Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Lundi 25 mai 2020

TON NOM ARGENTIN, Nathalie Démoulin, Le Rouergue

Ce nom argentin, c’est celui d’Isabèl Diego, 35 ans, une photographe de presse qui travaille pour l’agence Meeschaert. Pendant cette période (fin mars/début avril 2003), elle couvre les manifestations qui accompagnent l’invasion et les bombardements de Bagdad ordonnés par George W. Bush.

Après un mariage rapide et raté avec Olivier, d’un milieu très bourgeois, Isabèl a rencontré Niger le 1er mai 2002, pendant la manifestation anti-Le Pen (arrivé second au 2ème tour des Présidentielles trois jours auparavant). Niger est devenu son amant.

Au début du récit, Isabèl se trouve au cœur d’une fête nocturne très alcoolisée, organisée par un vieil ami de Niger ; ce dernier flirte avec l’une des participantes… Isabel, butée et silencieuse comme elle se définit elle-même, est devenue très instable. Elle boit beaucoup, est accro au Lexomil et à d’autres médicaments. Elle se demande ce quelle fait avec Niger. Elle rend visite quotidiennement à son père, Argentino, qui vit avec sa vieille maîtresse Béatrice Noro, et qui va se faire opérer d’un deuxième cancer du poumon.

Elle rencontre chez son père un certain Serge Mojaïsky, qu’elle a croisé dix ans auparavant ; il lui donne rendez-vous le lendemain dans un bistro où elle l’attendra… mais Mojaïsky ne viendra jamais : il a été assassiné dans des conditions érotiques sordides – et Isabèl va vite être soupçonnée du meurtre par le policier Gilles Benyayer…

 

L’intérêt du deuxième roman de Nathalie Démoulin réside moins dans le pâle résumé qui précède que dans un style très particulier, qui rappelle celui d’un grand nombre d’écrivains publiés aux Editions de Minuit.

L’auteur nous fait entrer dans la tête de la narratrice, ce qui justifie les nombreux allers-retours qui permettent de comprendre peu à peu le passé et les préoccupations de l’héroïne.

Or, son esprit est embrumé dans les vapeurs de l’alcool, et désorienté par les médicaments dont elle est prisonnière. Isabèl se réfugie souvent dans un rêve récurrent, un rêve qui la conduit dans une ville sans cri, sur une barque à fond plat qui avance au long d’un chenal étroit, conduite par un batelier qui ne se retourne jamais, dont on ne voit pas le visage (P.86).

Une séquence qui rappelle à la fois le sort d’Orphée et celui d’un défunt conduit par Charon sur le Styx… vers les enfers ?

L’auteur use souvent du tutoiement – un tutoiement qui ne concerne pas le lecteur mais l’héroïne qui s’interpelle, s’interroge, se souvient, oublie, confond et se projette parfois dans d’incertains futurs. Tourmentée, harcelée, Isabèl se sait à la croisée des chemins, à l’image des événements qui forment le décor du récit : invasion, bombardements, réfugiés, menaces récurrentes et manifestations…

Ce procédé entraîne le lecteur dans des phrases tour à tour ininterrompues ou très courtes.

Isabèl doit-elle rester avec Niger ? Que fait-elle, au fond avec ce type ? Elle aimerait aussi quitter l’agence et son peu sympathique gérant, Meeschaert. Son père va-t-il mourir au cours de la délicate opération qui aura bientôt lieu ?

Par la suite, le narrateur indirect devient Niger, chargé d’installer un décor (c’est son métier) pour le tournage d’un film avec une vedette… chargée de casser un mur. Niger a une sœur, Nina, dont la fille de 13 ans, Marion, a tenté de se suicider.

On passera enfin dans la tête de l’inspecteur Benyayer, dont le lecteur est invité à partager le point de vue et les doutes.

Le ton original et fort de ce roman séduira les lecteurs prêts à jouer le jeu d’une écriture souvent hardie, parfois ardue – attentifs au destin d’une héroïne fragile et désemparée.

Lu dans sa version moyen format, à la couverture sobre et classique.

Lundi 18 mai 2020

LA DIPLOMATIE N’EST PAS UN DÎNER DE GALA - Mémoires d’un ambassadeur, Paris-Pékin-Berlin, Claude Martin, Editions de l’Aube

Je viens d’achever un monument – 30 à  35 heures d’une lecture passionnante.

Ce n’est ni un roman, ni un essai. C’est plus et mieux qu’une biographie : un panorama détaillé de toute la politique extérieure française de 1964 à nos jours (2018) – avec un zoom unique et très détaillé sur l’Asie en général - la Chine en particulier – et l’Europe depuis sa « création ».

Impossible d’évoquer un tel ouvrage en une seule page…

 

Né en 1944, Claude Martin a été l’un des plus jeunes diplômés de France.

Passionné de langues orientales, amoureux de la Chine, gaulliste inconditionnel, élève de l’ENA, il doit interrompre son service militaire pour une mission commandée par le quai d’Orsay : rejoindre l’Ambassade de France à Pékin !

Eh oui : le 24 janvier 1964, De Gaulle reconnaît la Chine de Mao, au grand dam des U.S.A. En effet, le Président Johnson (successeur de J.F. Kennedy), vient d’intensifier la guerre au Vietnam. La Chine, elle, vient de rompre avec l’URSS, son ancienne alliée, pour soutenir les forces communistes du nord Vietnam.

Compliqué ? Pas vraiment pour qui est né à la même époque que l’auteur et s’est passionné pour la politique.

 

En 1964, Claude Martin a vingt ans… mais voilà : il est l’un des rares à parler le mandarin !

Grâce à un probable journal intime et à de nombreuses notes, il nous relate par le menu son premier voyage à Pékin, la situation internationale de l’époque et tous les personnages qu’il va être amené à côtoyer : d’abord Pierre-Jean Rémy, qui se trouve déjà sur place, en mal d’inspiration (et plus tard un jeune journaliste, Jean-Pierre Elkabbach). Mais aussi André Malraux ; De Gaulle vient de l’envoyer dans ce pays car le Ministre de la Culture affirme  le connaître. En réalité, il le découvre. Malraux, on le sait, est un imposteur et un fieffé menteur – même s’il fut un vrai résistant.

 

Claude Martin profite de ce séjour pour voyager dans tout le pays. En voiture diplomatique ?  Pas du tout : à pied, en vélo, en train, le plus souvent seul, incognito, et dans des contrées éloignées, improbables. Par exemple à la recherche du site mythique de Xanadu, la capitale de Kubilaï Khan, que découvrit Marco Polo à la fin  du XIIIe siècle.

Il se rend aussi à Hong Kong, Macao, Saïgon, Hué - un Vietnam en guerre coupé en deux.

En effet, le jeune sinologue veut approcher les autochtones ; il fréquente les boutiques, les marchés, le petit peuple, il veut faire la connaissance des moindre ethnies, celles du Tibet comme d’autres, à la frontière de l’URSS, convaincu, comme De Gaulle, que chaque pays a droit à son indépendance – et adversaire, comme le Général, de toute adhésion à l’OTAN.

Il se rend aussi au Cambodge, où règne un « Prince démocratique », Norodom Sihanouk, auquel Claude Martin s’attachera au point de le soutenir avec entêtement pour qu’il reprenne le pouvoir.

 

À partir d’octobre 1965, la situation se gâte en Chine avec une place de plus en plus importante que les journaux accordent à Jiang Qing, une ancienne starlette… et surtout la 4ème épouse d’un Mao Zedong (à l’époque, on disait Mao Tsé Tung) de plus en plus discret et éloigné des affaires, même s’il appelle les jeunes à combattre « les contre-révolutionnaires »… mais de qui s’agit-il ?

Avec le lancement du « petit livre rouge » et l’apparition des « gardes rouges » (la fameuse Révolution culturelle de 1966), la situation se crispe.

 

Claude Martin, qui a fini son service, est rappelé en France, où il se résigne à entrer dans la diplomatie – mais jamais, jamais il n’acceptera d’adhérer à un parti.

C’est l’époque où l’Europe des Six cherche à s’élargir… et où l’Angleterre tente de rejoindre le Marché Commun – des années de négociations difficiles qui, on le sait, aboutiront à son adhésion - timide, à reculons, et avec d’invraisemblables et intolérables conditions !

Après le départ de De Gaulle, Claude Martin entre au service d’un ministère sous Pompidou. Il devient le bras droit (et l’ami) d’un certain… Lionel Jospin.

Il assiste et participe aux commissions où vont s’affronter Raymond Barre et Giscard d’Estaing, adepte inconditionnel de l’entrée du Royaume Uni dans le Marché commun et qui, une fois élu président, se comportera en monarque…

 

Claude Martin revient sur certains événements : le rôle de la CIA au Cambodge (la chute de Sihanouk va entraîner l’arrivée au pouvoir des Khmers Rouges etdu terrifiant Pol Pot) – et des Etats-Unis en général, qui à la fin du siècle, auront le chic pour intervenir en Asie et laisser ensuite les Européens démunis réparer les dégâts.

Dans les années 70, il rappelle (et condamne) le rôle de certains intellectuels : Sollers et sa revue Tel Quel. Plus tard, il condamnera aussi le rôle de Bernard Henri Lévy… et celui de Bernard Kouchner !

Il déplore l’adhésion de l’Angleterre et regrettera l’élargissement de l’Europe à 27.

 

Au Quai d’Orsay, alors que Maurice Schumann est aux commandes, il devient le « porte-plume » de Michel Jobert. Il suit avec passion les tentatives d’ « union européenne » (une Union que la Chine souhaiterait vivement, puisque les USA restent l’ennemi de toujours et que Moscou  est devenu un adversaire !)

L’arrivée de Chirac (qui accueillera Deng Xiaoping, successeur probable de Mao) va permettre à Claude Martin  de suivre de près l’ouverture de la Chine et son accession à un capitalisme… contrôlé d’une main de fer !

L’auteur, devenu le bras droit de l’ambassadeur, a un regard très critique envers Giscard… mais aussi Mitterrand (et plus tard Roland Dumas, empêtré dans les fameuses affaires des vedettes – puis des Mirage ! - vendus à Taïwan, ce que la Chine ne peut évidemment admettre…  sans parler des sommes colossales touchées par de mystérieux intermédiaires).

 

En 1984, malgré tous ses efforts (et grâce aux maladresses successives de ses supérieurs), la France rate le coche à plusieurs reprises : ce sont les Etats-Unis qui vont remporter les marchés chinois – et ensuite, l’Allemagne !

En 1986, le Quai d’Orsay le nomme Directeur d’Asie-Océanie – il parvient enfin à assurer le retour de Sihanouk en 1988. Les 3 et 4 juin 1989, il est sur la place Tienanmen, prêt à accueillir les dissidents dans son  ambassade – mais attentif aux remous qui, dans l’ombre du pouvoir, agitent les vieux membres du PC chinoi).

Claude Martin  va quitter cette Chine qu’il admire et qu’il aime pour Berlin – il est nommé  ambassadeur d’une Allemagne réunifiée où va désormais briller le « tandem Chirac-Schröder ».

Quand il reviendra en Chine, ce sera pour constater la modernisation du pays, la disparition des campagnes, la montée en flèche des industries, des bâtiments… et de la pollution.

 

Les Editions de l’Aube, ça ne vous dit rien ?

C’est pourtant là qu’un prix Nobel français (celui de l’an 2 000) a publié La montagne de l’âme : Gao Xingjian – français ? Oui, même s’il est né en Chine, à Ganzhou, en 1940.

Claude Martin a bien connu Gao Xingjian – et son éditrice, ne nous étonnons pas qu’il ait choisi les Editions de l’Aube pour publier son livre !

 

En prologue, j’évoquais celles et ceux qu’il a été amené à côtoyer, à fréquenter, à inviter – et ils sont innombrables, de Zao Wou Ki à Alain Pierrefite (le, hum, « spécialiste de la Chine » qui a dû lui demander de relire ses manuscrits pour y piéger d’innombrables bévues et erreurs), en passant par Jean-Michel Jarre (Charlotte Rampling puis Isabelle Adjani), Lino Ventura (qui lui demanda que la France accepte la double nationalité), Isabelle Huppert – mais surtout d’innombrables femmes et hommes politiques, français, chinois, allemands… plus ou moins compétents et sympathiques.

Certaines anecdotes étonneront, scandaliseront ou/et éclaireront le lecteur !

Pour ma part, j’ai eu bien des surprises : ainsi, la répétitrice de Chinois de Claude Martin était l’épouse d’un certain Jacques Reclus (1894-1984), issu de la célèbre famille Reclus (Elisée et Onésime, géographes libertaires, je possède plusieurs de leurs ouvrages).

Son ancêtre est un autre Jacques Reclus (1796-1882), pasteur né au Fleix, le village dans lequel je vis depuis 1990 ! L’arrière petite-cousine d’Elisée et Onésime Reclus, qui vient de mourir à 100 ans, était notre quasi voisine, au Fleix – je ferme la parenthèse !

 

Sur le plan personnel, Claude Martin reste très discret, notamment sur sa vie privée. C’est seulement page 779 qu’il révèle s’être marié depuis deux ans avec une jeune Chinoise… à laquelle il a prêté un jour un manteau, deux ou trois cents pages plus tôt.

On se saura jamais pour qui il vote : il est l’ami de Lionel Jospin, qu’il tutoie, et il a beaucoup d’estime (et c’est réciproque) pour Jacques Chirac.

