Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Dimanche 12 novembre 2017

UN ÉTÉ AVEC MONTAIGNE, Antoine Compagnon, Editions des Equateurs

Honnêtement, avez-vous lu Les Essais de Montaigne ?

Comme la plupart des élèves, vous en avez sans doute étudié des extraits à l’aide du Lagarde et Michard – ou encore à l’Université.

C’est aussi mon cas.

J’avoue avoir été assez prétentieux, en classe de Propé, pour avoir acheté Montaigne en Pleiade et tenté de le lire de bout en bout.

À en juger par les notes que j’ai prises… je n’y suis pas parvenu !

À mon corps défendant, je dois révéler que c’était là une version en vieux français avec un appareil critique imposant et des notes presque aussi importantes que le texte de Montaigne !

Un été avec Montaigne, ce sont tout simplement des extraits choisis, traduits en français moderne et judicieusement commentés. Une façon simple, ludique et pédagogique de se familiariser avec un classique incontournable. Parce que Les Essais, tout le monde les connaît mais qui les a lus dans leur intégralité ?

Ecrivain et professeur au Collège de France, Antoine Compagnon a repris, par écrit, certaines de ses émissions ( diffusées pendant l’été 2012 sur France Inter ) consacrées à celui qui, pour la première fois dans l’histoire de notre littérature, a eu l’audace de se choisir comme sujet d’étude, et de livrer au lecteur des réflexions personnelles ( et parfois insolentes ) sur mille et un sujets : l’amitié, l’amour, la nature ( humaine ), les enfants, la guerre, le couple, l’autorité ( qu’il hait ! ) le sexe, le corps…

Bien sûr, avec ce petit essai de moins de 200 pages, l’auteur ne prétend pas à l’exhaustivité : c’est une promenade au moyen de passages choisis qu’il explicite, éclaire, explique et commente. Un superbe petit ouvrage de vulgarisation !

Et le lecteur a des surprises.

Celle, par exemple, de découvrir chez Montaigne de nombreux traits d’humour. Une critique évidente du colonialisme. La certitude que l’écriture est un remède ( « une façon de calmer l’angoisse, d’apprivoiser les démons » ) et la prise de conscience ( que je partage dans Virus LIV 3 ! ) que « la plupart des occasions des troubles du monde sont Grammairiennes » - à savoir que ( nous traduit Antoine Compagnon ) « procès et guerres, litiges privés et publics sont liés à des malentendus sur le sens des mots, jusqu’au conflit qui déchire catholiques et protestants. » Un conflit au cœur duquel se trouve Montaigne à la fin de ce XVIe siècle.

Conservateur, amoureux des voyages ( à cheval ! ), curieux de tout, Montaigne se révèle un esprit critique impitoyable. Rien n’échappe à son observation, au point qu’Antoine Compagnon s’interroge sur la religion intime de Montaigne : catholique et pratiquant, il considère avec objectivité et indulgence la religion réformée… il s’interroge sur Dieu et la foi et juge que « nous sommes chrétiens au même titre que nous sommes ou périgourdins ou allemands » - bref, nous adoptons automatiquement la religion… de nos parents.

Si Montaigne n’était pas présent en décembre 1580 à la signature de La Paix des Amoureux ( qui a eu lieu… où je vis actuellement ! ), nul doute qu’il en fut l’un des acteurs.

Cet acte, le brouillon du futur Edit de Nantes ( 1598 ), était l’armistice ( établi par Henri de Navarre, Catherine de Médicis, le Duc de La Force et les plénipotentiaires catholiques et protestants ) qui affirmait le droit de pratiquer la religion de son choix.

Maire de Bordeaux, ami de nombreux protestants, Montaigne affiche sans fard des convictions que reprendront bien des penseurs et philosophes après lui. Comme : « La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute » ou la célèbre sentence : « Au plus élevé trône du monde, si ( = cependant ) ne sommes-nous assis, que sur notre cul. »

Comment ne pas se sentir proche de Montaigne ?

Je vis devant la route qu’il empruntait pour rendre visite, à Sarlat, à son ami La Boétie – un village sis à 30 kilomètres de sa fameuse « tour », rescapée du château de ses parents : un lieu mythique dont le sommet est la fameuse « librairie » de l’écrivain, l’endroit où il rédigeait ses essais. Là, en levant la tête, il pouvait lire, gravées au fer sur les poutres de châtaignier, les sentences grecques ou latines de ses auteurs préférés.

Ce lieu, on peut encore visiter. D’ailleurs, de gré ou de force, j’y entraîne celles et ceux qui prennent le risque de venir passer quelques jours chez moi !

Lu dans son unique version poche, un sobre volume jaune et noir au superbe papier épais.

CG

Lundi 06 novembre 2017

D’OÙ VOUS VIENNENT TOUTES CES IDÉES ?

Cette question est récurrente chez les lecteurs – les jeunes comme les adultes !

A les écouter, il semblerait que l’imagination soit un don, magique, mystérieux. On naît avec, voilà tout !

J’ai du mal à les convaincre que l’imaginaire n’est pas inné. Il se cultive.

On peut le favoriser, le développer, le doper – et l’entretenir.

- Facile à dire ! me rétorqueront les sceptiques, puisque vous avez été doté de cette faculté.

Doté ? Sans revenir sur le vieux débat de l’inné et de l’acquis, je suis convaincu qu’il en est de l’esprit comme du corps : si on ne le fait pas fonctionner, il s’atrophie.

Et si on l’exerce, il se développe. Encore faut-il y mettre un peu du sien !

*

Mon imaginaire ?

Il a pour origine mes passions et mes activités d’enfance : le théâtre, la lecture… et la solitude aussi, peut-être – je n’ose pas dire l’ennui.

Tout cela a sans doute favorisé la rêverie, la réflexion… qui sont peut-être des conditions nécessaires ( je n’ai pas dit suffisantes ! ) à l’imaginaire.

Lire, c’est exercer ces facultés, les rôder à l’aide de situations nouvelles, de personnages inédits, de destins improbables.

On me dira sans doute :

- Aujourd’hui, les images, la BD, la télé, les écrans, les jeux vidéo, tout cela offre des possibilités bien plus larges que ce vieil outil démodé qu’est le livre, cette activité obsolète qu’est la lecture ?

Euh… je n’en suis pas si sûr.

*

J’ai coutume d’affirmer que lire, c’est écrire un peu.

Oui : le lecteur travaille, il doit traduire les mots en impressions, en actions, en réflexions, en émotions – j’en passe.

Lire peut d’ailleurs pousser le lecteur à franchir la frontière – c’est à dire à écrire.

Se laisser bercer ou porter par des images n’a pas le même effet.

Un lecteur, me semble-t-il, est plus actif qu’un spectateur - même si certaines images fortes ou ambiguës nécessitent parfois une réflexion intense. C’est d’ailleurs ce qui fait la fameuse « difficulté de la lecture ». Les « mauvais lecteurs » sont tout simplement des lecteurs qui manquent d’entraînement.

En même temps, et pour répondre à la question : mes idées ont pour source mes passions d’enfance, la curiosité, l’intérêt pour tous les arts, toutes les sciences, pour l’histoire, l’actualité… Mon intérêt pour ce que j’appelle ( pour simplifier ) la marche du monde est sans doute une source d’inspiration inépuisable, sans cesse renouvelée.

*

Attention : une idée, ce n’est pas un roman. C’est une graine qu’il s’agit de faire germer.

Puis une plante fragile dont il faut s’occuper.

À temps perdu ( mauvaise expression… disons plutôt : en prenant ma douche, en conduisant, en faisant du vélo, parfois en décrochant d’une conversation insipide, un film inintéressant, etc. ) je fais vivre mes personnages dans ma tête, je fais évoluer une situation en rôdant ce qui pourrait leur arriver, en essayant d’imaginer les conséquences de tel ou tel bouleversement… Et cela n’a rien de magique, cela prend du temps.

Le point de départ ?

C’est une dispute, une émotion, un mot, une expression, une information à la radio, la lecture d’un article dans une revue ( Science & Avenir est à l’origine de nombreux romans de SF ! ). C’est une conversation avec un ami scientifique, médecin, chercheur, physicien, informaticien… ou un capitaine de police ! Bref, je n’ai pas de secret ni de truc : je m’entraîne.

Un peu malgré moi, d’ailleurs.

Et à peu près tout le temps. En toute occasion.

*

Et je crois ne pas avoir attendu d’avoir des idées pour me mettre à écrire.

Celles et ceux qui ont participé à un atelier d’écriture le savent bien : il suffit d’un mot, d’une phrase de départ pour avoir envie de continuer… et pour que les idées, bientôt, viennent et s’enchaînent.

Le reste, c’est du travail : relecture, corrections, modifications, améliorations.

Eh oui : on s’imagine souvent que l’auteur écrit, écrit… mû pr une impulsion soudaine - et qu’il s’arrête, un mois ( ou un an ) plus tard en inscrivant le mot FIN.

C’est rare, c’est exceptionnel.

C’est sans doute vrai pour la poésie. Pour l’écriture d’un chapitre.

Mais pas pour un roman.

La plupart du temps, il faut reprendre, revenir en arrière, enlever, modifier – ce qui, d’ailleurs, fait parfois surgir de nouvelles idées.

Rien d’exceptionnel, vraiment. C’est un sport cérébral.

Et l’on peut y devenir accro.

Avoir envie de livrer un récit, de se lancer dans l’écriture, c’est d’abord une pulsion, un besoin de formuler quelque chose – moins une idée ou une conviction qu’une anecdote, une situation qui portera en elle une réflexion.

Cette question, dont les lecteurs attendent la réponse comme s’il s’agissait d’un secret farouchement gardé, cette question n’est pas celle qui préoccupe les auteurs.

Des idées ? Ils en ont.

Les vrais problèmes se situent ailleurs. Dans… :

  • le temps à trouver ( ou à dégager ) pour écrire.

  • l’envie ( devrais-je dire : le besoin impérieux ? ) de le faire, de se lancer. Parfois, le récit est prêt dans la tête… mais l’enthousiasme s’est éteint. Ce roman est mort-né, on n’a plus envie de le rédiger.

  • l’énergie indispensable pour le mener à bien. Un roman, c’est une course de fond. Un marathon. Parfois il faut s’entraîner avant de se lancer dans l’aventure. Reconnaître le parcours. Et savoir qu’il n’est pas utile d’être le premier. Ce qu’il faut, c’est arriver au bout.

Quant à savoir si la course a été bonne et si elle mérite des milliers de spectateurs…

c’est une autre histoire.

Et peut-être l’objet d’une autre minute du vieux schnock.

CG

Lundi 30 octobre 2017

22/11/63, Stephen King, Le Livre de poche (Albin Michel)

Rappel : le 22 /11/63 est le jour où Lee Harvey Oswald a assassiné John Fitzgerad Kennedy.

