Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Lundi 16 mars 2020

Questions de David Circé, pour le fanzine L’Étoile Étrange ( 6 )

12. En 1972, vous signez chez Magnard le guide Jeunesse et Science-fiction. Quel est alors l’état de la Science-fiction pour la jeunesse, par rapport :

* à l’époque de Jules Verne et aux thèmes qu’il aborde

* aux exigences des éditeurs, des parents - voire des lecteurs ?

La SF pour la jeunesse, en 1970 ? Elle n’existait quasiment pas. Oui, j’évoque 1970 car c’est l’année où Louis Magnard m’a commandé ce petit essai. Pas étonnant puisque Roger Magnard (le père de Louis), avait créé en 1945 la première collection de SF en France : Sciences et Aventures. Elle avait été dirigée par Pierre Devaux qui venait de mourir.

Avec un tel titre, il était difficile de ne pas offrir aux lecteurs une bibliographie… actualisée, si possible. D’office, j’ai écarté la BD et Jules Verne. La BD, parce que l’intégrer était complexe, les magazines et les albums étaient déjà très nombreux sans parler du fait que la BD, de tout temps, a jonglé avec la SF, depuis Zig et Puce et Babar en passant par Bibi Fricotin et Les pieds nickelés. Les héros classiques (Mickey, Tintin, Spirou, etc.) y ont fait souvent incursion. Quant à Valérian et Yoko Tsuno, c’est à partir de 1970 qu’ils allaient s’imposer. Et Jules Verne, pourquoi l’exclure ? Parce qu’il aurait fallu effectuer (et justifier) un choix parmi ses 62 Voyages extraordinaires, dont la plupart, contrairement à ce qu’on croit, ne relèvent pas de la SF – le cas Jules Verne mériterait un ouvrage à lui seul.

J’ai mon essai sous les yeux. La bibliographie qui la clôt comporte 60 ouvrages. Seuls 26 sont publiés dans des collections jeunesse dont voici le détail :

Magnard : 7 titres, souvent réédités dans la collection Sciences et Aventures

Rageot : 6 titres, les premiers de la nouvelle collection Jeunesse-poche Anticipation (la première collection de poche pour la jeunesse)

Robert Laffont : 6 titres, de l’anticipation proche, tous dans la (première) « collection pour jeunes adultes » Plein Vent, dirigée par André Massepain.

Et les autres ? Un seul titre : en GP Rouge & Or, dans la Verte d’Hachette, à La Farandole, chez Spes, Mame, Delagrave et Gründ (un recueil «d’ histoires extraordinaires » - des nouvelles ou des extraits de romans )

Les 34 autres titres sont donc en principe destinés aux adultes. Comment les ai-je sélectionnés ? De façon arbitraire, certes. Mais parce que mes élèves (des collégiens) les lisaient facilement et avec plaisir. Je les ai évidemment puisés dans les premières collections de SF : Le Rayon Fantastique, Anticipation (Fleuve Noir), Présence du Futur – mais aussi chez OPTA, Marabout, etc. Après avoir créé chez Gallimard la série Folio-Junior SF, j’ai d’ailleurs réédité dans ma collection plusieurs de ces romans : Niourk, Le Bréviaire des robots, L’invention du Professeur Costigan…

On le voit : il y a 50 ans, la « SF pour la jeunesse » était très réduite ! Bien davantage qu’au début du XXème siècle où les auteurs « post-vernien » (dont les romans touchaient tous les publics) étaient nombreux : Arnould Galopin, Capitaine Danrit, Maurice Renard, Gustave Le Rouge, Octave Belliard – j’en passe ! Dans les années 70, la situation s’est vite améliorée, à l’image de la SF en général qui (si j’ai bonne mémoire) comptait en 1978 (et en France) 36 collections de SF destinées aux adultes ! En 1969, on n’en comptait que trois (avec certes, les publications OPTA et Galaxie Bis). C’est en novembre 69 que Gérard Klein a créé la série Ailleurs et demain.  A peine mon essai était-il sorti (en novembre 71) qu’il m’adressait une longue lettre et un paquet – en 1972, nous ne nous connaissions pas. Dans son courrier, (il imaginait avoir affaire à un vieil universitaire… j’étais un prof de 26 ans !) il me félicitait pour mon travail, me livrait des précisions, et me reprochait (fort gentiment !) de ne pas avoir fait mention de sa collection. Il m’en adressait les premiers exemplaires. Mais il m’aurait été impossible de conseiller à de jeunes lecteurs Le Vagabond de Fritz Leiber, le très gros En Terre étrangère de Robert Heinlein… et encore moins Ose de Philip José Farmer ! Gérard et moi, nous nous sommes rencontrés peu après, invités à intervenir ensemble dans la bibliothèque municipale de Saint Ouen.

En jeunesse sont nés à la fin des années 70 Travelling sur le Futur (chez Duculot ) et L’âge des Etoiles chez Robert Laffont, collection d’ailleurs dirigée par Gérard Klein ) – puis Folio-Junior SF en 1981.

Les romans de SF pour la jeunesse ont surtout fait leur apparition au sein de collections classiques – comme par exemple les séries de Philippe Ebly dans la Bibliothèque Verte de chez Hachette (Les conquérants de l’impossible, Les évadés du Temps…) ou encore dans la collection Grand Angle chez G.P. Rouge & Or

Aujourd’hui, c’est toujours le cas : s’il existe des collections de SF pour la jeunesse, on trouve des titres de SF ici et là, dans des collections jeunesse généralistes – voire même dans le domaine de l’album. Ce qui est nouveau. Parce que la SF jeunesse s’est surtout épanouie pour le public des « jeunes adultes ».

Les thèmes abordés aujourd’hui ? Ils sont aussi riches et variés que dans la SF traditionnelle ! On y trouve de la hard science, du cyberpunk, du steampunk… peut-être parce que les auteurs de SF pour adultes n’hésitent plus (depuis les années 70 !) à écrire pour le jeune public, de Jean-Pierre Andrevon à Jean-Marc Ligny en passant par Pierre Bordage. Il faut dire que Pierre Pelot, Christian Léourier, Michel Grimaud (et d’autres !) leur avaient ouvert la voie.

Plusieurs remarques en guise de nuance – et de réponse à la question concernant les exigences des éditeurs.

Leur objectif ? C’est de vendre. À cet égard, les dystopies américaines font davantage recette que la hard science à la française. Et après l’engouement pour les trilogies, il faut aussi savoir que les ventes d’ouvrages de fantasy dépassent aujourd’hui de très loin celles des romans de… « vraie SF ». Or, on met souvent SF et fantasy dans le même sac, peut-être parce que de nombreux auteurs de SF se sont (pour des raisons… de marché ? ) recyclés dans la fantasy. Eh oui, il faut bien vivre… et plaire à un public qui préfère l’imaginaire et l’évasion aux visions scientifico-futuristes plus réalistes… Mon thriller technologique Cinq degrés de trop se vend mal : il y est question d’un futur probable et de la fin de l’humanité, ce n’est pas très vendeur ! On veut bien des romans catastrophe, à condition qu’il y ait des survivants. Mais en 2019, l’anticipation la plus vraisemblable, c’est la disparition de toutes les espèces à l’horizon de deux ou trois siècles. Vous n’auriez pas quelque chose de plus optimiste et distrayant, monsieur le libraire ?

Vous évoquez aussi les exigences des parents et celles des lecteurs.

Hum ! Les parents ont de moins en moins d’exigences. Quand ils achètent un livre à un enfant de 7 ou 8 ans, ils lui disent : Bon… celui-ci, tu le liras, hein ? Dès l’arrivée au collège, les parents se font plus discrets. Leurs exigences, c’est que leur enfant troque de temps en temps son smartphone pour un livre. Et là, c’est l’ado qui choisit. Souvent moins en fonction de ses propres goûts que de ce qu’il faut avoir lu pour ne pas passer pour un plouc auprès des copains. Afin de s’intégrer au groupe. Les exigences de l’éditeur ? Sa priorité, c’est (sur)vivre. J’ai souvent entendu l’un d’eux me confier : j’ai lu ton texte, c’est magnifique. Mais je ne peux pas publier ça, je ne le vendrai pas. L’éditeur est aujourd’hui dépendant des contrôleurs financiers qui veulent publier non pas des ouvrages de qualité, mais ce qu’ils croient, eux (les contrôleurs financiers, qui sont à l’écoute des commerciaux, des chiffres et des statistiques), que ça plaira et que ça va se vende.

Lundi 09 mars 2020

LEO Mon destin sera la liberté, Gwenaëlle Barussaud, Rageot

L’héroïne, Léo, est une ancienne ouvrière de l’usine de chocolat Menier, à Noisiel.

Mais Léo, c’est aussi Léonore Desilles, une fille de bonne famille abandonnée à sa naissance et qui a fini par retrouver (dans un volume précédent, Mon secret est ma chance) ses vrais parents !

Agée à présent de 19 ans, exilée avec son père (et le neveu de celui-ci, Edward) à Guernesey, elle décide de rentrer en France un mois après le retour d’un autre exilé célèbre : Victor Hugo ! Elle retrouve à Paris son amie Margot, sa cousine Hortense… et Emilien, le jeune révolutionnaire dont elle est un peu amoureuse.

Ce dernier va d’ailleurs lui dénicher une place de journaliste à La Marseillaise.

Las ! La France et la Prusse sont en guerre.

Bientôt, c’est la défaite de Sedan et les ennemis s’approchent de Paris…

Tandis que la capitale se prépare à un long siège, Léo se sent déchirée entre deux destins : celui de l’ancienne ouvrière, sensible à la misère du peuple oppressé ; et celui d’une fille de l’aristocratie dont la cousine est une amie de l’impératrice ; eh oui : Eugénie a fui avec son fils en Angleterre après la chute de Napoléon III. Prudente, elle a confié ses bijoux à son amie Hortense, une fortune qui pourrait permettre aux assiégées de subsister…

 

Le lecteur du premier volume va retrouver, avec cette suite, un roman historique fort bien documenté, d’une lecture facile et aux rebondissements nombreux.

L’auteur a le vrai talent de livrer ce qui pourrait tourner en romance mais qui en réalité est un vrai journal : celui d’une jeune Parisienne qui, jour après jour, va assister et participer au siège de la capitale : après l’arrivée de Victor Hugo, la ville subira celle des Prussiens. Léo assistera au vol en ballon de Gambetta, partagera les difficultés des assiégés qui, pour survivre pendant le rude hiver 1870/1871, doivent abattre les arbres des avenues, brûler les meubles, capturer les chats et les rats pour les rôtir – et même, luxe suprême, abattre les animaux du zoo pour en faire des plats destinés à l’aristocratie (on retrouve ici Ficelle, le matou de Léo qui figure sur la couverture du volume 1 ! )

Le style est vif, l’action permanente et la vie quotidienne décrite avec réalisme.

Bref, ce roman « pour la jeunesse » a toute sa place dans les CDI des collèges ; et il pourrait être proposé aux élèves qui plongeraient ainsi dans l’atmosphère de la future Commune de Paris. Ce roman, dans mon esprit, fait écho à un autre récit vieux d’un demi-siècle et qui, je crois, décrocha le Prix Jean Macé en 1975 : l’excellent Les lumières du matin, du regretté Robert Bigot, réédité chez Actes Sud Junior.

Les jeunes lecteurs de 2020 auront sans doute droit à La Commune vécue par Léonore : oui, nul doute que Gwenaëlle Barussaud complètera sa trilogie avec un prochain volume dont l’action se déroulera cette fois en 1971 !

 

Lu dans son unique version, un moyen format à la couverture vivement illustrée.

On apprécie les pages finales qui comportent un historique détaillé ( la guerre de 70 & la Commune ) et le discours que Victor Hugo prononça à son retour d’exil, en septembre 1870.

Dimanche 01 mars 2020

AMAZONIA, Patrick Deville, Le Seuil ( Fiction & Cie )

Ecrivain voyageur, Patrick Deville,  accompagné de son fils Pierre, se rend en Amazonie, sur les traces de Blaise Cendrars (l’auteur de Moravagine), Jules Verne (La Jangada), Pizzare, Aguirre, Percy Fawcett… et bien d’autres.

Cette longue expédition est l’occasion (ou le prétexte) pour Patrick Deville de se pencher avec force détails sur les souvenirs de ses voyages précédents, mais aussi et surtout sur l’histoire et la géographie de tous les lieux visités…

Le lecteur va être ainsi irrésistiblement entraîné dans un flot d’informations et de références d’une précision stupéfiante, qu’il s’agisse d’écrivains (Montaigne, Michaux, Claudel, Loti, Bernanos, Melville, Faulkner, Stevenson, London, Simenon, Conrad, Vargas Llosa, Joyce, Lautréamont, Supervielle, Larbaud, Borges…), d’explorateurs (Humboldt, Casement, Brazza) d’ethnologues (Claude Levy Strauss, Thoreau et… Elisée Reclus !) de conquérants, de colonisateurs, de chefs d’état (Noriega, Corréa, ce cinglé de Daniel Ortega, l’irresponsable Bolsonaro) ou de révolutionnaires (Simon Bolivar, Pancho Villa, Zapata, le Sentier Lumineux) et d’industriels (Eiffel – puis Ford, de triste mémoire) ces derniers soucieux d’exploiter le potentiel d’une région vierge, dans laquelle la faune, la flore, les rivières, leurs affluents (et les Indiens) sont souvent les seuls obstacles à vaincre.

 

Amazonia est sous-titré roman… épithète à mes yeux impropre puisqu’il s’agit là, de l’aveu même de son auteur, d’un récit autobiographique truffé de mille et une anecdotes historiques d’une richesse et d’une diversité à donner le tournis au lecteur !

