

La dernière fois qu’une réconciliation avait été esquissée, c’était au cours du 75ème anniversaire de leur père, un somptueux repas aux Misters de Paris, le restaurant que Bohu avait ouvert près de la mairie du XVIIIème – la communauté gay avait adopté le lieu, les serveurs y étaient des boys accortes et stylés. Gérard avait invité ses deux fils à dîner. Contre toute attente, Robert était venu. Mais il n’avait pas desserré les dents. Au dessert, leur père avait commis une erreur : leur faire entendre un morceau de musique étrange et solennel, un poème en allemand chanté par une cantatrice : O Mensch, gib acht ! J’aimerais qu’on diffuse ça pendant mon enterrement, leur avait-il confié. Robert avait ricané et il était parti sans écouter la fin. Depuis, il n’avait plus fait signe à son père.

L’atterrissage du Boeing arracha Rémi à ses réflexions.

L’avion n’était pas encore arrêté que la plupart des passagers s’étaient levés, y compris sa voisine qui le priait de l’aider à sortir son bagage. Elle lui tendit la main pour un au-revoir furtif plein d’espoir...

Il lui fit signe d’avancer, comme à vingt autres passagers avant de se lever pour s’engager dans la travée. Il grimaça en dépliant ses jambes : douze heures de vol, c’était beaucoup, même en classe premium, surtout quand on mesurait un mètre quatre-vingt-cinq. Il se sentit soudain très fatigué…

À quarante-deux ans, après quoi courait-il ? Cherchait-il à imiter son père ? Le rattraper ? Le dépasser ? Que voulait-il se prouver à lui-même ?

Gérard Gémeaux, lui, avait su s’arrêter : une fois veuf, il s’était séparé de ses propriétés pour se réfugier dans le quartier de son enfance. À deux pas du restaurant où le Tchèque, à quatre-vingts ans, continuait de travailler…

Dans le hall, Rémi fut l’un des premiers à pouvoir récupérer sa valise, ce qui lui permit d’échapper à sa voisine de vol.

Une fois le dernier portail franchi, il se dirigeait vers la file d’attente des taxis quand il eut la surprise d’apercevoir Bohuslav.

Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre.

- Je suis si content de te retrouver, mon petit.

L’ami d’enfance de son père avait le front dégarni, des poches sous les yeux et de nouvelles rides au coin des lèvres.

Sa longue moustache en guidon de vélo, d’ordinaire triomphante, semblait en deuil. Bohu avait toujours été un athlète qui savait encaisser les coups – et Dieu sait si, en tant que gay, il en avait subis. Rémi n’était jamais parvenu à le tutoyer. Il lui parut vieilli, usé, même si son costume clair (un peu trop clair pour la saison), restait impeccable.

- Vous avez mauvaise mine. Vous semblez épuisé.

- Oui. J’ai dû affronter pas mal de formalités. Et ce n’est pas ton frère qui aurait pu s’en charger.

- Je sais. D’ailleurs papa ne l’aurait pas voulu.

- Bon, je te passe le relais. Eh, laisse-moi au moins ton bagage à main !

Refuser l’aurait vexé. Le Tchèque entraîna Rémi dans le parking souterrain et l’invita à monter dans une C3 Citroën.

- La même que celle qu’avait loué ton père, soupira-t-il.

Comme la plupart des Parisiens, Bohu n’avait plus de voiture. Au besoin, il en louait une chez Locacli, porte de Clignancourt, à deux stations de métro de son restaurant. Il lui désigna le joli cahier gris ourlé d’argent posé sur le siège passager.

- Les condoléances de ceux qui ont assisté à l’incinération hier.

- Tout s’est bien passé ?

- Oui. J’ai obéi aux instructions que Gérard m’avait laissées…

Ces instructions, c’était une feuille imprimée que Bohu avait insérée dans le cahier. Rémi possédait la même, son père la lui avait confiée dix ans auparavant.

Il y jeta un nouveau coup d’œil :

L’idéal serait une crémation au père Lachaise. On trouvera sur mon bureau une petite clé USB blanche dont la bande-son contient les musiques destinées à être diffusées pendant la cérémonie. L’urne contenant mes cendres sera placée près du cercueil de mon épouse Aline.

- Et de ton côté, à La Réunion, poursuivit Bohu. Margot ?...

- Elle va bien. Elle s’est trouvé un nouveau compagnon.

- Déjà ! (…) Votre liaison a bien duré trois ans ?

- Trois ans et demi. Mais c’est ma faute, Bohu : je m’attache à des femmes trop jeunes.

Le Tchèque, lui, avait vécu en couple avec un homme décédé depuis une quinzaine d’années. Quarante-cinq ans de fidélité. Peu d’hétéros pouvaient en compter autant. Depuis la disparition de son compagnon, il ne s’était plus jamais affiché avec un autre homme. Il restait muet sur sa vie privée.

- Et tu lui as cédé ton terrain, et les bungalows ? Un peu maso, non ?

Rémi sourit. Il avait toujours été un gentil. Une question d’éducation, il n’y pouvait rien. Souvent, il en était meurtri et il en voulait à ses parents - surtout à sa mère qui lui avait enseigné une morale catholique : tendre l’autre joue, présenter des excuses à ceux qui lui marchaient sur les pieds. C’était devenu un réflexe, il en était irrité. Il se jurait de veiller à devenir vindicatif mais le naturel reprenait le dessus.

- Je reste actionnaire, Bohu. Et intéressé aux bénéfices.

Son psy lui avait expliqué que dans un couple existaient souvent un dominant et un dominé. Le dominé, il le savait, ce serait toujours lui. C’était Margot qui avait rompu. Il avait refusé de se battre. Il savait le combat perdu. Il s’en remettrait, il avait l’habitude…

Tandis que la C3 s’engageait avec difficulté, au pas, sur un périph engorgé, il révéla à l’improviste :

- J’envisage de vendre aussi mon domaine des Trois Rivières, en Guadeloupe. Je garderai celui des Landes, j’y suis domicilié.