En 2011, Jake Epping enseigne l’anglais à Lisbon Falls. Il a divorcé de son épouse Christy, une alcoolique invétérée. Il a été bouleversé par la confidence ( écrite : une rédaction ! ) de son élève Harry Dunning. Harry, débile léger, est la risée de la classe qui ignore que le père de ce garçon, autrefois, a assassiné sous ses yeux une partie de sa famille.

En outre, Jake découvre un jour que Al Templeton, le gérant de son fast food favori, utilise, au fond de son magasin… une faille spatio-temporelle ! Celle-ci transporte instantanément celui qui la franchit… à la date du 9 septembre 1958 à 11H58 !

Incrédule, Jake en fait lui-même l’expérience : le voyageur temporel peut alors rester dans le passé autant de temps qu’il le désire ( en le modifiant à son gré, eh eh… ) – sauf que dans ce passé,il continue à vieillir, bien entendu. Ah : le voyageur imprudent constate aussi :

  • qu’en revenant dans le présent, en 2011, seules deux minutes se sont écoulées.

  • que ce nouveau présent est différent en fonction de ce qu’il a modifié dans le passé.

  • qu’en refranchissant la porte temporelle ( au cas où le nouveau présent ne serait pas conforme à ce que le voyageur espérait ), on retrouve le monde dans son état initial, le 9 septembre juste avant midi.

Or, le propriétaire ( provisoire ) des lieux, Al Templeton, est vieux et malade. Et il confie à son plus fidèle client et ami, Jake, la tâche délicate qui l’a obsédé toute sa vie : empêcher Lee H. Oswald d’agir et sauver ainsi la vie du président Kennedy !

Séduit par le projet, Jake se projette donc dans le passé – d’abord, « pour voir », en essayant d’empêcher l’assassinat perpétré par le père de Harry Dunning. Hélas, s’il y parvient ( en partie ), il s’aperçoit que les conséquences en sont catastrophiques dans le nouveau présent !

Entêté, Jake effectue alors une nouvelle tentative, décidé à aller jusqu’au bout : 5 ans à patienter et à organiser minutieusement le sauvetage de Kennedy.

Bien sûr, il doit changer de nom. Trouver une nouvelle profession.

Et voilà que le nouveau Jake Epping, devenu George Amberson, se prend à son propre piège : il devient un enseignant expert, se passionne pour le théâtre, tombe amoureux – et s’attache à cette nouvelle vie ( séquence nostalgie ! ) qu’il maîtrise d’autant mieux qu’il connaît à l’avance la plupart des événements à venir.

Nota : à ce stade de l’action, le lecteur arrive à peine à la moitié du bouquin… page 500 !

Ce roman fleuve possède les qualités et les défauts de ce que le géant de la littérature populaire américaine livre à ses fans depuis quarante ans.

Les qualités ? Un style fluide, libre, agréable et diablement efficace. Une imagination débridée. Des rebondissements incessants avec une succession d’événements précipités, parfois au bord du vraisemblable. Un art consommé du suspense, une façon très personnelle de jongler avec la SF, le fantastique et un réalisme débridé.

Les défauts ? A mes yeux, une façon de livrer des détails parfois superflus, de noyer le lecteur dans les méandres d’une action qui pourrait être plus ramassée. – avec un fléchissement de l’action du côté de la page 600, Et aussi, et surtout, de plonger le lecteur dans un univers 100% United States: à chaque page, parfois dans chaque phrase, il est question ( en anglais dans le texte ) de chanteurs, de villes, de lieux, de rues, de magasins, de marques diverses ( chaussures, aliments, marques de boissons… ), de comiques, de présentateurs télé et d’autres héros nationaux que le lecteur français aura du mal à identifier. A moins qu’il n’ait en tête la liste des meilleurs quarterbacks ( dans les matches de football américains ) de la fin des années cinquante. Cette débauche finit par lasser ( ou irriter ? ). Mais je comprends qu’un lecteur américain du baby boom soit séduit par cette ambiance, et saisi d’une nostalgie que l’auteur sait parfaitement transmettre – y compris à un lecteur français patient, tolérant, et amateur de l’american way of life.

Mais la balance penche toujours du côté positif ; d’ailleurs, comment dire du mal d’un écrivain qui file des métaphores sur l’existence comme celles-ci, dignes d’une pièce de Shakespeare : « Le savons-nous tous secrètement ? Le monde est un mécanisme parfaitement équilibré d’appels et d’échos de couleur rouge qui se font passer pour un système d’engrenages et de roues dentées, une horlogerie de rêve carillonnant sous la vitre d’un mystère que nous appelons la vie. Et au-delà de la vitre ? Et tout autour d’elle ? Du chaos. Des tempêtes. Des hommes armés de marteaux. Des hommes armés de couteaux. Des hommes armés de fusils. Des femmes qui pervertissent ce qu’elles ne peuvent dominer et dénigrent ce qu’elles ne peuvent comprendre. Un univers d’horreur et de perte encerclant cette unique scène illuminée où dansent des mortels, comme un défi à l’obscurité. » ( pages763/764 ).

Stephen King, on le sait, a de nombreuses cordes à son arc : il manie avec autant d’aisance le fantastique ( voire le gore ) que le réalisme ( lisez sans attendre Dolores Claiborne ! ) et, ici, la SF : rarement un auteur aura conjugué avec autant de maestria le délicat thème du voyage dans le temps, catégorie : «  aller dans le passé pour changer le présent. »

Ajoutons, pour ceux qui l’ignorent, que cet auteur est un démocrate convaincu.

Sans doute ce roman est-il une façon pour Stephen King de revenir sur une erreur de jeunesse : en 1968, il a voté pour le républicain Richard Nixon, persuadé qu’il mettrait fin à la guerre du Vietnam – un choix qu’il a regretté toute sa vie !

Euh… pas sûr que Kennedy aurait fait mieux.

Si vous n’avez pas encore lu Stephen King, lancez-vous dans 22/11/63.

Mais prévoyez quelques dizaines d’heures de lecture : malgré le suspense savamment entretenu, vous n’avalerez sans doute pas en 24 heures chrono les 1000 pages du roman.

Lu dans sa version poche, un superbe pavé à la couverture souple et à la reliure solide, un ouvrage qui tient dans la main – et qui tient la route

Lundi 23 octobre 2017

Mort d'une héroine rouge, Qiu Xiaolong, Points (édition collector)

Shangaï, novembre 1990.

Le corps nu d’une femme de 31 ans, enfermé dans un sac de plastique noir, est découvert dans un canal. Chen, policier célibataire ( poète prometteur et publié ) mène l’enquête, flanqué de son adjoint Yu – son aîné, marié, heureux en ménage et un peu jaloux de son chef.

Au fil des investigations de Chen, et grâce au caviar retrouvé dans l’estomac de la jeune femme ( une cover girl ou/et une « héroïne rouge »? ) assassinée ( par strangulation ), les soupçons finissent par se porter sur… le riche fils d’un notable du PC chinois.

Bien sûr, Chen est membre du parti. Mais le dilemme se précise : les intérêts du Parti ne doivent-ils pas passer avant une vérité… gênante ?

Face à une hiérarchie hésitante et à des propositions alléchantes pour changer d’emploi, Chen s’interroge. En effet, le meilleur ami de Chen, Lu, un « Chinois d’outre-mer », terme désignant un individu louche sur le plan idéologique, lui propose de devenir son associé dans la restauration. Et puis Chen, qui s’est séparé à regret de Ling, qu’il aime encore, est très attiré par Wang, une jeune journaliste ( hélas mal mariée à un Japonais qui a quitté la Chine… ). D’autre part, ses succès littéraires grandissants le pousseraient plutôt vers la sortie…

Si ce polar chinois relate une enquête plutôt traditionnelle, le décor exotique et ses problèmes politiques en font un morceau de choix ! En effet, les années 90 marquent le renouveau de la politique chinoise : après les répressions de Tian'anmen, la Chine s’ouvre peu à peu au capitalisme et à l’économie de marché. Mais le Parti reste puissant.

D’autre part, ce roman nous promène des quartiers chauds de Shangaï à Canton… et ailleurs.

Et puis l’auteur truffe son récit de haltes bienvenues dans des restaurants ou dans des soirées festives, prétexte à nous livrer des recettes étonnantes ( omelette aux palourdes d’eau douce, boulettes de viande aux quatre bonheurs, anguille de rizière frite, tomates farcies aux crevettes décortiquées, riz aux huit trésors, soupe d’aileron de requin, tortue entière à la sauce brune et tofu farci à la chair de crabe, page 288 – qui dit mieux ? ).

Double mal déguisé de son héros Chen, Qiu nous livre aussi de larges extraits ( à caractère aussi moral que poétique ) de la littérature chinoise, Confucius en tête.

Aussi, ce récit relaté de façon simple, rapide et efficace captive son lecteur jusqu’au bout, en nous entraînant dans les problèmes socio-politiques de la fin du XXe siècle.

Auteur d’une thèse sur T.S. Eliot, Qiu sait de quoi il parle – même s’il a écrit son roman en anglais. Réfugié aux Etats-Unis ( il est vrai que son récit révèle et dénonce les variations idéologiques du régime post-maoïste ), il y est resté : ses parents ont subi, comme beaucoup d’autres, les conséquences de la révolution culturelle de 1966 – et l’ostracisme de ses fameux « gardes rouges »

Lu dans une version poche luxueuse et très kitsch, avec un papier blanc de haute qualité et… une couverture couleur, en plastique et en relief ! Un OVNI ? Sans doute, mais dont la résistance est à toute épreuve : l’ouvrage ( 500 pages, 10 euros ) peut être lu et relu sans souffrir !

Lundi 16 octobre 2017

L'armoire allemande, Jean-Paul Malaval, France Loisirs (Presses de la Cité)

Les années 70…

À la suite du décès de leur mère, Hélène, Alexandrine et François Delalande se retrouvent à La Ferronnière, la propriété familiale sise près de Brive, en Corrèze, dans le village de Saint-Gillet. Célibataire, Alexandrine a 35 ans, est avocate à Bordeaux et vit avec un musicien bohème et peu fidèle. Son frère cadet François, marié à Georgine, est devenu un garagiste aisé et… assez intéressé.

Peu aimée par sa mère, étrangement tenue à distance par son père ( décédé quelques années auparavant ), Alexandrine n’a pas de bons souvenirs de cette maison. Aussi, à la grande satisfaction de sa belle sœur, elle renonce à sa part d’héritage et abandonne la Ferronnière et son terrain à son frère, qui les vendra sûrement. Il en est de même pour tout ce que la maison contient… à l’exception d’une mystérieuse « armoire allemande » reléguée au grenier, soigneusement fermée, à laquelle les enfants n’avaient pas le droit de toucher.