Patrick Deville nous livre ici, avec l’Amazonie (le fleuve, la forêt, les pays traversés, ses habitants d’hier et d’aujourd’hui) une leçon d’histoire et de géographie qui, à première vue, peut sembler un inextricable fourre-tout mais qui, une fois l’ouvrage achevé, laisse l’impression indélébile d’une œuvre forte, originale, authentique et sans doute fort bien construite – le sentiment qu’on éprouve après avoir admiré l’œuvre du facteur Cheval ou la Sagrada Familia de Gaudi…

Deville passe en revue « la folie de l’or, du caoutchouc (Ford, Goodyear et Waterman) et du café », la pose (inutile) du premier fil télégraphique à travers la forêt par Auguste Pavie, la tentative d’instauration d’une « nation positiviste » selon les préceptes d’Auguste Comte…

Le leitmotiv de ce roman dense et géant (moins de 300 pages, pourtant !) reste cependant… le père et le fils. « Que peut-on demander de plus à un fils que d’être un jour pardonné, ne serait-ce que de lui avoir infligé l’existence sans le consulter, p. 160).

En effet, Patrick Deville évoque à de multiples reprises le couple (souvent père-fils) formé par de nombreux explorateurs ou amoureux de l’Amazonie, dont il nous livre la liste et les destins exhaustifs ; Lowry, Brazza, Rimbaud, Kipling, Fawcett - oui, Percy Fawcett auquel Hergé fait mention dans L’Oreille cassée quand Tintin retrouve un certain Ridgewell chez les Arumbayas !

Il n’oublie pas non plus Werner Herzog (et Klaus Kinsky, son diabolique acteur fétiche) avec ses héros historiques ambigus Aguirre (ou La Colère de Dieu)  et Fizcaraldo.

Deville émaille son propos de pensées et de citations exemplaires : « Plus les cultures communiquent entre elles, plus elles tendent à s’uniformiser et moins elles ont à communiquer » ou encore « Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité » ( deux emprunts à Claude Lévy Strauss).

Adepte de la locution après que (dont il use souvent, en insistant sur l’infinitif qui la suit, selon la règle trop souvent oubliée !), Patrick Deville nous impose des phrases parfois très courtes mais souvent fort longues (une seule couvre les pages 136/137 !), dont les énumérations submergent parfois le lecteur – comme celle-ci, prise au hasard (pages 116/117) : S’ils revenaient un siècle après, ces habiles ingénieurs anglais qui avaient élevé la ville la plus riche du monde (Manaos) au cœur de la jungle, la première ville électrifiée du Brésil, ils verraient le pont de fer toujours en service, les halles, chercheraient les docks du port flottant où se négociaient à prix d’or les balles de caoutchouc, remonteraient vers la place Saint-Sébastien, retrouveraient l’opéra et ses verreries de Murano, son dôme de mosaïque alsacienne,  sur le côté de la place l’église venue d’Italie, dissymétrique,  parce que l’un des deux clochers sombra au fond de l’Atlantique, mais tout autour les immeubles en ruine, noircis, aux toits effondrés, mangés de fougères et de lianes, près du fleuve l’usine de pompage qui jamais ne fonctionna,  achevée l’année de la banqueroute et depuis à l’abandon.

Lassant ? Difficile ? En aucun cas !

L’abondance de renseignements et de faits met rapidement le lecteur en transe – et loin d’être débordé, il devient vite addict à ce style particulier et attachant.

 

Patrick Deville est un auteur engagé : après les dégâts de la colonisation, il évoque notre monde contemporain et la fin du rêve égalitaire devant l’explosion démographique, la raréfaction des ressources, l’apparition d’une humanité augmentée laissant les milliards de sous-hommes s’entretuer pour un peu de nourriture et d’eau potable au milieu des décharges.

Parfois, l’auteur juge (notre civilisation du déchet durable, p.236) et conclut : Ces contrées amazoniennes, depuis l’époque du caoutchouc, avaient reçu le pire de l’Europe, et sans son humanisme en contrepartie.( p. 163) avant de constater, page 260, que l’événement le plus considérable de ces vingt-deux dernières années est le bouleversement climatique en cours, auprès de quoi le reste paraît anecdotique, et de déplorer (p. 276) en ce milieu de l’année 2018 la folle accélération du dérèglement climatique.

Amazonia est une somme de renseignements et de jugements magnifique, un incomparable résumé historique – une œuvre contemporaine majeure.

Et exemplaire.

 

Lu dans son unique version actuelle (août 2019), un moyen format dans la collection blanche du Seuil, dont la jaquette représente la photo poétique d’une forêt nappée de brume…

Lundi 24 février 2020

SOMBRE DIMANCHE, Alice Zeniter, Albin Michel

Fin des années 80, en Hongrie…

Le jeune Imre vit dans la maison familiale des Mandy, une misérable demeure isolée en bordure du chemin de fer qui mène à la gare de Budapest, toute proche. Enfant, il redoutait l’étrange transformateur qui trône toujours dans le jardin, un « monstre à étincelles ».

Imre n’a pour compagnie que son père Pal, sa sœur ainée Agnès (dite Agi) et son vieux grand-père ronchon. Chaque jour, celui-ci va ramasser dans le petit jardin les déchets que jettent les voyageurs des trains. Et chaque année, le 2 mai, il marmonne après s’être saoulé à mort une chanson qui commence par Sombre dimanche

Ildiko, la mère d’Agnès et d’Imre, est discrète et distante – elle s’est mariée avec Pal à la suite d’un malentendu : pour rentabiliser deux alliances achetées au cas où…

Las ! Devenue étudiante, Agi va habiter un studio en ville pour vivre sa vie.

Imre, qui adore sa sœur, lui rend visite le plus souvent possible. Il fait un jour la connaissance de Zsolt, un garçon déluré et bagarreur qu’il prendra pour modèle, surtout quand, à l’adolescence, il aura le désir forcené d’échapper à son destin et de connaître enfin des filles (de préférence des Californiennes…). Parce qu’au sein de cette société communiste, le rêve de l’ouest est une obsession permanente, surtout depuis qu’on sait que le groupe Queen, le 27 juillet 1986, va venir se produire à Budapest – un événement à ne pas rater. Hélas, ni Zsolt ni Imre n’ont le premier sou pour acheter un billet pour le concert… Une frustration qui s’accentuera encore quand, après la « libération » de la Hongrie en 1989, Imre finira par dénicher un poste de vendeur dans un sex-shop.

 

Si Alice Zeniter situe son récit en Hongrie, c’est parce qu’elle y a enseigné le français (et fait du théâtre) pendant plusieurs années. Ecrit de façon sobre et efficace, avec le jeune Imre comme locuteur indirect, Sombre dimanche reste avant tout le tableau édifiant et historique d’une société refoulée après l’occupation soviétique qui a suivi la dernière guerre. La révolte et la répression de 1956 y sont évoquées, mais cette fois par le père d’Imre, Pal.

Après la mort de Sara, sa mère chérie, Pal a fini par comprendre qu’il n’était pas hongrois… mais russe. Rejeté par ses deux sœurs « presque jumelles » Panka et Ezster, il s’est ainsi retrouvé malgré lui dans le camp des occupants du pays.

Ce secret de famille, Imre finira par le découvrir (l’auteur le livrera au centre de l’ouvrage grâce à un flash-back en 1945)

1989 est aussi évoqué, année où les Hongrois comprirent que le communisme était mort  - mais aux yeux d’Imre, c’est surtout l’année où sa mère est morte. C’est aussi celle du départ de Zsolt, qui va le laisser démuni. A présent,  que va faire Imre de sa vie ?

Alice Zeniter le relate avec une succession d’événements et de personnages hauts en couleur : * Kerstin, l’Allemande avec laquelle Imre se mariera et aura un enfant

* Monika, la sœur de Kerstin, provocante et libérée

* les retrouvailles avec Zsolt devenu poète et célèbre.

* L’arrivée de Viktor Orban…

Le destin d’Imre est sans doute la métaphore du sort historique de la Hongrie, à l’image de cet extrait (page 245) : Il (Imre) se demanda  (…) Est-ce que la vie pouvait n’être que ça ? cette succession d’espoirs et de dépressions, l’un faisant toujours oublier l’autre, malgré les années et le peu de sagesse qu’on pouvait en tirer ?

Ou encore à l’image de l’affirmation finale d’Agi : On est un peuple raté.

Ou de celle de Panka : Ce pays n’a pas de bonheur pour nous.

A travers le (triste) destin d’une famille, Sombre Dimanche, de façon romanesque et convaincante, résume le sort et les contradictions  d’un pays tout entier.

 

Lu dans se version grand format : la Blanche d’Albin Michel.

Lundi 17 février 2020

L'écrivain de la famille, Grégoire Delacourt, Jean-Claude Lattès

Edouard éblouit ses parents en livrant à 7 ans un poème (primaire et enfantin) de huit lignes. Eblouie, la famille applaudit. Le destin de l’enfant est tracé : il sera écrivain.

Année après année, chacune symbolisée par des noms d’écrivains, de chanteurs, de chansons, de célébrités ou de faits éphémères, Edouard livre ses maigres progrès et l’état d’une famille qui se dégrade peu à peu avec une sœur aînée sensible, un frère cadet simplet, une maman qui fume et trompe son mari, un père surnommé Dumbo qui devient sourd et dépressif,

Il faut avoir vu ses parents se battre pour comprendre qu’un enfant puisse avoir envie de mourir, nous confie le narrateur. Mis en pension, il devient un ignare savant, passe le bac, confie à une amie Monique qu’il doit être écrivain et finit par l’épouser, sans l’aimer. Elle rêve de devenir actrice. En réalité, ils deviennent davantage colocataires que mari et femme, même s’ils feront un enfant. Edouard écrit un roman trop hâtif et bâclé. Un second qui sera refusé. Il décide alors de devenir publicitaire, une autre façon de vendre des mots...

De Grégoire à Edouard, il n’y a qu’un pas. Que Delacourt a sans doute franchi. En effet, l’auteur de l’écrivain de la famille », est né lui aussi à Valenciennes. Et il est devenu publicitaire avant de publier son premier roman... à cinquante ans !

De lui, on a tous (enfin presque) lu son best seller, La liste de mes envies.

Mais peu de lecteurs connaissent le premier roman de Grégoile alias Edouard. Un récit original en forme de journal : des faits brefs livrés chaque année. Une première vie ratée, en raccourci, semée de formules assassines et d’étranges subjonctifs passés qui voisinent parfois avec des vulgarités, ce qui donne à ce récit personnel un ton très particulier : elle (Monique) adorait alors que je la prisse dans les papiers de soie des emballages (...) J’avais béni mon professeur d’art plastiques d’avoir insisté pour que je maîtrisasse l’art exigeant du lettrage (...) bien que je ne connusse un traître mot de flamand (...) il n’était plus possible que je bandasse à nouveau...

Parfois, un trait de génie : Une image de mes parents surgit. Il est assis à la table de la cuisine jaune, elle s’approche pour y déposer le saladier, passe derrière lui et l’embrasse dans le cou. À cette seconde précise, ils sont prodigieusement beaux ; mon frère se cache les yeux en soupirant, Claire si petite frappe des mains et envoie valser sa cuillère en plastique pleine de purée. Le bonheur n’était alors rien d‘autre. Juste votre maman qui embrassait votre papa dans le cou en allant s’asseoir à table. Juste ça.

Ce résumé d’une vie se lit d’une traite, comme on feuillette un album photo dont l’auteur a soigneusement sélectionné les scènes essentielles. Il s’en dégage après lecture le sentiment de toute une vie bien ratée, comme l’a titré autrefois Pierre Autin-Grenier. C’est là un bilan très personnel, même si l’auteur prétend qu’il s’agit d’un roman. C’est à mes yeux plutôt un portrait de famille qu’on n’est pas près d’oublier, même si Grégoire n’a pas vécu l’enfer d’un Yann Moix. Son ouvrage, quoi qu’il en soit, a un goût très fort de sincérité.

Lu dans sa version grand format, avec une couverture crème qui a la couleur de la blanche, une belle typographie et un papier de qualité. Chapitres courts et ton édifiant.

CG

Lundi 10 février 2020

La guerre des mondes, une nouvelle adaptation

La guerre des mondes ? Ça n’en finit pas…

Je suis très étonné (pour ne pas dire scandalisé) que ce titre ait encore le droit de figurer au programme d’une série qui s’éloigne de plus en plus de l’ouvrage initial.

Rappelons les faits, s’il vous plaît…

La guerre des mondes est un roman publié par H.G. Wells en 1898 qui relate (à la première personne, comme si l’auteur avait vécu les faits !) l’atterrissage puis l’invasion, dans la banlieue de Londres, d’objets venus de la planète Mars. Ces grossiers obus ont été mis au point par les habitants de la planète rouge vieillissante, soucieux d’occuper la Terre pour s’y installer, et qui vont traiter leurs actuels habitants (nous !) comme de vulgaires insectes ou animaux inférieurs. Merci, donc, de bien vouloir lire l’original (et la préface que j’ai rédigée pour la version Folio chez Gallimard) avant de voir de pâles adaptations cinématographiques. Parce que ce chef d’œuvre de la SF n’est rien d’autre qu’une critique acerbe du colonialisme, et une réflexion toujours aussi pertinente sur l’adaptation des espèces à leur milieu.

En 1953, un film (de Byron Haskin) adapte le roman de façon assez fidèle, en situant l’action dans le présent. D’autres adaptations du roman, moins réussies, précèderont le film éponyme que tournera Steven Spielberg en 2005 – en situant l’action à New York et en s’autorisant des modifications étonnantes au scénario d’origine.

