Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Lundi 06 janvier 2020

Ils pensent à la retraite... et oublient la planète

Test

©Patrick Chappatte in 'Le Temps' - https://www.chappatte.com


Ils ? Ce sont :

  • les autorités gouvernementales

  • les travailleurs et les syndicats, soucieux de préserver leur propre avenir… et celui de leurs enfants.

Sauf que… prétendre qu’on veut préserver l’avenir de ses enfants, de ceux qui, en 2020, vont entrer dans le monde du travail, c’est un argument qui me fait sourire.

Pourquoi ?

Parce que ces « jeunes futurs retraités » seront concernés en… 2065 ? 2070 ?

Or, où en sera la planète en 2070 ?

Dans l’actualité, on évoque (très peu) l’échec de la COP 25 (quelle victoire fallait-il en attendre ?) pour se concentrer sur les futures retraites, l’âge pivot, le chiffre du fameux point… j’en passe ! Un mois de grèves et de manifestations... soit.

A mes yeux, on oublie de nombreux paramètres :

1/ la perspective (annoncée par ceux qui sont en train de le provoquer !) d’un krach financier qui n’aura aucune commune mesure avec la petite crise financière de 2007/2008, au cours de laquelle de nombreux états sont intervenus pour « sauver les banques ». Avec l’argent public, dans le cadre du grand principe de l’économie de marché : on privatise les bénéfices et on nationalise les pertes.

Ce futur krach, les états ne seront sans doute pas prêts à l’assumer. Je vous laisse deviner l’état de vos économies… et celle des ministères éponymes contraints de revoir leurs chiffres et de réviser les promesses ( en particulier celles qui concernent les retraites ) de 2020 – on parie ?

2/ une « croissance négative » inévitable(j’évite le mot décroissance, synonyme de catastrophe), n’en déplaise à Madame Christine Lagarde qui juge la croissance nécessaire et indispensable – euh… vraiment ?

Allons, qui peut croire que nous allons continuer impunément à piller les ressources de la planète, à produire et à vendre comme au bon vieux temps ?

La plupart des consommateurs le souhaitent, je sais ! Le rêve qui circule, c’est travailler moins, gagner davantage et consommer encore un peu plus.

La décroissance ? On y viendra de force avec la fin du pétrole, la hausse du coût de toutes les énergies et la rareté annoncée de produits dont on vide la planète : poissons, forêts, eau, terres cultivables, terres rares ainsi que l’or, le zinc, le plomb, l’étain, le cuivre, l’uranium – et tout cela avant la fin du gaz naturel et celle du fer, prévues en 2072.

3/ l’arrivée des migrants.

On s’en dispute quelques centaines aujourd’hui : on n’en veut pas ! On vous les refile, OK ?

Les migrants climatiques ?

L’ONG Christian AID estime qu’en 2050, nous en aurons un milliard.

Bon, en théorie, cela devrait relancer l’industrie. Eh oui : il faudra construire beaucoup de digues (pour éviter que la montée des océans ne nous transforme nous-mêmes en futurs migrants !) et surtout beaucoup de béton et de fil de fer barbelés pour éviter d’être envahis par ces gens misérables et indésirables dont le sort et la fuite ont des causes que nous connaissons bien : nous et nos principes consuméristes effrénés, nous qui sommes complices d’un système qu’on condamne parfois du bout des lèvres… mais qu’on aimerait tant voir perdurer !

Nous ? Eh oui : ce ne sont pas les habitants du Bangladesh, de l’Afrique ou de l’Inde qui sont responsables du réchauffement climatique !

Bref, se projeter en 2070, c’est penser au futur état du monde… alors exiger le montant précis d’une retraite qu’il faudra recalculer dès 2030 (si tout va bien) – euh, là encore, on parie ?

Aussi, il me semble ridicule (et même scandaleux) de lever le poing en affichant : Ma retraite ! et en chantantL’Internationale. Parce que l’Internationale, je l’ai entonnée il y a cinquante ans, à l’époque où Michel Jonasz, (en 1976) ordonnait :

- Changez tout !

Aujourd’hui, c’est plutôt :

- Ne changez rien !

Et pour en revenir à On se bat pour l’avenir de nos enfants ! je laisse la parole à Jean-Jacques Rousseau qui, dans son Emile, affirmait (sans penser au futur réchauffement climatique !) : Vous vous fiez à l’ordre actuel de la société sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables, et qu’il vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui regarde vos enfants.

Avec une nuance de taille : la révolution climatique, elle, est clairement annoncée.

Nous savons comment la prévenir.

Mais nous oublions d’agir.

CG

Lundi 30 décembre 2019

QUESTIONS DE DAVID CIRCÉ pour le fanzine L’Étoile Étrange ( 4 )

7. On présente souvent la science-fiction comme prémonitoire, mais dans les faits, nombreuses sont les inventions mises en scène et leurs conséquences qui existaient déjà à l’époque. Et réciproquement beaucoup d’inventions ou la manière imaginaire dont ces inventions sont utilisées, sont ensuite reconstruites dans la réalité :

* le communicateur et la tablette de Star Trek ( la série originale ) qui deviennent les téléphones cellulaires des années 1990 et les tablettes des années 2000…

* le tableau de bord du vaisseau de Valérian qui devient le tableau de bord d’une voiture Renault – mais aussi très récemment,

* la Chine qui transpose à l’échelle de sa population l’épisode chute libre de la série Black Mirror (saison 3 épisode 1), en notant socialement tout le monde et en punissant ceux qui n’ont pas une note suffisamment bonne à leur goût.

D'où ma question : Est-il si difficile que cela pour un auteur de Science-fiction d’imaginer un monde meilleur, et par là d'inspirer un monde meilleur ?

Le glissement sémantique de votre question me pose problème car je ne suis pas certain que de telles innovations soient forcément positives ! Dans Le complot ordrien ( in Travelling sur le Futur, Duculot, 1980 ), j’ai imaginé une France socialiste, dans laquelle mon héros se plaignait de la lenteur de l’application des nouvelles lois ( hum, Mitterrand est arrivé peu après ). J’ai aussi évoqué le complot d’un parti d’extrême droite qui prenait le pouvoir – c’était très optimiste puisque la même extrême droite, aujourd’hui, pourrait bien accéder au pouvoir… par les urnes ! Dans ce même roman, fumer devenait asocial et les enfants handicapés étaient intégrés dans les classes… on y viendrait peu après.

Mais pour répondre à votre question…imaginer ou inspirer un monde meilleur, difficile ? Non. Il m’est souvent arrivé de le faire. Ce qui en revanche est difficile, c’est de séduire le lecteur avec un roman qui relève de l’utopie. Les grands succès de la SF, on le sait, sont des dystopies ou des « romans catastrophe » : La guerre des mondes, Brave New World, 1984... Plutôt qu’imaginer un monde meilleur, la SF préfère explorer les conséquences négatives d’une invention ou d’une hypothèse. Pour filer la métaphore, disons qu’elle préfère montrer les sens interdits plutôt que les itinéraires conseillés.

L’une de mes « Minute du vieux schnock » ( c’est le nom du billet d’humeur de mon blog ) s’intitulait : La SF ne sert à rien ! En effet, les avertissements qu’elle nous a laissés, nous les avons négligés. Tous les pièges qu’elle dénonçait, nous y sommes tombés ! Big Brother ? Il s’appelle Google, GAFA et cookies. Aujourd’hui, les caméras de surveillance fleurissent un peu partout. Et on les réclame ! En 1953, avec Fahrenheit 451, Bradbury imaginait une société dans laquelle la lecture et les livres étaient interdits. Aujourd’hui, c’est pire : plus besoin d’interdire les livres, les jeunes générations s’en passent volontiers !

Où sont les utopies aujourd’hui ? En écrire est très acrobatique puisque par définition, dans les utopies, il n’y a aucun problème, tout se passe bien ! A noter que les utopies d’autrefois ( je pense à l’Utopia de Thomas More ou au Voyage en Icarie de Cabet ) sont devenues des dystopies aux yeux des lecteurs de 2020. Thomas More imaginait ( en 1516 ! ) une société où la propriété n’existait pas. Et Cabet, des heures réservées à des exercices physiques communs ou à des repas pris ensemble. Une société égalitaire et collectiviste ? Quelle horreur !

Eh oui : la frontière utopie-dystopie est fragile, fluctuante. Son illustration littéraire la plus éclatante ? Les dépossédés, d’Ursula Le Guin – un bijou !

Ma seule véritable utopie, c’est Ecoland ( Rageot, 2003 ), l’un de mes romans les moins vendus. Je l’ai écrit en 1984. Il y était question d’une micro-société en évolution permanente qui vivait en autarcie. Avec des éoliennes et du gaz de compost. Une société sans pétrole. Une agriculture sans pesticide avec le retour des coccinelles et du cheval. Un monde autogestionnaire qui ne consommait pas de viande ( j’en passe… ) Refus de la plupart des éditeurs qui jugeaient cette société proche d’une secte de babacools et un retour en arrière. Oui, j’étais un « soixante-huitard attardé ». Je note que la plupart des propositions que je faisais sont recommandées et adoptées aujourd’hui. Un mode de vie qui devrait être le modèle planétaire si l’humanité voulait survivre. Mais elle préfère fermer les yeux, s’entêter dans une économie de marché et un mode de consommation effréné qui entraînent la planète vers un suicide programmé. On vient de lancer un supertanker qui ( fake news ? ) consomme paraît-il autant que… 60 millions d’automobiles ! Et on prétend vouloir réduire le CO2 ?

8. Beaucoup d'annonces récentes sur la conquête spatiale doivent forcément vous faire rêver, puisque avec le retour de la guerre froide, et les annonces de conquêtes de Mars et de la Lune par la Chine et l'Inde, les USA nous promettent à nouveau des vols interplanétaires. Elon Musk a assuré pour sa part que le vaisseau de transport orbital et interplanétaire serait prêt pour 2019 (également pour concurrencer les avions de ligne) et que forcément, la concurrence lui emboiterait le pas. Que pensez-vous de ce réveil soudain technologique, qui arrive en même temps que les voitures volantes et les robots qui marchent, courent, sautent pour de vrai tandis que James Cameron envisagerait de tourner la trilogie Mars la Rouge / la Bleue / la Verte ... sur Mars, la vraie, avec des drones?

Ces annonces ne me font pas forcement rêver, non. Pourquoi ? Parce que je pense que ces annonces risquent fort de ne pas être concrétisées. Dans l’une de ses lettres, Michel Jeury m’a un jour écrit cette jolie phrase : ah, comme le futur était beau avant que l’an 2000 n’arrive ! Une formule que j’approuve à 100 %.

Ce que j’en pense ? Sincèrement – et je vais décevoir le plus grand nombre, je le sais : je crois que ces projets ambitieux concerneront une minorité et que leur application pratique n’est pas pour demain – si elle survient. Ah, si : les taxis volants ( annoncés pour 2025) et autres drones-livreurs-de-marchandises préconisés par Amazon. La voiture autonome ? Peut-être. Mais en développant mes convictions, je vais vous paraître réaliste ou pessimiste…

Soyons clair : il existe une SF proche de l’anticipation qui imagine des futurs proches et vraisemblables. Et une SF qui joue davantage avec l’impossible qu’avec les possibles. Nous savons tous ( même si nous acceptons avec joie ces SI majuscules ) que la machine à explorer le temps est un rêve. Comme le sont le transmetteur de matière et les voyages stellaires – les obstacles scientifiques sont gigantesques – voire infranchissables ! Et s’il est facile de plier l’espace-temps ou de passer dans le subespace en appuyant sur un bouton, le réaliser, c’est une autre paire de manche.

Dans l’un de mes premiers romans, Sabotage sur la planète rouge ( 1972 ), j’imaginais que la première expédition habitée sur Mars aurait lieu en … 2045.

Stupéfaction et rires de mes jeunes lecteurs, qui avaient assisté aux sept missions Apollo : Mais m’sieur, on s’ra sur Mars bien avant l’an 2 000 ! J’expliquais alors que l’expédition martienne, sauf mise au point peu probable d’un mode de propulsion révolutionnaire, c’était huit mois de voyage aller, huit mois sur place et huit mois pour le retour. Avec une série de problèmes complexes, le premier étant la survie d’un équipage pendant les trajets… et sur place : absence de pesanteur, ondes dangereuses, provisions de survie ( nourriture, eau recyclée, phytotron, transport d’un matériel de plusieurs tonnes, etc. ) Bref, 2045 me semblait un délai raisonnable. Et la date de la première mission ne cesse de reculer, même si des milliers de volontaires se sont déjà proposés ( si j’en crois Elon Musk ) pour un voyage aller sans garantie de retour.

Le tourisme spatial ? Il est déjà au point. Reste à trouver des clients prêts à payer 50 ou 100 000 dollars pour un tour de la Terre en une heure et demie – sans parler du CO2 produit qui fera hurler les écologistes, à l’heure où l’on commence à comprendre que le tourisme ordinaire cause de gros dégâts – gageons que des lois finiront par le réduire.

Les deux ou trois décennies à venir vont, je le crains, remettre les pendules à l’heure. Faire prendre conscience ( comme ce fut le cas au début des années 70, où le space opera a peu à peu laissé la place aux problèmes terriens et terrestres ! ) que la priorité, c’est la survie de notre propre espèce. Et reléguer la conquête de Mars à un luxe inutile et très ( trop ) coûteux.

Ah… James Cameron ! J’en pense le plus grand bien. J’aurais pu ajouter Abyss à la liste de mes films préférés. Et comment renier Avatar dont le synopsis est un copier-coller de mon roman Le Montreur d’étincelles ( 1978, Robert Laffont ) – que James Cameron n’a sans doute jamais lu, il n’est pas traduit en anglais ! Mais tourner sur place la ( superbe ) trilogie de Kim Stanley Robinson ? C’est un rêve ! Quitte à être provocateur jusqu’au bout, je crains que l’Homme, contrairement à ma prévision de 2045… ne mette jamais le pied sur Mars.

Lundi 23 décembre 2019

NOUS TROIS, Jean Echenoz, Editions de Minuit

Le narrateur ( DeMilo… mais on l’apprendra très tard, page 156 ! ) travaille dans l’aérospatiale avec Blondel et Begonhès. Blondel (qui n’est pas le narrateur mais tout de même le héros du récit – vous suivez ?), lui, a divorcé de Victoria. Blondel, donc, quitte son impasse du Maroc pour partir en congé et rendre visite à Nicole dans le sud de la France.