Après le départ de son frère et de sa belle-sœur, Alexandrine décide de rester quelques jours dans la maison ; elle ouvre donc l’armoire… et y découvre le journal intime de sa mère, qui contient de nombreux secrets. Alexandrine se lance alors dans une enquête auprès des commerçants, des voisins, et d’un vieux journaliste qui a vécu la Libération sur place...

Chaque soir ( sauf quand il pleut ou par grand froid ), je fais du vélo. Mon parcours minimum ( j’en ai plusieurs, dont un « long », de 25 km, réservé à l’été ) suit l’ancien chemin de halage de la Dordogne. Je passe ainsi par le hameau de St Avit-St Nazaire et je m’arrête parfois devant la minuscule mairie, toujours fermée – pour consulter la « boîte à livres » qui, elle, s’ouvre au moyen de deux vantaux en plexiglas. De semaine en semaine, j’y découvre quelques ouvrages que j’emprunte parfois ( il va de soi que j’alimente régulièrement cette boîte, moi aussi ).

Si cet ouvrage a retenu mon attention, c’est parce que, en le feuilletant, j’ai noté qu’il y était question de Bergerac, Brive et Bordeaux…

Très vite, j’ai cru ne pas aller au bout de ce récit. Deux défauts ( à mes yeux ) gênaient ma lecture : une écriture qui me semblait surfaite et trop recherchée – en rupture avec la personnalité des protagonistes. Et le fait que si Alexandrine reste l’héroïne de cette histoire ( le style indirect libre nous met « dans sa peau et dans sa tête » ), l’auteur utilise le même procédé en se mettant à la place du frère, du journaliste… c’est là un procédé que j’ai du mal à accepter. Puis le fil du récit m’a retenu. Et contre toute attente, je ne l’ai pas regretté.

Le sujet de L’Armoire allemande est une enquête historique : Alexandrine se lance d’abord dans la cause du malaise familial qui l’a toujours rebutée. Elle tente de comprendre la quasi hostilité des habitants de St Gillet vis-à-vis d’elle-même – et de sa mère.

Bien sûr, le lecteur n’est pas dupe : il devine vite les faits au fur et à mesure que le récit avance et que les confidences révèlent la vérité. En même temps, le lecteur n’aura pas de surprise : il sera constamment – jusqu’au « bout du bout » confirmé dans ses soupçons.

Et satisfait de constater que les énigmes sociales et psychologiques sont ainsi justifiées.

En même temps, la fin de ce roman ( c’en est un : Saint-Gillet n’existe pas ) illustre de façon crue les exactions commises dans certains villages pendant la Libération : meurtres déguisés des FFI de la dernière heure et règlements de compte divers dont l’écho existait encore trente ou quarante ans après les faits…

Lu dans sa version cartonnée France-Loisirs, un ouvrage agréable en main, beau papier et format à toute épreuve.

Lundi 09 octobre 2017

La muraille de lave, Irnaldur Indridason, Points Seuil

En l’absence de son collègue Erlendur, en vacances, c’est Sigurdur qui mène l’enquête. Sigurdur est un policier misanthrope, divorcé ( et nostalgique ) d’une Bergotha dont il n’a pas eu d’enfant.

Patrekur, un vieil ami à lui, le met en contact avec son beau-frère Hermann ; sa femme et lui sont en effet l’objet d’un chantage : deux ans auparavant, ils ont participé à une « soirée entrecôtes » ( comprenez : une soirée échangiste ! ) et depuis peu, un couple d’anciens protagonistes les menace de mettre en ligne des photos et des vidéos très compromettantes...

Eh oui : la femme d’Hermann est promise à un brillant avenir politique ; et voir les travers de sa vie privée ainsi affichés serait très gênant !

Pour rendre service à Patrekur, le policier Sigurdur se rend donc en douce chez le couple maître chanteur : Lina et Ebbi. Mais il trouve Lina inconsciente, méchamment et récemment malmenée ; et Sigurdur lui-même échappe de peu à un agresseur inconnu, violent et trop rapide pour qu’il puisse le rattraper.

Hélas ! Le décès de Lina éclaire soudain ce banal fait divers sordide ; et Sigurdur doit affronter sa hiérarchie car il a rendu visite au couple des maîtres chanteurs sans prévenir sa brigade. Il est devenu le témoin imprévu de ce qui se révèle un meurtre aux motifs mystérieux.

Parallèlement à cette intrigue policière, on suit l’étrange destin d’un enfant abandonné, élevé à la campagne par des parents adoptifs aimants – puis récupéré à l’âge de 12 ans par une mère irresponsable qui s’est acoquinée avec un ami... peu recommandable, aux penchants pédophiles et pervers.

Quand s’ouvre ce roman, le garçon, devenu adulte, est parvenu à capturer son ancien tortionnaire ; il menace de le tuer s’il ne lui révèle pas où il a caché de vieux films ( là encore ) très compromettants...

On sait tout le bien que je pense d’Arnadur Indridason depuis la sortie en France, en 2006, de son premier ouvrage, La cité des jarres, dont j’ai livré en son temps la critique sur mon site. Dix ans et quelques romans plus tard, notre auteur islandais préféré n’a rien perdu de son efficacité. Sa Muraille de lave captive son lecteur dès les premières pages.

Seule difficulté : les polars d’Indridason sont... très « dur » : Arnaldur, Erlendur, Sigurdur, Patrekur, Ingolfur...

Aussi, il est vivement conseillé de noter les noms et fonctions des dix premiers protagonistes de l’ouvrage – oui, on les retrouvera !

Cela fait, le lecteur suivra avec passion l’enquête d’un policier solitaire et mal dans sa peau... En effet, les parents de Sigurdur se sont séparés. Sa mère s’est remariée ; et son père, un vieux plombier usé par le travail, refait surface de façon très inopinée, en faisant écho à l’affaire en cours...

Voilà donc Sigurdur empêtré dans un méchant pétrin, en attendant que soit effectué le lien entre ce chantage aux films pornos et ce ( plus très ) jeune inconnu aux prises avec son vieux tortionnaire....

Comme le révèle Sigurdur à son ex épouse Bergotha, « cette enquête se révèle plus complexe qu’elle ne le semblait au premier abord » !

Elle va en effet l’entraîner vers un autre cadavre, découvert au bas de la fameuse « muraille de lave » du titre, du côté des banques islandaises et d’un projet financier audacieux qui a mal tourné... à l’image de la crise que l’Islande a dû affronter au moment où ce roman est sorti !

Lundi 02 octobre 2017

La chance du perdant, Christophe Guillaumot, Liana Lévi

Toulouse, de nos jours…

Les policiers Renato ( le géant kanak ) et Jérôme Cussac ( dit désormais « Neuf » - il lui manque un doigt ) ont été mutés à la brigade des jeux. Complices et amis, ils ruminent des problèmes personnels : Renato est devenu le tuteur de Grand Mama ( dite Diamant Noir, une ancienne star calédonienne du music hall amie de son grand-père ), qu’il adore mais qui perd la tête ; il va donc devoir la placer dans un établissement pour personnes âgées. Et puis Avril Amandier ( la belle légiste ) lui manque, elle est partie à Barcelone pour l’oublier.

Cussac, lui, pense toujours à Juliette, une ancienne collègue qui l’a piégé autrefois… mais qu’il a aimée. Il est stupéfait et choqué en croyant l’identifier comme une otage décapitée par Daesh. Serait-elle morte ? En mission ? Comble de malchance, Cussac se fait draguer par sa supérieure, la commissaire Séverine Bachelier, une soixantenaire… situation embarrassante !

Quant à la jeune May, qui travaille à la déchèterie de Sesquières, elle a récupéré dans les ordures qu’elle trie les documents d’une sacoche qu’elle va utiliser pour son hobby clandestin : le street art. Sauf que la sacoche en question appartenait à un type qui s’est introduit de nuit dans l’usine de retraitement et a plongé tête la première dans un bac de sacs en plastique… dont il est ressorti broyé au milieu d’un cube compressé.

Un suicide, vraiment ?

Depuis qu’il a raflé le Prix du quai des orfèvres en 2014 avec Chasses à l’homme ( Fayard ) Christophe Guillaumot n’est plus un inconnu. Après Abattez les grands arbres, il reprend ses personnages préférés pour les faire évoluer dans le monde des jeux ; il élabore, par touches successives, un puzzle démoniaque dont les pièces éparses vont peu à peu trouver leur place ( et leur résolution dans les dernières pages )… au sein d’un décor que peu d’auteurs ont si bien décrit dans son quotidien : Toulouse.

De la belle ouvrage ! Et des portraits savoureux, réalistes, authentiques et souvent touchants. Il y a dans ce roman, malgré des scènes d’une grande dureté, une humanité profonde, comme si l’auteur était en empathie autant avec ses personnages qu’avec leurs victimes. Même le gros Georges, un ripoux de la brigade des stups, semble avoir sinon des excuses, du moins des explications à sa lâcheté.

Quand on sait que Christophe Guillaumot est capitaine de police, responsable des jeux et de la surveillance des casinos à Toulouse, on devine que l’auteur de ce polar connaît son affaire et maîtrise autant les décors que la situation !

Cerise sur le gâteau : ce polar aux entrées multiples possède un humour très particulier. Si vous voulez savoir ce qu’est un « loto-bouse » ( et en plus… ça existe ! ), comment on triche au casino ou la façon dont un prof de maths à la retraite peut se reconvertir dans les matches de foot ( ou les courses cyclistes ) truqués, ne ratez pas ce nouvel opus des enquêtes de Neuf et de son collègue le Kanak aux « gifles amicales » redoutées par tous les collègues de la brigade !

Lu dans son unique version, un très beau moyen format

Lundi 25 septembre 2017

« JE N’ÉCRIS PLUS POUR LA JEUNESSE ! »

Non, cette affirmation n’est pas de mon fait. Elle est le cri ( d’alarme ? ) de mon camarade et ( vieil ) ami Jean-Paul Nozière. Un cri qui est aussi le titre d’un récit en forme de long billet d’humeur, intitulé : « Alors comme ça, vous écrivez ? »

C’est là un bilan autobiographique édifiant, passionnant – et qui, toujours, sonne juste.

Dans ce qui pourrait ressembler à un pamphlet, et qui est en réalité une succession de souvenirs, de constats et d’anecdotes, Jean-Paul Nozière raconte ses nombreux déboires avec… les éditeurs – principalement - mais aussi avec les lecteurs, jeunes ou moins jeunes, avec les profs, les élèves, les organismes invitants, les salons, les offres et/ou demandes de déplacements, d’intervention, les prix littéraires… j’en passe ! )

Bref, Jean-Paul nous ouvre son cœur et nous livre ses doutes ( ceux et celles qui se sentiront visés se contenteront de dire : il crache dans la soupe ).