Or, comme on n’arrête pas une affaire qui marche, La guerre des mondes est devenue une série. Mais les envahisseurs, pour des raisons de modernité (contrairement à ce que pouvait supposer H.G. Wells, on sait depuis longtemps qu’il n’y a pas de Martiens !) viennent cette fois d’une autre galaxie. Bien entendu, ces méchants extraterrestres sèment la terreur. Entretenant l’illusion rassurante que si notre belle planète est en danger, la cause en est extraterrestre.

Le cinéma, plus encore que la littérature, a longtemps entretenu le mirage d’autres fins du monde possibles, par exemple à la suite de la chute d’une météorite pouvant causer la mort de l’humanité - voir -ou plutôt éviter de voir) Armageddon, entre autres.

Ces « fictions catastrophe » nous permettent de nous cacher la réalité : si une espèce menace d’exterminer l’humanité… c’est la nôtre, pas une autre !

Mais ce serait trop désagréable de nous mettre la nez dans notre propre caca.

Alors une fois de plus, faisons-nous une bonne grosse peur pour rire, histoire de mieux dégager notre responsabilité… et nous faire oublier la réalité : les responsables de la disparition des espèces, de l’eau potable, les responsables des famines, épidémies et autres calamités, ce ne sont pas de dangereux et belliqueux extraterrestres ou insectes géants à la sauce Starship Troopers ( film adapté du roman de Robert Heinlein Etoiles, garde à vous… le saviez-vous ?), ce sont les humains eux-mêmes.

Bah, qu’importe !

Pendant que notre maison brûle, nous préférons imaginer que les incendiaires viennent d’ailleurs.

CG

Lundi 03 février 2020

Questions de David Circé, pour le fanzine L’Étoile Étrange ( 5 )

9. Pouvez-vous nous recommander des salons de Science-fiction français ou d’autres évènements (littéraires, BD) que vous connaissez bien ?

En premier lieu, Les Utopiales, le Festival international de SF de Nantes. Il a lieu chaque année au Palais des Congrès et rassemble un grand nombre d’auteurs de tous les pays. On y projette des films, on y rencontre des écrivains, on assiste à de nombreux débats… J’ai assisté et participé à sa création – j’y reviendrai.

Ensuite, Les Imaginales d’Epinal, une manifestation qui ratisse large puisqu’on y trouve ( euh… au fond comme à Nantes, désormais ! ) autant d’heroic fantasy que de SF avec, là encore, une pléiade d’auteurs, des ventes-signatures, des débats – cette fois dans un cadre plus discret et aéré.

Enfin, Scientilivre, le salon de la SF et du livre scientifique. Il a lieu chaque troisième week-end à l’Agora de Labège, dans la banlieue de Toulouse, où vivent une grande partie des ingénieurs d’Airbus et d’Ariane, à deux pas de la Cité de l’espace. Là encore : conférences de scientifiques de tous horizons : océanographes, climatologues, géologues, astrophysiciens… A deux reprises, le philosophe des sciences Michel Serre a été l’invité d’honneur. Il y a des vente-signatures d’écrivains scientifiques ou de SF - et de nombreux ateliers destinés au jeune public. Scientilivre a été créé il y a 19 ans et est géré par l’association Délires d’Encre dont euh.. je fais partie depuis 17 ans ! Ce qui explique que je sois toujours présent là-bas.

Bien sûr, il existe de nombreuses manifestations : la convention nationale de SF, annuelle, qui a lieu dans une ville différente à chaque foiset cette année, en 2020, elle aura lieu en août, à Orléans ! me fait remarquer Patrick Moreau, mon webmaster. Il y a bien d’autres salons de SF comme Entres les mondes, à Aurillac. Quant à la convention mondiale de SF ( me fait toujours remarquer Patrick Moreau – merci pour ce rappel, Patrick ! ), son principe de base c'est qu'il y a très peu d'invités (2 ou 3) et que les auteurs ( anglo-saxons ) qui y viennent ont l'habitude de payer leur venue (ou leur éditeur !).

Dresser la liste de toutes ces manifestations serait vain.

Et dans le domaine des salons généralistes ( Le Salon du livre de jeunesse de Montreuil ou/et le Salon du livre de Paris, Porte de Versailles), il faut aller au moins une fois dans sa vie à la Foire aux livres de Brive et au salon Etonnants Voyageurs de Saint Malo ! Je n’ai encore jamais été au Salon de la BD d’Angoulême.

10. Pouvez-vous nous raconter l’un de vos meilleurs souvenirs de ces rencontres ?

J’en ai plusieurs ! Presque tous concernent Les Utopiales qui, au départ, s’appelaient tout simplement Utopia. Comme le dit Wikipedia ( et j’ignore comment cela a fini par se savoir ! ) c’est moi qui avait eu l’idée de ce nom lors de sa création, en 1997, par Bruno della Chiesa – dans le salon de notre maison périgourdine, mais oui ! Les premières éditions eurent lieu au Futuroscope de Poitiers. J’en étais le parrain et le premier invité était… Jack Vance. Lorsque ce salon changea de nom ( la chaîne de cinéma Utopia nous y contraignit ! ) et fut transposé à Nantes, je fis un petit discours d’inauguration. Après quoi je rejoignis le public car aussitôt que j’eus quitté la scène, on diffusa La Jetée, le fameux classique de Chris Marker. Dans l’obscurité, je sentis une main se poser sur mon épaule et une voix m’affirmer, avec un accent américain prononcé :

- J’ai beaucoup apprécié tout ce que vous avez dit. C’était magnifique. Je vous félicite.

- Merci. Mais… qui êtes-vous ?

- Oh, Un petit auteur américain. Vous ne me connaissez sûrement pas. Je m’appelle David Brin.

J’étais stupéfait. Et ravi. J’avais évidemment lu La chose au cœur du monde, Message de l’univers et d’autres ouvrages de David Brin. Mon fils, Sylvain, était un fan absolu. Au cœur de la comète ( co-écrit avec Gregory Benford ) était son livre de chevet. Du coup, David et moi avons sympathisé et signé nos livres côte à côte pendant toute la durée de la manifestation. Il nous a même invités, ma femme et moi, à San Diego… mais nous n’y sommes jamais allés.

L’année suivante, l’invité d’honneur était Robert Silverberg. Et comme nous prenions notre petit déjeuner côte à côte dans le Novotel qui jouxte la cité des congrès, je me suis présenté ( malgré mon anglais basique ) en lui précisant que je l’avais publié chez Gallimard, dans ma petite collection Folio Junior SF, en 1981 ; un recueil, L’homme qui n’oubliait jamais, qui contenait sa nouvelle au titre éponyme. Il a souri, froncé les sourcils et précisé :

- 1981 ? Non. Gallimard m’a envoyé votre recueil. C’est en janvier 1982 qu’il est sorti.

Là encore, j’ai été bluffé: c’est lui, Robert Silverberg, « l’homme qui n’oubliait jamais ». Il a la mémoire totale, un vrai phénomène !

11. Avez-vous déjà participé à une Convention Mondiale de la Science-fiction ? (Worldcon) Pouvez-vous nous raconter une anecdote à ce sujet ?

Je n’ai jamais participé à une convention mondiale. 

Lundi 27 janvier 2020

Sam (BD), Pierre Desbugues et Ben Caillous, Inanna éditions

Sam est un ado qui vit à Paris, dans un quartier populaire, avec sa petite sœur Marie, une mère attentive, un peu sévère et autoritaire… et un père souvent absent. Les voisins ne sont pas toujours sympa - sauf les parents de la petite Juliette, hélas atteinte d’une maladie auto-immune. Sam a aussi un bon copain : Boulazer (pour Boule-à-zéro) un rouquin assez enveloppé… chauve - et sujet à du harcèlement.

Mais surtout, il y a, à l’étage du dessus, le vieux Joseph, un joueur de violon solitaire et bienveillant avec lequel Sam (qui, lui, joue de la flûte) a noué une solide complicité.

Josef intrigue Sam : il porte toujours des manches longues, même en été. Sam rêve de grandir pour devenir indépendant, rouler avec une grosse moto et se faire un tatouage pour impressionner la galerie… Sauf qu’un jour, il découvre devant l’immeuble une ambulance. Est-ce pour la petite Juliette, à nouveau gravement malade ?

Non : elle est destinée au vieux Josef – pour lui, c’est le début de la fin ; mais pour Sam, c’est l’objet d’une découverte qui va bouleverser sa vie… et ses rêves un peu ridicules de tatouage et de moto.

On m’a parfois reproché d’ignorer (ou de laisser peu de place à certains genres littéraires comme le théâtre, la poésie… et la BD.

Je plaide coupable.

Et faute de vous parler du dernier Astérix (qui n’est plus ma tasse de thé depuis la mort de Goscinny), j’ai jeté mon dévolu sur le cadeau que m’a fait récemment l’un de mes prochains éditeurs : Guillaume Belloy, responsable d’Inanna Editions.

Peu convaincu au départ, j’ai commencé à lire cette BD au graphisme attachant et original : de gros traits en noir et blanc avec, de temps à autre, une seule (brève, très brève) touche de couleur : du jaune : jaune le soleil, jaune le ruban du bébé, jaunes une écharpe, un réverbère, un coude rapiécé… un choix jamais expliqué mais clairement justifié.

Le récit est bref. L’histoire simple, sans chichi, se lit d’un trait. Et même si le lecteur averti devine assez vite où les auteurs veulent en venir, l’émotion, forte et profonde, jaillit soudain – eh oui, j’ai moi-même été surpris.

Pédagogique, cette BD ? Sans doute. Très édifiante aussi… mais d’une grande efficacité, grâce à sa simplicité. Parce que la découverte de Sam va, on le devine, changer le cours de sa vie future et modifier son comportement. Les qualités et la simplicité de cet album peuvent convenir à tous les âges – même si, à moins de dix ans, il sera bienvenu qu’un adulte explique certains faits ? La relecture n’en sera alors que plus éclairante et plus riche !

Un album à découvrir, à lire… et à offrir !

CG

Lundi 20 janvier 2020

Le couple d'à côté, Shari Lapena, Presses de la Cité

Test

La baby sitter ayant appelé Anne et Marco au dernier moment pour leur avouer qu’il lui serait impossible de garder ce soir la petite Cora (six mois), les parents ont tout de même accepté l’invitation de leurs voisins, Graham et son épouse, la séduisante Cynthia ; ils iront simplement vérifier que le bébé dort bien, chacun leur tour, chaque demi-heure.

Mais à une heure du matin, Anne et Marco découvrent la porte de devant ouverte et le berceau vide. Désespérés, ils appellent la police…

L’inspecteur Rasbach interroge tous les voisins – mais aussi les parents et les (riches) grands-parents. En effet, il soupçonne Anne ou/et Marco d’avoir tué (peut-être par accident ?) leur bébé et caché le corps. Marco finit par avouer qu’il a été dragué par Cynthia pendant cette soirée… mais Cynthia affirme que c’est Marco qui lui a fait des avances.

Qui ment ? Est-ce un détail, dans ce kidnapping supposé ?

Peu à peu, des indices orientent l’enquête vers un enlèvement. D’ailleurs, quelques jours plus tard, un paquet arrive avec le body de Cora – et une rançon est demandée…

Un thème banal, un fait divers presque ordinaire… pour un thriller hors du commun et haut de gamme ! Shari Lapena, dont c’est le premier roman, offre ici un coup de maître.

Elle rédige son récit au présent en se mettant tour à tour dans la tête et le cœur d’Anne (qui souffre de dépression… et de pertes de mémoire), de Marco (dont l’entreprise semble vaciller malgré l’aide de son beau-père) et de l’inspecteur Rasbach qui, comme le lecteur, s’interroge sur le possible coupable… Un coupable que l’on connaît (ou croit connaître) peu avant la première moitié du récit. Là, on a une petite déception, car la suite paraît alors évidente.

Erreur : les faits s’enchaînent, les révélations se succèdent et le suspense redouble !

Eh oui : il devient impossible de lâcher le livre dont l’écriture fluide et efficace rend le lecteur addict jusqu’au dernier chapitre, qui offre une conclusion à la fois logique… et ambiguë.

Le couple d’à côté est à mes yeux un travail d’orfèvre, une mécanique superbe. Certes, ce roman ne révolutionne pas la littérature mais il offre quelques heures passionnantes.

Attention : dès les premières pages sont livrés beaucoup d’indices, auxquels le lecteur peut ne prêter qu’une attention discrète. Mais chaque détail a son importance.

Bien sûr, on peut reprocher à l’auteur de livrer peu à peu des révélations qui mettent le lecteur sur la piste, et changent la donne ; mais bien malin qui découvrira le nœud de l’affaire avant qu’il ne lui soit révélé !

Lu (pour une fois !) dans sa version France Loisirs et non dans sa version d’origine, aux Presses de la Cité.

Typographie très aérée, papier épais. 360 pages qui se lisent d’une traite !

CG

Dimanche 19 janvier 2020

Au delà de la lumière, Daniel Mat, Scrinéo

A Mondor, sorte de Las Vegas du futur, les fans de la Métamachie, un nouveau jeu virtuel, sont en émoi : la jeune Théa, une débutante, va affronter Ludwig Retter, le champion en titre.

Ce combat en public ne peut avoir lieu que si les deux belligérants passent en mort contrôlée (grâce à des injections) et s’affrontent dans un « rêve lucide partagé ». Un combat virtuel très violent, dans lequel les armes sont… les souvenirs des participants : décors, personnages, événements, tout peut être utilisé pour éliminer son adversaire ! Une expérience qui n’est pas sans risque…

En effet, dès le deuxième round, tandis que Théa et Ludwig transmettent sur écran, pour les spectateurs, les images de leur combat, Théa ne se réveille pas. Ses parents sont fous d’inquiétude… mais moins que David, son fiancé.