Cette décision, il venait de la prendre. Oui, il voyageait beaucoup, beaucoup trop, lui reprochait son père qui déplorait les tonnes de carburant produites par les charters de touristes : deux millions de personnes volent en permanence au-dessus de la Terre, lui avait-il appris un jour.

Longtemps, Gérard avait espéré que son fils cadet deviendrait un artiste. Un peintre ou un écrivain. Rémi avait choisi une autre voie. D’une certaine façon, lui aussi avait fait fortune. Alors pourquoi, à force de vouloir bien gagner sa vie, avait-il peu à peu l’impression de la perdre ?

- Jette un coup d’œil sur le cahier de condoléances, on a tout le temps ! lui conseilla le Tchèque en désignant le panneau lumineux qui affichait : Porte de Clignancourt 24 minutes.

Il parcourut les commentaires ; élogieux et brefs, ils n’avaient rien d’original. En marge, leurs auteurs avaient laissé leur signature (souvent illisible), parfois leur nom et leur prénom. Plus rarement une adresse mail ou un numéro de portable.

Neuf fois sur dix, Rémi n’aurait pas pu mettre un visage sous le nom du signataire.

- Beaucoup de monde, à la crémation ?

- Une centaine de personnes. Peut-être un peu plus.

- Robert était là ?

- Oui. Nous nous sommes salués. Je l’ai perdu de vue pendant la cérémonie.

- Parlez-m’en, Bohuslav. Il y a eu des discours ?

- Quatre ou cinq, entre chaque extrait musical.

- C’est vrai, papa avait tout prévu. Vous avez trouvé la clé USB ?

- Sur son bureau, près du carnet d’adresses. C’est moi qui ai accueilli les participants. J’ai remercié nommément d’être venus ceux que je connaissais. J’ai lu un bref hommage à ton père et invité ceux qui le souhaitaient à venir me rejoindre au micro pour parler de Gérard.

- Quels sont ceux qui l’ont fait ?

- D’abord Cazenave. Puis Mériaux, le plus vieil actionnaire. Il semblait bouleversé ; il a versé des torrents de larmes. Niogret a pris aussi la parole, il a lu un texte en vers de mirliton. Très mauvais. Plus personne ne s’est manifesté et il a fallu enchaîner deux ou trois morceaux. Pendant l’un d’eux, une inconnue nous a fait face pour chanter sur la musique.

- Elle a chanté ?

- Oui, un lied en allemand. Très au point. Impressionnant. À la fin de sa prestation, les participants ont applaudi. Moi aussi. Et ça n’a choqué personne. J’imagine que Gérard aurait été ravi.

Rémi soupira ; aujourd’hui, on applaudissait pendant les enterrements. Après tout, en Guadeloupe, voilà bien longtemps qu’on accompagnait le cercueil en fanfare.

- Cette femme, vous la connaissez ?

- Non. Enfin... il se peut qu’elle ait accompagné ton père une ou deux fois, dans mon restaurant, il y a cinq ou six ans. Mais je vois passer tant de gens ! Un peu plus tard, entre les deux derniers morceaux, Lasoufrière a voulu prendre la parole. Il a improvisé, c’était touchant mais interminable. J’ai dû l’interrompre. Une heure vingt s’était écoulée et la moitié des gens étaient partis. À la fin de la cérémonie, j’ai serré pas mal de mains... difficile de me souvenir de tous ceux avec qui j’ai échangé. Ça n’en finissait pas.

- Pas grave. Et puis je dispose de ce cahier. Il me permettra de répondre aux condoléances.

- L’urgence, c’est de te rendre à la gendarmerie de Boisseux.

- Je sais. Un commandant m’a appelé plusieurs fois. Je dois y récupérer les affaires de papa. Sa pochette, son téléphone... (…) Et Carl, vous l’avez vu ?

- Oui. Je l’ai aperçu de loin, au Père Lachaise, à l’extérieur. Ton frère s’est éclipsé très vite avec lui. Et c’est très bien ainsi.

Carl hébergeait Robert dans un pavillon qu’il squattait. Voilà des années que Bob était sous l’emprise de ce petit malfrat. Au grand désespoir de Gérard…

- Et la tentative de cambriolage de l’appartement ?

Sans quitter la route des yeux, le conducteur hocha la tête.

- Tu soupçonnes Carl et ton frère, n’est-ce pas ?

Avant qu’il puisse répliquer, Bohu révéla :

- Moi aussi. Mais le mercredi 14, à 20 heures, au moment où l’on tentait de forcer le volet de la baie vitrée, nos deux lascars se trouvaient à la gendarmerie de Boisseux. Ils y avaient été convoqués. Un alibi en béton !

La C3 était enfin parvenue porte de Clignancourt.

- Au fait, les cendres de papa ?

- L’urne est toujours là-bas. J’ai pensé que tu serais content de la déposer toi-même à côté du cercueil de ta mère. Pour l’ouverture du caveau, il faudra prendre rendez-vous, tu t’en chargeras ?

Bohuslav laissa le véhicule chez Locacli. Il voulut entraîner Rémi vers le métro.

- Écoutez, je préférerais marcher. La rue Ramey n’est pas si loin. Et j’ai une valise à roulettes.

Il était étonné d’être aussi satisfait de retrouver la ville. À dix ans, il haïssait la foule. Toujours, il s’était promis de vivre au vert. Seulement voilà : la Guadeloupe, les Landes et La Réunion étaient de plus en plus fréquentées. Et se frayer un passage parmi les vacanciers sur une plage ou sous des pins lui semblait incongru, presque indécent. Ici, boulevard Ornano, il n’était pas choqué d’être cerné de passants, de voitures, de bâtiments.