Faux : Jean-Paul révèle simplement à qui veut l’entendre des faits et des vérités que pas mal d’entre nous ( lecteurs, écrivains, éditeurs, enseignants et invitants ) préfèrent cacher… ou ignorer. Il annonce déjà la couleur à l’aide de deux citations, en exergue :

« Alors, teh, la première connerie qui vous passe par la tête, vous l’écrivez ? »

( Réflexion d’un habitant du Vaucluse s’adressant à Albert Camus, citée par Olivier Todd, dans « Albert Camus, une vie ». )

« A quoi peuvent servir tous mes mots à part soutenir mon propre ego? » Joyce Maynard ( Une adolescence américaine).

La première fait cruellement référence à l’opinion qu’ont certains de la fonction ( ou du caractère ) dilettante de l’écrivain en général… et de l’écrivain pour la jeunesse en particulier. Eh oui : mettre en mots ce qui vous passe par la tête, c’est vraiment un métier ? Et quand on s’adresse à la jeunesse, ça peut-être sérieux et avoir un intérêt, vraiment ?

La seconde va plus loin : c’est la grande interrogation de pas mal d’auteurs ( dont je suis ) qui s’interrogent sincèrement sur l’utilité de leur occupation : Écrire… mais à quoi bon ? Et si cela n’était qu’un reflet vaniteux de mon moi : le désir égoïste et vain de livrer ( délivrer ? ) ma pensée ?Qui cela peut-il intéresser ?

Mes lecteurs sont en droit de s’interroger :

1/ Pourquoi Grenier nous livre-t-il ici cet avis sur un ouvrage de Jean-Paul Nozière… ici et pas dans sa rubrique habituelle de « critique de la semaine » ?

Réponse : parce que ce récit n’est pas publié. Et qu’il ne le sera sans doute jamais. La seule façon d’y accéder… c’est de cliquer ici, en bas de page – ou encore de se connecter sur le site de Jean-Paul Nozière. Eh oui : Jean-Paul livre ce texte à titre entièrement gratuit, parce qu’il est persuadé qu’aucun éditeur ne prendra le risque de le publier – lequel livrerait, comme on dit, « des bâtons pour se faire battre » ?

2/ Pour que Grenier nous invite à le lire et y attache tant d’importance, faut-il croire qu’il partage l’avis, les doutes et les reproches que son ami Jean-Paul Nozière livre à ses lecteurs ?

Oui : je partage ses doutes – et les questions que pose JPN, elles m’ont toutes un jour effleuré. Simplement, les réponses que j’apporte sont parfois différentes. Parce que notre passé n’est pas le même – mais la situation présente est identique, et tous les auteurs ont à l’affronter.

Pour accéder au récit de Jean-Paul NOZIERE… cliquez ICI

Cet instant là, Douglas Kennedy, Pocket

Thomas Nesbit est un journaliste et un écrivain triste, amer et solitaire.

Après avoir enterré son père, il vient d’acheter sur un coup de tête une maison isolée, ce qui précipite son divorce avec une épouse peu et mal aimée.

Retiré loin de l’agitation du monde, il rédige alors la longue histoire du seul véritable grand amour qui a marqué sa vie… Celui qu’il a partagé avec Petra, une ancienne Allemande de l’est récemment passée à l’ouest. Il l’a rencontrée en 1984, à Berlin, où il venait d’être embauché afin de rédiger des articles pour Radio Liberty, radio qui livre des informations de propagande pour le bloc de l’Est. Petra, jeune femme solitaire et secrète, est vite devenue sa traductrice… et sa maîtresse. Leur attirance a été immédiate et évidente. Mais peu à peu, Petra a fini par livrer à Thomas quelques secrets sur un passé trouble et sans doute lourdement chargé. Jusqu’à ce qu’un coup de théâtre éclate, et modifie à jamais l’existence de ce couple si bien assorti.

Difficile d’en dire plus, d’autant que ce fameux « instant-là » qui justifie le titre intervient dans le dernier tiers de cette gigantesque confession de 700 pages.

Même s’ils ne jouent pas dans la même cour, Douglas Kennedy et Haruki Murakami ont un point commun : ils entraînent le lecteur dans un récit qui, parfois, semble ne posséder aucun suspens, aucun ressort véritable – mais il est impossible de décrocher de leurs textes.

On a pourtant connu ( avec L’homme qui voulait vivre sa vie ) un Douglas Kennedy plus proche du « page turner » que du roman psychologique, comme c’est le cas ici.

En effet, pendant plusieurs centaines de pages, les confidences du narrateur n’offrent guère de rebondissements : la narration au jour le jour de ses relations avec son logeur ( un peintre homosexuel caractériel, insupportable, drogué et amoureux d’un homme marié ! ) puis de son idylle sans nuage avec la belle et mystérieuse Petra, tout cela n’offre en apparence qu’un intérêt secondaire. Mais le lecteur se doute que le drame est sur le point de se nouer. Et il n’est pas déçu, il a eu bien raison de patienter. Parce que la dernière partie du récit offre soudain les morceaux manquants d’un puzzle qu’il a lentement édifié à l’aide des confidences de Thomas, puzzle auquel il manque des pièces qui éclairent soudain le désespoir du narrateur.

Même s’il n’en a pas l’air, Cet instant-là est un vrai roman d’espionnage et le tableau édifiant d’une Allemagne de l’est où le rôle de la Stasi est permanent et redoutable, la peinture d’un Berlin-Est dans lequel le plus sympathique voisin peut être un délateur. Parfois, on frôle la caricature. Mais le récit est si réaliste qu’il est impossible de ne pas s’y attacher, surtout si, comme moi, on est germaniste. J’ai connu et visité Berlin Est six mois avant la chute du mur. Et mon jugement est sans doute partial, tant l’écho que ce roman a provoqué en moi est vif et douloureux.

Ah oui… n’espérez pas un happy end pour ce récit.

Les dernières pages ( le journal intime de Petra, autrement dit… « un autre point de vue » ) vous laisseront sans doute un goût amer, à l’image de la conclusion de l’auteur, Thomas – un faux double de Douglas : peut-être a-t-il raté sa vie à cause d’un mouvement d’humeur, un geste qu’il regrettera toujours, un virage qu’il a négocié trop vite et qui l’a entraîné sur une voie sans issue. Un thème que j’ai moi-même traité ( avec moins de talent et plus d’optimisme ? ) dans les quatre volumes d’Avec un peu d’amour et beaucoup de chocolat.

Lu dans sa version poche, un bel objet souple et épais, à la couverture violette et verte. Format et papier à haute résistance, typographie permettant une lecture fluide et aisée…

Lundi 11 septembre 2017

Mathéo et la tolle Mädchen, Myriam Gallot, Syros Tip Tongue ( Allemand Niveau A2 )

En 2036, Mathéo part ( en avion ) à Berlin avec sa sœur Charlotte et ses parents. Ils sont contraints de quitter leur patrie pour cause de… réchauffement climatique et montée des eaux ! Ils sont accueillis par la famille Alexander dont le fils, Tim, a 17 ans - comme Mathéo.

Ce dernier n’a que deux ans d’allemand, mais il dispose d’une montre connectée qui, à l’occasion, lui sert de traducteur automatique, très pratique !

Les deux familles font connaissance, et partent visiter Francfort, et la maison de Goethe.

Intégré au Gymnasium ( collège-lycée ),Mathéo tombe amoureux de la jolie Finja. Mais l’approche est difficile et délicate, surtout quand on maîtrise mal la langue et les coutumes du pays ! Deux questions finissent par obséder le narrateur : Finja daignera-t-elle s’intéresser à lui… et les Allemands, quand ils s’aiment, s’embrassent-il comme en France ?

L’intérêt de ce ( vrai ) récit réside moins dans ce résumé que dans le projet général de la collection Tip Tongue : chaque récit est une vraie fiction ( récit réaliste, SF, fantastique, historique, etc. ) dans laquelle le ( jeune ) narrateur maîtrise peu ou mal la langue du pays qu’il visite, pays où il effectue un séjour obligé. Les premiers chapitres sont truffés d’expressions simples dans la langue étrangère du cru. Peu à peu, le héros ( donc le lecteur ! ) est entraîné dans une histoire où descriptions et dialogues sont de plus en plus relatés dans la langue apprise. Le ( douzième et ) dernier chapitre, lui, est entièrement écrit en anglais, espagnol ( ici, en allemand ) !

Il existe trois niveaux, le premier concerne les débutants. Ici ( niveau A2 ), le récit s’adresse en priorité à des lecteurs qui possèdent un ou deux ans d’allemand.

Il s’agit là, on l’aura compris, d’une entreprise audacieuse et originale – un vrai pari ( prometteur, à en croire les réactions des enseignants et autres utilisateurs de Tip Tongue ).

C’est en effet une gageure ( pour le lecteur ) de plonger dans un vrai récit, le plus passionnant possible, dont la dynamique de lecture et la progression habile ( vocabulaire, expressions, etc. ) vont le pousser à aller jusqu’au bout.

C’est aussi une gageure pour l’auteur : un écrivain authentique qui doit en outre bien connaître la langue abordée… mais aussi le pays, les coutumes, l’histoire, la culture…

Aussi, j’avoue que lorsque la responsable de Syros Jeunesse ( Sandrine Mini ) et la directrice de la collection ( Stéphanie Benson, une amie de longue date ! ) m’ont sollicité pour écrire un Tip Tongue pour que les jeunes apprenants abordent l’allemand… j’ai répondu présent !

Tip Tongue, qui se conjugue pour l’instant dans trois langues différentes ( avec trois niveaux de difficulté ) est évidemment un outil pédagogique idéal pour les profs… et pour les amateurs et curieux de tout âge qui souhaitent s’initier à l’anglais, l’allemand ou l’espagnol. Ici, pas de leçon de grammaire, pas de liste de vocabulaire – et pas de traduction en bas de page : c’est le contexte qui permet de comprendre les expressions et mots inconnus !

L’acheteur du livre a également accès… à une lecture intégrale du texte par un récitant qui, bien sûr, maîtrise parfaitement les deux langues !

Chaque ouvrage, de format poche, illustré en noir et blanc, possède 12 chapitres et une grosse centaine de pages. Aucun additif pédagogique n’est fourni ! C’est avant tout un vrai roman.

CG

Lundi 04 septembre 2017

Harvey et Bengladesh

A l’heure où j’écris ces lignes ( au matin du 2 septembre ), j’ai eu le culot d’estimer le temps que consacre la chaîne de télévision France 2 aux informations concernant Harvey et les inondations du Bangladesh, de l’Inde et du Népal.

Ces infos, pour Harvey, se comptent en heures.

Celles concernant les victimes du Bangladesh en secondes.

Depuis la fin du mois d’août, on ne compte plus les images, interviews et réactions des victimes rescapées d’Harvey : 44 morts et 19 disparus pour l’instant – un chiffre que je suis le premier à déplorer, des victimes qui ont ma vive et ma sincère compassion.