Bien sûr, il existe peut-être un moyen de savoir ce qui s’est passé – ou même de rencontrer Théa, et de l’aider à quitter cette mort, qui n’est plus contrôlée. La future championne est considérée comme morte ; et pour qu’elle rejoigne enfin la réalité, David décide de participer lui aussi à un combat. Il se souvient de Théa… mais ce sont ses propres souvenirs qui, contrairement à ce qu’il espérait, vont le gêner !

Eh oui, David n’est pas un champion. Ce n’est donc pas gagné…

Ce premier roman du jeune David Mat nous entraîne dans un jeu virtuel original qui tient à la fois des Mondes d’Ewilan, de feu Pierre Bottero et de la vieille (1996) Cité des permutants de Greg Egan – on songe aussi à Ubik, de Philip K. Dick et au chef d’œuvre de Michel Jeury, son Temps incertain avec ses dangereuses expériences de « chronolyse »…

Ce gros roman (480 pages) se lit aisément quand on est familier de la SF et qu’on accepte le jeu (parfois acrobatique) d’une réalité virtuelle d’un nouveau genre, puisqu’elle n’est accessible que si son utilisateur pénètre dans la frontière qui sépare la vie de la mort.

On devient alors un funambule capable de recréer ses propres univers à l’aide de tous ses souvenirs…

Le narrateur, David, a 17 ans. Il est amoureux de Théa, relate les faits au présent (une technique de plus en plus recommandée, notamment dans les textes destinés aux enfants et aux jeunes adultes) et va partir à la recherche de celle qu’il aime en participant à un tournoi amateur…

J’ai eu l’occasion de lire cet ouvrage (sorti le 24 octobre) en avant-première, et d’interviewer l’auteur lors de sa venue au salon Scientilivre de Labège.

Ce jeune écrivain prometteur a de l’imagination, de l’enthousiasme… et une foule de projets.

Bienvenue au club (de plus en plus intime, je le crains) de la vraie SF, un genre exigeant qui se situe loin, très loin de l’heroic fantasy si appréciée des jeunes adultes. La présentation et le style du roman le situent d’ailleurs très précisément à cette frontière, l’ouvrage pouvant aussi bien être abordé par les adultes que par les ados amateurs de SF.

Lu dans son unique version, un bel ouvrage en grand format à l’impressionnante (et fort belle) couverture noire et jaune.

CG

Lundi 06 janvier 2020

Ils pensent à la retraite... et oublient la planète

Test

©Patrick Chappatte in 'Le Temps' - https://www.chappatte.com


Ils ? Ce sont :

  • les autorités gouvernementales

  • les travailleurs et les syndicats, soucieux de préserver leur propre avenir… et celui de leurs enfants.

Sauf que… prétendre qu’on veut préserver l’avenir de ses enfants, de ceux qui, en 2020, vont entrer dans le monde du travail, c’est un argument qui me fait sourire.

Pourquoi ?

Parce que ces « jeunes futurs retraités » seront concernés en… 2065 ? 2070 ?

Or, où en sera la planète en 2070 ?

Dans l’actualité, on évoque (très peu) l’échec de la COP 25 (quelle victoire fallait-il en attendre ?) pour se concentrer sur les futures retraites, l’âge pivot, le chiffre du fameux point… j’en passe ! Un mois de grèves et de manifestations... soit.

A mes yeux, on oublie de nombreux paramètres :

1/ la perspective (annoncée par ceux qui sont en train de le provoquer !) d’un krach financier qui n’aura aucune commune mesure avec la petite crise financière de 2007/2008, au cours de laquelle de nombreux états sont intervenus pour « sauver les banques ». Avec l’argent public, dans le cadre du grand principe de l’économie de marché : on privatise les bénéfices et on nationalise les pertes.

Ce futur krach, les états ne seront sans doute pas prêts à l’assumer. Je vous laisse deviner l’état de vos économies… et celle des ministères éponymes contraints de revoir leurs chiffres et de réviser les promesses ( en particulier celles qui concernent les retraites ) de 2020 – on parie ?

2/ une « croissance négative » inévitable(j’évite le mot décroissance, synonyme de catastrophe), n’en déplaise à Madame Christine Lagarde qui juge la croissance nécessaire et indispensable – euh… vraiment ?

Allons, qui peut croire que nous allons continuer impunément à piller les ressources de la planète, à produire et à vendre comme au bon vieux temps ?

La plupart des consommateurs le souhaitent, je sais ! Le rêve qui circule, c’est travailler moins, gagner davantage et consommer encore un peu plus.

La décroissance ? On y viendra de force avec la fin du pétrole, la hausse du coût de toutes les énergies et la rareté annoncée de produits dont on vide la planète : poissons, forêts, eau, terres cultivables, terres rares ainsi que l’or, le zinc, le plomb, l’étain, le cuivre, l’uranium – et tout cela avant la fin du gaz naturel et celle du fer, prévues en 2072.

3/ l’arrivée des migrants.

On s’en dispute quelques centaines aujourd’hui : on n’en veut pas ! On vous les refile, OK ?

Les migrants climatiques ?

L’ONG Christian AID estime qu’en 2050, nous en aurons un milliard.

Bon, en théorie, cela devrait relancer l’industrie. Eh oui : il faudra construire beaucoup de digues (pour éviter que la montée des océans ne nous transforme nous-mêmes en futurs migrants !) et surtout beaucoup de béton et de fil de fer barbelés pour éviter d’être envahis par ces gens misérables et indésirables dont le sort et la fuite ont des causes que nous connaissons bien : nous et nos principes consuméristes effrénés, nous qui sommes complices d’un système qu’on condamne parfois du bout des lèvres… mais qu’on aimerait tant voir perdurer !

Nous ? Eh oui : ce ne sont pas les habitants du Bangladesh, de l’Afrique ou de l’Inde qui sont responsables du réchauffement climatique !

Bref, se projeter en 2070, c’est penser au futur état du monde… alors exiger le montant précis d’une retraite qu’il faudra recalculer dès 2030 (si tout va bien) – euh, là encore, on parie ?

Aussi, il me semble ridicule (et même scandaleux) de lever le poing en affichant : Ma retraite ! et en chantantL’Internationale. Parce que l’Internationale, je l’ai entonnée il y a cinquante ans, à l’époque où Michel Jonasz, (en 1976) ordonnait :

- Changez tout !

Aujourd’hui, c’est plutôt :

- Ne changez rien !

Et pour en revenir à On se bat pour l’avenir de nos enfants ! je laisse la parole à Jean-Jacques Rousseau qui, dans son Emile, affirmait (sans penser au futur réchauffement climatique !) : Vous vous fiez à l’ordre actuel de la société sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables, et qu’il vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui regarde vos enfants.

Avec une nuance de taille : la révolution climatique, elle, est clairement annoncée.

Nous savons comment la prévenir.

Mais nous oublions d’agir.

CG

Lundi 30 décembre 2019

QUESTIONS DE DAVID CIRCÉ pour le fanzine L’Étoile Étrange ( 4 )

7. On présente souvent la science-fiction comme prémonitoire, mais dans les faits, nombreuses sont les inventions mises en scène et leurs conséquences qui existaient déjà à l’époque. Et réciproquement beaucoup d’inventions ou la manière imaginaire dont ces inventions sont utilisées, sont ensuite reconstruites dans la réalité :

* le communicateur et la tablette de Star Trek ( la série originale ) qui deviennent les téléphones cellulaires des années 1990 et les tablettes des années 2000…

* le tableau de bord du vaisseau de Valérian qui devient le tableau de bord d’une voiture Renault – mais aussi très récemment,

* la Chine qui transpose à l’échelle de sa population l’épisode chute libre de la série Black Mirror (saison 3 épisode 1), en notant socialement tout le monde et en punissant ceux qui n’ont pas une note suffisamment bonne à leur goût.

D'où ma question : Est-il si difficile que cela pour un auteur de Science-fiction d’imaginer un monde meilleur, et par là d'inspirer un monde meilleur ?

Le glissement sémantique de votre question me pose problème car je ne suis pas certain que de telles innovations soient forcément positives ! Dans Le complot ordrien ( in Travelling sur le Futur, Duculot, 1980 ), j’ai imaginé une France socialiste, dans laquelle mon héros se plaignait de la lenteur de l’application des nouvelles lois ( hum, Mitterrand est arrivé peu après ). J’ai aussi évoqué le complot d’un parti d’extrême droite qui prenait le pouvoir – c’était très optimiste puisque la même extrême droite, aujourd’hui, pourrait bien accéder au pouvoir… par les urnes ! Dans ce même roman, fumer devenait asocial et les enfants handicapés étaient intégrés dans les classes… on y viendrait peu après.

Mais pour répondre à votre question…imaginer ou inspirer un monde meilleur, difficile ? Non. Il m’est souvent arrivé de le faire. Ce qui en revanche est difficile, c’est de séduire le lecteur avec un roman qui relève de l’utopie. Les grands succès de la SF, on le sait, sont des dystopies ou des « romans catastrophe » : La guerre des mondes, Brave New World, 1984... Plutôt qu’imaginer un monde meilleur, la SF préfère explorer les conséquences négatives d’une invention ou d’une hypothèse. Pour filer la métaphore, disons qu’elle préfère montrer les sens interdits plutôt que les itinéraires conseillés.

L’une de mes « Minute du vieux schnock » ( c’est le nom du billet d’humeur de mon blog ) s’intitulait : La SF ne sert à rien ! En effet, les avertissements qu’elle nous a laissés, nous les avons négligés. Tous les pièges qu’elle dénonçait, nous y sommes tombés ! Big Brother ? Il s’appelle Google, GAFA et cookies. Aujourd’hui, les caméras de surveillance fleurissent un peu partout. Et on les réclame ! En 1953, avec Fahrenheit 451, Bradbury imaginait une société dans laquelle la lecture et les livres étaient interdits. Aujourd’hui, c’est pire : plus besoin d’interdire les livres, les jeunes générations s’en passent volontiers !

Où sont les utopies aujourd’hui ? En écrire est très acrobatique puisque par définition, dans les utopies, il n’y a aucun problème, tout se passe bien ! A noter que les utopies d’autrefois ( je pense à l’Utopia de Thomas More ou au Voyage en Icarie de Cabet ) sont devenues des dystopies aux yeux des lecteurs de 2020. Thomas More imaginait ( en 1516 ! ) une société où la propriété n’existait pas. Et Cabet, des heures réservées à des exercices physiques communs ou à des repas pris ensemble. Une société égalitaire et collectiviste ? Quelle horreur !

Eh oui : la frontière utopie-dystopie est fragile, fluctuante. Son illustration littéraire la plus éclatante ? Les dépossédés, d’Ursula Le Guin – un bijou !

Ma seule véritable utopie, c’est Ecoland ( Rageot, 2003 ), l’un de mes romans les moins vendus. Je l’ai écrit en 1984. Il y était question d’une micro-société en évolution permanente qui vivait en autarcie. Avec des éoliennes et du gaz de compost. Une société sans pétrole. Une agriculture sans pesticide avec le retour des coccinelles et du cheval. Un monde autogestionnaire qui ne consommait pas de viande ( j’en passe… ) Refus de la plupart des éditeurs qui jugeaient cette société proche d’une secte de babacools et un retour en arrière. Oui, j’étais un « soixante-huitard attardé ». Je note que la plupart des propositions que je faisais sont recommandées et adoptées aujourd’hui. Un mode de vie qui devrait être le modèle planétaire si l’humanité voulait survivre. Mais elle préfère fermer les yeux, s’entêter dans une économie de marché et un mode de consommation effréné qui entraînent la planète vers un suicide programmé. On vient de lancer un supertanker qui ( fake news ? ) consomme paraît-il autant que… 60 millions d’automobiles ! Et on prétend vouloir réduire le CO2 ?

8. Beaucoup d'annonces récentes sur la conquête spatiale doivent forcément vous faire rêver, puisque avec le retour de la guerre froide, et les annonces de conquêtes de Mars et de la Lune par la Chine et l'Inde, les USA nous promettent à nouveau des vols interplanétaires. Elon Musk a assuré pour sa part que le vaisseau de transport orbital et interplanétaire serait prêt pour 2019 (également pour concurrencer les avions de ligne) et que forcément, la concurrence lui emboiterait le pas. Que pensez-vous de ce réveil soudain technologique, qui arrive en même temps que les voitures volantes et les robots qui marchent, courent, sautent pour de vrai tandis que James Cameron envisagerait de tourner la trilogie Mars la Rouge / la Bleue / la Verte ... sur Mars, la vraie, avec des drones?

Ces annonces ne me font pas forcement rêver, non. Pourquoi ? Parce que je pense que ces annonces risquent fort de ne pas être concrétisées. Dans l’une de ses lettres, Michel Jeury m’a un jour écrit cette jolie phrase : ah, comme le futur était beau avant que l’an 2000 n’arrive ! Une formule que j’approuve à 100 %.

Ce que j’en pense ? Sincèrement – et je vais décevoir le plus grand nombre, je le sais : je crois que ces projets ambitieux concerneront une minorité et que leur application pratique n’est pas pour demain – si elle survient. Ah, si : les taxis volants ( annoncés pour 2025) et autres drones-livreurs-de-marchandises préconisés par Amazon. La voiture autonome ? Peut-être. Mais en développant mes convictions, je vais vous paraître réaliste ou pessimiste…

Soyons clair : il existe une SF proche de l’anticipation qui imagine des futurs proches et vraisemblables. Et une SF qui joue davantage avec l’impossible qu’avec les possibles. Nous savons tous ( même si nous acceptons avec joie ces SI majuscules ) que la machine à explorer le temps est un rêve. Comme le sont le transmetteur de matière et les voyages stellaires – les obstacles scientifiques sont gigantesques – voire infranchissables ! Et s’il est facile de plier l’espace-temps ou de passer dans le subespace en appuyant sur un bouton, le réaliser, c’est une autre paire de manche.