Ils contournèrent la mairie et parvinrent au croisement des rues Ramey, Ferdinand-Flocon, Marcadet et Eugène-Sue. Le restaurant était là, toutes lumières allumées malgré l’heure matinale.

- Tu entres boire un café, manger un ou deux croissants ?

- Non, on nous a servi un petit déjeuner dans l’avion.

- Viens donc dans l’arrière-cuisine. J’ai les vêtements de Gérard. Ils sont dans un état… tu veux les récupérer ?

- Je n’y tiens pas, Bohuslav. Faites-en ce que vous voudrez.

- Bon. J’ai sa montre, son alliance, sa carte Vitale… j’ai récupéré tout ça à l’hôpital.

Il les sortit de sa poche. La montre était très ordinaire. Un jour, son père lui avait déclaré : une montre est là pour donner l’heure, pas pour montrer au premier venu qui te la demande que tu paies l’I.S.F..

- J’aimerais rejoindre son appartement. Vous avez les clés ?

- Comme tu voudras. Les voilà.

Dès qu’il les eut en main, une peur irraisonnée le saisit. Cette passation de pouvoir était brutale, inattendue. Un sentiment jailli de la petite enfance, l’impression de ne pas être prêt.

- Ces clés, je vous en confierai un double. Je veux que vous puissiez continuer à entrer dans cet appartement. Bohuslav... vous voulez bien m’accompagner jusque-là ?

Ils n’eurent que cent mètres à faire.

Au bas de l’immeuble, alors que le Tchèque tapait un chiffre sur le digicode, une voix familière les héla.

- Salut ! On vous attendait.

C’était Robert.

Il portait son vieux blouson d’aviateur, une horreur que son frère affectionnait depuis toujours. Deux pas en retrait se tenait Carl, comme en embuscade.

Bob lança joyeusement :

- Vous allez bien depuis hier, mister Griocek ?

Bohuslav ne semblait pas ravi.

- Vous nous guettiez depuis quand ?

Robert avait saisi son frère aux épaules et il le serrait contre lui, dans un geste d’affection inhabituel. Négligeant de saluer le Tchèque, il désigna le bistrot qui faisait face à l’impasse.

- Je savais que vous viendriez tous les deux ici. Rémi m’avait transmis l’heure de son arrivée à Orly.

- Tu aurais pu aussi bien m’attendre à l’aéroport, Bob !

- Je me doutais que le vieux copain de Gégé s’en chargerait.

Carl n’avait pas bougé. Son costume clair sans cravate ne parvenait pas à dissimuler son allure de mauvais garçon. Peut-être à cause de sa coupe de cheveux négligée, de son dos voûté et de ce sourire supérieur qui ne quittait pas son visage buriné. Si Bohuslav ne lui accorda pas un seul regard, Rémi se força à aller lui serrer la main.

- Vous allez bien, Carl ?

- Ouais, c’est cool.

Entre-temps, la porte de l’immeuble s’était ouverte.

Le Tchèque fit signe à Rémi d’entrer. Mais Robert le devança. Furieux, Bohuslav lui barra la route de son bras. Bob n’insista pas mais il grogna doucement :

- Là, mec, va y avoir un problème.

Prenant son frère à témoin, il ajouta :

- Tu veux monter dans l’appartement de Gégé ?

- Bien sûr. Là-haut, il y a des choses à faire. Ne serait-ce que répondre à ceux qui se sont rendus à l’incinération. Au fait, Bohuslav, le carnet d’adresses ?...

- Je l’ai remis à sa place. Sur le bureau.

- Papa a toujours laissé les clés de son appartement à Bohu, expliqua Rémi.

- Je sais. Mais ça, c’était hier. Ce matin, t’es là. Et les clés, maintenant, tu les as.

C’était vrai : il les tenait à la main.

- Et l’appart, il est à nous. À nous deux. Moi, j’ai le droit d’y pénétrer. Au même titre que toi. Mais pas lui.

Pour la première fois, Robert et Bohuslav s’affrontèrent du regard. Ce dernier capitula en contenant visiblement sa fureur.

- Je te laisse, Rémi. Si tu as besoin de moi, tu sais où me trouver.

Le Tchèque poussa du pied le bagage dans le vestibule et recula d’un pas. Carl en profita pour avancer jusqu’au seuil.

- Et lui ? fit alors Bohu d’une voix égale sans esquisser un geste. Dis-moi, Bob, il a le droit de t’accompagner, lui ?

Pendant une seconde de flottement, on n’entendit plus que le ronflement des voitures dans la rue Ramey, toute proche.

- Carl ? jeta enfin Rémi. Tu vas nous lâcher les baskets. Et nous laisser gentiment entrer dans l’appartement. Seuls.

Comme l’autre grimaçait, Bob finit par approuver :

- OK, on fait comme ça, les gars. Carl ? Retourne au bistrot. Et attends-moi là-bas.

*

Quand la porte du vestibule se referma sur eux, Rémi fut soulagé. Les frères prirent l’ascenseur ; ils n’échangèrent pas un mot jusqu’au huitième et dernier étage.

Le palier, illuminé par une verrière, était impeccable, à l’image de cet immeuble dont Bohuslav avait présidé à l’édification. C’était l’une des rares constructions récentes de ce quartier de Montmartre, protégé par l’architecte des bâtiments de France. 

À côté de l’appartement de Gérard Gémeaux se trouvait un deux pièces occupé par un couple de retraités. Rémi les savait absents pendant la moitié de l’année.

- Qu’est-ce que t’attends ? fit Bob.

Rémi se décida à ouvrir la porte – blindée, munie de trois serrures. Cet appartement, il le connaissait. Il avait pourtant l’impression de violer un tombeau.

Robert entra le premier. Au même instant, une horloge toute proche sonna, égrenant lentement neuf coups. Comme pour saluer leur arrivée, 

- Incroyable ! jeta Bob en désignant le carillon Henri II sur le mur du vestibule. Cette mocheté est toujours là ?