L’objectif entêté de Claude Martin ? Le rôle et l’influence de la France dans le monde. Entre autres ratages sur le plan européen : la langue française, qui a failli en être la langue officielle !

Le seul lien réel des états européens (hum… 19 sur 27 en réalité)… c’est l’euro. Un gros ratage sur le plan culturel et humain, estime l’auteur qui a lu les 500 pages de la constitution européenne… et assure avoir eu bien du mal à la comprendre (à croire que ceux qui l’ont rédigée se sont contenté d’un copier-coller de certaines constitutions de plusieurs pays !)

Que d’efforts et de diplomatie il a dû employer pour que les relations France-Chine ne cessent de s’améliorer ! On comprend que les dernières pages de ses « mémoires » soient teintées de regrets et de nostalgie…

 

A la vérité, je n’avais jamais entendu parler de Claude Martin avant d’attaquer le monument que sont La diplomatie n’est pas un dîner de gala, un titre qui reflète bien mal la qualité et la densité d’un panorama exemplaire !

C’est là en effet un ouvrage passionnant, rédigé de façon simple et traditionnelle, où la clarté et l’efficacité priment sur les effets de style.

Claude Martin est un surdoué. Visiblement il dispose d’une insatiable curiosité, d’une culture immense et il possède des capacités de travail exceptionnelles.

Le lecteur lambda, c’est vrai, risque d’être parfois un peu égaré au milieu de noms peu connus. J’ai moi-même été désarçonné (voire égaré) face aux notions d’histoire et de géographie de la Chine, du Vietnam, du Cambodge, de la Thaïlande que nous livre l’auteur – mais rien, à la vérité, qui gène la lecture !

Cet ouvrage ne peut que passionner les… plus de 70 ans qui ont suivi et accompagné la marche du monde.

 

Lu dans son unique version, un superbe ouvrage en (très) grand format, près de mille pages. Impression et calligraphie impeccables, très bonne tenue en main.

Lundi 11 mai 2020

QUATRE SOLDATS, Hubert Mingarelli, Le Seuil

Nous sommes à la fin de l’année 1919, à la frontière de la Pologne occupée par les troupes de l’Union Soviétique… L’hiver qui s’achève est rude, le conflit s’enlise et la 3ème Armée est en déroute.

Dans le maigre régiment qui, en Galicie, fuit devant les Roumains, Bénia, le narrateur, fait la connaissance de Pavel, puis de l’Ouzbek (géant mais un peu demeuré) Kyabine ; on se partage le tabac, on joue aux dés, on sympathise…

Peu après, le trio embauche le discret Sifra pour construire une cabane en bordure de la forêt – au total, il y en aura une trentaine, destinées à abriter le reste du régiment en panne, contraint de manger les mules et les chevaux pour survivre…

Peu après, au cours d’une sortie, les quatre soldats, devenus inséparables et complices découvrent un étang, qui va devenir leur abri secret, leur refuge. On peut s’y baigner, pêcher et y laver ses couvertures…

 

Hubert Mingarelli, nous avions fait sa connaissance alors qu’il était un auteur jeunesse – je souviens qu’il nous a accueillis dans une maison isolée, dans la neige, à quelques kilomètres de La Mure, dans les Alpes. Nous nous croisions parfois, au détour d’un salon – puis plus rien : il écrivait chez lui, ne se déplaçait quasiment plus. En 2003, alors qu’il venait de décrocher le Prix Médicis – avec ce roman - je l’ai retrouvé dans une librairie de St Ouen (voisine de l’immeuble où notre fille nous hébergeait quelques jours) qui l’avait invité à participer à une rencontre avec ses lecteurs. Il a été surpris et ravi que nous nous retrouvions.

L’auteur était à l’image de son style et de son habitat : simple, discret (voire secret) et rude.

Oui : les récits d’Hubert Mingarelli ont cette caractéristique : ils sont relatés sans fioriture, sans aucune recherche apparente. Au premier abord, on pourrait penser à la façon de raconter d’un élève de collège, voire de CM2 (erreur !),  un ton qui, ici, est justifié par le fait que Bénia, orphelin et solitaire, relate des faits anciens, à une époque où il savait à peine lire.

Ses trois compagnons ne sont guère plus évolués que lui, et l’Ouzbek Kyabine, un colosse, n’a pas inventé la poudre.

L’action, dans ce récit, est réduite au minimum, Bénia relate le quotidien : les parties de dés, la construction de la cabane puis celle d’une tente dans laquelle les quatre soldats vont s’entasser et se réchauffer avec un poêle de fortune. Le sensible Pavel fait des cauchemars qui le terrifient et le font pleurer au réveil. Les quatre hommes, pour mieux dormir, se relaient pour posséder la nuit une montre hors d’usage, mais qui s’ouvre : à l’intérieur est inscrit le portrait d’une jeune fille, photo qu’ils ont coutume d’embrasser – ils sont jeunes et la plupart n’ont jamais fréquenté de femme…

Le thé (qu’il faut rationner), les statues de mains féminines que sculpte leur camarade Yasso, les concours qui consistent à courir en portant une traverse de chemin de fer, les paris destinés à gagner le tabac des copains, l’arrivée d’un cheval (qu’ils vont vouloir monter chacun leur tour)…  le moindre incident suffit à meubler les jours et à resserrer les liens - jusqu’à l’arrivée d’un jeune homme, le « gosse Evdokim », que leur impose le sergent Ermakov…

Les chapitres, une cinquantaine, sans titre, sont très courts (le 43ème compte 14 lignes !) et les dialogues brefs.

À l’inverse du style d’Amazonia de Patrick Deville, riche et dense, celui de Quatre soldats se réduit au strict minimum : une économie de moyens étonnante qui, pourtant, finit par générer une émotion particulière.

Les récits d’Hubert Mingarelli me rappellent ceux que Pierre Pelot écrivait « pour la jeunesse » dans les années 70, dans lesquels la moindre action, le moindre geste était dilué, vu comme au ralenti - une comparaison qui, de ma part, est un compliment !

 

Lu dans sa version d’origine, au Seuil. Un ouvrage de 200 pages à la présentation sobre, que l’éditeur lui-même qualifie de « longue nouvelle comme aurait pu en rêver Hemingway ».

CG

 

A l’heure où je rédige ces lignes, j’apprends la mort d’Hubert, dont le dernier roman faisait partie des goncourables de novembre prochain.

Le plus simple hommage que je puisse lui rendre, c’est de vous livrer l’article d’Alexandra Schwartzbrod dans le Libération du 28/01/2020 :

L'écrivain Hubert Mingarelli est mort le week-end dernier à 64 ans des suites d'un cancer après une vie consacrée à l'écriture, à la mer et à la montagne. Il était si discret que le grand public ne le connaissait guère et pourtant certains de ses livres, comme lui, ont fait le tour du monde. Il vivait en famille au pied des Alpes, près de la Mure, dans une maison qu’il avait retapée de ses mains et où il écrivait chaque jour, qu’il pleuve ou qu’il vente. Lauréat du prix Médicis en 2003 pour Quatre soldats (Seuil), il avait reçu le prix Landernau et le prix Louis-Guillou en 2014 pour l’Homme qui avait soif (Stock) et il avait juste eu le temps de voir son dernier livre, la Terre invisible (Buchet-Chastel) sélectionné à l’automne dernier par le jury du prix Goncourt. Incapable de se déplacer, il n’avait malheureusement pu accompagner la promotion de ce court roman qui mettait en scène un officier et un photographe sillonnant l’Allemagne défaite à la fin de la seconde guerre mondiale en quête de signes susceptibles d’expliquer comment l’horreur nazie avait été possible.

La guerre, les hommes entre eux, le silence, l’immensité bleue ou blanche étaient les thèmes récurrents d’Hubert Mingarelli. Un de ses livres nous avait bouleversée au point que, huit ans plus tard, y repensant, nous sommes glacée d’effroi. Sans même relire ses lignes, nous percevons le bruit des bottes s’enfonçant dans la neige, le fumet de la soupe improvisée avec du pain rassis et de la semoule séchée, les flocons virevoltant en silence et s’accrochant soudain à un bonnet, et surtout la détresse de ce regard d’adolescent juif capturé par trois soldats allemands à seule fin d’offrir à leur hiérarchie son content de chair fraîche pour les fusillades de l’aube. C’était Un repas en hiver (Stock, 2012), un roman d’une terrible puissance (Libération du 13 septembre 2012). «J’imaginais pour ce livre un grand destin, nous a confié l’écrivaine Brigitte Giraud qui l’avait édité chez Stock. Dans un style épuré, resserré, il racontait l’indicible. Il a eu surtout du succès à l’étranger puisqu’il a été traduit aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne, en Israël, et aussi adapté au théâtre et au cinéma.»

«Ecriture sèche»

Dans l’œuvre d’Hubert Mingarelli, les femmes sont quasi absentes. On y trouve des histoires d’hommes, de soldats, de camarades, de père et de fils. «Il ne se voyait pas écrire une histoire mettant en scène une femme et un homme ; pour lui tout avait été dit, et surtout la vérité de la vie n’était pas là, du moins sa vérité», raconte son ami et éditeur au Seuil, Bertrand Visage. C’est qu’Hubert Mingarelli a très peu connu sa mère, il a grandi au côté d’un père immigré italien en Lorraine où il est né un jour de janvier 1956. «Dans l’un de ses livres, il y a le personnage de la mère qui s’en va la nuit et celui de l’enfant qui somnole et entend juste la minuterie, c’est l’enfant qui va devoir consoler le père, poursuit Bertrand Visage, pour lui ce fut l’expérience fondamentale.» Mingarelli quitte très tôt l’école et, à 17 ans, s’engage dans la Marine nationale, vogue jusqu’au Pacifique où il assiste aux derniers essais nucléaires français. «Dans la vie quotidienne, il prenait énormément soin des autres mais très peu de lui-même. Il s’identifiait aux marins et aux soldats car il les voyait comme des garçons abandonnés dans l’infini de la mer.» A son départ de l’armée, il ne sait trop où aller. Il décide de traverser la France et la Méditerranée puis l’Algérie sur une moto avec un chien.

Autodidacte, il s’était forgé seul tous ses outils et jusqu’à son écriture. Jeune, il a commencé par dessiner puis il a accompagné ses dessins de petits textes, enfin il en a écrit des grands. «Ses phrases sont nettoyées jusqu’à l’os et pourtant ce n’est pas une écriture sèche, c’est vibrant», dit Bertrand Visage. Il lisait énormément, rêvait d’être un écrivain américain, à l’image de John Fante, Richard Brautigan ou Cormac Mac Carthy.

Il vivait modestement, ne fréquentant guère les salons parisiens ou alors avec ses chaussures de marche comme le jour où il est venu à Paris récupérer son prix Médicis. Seule consolation pour ses lecteurs assidus, il laisse deux romans non encore publiés, et venait même de terminer les 50 premiers feuillets d’un troisième. «Quand il mettait le point final d’un livre, il en commençait un autre le lendemain, se souvient Bertrand Visage. Il disait "il me faut peu de chose".» Un mot. Un geste. Un regard. Un silence.

Alexandra Schwartzbrod

 

Lundi 04 mai 2020

LE SERMENT DES LIMBES, Jean-Christophe Grangé, Albin Michel

Le commandant de police Mathieu Durey (dit L’Aumônier) enquête sur le suicide (probable) de son vieil ami Luc Soubeyras, noyé dans la rivière proche de sa propriété du Petit Vernay, près de Chartres.

C’est le jardinier qui a ramené le corps sur la rive – Luc serrait dans sa main une médaille religieuse, celle de Saint Michel Archange, qui combat le Démon.

En réalité, Luc a été (plus ou moins) ramené à la vie : il est dans le coma.

Pourquoi ce suicide ? La question taraude Mathieu Durey. Luc et lui, très croyants, se sont connus à l’adolescence ; ils ont fréquenté un temps La Catho de la rue d’Assas. Avant d’entrer dans la police, Mathieu, d’origine bourgeoise et bien-pensante, a failli devenir prêtre. Luc, lui, s’est lancé dans l’humanitaire, puis dans l’armée (Le Soudan, Vukovar…) avant d’entrer dans la police pour… affronter le Mal ! Durey attendra d’avoir 31 ans pour entrer lui aussi dans la police, après un séjour traumatisant au Rwanda.

Défiant sa hiérarchie et pour comprendre les raisons du suicide de Luc, Durey mène l’enquête commencée par son ami. Elle l’entraîne dans le Jura, à la suite d’un (double) meurtre qui n’est pas sans rappeler… l’affaire Gregory : mort d’un enfant, corbeau, assassin introuvable, scandale régional – mais très vite, l’enquête (morbide à souhait) tourne à l’irrationnel avec la présence… du Diable en personne ?

 

On ne présente plus Jean-Christophe Grangé depuis l’adaptation de son deuxième polar Les Rivières pourpres, que vous avez sûrement vu (mais pas lu ?) Eh oui, la rançon du succès, qui précède souvent le mythe, c’est quand le nom de l’auteur disparaît devant son adaptation. (Qui se souvient aujourd’hui que Carmen est au départ une nouvelle de Prosper Mérimée ? Tapez Les rivières pourpres et vous devrez avancer très loin pour retrouver le nom de l’auteur du roman éponyme, le visuel a tout dévoré )

Mais revenons au 6ème roman (2007) de l’auteur : les limbes, c’est le lieu où les âmes des Justes se trouvent enfermées, avant que Jésus ne vienne les délivrer. L’espace mystérieux où séjournent les enfants disparus avant d’avoir été baptisés. Un milieu indéfini, sombre, étouffant, où on attend la résolution de son sort. Ni la vie, ni la mort. (p.60)

Aucun doute : ce thriller plonge le lecteur dans la foi (plus que le milieu) catholique, aux frontières du Mal et de ses origines. Ce qui frappe, c’est la connaissance qu’a l’auteur de son sujet, il a sûrement fréquenté la Catho et lu Saint Augustin !

