Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Dimanche 01 avril 2018

QUESTIONS ( DE CAMILLE BOULAI ) SUR L’UCHRONIE (1)

Après avoir lu les 4 ouvrages d’Avec un peu d’amour et beaucoup de chocolat, une lectrice m’a posé une série de questions sur l’uchronie. On trouvera mes réponses à ces questions dans deux documents successifs.

Voici le premier.

Comment définiriez-vous l’uchronie ?

Au sens propre, l’uchronie est « un temps qui n’existe pas » - mais le terme définit plus précisément un récit qui se situe dans un présent différent parce qu’un événement du passé ne correspond pas à notre propre Histoire. Il faut savoir que le premier à s’être réellement penché sur ce genre littéraire est le Français Charles Renouvier… en 1876 !

En réalité, il existe de nombreuses « variations uchroniques ». Je m’explique : de nombreux récits mettent en scène des explorations du passé, à l’aide ou non d’une « machine à explorer le temps » - ils frôlent l’uchronie sans l’aborder de front. Certains récits de SF, par exemple, mettent en scène des héros qui modifient le passé ( en tuant Adolf Hitler, en faisant gagner la bataille d’Alésia à Vercingétorix, etc. ) mais ces romans passent en général sous silence les conséquences de cette modification. Et quand j’évoque « un présent différent », je pourrais conjuguer l’expression au futur…

En effet, certains romans de SF se situent dans un futur uchronique, dans la mesure où le récit suggère qu’un vieux fait historique n’est pas conforme à notre histoire. C’est le cas, par exemple, de ma série Aïna, fille des étoiles : le récit se déroule en 2 222, mais sur une trame temporelle différente puisque Jeanne d’Arc ( on l’apprend  dans le volume 4 ! ) a été tuée au siège d’Orléans, ce qui a bouleversé toute l’histoire de l’Europe et du monde depuis… le 8 mai 1429. Dans la réalité, elle a seulement été blessée à l’épaule. Mais j’imagine que la flèche a atteint son but – et ça change toute l’Histoire : Charles VII n’est plus sacré à Reims, etc.

De même, lors d’un entretien privé ( en l’an 2 000, au salon Etonnants Voyageurs de St Malo ) avec Philip Pullman, l’auteur des Royaumes du nord et du récent La Belle Sauvage, je lui ai demandé si sa trilogie ( il était en train de rédiger le 3ème et dernier volet, Le Miroir d’ambre ) relevait moins de la fantasy que de la SF. Etonné, il m’a demandé ( en anglais, il ne parle pas français ) ce qui me faisait croire ça. « C’est même une uchronie ! lui ai-je affirmé. « Votre point de divergence est discret, mais je l’ai repéré, il se situe vers 1880. Tout ce qui se passe avant est conforme à notre histoire. Et à partir de là, tout bascule. » « Vous avez raison ! m’a-t-il confié. Mais ne l’ébruitez pas trop. Ne dites surtout pas que ma trilogie relève de la science-fiction ! » Il y a donc dans la littérature… des uchronies qui se cachent !

En 1955, l’Américain Poul Anderson a publié quatre nouvelles dans lesquelles il imaginait qu’une Patrouille du Temps se déplace dans le passé pour « rectifier les modifications » que des pirates temporels créent dans l’Histoire : ces policiers du temps visitent en effet des trames temporelles différentes et tentent de découvrir le moment précis du fameux « point de divergence » ( l’assassinat d’Hitler dans son berceau en 1889 ! )

Ces trames, abordées par les patrouilleurs, sont autant de « mini-uchronies ».

Au cinéma, le film Nimitz, retour vers l’enfer ( 1980 ) met en scène, dans notre présent, un porte-avion américain qui est soudain victime d’un ( mystérieux ) orage magnétique… il se retrouve projeté le 7 décembre 1941, jour de l’attaque de Pearl Harbor ! La question se pose à l’équipage : faut-il contrer l’attaque des avions japonais - avec les moyens du porte-avion actuel, ce serait facile, et la victoire deviendrait américaine… mais cela modifierait l’Histoire ! Si le fait est évoqué par les responsables militaires du navire, il n’est pas traité puisque le navire revient dans le présent sans que les marins aient pu intervenir.

C’est une… uchronie avortée !

Je pourrais ainsi multiplier les exemples de ces récits qui abordent l’uchronie sans la traiter vraiment : voir la définition que je livre dès le départ !

Quelle est pour vous la place de l’uchronie dans la SF ? (un genre à part entière ou seulement un sous genre ?)

De même que le space opera, l’uchronie est un genre à part entière… mais il fait partie intégrante de la SF et de ce qu’on appelle, entre spécialistes « la littérature conjecturale ». Si l’on veut classer l’uchronie, c’est donc un sous-genre. Mais le roman policier, le roman historique, le fantastique, le merveilleux et la SF sont eux aussi des sous-genres par rapport au genre romanesque ( ou disons la fiction ) en général.