Sur l’autoroute, il s’arrête pour venir en aide à une inconnue dont la Mercedes, en panne, a pris feu. Fort gentiment, il accompagne la jeune femme jusqu’à Marseille et la dépose sans qu’elle ait desserré les dents.

Nicole absente, c’est Marion que Meyer finit par rejoindre – puis Elisabeth, qui hélas est… déjà en main.

Grâce au parfum inoubliable de l’inconnue qu’il a dépannée ( et qu’il appelle Mercedes, faute de connaître son prénom, qu’elle n’a jamais voulu lui livrer ), Meyer la repère dans un grand magasin de Marseille et la suit dans un ascenseur bondé au moment précis où se déclenche… un terrifiant tremblement de terre !

Muni de l’autoradio de sa voiture qu’il a garée - mais où ? Tout est détruit ! – il accompagne l’inconnue à la Mercedes et trouve enfin une voiture à acheter dans une ville complètement ravagée. L’autoradio retrouve sa place… dans un véhicule qui n’est pas le sien.

Décousu, ce début de résumé ? C’est normal.

Le récit n’est d’ailleurs, comme souvent dans le nouveau roman en général ( et chez Jean Echenoz en particulier ) qu’un prétexte. Prétexte à décrire de originale un paysage, un enchaînement de pensées, un décor, un cataclysme… voire ( en fin de récit, où le lecteur, le narrateur et Meyer vont retrouver Mercedes qui ne s’appelle pas Mercedes, évidemment, et qui révélera les raisons de son silence obstiné… ) un véritable voyage spatial après un entraînement inoubliable dans un simulateur de vol encore plus terrifiant que le tremblement de terre qui a précédé… un vrai régal, pages 142 à 150 ! Oui : « Une petite semaine en orbite » ( p. 117 ) avec « le déploiement des satellites Argo et Sismo » (p. 126)

Il y a trente ou quarante ans, il m’arrivait de prétendre que la seule chance de survie de la science-fiction, c’était d’être récupérée et digérée par la littérature générale ; c’est un peu ce qui se produit ici, de façon presque prématurée puisque Nous Trois (1992) est le sixième roman d’un auteur qui, lauréat du Prix Médicis (avec Cherokee, 1983 ), décrochera le Prix Goncourt en 1999 avec Je m’en vais.

Le nouveau roman ? allez-vous rétorquer. Mais c’est de l’histoire ancienne !

Euh… pas tout à fait. Parce que Jean Echenoz, dans ce récit au titre improbable, nous en propose un remake particulièrement réussi.

Pour un amateur de littérature (ou un lecteur à la fois curieux et averti), c’est un vrai régal !

Ainsi, abandonnant le Je de l’incipit et du premier chapitre (qu’on retrouvera, en écho, à la fin du récit… au chapitre 18 !), l’auteur nous propose un étonnant travelling dès le chapitre 2 en partant… du simoun du sahara : « Le Touareg, bâché de bleu, se tient coi sur la bosse de sa bête. » Suivant le chemin du vent, il nous mène du Maroc… à l’impasse du Maroc :

« Croisant vers le nord, le tapis volant marocain touche Paris dans le milieu de la nuit, s’y dissémine uniformément sans omettre bien sûr le secteur Maroc, vers Stalingrad après la rue de Tanger ; il recouvre la rue du Maroc, la place du Maroc au bout de laquelle réside Louis Meyer, homme astigmate et polytechnicien, quarante-neuf ans jeudi dernier, spécialisé dans les moteurs en céramique. Homme infidèle et divorcé d’une femme, née Victoria Salvador le jour de l’invention du poste à transistors. Homme seul et surmené qui va se payer, pour son anniversaire, une petite semaine à la mer». p. 14.

Plus loin, page 55, on trouve « à l’ombre d’un ficus en coma dépassé », un réceptionniste qui va « lever un grave regard de brancardier pentecôtiste – pas plus de trente ans, pas plus de mille cheveux accrochés en camping sauvage au flanc des temporaux. »

Déconcertant ? Oui, mais ô combien jouissif et inattendu à mes yeux !

De même, la description de l’amant provisoire d’Elisabeth : « La douleur de son regard pouvait dénoter le banal comme le pire, la carence maternelle ou l’embarras gastrique, l’horreur du vide ou la rupture de stock de Gitanes filtre. » ( p. 58 )

Quant à la description de la panique marseillaise qui suit le tremblement de terre éponyme, elle tient à la fois de Raymond Queneau, de Francis Ponge et de Tristan Tzara : « Le téléviseur n’avait pas l’air de se souvenir de son propre mode d’emploi (…) affecté d’une forte bronchite électronique. Son front valsait de l’état de frontière à l’état de fronton »… Echenoz ne cesse de jouer avec les mots et leur sens. Ainsi, « sous le porche d’un cours secondaire privé, trois blondes extra-légères grillaient des anglaises en attendant mieux »

On le voit : le décodage de la phrase est souvent multiple !

Vous aimez vraiment ça ? allez-vous ( sincèrement ) me demander.

Oui ! Loin des sentiers (re)battus, Jean Echenoz, qui a digéré le meilleur de Claude Simon, reste en ce début de XXe siècle un rescapé à sauvegarder, au même titre que le formica et l’Amazonie : le Bobby Lapointe de la littérature !

CG

Lu dans sa version d’origine, la Blanche ( qui l’est vraiment, contrairement à la Crème de Gallimard qu’on surnomme la Blanche à tort – ou à tort la Blanche ? ) des Editions de Minuit. Il en existe une autre, plus récente, illustrée d’une photo en couleurs de Kourou, en Guyane – le décollage d’une fusée !

Lundi 16 décembre 2019

PETIT HISTORIQUE DES CAUSES DU RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE… et autres catastrophes annoncées depuis longtemps

Allons, inutile de faire semblant de ne pas se souvenir.

Ou plutôt, laissez-moi vous rafraîchir la mémoire : on a commencé à jouer avec le feu dès le milieu du XIXème siècle, avec l’essor industriel et l’usage immodéré du charbon. Puis du pétrole, avec (entre autres) l’essor de la voiture individuelle (merci, Ford !).

Pendant un bon siècle, rares furent les scientifiques à se préoccuper du rôle de l’excès éventuel du CO2 et autres GES (gaz à effet de serre).

À la fin des années soixante, c’étaient les injustices sociales, la critique du mode de vie (métro-boulot-dodo) et la pollution qui étaient montrées du doigt.

L’un des premiers à soulever publiquement le problème du réchauffement, à la télé, en 1979, fut… le volcanologue Haroun Tazieff (vite remis à sa place par plusieurs contradicteurs, dont le commandant Cousteau !)

Dix ans auparavant, les membre du Club de Rome (un groupe de réflexion réunissant des scientifiques, des économistes et des industriels de 52 pays – une sorte de G20 avant l’heure… ) commandaient à un certain Dennis Meadows un rapport concernant le futur de notre planète.

Cet ouvrage, le fameux Rapport Meadows ( rédigé à plusieurs, notamment des gens du M.I.T., le Massachusets Institute of Technology) fut publié en 1972.

Ce dernier évoquait clairement les limites de la croissance – et la nécessité de parvenir à une… croissance zéro !

Ce que pointait ce fameux Rapport Meadows ? (je cite Wikipedia) :

  • l’accélération de l’industrialisation

  • la croissance de la population mondiale*

  • la persistance de la malnutrition mondiale

  • l’épuisement des ressources naturelles non renouvelables

  • la dégradation de l’environnement (les dégâts de la pollution)

Les conclusions du rapport annoncent un futur inquiétant pour l’humanité.

Bref, nous étions prévenus.

Confidentiel, le Rapport Meadows ? Pas vraiment : 12 millions d’exemplaires vendus, traduits dans 37 langues. Petit rappel :

  • en 1670, nous étions environ 500 millions sur Terre.

  • en 1970, 5 milliards

  • en 2020, nous sommes 7,7 milliards

  • en 2050, nous serons sans doute 9,7 milliards

  • en 2100, autour de 11 milliards.

Depuis cinquante ans, des voix (écologistes) s’élèvent pour tenter d’expliquer que la croissance ne peut pas être infinie dans un monde fini.

Mais les Terriens sont devenus asservis (et accro) au dieu Économie.

Du coup, la planète réagit : l’excès (annoncé) de l’industrialisation, le pillage (conscient, organisé) des ressources naturelles, la combustion du charbon et du pétrole entraînant la montée des températures, la disparition des espèces et la raréfaction (voire la fin) d’un grand nombre de denrées précieuses – l’eau ?

Ce n’est qu’un début, renseignez-vous.

Mais non : on préfère fermer les yeux, regarder ailleurs, comme disait feu Jacques Chirac qui euh… a également regardé ailleurs après sa brève prophétie !

Tandis que les riches s’enrichissent et (que) les pauvres font des enfants (Rapport Meadows dixit), nous continuons comme avant. Plus préoccupés par notre pouvoir d’achat que par la situation que nous laissons à nos descendants.

Le premier grand lanceur d’alerte fut René Dumont, l’auteur de L’utopie ou la mort (1973). Las ! Aux élections de 1974, il a obtenu… 1,32% des voix.

En novembre 2017, 15 364 scientifiques de tous les pays du globe lancent un appel désespéré : cet appel des 15 000, vous en avez entendu parler ?

Tapez donc appel des 15 000 sur votre moteur de recherche, c’est si compliqué ?

Aujourd’hui, quand Greta Thunberg supplie les dirigeants de la planète à écouter le SOS des scientifiques, tous les économistes (dont les médias relaient les réactions indignées !) ricanent et lui conseillent de retourner à l’école.

Refuser de savoir, de comprendre que nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis, refuser de réagir pour exiger que les autorités compétentes prennent des mesures contraignantes, c’est devenir complice d’un crime contre l’humanité : nous participons à un suicide programmé.

CG

Lundi 09 décembre 2019

QUESTIONS DE DAVID CIRCÉ pour le fanzine L’Étoile Étrange ( 3 )

5. Est-ce qu’on peut imaginer une intégrale de vos nouvelles, ou tout au moins une réédition de tous les récits difficiles à retrouver ?

Ce n’est pas à l’ordre du jour, car mes nouvelles sont très dispersées : 

* certaines sont sorties dans des magazines ( Jeunes Années, Gullivore, Encre Vive, Mégascope, Superscope, cahiers de vacances Nathan, J’aime lire, D. Lire. Les Aventuriers… j’en passe ! )

* D’autres ont été rassemblées dans un recueil dont je suis le seul auteur : Futurs antérieurs, Virtuel attention danger, Allers simples pour le futur, Contes et récits de la conquête du ciel et de l’espace - sans parler des textes courts rassemblés par deux dans les recueil SEDRAP : La Joconde en exil, Le gouffre du diable, Les Robinsons de la Galaxie…

* Les dernières font partie d’un recueil dans lequel plusieurs auteurs sont présents. C’est le cas de nombreuses nouvelles sorties dans la série 15 histoires de ( SF, cirque, vacances, aventures, 15 SOS, etc. ) chez Gautier Languereau. Il y a aussi chez Mango Les visages de l’humain, Graines de Futurs et des recueils divers à L’Atalante comme Utopiae, etc.

Une intégrale ne serait possible que dans deux cas :

* qu’un éditeur décide de la réaliser… ce qui l’obligerait à négocier la réédition de tous les textes qui sont encore en circulation. Car un grand nombre de mes nouvelles sont rééditées. La dernière en date, c’est Je suis la vigie et je crie, sortie dans un recueil collectif chez Thierry Magnier ( Nouvelles Vertes ), rachetée par Hatier pour faire partie d’un recueil ( Nouvelles de notre planète ) dans la collection Classiques & Cie Collèges. Une tâche colossale, coûteuse et hasardeuse – car certains éditeurs refuseraient de céder leur droit.

* que je sois mort depuis plus de 70 ans : toute ma production tomberait dans le domaine public – plus d’autorisation, ni de rachat. Comme je ne suis pas pressé de mourir, il faut attendre ! Et espérer que mes nouvelles susciteront encore de l’intérêt à la fin du XXIème siècle… et ce n’est pas gagné.

J’ajoute que le recueil serait fort épais. Je n’ai pas fait le compte exact de mes nouvelles ( c’est possible, il suffit de consulter mon site ! ) et encore moins du nombre de signes ou de pages que ça représenterait. Mais à vue de nez, il y a bien 150 nouvelles,. Si certaines sont très courtes ( DDDD, Dictature Douce Décroissance Dure ou Des profs pas très NET – deux ou trois pages, sortis dans Les Cahiers pédagogiques ), mes cinq ou six Je Bouquine sont de petits romans de 60 000 signes. L’intégrale de mes nouvelles ? Ce serait trois volumes de 1500 pages chacun – tiens oui, en Pleiade ! On peut toujours rêver : Jules Verne a fini par y entrer…

Derniers points :

* Ces nouvelles abordent des thèmes très divers, la SF, le policier, l’aventure, l’Histoire, la mythologie en passant par l’autobiographie comme L’Amour Caramel ( in Parle-moi d’amour, Rageot ). Certaines touchent les enfants très jeunes comme Le Métronome magique ; les autres les adultes, comme Partir pour Edena ou Le feu du crépuscule ! De quelle façon les regrouper ?

* Certaines de mes nouvelles sont en effet libres de droit, comme Seul à Seul ou L’Autre moitié de l’éternité. On peut les trouver en ligne, sur mon blog !

6. Vous avez adapté les créations des autres pour la télévision avec Les Mondes Engloutis et Rahan, et vous avez décroché de nombreux prix pour vos romans. Certains de vos récits ont-ils des chances d’être adaptés ? Les droits pour une adaptation sont-ils aujourd’hui réservés ?

L’OrdinaTueur a fait l’objet d’une courte adaptation sur la 5, dont Micheline Paintault a assuré la réalisation. Il a été diffusé trois fois en l’an 2 000. Et j’ai été très étonné de recevoir un appel de l’équipe de la 5 qui allait débarquer chez nous pour le tournage. Mon éditrice n’avait pas jugé utile de me prévenir de cette cessation de droits, le tournage ( à notre étonnement ) a été aussitôt entrepris. Autrement dit, il se peut que les droits de certains de mes romans aient déjà été réservés sans que je le sache – ceux d’un de mes ( premiers ! ) romans ont en effet été acquis, je le sais. Mais cela ne signifie pas qu’un film va être prochainement tourné. A la fin des années cinquante, Jean Becker a acquis les droits d’un roman de Georges Monforez ( le père d’une vieille amie auteure pour la jeunesse, Hélène Montardre ) , Les enfants du marais. Le film, lui, a été tourné… en 1998. L’auteur était mort depuis longtemps, en 1974 !