Il n’avait pas tort : l’objet, incongru, n’aurait pas coté vingt euros en brocante. Mais il avait appartenu à la grand-mère de leur père et il ne s’en était jamais séparé.

Rémi ouvrit la fenêtre vitrée de la pendule et appuya sur un interrupteur.

- C’est quoi ?

- L’alarme. Avant de sortir de l’appartement, tu la mets en fonction. Tu as trente secondes pour sortir. Quand tu entres, tu as trente secondes pour la neutraliser. Le dispositif complet se trouve dans le placard. Le trousseau a aussi un biper qui permet de désarmer l’alarme. Mais je ne m’y fie pas, la pile peut tomber en panne.

- OK, tout ça, c’est bon à savoir.

Bob avisa, entre le carillon et le fameux placard, un panneau de bois garni de plusieurs trousseaux. Il s’empara du premier, identifiable grâce au biper gris identique à celui du trousseau de Rémi.

- C’est le double des clés de l’appart, non ?

- À première vue, oui.

- Tu vois un inconvénient à ce que je le garde ?

Son frère avait raison : il disposait des mêmes droits que lui. En même temps, il repensa à l’effraction de l’avant-veille. Dont ni Bob ni Carl ne pouvaient être les auteurs. Résigné, il déposa valise et bagage à main dans le vestibule et maugréa :

- Tu es vraiment pressé.

- Ouais. Et contrarié que ce foutu pédé ait pu entrer ici avant nous.

- En l’absence de papa, Bohuslav venait comme il le voulait. Carl t’a confié sûrement confié ses clés, non ? Tu vis toujours avec lui ?

- Pas avec, mec ! On n’est pas des tantouzes. Carl m’héberge dans son pavillon, c’est un pote, voilà tout.

Rémi faillit protester, ce pavillon n’est même pas le sien ! Mais il changea de sujet. Avec Bob, la dispute n’était jamais loin.

- Qu’est-ce que tu redoutes, Robert ?

- Pardi, qu’il ait pu accéder au compte bitcoin ! D’ailleurs, il a encore des actions dans la société, non ?

- C’est ridicule.

Pas une seconde il n’imaginait que Bohuslav ait eu des visées sur l’argent de son plus vieil ami.

- D’après toi, qui en possède le code d’accès ?

Cette question, Rémi ne se l’était encore jamais posée.

- À mon avis personne. Personne d’autre que papa.

- On est d’accord. Et il est mort. Ce qui signifie que la voie est libre. Il ne t’a pas confié le code ?

- Tu sais bien que non.

Son frère ne semblait pas mettre sa parole en doute.

- Ce code, Gégé l’a forcément noté quelque part. Ici. Dans son appart. À côté de son ordinateur.

- Allons, il devait le connaître par cœur !

- Impossible.

La certitude de son frère l’ébranla.

- Attends, Bob… quand tu te connectes sur un compte bancaire ou sur ta messagerie, tu ne connais pas ton mot de passe ?

- Non, pas toujours. Chaque mois, plein de sites me demandent de le modifier. En glissant ici ou là une majuscule, un chiffre, un point virgule ou des guillemets. Alors je finis par me mélanger les pinceaux. Faut bien que je note quelque part à qui ou à quoi correspond mon nouveau password ! Pour le compte en bitcoins, la clé d’accès est longue. Compliquée. Tordue. Impossible de s’en souvenir. Il a fallu que Gégé la note, crois-moi.

- Eh… comment peux-tu savoir tout ça ? Tu possèdes déjà un compte bitcoins ?

- Non. Mais j’aimerais bien. Et tant qu’à faire, je prendrais volontiers le relais de celui de pa... de Gégé. Avec toi, bien sûr.

Dans la pénombre, les frères s’affrontèrent en silence. Ici, dans ce vestibule ne filtrait que la vague clarté du séjour voisin, dont l’unique porte-fenêtre était fermée par un volet roulant. Celui que des intrus avaient tenté de forcer six jours auparavant.

- Avant qu’on aille plus loin, reprit Bob, j’aimerais que ce soit clair entre nous. Jusqu’ici, j’ai eu une vie de merde.

Il s’interrompit, attendant une réplique du genre, mais ça tu l’as bien cherché. Rémi ne réagit pas, il ne voulait plus tomber dans ce piège.

- Tu vois, j’aimerais qu’on reparte à égalité. Même si le vieux m’a défavorisé. Il me détestait.

- Non, Bob. Tu te trompes.

- Maman, elle, m’aimait.

Ce souvenir brutal fut murmuré à mi-voix. Un silence. Puis :

- Surtout quand j’étais petit...

Aline avait eu un rôle dans le méchant destin de leur fils aîné : après l’avoir chouchouté, cajolé, elle l’avait délaissé six ans plus tard, quand son second fils - lui, Rémi - était né. De ce combat souterrain, il était sorti vainqueur. Sans effort, ignorant du conflit qui l’avait transformé malgré lui en ennemi aux yeux de son aîné : perdant buté et dépité, ce dernier s’était enfoncé dans la défaite avec un plaisir masochiste. Aujourd’hui, il allait avoir cinquante ans et toute une vie bien ratée, comme l’avait titré autrefois Pierre Autin-Grenier.

- Bob ? Je ne crois pas que papa t’a déshérité.

- Attends... tu ne crois pas ? Qu’est-ce que t’entends par là ?

- Il a laissé un testament chez son notaire.

- Quoi ? Tu le savais et...

- Je n’en savais rien ! C’est Trébuchet qui m’a appelé et me l’a appris, il y a trois jours.

- Trébuchet ?

- L’expert-comptable de papa – enfin, de JFT.

Bob laissa échapper un ricanement.

- C’est bien ça : Gégé laisse un testament et ses enfants sont même pas au courant ! On parie qu’il abandonne sa fortune aux restos du cœur ? Ou aux apprentis d’Auteuil ?