Comment expliquez-vous le fait que l’uchronie soit très décriée en France ? Il n’y a notamment aucun prix public pour les auteurs d’uchronies !

L’uchronie n’est pas décriée, elle est simplement mal connue parce qu’il y en a peu.

En réalité, les amateurs de SF connaissent très bien l’uchronie ; mais le grand public, lui, ignorait encore le genre ( et… les « sous-genres » de la SF ! ) il y a 20 ou 30 ans. Ce genre a été popularisé depuis peu, par les auteurs de littérature générale. Notamment par Eric-Emmanuel Schmitt, en 2001, avec La part de l’autre, un récit dans lequel l’auteur imagine que le 8 octobre 1908, le jeune Adolf Hitler ( à 19 ans ) est accepté à l’école des Beaux Arts de Vienne ( en réalité, il a été recalé ). L’auteur suggère ainsi que le futur dictateur potentiel devient un artiste… ce qui modifie beaucoup de choses !

Le grand public a découvert l’uchronie avec son intrusion discrète dans la littérature générale, Schmitt n’est pas le seul à s’y être essayé ! Chez Flammarion, une collection pour la jeunesse ( dirigée par Alain Grousset ) a même été crée en 2008 : Ukronie. Hélas, le public n’a pas été au rendez-vous, les ventes ont été trop faibles et la collection a vite disparu.

Pour qu’un prix soit créé, il faudrait qu’il y ait plusieurs dizaines de romans uchroniques publiés dans l’année pour les mettre en concurrence. Et ce n’est pas le cas.

Comment avez-vous découvert l’uchronie ?

Quel est le roman ou la nouvelle uchronique que vous préférez ?

J’ai découvert l’uchronie avec un récit peu connu, publié chez Marabout : De peur que les ténèbres, de Sprague de Camp ( publié en 1939 ! ), l’histoire de Padway, un universitaire spécialiste des Saxons et des Ostrogoths… qui se trouve justement projeté dans le passé, en l’an 535, au sein d’une société qu’il connaît bien, et dans laquelle il s’intègre sans mal : il parle la langue des Saxons, il connaît leurs coutumes, etc. Mais peu à peu, en les aidant à combattre leurs ennemis et en inventant l’imprimerie, le sémaphore et la poudre à canon… il comprend qu’il est en train de modifier l’Histoire !

L’uchronie que je considère comme un chef d’œuvre est Le Maître du Haut château, un roman de Philip K Dick – peut-être son meilleur livre. Ce n’est pas un choix très original, tous les amateurs de SF le confirmeront ! – mais l’ouvrage, lui, est très fort, et il offre une mise en abîme vertigineuse. Quant à mes nouvelles uchroniques préférées, elles ne font qu’effleurer ( c'est-à-dire créer ou… tenter de créer ) une uchronie. Mais ce sont des bijoux.

Dans la première, Un coup de tonnerre, Bradbury imagine qu’en retournant très loin dans le passé, au cours d’une chasse au tyrannosaure, le simple fait d’écraser un papillon fait revenir les chasseurs dans un présent légèrement différent de celui qu’ils ont quitté. Vertigineux !

Dans la seconde, hélas moins connue, Un assassin très comme il faut, le héros de Jim Ballard revient dans le passé pour sauver la vie de sa fiancée qui a été tuée dans un attentat visant le roi Georges – il espère ainsi rester dans cette nouvelle trame du futur pour vivre heureux avec celle qu’il aime. Hélas, en agissant, il comprend ( trop tard ) que… c’est lui-même qui est l’auteur de cet attentat, et qu’il a causé indirectement la mort de sa fiancée.

( la suite la semaine prochaine)

Lundi 26 mars 2018

JANE EYRE, Charlotte Brontë, Marabout

Soudain, il m’est venu l’envie impérative de relire Jane Eyre.

Pourquoi ?

Peut-être parce que l’âge venant, il semble doux de se replonger dans les lectures d’enfance et d’adolescence. Ou pour mettre à l’épreuve un roman lu autrefois, afin de vérifier qu’il génère les mêmes émotions – certains textes vieillissent bien mal ( je pense au Dernier des Mohicans… et à d’autres titres que je préfère laisser sous silence ! ) quand d’autres, que j’ai soumis à la même épreuve, résistent bien au temps. J’en ai déjà évoqué plusieurs ici, du Grand Meaulnes à Madame Bovary en passant par Les Misérables ou Jean-Christophe

Plus vraisemblablement, parce qu’en rangeant mes livres, je me suis aperçu que je possédais… trois Jane Eyre !

Le premier (1), chez Marabout, un texte intégral ( non daté, c’est hélas souvent le cas chez les éditeurs belges ) de 542 pages traduit par Léon Brodovikoff et Claire Robert.

Le deuxième (2), chez Stock, relié, toilé et numéroté ( j’ai le N° 3374, il a été tiré à 5 500 exemplaires ), un livre de 520 pages, avec une traduction de Jules Castier et une préface de l’écrivain ( pas le cinéaste ) René Lalou ( 1889-1960 )

Le troisième (3), dans la jolie collection toilée et illustrée Super ( qui deviendra Super 1000 ) avec une « nouvelle adaptation » de Geneviève Mecker, un livre de 380 pages, une version courte visiblement destinée à un public de ce qu’on n’appelait pas encore les jeunes adultes.