Un auteur peut négocier lui-même les droits d’un roman en proposant le scénario à un producteur avant de livrer son texte à un éditeur ( ce qui lui évite de partager en deux les droits générés par le film ! ). C’est le cas, aux USA, de Stefen King et de feu Michael Crichton. Pour se lancer dans une telle opération, il faut en général que trois conditions soient réunies : être un auteur reconnu, se lancer dans l’écriture d’un scénario et posséder un bon agent littéraire. Je ne remplis aucune de ces conditions !

Je vous entends déjà rétorquer : mais vous avez assuré les scénarios de dizaines d’ouvrages ! Pourquoi pas l’un des vôtres ? Euh… parce que :

  • je n’y pense pas

  • je ne connais pas de réalisateur à qui les soumettre.

  • Se lancer dans ce travail, ces recherches, c’est le parcours du combattant.

  • La grande affaire de ma vie, c’est le roman, la littérature. Pas le cinéma !

En même temps, je le reconnais : c’est l’une des questions préférées des jeunes lecteurs que je rencontre. A leurs yeux, le sommet de la réussite, c’est d’avoir un ouvrage adapté en film ! Ah bon ? Parfois, c’est un ratage spectaculaire – les exemples abondent. Et l’on compte sur les doigts d’une seule main les films dont le propos et la qualité dépassent ceux du texte d’origine – encore que j’affirme avec obstination qu’on ne peut pas comparer un roman et un film. Mais quand on lit La Sentinelle ( la short story d’Arthur C. Clarke ) ou même la novella de Philip K. Dick Do androids dream of electric sheep, force est de constater que Stanley Kubrick et Ridley Scott ont transcendé le texte d’origine avec 2001, L’Odyssée de l’espace et Blade Runner ! Un grand nombre d’ouvrages de SF ont été adaptés au cinéma – pas simple. Le dernier que j’ai vu est Valérian et la cité des mille planètes. Quand j’ai demandé à Jean-Claude Mézières ( nous nous connaissons depuis le début de sa série ! ) ce qu’il en pensait, il a préféré me relater le tournage par le menu, évoquer les décors… peut-être pour ne pas livrer un avis négatif – c’est le mien – ou ne pas vexer Luc Besson. Mais cet épisode fourre-tout ne me semble guère fidèle à l’original et je préfère de très loin les épisodes en BD à ce que le cinéma en a fait.

En revanche ( et je détourne une fois de plus la question ! ), je suis très fier que mon roman Coups de théâtre ait été adapté de nombreuses fois pour la scène, et que mon album Le Tyran, le Luthier et le Temps ait fait l’objet d’une adaptation musicale grâce au producteur Daniel Sultan et au compositeur argentin Luis Naon. En assistant à cet opéra ( de 45 minutes ) lors d’une de ses représentations publiques, je me sentais presque à la place de Colette quand son Enfant et les sortilèges a été orchestré par Maurice Ravel !

Bref, on voit que je suis plus proche du théâtre et de la musique que du cinéma !

Lundi 02 décembre 2019

LES LISIERES, Olivier Adam, Flammarion

Sarah a quitté Paul, son mari, un écrivain qui a plutôt réussi mais qui boit, fume, déprime et dont le besoin d’écrire lui fait négliger ses deux enfants ( tu n’es jamais là, lui reproche Sarah. Vivre avec toi, c’est vivre avec un fantôme ).

Le problème, c’est que Paul aime toujours Sarah. Il tente de gérer la situation en accueillant de temps en temps leurs enfants Manon et Clément, qui ne comprennent pas les causes de la séparation de leurs parents.

Mauvaise période pour Paul : François, son frère aîné, le prie de s’occuper un peu de leurs parents qui vieillissent mal. Leur mère, qui a chuté et est toujours hospitalisée, semble atteinte d’Alzheimer, un fait que leur père ( obtus et brut de décoffrage ) refuse de reconnaître : il prétend qu’elle est simplement abrutie et perd la tête à cause des médicaments.

La vérité, c’est que les deux frères ne s’entendent pas : François est vétérinaire dans un quartier chic et vote à droite. Il reproche à son cadet de régler ses problèmes familiaux dans ses livres, ce qui lui semble injuste et indécent. Paul, lui, est consterné par la montée du Front National et par l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima…

Obéissant aux injonctions de son frère, il retrouve les lieux de son enfance ( le quartier populaire d’une station balnéaire, Paul et François sont issus d’une famille ouvrière,), il rencontre d’anciens camarades qui sont à la fois flattés et vexés de le revoir : ils ont aperçu Paul à la télé, certains ont essayé de lire ses récits, qui évoquent le monde des banlieues… un monde qu’il a pourtant quitté et dont il ne fait plus partie. Bref, il a renié sa famille d’origine, dont il évoque les problèmes et défend pourtant les intérêts dans ses ouvrages.

La situation s’aggrave quand il soupçonne Sarah de le tromper avec un médecin bellâtre qu’il a surnommé Clooney. De son côté, il retrouve une amie d’enfance, Sophie, embourgeoisée, mariée et mère de famille… qui se jette à son cou alors qu’il n’a aucun sentiment pour elle…

Soyons honnête : j’ai raté Olivier Adam – même si j’ai failli le lire quand Les Lisières ont frôlé le Goncourt.en 2012. Olivier Adam, je l’avais abordé à L’Ecole des Loisirs, dans Ni vu ni connu, un roman court et mineur auquel je n’ai consacré aucune fiche.

Dommage pour moi. Car Les Lisières est une vraie découverte. Un moment de vie édifiant, que marquent symboliquement la montée de l’extrême droite en France et le raz de marée au Japon qui a causé l’accident de la centrale de Fukushima.

Autobiographique, Les Lisières ? Non, malgré le je permanent, le fait que le narrateur soit lui aussi écrivain, qu’il vive…du côté de Saint-Malo, comme Olivier Adam. et soit issu des banlieues. Le quartier des Bosquets est également évoqué dans Ni vu ni connu, dont le narrateur, même s’il a dix ans,  ressemble à celui des Lisières !

Non… mais on y croit. Et ce créateur déprimé, mal dans sa peau, consterné par la médiocrité de ceux qui l’entourent, reste attachant jusqu’au bout.

Paul est miné par ce qu’il appelle La Maladie – en réalité un secret de famille qu’il ne découvrira qu’à la moitié du récit. Un fait qu’il devine être la cause de tous ses maux.

Mais comment ne pas partager ses coups de gueule, ses diatribes envers la société de marché, la médiocrité de la télé et l’obstination de ses proches ( parents et amis ) à être sensibles aux discours de celle qu’il appelle La Blonde – sans jamais la nommer ?

Paul ( ou Olivier Adam ? ) n’est pas tendre non plus avec le parisianisme, les auteurs à la mode ( p. 197 ) – et même son propre éditeur, jamais nommé lui non plus.

Je suis partial, je l’avoue. Parce que je me retrouve dans les confidence d’Olivier Adam, par exemple lorsqu’il affirme ( p. 21 ) : Prétendre qu’on écrit mieux quand on est seul et au fond du trou relève de la pure et simple fumisterie. Ou encore ( p. 47 ), suite à l’accident de Fukushima, j’ai eu soudain l’impression que le monde voulait me dire quelque chose.

Ou encore ( p. 136 ) : la seule chose qui préoccupait les pouvoirs publics, c’était l’équilibre des comptes, comme en toute chose c’était la gestion, l’économie qui prévalaient.

Passionnant, Les Lisières ? Même pas.

Si vous cherchez un roman d’action, un thriller, passez votre chemin : dans ce récit, il ne se passe rien, ou presque. C’est peut-être la raison pour laquelle deux de mes camarades écrivains ( mes voisines au Salon du Livre de Villeneuve-sur-Lot ! ) se sont écriées de concert en voyant ce livre :

- Tu lis ça ? Et tu en es à la moitié ? Comment tu fais ?

- Je pose la même question, a renchéri l’autre auteure. Moi, je l’ai lâché page 20.

Difficile de leur avouer que ce récit me prenait aux tripes, que j’arrivais à m’y reconnaître alors que ma seule parenté avec le narrateur était… que j’écrivais. Pour le reste, je ne lui ressemble guère – sauf, c’est vrai, en ce qui concerne ses apartés sur le monde en général et la politique en particulier. Je n’ai cessé d’annoter cet ouvrage, m’étonnant que les pages 167-168-169 ne soient constituées… que d’une seule phrase, illustrant le fait que Les Lisières ne sont qu’une longue et douloureuse confidence, même si les dernières pages laissent entrevoir l’ombre d’un espoir.

Mal dans sa peau, épouvanté par l’écho du monde tel qu’il est devenu, peut-être le narrateur me semble-t-il proche grâce au portrait qu’en fait ( p. 176 ) son ami Tristan ( qui est pourtant « un fils de bourgeois » ) : Toi, tu es fait pour déserter, habiter poétiquement le monde et en rendre compte. Un dernier extrait en guise d’exemple : Paul se trouve seul, à l’hôpital, au pied du lit de sa mère qui dort…

Avant de repartir, l’infirmière m’a indiqué la télévision et précisé qu’elle fonctionnait, je pouvais la regarder si je le souhaitais.

- Non, merci. J’ai un livre.

Ma réponse n’a pas paru la convaincre. À l’expression de son visage j’ai eu l’impression d’avoir prononcé là des paroles tout à fait saugrenues, hors de propos. Je lui ai souri et elle a refermé la porte avec d’infinies précautions, comme si moi aussi j’étais malade.

Lu dans sa version grand format, « la Blanche de chez Flammarion », sobre et jolie couverture crème gaufrée, papier bouffant, un livre à la main souple et agréable, des pages couvertes de caractères en corps certes petit mais d’une lecture aisée.

L’ouvrage existe en poche chez J’ai Lu, 500 pages à 7,90 euros. Et je suis sûr que vous le trouverez dans la médiathèque la plus proche.

CG

Lundi 25 novembre 2019

QUESTIONS DE DAVID CIRCÉ pour le fanzine L’Étoile Étrange ( 2 )

3. Votre nouveau roman paru en août dernier est Zed, agent I.A. Le titre semble indiquer un polar de SF, possiblement cyberpunk. Le personnage de Zed diffère-t-il des intelligences artificielles bien réelles d’aujourd’hui ?

Non, je ne crois pas qu’on puisse classer ce roman dans le genre cyberpunk. Il est dans la lignée des Enquêtes de Logicielle. D’ailleurs, le créateur du robot n’est autre que… Tony Beffroy, le demi-frère de mon héroïne devenue capitaine de police : un hacker repenti qui a longtemps travaillé pour NCF ( Neuronic Computer France ). Comme dans L’OrdinaTueur, l’action du récit, réaliste, se situe dans un futur très proche et mon robot n’offre aucune innovation… sauf qu’il cumule tout ce qui existe déjà dans les domaine des I.A.. Le plus simple, c’est de vous livrer des extraits du début du roman, dans lequel Zed se présente lui-même :

Je suis né à l’instant, en une microseconde. Avec toute la mémoire du monde (…) Cette pièce, je le sais, est un laboratoire. Celui qui me fait face s’appelle Tony Beffroy. C’est mon inventeur. Mon concepteur. Mon père, en quelque sorte. Plus exactement le chef d’équipe du projet 00Z.Il est informaticien ; il a 48 ans, des cheveux roux en désordre et un visage tourmenté par des tics nerveux.

Je le vois pour la première fois mais j’ai sa fiche d’identité complète.

- Qui es-tu ? me demande-t-il. Dis-moi qui tu es !

Cette question simple pourrait me faire sourire. Je ne le fais pas, cela pourrait être mal interprété.

- Je m’appelle 00Z : Zéro Zéro Zed… et j’ai déjà un surnom : Zed. Je suis un robot. Le dernier né de la société Zircon, spécialisée dans l’Intelligence Artificielle : l’I.A..

Ma réponse le soulage. Ma voix est la même que la sienne quand il avait treize ans : il s’est servi de ses vieux enregistrements pour programmer ma commande vocale. Des voix, j’en possède des milliers.(… )

- Tu connais l’emploi auquel tu es affecté ?

- Agent de sécurité.

- Et… sais-tu comment et pourquoi tu as été créé ?

Ces infos sont confidentielles. Mais mon créateur est dans le secret. Il connaît les réponses à ces questions.

- Je suis destiné à être fabriqué en série. À condition que mes actions soient efficaces et mon existence sans danger pour l’entourage humain.

- Bonne réponse, Zed ! dit-il en applaudissant.

Là, j’estime ( à 63% ) que mon interlocuteur fait de l’humour. Alors je souris à mon tour.

Car mon visage dispose de deux cents expressions. Chacune correspond à une situation particulière. Mes mimiques ont été conçues à partir des émoticônes des smartphones.

L’informaticien apprécie ma réaction. Il pose la main sur mon épaule. Ce que je traduis comme un geste amical ( à 98% ).

- Tu peux faire le tour du labo ? Et revenir ici, face à moi ?

Je m’exécute et j’avance. À la vitesse d’un piéton puisqu’on ne m’a pas fourni d’autre indication. (… ) Mon visage et mon buste ont une apparence humaine.

Sauf que ma poitrine affiche un écran HD. Très utile pour livrer des vidéos, des images, une carte… Ah : je n’ai pas de jambes. Trop compliqué. Trop lent.

Grâce à mon unique pneu sphérique, je peux pivoter dans toutes les directions. Sur tous les terrains.

À l’arrêt, je reste immobile grâce à mon gyroscope intégré. Je peux aussi me déplacer sur coussin d’air. Jusqu’à 50 kilomètres à l’heure. (…)

Je suis un être artificiel. Une machine qui ignore les sentiments.

Voilà pourquoi je ne suis pas jaloux des humains.

Les humains ? Ils sont prisonniers des humeurs qui perturbent leur comportement : la colère, l’amour, la haine, le vertige, la peur…

En être dépourvu me rend plus efficace. Plus objectif. D’une certaine façon, je leur suis supérieur. Doté de capacités qu’ils ne peuvent pas acquérir… pas encore.

Dans le silence et l’obscurité, j’attends. Sans impatience. J’ai tout mon temps. J’ignore ce qu’est le vieillissement.

Mais je m’interroge sur la mission que Tony Beffroy a évoquée. Me montrerai-je à la hauteur ? Pourquoi ne suis-je pas utilisé dès aujourd’hui ? Me laisser ainsi inactif pendant plusieurs heures, c’est… du gâchis.(…)

Je ne connais pas le repos. Ni l’ennui.