- Non, il n’a pas pu faire ça.

- Rappelle-toi : quand on était ados, Gégé nous a dit qu’il nous ferait pas de cadeau ! Il jugeait l’héritage injuste !

Exact. Rémi se souvenait que leur père répétait en public : de quel droit les enfants disposent-ils des biens que leurs parents ont si durement acquis pendant leur vie ?

Devenu homme d’affaires, il avait gardé des principes de gauche. Pire : utopistes.

- Il a dû s’arranger pour me déshériter !

- Inutile de gamberger, Bob. On va prendre rendez-vous chez le notaire. On sera vite fixés.

- Autre chose. Rassure-moi : Gégé était domicilié en France ?

- Oui. Tu sais bien qu’il vivait ici.

- La propriété de Neuilly ?

- Il s’en est séparé depuis belle lurette.

- Et sa petite maison au Maroc ?

- Il l’a vendue à la maman de Mo, tu ne t’en souviens pas ?

- Son fidèle chauffeur. C’est vrai : ce bougnoule a bien su l’exploiter, lui aussi ! Gégé lui a fait un vrai cadeau.

- Pourquoi toutes ces questions ?

- Parce que si t’es domicilié à l’étranger, c’est le moyen de contourner la loi française si tu veux déshériter tes enfants. Tu te rappelles, la succession de Johnny ?

Excédé, Rémi soupira, voilà une demi-heure qu’ils débattaient dans le vestibule. Il prit son frère par l’épaule et l’entraîna dans le grand séjour où Robert jeta son blouson d’aviateur sur le canapé avant de renchérir :

- En tout cas, pour le compte bitcoin, on fera le partage cinquante cinquante. Quoi qu’il arrive. T’es d’accord ?

- On n’en est pas là, Bob. Si ça se trouve...

- Stop ! Regarde-moi dans les yeux.

C’était un jeu datant de leur petite enfance. Jusque là, aucun d’eux n’avait triché. En un éclair, dans les traits prématurément vieillis de son frère, il entrevit le jeune adulte qu’il avait connu, à l’expression fraîche et bienveillante. Un aîné prêt à guider un petit frère mal dégrossi, timide et peu sûr de lui.

- Répète après moi : je suis d’accord, que ce soit toi ou moi qui déniche le mot de passe et quel que soit le contenu de ce foutu testament, on partage ce que contient le compte bitcoin.

À cet instant, il pressentit que Bob en savait plus que lui. Et il devina qu’accéder à ce compte n’était pas gagné. Si leur père avait gardé le code en mémoire sans le noter quelque part, l’argent serait perdu. Pour eux. Mais sans doute pas pour la banque virtuelle.

 

(Pour craquer le code, Carl propose aux deux frères de faire appel à une hackeuse surnommée La Mouche.

Extrait du chapitre 3) :

 

Bob ouvrit le fichier, sous Word, qui contenait une seule page et sur une seule ligne, la mention : N.I.V. Bank Ok&!w9/*jX.

- Ça confirme, grommela-t-il. C’est bien son identifiant. Reste le mot de passe… où l’a-t-il fourré ? Peut-être sur l’un des fichiers des autres comptes bancaires.

Ouvert, chacun des fichiers révéla l’historique et les dernières évaluations des biens de leur père. Sans surprise.

Le fichier Testament proprement dit, lui aussi sous Word, commençait par : Voici mes dernières volontés. Si je me trouve, par accident ou par maladie, dans un état de souffrance tel que…

Bob lut la suite à mi-voix. Quand il arriva à : Jugeant que le décès entraîne la disparition du corps… son frère l’interrompit.

- C’est la copie du document que papa nous avait remis, à Bohuslav et à moi. Le compte bitcoin n’y est pas mentionné.

Bob explora rapidement le contenu des autres fichiers.

Le plus important, Musique comportait des centaines d’œuvres enregistrées, classées là aussi par ordre alphabétique d’auteur. Rien dans Vidéo. Rien dans Jeux.

Bob revint à l’accueil, il ne cachait pas sa contrariété.

Le deuxième sous-dossier de Documents avait été baptisé Journal intime.

Bob l’ouvrit. Vingt-cinq fichiers Word apparurent, baptisés : année 1996, 1997… jusqu’à année 2020. Bob ouvrit le fichier année 2009  et il fit une recherche sur le mot bitcoin.

À la date du 22 février, l’auteur avait simplement noté : j’ai créé un compte en bitcoins.

Laconique. Pas question de la moindre clé.

Bob entreprit une nouvelle recherche sur six mots : bitcoin, clé, mot de passe, password, compte et code. Ils trouvèrent des dizaines d’occurrences mais l’information n’était jamais accompagnée de chiffres ou des signes caractéristiques d’un mot de passe. Le rédacteur se contentait de préciser : j’ai alimenté le compte bitcoin. Ou : dépôt sur le compte B.

La recherche sur le mot Retrait ne donna rien.

- Il n’aurait jamais rien retiré ? demanda Rémi.

- Faut croire.

Bob se remit à explorer le journal intime.

- Si le vieux a caché son code là-dedans, faudra des semaines pour le dénicher !

- Rien ne prouve qu’il l’ait fait. À mon avis, papa l’a rangé dans un lieu plus sûr. Ou alors il le connaissait par cœur.

- Impossible, confirma Carl qui était resté silencieux et se tenait un mètre derrière eux.

- Impossible ? Et pourquoi ?

- Ce code d’accès peut comporter jusqu’à 80 caractères. On est loin des cinq lettres d’Aline ! Tu as vu combien de temps La Mouche a mis pour craquer le code d’accès à l’ordi ? C’est à la portée du premier bidouilleur venu !

- 80 caractères ? Tu es sûr ?