Les volumes 2 et 3 ont été imprimés en 1957, le troisième à la fin des années cinquante sans doute, puisque figure, sur la 3ème de couv. « chef d’œuvre paru il y a plus de cent ans » - l’ouvrage est sorti en Angleterre en 1847.

Eh oui, dans les années cinquante, les jeunes gens – pas seulement les jeunes filles ! – lisaient Jane Eyre – et, bien sûr, Les hauts de Hurlevent. Pour ma part, j’ai dû le lire pour la première fois en 1959 ou 1960, à 14 ou 15 ans, dans sa version GP abrégée, avant de l’acheter plus tard en version intégrale chez Stock.

Le premier volume appartient… à mon épouse, qui l’a acheté et lu elle aussi à 15 ans.

Est-il nécessaire de résumer ce roman, écrit au passé, à la première personne, comme si Charlotte Brontë et Jane Eyre ne faisaient qu’un ?

On le sait : si ce récit n’est pas autobiographique, son auteure a puisé dans sa propre vie bien des faits, des paysages et des émotions qui tissent le destin de son héroïne.

Orpheline, Jane grandit chez sa tante, la sévère Mrs Reed, et ses méchants enfants qui la méprisent. ( Oui, il y a du Cendrillon dans les premiers chapitres de Jane Eyre ! )

Placée dans l’institution religieuse de Lowood où on l’éduque à la dure, elle finit, à 18 ans, par trouver un poste de préceptrice dans le manoir de Mr Rochester, à Thornfield.

Elle est chargée d’y éduquer la jeune Adèle Varens, la fille d’une des anciennes maîtresses du maître des lieux – du moins c’est ce qu’il lui révèle, au cours d’un dialogue franc et… mouvementé.

Bien que Mr Rochester soit un homme rude, solitaire ( et souvent absent ), bien qu’il semble très attiré par la jeune et jolie, Miss Blanche Ingram, la petite Jane Eyre, qui se sait sans beauté, tombe amoureuse de son maître. Hélas, celui-ci cache un terrible secret… qui sera dévoilé au lecteur dans les derniers chapitres !

On me dira : soit, mais ce roman est-il encore lisible en 2018 ?

Eh bien oui, tout à fait ! Certes, il y a du Jane Austen ( 1775-1817 ) dans Jane Eyre.

C’est un récit romantique à souhait, celui d’un amour impossible, quelque part entre La Nouvelle Héloïse ( 1761 ! ) et… Autant en emporte le vent ( 1936 ! ), dans un décor gothique digne du Rebecca ( 1938 ) de Daphné du Maurier.

Mais à mes yeux, sur le plan du style, il a moins vieilli que le gros pavé de Margaret Mitchell.

Mon attention a pourtant été attirée par… les différences notables des trois ouvrages que j’ai sous les yeux. En effet, dès le départ, les traductions sont très différentes…

* Dès la deuxième phrase, dans (1) le bosquet effeuillé ( ! ) devient la charmille dénudée (2) ou les buissons dénudés (3).

* La version (3) abrégée fait l’impasse sur le titre le contenu ( et le quatrain) de l’ouvrage que Jane emprunte dans la bibliothèque : L’Histoire des oiseaux des Iles Britanniques (1) ou de Grande-Bretagne (2) » de Bewick. Dommage, car ce livre, comme d’autres, nourrit l’âme solitaire et tourmentée de la jeune héroïne ( elle a alors 10 ans ) – comme le feront, dix ans après sa parution, les ouvrages que lira Madame Bovary ( 1857 )

* De même, le dîner ( « on dîne de bonne heure, chez Mrs Reed » ) du (1) se révèle, grâce à une note de fin de volume ( du 2 )… le déjeuner, terme qu’utilise carrément Geneviève Meker ( en 3 )

Dernier détail : un dialogue va opposer le fils Reed, John, à Jane.

Ce qui donne, pour la traduction 1 :

- Que voulez-vous ? demandai-je avec une prudente méfiance.

- Dis : « Que voulez-vous, Master Reed ? » fut la réponse. 

- Je veux que tu viennes ici, dit-il, s’asseyant dans un fauteuil en m’intimant par le geste, l’ordre d’approcher et de me placer en face de lui.

Ou encore, pour la traduction 2 :

- Qu’est-ce que tu veux ? demandai-je avec hésitation.

- Dis : «  Qu’est-ce que vous voulez, Master Reed*, répondit-il. Je veux que tu viennes ici. »

Et, s’asseyant dans un fauteuil, il m’intima par un geste l’ordre de m’approcher et de rester debout devant lui.