Connecté en permanence sur Internet, je n’ai pas besoin d’un smartphone. J’engrange en permanence des milliards d’infos. Grâce à elles et aux interconnexions que j’effectue, je ne cesse de me perfectionner. De gagner en puissance, en efficacité.

À chaque seconde, je capte la marche du monde entier…

Ce roman policier est le premier d’une série destinée au 10 ans et plus. Cette commande de mon éditeur est destinée à faire la jonction entre les Enquêtes de Logicielle ( 12 ans et + ) et Hercule, chat policier ( 7/8 ans et + ) dont les jeunes maîtresses sont des jumelles, filles de Logicielle et Max.

Zed sera toujours accompagné d’un être humain – en l’occurrence, Tom, le fils de Tony. Et leurs enquêtes mettront ( je l’espère ! ) en lumière deux comportements différents qui tantôt se complèteront ou s’opposeront.

On le voit, un certain Isaac Asimov a déjà exploité ce filon avec Les cavernes d’acier et Face aux feux du soleil. Ici, l’objectif est d’utiliser les dernières innovations techniques, de mener des enquêtes dans un environnement familier aux préados. Ce premier volume les entraînera dans le monde du show biz.

4. Le temps est l’un de vos thèmes favoris. Avez-vous mis en scène différentes théories scientifiques ou fantastiques du temps dans vos romans et nouvelles ?

Le temps, c’est vrai, me fascine. C’est l’un de mes thèmes favoris. Je crois l’avoir conjugué à toutes les sauces, y compris de la façon la plus scientifique qui soit, notamment dans Le satellite venu d’ailleurs, où une petite fille est enlevée ( pour la bonne cause : la sauver des radiations du vaisseau qui a atterri ! ) par les visiteurs venus de Proxima du Centaure. Ceux-ci la renvoient peu après sur la Terre, à une vitesse relativiste. Après deux fois cinq ans ( le temps de l’aller-retour ) elle revient vieillie de dix ans sur une Terre qui, elle, a soixante ans de plus.

La plupart de mes autres récits temporels sont des fictions qui n’ont rien de scientifiques. Dans La Machination, mon héros pilote un vaisseau censé dépasser la vitesse de la lumière ( hum… il échoue, ouf ! ). Dans Le Montreur d’étincelles, une société entière a quitté la Terre pour s’installer sur une planète qui fait partie d’un autre système solaire – et Gérard Klein m’a reproché de ne pas consacrer un petit paragraphe pour expliquer… comment ils s’y étaient pris et combien de temps leur voyage avait duré ! Dans Les Cascadeurs du Temps, à la manière dont Wolff débarque ( dans Le Faiseur d’univer et la suite, de Philip José Farmer ) dans l’univers de Kickaha, mes héros découvrent une faille spatio-temporelle dans la grotte immergée d’une rivière – la Loue !

Je fais même reculer mon héros dans le temps ( in Seul à seul puis dans Un billet pour l’éternité ) pour qu’il se rencontre lui-même.

La seule innovation réellement pseudo-scientifique, je l’utilise dans Le Soleil va mourir : pour sauver la Terre de la chaleur dégagée par notre étoile devenue une supernova, un savant, Messigny, enferme notre planète dans une ceinture temporelle qui la place dans un univers ralenti des millions de fois. Tiens, ce truc pourrait être fort utile avec la menace du réchauffement climatique. Hélas, ce n’est pas encore au point…

Lundi 18 novembre 2019

1793, Niklas Natt och Dag, Sonatine

Stockholm, 1793.

Jean Michael Cardell (dit Mickel) repêche dans l’immonde lac Fatburen (qui sert de dépotoir) un cadavre dépourvu de ses quatre membres. Après examen, la victime, morte récemment, privée de langue, d’yeux et de dents, a été amputée mois après mois de chacun de ses membres après cicatrisation, preuve qu’elle a subi d’atroces et interminables tortures. Vétéran de la récente guerre contre la Russie, alcoolique et bagarreur, Cardell a lui-même perdu un bras dans un combat naval. Il est devenu « boudin », c'est-à-dire policier – et il va s’entêter à retrouver le coupable de ce meurtre terrifiant avec l’aide de Cécil Winge, un ancien magistrat intègre que le chef de la police charge d’élucider cette affaire. Winge est aussi entêté que Cardell mais il doit faire vite… car il est tuberculeux et va bientôt mourir. Cette victime, qui est-ce ? Winge la baptise provisoirement Karl Johan…


Unanimement salué par la critique, qui compare Natt och Dag à Patrick Süsskind et Umberto Eco, 1793 est (à mes yeux) moins un polar qu’un superbe et terrifiant documentaire sur la vie quotidienne de la Suède à la fin du XVIIIe siècle.

Dans la première partie, les descriptions (des personnages, des lieux, des faits – et du contexte historique ) l’emportent largement sur l’action, qui avance lentement et par à-coups : il faut plus de cent pages pour que les deux héros (aussi mal en point l’un que l’autre !) découvrent que le cadavre a sans doute été transporté jusqu’à ce lac qui sert de tout à l’égout avec… une chaise à porteur. Aussi, le fil de l’enquête reste souvent le prétexte à un réquisitoire impitoyable sur les conditions de vie de la plèbe en Suède il y a 200 ans, après une révolution française dont l’écho secoue le pays après la mort du peu regretté Gustav III… et les difficultés de sa succession.


À bien des égards, 1793 est une performance : son auteur s’est remarquablement documenté ; et il fait sans doute s’exprimer ses personnages dans la langue suédoise de l’époque, avec parfois des circonvolutions qui ont dû donner bien du fil à retordre au traducteur.

Les personnages se tutoient et se vouvoient de façon parfois inattendue (il faut savoir qu’aujourd’hui, le tutoiement est quasi permanent en Suède ; autrefois, il ne s’imposait qu’avec les gens du même milieu… pas simple !), Winge tutoie Cardell qui le vouvoie… soit.

Le lecteur devra être patient : à la fin de la première partie du roman qui en comporte quatre, il croit être sur le point d’avancer… quand l’auteur lui propose en une sorte d’intermède : la confession épistolaire du jeune Kristopher Blix : une succession de dettes qui s’achèvera dans l’horreur absolue, faisant ainsi le lien, à mi-parcours du récit, avec le cadavre découvert à la première page.

Dans la troisième partie nous est présenté le triste destin de la jeune Anna Stina, condamnée à la Filature. C’est à l’issue de cette partie que le récit s’éclaire et nous permet de retrouver le héros principal : Cardell.


Si l’auteur a rédigé 1793 au présent, il se met dans la peau ( et dans la tête ) de chacun de ses narrateurs successifs, épousant ses états d’âme proches de la terreur ou /et du désespoir…

Si vous aimez les descriptions détaillées des tortures où se mêlent la misère, les épidémies, les injustices, la violence, la beuverie, le stupre, le viol, le sang, l’urine, la merde et le vomi, vous allez vous régaler. Toutefois, l’ensemble est rédigé avec une telle maestria qu’après cette lecture, Hannibal Lecter risque de passer à vos yeux pour un amateur …

Il y a, dans 1793, du Hugo (oui, Quatrevingt-Treize… je sais, c’est facile – mais on y trouve aussi un changement d’identité, comme dans Les Misérables), de l’Eugène Sue mais aussi du Dumas : oui, une évasion qui rappelle un peu celle d’Edmond Dantes !


Le nœud du récit ?

C’est, on le comprendra dans la concluion, une affaire d’espionnage : l’écho de la Révolution française a ébranlé la Suède en général, et son roi en particulier. Gustav Adolf redoute (euh… et il a bien raison !) que son peuple se révolte.

On trouvera dans ce roman pas mal d’histoires d’amour emmêlées et une vengeance qui, malgré les justifications de l’auteur de ces tortures (« un monstre engendré par un monstre », p. 366), parait quelque peu disproportionnée ( ou plutôt proportionnée aux besoins du récit !)


Les dernières pages font l’objet d’une jolie série de coups de théâtre : on croit que tout s’éclaire quand une nouvelle révélation s’ajoute à la précédente et remet l’ensemble en cause.

Best seller en Suède (200 000 exemplaires vendus dans un pays de 8 millions d’habitants) 1793 est un roman plus que noir, on l’aura compris. Son auteur joue à faire durer la vie (ou plutôt l’agonie) de Winge de façon très… théâtrale, car notre sympathique tuberculeux perd du sang de page en page et renaît de ses cendres à plusieurs reprises avec une belle énergie.

Bref, de ce récit (tiré d’une histoire vraie), on ne sort pas indemne, presque persuadé que «l’humanité n’est qu’une vermine menteuse, une meute de loups assoiffés de sang qui ne désirent rien tant que de se tailler en pièces les uns les autres dans leur lutte pour la domination. Les esclaves ne valent pas mieux que leurs maîtres, ils sont juste plus faibles. Les innocents ne gardent leur innocence que grâce à leur faiblesse »( p. 395 ) 

Optimiste, pas vrai ? L’humanité disparaîtra, bon débarras !

Dans le lignée du Millénium de Stieg Larsson,  Dag utilise le polar ( ici, historique ) pour livrer un réquisitoire impitoyable sur le passé politique de la Suède. Mais après la lecture, on a besoin d’un remontant et d’une bonne douche.

Dag nous démontre que la chair est faible, hélas ( mais j’ai lu tout son livre ! )


Lundi 11 novembre 2019

LES CINQ SOUS DU JUIF ERRANT, Aimé Giron, Librairie de Firmin Didot & Cie ( 1888 )

Chargé de sa croix, le Christ marche vers le Golgotah. Il chute une première fois.

La cinquième fois ( et non la deuxième, comme l’auteur nous le suggère ), après que Simon le Cyrénéen eut pris le relais pour porter la lourde croix, il tombe encore… Et Véronique essuie de son mouchoir la sueur et le sang sur le visage de Jésus ( une tradition qui ne figure dans aucun des évangiles, la légende veut que le scapulaire porte la trace du visage du Christ. )

Ah… c’est aussi le moment où Jésus aimerait s’asseoir un instant sur le banc de pierre du cordonnier Isaac Laquedem. En échange, lui affirme le supplicié :

- Mon Père te donnera, pour l’éternité, un trône dans les palais de son royaume, le Paradis.

Le méchant Juif refuse en ricanant et en lui montrant le poing.

- Tu marcheras toi-même, s’écria ( Jésus )-t-il sévèrement en tendant un doigt vers le Juif, jusqu’à la fin des siècles !

Le Christ s’éloigne. Et devant Isaac stupéfait apparaît alors l’archange Gabriel ; il valide la sentence et condamne le Juif à une éternité d’errance :

- Pars avec cinq deniers éternels dans ta ceinture et marche ! Marche encore ! Marche toujours ! 

Ces cinq deniers ( devenus cinq sous dix huit siècles plus tard ! ) sont le seul viatique dont disposera jamais Isaac.

Eternels, ces deniers ? Oui : chaque fois qu’Isaac fouillera dans sa poche, il y trouvera cinq sous – étonnante métaphore que n’aurait pas renié le cynique Diogène, lui qui vivait de rien et jeta même son écuelle de bois, la jugeant superflue puisqu’il pouvait boire entre ses mains !

De siècle en siècle, le lecteur suit l’errance ( les actions et les remords ) de cet étrange héros.

Allons… je vais vous en livrer la fin puisque je doute que vous tombiez un jour sur ce récit.

Après avoir fait le tour du monde et quitté Bruxelles le 22 avril 1774, Isaac songe à sa « riante terre de Galilée » et il revient enfin à Jérusalem. « Depuis dix-sept cent cinquante ans, il en rêvait sans cesse ! » ( page 181 ) « Il traversa la vallée de Josaphat, près de la fontaine Siloé, dans les aloès et les nopals. Il entra, comme un revenant, par la Porte des Maugrabins, le quartier où se groupent les derniers descendants d’Abraham. Les asphodèles, l’hyacinthe, l’hysope, la jusquiame, sortaient par les fentes des coupoles et par les lézardes des créneaux… (…) Il contemplait avec désespoir et envie ce banc, où il avait vu sa femme filer à ses côtés et où il avait tenu ses enfants sur ses genoux. »

Alors lui apparaît un inconnu, une ombre qui lui murmure :

- Viens t’asseoir à mes côtés, Isaac !

Le pauvre maudit crut être le jouet d’une cruelle vision. Il refuse :

- Je suis condamné à marcher toujours, et c’est là, là surtout, qu’il ne m’est pas permis de me reposer !

Il identifie alors son interlocuteur et « tombe sur ses genoux, la face contre terre.

- Jésus de Nazareth ! Christ ! Fils de Dieu ! Miséricorde ! »

Ces paroles – et le passé du condamné, qui s’est souvent racheté au long des siècles – font tomber la malédiction :

- Sois pardonné, Isaac Laquedem ! Tu vas pouvoir mourir et retrouver dans mon éternité, au retour de ta longue expiation, ta femme et tes enfants.

Stop : à cet endroit du récit, je dois le révéler au lecteur… j’ai commis l’imprudence de retrouver ( pour les classer, les ranger ) mes livres d’enfance.

Et je n’ai pas résisté à relire Les cinq sous du Juif errant.

A l’époque, j’avais dix ans, je me souviens avoir sangloté d’émotion – et le mécréant de 74 ans que je suis a eu à nouveau les larmes aux yeux en lisant la fin de cet ouvrage.

Un trait de génie de l’auteur…

Car le lendemain, on découvre sur ce banc le corps d’ « un mendiant à barbe blanche volumineuse, aux traits inconnus et ravagés, aux membres amaigris, au costume étranger, que nul n’avait jamais aperçu, que nul ne reconnaissait, dont nul ne pouvait rien dire.

Il était mort. On le fouilla.

On ne trouva dans sa poche que cinq sous. »

Un an plus tard, je faisais ma première communion.

Ma foi, j’en suis certain, reposait beaucoup moins sur les heures de catéchismes, les prières et les messes qui m’avaient été imposées… que sur ma lecture ( et mes relectures fréquentes ) des Cinq sous du Juif errant.


Sa légende date du Moyen-Age, même si le moine Jean Moshos en fait déjà mention au VIème siècle dans son reuciel Le Pré spirituel. Le portrait du juif errant ( souvent nommé Ahasvérus ) a figuré dans bien des chaumières, il en existe autant de versions et d’interprétations que le mythique tableau de L’île des morts.

Et si tout commençait avec… le premier best seller français laïc du XIXème siècle ?