En revanche, grande fut ma surprise, le 30 août, d’entendre ( même pas de voir ) un entrefilet évoquant « la mousson exceptionnelle et catastrophique au Bangladesh : peut-être 1 000 morts ». A ce jour, 750.

Avec une réflexion effectuée à partir de ces deux chiffres : pourquoi consacre-t-on 100 fois plus de temps aux 44 victimes du Texas qu’aux 750 morts de ces trois pays de l’Asie ?

Le Bangladesh serait-il plus lointain que le Texas ? Moins peuplé ? Plus vindicatif ?

Ne cherchez pas : un Américain vaut tout simplement plus cher ( 2 500 fois plus, en proportion du temps consacré aux infos ) qu’un Indien, voilà tout.

Au XIXe ( et au début du XXe ) siècle, on pouvait répondre : ces pays sont très loin, et après tout, ces problèmes sont les leurs !

Au XXIe siècle, ces arguments ne tiennent plus : si les inondations causées par Harvey, et si les moussons du sud-est asiatique sont de plus en plus incontrôlables, le réchauffement climatique y est pour une bonne part. Et ce réchauffement, il n’a pas, mais pas du tout été causé par ces pays qui commencent à s’industrialiser.

C’est donc, pour eux, une double peine.

Et si l’on en parle peu, c’est peut-être pour nier notre responsabilité vis-à-vis de ces populations qui souffrent. Le Bangladesh compte 170 millions d’habitants.

Un tiers est déjà victime de ces inondations.

Et à la fin du siècle, ce pays sera probablement sous les eaux.

Devra-t-on alors élever… non pas des digues pour protéger ces humains condamnés, mais des murs pour éviter que ces vilains étrangers nous envahissent ?

Aujourd’hui, nous acceptons qu’ils travaillent pour un euro de l’heure ( parfois pour un euro par jour ! ) parce qu’à ce prix, nous avons des vêtements très bon marché, chouette ! Un prix qu’ils paient parfois très cher, eux : l’effondrement du Rana Plaza ( la « catastrophe de Dacca, en avril 2013 ), qui employait 5 000 salariés du textile, a causé 1 127 morts et 2 500 victimes.

Demain, refuserons-nous que ces populations frappent à notre porte, alors que ce sont nos propres pays ( avec la complicité et les bénéfices de l’économie de marché ) qui les auront poussés à ces extrémités ?

La mondialisation est un fait. Nous avons tendance à en accepter les avantages – mais n’avons-nous pas la fâcheuse habitude d’en nier les conséquences négatives, et nos propres responsabilités ?

Il serait temps qu’on remette les pendules à l’heure, qu’on prenne conscience que notre Terre est un bien collectif, géré par une économie dont les conséquences touchent tous les océans, toutes les populations et tous les pays.

Il serait temps que naisse - enfin ! - une seule et même conscience planétaire.

Lundi 28 août 2017

Fatal Gaming - Logicielle revient ?


Eh bien elle est là !

Désormais capitaine ( et enceinte ), Logicielle est confrontée à des disparitions inexpliquées : celles de jeunes gens passionnés d’informatique… et de jeux vidéo. Des surdoués très, très particuliers. Qui vont l’entraîner sur la piste… du transhumanisme.

Impossible d’en révéler davantage.

La couverture ?

Elle est juste là ...

La quatrième de couv ?

Elle n'est pas loin ...

La date de parution ?

Le 23 août – autrement dit, le livre vient de sortir !

Le premier chapitre ?

Pour le lire, il vous suffit de cliquer ICI !

Lundi 26 juin 2017

Littérature jeunesse : La fabrique de la fiction, Philippe Clermont et Danièle Henky ( ... ), Peter Lang Edition

Cet essai universitaire se penche sur ce qu’Ismaïl Kadaré surnomme : « l’atelier de l’écrivain ». Autrement dit : Comment naît un récit destiné à la jeunesse ? Quelles sont les origines de ces fictions, les idées, la documentation, les étapes de l’élaboration d’un texte – ou d’un album ? Ses différents brouillons ? Ou encore, comme l’expliquent ses auteurs, quelles sont « les archives de l’œuvre de romanciers ou d’illustrateurs pour la jeunesse » ?

Bref, une dizaine d’universitaires tentent de « dévoiler tout ou partie du processus de création artistique, dans sa complexité, dans sa variété ».

Vaste programme, qui passe par une étude de l’adaptation de l’Odyssée d’Homère « pour la jeunesse », de l’utilisation de la documentation pour un récit historique, en passant par l’utilisation des jouets dans l’œuvre de Tomi Ungerer, le rôle de l’oralité dans les albums de Philippe Corentin, ou celui des images dans l’œuvre de François Place et d’Olivier Douzou.

Essai destiné aux spécialistes ?

Non ! Il touchera avant tout celles et ceux qui s’intéressent à la littérature jeunesse et s’interrogent sur les pratiques de leurs auteurs. Dans son introduction, Philippe Clermont nous rappelle ainsi que le mot brouillon ( qui date de 1551 ) vient du germain brod qui signifie… brouet, ou bouillon ! Eh oui : l’imaginaire de l’auteur ( pour la jeunesse) n’est rien d’autre qu’une soupe dans laquelle il patauge un certain temps avant d’en sélectionner, d’en perfectionner certains ingrédients pour proposer un mets raffiné et original – ce que Philippe Clermont appelle « une production restreinte », en opposition à la « grande production » ( lire : « ouvrage commercial » ).

Certains auteurs ( j’en fais partie, avouons-le ) ont été sollicités pour expliquer eux-mêmes la genèse de tel ou tel ouvrage : le point de départ, les brouillons, les renoncements, les modifications, suppressions, améliorations – mais aussi, de plus en plus souvent, les contraintes éditoriales susceptibles d’orienter le travail de l’auteur et de livrer une œuvre conforme à ce que l’éditeur ( ou le jeune public ? ) attend.

Cet ouvrage est passionnant à de nombreux titres, notamment grâce à la diversité de ses points de vue. En effet, les auteurs ( écrivains et illustrateurs : Anne Jonas, Sylvain Bourrières, Stéphane Frattini, Quentin Duckit, Françoise Raschmuhl, Paul d’Ivoi, Christian Poslaniec, Christian Grenier, Damien Chavanat, Jean Giono… ) sont interrogés, cités, commentés - et les origines et étapes de leurs oeuvres analysées – et disséquées !

D’Aragon ( qui assurait « découvrir son roman au fur et à mesure qu’il le composait » ) à Giono et à ses rituels ( l’écriture manuscrite lui conférait la même joie que le dessin – et il s’obligeait à… ne jamais écrire plus de trois pages par jour ! ), en passant par François Place, chez qui « l’image préexiste à tout récit », les pratiques et manies des auteurs sont ici passées au crible.

Lire un livre, c’est être assis dans la salle et assister à un spectacle.

La fabrique de la fiction vous fait pénétrer dans les coulisses de l’écriture, il s’attache à la fabrication des décors, aux processus de la mise en scène, aux accessoires… et nous propose d’assister aux répétitions qui précèdent… la publication !

Lu dans son unique version, un bel ouvrage relié, solide et élégant, comme seuls les Allemands osent encore le faire aujourd’hui.

Lundi 19 juin 2017

Echec et mat, Stephen Carter, Robert Laffont ( Best-Sellers )

Ce récit met en scène une famille de noirs devenus des notables respectés, dans un quartier où s’est rassemblée l’élite de « l’obscure nation », comme la surnomme le narrateur : Talkott Garland, dit Tal – ou encore Misha ( euh… oui, trois noms possibles, comma dans les grands romans russes ! )

Après la mort ( une crise cardiaque ? ) du sévère et probe juge Oliver Garland, ses trois enfants s’interrogent. Notamment Tal, dont la vie privée est en ce moment gâchée par les infidélités probables de sa femme Kimmer. La sœur de Tal, Mariah, est persuadée que leur père a été assassiné. Quant à l’aîné, Addison, il est trop égoïste et indifférent pour s’en inquiéter, d’autant qu’il vit loin de sa famille.

Très vite, Talkott est contacté par deux faux agents du FBI qui veulent absolument connaître « les dernières dispositions » du défunt. Sauf qu’il n’a rien laissé. Du moins en apparence.

Le juge Garland était un Républicain inconditionnel qui, quelques années avant de mourir, a été l’objet d’une méchante affaire. Les mystérieuses « dispositions » qu’il aurait laissées à son fils cadet, Talkott, ont sans doute un rapport avec ( chose difficile à admettre ! ) un écart que le juge a commis… ou peut-être en lien avec la mort accidentelle, trente ans auparavant, de sa fille cadette, Abby, tuée par un chauffard dont le juge a passé la moitié de sa vie à tenter de retrouver la trace…

Talkott trouvera-t-il la clé du mystère dans la maison ( de campagne ) de Vineyard, dont il a hérité ? Le prêtre qui a enterré le juge se fait assassiner quelques jours après la cérémonie… a-t-il emporté ce secret dans la tombe ?

Au cours d’une soirée arrosée, la séduisante cousine de Talkott lui révèle enfin qu’elle a surpris, vingt ans auparavant, l’un des faux agents du FBI ( oui : elle l’a reconnu ! ) en grande conversation avec leur père, à propos d’un désaccord avec l’Oncle Jack – un personnage louche que toute la famille a rejeté… Jack a d’ailleurs mis lui-même Talkott en garde.

Qui faut-il croire ?

Et quel est le lourd secret que le juge n’a pas eu le temps de transmettre ?

En 4ème de couverture, il est précisé que cette « saga foisonnante » (…) allie le sens du suspense d’un Grisham à la puissance romanesque d’un Tom Wolfe.

Pas d’accord.

Parce que John Grisham entraîne très vite son lecteur au moyen d’un style efficace et dépouillé. Or, l’écriture de Stephen Carter, recherchée, dense, est faite de digressions multiples qui permettent au lecteur de maîtriser peu à peu le caractère, la personnalité et le passé de chacun des personnages de son récit.

L’action ? Elle avance très lentement, diluée dans une somme impressionnante de descriptions et de ( passionnants ) retours en arrière. Et c’est surtout la qualité des portraits ( typiquement américains ) des nombreux personnages du récit qui pourrait rappeler Tom Wolfe ( il est vrai que je suis assez étranger à la « puissance romanesque » et, euh… à la personnalité de ce dernier auteur ! ).

Cette saga est avant tout le portrait d’une famille et d’une caste fermée : celle des « noirs qui ont réussi », vivant entre eux dans un quartier particulier qui possède ses règles propres.

Ce roman est une réussite littéraire. Gageure suprême : il est entièrement rédigé au présent et à la première personne – et je suis bien placé pour savoir que c’est une performance !

Son auteur, Stephen Carter, est lui-même noir, et professeur de droit, auteur de nombreux essais. Aussi, il décrit un milieu (des métiers, des quartiers, des personnages, des intérêts ) qu’il connaît comme sa poche, et qu’il égratigne à loisir. Il faudra s’habituer à la métaphore qui, chez le narrateur, fait des Noirs « l’obscure nation » et des Blancs « la pâle nation ».