On notera que la deuxième traduction clarifie ( il n’y a qu’une réponse, pas deux ! ) et renforce la situation. Ceci grâce au tutoiement imprudent ( que son interlocuteur, de 4 ans son aîné, juge effronté ) et au retour à la ligne avec une nouvelle phrase… qui visuellement place Jane en situation d’infériorité devant le fils de sa tante.

Ajoutons qu’une note* précise au lecteur ( hélas en fin de volume ) que Master ( devant un nom propre) « désigne un petit garçon ou un jeune homme ; c’est le terme de politesse qu’emploient, par exemple, les domestiques en parlant du fils de leurs maîtres ». Dans une note précédente, il est également indiqué que Jack est le diminutif de John… parce que, dans les autres versions, le lecteur néophyte croit soudain avoir affaire à trois personnages alors qu’il n’y en a que deux : John ( = Jack ) et Jane.

Superflu, tout ça ? Pas du tout ! Avec la première traduction, le lecteur, dès la première page, ne sait plus très bien où il en est, qui parle et qui est qui !

La version abrégée (3) ne fait pas l’impasse sur cette scène importante :

- Que me voulez-vous ? demandai-je, avec une méfiance gênée.

- Dites au moins : « Que voulez-vous, monsieur Reed ? » me fut-il répondu… Je veux que vous veniez ici, précisa Jack, s’installant dans un fauteuil, et me faisant signe d’approcher.

C’est plus court mais moins précis.

On comprendra que la version 2 a ma préférence, même si, pour un jeune lecteur français, la version 3 a de quoi séduire par son efficace concision.

Où Grenier veut-il en venir ? allez-vous me demander.

A ceci : la traduction a une importance primordiale ! C’est elle qui va ( ou ne va pas ) convaincre le lecteur, éclairer le texte, lui restituer la clarté et l’élan du texte original – que je n’ai pas, hélas, sous les yeux.

Quand le traducteur est lui aussi écrivain, il a souvent ces exigences – je pense à des amis comme Natalie Zimmerman ou Jean-Daniel Brèque. Ou encore à la superbe traduction de Moby Dick par Lucien Jacques, Joan Smith et… Jean Giono !

Lisez et relisez Jane Eyre. En veillant à la traduction.

Ce roman romantique reste un bijou, un récit sensible, authentique… et devenu mythique !

CG

Lundi 05 mars 2018

LA COUVERTURE D’UN LIVRE… ou


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Lundi 26 février 2018

LES ENFANTS DES JUSTES, Christian Signol, Albin Michel

Nous sommes en août 1941, dans un village périgourdin où la Dordogne marque la frontière entre la « zone occupée » et la « zone libre ». Dans cette dernière vit un couple d’une quarantaine d’années, un couple simple et uni sans enfant – et qui le déplore.

Virgile est menuisier de son état ( et pêcheur amateur ) ; il a gardé une âme d’enfant.

Victoria, elle, est une femme de tête qui trait la vache, s’occupe des poules, des lapins et du jardin.

Leur médecin, le Dr Dujaric, demande un jour un service à Virgile : faire passer de nuit un Français de la zone occupée qui souhaite rejoindre la zone libre. Il n’y a que la rivière à traverser et son atelier est à côté de la berge. Une complice inconnue, Fanny, assurera ensuite la liaison.

L’opération ayant lieu sans mal, le médecin demandera au couple de la répéter souvent.

Jusqu’au jour où Virgile et Victoria accueillent Judith ; elle leur confie sa fille de 10 ans : Sarah, une petite Parisienne juive.

Virgile et Sarah s’attachent bien sûr très vite à cette enfant qu’ils n’ont jamais pu avoir.

Mais voilà : Judith a dit qu’elle reviendrait et reprendrait sa fille.

Un an plus tard, les lois se sont durcies. Passer en zone libre avec la barque devient une opération périlleuse et risquée – jusqu'au jour de novembre 42 où toute la France est désormais occupée. Et il y aura d’autres enfants à recueillir…

On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, affirme-t-on.

Si c’est vrai, alors je préfère les bons sentiments à la bonne littérature. Et des bons sentiments, ce roman en possède en abondance. A mes yeux, ce n’est pas un défaut – même si Jean d’Ormesson semblait redouter comme la peste la terrifiante mode des « romans de terroir ». L’auteur de La Rivière Espérance en est sans doute l’un des plus prestigieux représentant.

Ce roman ( il le concède dans une préface ) est aussi un hommage à ses parents, comme l’indique le titre de l’ouvrage, et à ceux qui jugèrent, pendant l’occupation, que leur devoir était de sauver des vies, quelles qu’elles soient.

Ce récit, comme la plupart de ceux de Christian Signol, est écrit d’une façon simple et efficace, j’oserais même dire « scolaire » mais au meilleur sens du terme : sans effets inutiles, sans gros efforts de style. Pour un lecteur débutant ou peu aguerri, ce récit est facile et bien agréable à aborder – et il se révélera passionnant. Et tant pis si le bon sens paysan rime avec bons sentiments. Ce qui n’empêche pas les dilemmes cornéliens et les drames, à l’échelle d’une époque difficile et dans cette région chère au cœur de l’auteur.