- Certain. T’es pas obligé d’en utiliser la totalité. Mais la plupart des clients le font. Ils vont pas se contenter d’une clé à cinq chiffres ou à huit lettres, trop de risques. D’ailleurs, ça serait refusé par les mineurs de la blockchain.

Rémi réalisa que Carl et Bob en savaient beaucoup plus que lui sur cette crypto monnaie. Il joua les candides :

- Mémoriser 80 caractères, ce n’est pas si compliqué. Ca peut être le début d’un poème. Une expression. Ou un dicton : on a souvent besoin d’un plus petit que soi… Percé jusques au fond du cœur d’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle…

- Trop facile à décoder, assura Carl. Si une phrase a un sens, ou si elle correspond à un extrait enregistré sur le Net, le code est aussitôt craqué. Pas vrai, La Mouche ?

Depuis le canapé, l’interpellée approuva. Avant de préciser :

- Ton pote a quand même raison : le procédé classique, c’est une phrase de référence. Qu’on interrompt de chiffres ou de signes particuliers : virgule, points, majuscules... À partir de comme le temps passe, on peut créer le code : co7m.Me-l etEm4p&aSse. Mais le plus sûr, ça reste un enchaînement incohérent.

- Montre-lui, La Mouche.

Elle gagna l’ordinateur et inscrivit, sans doute au hasard :

1jG%oFQ3!4m$hiit&mVJ}YsxtCBH~MK4u9qghy

Avant de préciser :

- Ici, on n’a que 38 caractères.

- Tu doubles ce genre de truc, ajouta Carl. Et tu essaies de mémoriser ça… bon courage ! Le plus simple et le plus rapide, c’est de le noter quelque part sur ton ordi. Et de faire un copier-coller quand tu te connectes sur ton compte. Tiens, je l’imprime.

Trois secondes plus tard, une feuille A4 jaillissait et Rémi examinait la ligne continue de caractères… C’était évident, mieux valait noter ce type de clé. L’enregistrer. Le garder à portée de main.

D’instinct, il saisit le plumier.

- Il y avait deux clés USB ici, ce matin ! Où sont-elles ?

- Ici, dit Carl en les tirant de sa poche.

- Quoi ? Eh, mais de quel droit…

- Je les ai prises tout à l’heure mais je te les aurais rendues, mec ! Faudra vérifier ce qu’il y a dessus, of course !

- Écoute, Carl…

- On se dispute et on discute dans le vide, coupa Bob. Tu te connectes sur la N.I.V. bank, identifiant : Ok&!w9/*jX, La Mouche ?

- Ok&!w9/*jX. C’est fait.

Aussitôt s’afficha sur l’écran :

Password ?

- On y est. Vas-y, La Mouche. À toi de jouer.

La hackeuse commença par vider sa deuxième canette de bière… et à décapsuler la dernière. Sans doute en prévision d’un temps de travail indéterminé.

Puis elle relia sa boîte magique à l’ordinateur. De petites lampes témoin clignotèrent. Elle se mit à taper sur son clavier à une telle vitesse qu’il était impossible de la suivre.

Une minute s’écoula. Puis deux.

Carl s’impatientait.

- Alors ?

- Ça travaille. Mais l’attaque par force brute est inopérante, au bout de dix échecs, il y a une heure d’attente. On va essayer de contourner la difficulté mais…

- Tu sais ce qu’on t’a promis, La Mouche ? Bob et moi, on est d’accord : si tu débloques le compte, on double la mise.

La hackeuse haussa les épaules, une façon de dire que ça ne changeait rien à son problème. Ce qu’elle traduisit par :

- Ça risque de prendre du temps.

Elle retira ses lunettes et soupira. Mauvais signe.

- Beaucoup de temps, ajouta-t-elle avant d’entamer sa canette.

- Tu précises ?

- À ce rythme, un siècle ou deux.

- Tu rigoles ?

- Ben non. Il y a des milliards de milliards de possibilités. Et mon engin est au max de ses performances.

Carl serra les dents, contenant son impatience. Ou sa fureur.

- Y a pas un matériel plus efficace ?

- Si. Un ordinateur quantique à 128 qubits. Ou le D-Wave. Avec ses 2000 qubits, on craque tout ce qu’on veut.

- Et t’as pas ça chez toi ?

- Difficile, il coûte 15 millions de dollars. Et seules les entreprises de cybersécurité ont le droit de se le procurer.

Bob désigna l’écran.

- Tu peux déterminer la date de la dernière connexion ?

La recherche prit quelques secondes.

- Voilà. Le 30 septembre. Il y a trois semaines.

- Ça correspond, murmura Carl avant que Bob ne suggère :

- Et si Gégé s’était connecté hors de chez lui ?

- Pareil, assura La Mouche. La dernière fois qu’on a ouvert le compte Ok&!w9/*jX, c’était le 30 septembre, à 11H14. Garanti.

- Je vais vérifier sur son journal intime.

Carl fit signe à la hackeuse de se lever. Il examina le texte rédigé fin septembre où avait été sommairement noté : Dépôt sur le C.B.. Puis la mention laconique : Déjeuner MdP.

- Personne n’a touché au compte depuis cette date, en conclut-il. Pas de lézard, le compte est bon !

Il rit de son propre trait d’humour et se déconnecta.

Le portable de Rémi bourdonna. Il s’écarta du groupe pour répondre.

- Monsieur Rémi Gémeaux ? C’est la gendarmerie de Boisseux. Vous êtes à Paris ? Vous pourriez passer dans nos locaux ?

- Aucun problème. Demain ?

- Ecoutez, nous avons là une personne qui veut s’entretenir avec vous. Vous auriez une heure à lui consacrer, en fin d’après-midi ?

- Je vais essayer. De qui s’agit-il ?

Il y eut un bref silence - ou plutôt, au loin, une conversation à mi-voix.

- Quelqu’un de la Brigade Criminelle.

Ce fut à son tour d’accuser le coup.