Grangé nous offre des portraits saisissants et brossés au couteau : Luc Soubeyras, certes, mais aussi Nathalie Dumayet, sa supérieure, Foucault, son adjoint – et ses collègues, Malaspey, le légiste Svendsen… Et, bien entendu, son héros Mathieu Durey, flic atypique qui obéit à trois vœux monastiques : obéissance, pauvreté, chasteté. Auxquels (il en a) ajouté un autre : la solitude (p. 82). Ce pavé nous plonge peu à peu dans l’horreur, c’est l’improbable remake d’un mariage Tarantino/Lovecraft mâtiné d’Anges & Démons ! Dans le genre diabolique, j’avoue pourtant avoir davantage frissonné à la lecture de Rosemary’s baby d’Ira Levin.

Soyons honnête : Jean-Chirstophe. Grangé a un talent certain pour entraîner son lecteur – à la manière de Stephen King, auquel il emprunte d’ailleurs un goût pour le macabre.

Pout tout avouer, l’excès n’est pas mon fort, qu’il s’agisse de violence ou de perversion – mais les amateurs ( et il y en a, à constater la surenchère dans les parutions actuelles) se régaleront sans doute avec La Terre des morts, du même auteur, où Grangé vous entraîne dans l’univers porno pour varier avec celui des forces démoniaques.

Lundi 27 avril 2020

Questions de David Circé, pour le fanzine L’Étoile Étrange (7)

13. Vous évoquiez à propos de Pif Gadget un « cœur de cible ». Quel était le portrait-robot du lecteur vers 1985, et savez-vous si cela a changé depuis ?

Dans les années 80, le lecteur type était un garçon de dix ans. Avec des marges variables. Et le lectorat a changé, évidemment – le Pif Gadget d’origine a d’ailleurs disparu ! Quand Jean Ollivier m’a appelé pour entrer dans l’équipe, en 1985, l’hebdomadaire plafonnait à 300 000 exemplaires alors qu’il se vendait encore à 700 000 exemplaires douze ans auparavant (des chiffres qui font rêver aujourd’hui ! Et mon héros Argyr n’a pas réussi à faire remonter les ventes !

Les filles lisaient parfois Pif. Les plus jeunes ne s’intéressaient qu’aux BD et consultaient rarement les infos ou les pavés de texte. En 1985, notre fils Sylvain avait 17 ans, il était en philo. Et selon son humeur, il passait allègrement de Placid et Muzo à la Critique de la raison pure. Je me souviens aussi des problèmes qu’avaient Roger Lécureux et André Chéret (le scénariste et le dessinateur de Rahan) qui, pour la version algérienne de Pif (eh oui, il était vendu dans les pays d’expression française !) devaient notamment rhabiller les personnages trop peu vêtus - pour l’Afrique du Nord ou les pays de tradition musulmane ! On peut en sourire ou s’en offusquer – mais Malraux, sur les timbres, a perdu sa cigarette ; et Lucky Luke a troqué son mégot pour un brin d’herbe…

Aujourd’hui, le lectorat s’est élargi ; bien des tabous (dessins, langage, etc.) se sont effacés… ou ont changé. Le manga, la civilisation japonaise, Reiser et Zep (dont les aventures de Titeuf étaient destinées aux adultes !) sont passés par là. D’ailleurs, en cinquante ans, la BD, domaine réservé aux enfants, a gagné le public adulte. Un public qui, aujourd’hui, peut lire une BD ou un manga dans le métro sans rougir (même si lire est devenu rare dans les transports en commun !) Dans les années 70, ce n’était pas le cas : il fallait voir le sourire goguenard des voyageurs qui me voyaient ouvrir une Bibliothèque Verte… alors qu’eux-mêmes lisaient Point de vue & Images du monde – autrement dit Gala !

14. Ce profil de jeune lecteur est-il différent selon l’éditeur ou la production de dessin animé ? De quels facteurs dépend-il ? Ses parents ? Son niveau de lecture supposé ? Je pense aux Clubs des Cinq des années 1970 où les personnages principaux maîtrisaient le subjonctif à toutes les pages, et - à l’opposé - aux romans actuels pour les 10-14 ans qui sont écrits au présent de narration et au passé composé !

Dans mes réponses à la question 12, je crois (et je crains d’) avoir déjà répondu : le bon profil, c’est la tendance. Les parents ? Seuls les plus soucieux de l’avenir de leur enfant ont le souci du bon choix. Ils s’intéressent à ce que leur enfant lit et/ou voit. Ils exercent donc un contrôle et peuvent (en dialoguant !) affiner et approfondir les lectures et les films ou séries auxquels ils permettent à leurs enfants d’accéder.

Le niveau de lecture des enfants ?  Il est de plus en plus flou. Et la question, si on l’approfondit, peut nous entraîner très loin. Pour faire simple, disons que ce n’est pas parce qu’on sait lire qu’on lit. Et qu’on comprend. Beaucoup de parents, qui hésitent à acheter tel ou tel de mes livres et consultent l’âge conseillé indiqué au dos par l’éditeur (12 ans et +, à partir de 7 ans, etc.) m’affirment : Oh, Il (ou elle) a déjà lu tout Harry Potter ! Soit. Mais comment l’a-t-il lu ? Qu’en a-t-il retenu ? Ma voisine (elle a 70 ans et lit Sud-Ouest tous les jours) n’a jamais pu lire mon OrdinaTueur, accessible théoriquement aux12 ans et +. L’ouvrage lui tombe des mains. Et je connais des enfants de CM2 (ils ont 10 ans) qui non seulement l’ont lu, mais ont dévoré mes 12 Enquêtes de Logicielle… et ils ont tout compris ! En revanche, je sais que certains ados de 15 ans, en 3ème, n’iront pas au bout de la page 3. Le lectorat s’est diversifié et les habitudes de lecture ont changé.

Le lecteur de Jules Verne de 1875 (un jeune bourgeois de 14 ans – l’école restait réservée à une élite) ingurgitait sans mal les 600 pages de 20 000 lieues sous les mers – y compris les interminables digressions et descriptions sous-marines des holothuries ! A l’époque, il n’y avait pas la télé et les jeunes étaient gourmands d’informations, surtout celles qui concernaient la géographie, l’astronomie, l’Afrique (quasi inconnue) et toutes les sciences. Aujourd’hui, avec son smartphone, un ado accède à des centaines de chaînes de télé et à des milliards d’informations sur Internet. Le problème, c’est que ses centres d’intérêt ont changé !

Hachette a réédité des versions « simplifiées » du Club des 5 (qui pourtant passait il y a 50 ans pour le degré zéro de la lecture !) De nombreux éditeurs, aujourd’hui demandent en effet que le récit soit rédigé au présent et à la première personne. Objectif : que le jeune lecteur soit plongé dans l’action et qu’il ait l’impression de vivre l’histoire. Comme si ces consignes suffisaient à rendre le récit attrayant ! Certains auteurs, aussi, utilisent dans leurs récits le langage des cours de récré, quitte à être vulgaire, voire grossier – ou à utiliser des termes tendance qui, dans trois ans, auront disparu des conversations. Là, j’ai un doute : le vrai lecteur est-il sensible à ce langage et à ces situations ? Est-il si content de retrouver, écrits, ces termes réservés à l’oral et aux copains ? Pas sûr. Je suis même certain que les jeunes qui utilisent ce langage… ne lisent pas, ou fort peu. Et que les jeunes qui lisent ont d’autres exigences, et sont parfois choqués de trouver dans un récit les termes qu’ils utilisent ou entendent entre eux.

En même temps, l’écriture des auteurs évolue sans qu’ils s’en rendent compte : que leur ouvrage soit destiné aux adultes ou aux enfants, les descriptions se font plus rares, les dialogues plus incisifs et rapides ; et l’action avance plus vite qu’autrefois, sous l’influence des images, de la télé… et des publicités.

15. Vous avez été directeur de collection et vous en connaissez. Quel est leur objectif ? Réussir une collection ? Maintenir le niveau ? Qu'est-ce qui facilite les choses, qu'est-ce qui peut faire obstacle ?

Dans ce domaine aussi, les choses ont changé. Je suis devenu responsable de Folio-Junior SF en… 24 heures. Impensable aujourd’hui. Le patron du secteur jeunesse, Pierre Marchand, m’a fait confiance sans me connaître. Quand je lui ai demandé quel serait « mon comité de lecture », il a éclaté de rire : Ton comité de lecture ? C’est toi ! Tu lis et tu choisis, sans rien demander à personne. Et si je me trompe ? ai-je risqué. Alors on te vire ! a-t-il rétorqué – et il ne plaisantait pas.

Mes objectifs étaient clairs : publier des recueils de nouvelles sur un thème particulier : la nature, la voiture, les extraterrestres, les voyages temporels… Et aussi des romans. À destination d’un public précis : les collégiens. Voilà quinze ans que j’enseignais le français en collège et que je connaissais (comme disait Jauss) l’horizon d’attente des jeunes lecteurs… et des professeurs. Je pouvais puiser dans le fonds Gallimard, Denoël ou Mercure de France (c’était le même groupe – eh oui, c’est le Mercure qui avait traduit et publié La Guerre des mondes de Wells ! mais aussi solliciter des inédits chez mes camarades de la SF – ceux qui écrivaient pour les adultes (Andrevon, Jeury, …) comme les auteurs jeunesse.

Le fait d’être seul juge simplifiait mes choix. J’avais, c’est vrai, dix ans d’expérience chez Rageot comme lecteur, correcteur et… rewriter. Le niveau ? Quand vous publiez Bradbury, Matheson et Heinlein, les textes qui les côtoient doivent être à la hauteur ! Qu’ils possèdent des qualités propres à séduire autant le lecteur novice que l’enseignant. Pas simple. J’ai d’ailleurs commis des erreurs, par exemple en publiant Le bréviaire des robots de Stanislas Lem, qui s’est peu vendu. L’ado français des années 80 était peu sensible à l’humour polonais ! Quand j’en ai pris conscience, Pierre Marchand a haussé les épaules : - Pas grave, tu as ressorti Niourk, ça compense largement ! Et Niourk ne nous a rien coûté ! Et puis ton dernier inédit (Le tyran d’Axilane de Michel Grimaud) a décroché le Grand Prix de la SF (en 1983).

Je sais que les enseignants ont trouvé leur compte dans mes recueils de nouvelles, même si les ventes sont restées modestes : 15 000 exemplaires par an en moyenne – un chiffre que beaucoup d’éditeurs envieraient aujourd’hui !

L’obstacle ? C’est la concurrence ! Et de façon inattendue, c’est chez Gallimard qu’elle a surgi. Avec Le Livre dont vous êtes le héros, dont Christine Baker (qui découvrirait Harry Potter en 1997) a racheté les droits. Bientôt, il se vendait autant de volumes de cette nouvelle série en un mois que les miens en un an. Le livre-jeu a tué ma collection – mais contrairement à ce dont m’avait menacé Pierre Marchand, il m’a demandé de prendre le relais des Folio-Junior Et si c’était par la fin que tout commençait

Lundi 20 avril 2020

ON NE VEUT PAS SAVOIR ...

et quand on sait, on répugne à agir ...

 

Le 17 janvier dernier, à 8 heures, sur la chaîne télé France Info, match théorique entre Bruno Servigne (l’auteur de Comment tout peut s’effondrer) et Laurent Alexandre (faux climatosceptique) sur le thème de la fin du monde, le premier étant baptisé (à tort) collapsologue et le second démontrant, chiffres à l’appui, que la situation de la population de la planète n’a cessé de s’améliorer depuis 1950. Ce qui n’est pas faux : moins de « pauvreté mondiale », amélioration du niveau de vie grâce à l’augmentation de l’exploitation des ressources planétaires…

Seulement voilà : aucune comparaison ne peut être établie entre ces deux constats – même si les affirmations de Laurent Alexandre devraient être sérieusement nuancées puisque, pour ne prendre que cet exemple, l’écart entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser !

Quant à l’exploitation des ressources de la planète, tous les voyants indiquent que ça va mieux qu’avant – le problème est de savoir… jusqu’à quand ?

 

Nous sommes sur le Titanic. Et tout va bien, même si les passagers se disputent pour avoir un peu plus de confort (que les autres, car la place sur le navire est réduite) dans leur cabine.

L’orchestre continue de jouer, la vitesse du navire ne cesse d’augmenter. Le problème, c’est l’iceberg qui se pointe à l’horizon et que personne ne veut voir.

Et quand on l’aperçoit, on est à peu près sûr qu’on trouvera un moyen de l’éviter – et puis même si on le heurte, qu’importe ? Le navire, on le sait, est insubmersible…

 

En 1972, le rapport du Club de Rome lançait la première alerte, en affirmant que sur le pan des ressources, les problèmes sérieux allaient se poser vers 2030 (et il n’était même pas encore question du réchauffement climatique !)