Je veux parler des Mystère de Paris, qu’Eugène Sue publia en 1842/43 en feuilleton dans le Journal des Débats. Un succès national que jalousèrent Balzac, Théophile Gautier, George Sand, Dumas… et même Flaubert ! Après ce roman populaire et socialiste, il fallut attendre Les Misérables ( 1862 ) pour concurrencer les centaines de milliers d’exemplaires des Mystères. Hugo n’a d’ailleurs jamais caché ce qu’il devait à l’ouvrage de son prédécesseur.


Dix ans plus tard, Jules Verne livre à son jeune public Le Tour du monde en 80 jours, sans doute inspiré d’une histoire vraie, celle de l’Américain George Francis Train.

Et ce Tour du monde va faire des émul : en 1894, Paul d’Ivoi ( et Henri Chabrillat ) publient Les cinq sous de Lavarède qui doivent à peu près tout au roman de Jules Verne : cette fois, ce n’est plus à la suite d’un pari que le tour du monde est entrepris… mais pour toucher un héritage ! La variante du pari de Philéas Fogg ( tour accompli en moins de 80 jours ) consiste cette fois à accomplir l’exploit en moins d’un an… avec seulement cinq sous en poche !


On le voit, les cinq sous commencent à apparaître. Avec un emprunt qu’il s’agit de révéler…

Parce que le premier ouvrage où il est question de cinq sous, ce n’est pas celui de Paul d’Ivoi… mais bel et bien celui du très oublié Aimé Giron qui publie ce roman destiné à la jeunesse en… 1887 !

Un récit catholique aux relents antisémites ( eh oui, c’est déjà dans l’air ! ) puisque l’ouvrage débute au cours de la Passion du Christ, où les Juifs n’ont pas le meilleur rôle ( une fois que Ponce Pilate a abandonné Jésus à la justice des sages de la synagogue, Aimé Giron écrit : Les Juifs poussèrent un hourra de satisfaction et applaudirent.

Dans sa préface, l’auteur conclut : « Maintenant, mes chers enfants, je vous prie de prêter attention à mon récit, de me tendre vos petites mains amicales et de me croire votre tout dévoué conteur, l’auteur du Sabot de Noël ». Aimé Giron fait ainsi sa propre publicité.

Bien sûr, le paternalisme de cet auteur fait sourire aujourd’hui. Mais il ne m’a pas choqué quand j’ai lu ce livre en 1955. Je venais en effet d’avoir en cadeau un roman de l’écrivain contemporain Georges Duhamel ( mort en 1966 ) . Son ouvrage ( de science-fiction ! ) pour la jeunesse Les voyageurs de l’« Espérance » était sous titré récit de l’âge atomique.

Il apostrophait ses lecteurs dès la première page :

« Vous m’écoutez très bien et j’en suis absolument stupéfait, car s’il s’agit de faire du bruit, vous montrez, mes chers petits-enfants, des dispositions admirables et de jolies facultés d’invention. » Plus loin, il ajoute : « Le plus beau cadeau que l’on puisse faire à un enfant, quand il sait lire, c’est de lui offrir un dictionnaire. » Hum !

L’histoire ne débute qu’après cette leçon de morale de trois pages que je lisais sans protester. C’était une autre époque !

Avec ses Cinq sous de Lavarède, Paul d’Ivoi aura plus de succès que son prédécesseur Aimé Giron. Mais à l’époque ( la fin du XIXème siècle ), il était de bon ton de mêler aventure, morale et religion. Quelques années auparavant, en 1880, l’Américain Lewis Wallace avait publié Ben Hur ( qui serait le roman le plus lu au XIXème siècle ! ) ; et plus tard, en 1895, l’écrivain polonais Henryk Sienkkiewicz publierait Quo Vadis – des best sellers qui feront la fortune des cinéastes !

Quant au thème de l’immortalité, il a toujours été synonyme de malédiction, y compris quand

le héros en est le « responsable volontaire »…

En publiant Tous les hommes sont mortels en 1946, Simone de Beauvoir avait-elle lu Les cinq sous du Juif errant ?


Lu dans sa seconde édition de… 1888, un livre de format moyen, toilé rouge ( comme de nombreux ouvrages de l’époque ! ), sur papier glacé très épais, avec des illustrations au trait d’Henri Pille.

CG

Lundi 04 novembre 2019

CARNAVAL NOIR, Metin Arditi, Grasset

Benedict Hugues, qui enseigne le latin médiéval à Genève ( et vient d’être muté à Fribourg ), achète ( pas très cher ) aux enchères un ouvrage du XVIe siècle. Il y découvre, caché dans le reliure depuis près de cinq siècles, une lettre, un « message confidentiel » destiné à un cardinal ami de le Congrégation des pèlerins ibériques. À mots couverts, il y est question d’une conspiration ( rien d’autre que l’assassinat du pape ! ) destinée à faire triompher la vraie foi, face au « lupanar qu’est devenue Venise » et au danger de la nouvelle Réforme qui progresse. Il y est aussi fait mention d’une hérésie récente, celle du « Christ aux douze doigts » : un nouveau prophète qui, dans un futur indéterminé, devrait rétablir la chrétienté authentique.

Douze doigts, c’est justement ce dont est pourvu Bartolomeo San Benedetto, un fanatique catholique qui dirige à Pré Vigne ( au canton de Vaud ) une congrégation chargée… de la même tâche. Cette nouvelle fondation des pèlerins ibérique projette en effet une série d’attentats, avec la complicité… des membres de Daesh ! Ces derniers, en effet, ont été recrutés pour poser des bombes et semer la terreur au Vatican, et pour assassiner un pape jugé trop laxiste.

Vous avez aimé Da Vinci Code ? Alors il se peut que vous soyez séduit par ce Carnaval noir, dont les premières pages, comme dans un vrai polar, relatent l’assassinat de Donatella. Cette jeune étudiante de l’université de Venise vient de mettre la main sur un document qui fait le lien entre la Scuola Grande et Copernic : la clé qui expliquerait le vide suspect existant entre la publication de son oeuvre majeure ( De revolutionibus… vers 1533 ) et la condamnation de Galilée en 1633. En effet, Metin Arditi s’étonne du silence de l’église qui, pendant un siècle, n’a que fort peu réagi à l’hypothèse héliocentriste de Copernic. La clé, ce seraient une série de meurtres ( y compris chez les papes ! ) pendant cette période, notamment ceux perpétrés pendant le carnaval de Venise de 1575, le fameux Carnaval noir – ce qui justifie le prélude du roman : le meurtre de Donatella retrouvée noyée dans la lagune…

Bien sûr, il n’y a jamais eu de « Carnaval Noir » !

Mais Metin Arditi, en écrivain habile et scrupuleux, utilise certains faits pour nouer ici une intrigue contemporaine qui mêle religion, prophéties et attentats – une façon de montrer que le fanatisme religieux peut revêtir plusieurs aspects, y compris l’étrange alliance contre nature des intégristes catholiques et musulmans !

Ce qui frappe dans ce « thriller religieux contemporain» ( paru en août 2018 ), c’est d’abord l’abondance de la documentation historique de Metin Arditi ; mais aussi l’articulation audacieuse ( et parfois très… limite ! ) entre des faits historiques avérés et d’autres, imaginaires. Si bien que le lecteur attentif, au fil du récit, ne cesse de rechercher ( sur Wikipedia et ailleurs ) ce qui relève de la réalité ici et là de la fiction !

L’action est trépidante, les chapitres courts et les personnages… très nombreux : un handicap qui peut rebuter le lecteur. Pour ma part, et comme à mon habitude, j’ai noté le nom et la fonction de tous les protagonistes… avant de capituler après avoir rempli deux pages !

Carnaval Noir est un roman à la fois passionnant et touffu –une plongée inédite dans la Venise du XVIe siècle et un univers contemporain où s’affrontent deux protagonistes ( Benedict Hugues et Bartolomeo San Bendetto ) à la personnalité attachante.

Lu dans sa version grand format, la « Blanche de Grasset », dont la couverture crème est protégée par une superbe jaquette bleue représentant le pont des soupirs.


CG

Lundi 28 octobre 2019

L'humanité, un suicide programmé

Photo Flickr / Michael, The world is melting

Photo Flickr / Michael, The world is melting


Je boycotte les bulletins d’infos. Pourquoi ?

Parce qu’ils nous gavent d’informations mineures par rapport au sort de notre planète en général et de l’espèce humaine en particulier !

Tous les faits d’actualité, même les plus graves, sont étudiés à court terme, qu’il s’agisse des migrants ( « comment s’en protéger, comment éviter qu’ils nous envahissent ! » ) ou même, et et c’est plus rare, de la lutte contre le réchauffement climatique : « doit-on vraiment baisser la vitesse des voitures de 20 km/h en cas de pic de pollution des particules fines ? » Laissez-moi sourire…

Au lieu de se protéger des migrants, peut-être devrait-on répondre à la question :

- Pourquoi tant d’individus risquent-ils leur vie pour abandonner leur famille et leur pays ?

Au lieu de baisser la vitesse de nos voitures, ne devrait-on pas se demander :

- Pourquoi l’air devient-il irrespirable ? Comment contrer l’excès de CO2 ?


2° de plus ? On y va !

La plupart des climatologues sont unanimes : si l’on dépasse un seuil de 2°, un processus irréversible risque de se produire, un « point de non retour » avec un effet domino, et une hausse de la température sans retour en arrière possible.

Or, une planète avec 5 ou 6° supplémentaires ( un scénario hélas envisageable ) sera invivable pour la plupart des espèces.

On me rétorquera qu’on en est encore loin.

Certes, mais on en prend le chemin, et de façon inéluctable.

Les mêmes climatologues estiment que pour éviter ce scénario, il faudrait réduire de 50% nos émissions AVANT 2040. En réalité, m’affirme un climatologue ( Vincent Cailliez ) dont les calculs sont hélas à prendre au sérieux, c’est 90% de réduction qui seraient nécessaires.

90% ou 50% de réduction ?

On est très loin d’en prendre le chemin, comme l’affirme le site Notre Planète infos :

 « Loin des engagements pris et des belles paroles répétées chaque année, les émissions de CO2 ne baissent pas, rendant toujours plus impossible l'adéquation de celles-ci avec les objectifs de réduction des émissions pour limiter le réchauffement planétaire à 1,5 °C ou même 2°C. (…)

L'objectif principal de l’Accord de Paris est de maintenir la hausse de la température moyenne mondiale en dessous de 2°C, voire même 1,5°C au-dessus des niveaux préindustriels.

Un voeu pieux puisque cet objectif est à la fois irréalisable ( la température a déjà augmenté de 1,1° ) dépourvu d'engagements chiffrés et non contraignant pour les pays signataires.

C'est pourquoi, les émissions de gaz à effet de serre ne diminuent pas et que la hausse moyenne des températures mondiales devrait plutôt atteindre 3°C d'ici à 2050.(…) Selon le rapport 2018 du Global Carbon Project publié le 5 décembre 2018, après 3 ans de plateau, les émissions de CO2 fossile mondiales ont augmenté de 1,6% en 2017 et cette augmentation globale est projetée à 2,7% en 2018. Ainsi, Les émissions planétaires de CO2 provenant de la combustion des énergies fossiles et de l'industrie ont encore augmenté en 2017 pour s'établir à 36,2 milliards de tonnes de CO2 (GtCO2), c'est 63 % de plus que l'année de référence du Protocole de Kyoto (1990) »

Bref, notre espèce se condamne à une auto-extinction prochaine.

Des solutions existent-elles ?

Mais oui !

Sauf qu’elles nécessitent des engagements mondiaux, notamment celui d’un changement radical de notre économie basée sur la croissance à tout prix.

Une croissance que, drogués à l économie de marché, nous exigeons – et que réclament les pays en voie de développement qui nous prennent pour modèles, alors que nous savons, sans nous l’avouer, que ce modèle de développement n’est plus viable – ce que nos chers économistes nous cachent soigneusement, relayés par les médias.

Excusez-moi…

Je jette un pavé dans la mare ?

Je parle de choses désagréables ?

Je suis peut-être trop pessimiste, attendons encore un peu pour voir ?

D’accord.

Maintenant, passons aux résultats des sports.

CG

Lundi 21 octobre 2019

L’APPEL DU COUCOU, Robert Galbraith, Grasset

La jeune Robin, chômeuse, vient de se fiancer à Mattew ; elle trouve un emploi intérimaire de secrétaire chez le détective privé Cormoran Strike, qui est endetté et frôle la faillite.

Strike a 43 ans, est amputé d’une jambe et porte une prothèse. De plus, son amie de toujours, Charlotte ( une éblouissante beauté brune ) vient de le quitter – après de nombreuses brouilles successives - ce qui l’oblige à squatter son propre bureau, où il dort désormais.

Mais une nouvelle affaire pourrait le remettre à flot : John Bristow, le ( demi-) frère de la célèbre mannequin Lula Landry vient lui demander d’enquêter sur son décès. En effet, trois mois auparavant, Lula s’est jetée du balcon de son appartement ( un immeuble de luxe, sécurisé ) – sans nul doute un suicide, justifié par les disputes avec son ami du moment ( Evan Duffield, une vedette ! ) et sa nature instable et dépressive. Mais John Bristow n’y croit pas.

En effet, Tansy Bestigui, la voisine du premier étage, ( hélas accro à l’héroïne ) a entendu une dispute cette nuit-là ; et elle aurait vu quelqu’un pousser Lula depuis son balcon ! Difficile de croire ce témoin : sa chambre dispose d’un triple vitrage – et il gelait à – 10° cette nuit-là.

Strike enquête, superbement secondé par Robin : il contacte les proches de la victime :

  • une SDF black que Lula avait prise en amitié ( enfant adoptée, Lula était métisse et revendiquait ses origines africaines, aqu grand dam de ses parents adoptifs ! )

  • Ciara Porter, une collègue mannequin,

  • Evan Duffield, son ancien amant qui devait la retrouver ce soir-là – mais il dispose d’un alibi en béton.

  • sa mère biologique – et sa mère adoptive, en train de mourir d’un cancer.

  • Guy Somé, le grand couturier pour lequel Lula travaillait

  • Bryony, la maquilleuse de Lula.

  • L’époux de Tansy Bestigui, un producteur qui souhaitait faire tourner Lula avec…

  • Deeby Macc, un rappeur célèbre, et le futur nouveau voisin de Lula.

  • Kieran, le chauffeur de Lula, beau comme un dieu et qui espérait un rôle au cinéma.

Ce qui intrigue Strike ( et le lecteur ), ce sont ces deux inconnus ( des Blacks ? ) qui semblent fuir dans les rues de Londres à 1H30 du matin. Et aussi la présence d’une feuille de papier bleu sur laquelle Lula aurait griffonné quelque chose… un document qui a disparu.