Les portraits sont authentiques, les caractères simples mais nuancés.

Ainsi, une nuit, Virgile est contrarié que Victoria l’accompagne sur les berges de la rivière car « il avait depuis toujours l’impression, sans jamais l’avoir clairement formulée en lui, que ce monde lui appartenait en propre et qu’il n’avait pas à le partager ».

Bien sûr, on devine derrière chaque phrase les convictions et l’attachement de l’auteur à cette région – une zone de la Dordogne plus proche de la nôtre que de la sienne ( Signol est de Brive ). L’action se déroule près de la forêt de la Double, autour de Mussidan, Montpon, Monestier, Ribérac…Il y est aussi question de la banlieue de Périgueux : Marsac, La cave… ce qui explique pourquoi s’y est reconnu le Périgourdin d’adoption que je suis.

Une mention spéciale pour la documentation de l’auteur : l’action se poursuit jusqu’en 1945, et tous les noms et faits relatifs à la Résistance et aux exactions des nazis sont authentiques.

La fin de cette « histoire simple », réaliste, arrachera une larme aux lecteurs les plus aguerris. A moins qu’en vieillissant, je ne sois devenu plus sensible.

Eh oui : impossible désormais pour moi, de lire certains passage de l’oeuvre de Victor Hugo sans être profondément ému, depuis le «  Joue donc, Cosette, dit l'étranger. Oh ! je joue, répondit l'enfant. » à « Donne-lui tout de même à boire, dit mon père. »

Sans parler de la conclusion mystique d’Un cœur simple de Flaubert.

CG

Une petite erreur ( sans importance ) figure sur la ( jolie ) couverture jaune, où la petite Sarah semble nettement plus jeune qu’Elie – alors que c’est l’inverse !

Lundi 19 février 2018

99 FRANCS (réédité sous le titre : 14,99 euros), Frédéric Beigbeder, Grasset

Octave travaille dans la publicité. Chez Madone, qui désire lancer un nouveau yaourt à 0% : Maigrelette. Et Octave fait partie de l’équipe de rédaction chargée de trouver des idées. Des slogans. Seulement voilà : Octave en a marre. Il porte un jugement lucide et très négatif sur ce monde obsédé par la tendance, le fric, le « rapport sur investissement », les discours vides et prétentieux, la réunionite convenue, le langage branché - et les tenues qui vont avec.

Bref, le monde de la pub le fait vomir et il crache dans la soupe. A tous les sens du terme.

En sachant que sa dénonciation signera son arrêt de mort : il sera licencié.

Ca tombe bien, c’est justement ce qu’il cherche : s’il démissionne, il n’aura pas d’indemnités. Et quitte à être licencié, autant vider son sac.

Si la vie professionnelle d’Octave le dégoûte ( il fréquente les prostituées, se drogue ), sa vie sentimentale, pourtant pas très longue ( il a 33 ans ), n’est guère plus brillante. Il aime Sophie qu’il a quittée ( elle voulait un enfant… mais quelle idée ! ) et il lance une jeune Beur séduisante, Tamara, qui fera un tabac avec les 30 secondes de clip que l’équipe se prépare à tourner en Afrique. Une belle promesse de débauches, achevée par un suicide… qui, contrairement à ce qu’il attend, va propulser Octave dans l’équipe de direction de l’entreprise. Un comble !

Bien sûr, vous avez lu 99 francs en son temps, en l’an 2 000, juste avant la naissance de l’euro ( Beigbeder le savait, il traduit déjà les francs en euros ! ). Et vous avez peut-être vu le film, dans lequel l’acteur principal ressemble comme deux gouttes d’eau à l’auteur du livre.

Aucun doute : ce récit est ( en grande partie ) autobiographique. La preuve : Beigbeder a bel et bien été licencié par son entreprise peu après la sortie de son livre !

Outrancier, choquant, pornographique, l’ouvrage a choqué les lecteurs – et en a séduit une grande partie.

A la relecture, on s’aperçoit non seulement que l’auteur dénonçait déjà un état de fait réel, mais que nombre de ses affirmations ( provocatrices ? ) étaient… prémonitoires.

Ce récit reste un coup de poing, un feu d’artifice, une série époustouflante ( d’autres diront lassante ) de formules choc – normal, après tout, c’est son métier d’en trouver.

Même si le pire ( scatologique ) y côtoie le meilleur ( philosophique, écologique et politique ), la leçon qu’il ( nous ) livre mérite d’être entendue.

L’ouvrage n’a pas pris une ride.

Ah… vous jugez l’auteur antipathique, grossier ?

Oui, vous avez d’ailleurs la même opinion de Michel Houellebecq ( que Beigbeder cite – mais il cite aussi Marx. Et Goebbels, le premier vrai comnunicant ! dont les formules choc ont fait… un malheur : Deutschland über alles, Arbeit macht frei… ).

Mais « ces auteurs détestables » ( ? ), sont le miroir des travers de notre société.