En 2020, les effets de ce changement se font sentir et les scientifiques sont tous d’accord pour assurer que les ressources vont effectivement manquer, ce qu’Alain Souchon  avait d’ailleurs symboliquement résumé dans sa chanson On est foutus, on mange trop.

Nous sommes près de huit milliards d’humains sur une planète qui se vide… et se réchauffe.

Mais c’est encore très supportable, comme le pense la grenouille dans sa casserole qui continue de chauffer sans que ça l’inquiète trop… parce qu’elle s’habitue.

La vérité, c’est que, comme l’affirme François Gemenne dans son essai Atlas de l’anthropocène (dont un Télérama de janvier s’est fait l’écho dans son éditorial), il n’y a ni crise ni même transition : les changements sont globaux et irréversibles.

Et si l’humanité veut voir la température non pas baisser, mais cesser de monter dans deux ou trois siècles, c’est de toute urgence (et avant 2040) qu’il faut baisser drastiquement le niveau du CO2 – et envisager de réduire notre niveau de consommation énergétique – en le divisant… par six – ben oui !

Or, ce défi fait ricaner les économistes… et la majorité de la population des pays industrialisés.

 

Eh oui : qui est prêt à le faire ? Qui est prêt à admettre que c’est là le prix à payer pour que l’humanité perdure et que soit enrayé l’emballement climatique que nous avons déclenché ? Sûrement pas Laurent Alexandre, qui comme beaucoup préfère… attendre.

Aujourd’hui, affirme François Gemenne, la majorité de la population mondiale veut encore une société productiviste, de court terme, et se moque de la destruction du climat et de la biodiversité, il faut en être conscient.

CG

Lundi 13 avril 2020

VIRGINIA WOOLF, Alexandra Lemasson, Gallimard : Folio Biographies

Quand j’interviens en collège, les élèves me posent souvent la question : Quels sont vos écrivains préférés ? Préférant livrer la vérité, je réponds le plus souvent : Flaubert, Proust, Virginia Woolf… en sachant que les élèves ignorent sans doute ce dernier nom.

L’auteure de la biographie de l’écrivaine anglaise nous conseille, en préambule, de lire ses œuvres avant de nous pencher sur sa vie. Je ne le juge pas nécessaire.

En effet, la bio d’Alexandra Lemasson est d’une lecture rapide et aisée… ce qui (elle en convient elle-même) n’est pas forcément le cas des ouvrages de Virginia Woolf, réputée un auteur difficile.

 

Née le 25 janvier 1882 dans la grande maison familiale et bourgeoise du 22 Hyde Park Gate de Londres, Virginia est le troisième enfant (il en aura quatre) du couple recomposé de Julia Princep Jackson (qui a déjà trois enfants et est veuve !) et de Leslie Stephen, père d’une fille et veuf lui aussi.

Malgré un père sombre et austère, un patriarche despotique, un « écrivain rat » » qui consacrera sa vie à la biographie d’hommes illustres, l’enfance de Virginia est heureuse.

Trois raisons à cela : Thoby, son frère aîné adoré, sa sœur aînée chérie Vanessa dont elle sera toujours la complice… et d’inoubliables étés dans la demeure estivale, au bord de la mer, de St Ives, en Cornouailles, le terreau de son œuvre future.

Si Virginia (dite Ginia) tiendra son journal intime pendant trente ans (26 volumes !) jusqu’à sa mort, c’est surtout dans ses romans et nouvelles qu’on devinera sans cesse l’écho de sa propre vie, à travers des personnages proches d’elle : sa mère (aimante et dévouée - qu’elle perdra à 13 ans), son père (dont elle ne cessera de critiquer l’attitude « victorienne », l’homme juge en effet qu’une jeune fille doit d’abord se marier, rendre son époux heureux, lui donner des enfants et briller modestement en société en se gardant bien de travailler !), Vanessa, Thoby ainsi que plusieurs futur(e) ami(s) chers dont elle dressera le portrait déguisé au fil de ses romans.

Très tôt, Virginia sait qu’elle consacrera sa vie à écrire ; sa sœur Vanessa, complice éternelle et parfois rivale sur le plan sentimental et professionnel, sait qu’elle deviendra un peintre célèbre. Mariée, Vanessa sera d’ailleurs longtemps la maîtresse du peintre Roger Fry.

 

Hélas, la mort devient la compagne obstinée de la famille : la mère de Virginia Woolf meurt en 1895 ; sa demi-sœur Stella se marie et meurt, trois mois plus tard, en 1897 ; son père disparaît en 1904 et son frère Thoby en 1906 (Virginia fera l’éloge indirect de Thoby dans trois chefs d’œuvre : La chambre de Jacob, La Promenade au phare et Les Vagues).

Séduisante mais timide et gauche, Virginia a sans doute été tourmentée sexuellement par ses demi-frères George et Gerald.

En 1904, elle se voit conseiller sur le plan littéraire par Violet Dickinson, une amie de la famille qui lui déniche une place de critique littéraire au Guardian. Car Virginia avoue un vice impuni, la lecture – et elle a un goût sûr ! Elle est fascinée par Henry James (qu’elle côtoiera) et découragée par la lecture de Proust. Elle confie en effet à son journal qu’après avoir lu Proust, il semble qu’il n’y ait plus rien à entreprendre.

Virginia Woolf, on le sait, passe pour être « la Proust anglaise ». Il existe entre eux de nombreux points communs, et pas seulement littéraires : solitaire (et pourtant attirée par les mondanités), consciente de son génie, homosexuelle longtemps refoulée, de santé fragile, elle écrit souvent couchée et juge que tous les écrivains sont malheureux et qu’écrire est une torture.

En août 1912, elle se décide (ou se résigne ?) à se marier avec l’écrivain (juif, une provocation à l’époque !) Léonard Woolf, un homme pessimiste, anxieux et dépressif qui, conscient du génie de son épouse, restera son fidèle adjoint, son conseiller, son éditeur, son infirmier…

En réalité, elle signe avec lui un contrat moral contraignant, lui révélant entre autres qu’elle n’a pour lui aucune attirance physique et que sa préférence va aux femmes !

Elle aurait cependant aimé avoir un enfant – n’en aura pas et le regrettera.

 

Las ! Dès 1913, Virginia va souffrir de vertiges, d’hallucinations – des crises de folie précoces qui perturberont sa vie au point de provoquer son suicide en 1941, alors quelle se sent une fois de plus au bord du gouffre. Ses premières tentatives datent de l’adolescence…

C’est après huit ans d’efforts acharnés – elle est très exigeante, ne cesse de remanier ses textes - qu’elle publie son premier roman, La traversée des apparences, en 1915 – à l’âge de 33 ans. Suivront Nuit et jour (1919), la révolutionnaire Chambre de Jacob (1922), Mrs Dalloway (1925), La Promenade au phare (1927), Orlando (1928) …

En 1929 sort Une chambre à soi, un « essai féministe » qui plaide la cause et la nécessaire indépendance des femmes : déplorant la société patriarcale de son époque, elle juge que l’accès à l’indépendance financière sera toujours une condition sine qua non à l’accomplissement personnel. Tant que les femmes seront économiquement dépendantes des hommes, elles le seront aussi spirituellement.

En 1931, elle publie ce véritable poème mystique qu’est Les Vagues – le meilleur ouvrage de son épouse, jugera son mari Léonard. Elle travaillera cinq ans à sa dernière grande œuvre (très différente des Vagues) : Les années, publiée en 1937.

 

Devenue célèbre, Virginia Woolf fréquente sa rivale et amie (sa meilleure ennemie) Katherine Mansfield, mais aussi Maxime Gorki, T.S. Eliot, Sigmund Freud, Rainer Maria Rilke et James Joyce dont elle apprécie peu l’Ulysse, un roman que Léonard refusera de publier, mais qui influencera pourtant Virginia quand elle écrira Mrs Dalloway !

 

Alexandra Lemasson évoque longuement les amitiés et liaisons féminines de Virginia Woolf, son activité au sein du fameux Bloomsbury Group ; elle déplore que son mari Léonard ait publié le journal de son épouse en le censurant – mort en 1969, il lui survivra 28 ans.

Car Virginia, comme Julien Green, notait tout sur son journal intime.

Toujours, Virginia Woolf a refusé de se faire analyser, de crainte que cette plongée dans l’inconscient ne perturbe son œuvre. A l’aube de la seconde guerre mondiale, elle s’engage au sein de Vigilance, un comité antifasciste. Elle pressent la menace qui pèse sur son mari et elle. La mort, d’autre part, ne cesse de l’entourer, notamment celle de James Joyce, deux mois et demi avant qu’elle ne se décide, très lucidement (plusieurs lettres d’adieu en témoignent, la première le 18 mars), à se noyer dans l’Ouse, une rivière proche de son domicile, le matin du 28 mars 1941.

Elle avait 59 ans.

 

Forcément partiale, très documentée, la biographie d’Alexandra Lemasson n’a qu’un (petit) défaut : elle n’est pas, mais pas du tout chronologique et peut sembler parfois un peu confuse. L’auteure s’attache ici ou là à tel point particulier, se laisse entraîner à des digressions, revient en arrière, livre une impression, un jugement…

Qu’importe : la biographie qu’elle livre ici est d’une lecture aisée et passionnante.

C’est sans doute une très belle approche de la vie et de l’œuvre d’une écrivaine majeure.

Un ouvrage qui donne furieusement l’envie de se (re)plonger dans les romans d’une auteure troublante et incontournable !

 

Lu dans sa version poche, bon marché et facile à transporter.

On apprécie les appendices qui livrent l’essentiel de la vie de Virginia Woolf, année après année, ainsi que sa bibliographie complète.

Pour aborder l’œuvre de Virginia Woolf, je recommande deux livres qui hélas ne se complètent pas : celui de La Pochothèque et celui de Quarto chez Gallimard, qui livrent en un millier de pages quelques uns de ses romans et plusieurs nouvelles.

Lundi 06 avril 2020

LADY ELLIOT ISLAND, Christophe Guillaumot, Rageot

A 17 ans, Clara est une Youtubeuse célèbre et déjà riche : grâce aux clichés et aux vidéos qu’elle réalise pour des firmes qui se la disputent, elle a des milliers de followers et une garde-robe bien garnie.

Seul hic : elle a de gros problèmes de vue… à moins que ce ne soient des visions ?

Clara vit à Toulouse, chez sa mère, avec son demi-frère Artur, loin de son père (séparé) qui, le jour de son anniversaire, lui offre… six billets d’avion et un séjour sur une île paradisiaque à l’est de l’Australie : Lady Elliot Island.

Il lui reste à choisir ses cinq invités : ce sont Marie ( sa meilleure amie, quoique… ) et Elsa (parce qu’elle ne lui fera pas trop d’ombre). À ces trois filles, il faut un garçon : à l’unanimité le bel Antoine, choisi grâce à son physique de charme. Les deux derniers heureux élus seront… les gagnants d’un concours que Clara va organiser avec soin : les réponses à des questions intimes la concernant.

Ce seront Inès ( une follower fière et ravie ) et Jules, un garçon d’apparence terne et taciturne qui va bientôt sembler louche à Clara… surtout quand celui-ci, une fois le groupe arrivé sur l’île, va sauver la vie de la jeune fille à plusieurs reprises. Parce que ce lieu enchanteur est très, très isolé.

De plus, un sabotage va priver nos jeunes touristes de toute liaison internet avec le reste du monde…

 

Christophe Guillaumot fait une bien belle entrée dans la littérature jeunesse en général et chez Rageot en particulier. En effet, il est à la fois commandant de police, auteur de polars pour adultes et ( excusez du peu ) lauréat du Prix du Quai des Orfèvres 2009 !

Rédigé au présent et à la première personne, son roman se lit d’une seule traite.

Non, ce n’est pas vraiment un roman policier ( ni un épisode de Koh Lanta ! ) mais un vrai thriller psychologique - et un conte initiatique - dans lequel on trouvera un ( ou une ? ) coupable et un revirement final en guise d’apothéose.

Le défi, pour l’auteur c’est de faire s’attacher le lecteur à un personnage qui, au départ, n’est pas vraiment sympathique mais orgueilleuse, prétentieuse, égoïste, préoccupée avant tout de son image et de sa réussite sociale : Clara.

Bien sûr, ce séjour semé d’embûches va modifier peu à peu la donne. D’abord grâce à une nature exubérante magnifiquement mise en scène par l’auteur. Et ensuite grâce à des aborigènes dont la présence est d’autant plus mystérieuse… qu’ils ont semble-t-il disparu ! Paradoxalement, Clara parviendra à établir un lien avec l’un d’eux qui lui permettra non pas de recouvrer la vue,  mais de (re)découvrir le vrai sens de la vie.

Les îles, Christophe Guillaumot les connaît bien. Il nous en offre ici des descriptions saisies sur le vif – et une morale écologiste qui nous fait prendre des distances vis-à-vis de nos sociétés de consommation où l’être s’efface au profit du paraître que nous imposent la publicité et les réseaux sociaux.

Lectrices et lecteurs passionnés d’aventures, ne ratez pas le rendez-vous avec Lady Elliot Island… même si, après lecture, vous verrez sûrement d’un autre œil votre téléphone et les incontournables GAFA !

 

Lu dans son unique version dont je ne possède pas encore la couv puisque j’ai effectué cette lecture… sur manuscrit, et que l’ouvrage n’est pas encore sorti – mais il le sera  (peut-être !) quand cette fiche sera publiée !