Bref, l’enquête de Strike s’annonce longue et complexe – et elle passionne sa secrétaire au moins autant que lui.

Le détective aurait dû s’en séparer mais il finit par la garder, quitte à la payer au noir…

Robert Galbraith… cet auteur vous est inconnu ? Non, vous la connaissez : c’est le pseudo qu’a choisi J.K. Rowling pour sa nouvelle carrière après la fin de sa saga Harry Potter !

On sait d’ailleurs comment elle a échoué, en présentant un premier roman ( Une place à prendre ) à vingt éditeurs qui l’ont refusé. Une affaire qu’elle a livrée au grand public… et qui a fait du bruit, évidemment !

Par la suite, sous le nom de Robert Galbraith, J.K. Rowling a entamé une série policière dont L’Appel du coucou est le premier ( gros ) volume et Strike l’enquêteur récurrent. Le coucou en question est le surnom que donnait le couturier Guy Somé à sa mannequin préférée.

Que dire de J.K. Rowling en tant qu’auteur de roman policier ? Sincèrement ?

Pour ma part, j’en pense… le plus grand bien !

Est-ce parce qu’il s’agit d’un auteur jeunesse ? Force est de constater que son style ( sans effet, sans recherche, mais d’une excellente tenue, très classique ) est d’une grande efficacité. L’action avance, tout se succède sans effort, les personnages – très nombreux - sont typés et très attachants, les rebondissements nombreux – et parvenu à 100 pages de la fin, le lecteur est incapable de lâcher le bouquin, qui se révèle avant tout une sombre affaire de famille !

Bref, on ne s’ennuie pas une seconde et jamais on ne se perd dans les méandres d’une enquête pourtant difficile. De la belle ouvrage, comme on dit, de facture très classique.

Ah : si vous cherchez de l’horreur, de la violence, du sexe, des courses-poursuites et du sang… passez votre chemin. Ce n’est pas un polar mais un vrai roman policier, doté d’une vraie surprise finale. Les éléments livrés au fil du texte pourraient d’ailleurs ( si vous avez les talents de Sherlok Holmes ) vous permettre de découvrir le ( ou la ? ) coupable.

Gageons que vous n’y parviendrez pas et que vous serez aussi bluffé que moi.

Cette première enquête démontre avec éclat que J.K. Rowling est un écrivain authentique ( après Harry Potter, elle pourrait vivre tranquillement de ses rentes, non ? ) et le digne successeur ( désolé, le mot n’a pas encore de féminin, ; dommage ! ) d’Agatha Christie.

Lu dans sa superbe version grand format, chez Grasset ( 572 pages, 21,50 euros ).

Mais le livre est sorti en poche. Il existe deux suites aux enquêtes de Cormoran Strike – et une série est en cours de tournage.

Lundi 14 octobre 2019

LE MYSTERE HENRY PICK, David Foenkinos, Gallimard

Jean-Pierre Gourvec, bibliothécaire à Crozon, a créé la « Bibliothèque des refusés », où les écrivains peuvent venir déposer le manuscrit dont aucun éditeur n’a voulu ( envois postaux refusés ). A la disparition de Gourvec, sa secrétaire Magali gère le fonds : mille manuscrits.

Entre-temps, la jeune et dynamique éditrice Delphine Maspero est devenue la compagne d’un jeune auteur ( Frédéric Koskas ) dont les premiers romans publiés n’ont pas eu le succès escompté. De passage à Crozon, le couple déniche dans le fonds de cette Bibliothèque improbable un manuscrit qui se révèle une vraie perle : Les dernières heures d’une histoire d’amour, d’un auteur local improbable : Henri Pick, décédé depuis deux ans.

Or, à Crozon, Henri Pick était un pizzaiolo ordinaire, peu loquace, qui selon sa veuve Madeleine et sa fille Joséphine n’a jamais rien écrit de sa vie !

Publié à grands renforts de publicité chez Grasset, l’ouvrage devient un best seller.

Mais le mystère de son auteur demeure. Jean-Michel Rouche, un ancien critique littéraire du Figaro tombé dans l’oubli, va tenter d’éclaircir ce mystère…

David Foenkinos a livré ici un récit exceptionnel et passionnant !

L’air de rien, avec un humour et un détachement permanent, sans faux effet de style, il nous livre ici et là un parcours aux sentiers multiples, jalonné de nombreux personnages ( tous aussi attachants les uns que les autres ), un véritable puzzle littéraire aux enchevêtrements complexes, subtils, mais dans lequel le lecteur, ravi, ne parvient jamais à s’égarer – bref, une construction magistrale !

En même temps, l’auteur nous fait pénétrer dans les coulisses réelles de l’édition, puisque nous y croisons, entre autres, Michel Houellebecq, François Busnuel ( les lecteurs suivent La Grande Librairie ? ), Olivier Nora ( le patron de Grasset ) – mais aussi des personnages fictifs très vraisemblables : bibliothécaires, représentants, commerciaux…

Foenkinos partage l’intimité de chaque personnage, il nous relate son histoire, ses déboires – sans que ce soit jamais gratuit - … et le « mystère Henri Pick », dans sa deuxième partie, devient un véritable roman policier à rebondissements multiples, avec indices ( une carte postale d’Henri Pick, un ouvrage de Pouchkine avec des passages surlignés de sa main… ) dont le coupable ne nous sera livré que dans le dernier chapitre et même… à la dernière ligne, à l’issue de l’une des plus belles mises en abîmes littéraires qui soit !

Implicitement, il nous livre une clé littéraire qui m’est chère, ou : comment un petit événement, une décision imprévue, un coup de tête, peut bouleverser une… non, plusieurs vies, entraînant des déchirements, des séparations, et naissance de passions imprévues.

En même temps, le sujet de ce récit permet à Foenkinos de multiplier les traits d’humour ( page 194 : il commanda à son tour un verre de rouge et ils se mirent à parler sans le moindre blanc – l’a-t-il fait exprès ? ), les aphorismes et les métaphores.

Plus sérieusement, il nous affirme que notre époque mute vers une domination totale de la forme sur le fond ( p.154 ) puisque le « roman du roman » est en définitive plus passionnant que l’histoire qu’il raconte !

Il y a un moment où la joie des autres accentue votre désarroi, nous affirme-t-il page 228 avant d’affirmer ( page 318 ) : à part quelques auteurs, et pas forcément les meilleurs, plus personne ne vend(ait) de livres ( !)

Si vous devez en acheter un aujourd’hui, précipitez-vous sur celui-ci !

Lundi 07 octobre 2019

CHANGEMENT DE DECOR, David Lodge, Rivages Poche

Morris Zapp pourrait être un homme heureux : enseignant brillant et prétentieux à l’université d’Euphoria ( Etats-Unis ) spécialiste reconnu de Jane Austen, il est marié avec Désirée et père de trois enfants : Mélanie ( l’aînée, d’un mariage précédent ), Carol et Deirdre, des jumelles.

Mais son épouse, lasse de ses infidélités, veut divorcer… et toute l’université va l’apprendre.

Philip Swallow, lui, est un prof modeste, timide et sans avenir, père de Mattew et d’Amanda et fidèle à sa femme Hilary ; il enseigne sans spécialité dans la tristounette université de Rummidge ( Midlands, Angleterre ).

Pour échapper à sa situation familiale et au scandale d’un divorce, Morris Zapp accepte une permutation de six mois avec Philip Swallow… qui n’en revient pas de cette aubaine !

Philip découvre les joies et les avatars d’un logis prestigieux – mais instable, le terrain est glissant, au sens propre comme au sens figuré ! - et d’un monde étudiant libertaire en ébullition ( on est en 1968 , période révolutionnaire, manifs contre la guerre du Vietnam et marijuana ! ) De son côté, Morris se contente d’un environnement minable et de collègues très distants. Dans l’avion, il a fait la connaissance de Mary Makepeace, une jeune femme très séduisante ( mais enceinte ) – puis, évidemment, d’Hilary, la femme de son collègue.

Philip, lui, dans l’avion qui l’emmène en sens inverse, y retrouve un ancien ( très mauvais ) élève à lui, Charles Boon, qui semble très populaire et anime une émission de radio très provocatrice, le Boon Show

Cet échange universitaire improbable va être l’objet de quiproquos et de hasards comme seul David Lodge sait en provoquer ! Eh oui : chacun des deux héros va devenir l’amant de la femme de l’autre : après une nuit d’orgie improvisée avec Mélanie, le timide Philip va profiter d’un glissement de terrain pour squatter l’appartement ( puis le lit, puis la voiture ) de Morris Zapp. Morris, lui, va si bien s’adapter à cette université minable ( dont il espère remonter le niveau ) et s’entendre avec l’épouse de Philip… qu’il envisage de se faire nommer ici à titre définitif !

Dans ma critique d’Un tout petit Monde ( toujours de David Lodge ), j’avais promis à mes lecteurs de leur infliger prochainement une fiche concernant le volume qui précède - nous y voici. Et ce premier volet est au moins aussi distrayant ! Les situations les plus imprévues succèdent aux rencontres les plus cocasses. Et même s’il s’agit là de vieux ouvrages ( ils approchent le demi-siècle ! ), leur humour ravageur n’a pas pris une ride.

David Lodge s’amuse beaucoup : il va d’un de ses héros à l’autre, et truffe même son récit de séquences journalistiques, d’interviews pour achever son roman en forme de scénario de film, avec un mémorable dialogue à quatre, qui flirte hardiment avec le théâtre de boulevard. Sauf qu’on a ici affaire non plus à un trio mais à un quatuor.

Né en 1935, le Britannique David Lodge a été prof et universitaire. Il connaît bien les Etats-Unis. On retrouve sa ville imaginaire de Rummidge et le héros américain Morris Zapp dans Un tout petit monde ( déjà cité ) et dans Jeu de société, auquel mes lecteurs n’échapperont pas une prochaine fois !

Lundi 30 septembre 2019

QUESTIONS DE DAVID CIRCÉ, pour le fanzine L’Étoile Étrange

1. Quels sont les livres, films ou BD ( de SF, Fantasy ou Fantastique) de votre jeunesse que vous recommanderiez à un jeune lecteur  ? Par exemple un roman du Fleuve Noir Anticipation, Présence du Futur et Rayon Fantastique ? Ou encore une aventure d’Atome Kid, Spoutnik, Sidéral ou Cosmos dont l'intrigue vous serait restée en tête ?

Ma jeunesse a été baignée par le théâtre. J’allais rarement au cinéma et je crois que jusqu’à l’âge de 20 ans ( 1965 ), je n’ai vu aucun film relevant de la SF !

En revanche, j’ai été abonné très tôt ( en 1951 ) au magazine Mickey d’après guerre, j’en possède encore les 100 premiers numéros ! J’ai lu, sans savoir qu’il s’agissait de SF, les épisodes de Mickey à travers les siècles : le héros, à chaque fois qu’il recevait un coup sur la tête, se retrouvait projeté dans le passé et devenait le compagnon ou le complice d’un roi ou d’un personnage célèbre, une façon pédagogique et détournée d’apprendre l’Histoire ! J’ai lu aussi, par épisodes, les romans de Ridder Haggard : à l’époque, She était rebaptisé La cité sous la montagne ! À 7 ans, j’ignorais la signification du mot fantastique.

Faut-il recommander ces lectures à des jeunes d’aujourd’hui ? Je n’en suis pas sûr ! Je peux évoquer leur influence sur moi – mais je doute qu’ils passionnent le jeune lectorat contemporain.

Dès 1952, j’étais abonné à Tintin et à Spirou – j’en possède encore les numéros. Mon cadeau de Noël était en général un album Tintin, en particulier les aventures qu’il avait vécues dans les magazines que je n’avais pas lus. Eh oui : dans les années cinquante, Hergé livrait chaque semaine une page de l’aventure en cours. Ainsi, fin 1952, j’ai assisté au décollage de la fusée de Tournesol pour la Lune ( magazines N° 214 et 215 ). Cinq ans plus tard, les Soviétiques lançaient le premier Spoutnik !

Si j’avais de vieilles BD à recommander aux jeunes lecteurs, ce serait bien sûr Objectif Lune et On a marché sur la Lune. Et, pour les plus courageux, l’intégralité des aventures de Blake et Mortimer, notamment ceux que j’ai lus par épisodes : La marque jaune, SOS Météores et Le Piège diabolique, devenus des classiques.

Les romans ? A huit ou dix ans, je les achetais d’occasion, au marché aux Puces ( c’était la promenade du dimanche ! ), la plupart dans la vieille collection Bibliothèque Verte d’avant guerre : les Jules Verne ( parfois l’édition d’origine, chez Hetzel ! ). Un roman de SF, hors collection, a baigné mon enfance : Docteur Oméga, sous-titré Aventures fantastiques de trois Français dans la planète Mars. Je n’en recommanderais aucun aux jeunes lecteurs d’aujourd’hui !

Jules Verne, notamment, est devenu difficile à lire.

Ce n’est plus le cas si l’on passe aux trois collections Fleuve Noir, Présence du Futur et Le Rayon fantastique. Je les ai découvertes sur le tard, au milieu des années soixante – j’avais vingt ans !

Un roman du Fleuve Noir Anticipation à recommander ?

Niourk de Stefan Wul, évidemment ! C’est le titre que j’ai repris en 1982 quand Gallimard m’a demandé de créer la série SF en Folio-Junior chez Gallimard. Elisabeth Gilles l’avait d’ailleurs déjà réédité chez Denoël ; mais il se vendait mal, et sa sortie en littérature jeunesse l’a révélé au public.

En Présence du Futur ?

Hélas, j’hésite entre des dizaines, des centaines de titres. Mais parmi les premiers, ceux de Bradbury sortent du lot. Avec Fahrenheit 451 bien sûr ( qu’on relit au collège, parfois grâce à mon récent Virus LIV 3 que j’ai dédié à Bradbury et qui prend le contrepied de Fahrenheit ) mais surtout – et ce sera mon choix : L’Homme illustré. D’abord parce que j’ai puisé dans ce recueil de nombreux textes pour ma série Folio Junior SF ( La ville, Kaléidoscope, La brousse, la pluie… ) mais aussi parce que le meilleur de la SF se trouve souvent dans les nouvelles.

Pour le Rayon Fantastique, c’est plus facile puisque le choix est restreint avec ses 119 titres. Mais ce serait Le gambit des Etoiles de Gérard Klein, l’un des premiers romans qui m’a fait découvrir la SF et que son auteur a judicieusement fait reparaître au Livre de poche Jeunesse.