Nul doute que le héros, Talkott ( républicain, très croyant et mari fidèle ), est un double à peine déguisé de l’auteur – même si le récit est imaginaire !

Chez Grisham, on n’imagine pas des phrases longues d’une page – et le roman en comporte près de 700, d’une densité impressionnante. Quant aux révélations, elles sont diluées et n’éclaircissent la lecture qu’au bout… de quelques centaines de pages !

Aussi, pour ne pas perdre le fil, je recommande aux futurs lecteurs ( entraînés, c’est nécessaire ! ) d’Echec et Mat de…

  • s’armer de patience.

  • noter au fil du récit le nom et les caractéritiques ( parenté, métier, etc. ) des personnages qui apparaissent un à un – comme chez Ken Follett, ils sont nombreux !

  • avoir des connaissances basiques dans le domaine des échecs

  • consacrer trois heures par jour à ce récit, de façon continue – bref, de prévoir une grosse semaine, voire davantage, pour ce thriller intimiste qui le mérite… et se mérite !

Lu dans sa version grand format, un magnifique ( et fort épais ) ouvrage avec une couverture… en noir et blanc, c’est symbolique, et important.

Jeudi 08 juin 2017

Questions de Camille Boulai sur l'uchronie ( Deuxième et dernière partie )

Récemment, dans le cadre de son travail et de ses recherches, une jeune doctorante m’a posé plusieurs questions sur l’uchronie. Voici la deuxième et dernière partie de cette interview.

Aviez-vous écrit d’autres uchronies par le passé ?

 Oui. A seize ans, j’ai même écrit une nouvelle uchronique sans le savoir !

Publié, j’ai écrit des romans mais aussi des nouvelles uchroniques – je pense notamment à « L’Australie, c’est une autre histoire », un texte dans lequel je me contente de pointer une divergence particulière : nous sommes en août 1770, tout près des côtes d’un continent inconnu que vont aborder presque en même temps James Cook ( un Anglais ) et Bougainville ( un Français ). Cook, on le sait, a abordé l’Australie peu de temps avant Bougainville. Eh bien j’imagine qu’un envoyé ( anglais ) venu du futur convainc Cook de doubler Bougainville, ce qu’il va faire… et c’est le présent dans lequel nous sommes. Je suggère donc au lecteur que dans le passé, c’est Bougainville qui aurait dû aborder l’Australie en premier – et que nous vivons dans un présent qui a été modifié par les Anglais. En réalité, l’Australie aurait dû être française… ce qui aurait sans doute bouleversé l’Histoire – et pas seulement celle de l’Australie !

Trouvez-vous que l’uchronie a sa propre utilité ou, au contraire, que son invention n’est qu’une fantaisie ?

L’uchronie est un genre important et son objectif est très particulier : il est historique, social et philosophique. C’est une réflexion sur le sens de l’histoire, de la société, de la vie...

Qu’aimez-vous dans l’uchronie que vous ne retrouvez pas dans d’autres sous genre de la SF ? Quels sont pour vous les atouts de l’uchronie ?

Certes, c’est une fantaisie – mais la SF est elle aussi une fantaisie, une invention, une fiction. Le terme de fantaisie prête à confusion. L’uchronie n’a rien à voir avec la fantasy. C’est une variation, un décalage avec la réalité ( historique ) qui propose une réflexion au lecteur. L’un de ses atouts est de le familiariser avec la période concernée. Un autre est de susciter chez lui des questions concernant la responsabilité de nos actes, et de rêver ( ou de réfléchir ) sur tous les présents auxquels nous avons échappé !

Que vous a apporté le fait d’écrire une uchronie ? (une réflexion sur le temps,…)

 Oui, je viens justement de le dire : faire partager une réflexion sur la responsabilité de nos actes, et sur l’enchaînement des faits à partir d’un décalage. A cet égard, l’uchronie répond tout à fait à ma définition de la SF : décalage avec le réel, logique et rigueur dans l’enchaînement des faits et style réaliste.

Quels conseils donneriez-vous à un auteur qui voudrait s’initier à l’uchronie ?

Des conseils ? En voici quelques uns :

  • se procurer et lire le passionnant ( et très complet ) essai d’Eric B. Henriet : L’Histoire revisitée, panorama de l’uchronie sous toutes ses formes ( Editions Encrage, 2004 )

  • lire plusieurs uchronies, d’auteurs différents, avec des points de divergence variés.

  • commencer peut-être par lire le roman de Pierre Bordage Ceux qui sauront (collection Ukronie, chez Flammarion ! ), dans lequel il imagine que la révolution française n’a pas eu lieu et que la France est toujours une monarchie.

  • s’il veut en écrire une, choisir un point de divergence original

  • et surtout se documenter très sérieusement sur le plan historique. L’uchronie est avant tout une affaire d’historien et de sociologue. C’est un genre difficile, exigeant.

Est ce plus difficile ou plus facile d’écrire une uchronie, par rapport à de la SF « classique » (société futuriste sans lien avec notre passé ou notre présent) ?

Je viens de l’affirmer : l’uchronie est un genre difficile, plus complexe que le roman policier classique. Au sein de la SF, c’est sans doute le plus ardu ! Ce qui est délicat à mettre en œuvre, c’est le tableau des sociétés ainsi modifiées : la politique, les technologies, les comportements, la morale – la religion !… Et plus on recule dans le temps, plus il faut réfléchir sur les conséquences ( multiples ! ) et sur les événements qui pourraient survenir en fonction de la modification d’origine : le point de divergence.

Pourquoi avoir choisi comme héroïne un personnage du quotidien, plutôt qu’une grande figure historique ?

Je l’ai expliqué précédemment : cela me semblait original. Et ma propre vie a été sans doute dictée par la rencontre de mon père avec une amie retrouvée par hasard. D’ailleurs, je suis étonné que vous ayez découvert que ces récits relevaient de l’uchronie  A part le film Smoking & no smoking ( que… je n’ai pas vu ! ), aucune œuvre d’uchronie individuelle n’a été réalisé – à ma connaissance du moins.

Pourquoi avoir choisi comme point de divergence le fait de rater ou pas un train ?

Qui n’a jamais raté un train ? Ce fait banal peut se révéler un point de divergence important. Rater un train ( un bus, un métro ), ça peut arriver ( et ça arrive ) à tout le monde. Parfois, la conséquence, c’est d’échouer à un examen, d’être en retard à un rendez-vous important – avec un futur employeur, etc.

Il est arrivé qu’un voyageur rate un avion et qu’il en soit très contrarié… jusqu’à ce qu’il apprenne que l’appareil a explosé en vol. S’il l’avait pris, il serait mort. J’ai choisi un train plutôt qu’un avion – mais d’autres choix auraient été possibles.

Pensez-vous vraiment qu’Emma aurait pu vivre ces vies si différentes ?

Bien sûr ! J’en suis certain. Mes récits sur les différents destins d’Emma me semblent d’ailleurs beaucoup plus pertinents et vraisemblables que certaines uchronies « historiques ». Notamment celles ( et il y en a plusieurs ! ) qui évoquent le fait qu’Hitler ne parvient pas au pouvoir. En réalité, Hitler ou pas, l’Europe était mûre pour un nouveau conflit ; l’antisémitisme y était généralisé dans les années trente ; et les conditions ( humiliantes ) du fameux traité de Versailles mettaient l’Allemagne dans une impasse. Les Allemands voulaient se venger de l’affront qui leur avait été fait, suite à leur défaite de 14/18.

Si Hitler n’avait pas pris le pouvoir, nul doute qu’une guerre mondiale aurait tout de même eu lieu – mais peut-être pas les terrifiants holocaustes que les nazis ont soigneusement mis en place. Rédiger une « uchronie individuelle », c’est prendre moins de risques sur le plan de la vraisemblance historique !

Si vous deviez écrire une autre uchronie, quel point de divergence choisiriez-vous ?

Il y a un an, j’ai bien failli écrire une uchronie à la demande de mon vieil ami Alain Grousset, pour sa fameuse collection Ukronie chez Flammarion – mais cette collection a rendu l’âme et mon projet a avorté.

Alain et moi en avions parlé ensemble : mon idée était d’écrire un récit qui se serait déroulé au début du XXIe siècle, dans le milieu religieux en général, et au Vatican en particulier, où il serait question d’élire… le premier pape mâle de tout le christianisme – le ( jeune ) héros de mon roman.

Mon point de divergence ? Il se serait situé deux mille ans en arrière. Il aurait été révélé au lecteur, en guise de préambule, avec ces deux simples lignes :

A minuit, dans l’étable où tous deux avaient trouvé refuge, Joseph tendit à Marie le bébé qu’elle venait de mettre au monde. Il lui annonça joyeusement : « C’est une fille ! »

Mardi 06 juin 2017

Questions de Camille Boulai sur l'uchronie ( Première partie )

Récemment, dans le cadre de son travail et de ses recherches, une jeune doctorante m’a posé plusieurs questions sur l’uchronie.

Les voici ( en deux parties ), suivies de mes réponses.

Comment définiriez-vous l’uchronie ?

Au sens propre, l’uchronie est « un temps qui n’existe pas » - mais à mes yeux, le terme définit plus précisément un récit qui se situe dans un présent différent parce qu’un événement du passé ne correspond pas à notre propre Histoire. Il faut savoir que le premier à s’être réellement penché sur ce genre littéraire est le Français Charles Renouvier… en 1876 !

En réalité, il existe de nombreuses « variations uchroniques ». De nombreux récits mettent en scène des explorations du passé, à l’aide ou non d’une « machine à explorer le temps » - ils frôlent l’uchronie sans l’aborder de front. Certains récits de SF, par exemple, mettent en scène des héros qui modifient le passé ( en tuant Adolf Hitler, en faisant gagner la bataille d’Alésia à Vercingétorix, etc. ) mais ces romans passent en général sous silence les conséquences de cette modification. Et quand j’évoque « un présent différent », je pourrais conjuguer l’expression au futur…

En effet, certains romans de SF se situent dans un futur uchronique, dans la mesure où le récit suggère qu’un vieux fait historique n’est pas conforme à notre histoire. C’est le cas, par exemple, de ma série Aïna, fille des étoiles : le récit se déroule en 2 222, mais sur une trame temporelle différente puisque Jeanne d’Arc ( on l’apprend dans le volume 4 ! ) a été tuée au siège d’Orléans, ce qui a bouleversé toute l’histoire de l’Europe et du monde depuis… le 8 mai 1429. Dans la réalité, elle a seulement été blessée à l’épaule. Mais j’imagine que la flèche a atteint son but – et ça change toute l’Histoire : Charles VII n’est plus sacré à Reims, etc.