Lundi 30 mars 2020

J'écoute les scientifiques

En ces temps de confinement et de crise coronavirusienne, je ne viens pas ajouter ma voix à toutes celles qui condamnent et additionnent les erreurs, atermoiements et retards des autorités. Je retiens cette affirmation du chef de l’Etat :

- J’écoute les scientifiques.

Soit – même s’il a fallu en effet une semaine, voire un mois pour que soient prises des décisions de confinement.

Sans vouloir applaudir la Chine, il faut reconnaître qu’après une méchante bévue (le médecin lanceur d’alerte accusé d’avoir menti…et mort lui-même du Covid 19 !), ce pays a pris, le 24 janvier, des mesures dictatoriales propres à limiter les dégâts.

Deux mois plus tard : 3 500 morts pour 1 milliard 300 millions d’habitants.

Qui dit mieux ?

A l’heure où j’écris ces lignes, le 25 mars, en France nous approchons les 1 000 morts avec 67 millions d’habitants. Cherchez l’erreur.

Aussi, je rejoins l’analyse de Jean-Baptiste Fressoz, chercheur au CNRS, qui juge que c’est le moment pour agir contre le changement climatique : cette crise pourrait être l’occasion de décarboner notre économie !

Soyons cynique : au moins, le Covid 19 a eu un effet bénéfique… eh oui : le CO2 a commencé à baisser – forcément, la circulation (et la consommation) ont nettement chuté ! C’est la preuve que des mesures drastiques ont des résultats immédiats.

 

- J’écoute les scientifiques ?

Mais ils sont 15 364 à lancer l’alerte ! Une alerte qui ne date pas d’hier :

- Notre maison brûle et nous regardons ailleurs !

Saluons feu Jacques Chirac qui a prononcé cette phrase… le 2 septembre 2002.

Déplorons aussi et surtout qu’il n’ait pris aucune mesure pour limiter l’incendie – pas plus lui que tous ses successeurs !

 

 Las ! Pour le réchauffement climatique, ce n’est pas un ou deux mois de retard que nous avons pris mais VINGT ANS.  

Et même QUARANTE si l’on se souvient des avertissements d’Haroun Tazieff en 1979 – voire bientôt 50 ans avec le fameux Halte à la croissance du Rapport Meadows en 1972.

Les victimes ? Elles seront beaucoup plus nombreuses : les plus pessimistes affirment que l’humanité pourrait disparaître en l’espace de deux siècles.

Ah oui… c’est vrai : ça nous laisse le temps. Avec le Covid 19, les morts s’accumulent en quelques jours ou quelques semaines. Alors on s’affole un peu.

Avec le réchauffement, c’est plus sournois, car plus lent – mais inexorable.

Parce qu’un jour (cet été sans doute) on verra le bout de la pandémie.

Pour le réchauffement climatique, c’est différent : le bout, c’est la fin de l’humanité.

 

Si la crise du coronavirus pouvait servir de leçon, il serait temps en effet de prendre des décisions à la mesure d’une menace qui ne date pas d’hier.

Ah oui, j’oubliais : il y a l’économie. La croissance. Et le PIB.

Tiens ?  Grâce au Covid 19, on commence à comprendre que ce n’est pas la priorité.

CG

Lundi 23 mars 2020

CONVERSATIONS D’UN ENFANT DU SIECLE, Frédéric Beigbeder, Grasset

Cet ouvrage est un recueil d’interviews d’écrivains, interviews effectuées dans les années 2000 à 2015 pour Le Figaro littéraire, Voici, Des livres et moi, Bordel, GQ, Lui... « en un temps où ils (les écrivains) étaient parmi les derniers au monde à s’intéresser à un truc démodé (…) Je voulais déchiffrer leur méthode, comprendre les rouages de leur travail, voler leurs secrets de fabrication (…) Vous connaissez sûrement un écrivain ; on les lit de moins en moins mais il y en a de plus en plus (p. 9).

Ces conversations à bâtons rompus abordent de nombreux sujets, en priorité la littérature et les ouvrages des auteurs interrogés. Il y est aussi question de leur vie privée, leurs goûts, leurs amis, leurs amours, l’argent, Dieu, le succès - avec une mention spéciale pour la gastronomie, les vins ( les rencontres ont souvent lieu dans un restaurant) et les hôtels !

Une bonne vingtaine d’auteurs (surtout français, parfois américains) sont concernés, certains bénéficiant de deux (Houellebecq), voire trois rencontres (Jay Mc Inerney).

Le ton est détendu, la provocation et l’humour permanents ainsi que la fantaisie : Beigbeder nous propose ainsi deux entretiens (imaginaires puisque posthumes) avec Fitzgerald et Charles Bukowski, un autre avec lui-même, un (raté mais très émouvant) avec Françoise Sagan le jour de son décès…

 

L’intérêt de cet ouvrage ?

Il est multiple, surtout quand on aime la littérature en général (les références sont nombreuses, précises) et quand on a lu l’un  ou l’autre de ces écrivains. Avec son insolence et sa liberté habituelles, Beigbeder joue ainsi les Bernard Pivot et les François Busnuel. On entre ainsi dans l’intimité de Bernard Franck, Philippe Sollers, Antonio Tabuchi, Umberto Eco, Catherine Millet, Tom Wolfe, Alain Finkelkraut, Bernard-Henri Lévy, Bret Easton Ellis, James Salter – et quelques autres, comme… Gabriel Matzneff.

Eh, oui : en 2002, il affirmait : Si Vanessa était là, elle bondirait devant les accusations proférées contre moi. Raté, monsieur Matzneff : Vanessa a publié Le consentement en janvier dernier… et si elle bondit, en effet, ce n’est pas pour prendre votre défense. A son sujet, vous ajoutez d’ailleurs : Je souhaite qu’elle m’enterre – un vœu qu’elle n’a pas exaucé.

 

Pour vous appâter, voici quelques extraits, réponses ou citations pris au hasard :

Les romanciers se souviennent mieux de ce qu’ils écrivent que de qu’ils vivent (…) C’est la faute à Flaubert (…), il faut être misanthrope, enfermé, reclus, anachorète… sans quoi on a l’air bidon (…) Ce qui s’est passé à New York ( le 11 septembre) est la conséquence de la politique étrangère américaine, de notre arrogance… on peut voir dans ces attentats une punition pour l’aveuglement matérialiste américain (… ) On pourrait rebâtir Dublin, si la ville brûlait, rien qu’en lisant Ulysse (…) Je suis assez dégoûté par mon pays en ce moment, j’ai un peu honte d’être américain (…) Notre gouvernement en faillite espionne les emails du monde entier, c’est vraiment minable. (Jay Mc Innerney)

 

Il ne faut pas braquer une banque mais plutôt en ouvrir une, comme cela vous pouvez voler vos semblables en toute impunité. (Albert Cossery)

 

Les gens veulent exister, être exceptionnels (…) Ce qu’il y a sur la page du livre n’est qu’une très petite partie de tout un univers secret, caché, qui sous-entend la narration. Pareil chez Modiano (…) Une phrase comme : Une bonniche qui monte sur un yacht à vingt millions doit quand même savoir ce qui l’attend, je l’ai entendue dans une agence de mannequins (Simon Liberati).

 

Je ne pense pas que l’art serve à changer le monde, mais seulement à le voir (…) Un romancier qui n’écrit pas des romans réalistes ne comprend rien aux enjeux de l’époque où nous vivons (Tom Wolfe, l’Eddy Barclay de la littérature selon F. Beigbeder)

 

Il ne devrait pas y avoir de copyright. Un livre peut aussi se faire avec ceux des autres. Le romancier est quelqu’un d’incorrect, de socialement incorrect (…) J’écris parce que je suis très fâché (…) parce que j’ai peur d’être oublié. J’écris pour être heureux. (J.J. Schuhl)

 

En France, le rire est en train de tuer l’humour (…) Nous n’avons pas mis le prolétariat au pouvoir mais la jeunesse au firmament. Il n’y a plus d’adultes, seulement des jeunes. L’enfant gâté a remplacé l’homme cultivé (…) Pour les élèves du secondaire, Internet est une catastrophe parce qu’ils ne font que du copier-coller (…) Le spectacle vivant est grotesque. Un spectacle sur cent est bon. Il n’y a pas d’intermittent du livre…( Alain Finkelkraut )

 

Pour être écrivain, il faut être un peu mégalomane, et je le suis (…) Le cinéma, c’est le contraire de l’écriture. (…) Je suis plutôt quelqu’un de gentil (…) Je suis pour la planétarisation gouvernementale, qu’il y ait un président du monde et un gouvernement mondial, planétaire, la suppression des pays (…) Le « politiquement correct » n’a cessé de progresser depuis vingt ans (…) Le monde est une souffrance déployée.(…) Si on peut vivre 350 ans, je suis pour : il y a encore tellement de livres à lire. ( Michel Houellebecq )

 

Il n’y a pas de succès qui n’ait pas un sens. (…) Je n’ai pas travaillé assez, je n’ai pas suffisamment de talent (…) Le bonheur est une espèce de contrepoison  au temps (… ) Dans la vie, il y a quarante mauvaises années à passer, après, c’est épatant. (…) Ça nous fera une belle jambe, dans l’éternité, d’avoir été de grands écrivains (Jean d’Omesson )

 

Je suis un prophète (…) Oui, je pense que les livres vont disparaître (…) A un moment donné, la lecture numérique sera le mode standard. (Bret Easton Ellis)

 

J’ai hâte d’avoir 89 ans pour être moins stressé (…) Le rôle du romancier n’est que de poser des mots sur ce qu’il ressent comme la vérité (…) La violence de l’Amérique augmente, c’est tout de même le seul pays où les gens ont des mitraillettes chez eux ! (James Salter)

 

Sans parler des apartés de Beigbeder : C’est fantastique d’être muet : on dit moins de conneries que les autres (…) Aimer, c’est désobéir à son intelligence (...). François Sagan ? Toute sa vie elle est restée bloquée en 1954 (…) Jean d’Ormesson ? C’est un faux paresseux, un faux mondain, allez savoir, peut-être même un vrai écrivain (…) Chaque fois que je dois rédiger un article ou un roman, j’ai le sentiment de tout recommencer à zéro.

 

Oui ; avec Conversations d’un enfant du siècle, on ne s’ennuie pas une seconde.

Plaisir garanti !

 

Lu dans sa version de 2015, un grand format à la jolie couverture bleue.

Lundi 16 mars 2020

Questions de David Circé, pour le fanzine L’Étoile Étrange ( 6 )

12. En 1972, vous signez chez Magnard le guide Jeunesse et Science-fiction. Quel est alors l’état de la Science-fiction pour la jeunesse, par rapport :

* à l’époque de Jules Verne et aux thèmes qu’il aborde

* aux exigences des éditeurs, des parents - voire des lecteurs ?

La SF pour la jeunesse, en 1970 ? Elle n’existait quasiment pas. Oui, j’évoque 1970 car c’est l’année où Louis Magnard m’a commandé ce petit essai. Pas étonnant puisque Roger Magnard (le père de Louis), avait créé en 1945 la première collection de SF en France : Sciences et Aventures. Elle avait été dirigée par Pierre Devaux qui venait de mourir.

Avec un tel titre, il était difficile de ne pas offrir aux lecteurs une bibliographie… actualisée, si possible. D’office, j’ai écarté la BD et Jules Verne. La BD, parce que l’intégrer était complexe, les magazines et les albums étaient déjà très nombreux sans parler du fait que la BD, de tout temps, a jonglé avec la SF, depuis Zig et Puce et Babar en passant par Bibi Fricotin et Les pieds nickelés. Les héros classiques (Mickey, Tintin, Spirou, etc.) y ont fait souvent incursion. Quant à Valérian et Yoko Tsuno, c’est à partir de 1970 qu’ils allaient s’imposer. Et Jules Verne, pourquoi l’exclure ? Parce qu’il aurait fallu effectuer (et justifier) un choix parmi ses 62 Voyages extraordinaires, dont la plupart, contrairement à ce qu’on croit, ne relèvent pas de la SF – le cas Jules Verne mériterait un ouvrage à lui seul.

J’ai mon essai sous les yeux. La bibliographie qui la clôt comporte 60 ouvrages. Seuls 26 sont publiés dans des collections jeunesse dont voici le détail :

Magnard : 7 titres, souvent réédités dans la collection Sciences et Aventures

Rageot : 6 titres, les premiers de la nouvelle collection Jeunesse-poche Anticipation (la première collection de poche pour la jeunesse)

Robert Laffont : 6 titres, de l’anticipation proche, tous dans la (première) « collection pour jeunes adultes » Plein Vent, dirigée par André Massepain.