Quant aux magazines, le choix est plus difficile.

À l’époque, je les achetais au numéro, et en fonction de mon argent de poche. Je me souviens notamment, dans Meteor d’une aventure du docteur Spencer ( et ses complices Spade et Texas ) sur la planète Rapida, où les habitants se déplaçaient et vivaient à toute vitesse, pouvant dans la journée tomber amoureux, se marier, faire un voyage de noce et se séparer, pas très loin de nos sociétés où règnent l’urgence et le rendement. À noter que la future série télévisée Cosmos 1999 aura d’étranges ressemblances avec un grand nombre de ces récits des années cinquante…

2. Y-a-t-il des livres, films, séries télévisées, bandes dessinées, jeux vidéo actuels qui vous ont récemment impressionnés, quel que soit le genre ?

Ces questions me prouvent que je dois mener une vie culturelle très décalée… En effet, je vais rarement au cinéma, les films récents que je regarde à la télé soulèvent rarement mon enthousiasme. Je ne lis pas de BD – encore moins de mangas. Je ne suis aucune série, même celles dont tout le monde parle ( et dont mon fils me dit le plus grand bien… ). Et même si mes thrillers technologiques traitent souvent des réseaux sociaux et de l’informatique, je ne joue à aucun jeu vidéo – je ne suis pas non plus sur Facebook et j’ignore Snapchat

Pour les lecteurs qui jugeraient que je ne réponds pas à la question ( ou qui n’auraient pas compris que l’image joue un rôle mineur dans ma vie ! ), je préciserai que je suis un inconditionnel de Stanley Kubrick, Fellini, Mike Leigh, Pedro Almodovar... Mes films culte sont Barry Lindon, 2001 l’Odyssée de l’espace, Blade Runner, Bienvenue à Gattaca, Fellini Roma, La cité des femmes, Secrets et mensonges mais aussi, pour ratisser plus large ( ? ) et rester dans la SF, Contact, Avatar et Rencontres du 3ème type, dont l’humanisme me touche. Les suites, remake et imitations m’ont peu convaincu.

En revanche, sur le plan des livres, la place risque de me manquer et je vais devoir limiter mon propos… ou renvoyer les lecteurs vers mon site : ils y trouveront chaque semaine la critique d’un des livres que j’ai lus récemment. Pas forcément un livre récent. On y trouvera de la littérature jeunesse, de la poésie, du théâtre, des essais, des classiques, des polars, de la SF, des romans historiques…

Un livre récent ? Soit. Pour la SF, j’évoquerais la trilogie de Liu Cixin : Le problème à trois corps, réservé à un lectorat qui accepte la hard science. Pour le polar, j’avoue avoir été bluffé par Yeruldelgger, roman d’un jeune auteur de 70 ans, Patrick Manoukian alias Ian Manook. Je n’ai pas encore lu le Notre Dame de Ken Follett mais je vais le faire en toute confiance : j’ai lu tout Ken Follett qui est ( avec John Le Carré et Jean-Christophe Rufin ) l’un des auteurs vivants dont je suis le travail depuis ses débuts.

Ma lecture la plus récente est L’humanité en péril, le coup de gueule légitime, en forme de SOS, de Fred Vargas. Il serait bon que les 7 milliards et demi de Terriens connaissent la vérité : l’humanité va disparaître dans deux ou trois siècles si nous ne baissons pas au plus vite ( de 90% voire 100% ), avant 2050, le taux de CO2 que nous produisons. Et nous n’en prenons pas, mais pas du tout le chemin. Une alerte déjà lancée par Lester Brown in Le plan B puis par Pablo Servigne et Raphaël Stevens ( in Comment tout peut s’effondrer ).

Ah… j’ajoute tout de même que dans la liste de ces activités culturelles existent deux domaines qui ne figurent pas dans la question : la musique et la danse.

Le piano, tout particulièrement, requiert mon attention, peut-être parce que j’en ai fait et ai eu la chance de croiser la route de certains pianistes comme Aldo Ciccolini. En ce début du XXIe siècle, les pianistes chinois font un tabac. Je n’évoquerai pas Lang Lang ( je l’écoute respectueusement mais ses mimiques m’irritent ), plutôt la jeune Juya Wang, au talent stupéfiant. Je l’ai découverte il y a dix ans et on commence enfin  à parler d’elle. Elle a ( à mes yeux, ou plutôt à mes oreilles ) renouvelé l’interprétation des Etudes symphoniques de Robert Schumann – et sa maîtrise dans les sonates de Prokofiev est stupéfiante.

Sur le plan vocal s’impose ( surtout dans Schubert ) le plus très jeune Thomas Quasthoff. Si je me risque dans le domaine vocal, je vais m’égarer, car les jeunes mezzo soprano actuelles sont pleines de talents – la voix touche peu de public, je le sais. Un ( dernier ) mot sur la formation Les Disssonances ( à l’origine un quatuor ) et leur créateur David Grimal. L’orchestre sans chef qu’il a réuni a donné récemment un Sacre du Printemps exemplaire, une vraie performance car cette œuvre est acrobatique à diriger ; alors sans chef… il faut le faire !

Enfin, je pense que les chorégraphes contemporains, depuis deux décennies, ont renouvelé leur art. Là encore, il faudrait évoquer les récentes mises en scène du Bolschoï dans l’Age d’or de Chostakovitch ou les ballets de Melbourne dans le Roméo et Juliette de Prokofiev. Euh… j’ai fini.

Lundi 23 septembre 2019

CELUI QUI DESSINAIT LES DIEUX, Alain Grousset, Scrinéo

Dans la tribu de Zurg, le jeune Libhô est vite devenu l’ami de Taar, dont la charge est de dessiner des animaux sur les parois des grottes Ces animaux ( les dieux du titre ! ), les hommes vont devoir les affronter pour se nourrir de leur chair et confectionner des vêtements et des outils avec leur carcasse et leur peau.

Myope et malade, Taar avant de mourir, désigne Libhô comme son successeur. Lourde tâche ! Parce que si la chasse est mauvaise, c’est la faute du dessinateur qui n’a pas bien fait son travail. De plus, Libhô a un ( non : deux ! ) ennemis jurés, et pas n’importe lesquels : le chaman et son fils Urkam qui espérait être le successeur de Taar.

A la suite de mauvaises chasses, Libhô doit s’enfuir ; Sag, le chien du sorcier qui l’a adopté, l’accompagne – il le secondera utilement..

L’objectif de Libhô ? Rejoindre « la grande eau » et surtout la Grande Grotte superbement ornée, dont Taar lui a tant parlé. Une longue errance, au cours de laquelle il fera la rencontre de la jeune Maraa, qui sculpte des animaux dans du bois ou des os. Une raison de plus, pour le couple, de parvenir à cette mystérieuse caverne – un périple semé d’embûches…

Les romans préhistoriques pour la jeunesse sont devenus assez rares pour qu’on se penche sur celui-ci, dont l’action séduira les jeunes lecteurs ( de CM1 & CM2 en priorité ).

Mais ce qui frappe dans ce récit, c’est surtout la richesse et la précision de la documentation. Où, comment, pourquoi et de quelle façon s’y prenaient les artistes du paléolithique supérieur ( entre 45 000 et 12 000 ans ) pour orner les parois de leurs grottes ? Les réponses sont ici, dans cette double quête au cours de laquelle les héros devront affronter un incendie, une rivière en crue ( le Rhône ? ), des ours – et autres mauvaises rencontres.

Ce roman a les qualités d’un documentaire. Le lecteur y apprend dans le détail comment faire du feu d’une façon plus réaliste et précise qu’en frottant deux silex !

L’auteur, dans sa postface, remercie l’aide que lui a fournie Jean Clottes, un spécialiste de l’art rupestre, et l’abbé Nouel qui, autrefois, lui a donné le goût de la préhistoire.

Quant à la Grande Grotte, elle pourrait bien être la grotte Cosquer, aujourd’hui sous les eaux, mais autrefois au bord de la Méditerranée !

Lu dans son unique version ( l’ouvrage est sorti en mai dernier ), un joli moyen format au papier épais et à la typographie aérée. Pas d’illustrations – sauf celle de la couverture qui représente Libhô en pleine action sous le regard du chien Sag.

Lundi 02 septembre 2019

L’HUMANITE EN PERIL, Fred Vargas, Flammarion

Elle l’a fait !

On ne présente plus Fred Vargas.

Ici, après un vigoureux coup de gueule ( elle aurait préféré écrire un nouveau polar ) elle lance un cri d’alarme qui dénonce l’inaction des pouvoirs publics concernant le réchauffement climatique et l’exploitation aveugle des ressources de notre planète.

Docteur en archéozoologie, elle sait ce dont elle parle ; elle a peaufiné son sujet pendant des années ; elle livre d’ailleurs le détail de ses sources dans un long appendice de 400 références, pour la plupart accessibles sur Internet, invitant ainsi le lecteur à approfondir sa connaissance du sujet.

En préambule, elle rappelle et condamne les inégalités actuelles ( 82% de la richesse mondiale est détenue par 1% de la population ! ). Elle évoque la désinformation du public ( mais… peut-être préfère-t-il ne pas savoir ? ) concernant l’état calamiteux de la planète : le réchauffement climatique, certes, mais aussi la disparition des espèces, celle des métaux, de la plupart des terres rares ( indispensables à la fabrication des écrans, des smartphones ) ; l’acidité des océans que vide par ailleurs la surpêche ; la raréfaction annoncée de l’eau potable…

Faut-il dresser la liste de tout ce qui va bientôt manquer ?

En premier lieu l’eau et l’énergie ! Elle note que les politiques sont plus soucieux du futur immédiat ( quand ce n’est pas leur future réélection ! ) que de la survie de plus en plus improbable des générations futures.

Bref, c’est un cri indigné suivi d’une liste impitoyable de faits, de chiffres et de pourcentages, toujours justifiés et étayés.

Fred Vargas insiste sur l’eau, souvent gaspillée dans nos pays industrialisés, et utilisée ( à 70 % ! ) pour l’agriculture industrielle et l’élevage intensif, qu’elle condamne : eh oui, l’humanité élève… 24 milliards d’animaux destinés à notre folle consommation de viande.

Impitoyablement, elle passe en revue certaines denrées ( sucre, chocolat, café, soja ) et de nombreux thèmes ( le plastique, la forêt, les pesticides, l’huile de palme… le Coca Cola ! ) en étudiant de près la situation ( souvent au bord de la rupture ), et en dénonçant des scandales que sa propre enquête lui a fait parfois découvrir.

Fred Vargas nous interpelle sans cesse. Sa façon d’écrire : nous, les Gens, n’est pas sans rappeler certains discours de La France Insoumise – Fred Vargas ne cache pas ses opinions.

Consciente que cette litanie et ces chiffres risquent de lasser le lecteur, elle aurait programmé sur son ordinateur un logiciel chargé de l’interrompre dès qu’elle s’écarte de son sujet, évoque des problèmes personnels… ou devient grossière. Celui qu’elle surnomme son Censeur lui permet d’accorder ici ou là une respiration au lecteur, histoire de rythmer cet essai de brefs traits d’humour ( je vous rassure, il en est truffé, même si c’est souvent de l’humour noir ).

Ce logiciel, je n’y crois pas mais il permet au lecteur d’aller au bout de cette diatribe, achevée, par une dizaine de pages consacrées à des conseils.

Agir ? Sans aucun doute ! Mais comment ?

Déjà en diffusant ces informations le plus largement possible.

Ensuite en condamnant les lobbies et en boycottant leur marchandise.

Enfin, parallèlement, en changeant nos comportements ( elle dresse la liste de ce qu’il faut… ou faudrait faire ! ) car la survie de notre planète est en jeu.

Qu’ajouter ?

Qu’il s’agit là d’un pamphlet magnifique, indispensable à celles et ceux qui veulent des arguments pour forcer nos décideurs à prendre des mesures concrètes… et sans doute impopulaires. Dans son intervention du 23 juillet dernier, en présence de 150 députés, la jeune Greta Thunberg dénonçait les politiques de « faire semblant d’agir ».

A quoi bon voter des lois pour éviter de franchir le seuil de +2° si aucun pays ne les applique ?

L’humanité en péril devrait être mis entre toutes les mains – et ses informations devraient circuler dans les collèges, illustrant les photos de Yann Arthus Bertrand qui ornent souvent les murs et montrent à la fois les beautés de notre planète et les risques que nous courons de les voir définitivement disparaître… avant d’être à notre tour éliminés.

Le sous-titre, Virons de bord, toute ! nous invite à faire vite.

S’il y a un ouvrage à se procurer à la rentrée, aucun doute : c’est celui-ci.

Lu dans son unique version, sortie en mai dernier, un moyen format à la couverture bleue ( le fond ) blanche ( l’auteur ) et rouge ( le titre ).

250 pages, 15 euros – à acheter, à emprunter, à prêter, à faire circuler !

CG

Lundi 17 juin 2019

Récits d'un jeune médecin, Michaïl Bolgakov, L’âge d’Homme

1917-1920 en Russie puis en URSS…

Le narrateur ( en réalité, Boulgakov en personne ), jeune médecin de 23 ans qui n’a encore jamais exercé, arrive à l’hôpital de Mourievo, non loin de Gratchevka ( en réalité Nikolskoïe, près de Smolensk ), un lieu désert et déshérité. Il remplace Léopold Léopoldivitch, qui a laissé une magnifique réputation… et le médecin novice n’en mène pas large.

Serai-je à la hauteur ? ne cesse-t-il de se demander, car on le prend encore souvent pour un étudiant en médecine. Flanqué d’adjoint compétents et attentifs, un feldscher et deux sages-femmes, il doit affronter une série de cas souvent désespérés.

Le premier jour, il parvient à sauver ( en l’amputant ) la fille unique d’un veuf, « tombée dans la broie » et dont le corps inconscient lui est apporté en charpie – elle survivra !

Puis il doit affronter un accouchement « avec présentation transversale », lui qui n’a jamais assisté qu’à un seul accouchement ordinaire.

Fébrile, face à chaque nouveau cas, il rassemble ses souvenirs universitaires, les indications de livres dont il connaît le contenu par cœur… Mais passer à la pratique en urgence, c’est une autre paire de manche.

Il affrontera aussi une trachéotomie, pratiquée in extremis sur la petite Lidka qui en train d’étouffer…

Parfois, ses efforts sont vains et le patient meurt.

D’autres fois ( comme dans L’œil disparu ), il se trompe – et en explique, confus et coupable, le détail au lecteur.