Un monde que nous condamnons alors que nous ne cessons de le plébisciter, l’encourager, le nourrir.

Que de phrases font mouche !

Un petit aperçu ?

Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas (…) Je dépense, donc je suis ( p. 17 ). Pour la première fois dans l’histoire de la planète, les humains de tous les pays avaient le même but : gagner suffisamment d’argent pour pouvoir ressembler à une publicité. Le reste étant secondaire, ils ne seraient pas là pour en subir les conséquences ( p. 31 ) Si vous désirez la sympathie des masses, vous devez leur dire les choses les plus stupides et les plus crues ( Adolf Hitler ) ( p. 37 ) ou : Plus un mensonge est gros, plus il passe ( Joseph Goebbels p. 37 ) suivi du dicton ( secret ? ) de Procter ( et Gamble ? ) : Ne prenez pas les gens pour des cons, mais n’oubliez jamais qu’ils le sont » ( toujours p. 37 )

Cela veut dire que la démocratie conduit à l’autodestruction ( p. 38 )

Allez, une dernière citation, page 39 ( oui, ça continue comme ça ) quand Octave accuse la pub d’organiser le triomphe de la connerie calculée et méprisante sur la simple et naïve recherche du progrès humain. Idéalement, en démocratie, on devrait avoir envie d’utiliser le formidable pouvoir de la communication pour faire bouger les mentalités au lieu de les écrabouiller. Cela n’arrive jamais (…) Les annonceurs ne veulent pas faire fonctionner votre cerveau, ils veulent vous transformer en moutons, je ne plaisante pas, vous verrez qu’un jour ils vous tatoueront un code-barre sur le poignet.

Euh… j’ajoute : Et vous le réclamerez.

On parie ?

Puisqu’un livre doit contenir une histoire, l’auteur nous offre, en guise de dernière partie, une fiction sans doute moins convaincante. Difficile de mener à bien une telle entreprise de démolition sans s’essouffler ! Et cette sensation ( mortifère ) d’étouffement sert même de conclusion, à coups de constats chiffrés édifiants : Coca-Cola vend un million de cannettes par heure dans le monde… Barbie vend deux poupées par seconde sur Terre… 50% des habitants de la planète n’ont pas l’électricité, 250 millions d’enfants dans le monde travaillent pour quelques centimes de l’heure… le budget mondial des dépenses militaires dépasse 4 000 milliards de dollars…

La démonstration est accablante : la pub gouverne le monde, « elle décide aujourd’hui ce que vous allez vouloir demain », elle « donne envie à des gens qui n’en ont pas les moyens d’acheter des choses dont ils n’ont pas besoin. »

A méditer. Et à relire.

CG

Lundi 12 février 2018

LA MORT DES BOIS, Brigitte Aubert, Le Seuil Policiers

Elise est tétraplégique, muette et aveugle depuis qu’un attentat, en Irlande, l’a rendue infirme et a tué son compagnon Benoît. Par chance, il y a la fidèle Yvette qui s’occupe d’elle jour et nuit, dans le pavillon de Boissy, petite ville de banlieue parisienne.

Sur le parking d’un supermarché, Elise est un jour abordée par la petite Virginie qui est étonnée de voir cette jeune femme immobile et muette sur son fauteuil roulant.

L’enfant se confie à Elise et s’attache à elle. Virginie, qui semble assez perturbée, vit avec ses parents, Hélène et Paul. Ils ont perdu autrefois Renaud ( le demi-frère de Virginie ), alors qu’il avait huit ans – il a été tué et mutilé par un mystérieux assassin que Virginie surnomme « La mort des bois »…

Or, Virginie semble connaître l’assassin – et même… le voir perpétrer ses forfaits !

Pour distraire Elise, et la changer des soins quotidiens de sa masseuse, la « Grande Catherine », Yvette invite au pavillon de nombreux voisins – nul doute que parmi eux se trouve l’assassin, puisque des meurtres ont lieu quasiment sous ses yeux – mais elle est aveugle.. Eh oui : la police est sur les dents, avec à sa tête le commissaire Yssart et plus tard le jeune Gassin, son collègue. En effet, un lien a été fait avec d’anciennes disparitions inexpliquées : celles de jeunes garçons du même âge. Et de jour en jour, la liste s’allonge…

Malgré ses nombreux handicaps ( mais aussi parce que celles et ceux qui approchent Elise se confient à elle, qui est incapable de répondre ! ), Elise enquête à sa façon.

Une façon d’ailleurs si efficace que l’assassin semble peu à peu s’en prendre à elle - physiquement !

L’intérêt principal de ce vrai ( et presque classique ) roman policier, est le fait que la narratrice, Elise, s’exprime au présent et à la première personne.

Un monologue silencieux qui constitue un exploit… car il ne faut pas oublier qu’Elise, outre qu’elle ne peut pas bouger, ne voit rien ! Ah si : elle peut remuer un index, sa seule façon de répondre oui ou non à toutes les – bonnes et trop souvent mauvaises – questions qui lui sont posées ), Elle ne peut donc qu’imaginer le physique des gens qu’elle ne connaît pas, les lieux, le temps qu’il fait… Lassant, ce monologue ?