Et les autres ? Un seul titre : en GP Rouge & Or, dans la Verte d’Hachette, à La Farandole, chez Spes, Mame, Delagrave et Gründ (un recueil «d’ histoires extraordinaires » - des nouvelles ou des extraits de romans )

Les 34 autres titres sont donc en principe destinés aux adultes. Comment les ai-je sélectionnés ? De façon arbitraire, certes. Mais parce que mes élèves (des collégiens) les lisaient facilement et avec plaisir. Je les ai évidemment puisés dans les premières collections de SF : Le Rayon Fantastique, Anticipation (Fleuve Noir), Présence du Futur – mais aussi chez OPTA, Marabout, etc. Après avoir créé chez Gallimard la série Folio-Junior SF, j’ai d’ailleurs réédité dans ma collection plusieurs de ces romans : Niourk, Le Bréviaire des robots, L’invention du Professeur Costigan…

On le voit : il y a 50 ans, la « SF pour la jeunesse » était très réduite ! Bien davantage qu’au début du XXème siècle où les auteurs « post-vernien » (dont les romans touchaient tous les publics) étaient nombreux : Arnould Galopin, Capitaine Danrit, Maurice Renard, Gustave Le Rouge, Octave Belliard – j’en passe ! Dans les années 70, la situation s’est vite améliorée, à l’image de la SF en général qui (si j’ai bonne mémoire) comptait en 1978 (et en France) 36 collections de SF destinées aux adultes ! En 1969, on n’en comptait que trois (avec certes, les publications OPTA et Galaxie Bis). C’est en novembre 69 que Gérard Klein a créé la série Ailleurs et demain.  A peine mon essai était-il sorti (en novembre 71) qu’il m’adressait une longue lettre et un paquet – en 1972, nous ne nous connaissions pas. Dans son courrier, (il imaginait avoir affaire à un vieil universitaire… j’étais un prof de 26 ans !) il me félicitait pour mon travail, me livrait des précisions, et me reprochait (fort gentiment !) de ne pas avoir fait mention de sa collection. Il m’en adressait les premiers exemplaires. Mais il m’aurait été impossible de conseiller à de jeunes lecteurs Le Vagabond de Fritz Leiber, le très gros En Terre étrangère de Robert Heinlein… et encore moins Ose de Philip José Farmer ! Gérard et moi, nous nous sommes rencontrés peu après, invités à intervenir ensemble dans la bibliothèque municipale de Saint Ouen.

En jeunesse sont nés à la fin des années 70 Travelling sur le Futur (chez Duculot ) et L’âge des Etoiles chez Robert Laffont, collection d’ailleurs dirigée par Gérard Klein ) – puis Folio-Junior SF en 1981.

Les romans de SF pour la jeunesse ont surtout fait leur apparition au sein de collections classiques – comme par exemple les séries de Philippe Ebly dans la Bibliothèque Verte de chez Hachette (Les conquérants de l’impossible, Les évadés du Temps…) ou encore dans la collection Grand Angle chez G.P. Rouge & Or

Aujourd’hui, c’est toujours le cas : s’il existe des collections de SF pour la jeunesse, on trouve des titres de SF ici et là, dans des collections jeunesse généralistes – voire même dans le domaine de l’album. Ce qui est nouveau. Parce que la SF jeunesse s’est surtout épanouie pour le public des « jeunes adultes ».

Les thèmes abordés aujourd’hui ? Ils sont aussi riches et variés que dans la SF traditionnelle ! On y trouve de la hard science, du cyberpunk, du steampunk… peut-être parce que les auteurs de SF pour adultes n’hésitent plus (depuis les années 70 !) à écrire pour le jeune public, de Jean-Pierre Andrevon à Jean-Marc Ligny en passant par Pierre Bordage. Il faut dire que Pierre Pelot, Christian Léourier, Michel Grimaud (et d’autres !) leur avaient ouvert la voie.

Plusieurs remarques en guise de nuance – et de réponse à la question concernant les exigences des éditeurs.

Leur objectif ? C’est de vendre. À cet égard, les dystopies américaines font davantage recette que la hard science à la française. Et après l’engouement pour les trilogies, il faut aussi savoir que les ventes d’ouvrages de fantasy dépassent aujourd’hui de très loin celles des romans de… « vraie SF ». Or, on met souvent SF et fantasy dans le même sac, peut-être parce que de nombreux auteurs de SF se sont (pour des raisons… de marché ? ) recyclés dans la fantasy. Eh oui, il faut bien vivre… et plaire à un public qui préfère l’imaginaire et l’évasion aux visions scientifico-futuristes plus réalistes… Mon thriller technologique Cinq degrés de trop se vend mal : il y est question d’un futur probable et de la fin de l’humanité, ce n’est pas très vendeur ! On veut bien des romans catastrophe, à condition qu’il y ait des survivants. Mais en 2019, l’anticipation la plus vraisemblable, c’est la disparition de toutes les espèces à l’horizon de deux ou trois siècles. Vous n’auriez pas quelque chose de plus optimiste et distrayant, monsieur le libraire ?

Vous évoquez aussi les exigences des parents et celles des lecteurs.

Hum ! Les parents ont de moins en moins d’exigences. Quand ils achètent un livre à un enfant de 7 ou 8 ans, ils lui disent : Bon… celui-ci, tu le liras, hein ? Dès l’arrivée au collège, les parents se font plus discrets. Leurs exigences, c’est que leur enfant troque de temps en temps son smartphone pour un livre. Et là, c’est l’ado qui choisit. Souvent moins en fonction de ses propres goûts que de ce qu’il faut avoir lu pour ne pas passer pour un plouc auprès des copains. Afin de s’intégrer au groupe. Les exigences de l’éditeur ? Sa priorité, c’est (sur)vivre. J’ai souvent entendu l’un d’eux me confier : j’ai lu ton texte, c’est magnifique. Mais je ne peux pas publier ça, je ne le vendrai pas. L’éditeur est aujourd’hui dépendant des contrôleurs financiers qui veulent publier non pas des ouvrages de qualité, mais ce qu’ils croient, eux (les contrôleurs financiers, qui sont à l’écoute des commerciaux, des chiffres et des statistiques), que ça plaira et que ça va se vende.

Lundi 09 mars 2020

LEO Mon destin sera la liberté, Gwenaëlle Barussaud, Rageot

L’héroïne, Léo, est une ancienne ouvrière de l’usine de chocolat Menier, à Noisiel.

Mais Léo, c’est aussi Léonore Desilles, une fille de bonne famille abandonnée à sa naissance et qui a fini par retrouver (dans un volume précédent, Mon secret est ma chance) ses vrais parents !

Agée à présent de 19 ans, exilée avec son père (et le neveu de celui-ci, Edward) à Guernesey, elle décide de rentrer en France un mois après le retour d’un autre exilé célèbre : Victor Hugo ! Elle retrouve à Paris son amie Margot, sa cousine Hortense… et Emilien, le jeune révolutionnaire dont elle est un peu amoureuse.

Ce dernier va d’ailleurs lui dénicher une place de journaliste à La Marseillaise.

Las ! La France et la Prusse sont en guerre.

Bientôt, c’est la défaite de Sedan et les ennemis s’approchent de Paris…

Tandis que la capitale se prépare à un long siège, Léo se sent déchirée entre deux destins : celui de l’ancienne ouvrière, sensible à la misère du peuple oppressé ; et celui d’une fille de l’aristocratie dont la cousine est une amie de l’impératrice ; eh oui : Eugénie a fui avec son fils en Angleterre après la chute de Napoléon III. Prudente, elle a confié ses bijoux à son amie Hortense, une fortune qui pourrait permettre aux assiégées de subsister…

 

Le lecteur du premier volume va retrouver, avec cette suite, un roman historique fort bien documenté, d’une lecture facile et aux rebondissements nombreux.

L’auteur a le vrai talent de livrer ce qui pourrait tourner en romance mais qui en réalité est un vrai journal : celui d’une jeune Parisienne qui, jour après jour, va assister et participer au siège de la capitale : après l’arrivée de Victor Hugo, la ville subira celle des Prussiens. Léo assistera au vol en ballon de Gambetta, partagera les difficultés des assiégés qui, pour survivre pendant le rude hiver 1870/1871, doivent abattre les arbres des avenues, brûler les meubles, capturer les chats et les rats pour les rôtir – et même, luxe suprême, abattre les animaux du zoo pour en faire des plats destinés à l’aristocratie (on retrouve ici Ficelle, le matou de Léo qui figure sur la couverture du volume 1 ! )

Le style est vif, l’action permanente et la vie quotidienne décrite avec réalisme.

Bref, ce roman « pour la jeunesse » a toute sa place dans les CDI des collèges ; et il pourrait être proposé aux élèves qui plongeraient ainsi dans l’atmosphère de la future Commune de Paris. Ce roman, dans mon esprit, fait écho à un autre récit vieux d’un demi-siècle et qui, je crois, décrocha le Prix Jean Macé en 1975 : l’excellent Les lumières du matin, du regretté Robert Bigot, réédité chez Actes Sud Junior.

Les jeunes lecteurs de 2020 auront sans doute droit à La Commune vécue par Léonore : oui, nul doute que Gwenaëlle Barussaud complètera sa trilogie avec un prochain volume dont l’action se déroulera cette fois en 1971 !

 

Lu dans son unique version, un moyen format à la couverture vivement illustrée.

On apprécie les pages finales qui comportent un historique détaillé ( la guerre de 70 & la Commune ) et le discours que Victor Hugo prononça à son retour d’exil, en septembre 1870.

Dimanche 01 mars 2020

AMAZONIA, Patrick Deville, Le Seuil ( Fiction & Cie )

Ecrivain voyageur, Patrick Deville,  accompagné de son fils Pierre, se rend en Amazonie, sur les traces de Blaise Cendrars (l’auteur de Moravagine), Jules Verne (La Jangada), Pizzare, Aguirre, Percy Fawcett… et bien d’autres.

Cette longue expédition est l’occasion (ou le prétexte) pour Patrick Deville de se pencher avec force détails sur les souvenirs de ses voyages précédents, mais aussi et surtout sur l’histoire et la géographie de tous les lieux visités…

Le lecteur va être ainsi irrésistiblement entraîné dans un flot d’informations et de références d’une précision stupéfiante, qu’il s’agisse d’écrivains (Montaigne, Michaux, Claudel, Loti, Bernanos, Melville, Faulkner, Stevenson, London, Simenon, Conrad, Vargas Llosa, Joyce, Lautréamont, Supervielle, Larbaud, Borges…), d’explorateurs (Humboldt, Casement, Brazza) d’ethnologues (Claude Levy Strauss, Thoreau et… Elisée Reclus !) de conquérants, de colonisateurs, de chefs d’état (Noriega, Corréa, ce cinglé de Daniel Ortega, l’irresponsable Bolsonaro) ou de révolutionnaires (Simon Bolivar, Pancho Villa, Zapata, le Sentier Lumineux) et d’industriels (Eiffel – puis Ford, de triste mémoire) ces derniers soucieux d’exploiter le potentiel d’une région vierge, dans laquelle la faune, la flore, les rivières, leurs affluents (et les Indiens) sont souvent les seuls obstacles à vaincre.

 

Amazonia est sous-titré roman… épithète à mes yeux impropre puisqu’il s’agit là, de l’aveu même de son auteur, d’un récit autobiographique truffé de mille et une anecdotes historiques d’une richesse et d’une diversité à donner le tournis au lecteur !

Patrick Deville nous livre ici, avec l’Amazonie (le fleuve, la forêt, les pays traversés, ses habitants d’hier et d’aujourd’hui) une leçon d’histoire et de géographie qui, à première vue, peut sembler un inextricable fourre-tout mais qui, une fois l’ouvrage achevé, laisse l’impression indélébile d’une œuvre forte, originale, authentique et sans doute fort bien construite – le sentiment qu’on éprouve après avoir admiré l’œuvre du facteur Cheval ou la Sagrada Familia de Gaudi…

Deville passe en revue « la folie de l’or, du caoutchouc (Ford, Goodyear et Waterman) et du café », la pose (inutile) du premier fil télégraphique à travers la forêt par Auguste Pavie, la tentative d’instauration d’une « nation positiviste » selon les préceptes d’Auguste Comte…

Le leitmotiv de ce roman dense et géant (moins de 300 pages, pourtant !) reste cependant… le père et le fils. « Que peut-on demander de plus à un fils que d’être un jour pardonné, ne serait-ce que de lui avoir infligé l’existence sans le consulter, p. 160).

En effet, Patrick Deville évoque à de multiples reprises le couple (souvent père-fils) formé par de nombreux explorateurs ou amoureux de l’Amazonie, dont il nous livre la liste et les destins exhaustifs ; Lowry, Brazza, Rimbaud, Kipling, Fawcett - oui, Percy Fawcett auquel Hergé fait mention dans L’Oreille cassée quand Tintin retrouve un certain Ridgewell chez les Arumbayas !

Il n’oublie pas non plus Werner Herzog (et Klaus Kinsky, son diabolique acteur fétiche) avec ses héros historiques ambigus Aguirre (ou La Colère de Dieu)  et Fizcaraldo.

Deville émaille son propos de pensées et de citations exemplaires : « Plus les cultures communiquent entre elles, plus elles tendent à s’uniformiser et moins elles ont à communiquer » ou encore « Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité » ( deux emprunts à Claude Lévy Strauss).

Adepte de la locution après que (dont il use souvent, en insistant sur l’infinitif qui la suit, selon la règle trop souvent oubliée !), Patrick Deville nous impose des phrases parfois très courtes mais souvent fort longues (une seule couvre les pages 136/137 !), dont les énumérations submergent parfois le lecteur – comme celle-ci, prise au hasard (pages 116/117) : S’ils revenaient un siècle après, ces habiles ingénieurs anglais qui avaient élevé la ville la plus riche du monde (Manaos) au cœur de la jungle, la première ville électrifiée du Brésil, ils verraient le pont de fer toujours en service, les halles, chercheraient les docks du port flottant où se négociaient à prix d’or les balles de caoutchouc, remonteraient vers la place Saint-Sébastien, retrouveraient l’opéra et ses verreries de Murano, son dôme de mosaïque alsacienne,  sur le côté de la place l’église venue d’Italie, dissymétrique,  parce que l’un des deux clochers sombra au fond de l’Atlantique, mais tout autour les immeubles en ruine, noircis, aux toits effondrés, mangés de fougères et de lianes, près du fleuve l’usine de pompage qui jamais ne fonctionna,  achevée l’année de la banqueroute et depuis à l’abandon.