- C’est bon. J’essaierai d’être là avant 18 heures.

- Du nouveau ? demanda son frère dès qu’il eut raccroché.

- Eh, les mecs, je peux avoir de la bière ?

La hackeuse tendait à bout de bras sa canette vide, la troisième et dernière.

- J’y vais, dit Bob. Je descends.

- Je te suis, ajouta Carl en sortant son paquet de cigarettes.

Rémi faillit partir lui aussi. Mais il ne voulait pas laisser la hackeuse seule dans l’appartement.

Dès que les deux hommes eurent claqué la porte, il demanda :

- La Mouche ? Comment Carl a-t-il pu découvrir que la clé du compte comporte  80 caractères ?

Elle haussa les épaules.

- Pas compliqué. Suffit de créer un compte. D’y verser des bitcoins. Puis essayer d’en retirer. On te demande alors de taper ton code perso. Avec 80 caractères maximum.

- Tu peux connaître la somme qui figure sur le compte ? demanda-t-il en désignant l’écran.

- Négatif. Pour le savoir, il faut entrer dedans.

Il décida de jouer franc-jeu :

- Mon frère prétend connaître le total. À un poil près. D’après toi, comment a-t-il fait ?

La hackeuse fronça les sourcils, ce qui fit cliquer les épingles en argent qu’ils supportaient.

- Je sais pas. Mais si tu crèches à deux pas, c’est pas très compliqué d’installer un mouchard sur l’ordi de ton voisin en utilisant le même réseau wifi. Ici, il y en a six ou sept, ajouta-t-elle en désignant à la fois l’écran et les immeubles d’en face. Faut aussi disposer du matériel. Et d’un certain savoir-faire.

- Attends, tu as parlé d’un mouchard ?

- Ouais. Un logiciel espion qui te permettra de récupérer certaines données.

 

Vous voulez accéder à d’autres extraits ? Allez sur l’éditorial de mon site, vous les aurez d’un clic, via Google Livres.

Vous voulez lire l'ouvrage intégral? Demandez-le à votre libraire préféré !


Samedi 13 juin 2020

Personne n'a posté de commentaires sur le blog depuis fin janvier...

... soit le virus vous a occupé à temps plein, soit vous ne savez pas comment faire !

Dans le deuxième cas, il est vrai que la méthode n'est peut-être pas si claire ...

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Lundi 08 juin 2020

Le soleil et l'acier, Yukio Mishima, Gallimard (Du monde entier)

Faut-il présenter Mishima (1925/1970), écrivain japonais, disciple de son aîné Kawabata qui, en 1968, lui soufflera sous le nez le Nobel de littérature ?

De Mishima, on connaît surtout les nouvelles, le théâtre et les romans (Les amours interdites, Le pavillon d’or…) mais moins les essais. Le soleil et l’acier est l’un des derniers, rédigé avant celui qu’il consacra à Georges Bataille, un auteur qui l’influença toute sa vie.

C’est là un texte court (150 pages) mais dense et parfois obscur, dans lequel les métaphores sont nombreuses. Si le soleil cache sans doute à la fois les mots, l’élan et la mort, l’acier symbolise le corps, les muscles, l’effort… et la souffrance (on sait que Mishima se suicida de façon spectaculaire)

 

L’intérêt de cet ouvrage ?

Eh bien il éclaire à la fois le parcours de l’écrivain, ses thèmes de prédilection et surtout ses obsessions. Mishima parle rarement de lui. Ici, il dit JE, même s’il précise aussitôt que son essai se veut un compromis entre la confession et la critique et que ce JE est… un mode d’expression du corps.

Laissons-lui la parole : Ma mémoire des mots a nettement antécédé ma mémoire de la chair. Chez la plupart des gens, je présume, le corps précède le langage. Dans mon cas, ce sont les mots qui viennent en premier.(…) La notion de la chair me vint sur le tard mais je comblais l’attente avec des mots. Il évoque la poursuite d’une beauté exempte absolument de toute corrosion. Il affirme que celui qui se mêle d’écrire peut créer de la tragédie mais ne peut y participer. Il ajoute que dans (s)a petite enfance, (s)a chair s’était manifestée sous une apparence intellectuelle, corrodée par les mots. Il s’est alors efforcé d’intervertir ce cheminement.

Quant au soleil, il s’était associé dans (s)on esprit à une corruption, une destruction subtile. Bien qu’hostile, le soleil devint désormais (s)on compagnon de route.

Jusqu’au jour où brusquement l’idée (lui) vint de (s)e forger des muscles généreux, une intimité avec l’acier qui allait se poursuivre durant dix années.

Plus loin (donc deux ans avant son suicide) il affirme qu’une charpente puissante et tragique, une musculature sculpturale étaient indispensables à une mort noblement romantique (…)

Ce sentiment de puissance, qu’aucune somme de livres ou d’analyse intellectuelle ne saurait jamais procurer, m’apparut comme une antithèse véritable des mots.

Mishima, de petite taille et de nature fragile, pratiqua l’escrime et la boxe, considérant que la seule preuve physique de l’existence de l’état conscient était la souffrance.

 

On comprend pourquoi Mishima fut fasciné par Oscar Wilde – mais aussi et surtout par Sade et Georges Bataille, l’auteur de La littérature et le mal (que je lirais trois ans après sa sortie en 1958 – découvrant que cela n’était pas, mais pas du tout « ma tasse de thé », comme on le dit aujourd’hui).

Pour convaincre, Mishima affirme qu’on trouverait comiques l’éclat et l’élégance du toréador si son métier n’avait aucun commerce avec la mort car la solennité, la dignité du corps naissent uniquement de l’élément de mort qui s’y dissimule, admirant et approuvant le désir des anciens Grecs de vivre « en beauté » et de mourir « en beauté »

.