De même, lors d’un entretien privé ( en l’an 2 000, au salon Etonnants Voyageurs de St Malo ) avec Philip Pullman, l’auteur des Royaumes du nord, je lui ai demandé si sa trilogie ( il était en train de rédiger le 3ème et dernier volet, Le Miroir d’ambre ) relevait moins de la fantasy que de la SF. Etonné, il m’a demandé ( en anglais, il ne parle pas français ) ce qui me faisait croire ça. « C’est même une uchronie ! lui ai-je affirmé. Votre point de divergence est discret, mais je l’ai repéré, il se situe vers 1880. Tout ce qui se passe avant est conforme à notre histoire. Et à partir de là ;, tout bascule. » « Vous avez raison ! m’a-t-il confié. Mais ne l’ébruitez pas trop. Ne dites surtout pas que ma trilogie relève de la science-fiction ! » Il y a donc dans la littérature… des uchronies qui se cachent !

En 1955, l’Américain Poul Anderson a publié quatre nouvelles dans lesquelles il imaginait qu’une Patrouille du Temps se déplace dans le passé pour « rectifier les modifications » que des pirates temporels créent dans l’Histoire : ces policiers du temps visitent en effet des trames temporelles différentes et tentent de découvrir le moment précis du fameux « point de divergence » ( l’assassinat d’Hitler dans son berceau en 1889 ! ) Ces trames, abordées par les patrouilleurs, sont autant de « mini-uchronies ».

Au cinéma, le film Nimitz, retour vers l’enfer ( 1980 ) met en scène, dans notre présent, un porte-avion américain qui est soudain victime d’un ( mystérieux ) orage magnétique… il se retrouve projeté le 7 décembre 1941, jour de l’attaque de Pearl Harbor ! La question se pose à l’équipage : faut-il contrer l’attaque des avions japonais - avec les moyens du porte-avion, ce serait facile, et la victoire deviendrait américaine… mais cela modifierait l’Histoire ! Si le fait est évoqué par les responsables militaires du navire, il n’est pas traité puisque le navire revient dans le présent sans que les marins aient pu intervenir. C’est une… uchronie avortée !

Je pourrais ainsi multiplier les exemples de ces récits qui abordent l’uchronie sans la traiter vraiment : voir la définition que je livre dès le départ !

Quelle est pour vous la place de l’uchronie dans la SF ? (un genre à part entière ou seulement un sous genre ?)

De même que le space opera, l’uchronie est un genre à part entière… mais il fait partie intégrante de la SF et de ce qu’on appelle, entre spécialistes « la littérature conjecturale ». Si l’on veut classer l’uchronie, c’est donc un sous-genre. Mais le roman policier, le roman historique, le fantastique, le merveilleux et la SF sont eux aussi des sous-genres par rapport au genre romanesque ( ou disons la fiction ) en général.

Comment expliquez-vous le fait que l’uchronie soit très décriée en France ? Il n’y a notamment aucun prix public pour les auteurs d’uchronies !

L’uchronie n’est pas décriée, elle est simplement mal connue parce qu’il y en a peu.

En réalité, les amateurs de SF connaissent très bien l’uchronie ; mais le grand public, lui, ignorait encore le genre ( et… les « sous-genres » de la SF ! ) il y a 20 ou 30 ans. Ce genre a été popularisé depuis peu, par les auteurs de littérature générale. Notamment par Eric-Emmanuel Schmitt, en 2001, avec La part de l’autre, un récit dans lequel l’auteur imagine que le 8 octobre 1908, le jeune Adolf Hitler ( à 19 ans ) est accepté à l’école des Beaux Arts de Vienne ( en réalité, il a été recalé ). L’auteur suggère ainsi que le futur dictateur potentiel devient un artiste… ce qui modifie beaucoup de choses !

Le grand public a découvert l’uchronie avec son intrusion discrète dans la littérature générale, Schmitt n’est pas le seul à s’y être essayé ! Chez Flammarion, une collection pour la jeunesse a même été crée en 2008 : Ukronie. Hélas, le public n’a pas été au rendez-vous, les ventes ont été trop faibles et la collection a vite disparu.

Pour qu’un prix soit créé, il faudrait qu’il y ait plusieurs dizaines de romans uchroniques publiés dans l’année pour les mettre en concurrence. Et ce n’est pas le cas.

Comment avez-vous découvert l’uchronie ? Quel est le roman ou la nouvelle uchronique que vous préférez ?

J’ai découvert l’uchronie avec un récit peu connu, publié chez Marabout : De peur que les ténèbres, de Sprague de Camp ( publié en 1939 ! ), l’histoire de Padway, un universitaire spécialiste des Saxons et des Ostrogoths… qui se trouve justement projeté dans le passé, en 535, au seins d’une société qu’il connaît bien, et dans laquelle il s’intègre sans mal : il parle la langue des Saxons, il connaît leurs coutumes, etc. Mais peu à peu, en les aidant à combattre leurs ennemis et en inventant l’imprimerie, le sémaphore et la poudre à canon… il comprend qu’il est en train de modifier l’Histoire !

L’uchronie que je considère comme un chef d’œuvre est Le Maître du Haut château, un roman de Philip K Dick – peut-être son meilleur livre. Ce n’est pas un choix très original, tous les amateurs de SF le confirmeront ! – mais l’ouvrage, lui, est très fort, et il offre une mise en abîme vertigineuse. Quant à mes nouvelles uchroniques préférées, elles ne font qu’effleurer ( c'est-à-dire créer ou… tenter de créer ) une uchronie. Mais ce sont des bijoux.

Dans la première, Un coup de tonnerre, Bradbury imagine qu’en retournant très loin dans le passé, au cours d’une chasse au tyrannosaure, le simple fait d’écraser un papillon fait revenir les chasseurs dans un présent légèrement différent de celui qu’ils ont quitté. Vertigineux !

Dans la seconde, hélas moins connue, Un assassin très comme il faut, le héros de Jim Ballard revient dans le passé pour sauver la vie de sa fiancée qui a été tuée dans un attentat visant le roi Georges – il espère ainsi rester dans cette nouvelle trame du futur pour vivre heureux avec celle qu’il aime. Hélas, en agissant, il comprend ( trop tard ) que… c’est lui-même qui est l’auteur de cet attentat, et qu’il a causé indirectement la mort de sa fiancée.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’en écrire une ?

J’en ai écrit plusieurs ! Mon objectif, toujours, était de réfléchir sur les conséquences de nos actes : une décision, un geste, ( une parole parfois ! ) peut faire basculer à jamais le reste de notre existence. Dans la plupart des uchronies ( les miennes y compris ), le fameux « point de divergence » entraîne un bouleversement de toute la société. Or, pour ma série Avec un peu d’amour et beaucoup de chocolat, l’originalité du projet consistait à imaginer une « uchronie individuelle, personnelle » - en ratant ( ou pas ) son train, en aidant ( ou pas ) une vieille dame à monter sa valise dans le TGV, Emma va voir sa vie suivre un cours différent à chaque fois. De façon définitive. Dans ce nouveau cours, des événements imprévus et inédits vont survenir, concernant son grand-père ( il est cardiaque, il mourra de toute façon… mais pas au même moment ) et aussi ses parents ( qui divorceront… ou pas ). Sans nparler de sa vie professionnelle et sentimentale . Et cela, dans une logique narrative rigoureuse. 

Cette envie date de l’adolescence, un fait que je relate dans mon récit autobiographique L’Amour-Pirate : un jour d’octobre 1957, mon père a changé de trottoir et croisé, aussitôt après, une comédienne qu’il n’avait pas revue depuis plus de trente ans. Ils ont renoué ; elle lui a présenté son mari, et mes parents les ont fréquentés. Ce couple avait une filleule : ma future épouse. Si mon père n’avait pas changé de trottoir, je n’aurais jamais rencontré celle qui deviendrait ma femme. Il est probable que je ne serais jamais devenu enseignant… ni peut-être même écrivain !

A suivre ...

Mardi 23 mai 2017

Monsieur Origami, Jean-Marc Ceci, Gallimard NRF

L’histoire ?

C’est celle de Korigiku, parti du Japon pour arriver en Toscane où il va consacrer toute sa vie à faire pousser du kozo et du taroroaoi pour fabriquer du washi, un papier rare et précieux qui permet de confectionner des origamis.

Korigiku ( dit Monsieur Origami ) vit dans une ruine, face à une mine abandonnée.

Arrive un jour Kasparo, qui veut fabriquer une horloge capable de mesurer « toutes les mesures du temps ».

Euh… oui, c’est tout.

Récit ? Fable ? Conte philosophique ? 

Ce récit étrange, dépouillé à l’extrême, troublera le lecteur qui, à son gré, le jugera abscons et incompréhensible… ou énigmatique et passionnant.

Il y a certes dans Monsieur Origami de multiples métaphores, des vides à combler, des sens à déchiffrer… à l’image de cet art particulier qui consiste à plier une feuille – de deux façons : en creux ( « vallée » ) ou en haut ( « montagne » ) – feuille qui, une fois dépliée, révélera qu’elle a été « lue »…

C’est là un véritable OVNI littéraire qui passionnera les amateurs avides de déchiffrer des énigmes, et qui fera couler beaucoup d’encre – à tort ou à raison.

Des lecteurs et bibliothécaires enthousiastes, qui m’ont assuré que c’était là un chef d’œuvre absolu, m’ont fait acheter ( et dédicacer : « à CG, la rencontre de soi, le dépli de soi et l’amplitude du silence ) ce roman ( euh… récit ? ) qui a le mérite de se lire très vite malgré ses 168 pages. Ah… notons que le nombre de lignes par page est souvent réduit, d’autant plus qu’il faut attendre la page 15 pour commencer et que l’histoire s’achève page 158 ( avec 4 lignes ). La page 157, elle, comporte 2 lignes et demie. La page 156, 4 lignes aussi – mais 9 mots au total ( qui dit mieux ? )

Bref, à l’image de la musique minimaliste, c’est là un récit… minimaliste. L’amplitude des blancs est impressionnante, à l’image des peintures monochromes – aucun doute : ici, par rapport au noir des caractères, c’est le blanc, nettement, qui domine !

A vous de juger si le poids des mots a la valeur du livre ( 15 euros ) Pour le même prix, si vous êtes adeptes du zen, je vous recommande Je médite jour après jour de Christophe André, où le mode d’emploi est explicite !

Lu dans son unique version, la Blanche NRF.

CG

Lundi 15 mai 2017

Un brillant avenir, Catherine Cusset, Gallimard Folio

En 1943, en compagnie de son oncle, sa tante et sa grand-mère Bunica, la petite Elena ( 6 ans ) quitte la Bessarabie, ancienne province de Roumanie, pour fuir l’occupation soviétique. C’est le début d’une longue vie nomade qui la mènera de Aiud à Craiova et Bucarest.