Lassant ? Difficile ? En aucun cas !

L’abondance de renseignements et de faits met rapidement le lecteur en transe – et loin d’être débordé, il devient vite addict à ce style particulier et attachant.

 

Patrick Deville est un auteur engagé : après les dégâts de la colonisation, il évoque notre monde contemporain et la fin du rêve égalitaire devant l’explosion démographique, la raréfaction des ressources, l’apparition d’une humanité augmentée laissant les milliards de sous-hommes s’entretuer pour un peu de nourriture et d’eau potable au milieu des décharges.

Parfois, l’auteur juge (notre civilisation du déchet durable, p.236) et conclut : Ces contrées amazoniennes, depuis l’époque du caoutchouc, avaient reçu le pire de l’Europe, et sans son humanisme en contrepartie.( p. 163) avant de constater, page 260, que l’événement le plus considérable de ces vingt-deux dernières années est le bouleversement climatique en cours, auprès de quoi le reste paraît anecdotique, et de déplorer (p. 276) en ce milieu de l’année 2018 la folle accélération du dérèglement climatique.

Amazonia est une somme de renseignements et de jugements magnifique, un incomparable résumé historique – une œuvre contemporaine majeure.

Et exemplaire.

 

Lu dans son unique version actuelle (août 2019), un moyen format dans la collection blanche du Seuil, dont la jaquette représente la photo poétique d’une forêt nappée de brume…

Lundi 24 février 2020

SOMBRE DIMANCHE, Alice Zeniter, Albin Michel

Fin des années 80, en Hongrie…

Le jeune Imre vit dans la maison familiale des Mandy, une misérable demeure isolée en bordure du chemin de fer qui mène à la gare de Budapest, toute proche. Enfant, il redoutait l’étrange transformateur qui trône toujours dans le jardin, un « monstre à étincelles ».

Imre n’a pour compagnie que son père Pal, sa sœur ainée Agnès (dite Agi) et son vieux grand-père ronchon. Chaque jour, celui-ci va ramasser dans le petit jardin les déchets que jettent les voyageurs des trains. Et chaque année, le 2 mai, il marmonne après s’être saoulé à mort une chanson qui commence par Sombre dimanche

Ildiko, la mère d’Agnès et d’Imre, est discrète et distante – elle s’est mariée avec Pal à la suite d’un malentendu : pour rentabiliser deux alliances achetées au cas où…

Las ! Devenue étudiante, Agi va habiter un studio en ville pour vivre sa vie.

Imre, qui adore sa sœur, lui rend visite le plus souvent possible. Il fait un jour la connaissance de Zsolt, un garçon déluré et bagarreur qu’il prendra pour modèle, surtout quand, à l’adolescence, il aura le désir forcené d’échapper à son destin et de connaître enfin des filles (de préférence des Californiennes…). Parce qu’au sein de cette société communiste, le rêve de l’ouest est une obsession permanente, surtout depuis qu’on sait que le groupe Queen, le 27 juillet 1986, va venir se produire à Budapest – un événement à ne pas rater. Hélas, ni Zsolt ni Imre n’ont le premier sou pour acheter un billet pour le concert… Une frustration qui s’accentuera encore quand, après la « libération » de la Hongrie en 1989, Imre finira par dénicher un poste de vendeur dans un sex-shop.

 

Si Alice Zeniter situe son récit en Hongrie, c’est parce qu’elle y a enseigné le français (et fait du théâtre) pendant plusieurs années. Ecrit de façon sobre et efficace, avec le jeune Imre comme locuteur indirect, Sombre dimanche reste avant tout le tableau édifiant et historique d’une société refoulée après l’occupation soviétique qui a suivi la dernière guerre. La révolte et la répression de 1956 y sont évoquées, mais cette fois par le père d’Imre, Pal.

Après la mort de Sara, sa mère chérie, Pal a fini par comprendre qu’il n’était pas hongrois… mais russe. Rejeté par ses deux sœurs « presque jumelles » Panka et Ezster, il s’est ainsi retrouvé malgré lui dans le camp des occupants du pays.

Ce secret de famille, Imre finira par le découvrir (l’auteur le livrera au centre de l’ouvrage grâce à un flash-back en 1945)

1989 est aussi évoqué, année où les Hongrois comprirent que le communisme était mort  - mais aux yeux d’Imre, c’est surtout l’année où sa mère est morte. C’est aussi celle du départ de Zsolt, qui va le laisser démuni. A présent,  que va faire Imre de sa vie ?

Alice Zeniter le relate avec une succession d’événements et de personnages hauts en couleur : * Kerstin, l’Allemande avec laquelle Imre se mariera et aura un enfant

* Monika, la sœur de Kerstin, provocante et libérée

* les retrouvailles avec Zsolt devenu poète et célèbre.

* L’arrivée de Viktor Orban…

Le destin d’Imre est sans doute la métaphore du sort historique de la Hongrie, à l’image de cet extrait (page 245) : Il (Imre) se demanda  (…) Est-ce que la vie pouvait n’être que ça ? cette succession d’espoirs et de dépressions, l’un faisant toujours oublier l’autre, malgré les années et le peu de sagesse qu’on pouvait en tirer ?

Ou encore à l’image de l’affirmation finale d’Agi : On est un peuple raté.

Ou de celle de Panka : Ce pays n’a pas de bonheur pour nous.

A travers le (triste) destin d’une famille, Sombre Dimanche, de façon romanesque et convaincante, résume le sort et les contradictions  d’un pays tout entier.

 

Lu dans se version grand format : la Blanche d’Albin Michel.

Lundi 17 février 2020

L'écrivain de la famille, Grégoire Delacourt, Jean-Claude Lattès

Edouard éblouit ses parents en livrant à 7 ans un poème (primaire et enfantin) de huit lignes. Eblouie, la famille applaudit. Le destin de l’enfant est tracé : il sera écrivain.

Année après année, chacune symbolisée par des noms d’écrivains, de chanteurs, de chansons, de célébrités ou de faits éphémères, Edouard livre ses maigres progrès et l’état d’une famille qui se dégrade peu à peu avec une sœur aînée sensible, un frère cadet simplet, une maman qui fume et trompe son mari, un père surnommé Dumbo qui devient sourd et dépressif,

Il faut avoir vu ses parents se battre pour comprendre qu’un enfant puisse avoir envie de mourir, nous confie le narrateur. Mis en pension, il devient un ignare savant, passe le bac, confie à une amie Monique qu’il doit être écrivain et finit par l’épouser, sans l’aimer. Elle rêve de devenir actrice. En réalité, ils deviennent davantage colocataires que mari et femme, même s’ils feront un enfant. Edouard écrit un roman trop hâtif et bâclé. Un second qui sera refusé. Il décide alors de devenir publicitaire, une autre façon de vendre des mots...

De Grégoire à Edouard, il n’y a qu’un pas. Que Delacourt a sans doute franchi. En effet, l’auteur de l’écrivain de la famille », est né lui aussi à Valenciennes. Et il est devenu publicitaire avant de publier son premier roman... à cinquante ans !

De lui, on a tous (enfin presque) lu son best seller, La liste de mes envies.

Mais peu de lecteurs connaissent le premier roman de Grégoile alias Edouard. Un récit original en forme de journal : des faits brefs livrés chaque année. Une première vie ratée, en raccourci, semée de formules assassines et d’étranges subjonctifs passés qui voisinent parfois avec des vulgarités, ce qui donne à ce récit personnel un ton très particulier : elle (Monique) adorait alors que je la prisse dans les papiers de soie des emballages (...) J’avais béni mon professeur d’art plastiques d’avoir insisté pour que je maîtrisasse l’art exigeant du lettrage (...) bien que je ne connusse un traître mot de flamand (...) il n’était plus possible que je bandasse à nouveau...

Parfois, un trait de génie : Une image de mes parents surgit. Il est assis à la table de la cuisine jaune, elle s’approche pour y déposer le saladier, passe derrière lui et l’embrasse dans le cou. À cette seconde précise, ils sont prodigieusement beaux ; mon frère se cache les yeux en soupirant, Claire si petite frappe des mains et envoie valser sa cuillère en plastique pleine de purée. Le bonheur n’était alors rien d‘autre. Juste votre maman qui embrassait votre papa dans le cou en allant s’asseoir à table. Juste ça.

Ce résumé d’une vie se lit d’une traite, comme on feuillette un album photo dont l’auteur a soigneusement sélectionné les scènes essentielles. Il s’en dégage après lecture le sentiment de toute une vie bien ratée, comme l’a titré autrefois Pierre Autin-Grenier. C’est là un bilan très personnel, même si l’auteur prétend qu’il s’agit d’un roman. C’est à mes yeux plutôt un portrait de famille qu’on n’est pas près d’oublier, même si Grégoire n’a pas vécu l’enfer d’un Yann Moix. Son ouvrage, quoi qu’il en soit, a un goût très fort de sincérité.

Lu dans sa version grand format, avec une couverture crème qui a la couleur de la blanche, une belle typographie et un papier de qualité. Chapitres courts et ton édifiant.

CG

Lundi 10 février 2020

La guerre des mondes, une nouvelle adaptation

La guerre des mondes ? Ça n’en finit pas…

Je suis très étonné (pour ne pas dire scandalisé) que ce titre ait encore le droit de figurer au programme d’une série qui s’éloigne de plus en plus de l’ouvrage initial.

Rappelons les faits, s’il vous plaît…

La guerre des mondes est un roman publié par H.G. Wells en 1898 qui relate (à la première personne, comme si l’auteur avait vécu les faits !) l’atterrissage puis l’invasion, dans la banlieue de Londres, d’objets venus de la planète Mars. Ces grossiers obus ont été mis au point par les habitants de la planète rouge vieillissante, soucieux d’occuper la Terre pour s’y installer, et qui vont traiter leurs actuels habitants (nous !) comme de vulgaires insectes ou animaux inférieurs. Merci, donc, de bien vouloir lire l’original (et la préface que j’ai rédigée pour la version Folio chez Gallimard) avant de voir de pâles adaptations cinématographiques. Parce que ce chef d’œuvre de la SF n’est rien d’autre qu’une critique acerbe du colonialisme, et une réflexion toujours aussi pertinente sur l’adaptation des espèces à leur milieu.

En 1953, un film (de Byron Haskin) adapte le roman de façon assez fidèle, en situant l’action dans le présent. D’autres adaptations du roman, moins réussies, précèderont le film éponyme que tournera Steven Spielberg en 2005 – en situant l’action à New York et en s’autorisant des modifications étonnantes au scénario d’origine.

Or, comme on n’arrête pas une affaire qui marche, La guerre des mondes est devenue une série. Mais les envahisseurs, pour des raisons de modernité (contrairement à ce que pouvait supposer H.G. Wells, on sait depuis longtemps qu’il n’y a pas de Martiens !) viennent cette fois d’une autre galaxie. Bien entendu, ces méchants extraterrestres sèment la terreur. Entretenant l’illusion rassurante que si notre belle planète est en danger, la cause en est extraterrestre.

Le cinéma, plus encore que la littérature, a longtemps entretenu le mirage d’autres fins du monde possibles, par exemple à la suite de la chute d’une météorite pouvant causer la mort de l’humanité - voir -ou plutôt éviter de voir) Armageddon, entre autres.

Ces « fictions catastrophe » nous permettent de nous cacher la réalité : si une espèce menace d’exterminer l’humanité… c’est la nôtre, pas une autre !

Mais ce serait trop désagréable de nous mettre la nez dans notre propre caca.

Alors une fois de plus, faisons-nous une bonne grosse peur pour rire, histoire de mieux dégager notre responsabilité… et nous faire oublier la réalité : les responsables de la disparition des espèces, de l’eau potable, les responsables des famines, épidémies et autres calamités, ce ne sont pas de dangereux et belliqueux extraterrestres ou insectes géants à la sauce Starship Troopers ( film adapté du roman de Robert Heinlein Etoiles, garde à vous… le saviez-vous ?), ce sont les humains eux-mêmes.

Bah, qu’importe !

Pendant que notre maison brûle, nous préférons imaginer que les incendiaires viennent d’ailleurs.

CG

Lundi 03 février 2020

Questions de David Circé, pour le fanzine L’Étoile Étrange ( 5 )

9. Pouvez-vous nous recommander des salons de Science-fiction français ou d’autres évènements (littéraires, BD) que vous connaissez bien ?

En premier lieu, Les Utopiales, le Festival international de SF de Nantes. Il a lieu chaque année au Palais des Congrès et rassemble un grand nombre d’auteurs de tous les pays. On y projette des films, on y rencontre des écrivains, on assiste à de nombreux débats… J’ai assisté et participé à sa création – j’y reviendrai.

Ensuite, Les Imaginales d’Epinal, une manifestation qui ratisse large puisqu’on y trouve ( euh… au fond comme à Nantes, désormais ! ) autant d’heroic fantasy que de SF avec, là encore, une pléiade d’auteurs, des ventes-signatures, des débats – cette fois dans un cadre plus discret et aéré.