Dans l’un de mes premiers romans, Sabotage sur la planète rouge ( 1972 ), j’imaginais que la première expédition habitée sur Mars aurait lieu en … 2045.

Stupéfaction et rires de mes jeunes lecteurs, qui avaient assisté aux sept missions Apollo : Mais m’sieur, on s’ra sur Mars bien avant l’an 2 000 ! J’expliquais alors que l’expédition martienne, sauf mise au point peu probable d’un mode de propulsion révolutionnaire, c’était huit mois de voyage aller, huit mois sur place et huit mois pour le retour. Avec une série de problèmes complexes, le premier étant la survie d’un équipage pendant les trajets… et sur place : absence de pesanteur, ondes dangereuses, provisions de survie ( nourriture, eau recyclée, phytotron, transport d’un matériel de plusieurs tonnes, etc. ) Bref, 2045 me semblait un délai raisonnable. Et la date de la première mission ne cesse de reculer, même si des milliers de volontaires se sont déjà proposés ( si j’en crois Elon Musk ) pour un voyage aller sans garantie de retour.

Le tourisme spatial ? Il est déjà au point. Reste à trouver des clients prêts à payer 50 ou 100 000 dollars pour un tour de la Terre en une heure et demie – sans parler du CO2 produit qui fera hurler les écologistes, à l’heure où l’on commence à comprendre que le tourisme ordinaire cause de gros dégâts – gageons que des lois finiront par le réduire.

Les deux ou trois décennies à venir vont, je le crains, remettre les pendules à l’heure. Faire prendre conscience ( comme ce fut le cas au début des années 70, où le space opera a peu à peu laissé la place aux problèmes terriens et terrestres ! ) que la priorité, c’est la survie de notre propre espèce. Et reléguer la conquête de Mars à un luxe inutile et très ( trop ) coûteux.

Ah… James Cameron ! J’en pense le plus grand bien. J’aurais pu ajouter Abyss à la liste de mes films préférés. Et comment renier Avatar dont le synopsis est un copier-coller de mon roman Le Montreur d’étincelles ( 1978, Robert Laffont ) – que James Cameron n’a sans doute jamais lu, il n’est pas traduit en anglais ! Mais tourner sur place la ( superbe ) trilogie de Kim Stanley Robinson ? C’est un rêve ! Quitte à être provocateur jusqu’au bout, je crains que l’Homme, contrairement à ma prévision de 2045… ne mette jamais le pied sur Mars.

Lundi 23 décembre 2019

NOUS TROIS, Jean Echenoz, Editions de Minuit

Le narrateur ( DeMilo… mais on l’apprendra très tard, page 156 ! ) travaille dans l’aérospatiale avec Blondel et Begonhès. Blondel (qui n’est pas le narrateur mais tout de même le héros du récit – vous suivez ?), lui, a divorcé de Victoria. Blondel, donc, quitte son impasse du Maroc pour partir en congé et rendre visite à Nicole dans le sud de la France.

Sur l’autoroute, il s’arrête pour venir en aide à une inconnue dont la Mercedes, en panne, a pris feu. Fort gentiment, il accompagne la jeune femme jusqu’à Marseille et la dépose sans qu’elle ait desserré les dents.

Nicole absente, c’est Marion que Meyer finit par rejoindre – puis Elisabeth, qui hélas est… déjà en main.

Grâce au parfum inoubliable de l’inconnue qu’il a dépannée ( et qu’il appelle Mercedes, faute de connaître son prénom, qu’elle n’a jamais voulu lui livrer ), Meyer la repère dans un grand magasin de Marseille et la suit dans un ascenseur bondé au moment précis où se déclenche… un terrifiant tremblement de terre !

Muni de l’autoradio de sa voiture qu’il a garée - mais où ? Tout est détruit ! – il accompagne l’inconnue à la Mercedes et trouve enfin une voiture à acheter dans une ville complètement ravagée. L’autoradio retrouve sa place… dans un véhicule qui n’est pas le sien.

Décousu, ce début de résumé ? C’est normal.

Le récit n’est d’ailleurs, comme souvent dans le nouveau roman en général ( et chez Jean Echenoz en particulier ) qu’un prétexte. Prétexte à décrire de originale un paysage, un enchaînement de pensées, un décor, un cataclysme… voire ( en fin de récit, où le lecteur, le narrateur et Meyer vont retrouver Mercedes qui ne s’appelle pas Mercedes, évidemment, et qui révélera les raisons de son silence obstiné… ) un véritable voyage spatial après un entraînement inoubliable dans un simulateur de vol encore plus terrifiant que le tremblement de terre qui a précédé… un vrai régal, pages 142 à 150 ! Oui : « Une petite semaine en orbite » ( p. 117 ) avec « le déploiement des satellites Argo et Sismo » (p. 126)

Il y a trente ou quarante ans, il m’arrivait de prétendre que la seule chance de survie de la science-fiction, c’était d’être récupérée et digérée par la littérature générale ; c’est un peu ce qui se produit ici, de façon presque prématurée puisque Nous Trois (1992) est le sixième roman d’un auteur qui, lauréat du Prix Médicis (avec Cherokee, 1983 ), décrochera le Prix Goncourt en 1999 avec Je m’en vais.

Le nouveau roman ? allez-vous rétorquer. Mais c’est de l’histoire ancienne !

Euh… pas tout à fait. Parce que Jean Echenoz, dans ce récit au titre improbable, nous en propose un remake particulièrement réussi.

Pour un amateur de littérature (ou un lecteur à la fois curieux et averti), c’est un vrai régal !

Ainsi, abandonnant le Je de l’incipit et du premier chapitre (qu’on retrouvera, en écho, à la fin du récit… au chapitre 18 !), l’auteur nous propose un étonnant travelling dès le chapitre 2 en partant… du simoun du sahara : « Le Touareg, bâché de bleu, se tient coi sur la bosse de sa bête. » Suivant le chemin du vent, il nous mène du Maroc… à l’impasse du Maroc :

« Croisant vers le nord, le tapis volant marocain touche Paris dans le milieu de la nuit, s’y dissémine uniformément sans omettre bien sûr le secteur Maroc, vers Stalingrad après la rue de Tanger ; il recouvre la rue du Maroc, la place du Maroc au bout de laquelle réside Louis Meyer, homme astigmate et polytechnicien, quarante-neuf ans jeudi dernier, spécialisé dans les moteurs en céramique. Homme infidèle et divorcé d’une femme, née Victoria Salvador le jour de l’invention du poste à transistors. Homme seul et surmené qui va se payer, pour son anniversaire, une petite semaine à la mer». p. 14.

Plus loin, page 55, on trouve « à l’ombre d’un ficus en coma dépassé », un réceptionniste qui va « lever un grave regard de brancardier pentecôtiste – pas plus de trente ans, pas plus de mille cheveux accrochés en camping sauvage au flanc des temporaux. »

Déconcertant ? Oui, mais ô combien jouissif et inattendu à mes yeux !

De même, la description de l’amant provisoire d’Elisabeth : « La douleur de son regard pouvait dénoter le banal comme le pire, la carence maternelle ou l’embarras gastrique, l’horreur du vide ou la rupture de stock de Gitanes filtre. » ( p. 58 )

Quant à la description de la panique marseillaise qui suit le tremblement de terre éponyme, elle tient à la fois de Raymond Queneau, de Francis Ponge et de Tristan Tzara : « Le téléviseur n’avait pas l’air de se souvenir de son propre mode d’emploi (…) affecté d’une forte bronchite électronique. Son front valsait de l’état de frontière à l’état de fronton »… Echenoz ne cesse de jouer avec les mots et leur sens. Ainsi, « sous le porche d’un cours secondaire privé, trois blondes extra-légères grillaient des anglaises en attendant mieux »

On le voit : le décodage de la phrase est souvent multiple !

Vous aimez vraiment ça ? allez-vous ( sincèrement ) me demander.

Oui ! Loin des sentiers (re)battus, Jean Echenoz, qui a digéré le meilleur de Claude Simon, reste en ce début de XXe siècle un rescapé à sauvegarder, au même titre que le formica et l’Amazonie : le Bobby Lapointe de la littérature !

CG

Lu dans sa version d’origine, la Blanche ( qui l’est vraiment, contrairement à la Crème de Gallimard qu’on surnomme la Blanche à tort – ou à tort la Blanche ? ) des Editions de Minuit. Il en existe une autre, plus récente, illustrée d’une photo en couleurs de Kourou, en Guyane – le décollage d’une fusée !

Lundi 16 décembre 2019

PETIT HISTORIQUE DES CAUSES DU RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE… et autres catastrophes annoncées depuis longtemps

Allons, inutile de faire semblant de ne pas se souvenir.

Ou plutôt, laissez-moi vous rafraîchir la mémoire : on a commencé à jouer avec le feu dès le milieu du XIXème siècle, avec l’essor industriel et l’usage immodéré du charbon. Puis du pétrole, avec (entre autres) l’essor de la voiture individuelle (merci, Ford !).

Pendant un bon siècle, rares furent les scientifiques à se préoccuper du rôle de l’excès éventuel du CO2 et autres GES (gaz à effet de serre).

À la fin des années soixante, c’étaient les injustices sociales, la critique du mode de vie (métro-boulot-dodo) et la pollution qui étaient montrées du doigt.

L’un des premiers à soulever publiquement le problème du réchauffement, à la télé, en 1979, fut… le volcanologue Haroun Tazieff (vite remis à sa place par plusieurs contradicteurs, dont le commandant Cousteau !)

Dix ans auparavant, les membre du Club de Rome (un groupe de réflexion réunissant des scientifiques, des économistes et des industriels de 52 pays – une sorte de G20 avant l’heure… ) commandaient à un certain Dennis Meadows un rapport concernant le futur de notre planète.

Cet ouvrage, le fameux Rapport Meadows ( rédigé à plusieurs, notamment des gens du M.I.T., le Massachusets Institute of Technology) fut publié en 1972.

Ce dernier évoquait clairement les limites de la croissance – et la nécessité de parvenir à une… croissance zéro !

Ce que pointait ce fameux Rapport Meadows ? (je cite Wikipedia) :

  • l’accélération de l’industrialisation

  • la croissance de la population mondiale*

  • la persistance de la malnutrition mondiale

  • l’épuisement des ressources naturelles non renouvelables

  • la dégradation de l’environnement (les dégâts de la pollution)

Les conclusions du rapport annoncent un futur inquiétant pour l’humanité.

Bref, nous étions prévenus.

Confidentiel, le Rapport Meadows ? Pas vraiment : 12 millions d’exemplaires vendus, traduits dans 37 langues. Petit rappel :

  • en 1670, nous étions environ 500 millions sur Terre.

  • en 1970, 5 milliards

  • en 2020, nous sommes 7,7 milliards

  • en 2050, nous serons sans doute 9,7 milliards

  • en 2100, autour de 11 milliards.

Depuis cinquante ans, des voix (écologistes) s’élèvent pour tenter d’expliquer que la croissance ne peut pas être infinie dans un monde fini.

Mais les Terriens sont devenus asservis (et accro) au dieu Économie.

Du coup, la planète réagit : l’excès (annoncé) de l’industrialisation, le pillage (conscient, organisé) des ressources naturelles, la combustion du charbon et du pétrole entraînant la montée des températures, la disparition des espèces et la raréfaction (voire la fin) d’un grand nombre de denrées précieuses – l’eau ?

Ce n’est qu’un début, renseignez-vous.

Mais non : on préfère fermer les yeux, regarder ailleurs, comme disait feu Jacques Chirac qui euh… a également regardé ailleurs après sa brève prophétie !

Tandis que les riches s’enrichissent et (que) les pauvres font des enfants (Rapport Meadows dixit), nous continuons comme avant. Plus préoccupés par notre pouvoir d’achat que par la situation que nous laissons à nos descendants.

Le premier grand lanceur d’alerte fut René Dumont, l’auteur de L’utopie ou la mort (1973). Las ! Aux élections de 1974, il a obtenu… 1,32% des voix.

En novembre 2017, 15 364 scientifiques de tous les pays du globe lancent un appel désespéré : cet appel des 15 000, vous en avez entendu parler ?

Tapez donc appel des 15 000 sur votre moteur de recherche, c’est si compliqué ?

Aujourd’hui, quand Greta Thunberg supplie les dirigeants de la planète à écouter le SOS des scientifiques, tous les économistes (dont les médias relaient les réactions indignées !) ricanent et lui conseillent de retourner à l’école.

Refuser de savoir, de comprendre que nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis, refuser de réagir pour exiger que les autorités compétentes prennent des mesures contraignantes, c’est devenir complice d’un crime contre l’humanité : nous participons à un suicide programmé.

CG

Lundi 09 décembre 2019

QUESTIONS DE DAVID CIRCÉ pour le fanzine L’Étoile Étrange ( 3 )

5. Est-ce qu’on peut imaginer une intégrale de vos nouvelles, ou tout au moins une réédition de tous les récits difficiles à retrouver ?