Elena est adoptée par ses oncle et tante, qu’elle n’aime guère, et elle doit changer de nom. Elle entreprend des études scientifiques. A 22 ans, elle tombe amoureuse de Jabob, qui est juif. En dépit de l’opposition de ses parents, elle le fréquente et l’épouse.

Le couple, qui a un fils, Alexandru parvient à émigrer en Israël, où Elena devient Helen et décroche un poste dans l’énergie atomique. Mais le pays est en guerre – et elle craint pour l’avenir d’Alexandu, qui deviendra bientôt soldat. Une fois de plus, le couple repart, en Italie où ils décrocheront enfin leur visa pour les Etats-Unis…

Commence une nouvelle vie, jusqu’à ce que Alexandru tombe amoureux de Marie, une Française catholique et exilée. Les parents du jeune homme réprouvent cette union, car ils pensent que la jeune femme voudra retourner dans son pays natal, chez ses parents qui vivent en Bretagne – il est vrai que Marie y retourne chaque année pour ses congés.

Marie et Alexandru se marient, et ont un enfant à leur tour, la petite Camille…

Longtemps, Marie et Helen vont s’opposer, se détester… jusqu’à ce que Jabob tombe malade.

C’est d’ailleurs avec cette situation que commence le récit, en 2003…

Un brillant avenir a un titre trompeur.

Sans doute évoque-t-il l’avenir problématique d’une petite Elena chahutée et contrariée toute sa vie : elle change de pays ( long détour par la France, où Helen travaillera à Saclay ! ), de parents, de métiers, de nom et de prénom – ce qui ne l’empêchera pas de reproduire avec son fils les problèmes qu’elle a vécus.

Mais Un brillant avenir est aussi celui qu’Elena imagine pour son fils unique...

Deux faits particuliers : ce roman est :

1/ en réalité la biographie d’Helen – et l’hstoire des rapports qu’elle noue avec sa belle-fille Marie, rapports d’abord très tendus, une hostilité qu’elle croit partagée et qui s’achèvera avec une réconciliation apaisée.

2/ déconstruit : malgré ses quatre parties ( Fille, Amante, Epouse et mère, Veuve ) on passe sans cesse de 2003 à 1941, puis 1988, 1950, 1989-90, 2004-2006…

Les événements récents sont rédigés au présent, les plus anciens au passé. Et bien que Catherine Cusset ait opté pour le monologue indirect libre avec Elena/Helen comme héroïne, il arrive que la narratrice se mette dans la tête et la peau de Marie – qui souvent comprend mal l’hostilité de sa belle-mère.

Attention : ces remarques ne sont en rien un point négatif. Car le style de Catherine Cusset est d’une clarté, d’une vivacité, d’une densité qui rendent la lecture d’Un brillant avenir aussi passionnante qu’aisée. Le lecteur reconstitue d’autant plus facilement ce puzzle spatio-temporel qu’il lira sans doute ce roman d’une traite.

Jamais manichéen, ce récit offre une palette de personnages réalistes, attachants jusque dans leurs erreurs, leurs contradictions et leurs entêtements. Ce qui explique que ce roman ait été couronné en 2008 par le Prix Goncourt des lycées. C’est là un vrai récit d’apprentissage contemporain – avec en filigrane une réflexion permanente sur la notion de parenté, de passion contrariée et… d’immigration. Chacun des protagonistes de ce récit est un déraciné, autant en quête d’identité que d’un bonheur qui semble sans cesse fuir devant lui.

Lu dans sa version poche, 370 pages d’un ouvrage souple et pratique.

CG

Mardi 09 mai 2017

Darling Lilly, Michael Connelly, Le Seuil ( policiers )

Enfant, Henry Pierce a été traumatisé par le décès de sa sœur aînée Isabelle, un décès dont il se juge en partie responsable.

Aujourd’hui, à 40 ans, il est l’heureux fondateur d’une société, Amadéo Technologies, qui met au point les bases d’un futur ordinateur moléculaire, une technologie révolutionnaire destinée à remplacer nos machines actuelles.

Mais trois autres sociétés travaillent sur le même programme. Sauf que le sien, avec le récent projet ( ultra secret ) Protée, dont il doit déposer les brevets dans quelques jours, est en pointe. Et qu’Henry doit rencontrer lundi prochain sa future « baleine », c'est-à-dire le banquier qu’il veut convaincre de devenir son associé, et qui lui avancera les vingt milliards dont il a besoin pour progresser dans ses recherches.

Mais voilà : Henry est confronté à deux problèmes :

1/ sa collaboratrice ( devenue son amie intime ) Nicole James vient de se séparer de lui – à l’amiable, certes – et il a déménagé pour lui laisser l’appartement dans lequel ils vivaient ensemble depuis trois ans.

2/ dans l’appartement où il vient d’emménager ( avec un nouveau numéro de téléphone fixe ), des appels incessants le perturbent, qui réclament… une certaine Lilly.

Très vite, Henry comprend que Lilly est une call girl, qui travaille pour un site porno officiel et réputé. Il aimerait changer de numéro – mais il s’interroge : pourquoi cette Lilly a-t-elle conservé le sien ? Qui est-elle ? Euh… il se peut aussi que la beauté de cette prostituée ( car le site laisse un libre accès à sa photo ! ) ne laisse pas Henry indifférent.

Ses recherches l’entraînent à constater que Lilly a disparu. De façon suspecte.

Est-elle morte ? Où ? Comment ? Pourquoi ?

Il se lance dans une enquête solitaire qui va lui attirer… les pires ennuis.

Dès le départ, le récit alterne les problèmes professionnels ( et privés ) d’Henry avec sa quête : s’il veut retrouver Lilly et éventuellement la retirer d’un réseau de prostitution… c’est parce que sa sœur Isabelle en a été elle aussi autrefois la victime.

Aussi, le lecteur s’interroge : quel rapport peut-il exister entre cette mystérieuse Lilly, dont le sort obsède le héros, et son souci de déposer un brevet au plus vite et d’obtenir les fonds pour ses recherches ?

Bien sûr, il y en a un ! Ces deux fils sont reliés par un vilain nœud que le narrateur ( le récit est au style indirect libre ) mettra longtemps à découvrir et à démêler, après un tabassage en règle qui le défigurera et dont il mettra longtemps à se remettre.

Ce roman, qui ne met pas en scène l’inspecteur Hieronimus Bosch ( le héros récurrent de Michael Connelly ), est un modèle du genre.

D’abord, c’est un vrai roman policier : ce n’est que dans les toutes dernières pages que le problème est résolu et le coupable découvert ; or, les suspects ne manquent pas, entre les amis d’Henry, son ancienne maîtresse, ses collègues, sa secrétaire – et les personnages louches du réseau de prostitution qu’il finit par fréquenter pour les besoins de ses recherches !

Ensuite, c’est un récit très contemporain : j’ai moi-même, il y a dix ans, mis en scène ( dans Simulator ) le prototype de ces fameux « ordinateurs moléculaires » qui sont toujours à l’étude et tardent à envahir le marché. Michael Connelly évoque indirectement la question ; et si trop d’intérêts ( ceux de l’informatique traditionnelle ! ) étaient en jeu ?

C’est d’ailleurs là l’une des clés du récit !

Enfin, c’est un bouquin passionnant ! Et mon pâle résumé ne peut mettre en relief le suspens de cet ouvrage, bourré de vraies fausses pistes… ou de fausses vraies pistes. Eh oui, chaque détail, même le plus anecdotique, a ici son importance, depuis le « Lumière ! » ( un ordre vocal qui permet d’allumer ou d’éteindre le local de son propriétaire, grâce à un banal logiciel de reconnaissance vocale ) au fait qu’une place de parking n’est pas, ce jour-là, occupée par le véhicule qui devrait y être…

A mes yeux, Darling Lilly est aussi bien ficelé et aussi passionnant que les deux autres bijoux de Michaël Connelly : Le Poète et Créance de sang.

C’est là un polar magistral, exemplaire - un thriller technologique de haut vol !

Lu dans sa version d’origine, un superbe grand format dont la couverture représente… ce que le héros voit depuis la terrasse de son appartement : une grande roue illuminée à Santa Monica, une banlieue huppée de Los Angeles.

Mercredi 03 mai 2017

Le pirate de la Loire, Alain Grousset, Flammarion jeunesse

En 1750, Gusse, honnête et habile batelier sur la Loire, est assassiné par un inconnu pour une raison mystérieuse. Etienne, son fils de 17 ans, a assisté au meurtre. Il est résolu à reprendre le métier de son père – et surtout à retrouver l’assassin et découvrir les raisons pour lesquelles il a agi. Pour assurer le transport de marchandises sur la Loire depuis son village de Combleux jusqu’à Nantes, il embauche Paul, son meilleur ami, un ancien marin invalide ( Rit-Court ) et Bérengère, une jeune fille intrépide. Au cours de son périple - et de son enquête – Etienne finira par croiser la route de celui qu’il recherche, un malfrat à la solde d’un noble qui se livre à… un très vilain trafic. Aussi, quand Etienne sera contacté par la police pour mettre fin aux agissements de ceux qui ont assassiné son père, il acceptera de devenir… pirate !

Ce roman d’aventures maritimes ( en eau douce ! ) se double d’un récit historique remarquablement documenté - et vivement mené. En effet, le lecteur est entraîné dans un véritable polar ( un assassinat, une prise d’otage, et quelques jolies scènes d’abordage ! ) mâtiné d’une touche d’espionnage. Et ce, au sein d’un décor riche de mille et un détails réalistes ! Il est d’ailleurs devenu rare, dans la littérature jeunesse contemporaine, de découvrir autant de mots nouveaux et de termes spécialisés. Eh oui, les éditeurs sont de plus en plus soucieux de livrer ( notamment pour les lecteurs de 10 ans ) des textes faciles d’accès, au vocabulaire le plus simplifié possible.

Or, l’abondance de vocabulaire de ce Pirate de la Loire ne gène en rien la lecture.

Et on a la surprise, au fil des pages, de découvrir les objets, les coutumes, les outils, la nourriture – bref, le quotidien du petit peuple des bords de Loire au cœur de la France profonde du XVIIIe siècle. Il y a dans ce récit trépidant un peu de Stevenson ( l’île au trésor ), un peu de Jean-François Parot ( les enquêtes de Nicolas Le Foch ) et même… une touche d’Anne et Serge Golon, avec une Bérengère dont la hardiesse rappelle celle d’une certaine Angélique !

Réputé pour ses ouvrages de SF destinés au jeune public, Alain Grousset aborde ici un genre dans lequel il avait fait ses premières armes avec Les mangeurs de châtaignes – ou plus récemment avec Brenn le Gaulois. Une veine qu’il semble pouvoir creuser à loisir pour le plus grand bonheur des jeunes lecteurs – et des profs d’histoire-géo !

Lu dans son unique version poche, beau papier et typographie aérée.

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