Mishima consacre la dernière partie de son essai à des souvenirs concernant l’aviation et le parachutisme, qu’il pratique. Faut-il voilà là son sentiment de frustration et de culpabilité, relatif à sa fuite devant sa non participation à la guerre (il prétexta une tuberculose)… et son regret de ne pas avoir fait partie des kamikazes, ces jeunes héros dont il lit le courrier, ces admirables testaments de la formation-suicide qu’ils rédigèrent trois heures avant de crasher leurs avions sur les navires de Pearl Harbour ?

Il faut rappeler que le père de Mishima fut un sympathisant nazi.

Bref, ces « confessions » en forme d’essai me semblent éclairer toute l’œuvre de Mishima.

 

Un dernier mot pour évoquer la traduction – un exploit !

L’ouvrage est traduit de l’anglais, sans que soit précisé si Mishima l’a écrit dans cette langue. Sa grand-mère l’avait initié à cette langue, mais aussi au français et à l’allemand – précisons  qu’elle lui interdisait de… sortir au soleil, de faire du sport ou de jouer avec des garçons.

Or, Mishima fut fasciné par le soleil, le corps ; il devint homosexuel (même s’il se maria et eut deux enfants) comme en témoigne déjà Confessions d’un masque, son premier roman paru en 1949.

 

Lu dans sa première version (© 1973/ édition de 1983), la Blanche de chez Gallimard dans sa collection réservée aux traductions.

Un joli volume au papier bouffant et épais. Texte très aéré, gros caractères.

Lundi 01 juin 2020

Sapiens, une brève histoire de l’humanité, Yuval Noah Harari, Albin Michel

Comment ? Tu n’as pas lu Sapiens ?

Face à ce reproche répété, j’ai obtempéré aussitôt… avec un bref sentiment d’irritation, celui qui me saisit quand je me crois obligé de lire un ouvrage qui n’aurait jamais dû m’échapper. Faut-il vraiment lire tout ce que le monde lit ou a lu ?

Euh… pour une fois, je n’ai pas regretté d’avoir obéi à l’injonction !.

Cet essai de vulgarisation déjà ancien (2015) se propose d’embrasser toute l’histoire d’Homo Sapiens – en commençant… par rappeler que l’univers existe depuis 13,5 milliards d’années, que la vie sur Terre n’est apparue que depuis 3,8 milliards d’années et que le genre Sapiens est l’un des nombreux hominiens qui peuplaient notre planète. Eh oui : il y a 50 000 ans, Sapiens, Néandertaliens et Denisoviens cohabitaient encore. L’Homo floresiensis et l’Homo denisova ont eux aussi disparu.

Jusque là, la planète semblait dans un relatif état d’équilibre.

Les problèmes ont commencé avec la Révolution cognitive et ce qu’Harari appelle la Révolution agricole, il y a 10 ou 12 000 ans, quand les « fourrageurs » nomades ont commencé à se sédentariser en maîtrisant l’agriculture et l’élevage.

La thèse (séduisante, convaincante) d’Harari, c’est que « l’apparition de la fiction » a bouleversé toute la donne : Sapiens, en effet, est l’inventeur des « mythes communs », avec lesquels les humains, contrairement aux autres espèces, croient en des choses qui n’existent pas : les dieux, l’argent et… les sociétés par action – pour faire court !

Du coup, les petits groupes (familles, clans) ont pu s’élargir à des communautés plus larges : celles des nations. La réalité imaginaire est devenue toujours plus puissante, affirme l’auteur (p. 45)

En outre, manipuler la vie d’un petit nombre d’espèces végétales et animales (p. 101) a vite modifié (pas toujours en bien !) la morphologie et l’esprit de Sapiens, et provoqué sa rapide extension démographique. Une nouvelle et plus récente (il y a 500 ans) révolution scientifique a entraîné un processus d’évolution aveugle qui nous a conduits à la fameuse croissance et au consumérisme débridé.

 

Difficile de résumer la structure et le mode de réflexion de l’auteur d’un solide ouvrage de 500 pages. Mais affirmons que l’analyse pertinente d’Harari fait mouche : elle éclaire à la fois le processus de l’évolution rapide de Sapiens et l’aliénation des sociétés qu’il a ainsi créées. Son essai aborde de nombreux problèmes : la naissance de l’argent, la formation des empires, les religions, les pièges (fort anciens !) du crédit, l’esclavage, le racisme, le capitalisme dont le mode de fonctionnement aboutit à une impasse en ce siècle où la planète semble exsangue et où les matières premières s’épuisent.

Harari s’attarde (fort pertinemment) sur le XVIe siècle, les nouvelles découvertes, les génocides humains… et animaux, dont nous commençons à peine à prendre conscience.

A contrario, il remet les pendules à l’heure en montrant, chiffres à l’appui, le recul de la violence et des meurtres, malgré les terrifiants holocaustes du XXe siècle : en l’an 2 000, la guerre causa la mort de 310 000 personnes et les crimes violents (celle) de 520 000. Or, ces 830 000 victimes ne représentent que 1,5 % des 56 millions de personnes mortes cette année-là, dont 1 260 000 victimes d’accidents de la route et 815 000 qui se sont suicidées (P. 430) !

Il achève enfin  sa démonstration sur une série de questions, notamment celles :

  • du bonheur : le citoyen consommateur du XXIe siècle est-il plus heureux que le fourrageur d’il y a 15 000 ans ?
  • de la fin d’Homo Sapiens : jonglant désormais avec la génétique et l’informatique, il semble en mesure de se modifier lui-même, d’accroître les facultés humaines (p. 484)… Nos héritiers seront-ils pareils à des dieux ?

 

D’une lecture aisée, cet essai magistral et édifiant se dévore d’une traite, sans effort.

Son succès a poussé l’auteur à écrire une suite, qui répond (?) à la question posée en guise de conclusion : Homo Deus (sorti en 2017), dont je vous proposerai la critique… quand je l’aurai lu !

 

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