Non, trépidant au contraire, grâce à un style haché et à des rebondissements successifs et inattendus… parfois dignes des Dix petits nègres.

L’assassin, qu’on ne découvrira que dans les dernières pages ( euh… je précise que je l’ai identifié au milieu du roman, grâce à des indices évidents qu’Elise – ou plutôt l’auteur – a le bon goût de ne pas relever ), se révèle un serial killer classique, aux motivations quelque peu improbables – mais j’avoue ne pas être un spécialiste des mutilations morbides.

Oui, disons que l’ambiance est assez gore, d’autant plus que les victimes sont des enfants jeunes et innocents…

Mais une chose est sûre : si vous commencez le roman, vous irez au bout, de gré ou de force, quitte à être peut-être un peu désappointé ( ou perdu, comme Elise ! ) au sein d’un spectaculaire carnage final.

Et si le sujet et sa conclusion ne vous rebutent pas, faites mieux connaissance avec Brigitte Aubert en attaquant Funerarium, où il est question d’une petite fille embaumée qui subit les derniers outrages… bon courage !

CG

Vendredi 09 février 2018

Pierre Rabhi, Prix Nobel de la Paix

Non, ce n’est pas un scoop mais un vœu pieux, une proposition en guise de lettre ouverte au Comité Nobel norvégien.

On peut s’étonner : pourquoi décerner ce prix à un « semeur d’espoir » ( titre d’un ouvrage de Pierre Rahbi, publié en 2013 ), un agriculteur philosophe qui n’a rien d’un révolutionnaire et encore moins d’un homme politique ?

Eh bien peut-être justement pour ces raisons là.

On le sait, Pierre Rabhi n’est pas partisan d’une action collective ni de bouleversements contraignants. Il prône l’action – et surtout la responsabilité – individuelle, à l’image des membres du mouvement Colibris – un nom dont il faut, pour ceux qui ne le connaissent pas encore, expliquer la métaphore : face à un incendie monstrueux que tous les animaux observent sans réagir, un colibri transporte dans son bec une goutte d’eau dix fois plus petite que lui. Face à l’étonnement et aux ricanements de ceux qu’il croise et lui disent : Tu es ridicule ! il se contente de répondre : Je fais ma part.

Une belle leçon qui nous rappelle que face à la désorganisation du monde : réchauffement climatique, dictatures, attentats, migrations forcées ( mais aussi appauvrissement des sols, usage de pesticides, centrales nucléaires… liste à compléter selon vos goûts et opinions ), il s’agit avant tout d’agir, en tant qu’individu responsable. Pas seulement voter, mais œuvrer au quotidien pour changer nos comportements – ce qui n’empêche pas, par ailleurs, des actions collectives !

Quant on déclare à Pierre Rahbi que ce sont les multinationales qui gouvernent le monde, il nous rappelle que non, c’est nous : ces société géantes, de Monsanto à Google en passant par Amazon, Barklays, Axa, Goldman Sachs ( j’en passe, la liste est longue hélas ) n’existent et ne prospèrent que grâce à notre action, notre complicité, nos comportements, nos achats.

Si elles nous ont rendu prisonniers, si elles nous ont persuadés que notre mode de vie ( et de consommation ) actuel était la seule voie possible, c’est avec notre complicité.

Si nous refusons de confier notre argent à nos banques, d’acheter des voitures ou certains produits, c’est leur faillite assurée – oui, mais aussi celle des emplois, allez-vous rétorquer.

Aussi, ce boycott doit être ciblé – le problème n’est pas simple et la pente risque d’être dure à remonter. Voilà pourquoi nous préférons laisser faire, faire avec – et râler tout en profitant jusqu’au bout ( c’est où, le bout ? ) des avantages du système.

On peut se positionner contre la décroissance, contre les migrants, contre le réchauffement.

Mais comme l’affirmait Pierre Dac ( mon philosophe préféré ), quand on dit : Ferme la porte, il faut froid dehors, ce n’est pas parce qu’on a fermé la porte qu’il fait moins froid dehors.

La décroissance, les migrants, le réchauffement… on peut être contre mais la réalité est parfois plus têtue que les opinions. Un jour, l’humanité n’aura plus le choix : ce qu’elle aura longtemps refusé lui sera imposé. Et elle en portera la responsabilité – collective, cette fois.

Parfois, je m’interroge ( et je ne suis pas le seul ) sur celles et ceux à qui le Nobel de la Paix est décerné. Elie Wiesel ou Mère Teresa ? OK. Mais Henry Kissinger, euh… pas d’accord.

Et si je ne cite pas d’autres noms, c’est parce que la liste des Nobel de la Paix douteux serait hélas plus longue que celle des personnalités ou des associations qui m’en semblent dignes.