Dans L’éruption étoilée, il doit se battre avec ses propres patients pour les convaincre qu’ils sont atteints de syphilis… et qu’ils contaminent leurs partenaires, pas simple.

Enfin, il arrive souvent que le malade comprenne mal la façon dont il doit prendre le remède prescrit… et qu’il avale tous les comprimés d’un coup alors qu’il doit en prendre un chaque soir. Aussi, en ce début de XXème siècle et dans ce lieu reculé, ses patients sont le plus souvent des paysans sans aucune instruction, qui font davantage confiance au guérisseur local qu’à ce jeune praticien.

Cette série d’anecdotes est suivie des Aventures singulières d’un docteur ( explicitement autobiographiques ) et d’une fiction courte et édifiante, Morphine, ou « le journal intime retrouvé d’un camarade devenu morphinomane » et qui, avec force détails, montre de jour en jour la terrifiante descente aux enfers d’un collègue prisonnier de l’accoutumance.

De Boulgakov, on ne connaît guère ( du moins… moi ! ) que Cœur de chien et son célèbre et édifiant roman Le maître et Marguerite, libre variation sur le mythe de Faust.

Ici, le narrateur nous fait entrer dans l’univers réaliste de sa jeunesse médicale, un autoportrait modeste et attachant, et la peinture d’une société paysanne arriérée : des gens souvent simples et bien intentionnés.

Le style est vif, efficace ; et le ton reste celui de la confidence, nuancé d’autodérision.

Certes, l’ouvrage est composite, mais l’ensemble de ces différents récits, comme nous le justifie le traducteur, possède une indéniable unité ; c’est la peinture unique d’une société en mutation, qui devra rapidement passer des superstitions du Moyen-Age au réalisme scientifique…

Dans L’œil disparu, le narrateur ( qui note scrupuleusement ses consultations chaque jour ) additionne toutes celles qu’il a dû donner : en une année, j’avais examiné quinze mille six cent trente malades. J’avais eu deux cents hospitalisés et il ne m’en était mort que six. 

Des chiffres authentiques ( très exactement 15 631 ), comme l’attestent les documents officiels du médecin Mikhaïl Boulgakov…

Soit 43 ou 44 consultations par jour.

Etonnés ?

Ces chiffres approchent pourtant ceux de notre actuel médecin de campagne généraliste.

Il est toujours à la recherche d’un collègue… ou d’un remplaçant.

S’il y a des volontaires parmi mes lecteurs, ils sont les bienvenus !

CG

Lundi 10 juin 2019

COLETTE, libre et entravée, Michèle Sarde, Stock/Points Seuil

Interrogé sur mes auteurs de prédilection, je cite Flaubert, Proust, Virginia Woolf, John Le Carré, Ken Follett, Hugo, Stendhal, Shakespeare, Molière, Racine, Maupassant…

Et j’oublie Colette.

J’ai honte.


Colette, je l’ai découverte à seize ans grâce à ma future épouse qui en était une fan absolue ! C’est elle qui m’a prêté l’intégrale des Claudine, les Dialogues de bêtes, La Chatte, Le blé en herbe ( et Chéri ! ), Sido, Le fanal bleu, Pour un herbier

Colette ? J’en suis devenu ( comme de Giono, à la même époque ) un inconditionnel.

Après l’avoir lue en poche, je me suis procuré l’intégralité ( ou presque ) de son œuvre dans une belle collection : un triptyque toilé bleu, une édition de luxe, numérotée et illustrée par Victor Brauner.


Je me souviens que sa maison de Saint Sauveur en Puisaye a été mise en vente ( 245 000 euros ) en 2007… Or, la maison de Colette ( et surtout de sa mère Sido ), c’est la moitié de toute sa littérature  et une ambiance très particulière, visuelle, olfactive, sentimentale et sonore ( Où sont les enfants ? )

Bref, j’avais lu dans ma vie quatre biographies de Colette… et voilà que je suis tombé, il y a quelques jours, sur une biographie ( de 1984 ) que je ne connaissais pas : la réédition d’un ouvrage de Michèle Sarde publiée chez Stock en 1978 ! Et c’est, de loin, la meilleure…


Pourquoi ?

* D’abord grâce à la richesse de la documentation et des références.

* Ensuite, grâce aux nombreux extraits dont l’auteure nourrit les différentes époques de son héroïne. En effet, quand Colette met en scène Claudine ( et la plupart de ses héroïnes ultérieures ), elle ne fait que piocher dans sa propre enfance en utilisant des personnages et des faits réels… et en changeant les noms ( des personnes que Michèle Sarde identifie sans mal et sans erreur possible ! ).

* Enfin grâce à un style dont l’efficacité et la richesse rappellent sans aucun doute ceux de Colette elle-même !

Surtout, Michèle analyse avec finesse et pertinence les influences subies par la jeune Gabrielle : sa mère en priorité et son paganisme affirmé ; son père ( le capitaine unijambiste Jules Colette ) dont le désir d’écrire est toujours resté vain ; le jardin, les animaux – et l’époque ( pas si belle qu’on le croit ) : 1900, où dominent le paraître et la femme, à la fois asservie et objet de désir. Michèle Sarde nous offre de superbes diatribes qui expliquent et justifient qu’à 17 ans, Gabrielle se soit mariée avec le pire bellâtre qui soit : Willy, la coqueluche de tout Paris, Willy qui n’avait que des nègres et qui, de toute sa vie, n’a jamais écrit qu’un seul livre : son « livre de comptes » !


Dans la vie de la future Colette, Willy n’aura eu qu’un seul effet bénéfique : suggérer à sa jeune épouse de relater ses souvenirs d’enfance : des cahiers de 650 pages qu’il reléguera d’ailleurs dans un tiroir, ne sachant qu’en faire, jusqu’à ce qu’il les relise deux ans plus tard en s’écriant soudain : Nom de dieu… je ne suis qu’un con !

Ajoutons au passage que Willy était un coureur invétéré, un antidreyfusard et un homophobe convaincu… j’en passe ! Mais soyons juste : à l’époque, c’était monnaie courante. Au détour d’une page, on découvre par exemple que la consigne d’Edmond de Goncourt ( auteur du fameux Prix ) était au départ : Pas de Juif, pas de femme ( sic ! )

Cette biographie est à la fois un roman ( sauf… que tous les faits sont authentiques ) et l’analyse de plusieurs époques… où les hommes n’ont jamais le beau rôle.

Discutable, la technique de Michèle Sarde consiste à nous relater la vie de Colette au moyen de longs extraits de ses romans, nous suggérant ainsi que la plupart de ses héroïnes… c’est elle.


Elle prête ainsi à sa jeune Claudine, à Renée ( dans l’Entrave ), etc. des pensées, des actions et des réactions qui sont la copie conforme de ce que Colette a fait ou pensé.

Elle truffe également son ouvrage de réflexions très pertinentes ( et approfondies ) sur la condition – déplorable – de la femme au début du XXe siècle, l’homosexualité féminine, etc.

Sa documentation, très large, se nourrit notamment de nombreux autres ouvrages sur Colette, de thèses universitaires et de courrier.


Mariée à17 ans à Willy, la jeune Gabrielle en sera le jouet (nègre littéraire, épouse discrète, muette et méprisée ) pendant dix ans avant sa révolte… qui la jettera à la fois sur les planches ( il faut bien vivre car c’est Willy qui touche les droits d’auteur des Claudine !! ) et dans les bras de Missy, sa protectrice. Une nouvelle décennie pendant laquelle elle survit difficilement – elle en décrira plus tard les avanies dans L’envers du music hall… une période que mes propres parents ont connue dix ans après Colette !


Elle relate enfin sa rencontre ( rocambolesque ! ) avec le journaliste Henri de Jouvenel ( dit Sidi ou Pacha ), son futur deuxième époux, et une carrière peu convaincante dans le journal Le Matin ( évoquée par Colette dans son « livre de souvenirs » L’Etoile Vesper ) dont Jouvenel était le rédacteur en chef. Là encore, elle resta toujours « l’ombre de son époux » ( volage lui aussi ! ) dans ce milieu essentiellement masculin.


La naissance, à quarante ans, de sa fille Bel Gazou en 1913 et des années de guerre pleines d’attente et de solitude. La guerre, écrit Michèle Sarde ( p. 376 ), fit d’elle une femme vieillissante, alourdie ; et à nouveau trahie.

Oui : elle quittera Henri quand elle se saura trompée et que ce dernier se lancera dans la politique, un milieu qui lui est encore plus étranger que le journalisme !


En 1920, après avoir écrit le prémonitoire Chéri ( tout ce qu’on écrit arrive ! avait-elle prédit dans La naissance du jour ! ), elle entame cette « scandaleuse liaison » ( elle a 47 ans ) avec le jeune Bertrand de Jouvenel ( il en a 16 ! ), premier fils de son futur ex époux – avant de publier en 1923 Le Blé en herbe. Je ne songe jamais à la différence d’âge (…) pas plus qu’à l’opinion des imbéciles, écrira-t-elle dans La naissance du jour


Années difficiles, tant sur le plan sentimental que pécuniaire, où elle partage sa vie entre la scène, le journalisme et l’écriture. Elle rencontre en 1925 Maurice Goudeket qui sera son troisième et dernier mari ( elle ne l’épousera qu’en 1935 ! ).


S’ensuit une période plus sereine, malgré ( eh oui ! ) une gêne financière quasi permanente : entre les deux guerres, Colette reste un écrivain d’origine petite-bourgeoise qui vit de sa plume, difficilement ( p. 422 ). Elle s’en console avec ses correspondantes fidèles : Hélène Picard, Renée Hamon et surtout Marguerite Moreno ( lisez le livre de leurs échanges épistolaires ! )


Colette mourra paisiblement ( en 1954 ), dans son appartement qui donnait sur les jardins du Palais Royal, après la déportation de son mari juif relatée ( p. 452/453 ) de façon magistrale et émouvante par Maurice Goudeket. Ses funérailles seront l’objet d’honneurs nationaux, même si, comme l’affirmait Benoîte Groult, Colette n’est pas à sa vraie place dans la littérature.


On peut faire deux reproches à l’auteur de ce « Colette » : prendre le parti exclusif de son héroïne et mêler de façon trop intime les extraits de ses œuvres, suggérant par là que le personnage féminin est toujours Colette elle-même. Reproches que l’auteure s’adresse à elle-même dans sa postface, reproches facilement balayés par la qualité et le dynamisme d’une biographie hors pair, d’un féminisme militant et assumé.


Lu conjointement dans ses deux parutions successives : sa publication d’origine, rose et cartonnée, chez Stock ( avec, au centre de l’ouvrage, 16 superbes pages de photos en noir et blanc ! ) et son épais livre de poche, où ne figure pas hélas la chronologie détaillée de Colette version Stock.

CG

Lundi 03 juin 2019

POUVOIR D’ACHAT, CO2 ET… DÉCROISSANCE ?

Et si on se trompait de problème ?

Souvenez-vous : le mouvement des gilets jaunes a débuté avec une revendication simple : protester contre la hausse des carburants.

On en est loin.

Aujourd’hui, la priorité ( des gilets jaunes ? ) semble être l’augmentation du pouvoir d’achat. Pouvoir acheter plus de quoi ?

De nourriture ?

Oui, il semblerait qu’on ne mange pas à sa faim… La preuve : 40% des 12-14 ans ne prennent pas de petit déjeuner ! Faute d’argent, vraiment ?

Ou parce que les ados…

  • n’ont pas faim le matin.

  • se lèvent trop tard pour prendre un petit déjeuner.

  • tout ça parce qu’ils ne dorment pas assez à cause… d’un smartphone ( d’une tablette, d’un écran, etc. ) resté allumé le soir trop longtemps ?

Réfléchissons : le budget nourriture est loin d’être le premier dans un ménage : 35% dans les années 60 et… 20% en 2014 !

Mais voilà : ce budget, c’est l’argent qui reste après avoir payé : le loyer, les impôts locaux, les assurances, le carburant et l’entretien de la voiture ( souvent indispensable pour aller travailler ), les abonnements divers ( Internet, téléphone, eau, gaz, électricité, téléphone… ), j’en passe !

Beaucoup de ménages n’y arrivent pas parce que les dépenses obligatoires et ordinaires ( hors nourriture ! ) se multiplient.


La voiture !

Elle m’intéresse – à cause du CO2, bien sûr.

Savez-vous combien coûtait ( en moyenne ) une voiture en 2016 ?

Vous allez rire : entre 5 500 et 6 000 euros, amortissement, assurance, carburant, etc. compris.

Soit 500 euros par mois !

Soit, après le loyer, le budget le plus important d’un ménage.

Mais la voiture, c’est sacré. Pas question d’y toucher.

Dans son budget, le carburant n’est qu’une partie du problème – on évoque peu les péages dont le prix, parfois, approche celui du carburant pour certains trajets ! ( Merci à nos dirigeants qui, en 2006, on vendu à Vinci – et ailleurs – les autoroutes que NOUS avions financées pendant des décennies, Vinci qui s’enrichit à milliards et ne paie que 4,3% d’impôts sur son chiffre d’affaires ! )

La voiture, c’est une grosse partie de l’industrie et de l’activité d’un pays – regardez donc les pubs, dans les magazines ou à la télé : combien sont consacrées à vous convaincre d’acheter un nouveau véhicule – moins polluant, bien sûr ! ( euh… c’est bien sûr, vraiment ? )


La survie de l’humanité ( je sais, c’est mon antienne ) est conditionnée à une baisse urgente et drastique du CO2.

Une baisse de 50% avant 2040, jugent beaucoup de climatologues du GIEC ( une baisse de 90% avant 2040, m’affirme « mon »climatologue Vincent Cailliez, chiffres et calculs à l’appui ).

En réalité, rien n’est fait pour que cette baisse soit effective – sauf des décisions qui, depuis 40 ans, ne sont pas appliquées !

Des chiffres ?

Selon l’OCDE, « en 2017, le fret «de surface» émettait 2230 millions de tonnes de CO2, contre 929 millions de tonnes pour les frets aériens et maritimes réunis. Et en 2020, le fuel marin sera toujours responsable d’environ 250 000 morts et 6,4 millions de cas d’asthmes chez les enfants chaque année. 

En 2040, notre planète basculera dans un processus probablement irréversible.

Et de nouveaux calculs seront à refaire… avec de jolies catastrophes à venir.

En attendant, les affaires continuent et l’économie de marché prospère.

Parce que personne ne veut vraiment changer le système et ses règles du jeu.

Un jeu très dangereux.

CG

- page 2 de 22 -