Ce n’est pas à l’ordre du jour, car mes nouvelles sont très dispersées : 

* certaines sont sorties dans des magazines ( Jeunes Années, Gullivore, Encre Vive, Mégascope, Superscope, cahiers de vacances Nathan, J’aime lire, D. Lire. Les Aventuriers… j’en passe ! )

* D’autres ont été rassemblées dans un recueil dont je suis le seul auteur : Futurs antérieurs, Virtuel attention danger, Allers simples pour le futur, Contes et récits de la conquête du ciel et de l’espace - sans parler des textes courts rassemblés par deux dans les recueil SEDRAP : La Joconde en exil, Le gouffre du diable, Les Robinsons de la Galaxie…

* Les dernières font partie d’un recueil dans lequel plusieurs auteurs sont présents. C’est le cas de nombreuses nouvelles sorties dans la série 15 histoires de ( SF, cirque, vacances, aventures, 15 SOS, etc. ) chez Gautier Languereau. Il y a aussi chez Mango Les visages de l’humain, Graines de Futurs et des recueils divers à L’Atalante comme Utopiae, etc.

Une intégrale ne serait possible que dans deux cas :

* qu’un éditeur décide de la réaliser… ce qui l’obligerait à négocier la réédition de tous les textes qui sont encore en circulation. Car un grand nombre de mes nouvelles sont rééditées. La dernière en date, c’est Je suis la vigie et je crie, sortie dans un recueil collectif chez Thierry Magnier ( Nouvelles Vertes ), rachetée par Hatier pour faire partie d’un recueil ( Nouvelles de notre planète ) dans la collection Classiques & Cie Collèges. Une tâche colossale, coûteuse et hasardeuse – car certains éditeurs refuseraient de céder leur droit.

* que je sois mort depuis plus de 70 ans : toute ma production tomberait dans le domaine public – plus d’autorisation, ni de rachat. Comme je ne suis pas pressé de mourir, il faut attendre ! Et espérer que mes nouvelles susciteront encore de l’intérêt à la fin du XXIème siècle… et ce n’est pas gagné.

J’ajoute que le recueil serait fort épais. Je n’ai pas fait le compte exact de mes nouvelles ( c’est possible, il suffit de consulter mon site ! ) et encore moins du nombre de signes ou de pages que ça représenterait. Mais à vue de nez, il y a bien 150 nouvelles,. Si certaines sont très courtes ( DDDD, Dictature Douce Décroissance Dure ou Des profs pas très NET – deux ou trois pages, sortis dans Les Cahiers pédagogiques ), mes cinq ou six Je Bouquine sont de petits romans de 60 000 signes. L’intégrale de mes nouvelles ? Ce serait trois volumes de 1500 pages chacun – tiens oui, en Pleiade ! On peut toujours rêver : Jules Verne a fini par y entrer…

Derniers points :

* Ces nouvelles abordent des thèmes très divers, la SF, le policier, l’aventure, l’Histoire, la mythologie en passant par l’autobiographie comme L’Amour Caramel ( in Parle-moi d’amour, Rageot ). Certaines touchent les enfants très jeunes comme Le Métronome magique ; les autres les adultes, comme Partir pour Edena ou Le feu du crépuscule ! De quelle façon les regrouper ?

* Certaines de mes nouvelles sont en effet libres de droit, comme Seul à Seul ou L’Autre moitié de l’éternité. On peut les trouver en ligne, sur mon blog !

6. Vous avez adapté les créations des autres pour la télévision avec Les Mondes Engloutis et Rahan, et vous avez décroché de nombreux prix pour vos romans. Certains de vos récits ont-ils des chances d’être adaptés ? Les droits pour une adaptation sont-ils aujourd’hui réservés ?

L’OrdinaTueur a fait l’objet d’une courte adaptation sur la 5, dont Micheline Paintault a assuré la réalisation. Il a été diffusé trois fois en l’an 2 000. Et j’ai été très étonné de recevoir un appel de l’équipe de la 5 qui allait débarquer chez nous pour le tournage. Mon éditrice n’avait pas jugé utile de me prévenir de cette cessation de droits, le tournage ( à notre étonnement ) a été aussitôt entrepris. Autrement dit, il se peut que les droits de certains de mes romans aient déjà été réservés sans que je le sache – ceux d’un de mes ( premiers ! ) romans ont en effet été acquis, je le sais. Mais cela ne signifie pas qu’un film va être prochainement tourné. A la fin des années cinquante, Jean Becker a acquis les droits d’un roman de Georges Monforez ( le père d’une vieille amie auteure pour la jeunesse, Hélène Montardre ) , Les enfants du marais. Le film, lui, a été tourné… en 1998. L’auteur était mort depuis longtemps, en 1974 !

Un auteur peut négocier lui-même les droits d’un roman en proposant le scénario à un producteur avant de livrer son texte à un éditeur ( ce qui lui évite de partager en deux les droits générés par le film ! ). C’est le cas, aux USA, de Stefen King et de feu Michael Crichton. Pour se lancer dans une telle opération, il faut en général que trois conditions soient réunies : être un auteur reconnu, se lancer dans l’écriture d’un scénario et posséder un bon agent littéraire. Je ne remplis aucune de ces conditions !

Je vous entends déjà rétorquer : mais vous avez assuré les scénarios de dizaines d’ouvrages ! Pourquoi pas l’un des vôtres ? Euh… parce que :

  • je n’y pense pas

  • je ne connais pas de réalisateur à qui les soumettre.

  • Se lancer dans ce travail, ces recherches, c’est le parcours du combattant.

  • La grande affaire de ma vie, c’est le roman, la littérature. Pas le cinéma !

En même temps, je le reconnais : c’est l’une des questions préférées des jeunes lecteurs que je rencontre. A leurs yeux, le sommet de la réussite, c’est d’avoir un ouvrage adapté en film ! Ah bon ? Parfois, c’est un ratage spectaculaire – les exemples abondent. Et l’on compte sur les doigts d’une seule main les films dont le propos et la qualité dépassent ceux du texte d’origine – encore que j’affirme avec obstination qu’on ne peut pas comparer un roman et un film. Mais quand on lit La Sentinelle ( la short story d’Arthur C. Clarke ) ou même la novella de Philip K. Dick Do androids dream of electric sheep, force est de constater que Stanley Kubrick et Ridley Scott ont transcendé le texte d’origine avec 2001, L’Odyssée de l’espace et Blade Runner ! Un grand nombre d’ouvrages de SF ont été adaptés au cinéma – pas simple. Le dernier que j’ai vu est Valérian et la cité des mille planètes. Quand j’ai demandé à Jean-Claude Mézières ( nous nous connaissons depuis le début de sa série ! ) ce qu’il en pensait, il a préféré me relater le tournage par le menu, évoquer les décors… peut-être pour ne pas livrer un avis négatif – c’est le mien – ou ne pas vexer Luc Besson. Mais cet épisode fourre-tout ne me semble guère fidèle à l’original et je préfère de très loin les épisodes en BD à ce que le cinéma en a fait.

En revanche ( et je détourne une fois de plus la question ! ), je suis très fier que mon roman Coups de théâtre ait été adapté de nombreuses fois pour la scène, et que mon album Le Tyran, le Luthier et le Temps ait fait l’objet d’une adaptation musicale grâce au producteur Daniel Sultan et au compositeur argentin Luis Naon. En assistant à cet opéra ( de 45 minutes ) lors d’une de ses représentations publiques, je me sentais presque à la place de Colette quand son Enfant et les sortilèges a été orchestré par Maurice Ravel !

Bref, on voit que je suis plus proche du théâtre et de la musique que du cinéma !

Lundi 02 décembre 2019

LES LISIERES, Olivier Adam, Flammarion

Sarah a quitté Paul, son mari, un écrivain qui a plutôt réussi mais qui boit, fume, déprime et dont le besoin d’écrire lui fait négliger ses deux enfants ( tu n’es jamais là, lui reproche Sarah. Vivre avec toi, c’est vivre avec un fantôme ).

Le problème, c’est que Paul aime toujours Sarah. Il tente de gérer la situation en accueillant de temps en temps leurs enfants Manon et Clément, qui ne comprennent pas les causes de la séparation de leurs parents.

Mauvaise période pour Paul : François, son frère aîné, le prie de s’occuper un peu de leurs parents qui vieillissent mal. Leur mère, qui a chuté et est toujours hospitalisée, semble atteinte d’Alzheimer, un fait que leur père ( obtus et brut de décoffrage ) refuse de reconnaître : il prétend qu’elle est simplement abrutie et perd la tête à cause des médicaments.

La vérité, c’est que les deux frères ne s’entendent pas : François est vétérinaire dans un quartier chic et vote à droite. Il reproche à son cadet de régler ses problèmes familiaux dans ses livres, ce qui lui semble injuste et indécent. Paul, lui, est consterné par la montée du Front National et par l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima…

Obéissant aux injonctions de son frère, il retrouve les lieux de son enfance ( le quartier populaire d’une station balnéaire, Paul et François sont issus d’une famille ouvrière,), il rencontre d’anciens camarades qui sont à la fois flattés et vexés de le revoir : ils ont aperçu Paul à la télé, certains ont essayé de lire ses récits, qui évoquent le monde des banlieues… un monde qu’il a pourtant quitté et dont il ne fait plus partie. Bref, il a renié sa famille d’origine, dont il évoque les problèmes et défend pourtant les intérêts dans ses ouvrages.

La situation s’aggrave quand il soupçonne Sarah de le tromper avec un médecin bellâtre qu’il a surnommé Clooney. De son côté, il retrouve une amie d’enfance, Sophie, embourgeoisée, mariée et mère de famille… qui se jette à son cou alors qu’il n’a aucun sentiment pour elle…

Soyons honnête : j’ai raté Olivier Adam – même si j’ai failli le lire quand Les Lisières ont frôlé le Goncourt.en 2012. Olivier Adam, je l’avais abordé à L’Ecole des Loisirs, dans Ni vu ni connu, un roman court et mineur auquel je n’ai consacré aucune fiche.

Dommage pour moi. Car Les Lisières est une vraie découverte. Un moment de vie édifiant, que marquent symboliquement la montée de l’extrême droite en France et le raz de marée au Japon qui a causé l’accident de la centrale de Fukushima.

Autobiographique, Les Lisières ? Non, malgré le je permanent, le fait que le narrateur soit lui aussi écrivain, qu’il vive…du côté de Saint-Malo, comme Olivier Adam. et soit issu des banlieues. Le quartier des Bosquets est également évoqué dans Ni vu ni connu, dont le narrateur, même s’il a dix ans,  ressemble à celui des Lisières !

Non… mais on y croit. Et ce créateur déprimé, mal dans sa peau, consterné par la médiocrité de ceux qui l’entourent, reste attachant jusqu’au bout.

Paul est miné par ce qu’il appelle La Maladie – en réalité un secret de famille qu’il ne découvrira qu’à la moitié du récit. Un fait qu’il devine être la cause de tous ses maux.

Mais comment ne pas partager ses coups de gueule, ses diatribes envers la société de marché, la médiocrité de la télé et l’obstination de ses proches ( parents et amis ) à être sensibles aux discours de celle qu’il appelle La Blonde – sans jamais la nommer ?

Paul ( ou Olivier Adam ? ) n’est pas tendre non plus avec le parisianisme, les auteurs à la mode ( p. 197 ) – et même son propre éditeur, jamais nommé lui non plus.

Je suis partial, je l’avoue. Parce que je me retrouve dans les confidence d’Olivier Adam, par exemple lorsqu’il affirme ( p. 21 ) : Prétendre qu’on écrit mieux quand on est seul et au fond du trou relève de la pure et simple fumisterie. Ou encore ( p. 47 ), suite à l’accident de Fukushima, j’ai eu soudain l’impression que le monde voulait me dire quelque chose.

Ou encore ( p. 136 ) : la seule chose qui préoccupait les pouvoirs publics, c’était l’équilibre des comptes, comme en toute chose c’était la gestion, l’économie qui prévalaient.

Passionnant, Les Lisières ? Même pas.

Si vous cherchez un roman d’action, un thriller, passez votre chemin : dans ce récit, il ne se passe rien, ou presque. C’est peut-être la raison pour laquelle deux de mes camarades écrivains ( mes voisines au Salon du Livre de Villeneuve-sur-Lot ! ) se sont écriées de concert en voyant ce livre :

- Tu lis ça ? Et tu en es à la moitié ? Comment tu fais ?

- Je pose la même question, a renchéri l’autre auteure. Moi, je l’ai lâché page 20.

Difficile de leur avouer que ce récit me prenait aux tripes, que j’arrivais à m’y reconnaître alors que ma seule parenté avec le narrateur était… que j’écrivais. Pour le reste, je ne lui ressemble guère – sauf, c’est vrai, en ce qui concerne ses apartés sur le monde en général et la politique en particulier. Je n’ai cessé d’annoter cet ouvrage, m’étonnant que les pages 167-168-169 ne soient constituées… que d’une seule phrase, illustrant le fait que Les Lisières ne sont qu’une longue et douloureuse confidence, même si les dernières pages laissent entrevoir l’ombre d’un espoir.

Mal dans sa peau, épouvanté par l’écho du monde tel qu’il est devenu, peut-être le narrateur me semble-t-il proche grâce au portrait qu’en fait ( p. 176 ) son ami Tristan ( qui est pourtant « un fils de bourgeois » ) : Toi, tu es fait pour déserter, habiter poétiquement le monde et en rendre compte. Un dernier extrait en guise d’exemple : Paul se trouve seul, à l’hôpital, au pied du lit de sa mère qui dort…

Avant de repartir, l’infirmière m’a indiqué la télévision et précisé qu’elle fonctionnait, je pouvais la regarder si je le souhaitais.

- Non, merci. J’ai un livre.

Ma réponse n’a pas paru la convaincre. À l’expression de son visage j’ai eu l’impression d’avoir prononcé là des paroles tout à fait saugrenues, hors de propos. Je lui ai souri et elle a refermé la porte avec d’infinies précautions, comme si moi aussi j’étais malade.

Lu dans sa version grand format, « la Blanche de chez Flammarion », sobre et jolie couverture crème gaufrée, papier bouffant, un livre à la main souple et agréable, des pages couvertes de caractères en corps certes petit mais d’une lecture aisée.