Enfin, Scientilivre, le salon de la SF et du livre scientifique. Il a lieu chaque troisième week-end à l’Agora de Labège, dans la banlieue de Toulouse, où vivent une grande partie des ingénieurs d’Airbus et d’Ariane, à deux pas de la Cité de l’espace. Là encore : conférences de scientifiques de tous horizons : océanographes, climatologues, géologues, astrophysiciens… A deux reprises, le philosophe des sciences Michel Serre a été l’invité d’honneur. Il y a des vente-signatures d’écrivains scientifiques ou de SF - et de nombreux ateliers destinés au jeune public. Scientilivre a été créé il y a 19 ans et est géré par l’association Délires d’Encre dont euh.. je fais partie depuis 17 ans ! Ce qui explique que je sois toujours présent là-bas.

Bien sûr, il existe de nombreuses manifestations : la convention nationale de SF, annuelle, qui a lieu dans une ville différente à chaque foiset cette année, en 2020, elle aura lieu en août, à Orléans ! me fait remarquer Patrick Moreau, mon webmaster. Il y a bien d’autres salons de SF comme Entres les mondes, à Aurillac. Quant à la convention mondiale de SF ( me fait toujours remarquer Patrick Moreau – merci pour ce rappel, Patrick ! ), son principe de base c'est qu'il y a très peu d'invités (2 ou 3) et que les auteurs ( anglo-saxons ) qui y viennent ont l'habitude de payer leur venue (ou leur éditeur !).

Dresser la liste de toutes ces manifestations serait vain.

Et dans le domaine des salons généralistes ( Le Salon du livre de jeunesse de Montreuil ou/et le Salon du livre de Paris, Porte de Versailles), il faut aller au moins une fois dans sa vie à la Foire aux livres de Brive et au salon Etonnants Voyageurs de Saint Malo ! Je n’ai encore jamais été au Salon de la BD d’Angoulême.

10. Pouvez-vous nous raconter l’un de vos meilleurs souvenirs de ces rencontres ?

J’en ai plusieurs ! Presque tous concernent Les Utopiales qui, au départ, s’appelaient tout simplement Utopia. Comme le dit Wikipedia ( et j’ignore comment cela a fini par se savoir ! ) c’est moi qui avait eu l’idée de ce nom lors de sa création, en 1997, par Bruno della Chiesa – dans le salon de notre maison périgourdine, mais oui ! Les premières éditions eurent lieu au Futuroscope de Poitiers. J’en étais le parrain et le premier invité était… Jack Vance. Lorsque ce salon changea de nom ( la chaîne de cinéma Utopia nous y contraignit ! ) et fut transposé à Nantes, je fis un petit discours d’inauguration. Après quoi je rejoignis le public car aussitôt que j’eus quitté la scène, on diffusa La Jetée, le fameux classique de Chris Marker. Dans l’obscurité, je sentis une main se poser sur mon épaule et une voix m’affirmer, avec un accent américain prononcé :

- J’ai beaucoup apprécié tout ce que vous avez dit. C’était magnifique. Je vous félicite.

- Merci. Mais… qui êtes-vous ?

- Oh, Un petit auteur américain. Vous ne me connaissez sûrement pas. Je m’appelle David Brin.

J’étais stupéfait. Et ravi. J’avais évidemment lu La chose au cœur du monde, Message de l’univers et d’autres ouvrages de David Brin. Mon fils, Sylvain, était un fan absolu. Au cœur de la comète ( co-écrit avec Gregory Benford ) était son livre de chevet. Du coup, David et moi avons sympathisé et signé nos livres côte à côte pendant toute la durée de la manifestation. Il nous a même invités, ma femme et moi, à San Diego… mais nous n’y sommes jamais allés.

L’année suivante, l’invité d’honneur était Robert Silverberg. Et comme nous prenions notre petit déjeuner côte à côte dans le Novotel qui jouxte la cité des congrès, je me suis présenté ( malgré mon anglais basique ) en lui précisant que je l’avais publié chez Gallimard, dans ma petite collection Folio Junior SF, en 1981 ; un recueil, L’homme qui n’oubliait jamais, qui contenait sa nouvelle au titre éponyme. Il a souri, froncé les sourcils et précisé :

- 1981 ? Non. Gallimard m’a envoyé votre recueil. C’est en janvier 1982 qu’il est sorti.

Là encore, j’ai été bluffé: c’est lui, Robert Silverberg, « l’homme qui n’oubliait jamais ». Il a la mémoire totale, un vrai phénomène !

11. Avez-vous déjà participé à une Convention Mondiale de la Science-fiction ? (Worldcon) Pouvez-vous nous raconter une anecdote à ce sujet ?

Je n’ai jamais participé à une convention mondiale. 

Lundi 27 janvier 2020

Sam (BD), Pierre Desbugues et Ben Caillous, Inanna éditions

Sam est un ado qui vit à Paris, dans un quartier populaire, avec sa petite sœur Marie, une mère attentive, un peu sévère et autoritaire… et un père souvent absent. Les voisins ne sont pas toujours sympa - sauf les parents de la petite Juliette, hélas atteinte d’une maladie auto-immune. Sam a aussi un bon copain : Boulazer (pour Boule-à-zéro) un rouquin assez enveloppé… chauve - et sujet à du harcèlement.

Mais surtout, il y a, à l’étage du dessus, le vieux Joseph, un joueur de violon solitaire et bienveillant avec lequel Sam (qui, lui, joue de la flûte) a noué une solide complicité.

Josef intrigue Sam : il porte toujours des manches longues, même en été. Sam rêve de grandir pour devenir indépendant, rouler avec une grosse moto et se faire un tatouage pour impressionner la galerie… Sauf qu’un jour, il découvre devant l’immeuble une ambulance. Est-ce pour la petite Juliette, à nouveau gravement malade ?

Non : elle est destinée au vieux Josef – pour lui, c’est le début de la fin ; mais pour Sam, c’est l’objet d’une découverte qui va bouleverser sa vie… et ses rêves un peu ridicules de tatouage et de moto.

On m’a parfois reproché d’ignorer (ou de laisser peu de place à certains genres littéraires comme le théâtre, la poésie… et la BD.

Je plaide coupable.

Et faute de vous parler du dernier Astérix (qui n’est plus ma tasse de thé depuis la mort de Goscinny), j’ai jeté mon dévolu sur le cadeau que m’a fait récemment l’un de mes prochains éditeurs : Guillaume Belloy, responsable d’Inanna Editions.

Peu convaincu au départ, j’ai commencé à lire cette BD au graphisme attachant et original : de gros traits en noir et blanc avec, de temps à autre, une seule (brève, très brève) touche de couleur : du jaune : jaune le soleil, jaune le ruban du bébé, jaunes une écharpe, un réverbère, un coude rapiécé… un choix jamais expliqué mais clairement justifié.

Le récit est bref. L’histoire simple, sans chichi, se lit d’un trait. Et même si le lecteur averti devine assez vite où les auteurs veulent en venir, l’émotion, forte et profonde, jaillit soudain – eh oui, j’ai moi-même été surpris.

Pédagogique, cette BD ? Sans doute. Très édifiante aussi… mais d’une grande efficacité, grâce à sa simplicité. Parce que la découverte de Sam va, on le devine, changer le cours de sa vie future et modifier son comportement. Les qualités et la simplicité de cet album peuvent convenir à tous les âges – même si, à moins de dix ans, il sera bienvenu qu’un adulte explique certains faits ? La relecture n’en sera alors que plus éclairante et plus riche !

Un album à découvrir, à lire… et à offrir !

CG

Lundi 20 janvier 2020

Le couple d'à côté, Shari Lapena, Presses de la Cité

Test

La baby sitter ayant appelé Anne et Marco au dernier moment pour leur avouer qu’il lui serait impossible de garder ce soir la petite Cora (six mois), les parents ont tout de même accepté l’invitation de leurs voisins, Graham et son épouse, la séduisante Cynthia ; ils iront simplement vérifier que le bébé dort bien, chacun leur tour, chaque demi-heure.

Mais à une heure du matin, Anne et Marco découvrent la porte de devant ouverte et le berceau vide. Désespérés, ils appellent la police…

L’inspecteur Rasbach interroge tous les voisins – mais aussi les parents et les (riches) grands-parents. En effet, il soupçonne Anne ou/et Marco d’avoir tué (peut-être par accident ?) leur bébé et caché le corps. Marco finit par avouer qu’il a été dragué par Cynthia pendant cette soirée… mais Cynthia affirme que c’est Marco qui lui a fait des avances.

Qui ment ? Est-ce un détail, dans ce kidnapping supposé ?

Peu à peu, des indices orientent l’enquête vers un enlèvement. D’ailleurs, quelques jours plus tard, un paquet arrive avec le body de Cora – et une rançon est demandée…

Un thème banal, un fait divers presque ordinaire… pour un thriller hors du commun et haut de gamme ! Shari Lapena, dont c’est le premier roman, offre ici un coup de maître.

Elle rédige son récit au présent en se mettant tour à tour dans la tête et le cœur d’Anne (qui souffre de dépression… et de pertes de mémoire), de Marco (dont l’entreprise semble vaciller malgré l’aide de son beau-père) et de l’inspecteur Rasbach qui, comme le lecteur, s’interroge sur le possible coupable… Un coupable que l’on connaît (ou croit connaître) peu avant la première moitié du récit. Là, on a une petite déception, car la suite paraît alors évidente.

Erreur : les faits s’enchaînent, les révélations se succèdent et le suspense redouble !

Eh oui : il devient impossible de lâcher le livre dont l’écriture fluide et efficace rend le lecteur addict jusqu’au dernier chapitre, qui offre une conclusion à la fois logique… et ambiguë.

Le couple d’à côté est à mes yeux un travail d’orfèvre, une mécanique superbe. Certes, ce roman ne révolutionne pas la littérature mais il offre quelques heures passionnantes.

Attention : dès les premières pages sont livrés beaucoup d’indices, auxquels le lecteur peut ne prêter qu’une attention discrète. Mais chaque détail a son importance.

Bien sûr, on peut reprocher à l’auteur de livrer peu à peu des révélations qui mettent le lecteur sur la piste, et changent la donne ; mais bien malin qui découvrira le nœud de l’affaire avant qu’il ne lui soit révélé !

Lu (pour une fois !) dans sa version France Loisirs et non dans sa version d’origine, aux Presses de la Cité.

Typographie très aérée, papier épais. 360 pages qui se lisent d’une traite !

CG

Dimanche 19 janvier 2020

Au delà de la lumière, Daniel Mat, Scrinéo

A Mondor, sorte de Las Vegas du futur, les fans de la Métamachie, un nouveau jeu virtuel, sont en émoi : la jeune Théa, une débutante, va affronter Ludwig Retter, le champion en titre.

Ce combat en public ne peut avoir lieu que si les deux belligérants passent en mort contrôlée (grâce à des injections) et s’affrontent dans un « rêve lucide partagé ». Un combat virtuel très violent, dans lequel les armes sont… les souvenirs des participants : décors, personnages, événements, tout peut être utilisé pour éliminer son adversaire ! Une expérience qui n’est pas sans risque…

En effet, dès le deuxième round, tandis que Théa et Ludwig transmettent sur écran, pour les spectateurs, les images de leur combat, Théa ne se réveille pas. Ses parents sont fous d’inquiétude… mais moins que David, son fiancé.

Bien sûr, il existe peut-être un moyen de savoir ce qui s’est passé – ou même de rencontrer Théa, et de l’aider à quitter cette mort, qui n’est plus contrôlée. La future championne est considérée comme morte ; et pour qu’elle rejoigne enfin la réalité, David décide de participer lui aussi à un combat. Il se souvient de Théa… mais ce sont ses propres souvenirs qui, contrairement à ce qu’il espérait, vont le gêner !

Eh oui, David n’est pas un champion. Ce n’est donc pas gagné…

Ce premier roman du jeune David Mat nous entraîne dans un jeu virtuel original qui tient à la fois des Mondes d’Ewilan, de feu Pierre Bottero et de la vieille (1996) Cité des permutants de Greg Egan – on songe aussi à Ubik, de Philip K. Dick et au chef d’œuvre de Michel Jeury, son Temps incertain avec ses dangereuses expériences de « chronolyse »…

Ce gros roman (480 pages) se lit aisément quand on est familier de la SF et qu’on accepte le jeu (parfois acrobatique) d’une réalité virtuelle d’un nouveau genre, puisqu’elle n’est accessible que si son utilisateur pénètre dans la frontière qui sépare la vie de la mort.

On devient alors un funambule capable de recréer ses propres univers à l’aide de tous ses souvenirs…

Le narrateur, David, a 17 ans. Il est amoureux de Théa, relate les faits au présent (une technique de plus en plus recommandée, notamment dans les textes destinés aux enfants et aux jeunes adultes) et va partir à la recherche de celle qu’il aime en participant à un tournoi amateur…

J’ai eu l’occasion de lire cet ouvrage (sorti le 24 octobre) en avant-première, et d’interviewer l’auteur lors de sa venue au salon Scientilivre de Labège.

Ce jeune écrivain prometteur a de l’imagination, de l’enthousiasme… et une foule de projets.

Bienvenue au club (de plus en plus intime, je le crains) de la vraie SF, un genre exigeant qui se situe loin, très loin de l’heroic fantasy si appréciée des jeunes adultes. La présentation et le style du roman le situent d’ailleurs très précisément à cette frontière, l’ouvrage pouvant aussi bien être abordé par les adultes que par les ados amateurs de SF.

Lu dans son unique version, un bel ouvrage en grand format à l’impressionnante (et fort belle) couverture noire et jaune.

CG

- page 2 de 23 -