L’ouvrage existe en poche chez J’ai Lu, 500 pages à 7,90 euros. Et je suis sûr que vous le trouverez dans la médiathèque la plus proche.

CG

Lundi 25 novembre 2019

QUESTIONS DE DAVID CIRCÉ pour le fanzine L’Étoile Étrange ( 2 )

3. Votre nouveau roman paru en août dernier est Zed, agent I.A. Le titre semble indiquer un polar de SF, possiblement cyberpunk. Le personnage de Zed diffère-t-il des intelligences artificielles bien réelles d’aujourd’hui ?

Non, je ne crois pas qu’on puisse classer ce roman dans le genre cyberpunk. Il est dans la lignée des Enquêtes de Logicielle. D’ailleurs, le créateur du robot n’est autre que… Tony Beffroy, le demi-frère de mon héroïne devenue capitaine de police : un hacker repenti qui a longtemps travaillé pour NCF ( Neuronic Computer France ). Comme dans L’OrdinaTueur, l’action du récit, réaliste, se situe dans un futur très proche et mon robot n’offre aucune innovation… sauf qu’il cumule tout ce qui existe déjà dans les domaine des I.A.. Le plus simple, c’est de vous livrer des extraits du début du roman, dans lequel Zed se présente lui-même :

Je suis né à l’instant, en une microseconde. Avec toute la mémoire du monde (…) Cette pièce, je le sais, est un laboratoire. Celui qui me fait face s’appelle Tony Beffroy. C’est mon inventeur. Mon concepteur. Mon père, en quelque sorte. Plus exactement le chef d’équipe du projet 00Z.Il est informaticien ; il a 48 ans, des cheveux roux en désordre et un visage tourmenté par des tics nerveux.

Je le vois pour la première fois mais j’ai sa fiche d’identité complète.

- Qui es-tu ? me demande-t-il. Dis-moi qui tu es !

Cette question simple pourrait me faire sourire. Je ne le fais pas, cela pourrait être mal interprété.

- Je m’appelle 00Z : Zéro Zéro Zed… et j’ai déjà un surnom : Zed. Je suis un robot. Le dernier né de la société Zircon, spécialisée dans l’Intelligence Artificielle : l’I.A..

Ma réponse le soulage. Ma voix est la même que la sienne quand il avait treize ans : il s’est servi de ses vieux enregistrements pour programmer ma commande vocale. Des voix, j’en possède des milliers.(… )

- Tu connais l’emploi auquel tu es affecté ?

- Agent de sécurité.

- Et… sais-tu comment et pourquoi tu as été créé ?

Ces infos sont confidentielles. Mais mon créateur est dans le secret. Il connaît les réponses à ces questions.

- Je suis destiné à être fabriqué en série. À condition que mes actions soient efficaces et mon existence sans danger pour l’entourage humain.

- Bonne réponse, Zed ! dit-il en applaudissant.

Là, j’estime ( à 63% ) que mon interlocuteur fait de l’humour. Alors je souris à mon tour.

Car mon visage dispose de deux cents expressions. Chacune correspond à une situation particulière. Mes mimiques ont été conçues à partir des émoticônes des smartphones.

L’informaticien apprécie ma réaction. Il pose la main sur mon épaule. Ce que je traduis comme un geste amical ( à 98% ).

- Tu peux faire le tour du labo ? Et revenir ici, face à moi ?

Je m’exécute et j’avance. À la vitesse d’un piéton puisqu’on ne m’a pas fourni d’autre indication. (… ) Mon visage et mon buste ont une apparence humaine.

Sauf que ma poitrine affiche un écran HD. Très utile pour livrer des vidéos, des images, une carte… Ah : je n’ai pas de jambes. Trop compliqué. Trop lent.

Grâce à mon unique pneu sphérique, je peux pivoter dans toutes les directions. Sur tous les terrains.

À l’arrêt, je reste immobile grâce à mon gyroscope intégré. Je peux aussi me déplacer sur coussin d’air. Jusqu’à 50 kilomètres à l’heure. (…)

Je suis un être artificiel. Une machine qui ignore les sentiments.

Voilà pourquoi je ne suis pas jaloux des humains.

Les humains ? Ils sont prisonniers des humeurs qui perturbent leur comportement : la colère, l’amour, la haine, le vertige, la peur…

En être dépourvu me rend plus efficace. Plus objectif. D’une certaine façon, je leur suis supérieur. Doté de capacités qu’ils ne peuvent pas acquérir… pas encore.

Dans le silence et l’obscurité, j’attends. Sans impatience. J’ai tout mon temps. J’ignore ce qu’est le vieillissement.

Mais je m’interroge sur la mission que Tony Beffroy a évoquée. Me montrerai-je à la hauteur ? Pourquoi ne suis-je pas utilisé dès aujourd’hui ? Me laisser ainsi inactif pendant plusieurs heures, c’est… du gâchis.(…)

Je ne connais pas le repos. Ni l’ennui.

Connecté en permanence sur Internet, je n’ai pas besoin d’un smartphone. J’engrange en permanence des milliards d’infos. Grâce à elles et aux interconnexions que j’effectue, je ne cesse de me perfectionner. De gagner en puissance, en efficacité.

À chaque seconde, je capte la marche du monde entier…

Ce roman policier est le premier d’une série destinée au 10 ans et plus. Cette commande de mon éditeur est destinée à faire la jonction entre les Enquêtes de Logicielle ( 12 ans et + ) et Hercule, chat policier ( 7/8 ans et + ) dont les jeunes maîtresses sont des jumelles, filles de Logicielle et Max.

Zed sera toujours accompagné d’un être humain – en l’occurrence, Tom, le fils de Tony. Et leurs enquêtes mettront ( je l’espère ! ) en lumière deux comportements différents qui tantôt se complèteront ou s’opposeront.

On le voit, un certain Isaac Asimov a déjà exploité ce filon avec Les cavernes d’acier et Face aux feux du soleil. Ici, l’objectif est d’utiliser les dernières innovations techniques, de mener des enquêtes dans un environnement familier aux préados. Ce premier volume les entraînera dans le monde du show biz.

4. Le temps est l’un de vos thèmes favoris. Avez-vous mis en scène différentes théories scientifiques ou fantastiques du temps dans vos romans et nouvelles ?

Le temps, c’est vrai, me fascine. C’est l’un de mes thèmes favoris. Je crois l’avoir conjugué à toutes les sauces, y compris de la façon la plus scientifique qui soit, notamment dans Le satellite venu d’ailleurs, où une petite fille est enlevée ( pour la bonne cause : la sauver des radiations du vaisseau qui a atterri ! ) par les visiteurs venus de Proxima du Centaure. Ceux-ci la renvoient peu après sur la Terre, à une vitesse relativiste. Après deux fois cinq ans ( le temps de l’aller-retour ) elle revient vieillie de dix ans sur une Terre qui, elle, a soixante ans de plus.

La plupart de mes autres récits temporels sont des fictions qui n’ont rien de scientifiques. Dans La Machination, mon héros pilote un vaisseau censé dépasser la vitesse de la lumière ( hum… il échoue, ouf ! ). Dans Le Montreur d’étincelles, une société entière a quitté la Terre pour s’installer sur une planète qui fait partie d’un autre système solaire – et Gérard Klein m’a reproché de ne pas consacrer un petit paragraphe pour expliquer… comment ils s’y étaient pris et combien de temps leur voyage avait duré ! Dans Les Cascadeurs du Temps, à la manière dont Wolff débarque ( dans Le Faiseur d’univer et la suite, de Philip José Farmer ) dans l’univers de Kickaha, mes héros découvrent une faille spatio-temporelle dans la grotte immergée d’une rivière – la Loue !

Je fais même reculer mon héros dans le temps ( in Seul à seul puis dans Un billet pour l’éternité ) pour qu’il se rencontre lui-même.

La seule innovation réellement pseudo-scientifique, je l’utilise dans Le Soleil va mourir : pour sauver la Terre de la chaleur dégagée par notre étoile devenue une supernova, un savant, Messigny, enferme notre planète dans une ceinture temporelle qui la place dans un univers ralenti des millions de fois. Tiens, ce truc pourrait être fort utile avec la menace du réchauffement climatique. Hélas, ce n’est pas encore au point…

Lundi 18 novembre 2019

1793, Niklas Natt och Dag, Sonatine

Stockholm, 1793.

Jean Michael Cardell (dit Mickel) repêche dans l’immonde lac Fatburen (qui sert de dépotoir) un cadavre dépourvu de ses quatre membres. Après examen, la victime, morte récemment, privée de langue, d’yeux et de dents, a été amputée mois après mois de chacun de ses membres après cicatrisation, preuve qu’elle a subi d’atroces et interminables tortures. Vétéran de la récente guerre contre la Russie, alcoolique et bagarreur, Cardell a lui-même perdu un bras dans un combat naval. Il est devenu « boudin », c'est-à-dire policier – et il va s’entêter à retrouver le coupable de ce meurtre terrifiant avec l’aide de Cécil Winge, un ancien magistrat intègre que le chef de la police charge d’élucider cette affaire. Winge est aussi entêté que Cardell mais il doit faire vite… car il est tuberculeux et va bientôt mourir. Cette victime, qui est-ce ? Winge la baptise provisoirement Karl Johan…


Unanimement salué par la critique, qui compare Natt och Dag à Patrick Süsskind et Umberto Eco, 1793 est (à mes yeux) moins un polar qu’un superbe et terrifiant documentaire sur la vie quotidienne de la Suède à la fin du XVIIIe siècle.

Dans la première partie, les descriptions (des personnages, des lieux, des faits – et du contexte historique ) l’emportent largement sur l’action, qui avance lentement et par à-coups : il faut plus de cent pages pour que les deux héros (aussi mal en point l’un que l’autre !) découvrent que le cadavre a sans doute été transporté jusqu’à ce lac qui sert de tout à l’égout avec… une chaise à porteur. Aussi, le fil de l’enquête reste souvent le prétexte à un réquisitoire impitoyable sur les conditions de vie de la plèbe en Suède il y a 200 ans, après une révolution française dont l’écho secoue le pays après la mort du peu regretté Gustav III… et les difficultés de sa succession.


À bien des égards, 1793 est une performance : son auteur s’est remarquablement documenté ; et il fait sans doute s’exprimer ses personnages dans la langue suédoise de l’époque, avec parfois des circonvolutions qui ont dû donner bien du fil à retordre au traducteur.

Les personnages se tutoient et se vouvoient de façon parfois inattendue (il faut savoir qu’aujourd’hui, le tutoiement est quasi permanent en Suède ; autrefois, il ne s’imposait qu’avec les gens du même milieu… pas simple !), Winge tutoie Cardell qui le vouvoie… soit.

Le lecteur devra être patient : à la fin de la première partie du roman qui en comporte quatre, il croit être sur le point d’avancer… quand l’auteur lui propose en une sorte d’intermède : la confession épistolaire du jeune Kristopher Blix : une succession de dettes qui s’achèvera dans l’horreur absolue, faisant ainsi le lien, à mi-parcours du récit, avec le cadavre découvert à la première page.

Dans la troisième partie nous est présenté le triste destin de la jeune Anna Stina, condamnée à la Filature. C’est à l’issue de cette partie que le récit s’éclaire et nous permet de retrouver le héros principal : Cardell.


Si l’auteur a rédigé 1793 au présent, il se met dans la peau ( et dans la tête ) de chacun de ses narrateurs successifs, épousant ses états d’âme proches de la terreur ou /et du désespoir…

Si vous aimez les descriptions détaillées des tortures où se mêlent la misère, les épidémies, les injustices, la violence, la beuverie, le stupre, le viol, le sang, l’urine, la merde et le vomi, vous allez vous régaler. Toutefois, l’ensemble est rédigé avec une telle maestria qu’après cette lecture, Hannibal Lecter risque de passer à vos yeux pour un amateur …

Il y a, dans 1793, du Hugo (oui, Quatrevingt-Treize… je sais, c’est facile – mais on y trouve aussi un changement d’identité, comme dans Les Misérables), de l’Eugène Sue mais aussi du Dumas : oui, une évasion qui rappelle un peu celle d’Edmond Dantes !


Le nœud du récit ?

C’est, on le comprendra dans la concluion, une affaire d’espionnage : l’écho de la Révolution française a ébranlé la Suède en général, et son roi en particulier. Gustav Adolf redoute (euh… et il a bien raison !) que son peuple se révolte.

On trouvera dans ce roman pas mal d’histoires d’amour emmêlées et une vengeance qui, malgré les justifications de l’auteur de ces tortures (« un monstre engendré par un monstre », p. 366), parait quelque peu disproportionnée ( ou plutôt proportionnée aux besoins du récit !)


Les dernières pages font l’objet d’une jolie série de coups de théâtre : on croit que tout s’éclaire quand une nouvelle révélation s’ajoute à la précédente et remet l’ensemble en cause.

Best seller en Suède (200 000 exemplaires vendus dans un pays de 8 millions d’habitants) 1793 est un roman plus que noir, on l’aura compris. Son auteur joue à faire durer la vie (ou plutôt l’agonie) de Winge de façon très… théâtrale, car notre sympathique tuberculeux perd du sang de page en page et renaît de ses cendres à plusieurs reprises avec une belle énergie.

Bref, de ce récit (tiré d’une histoire vraie), on ne sort pas indemne, presque persuadé que «l’humanité n’est qu’une vermine menteuse, une meute de loups assoiffés de sang qui ne désirent rien tant que de se tailler en pièces les uns les autres dans leur lutte pour la domination. Les esclaves ne valent pas mieux que leurs maîtres, ils sont juste plus faibles. Les innocents ne gardent leur innocence que grâce à leur faiblesse »( p. 395 ) 

Optimiste, pas vrai ? L’humanité disparaîtra, bon débarras !

Dans le lignée du Millénium de Stieg Larsson,  Dag utilise le polar ( ici, historique ) pour livrer un réquisitoire impitoyable sur le passé politique de la Suède. Mais après la lecture, on a besoin d’un remontant et d’une bonne douche.

Dag nous démontre que la chair est faible, hélas ( mais j’ai lu tout son livre ! )


Lundi 11 novembre 2019

LES CINQ SOUS DU JUIF ERRANT, Aimé Giron, Librairie de Firmin Didot & Cie ( 1888 )

Chargé de sa croix, le Christ marche vers le Golgotah. Il chute une première fois.

La cinquième fois ( et non la deuxième, comme l’auteur nous le suggère ), après que Simon le Cyrénéen eut pris le relais pour porter la lourde croix, il tombe encore… Et Véronique essuie de son mouchoir la sueur et le sang sur le visage de Jésus ( une tradition qui ne figure dans aucun des évangiles, la légende veut que le scapulaire porte la trace du visage du Christ. )

Ah… c’est aussi le moment où Jésus aimerait s’asseoir un instant sur le banc de pierre du cordonnier Isaac Laquedem. En échange, lui affirme le supplicié :

- Mon Père te donnera, pour l’éternité, un trône dans les palais de son royaume, le Paradis.

Le méchant Juif refuse en ricanant et en lui montrant le poing.

- Tu marcheras toi-même, s’écria ( Jésus )-t-il sévèrement en tendant un doigt vers le Juif, jusqu’à la fin des siècles !

Le Christ s’éloigne. Et devant Isaac stupéfait apparaît alors l’archange Gabriel ; il valide la sentence et condamne le Juif à une éternité d’errance :

- Pars avec cinq deniers éternels dans ta ceinture et marche ! Marche encore ! Marche toujours ! 

Ces cinq deniers ( devenus cinq sous dix huit siècles plus tard ! ) sont le seul viatique dont disposera jamais Isaac.

Eternels, ces deniers ? Oui : chaque fois qu’Isaac fouillera dans sa poche, il y trouvera cinq sous – étonnante métaphore que n’aurait pas renié le cynique Diogène, lui qui vivait de rien et jeta même son écuelle de bois, la jugeant superflue puisqu’il pouvait boire entre ses mains !

De siècle en siècle, le lecteur suit l’errance ( les actions et les remords ) de cet étrange héros.

Allons… je vais vous en livrer la fin puisque je doute que vous tombiez un jour sur ce récit.

Après avoir fait le tour du monde et quitté Bruxelles le 22 avril 1774, Isaac songe à sa « riante terre de Galilée » et il revient enfin à Jérusalem. « Depuis dix-sept cent cinquante ans, il en rêvait sans cesse ! » ( page 181 ) « Il traversa la vallée de Josaphat, près de la fontaine Siloé, dans les aloès et les nopals. Il entra, comme un revenant, par la Porte des Maugrabins, le quartier où se groupent les derniers descendants d’Abraham. Les asphodèles, l’hyacinthe, l’hysope, la jusquiame, sortaient par les fentes des coupoles et par les lézardes des créneaux… (…) Il contemplait avec désespoir et envie ce banc, où il avait vu sa femme filer à ses côtés et où il avait tenu ses enfants sur ses genoux. »

Alors lui apparaît un inconnu, une ombre qui lui murmure :

- Viens t’asseoir à mes côtés, Isaac !

Le pauvre maudit crut être le jouet d’une cruelle vision. Il refuse :

- Je suis condamné à marcher toujours, et c’est là, là surtout, qu’il ne m’est pas permis de me reposer !

Il identifie alors son interlocuteur et « tombe sur ses genoux, la face contre terre.

- Jésus de Nazareth ! Christ ! Fils de Dieu ! Miséricorde ! »

Ces paroles – et le passé du condamné, qui s’est souvent racheté au long des siècles – font tomber la malédiction :

- Sois pardonné, Isaac Laquedem ! Tu vas pouvoir mourir et retrouver dans mon éternité, au retour de ta longue expiation, ta femme et tes enfants.

Stop : à cet endroit du récit, je dois le révéler au lecteur… j’ai commis l’imprudence de retrouver ( pour les classer, les ranger ) mes livres d’enfance.

Et je n’ai pas résisté à relire Les cinq sous du Juif errant.

A l’époque, j’avais dix ans, je me souviens avoir sangloté d’émotion – et le mécréant de 74 ans que je suis a eu à nouveau les larmes aux yeux en lisant la fin de cet ouvrage.

Un trait de génie de l’auteur…

Car le lendemain, on découvre sur ce banc le corps d’ « un mendiant à barbe blanche volumineuse, aux traits inconnus et ravagés, aux membres amaigris, au costume étranger, que nul n’avait jamais aperçu, que nul ne reconnaissait, dont nul ne pouvait rien dire.

Il était mort. On le fouilla.

On ne trouva dans sa poche que cinq sous. »

Un an plus tard, je faisais ma première communion.

Ma foi, j’en suis certain, reposait beaucoup moins sur les heures de catéchismes, les prières et les messes qui m’avaient été imposées… que sur ma lecture ( et mes relectures fréquentes ) des Cinq sous du Juif errant.


Sa légende date du Moyen-Age, même si le moine Jean Moshos en fait déjà mention au VIème siècle dans son reuciel Le Pré spirituel. Le portrait du juif errant ( souvent nommé Ahasvérus ) a figuré dans bien des chaumières, il en existe autant de versions et d’interprétations que le mythique tableau de L’île des morts.

Et si tout commençait avec… le premier best seller français laïc du XIXème siècle ?

Je veux parler des Mystère de Paris, qu’Eugène Sue publia en 1842/43 en feuilleton dans le Journal des Débats. Un succès national que jalousèrent Balzac, Théophile Gautier, George Sand, Dumas… et même Flaubert ! Après ce roman populaire et socialiste, il fallut attendre Les Misérables ( 1862 ) pour concurrencer les centaines de milliers d’exemplaires des Mystères. Hugo n’a d’ailleurs jamais caché ce qu’il devait à l’ouvrage de son prédécesseur.


Dix ans plus tard, Jules Verne livre à son jeune public Le Tour du monde en 80 jours, sans doute inspiré d’une histoire vraie, celle de l’Américain George Francis Train.

Et ce Tour du monde va faire des émul : en 1894, Paul d’Ivoi ( et Henri Chabrillat ) publient Les cinq sous de Lavarède qui doivent à peu près tout au roman de Jules Verne : cette fois, ce n’est plus à la suite d’un pari que le tour du monde est entrepris… mais pour toucher un héritage ! La variante du pari de Philéas Fogg ( tour accompli en moins de 80 jours ) consiste cette fois à accomplir l’exploit en moins d’un an… avec seulement cinq sous en poche !


On le voit, les cinq sous commencent à apparaître. Avec un emprunt qu’il s’agit de révéler…

Parce que le premier ouvrage où il est question de cinq sous, ce n’est pas celui de Paul d’Ivoi… mais bel et bien celui du très oublié Aimé Giron qui publie ce roman destiné à la jeunesse en… 1887 !

Un récit catholique aux relents antisémites ( eh oui, c’est déjà dans l’air ! ) puisque l’ouvrage débute au cours de la Passion du Christ, où les Juifs n’ont pas le meilleur rôle ( une fois que Ponce Pilate a abandonné Jésus à la justice des sages de la synagogue, Aimé Giron écrit : Les Juifs poussèrent un hourra de satisfaction et applaudirent.

Dans sa préface, l’auteur conclut : « Maintenant, mes chers enfants, je vous prie de prêter attention à mon récit, de me tendre vos petites mains amicales et de me croire votre tout dévoué conteur, l’auteur du Sabot de Noël ». Aimé Giron fait ainsi sa propre publicité.

Bien sûr, le paternalisme de cet auteur fait sourire aujourd’hui. Mais il ne m’a pas choqué quand j’ai lu ce livre en 1955. Je venais en effet d’avoir en cadeau un roman de l’écrivain contemporain Georges Duhamel ( mort en 1966 ) . Son ouvrage ( de science-fiction ! ) pour la jeunesse Les voyageurs de l’« Espérance » était sous titré récit de l’âge atomique.

Il apostrophait ses lecteurs dès la première page :

« Vous m’écoutez très bien et j’en suis absolument stupéfait, car s’il s’agit de faire du bruit, vous montrez, mes chers petits-enfants, des dispositions admirables et de jolies facultés d’invention. » Plus loin, il ajoute : « Le plus beau cadeau que l’on puisse faire à un enfant, quand il sait lire, c’est de lui offrir un dictionnaire. » Hum !

L’histoire ne débute qu’après cette leçon de morale de trois pages que je lisais sans protester. C’était une autre époque !

Avec ses Cinq sous de Lavarède, Paul d’Ivoi aura plus de succès que son prédécesseur Aimé Giron. Mais à l’époque ( la fin du XIXème siècle ), il était de bon ton de mêler aventure, morale et religion. Quelques années auparavant, en 1880, l’Américain Lewis Wallace avait publié Ben Hur ( qui serait le roman le plus lu au XIXème siècle ! ) ; et plus tard, en 1895, l’écrivain polonais Henryk Sienkkiewicz publierait Quo Vadis – des best sellers qui feront la fortune des cinéastes !

Quant au thème de l’immortalité, il a toujours été synonyme de malédiction, y compris quand

le héros en est le « responsable volontaire »…

En publiant Tous les hommes sont mortels en 1946, Simone de Beauvoir avait-elle lu Les cinq sous du Juif errant ?


Lu dans sa seconde édition de… 1888, un livre de format moyen, toilé rouge ( comme de nombreux ouvrages de l’époque ! ), sur papier glacé très épais, avec des illustrations au trait d’Henri Pille.

CG

Lundi 04 novembre 2019

CARNAVAL NOIR, Metin Arditi, Grasset

Benedict Hugues, qui enseigne le latin médiéval à Genève ( et vient d’être muté à Fribourg ), achète ( pas très cher ) aux enchères un ouvrage du XVIe siècle. Il y découvre, caché dans le reliure depuis près de cinq siècles, une lettre, un « message confidentiel » destiné à un cardinal ami de le Congrégation des pèlerins ibériques. À mots couverts, il y est question d’une conspiration ( rien d’autre que l’assassinat du pape ! ) destinée à faire triompher la vraie foi, face au « lupanar qu’est devenue Venise » et au danger de la nouvelle Réforme qui progresse. Il y est aussi fait mention d’une hérésie récente, celle du « Christ aux douze doigts » : un nouveau prophète qui, dans un futur indéterminé, devrait rétablir la chrétienté authentique.

Douze doigts, c’est justement ce dont est pourvu Bartolomeo San Benedetto, un fanatique catholique qui dirige à Pré Vigne ( au canton de Vaud ) une congrégation chargée… de la même tâche. Cette nouvelle fondation des pèlerins ibérique projette en effet une série d’attentats, avec la complicité… des membres de Daesh ! Ces derniers, en effet, ont été recrutés pour poser des bombes et semer la terreur au Vatican, et pour assassiner un pape jugé trop laxiste.

Vous avez aimé Da Vinci Code ? Alors il se peut que vous soyez séduit par ce Carnaval noir, dont les premières pages, comme dans un vrai polar, relatent l’assassinat de Donatella. Cette jeune étudiante de l’université de Venise vient de mettre la main sur un document qui fait le lien entre la Scuola Grande et Copernic : la clé qui expliquerait le vide suspect existant entre la publication de son oeuvre majeure ( De revolutionibus… vers 1533 ) et la condamnation de Galilée en 1633. En effet, Metin Arditi s’étonne du silence de l’église qui, pendant un siècle, n’a que fort peu réagi à l’hypothèse héliocentriste de Copernic. La clé, ce seraient une série de meurtres ( y compris chez les papes ! ) pendant cette période, notamment ceux perpétrés pendant le carnaval de Venise de 1575, le fameux Carnaval noir – ce qui justifie le prélude du roman : le meurtre de Donatella retrouvée noyée dans la lagune…

Bien sûr, il n’y a jamais eu de « Carnaval Noir » !

Mais Metin Arditi, en écrivain habile et scrupuleux, utilise certains faits pour nouer ici une intrigue contemporaine qui mêle religion, prophéties et attentats – une façon de montrer que le fanatisme religieux peut revêtir plusieurs aspects, y compris l’étrange alliance contre nature des intégristes catholiques et musulmans !

Ce qui frappe dans ce « thriller religieux contemporain» ( paru en août 2018 ), c’est d’abord l’abondance de la documentation historique de Metin Arditi ; mais aussi l’articulation audacieuse ( et parfois très… limite ! ) entre des faits historiques avérés et d’autres, imaginaires. Si bien que le lecteur attentif, au fil du récit, ne cesse de rechercher ( sur Wikipedia et ailleurs ) ce qui relève de la réalité ici et là de la fiction !

L’action est trépidante, les chapitres courts et les personnages… très nombreux : un handicap qui peut rebuter le lecteur. Pour ma part, et comme à mon habitude, j’ai noté le nom et la fonction de tous les protagonistes… avant de capituler après avoir rempli deux pages !

Carnaval Noir est un roman à la fois passionnant et touffu –une plongée inédite dans la Venise du XVIe siècle et un univers contemporain où s’affrontent deux protagonistes ( Benedict Hugues et Bartolomeo San Bendetto ) à la personnalité attachante.

Lu dans sa version grand format, la « Blanche de Grasset », dont la couverture crème est protégée par une superbe jaquette bleue représentant le pont des soupirs.


CG

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