On me rétorquera que les sympathies et positions idéologiques des membres de la famille de Pierre Rabhi sont parfois discutables… que la décroissance, la lutte pour la biodiversité et la « simplicité volontaire »… bon. Alors croissons et complexifions.

Et continuons comme avant. En changeant de smartphone deux fois par an.

Luttons pour ce que nous prétendons être des avantages acquis et des droits.

Sans trop nous poser la question de savoir à qui ça profite.

A nous ? De moins en moins.

Et plus pour très longtemps.

CG

Mardi 30 janvier 2018

La salle de rédaction, Roger Grenier, Gallimard NRF

La salle de rédaction… « quel drôle de mot ( qui évoque) une salle où l’on vous enferme pour écrire des rédactions (…) Pendant de nombreuses années, j’ai été reporter de faits divers. » Ainsi se présente le narrateur des dix nouvelles qui vont suivre.

Dans la première, Voyages d’hiver, il révèle que « le voyageur de Schubert cherche une auberge et trouve un cimetière. La différence est qu’il fuit le malheur, alors que je partais à sa recherche. » Le ton est donné : de 1940 à 1975, l’auteur a vécu - et vu, comme le Réplicant survivant de Blade Runner - des scènes étonnantes, comme ce « prisonnier dont la barbe mangeait la figure et qui attendait qu’on vienne le chercher pour le fusiller ».

Dans Les souliers de Gisèle, il relate l’étrange amitié qui l’a lié à Larrieu, un camarade malhonnête et persécuté, auquel il est venu en aide – et qui ne l’a pas oublié.

Les déserteurs est l’étrange histoire d’un faux journaliste, Pelem, qui va accepter un défi stupéfiant… et disparaître. Jusqu’à ce qu’une collègue, Claude Préval, dont « la lumineuse intelligence s’était un peu noyée dans le vin blanc », lui révèle un secret, la chute est superbe !

Au sud de Pékin nous livre le portait très exotique d’un collègue, un peu comme dans Chère petite madame, où est relaté le destin de Phryné, un pigiste raté qui use de ce pseudonyme féminin pour assurer à la radio une chronique sentimentale et qui « avait participé à toutes les faillites depuis dix ans » !

L’exorcisme relate l’étrange série de victimes qui accompagne ou suit un reporter : « Il n’y a que lorsque je suis en équipe avec toi que je tombe sur des morts. » Porterait-il malheur ? L’adieu aux morts, clin d’œil à l’Adieu aux armes, nous présente… le sosie d’Hemingway, rencontré peu après son suicide. Quant à Marthe R., l’héroïne de Vers une autre vie, il s’agit d’une ancienne meurtrière que des journalistes accompagnent… vers une autre forme de prison. Quant à Michèle B, alias Une blonde un peu fanée, le narrateur reconstitue la liste de ses amants – trois en même temps !

La plus longue est aussi la dernière des nouvelles : Les Jeux ( jeux olympiques d’hiver de Grenoble, en 1968 ? ). Le narrateur y est envoyé – il a surtout pour mission de veiller sur Jean-Claude ( Cadet ), un collègue alcoolique, ancien écrivain déchu – comme l’est l’ancienne star Elisabeth Härtling, qui rôde dans leur hôtel.

A la suite du décès de Roger Grenier ( mort à 98 ans le 8 novembre dernier ), je me suis aperçu que je n’avais commenté sur mon site aucun de ses livres – alors que je les possède et les ai presque tous lus ! Grave oubli.

Lequel choisir ?

Si mon choix s’est porté sur La salle de rédaction, c’est parce qu’il s’agit d’un recueil de nouvelles ( R.G. y était passé maître ) et aussi en raison du caractère autobiographique à peine caché de cet ouvrage.

En effet, dès 1944, R.G. est engagé par son ami Albert Camus dans le journal Combat avant d’aller travailler à France-Soir et de devenir chroniqueur à la radio.

Le narrateur de La salle de rédaction… c’est lui – même s’il a souvent travesti ou caché des noms. Nul doute qu’il a vécu la plupart de ces anecdotes ; il nous les livre avec son style simple, direct et concis… qui rappelle parfois la fameuse « écriture blanche ». Il s’y mêle un humour sous-jacent permanent et une forme de nostalgie très particulière.

En effet, quarante ans avant de mourir ( le recueil date de 1977 ), l’auteur de ces récits guette l’ombre de la mort : « J’ai parfois envie d’écrire un livre où il y aurait tous les morts que j’ai connus (…) Plus on vieillit, plus la liste s’allonge (…) La mémoire devient un grand cimetière. Jusqu’au jour où tous ces morts n’attendent plus que nous. » «  Les morts ne nous accompagnent pas longtemps », nous confie-t-il, notamment en prélude à L’adieu aux morts. « Le travail de deuil nous débarrasse d’eux(…)Petit à petit, nous apprenons à les trahir. »

Si vous n’avez jamais lu Roger Grenier, ce recueil peut se révéler un bon début.

Et si vous voulez en savoir plus sur la façon dont j’ai fait sa connaissance … alors lisez la suite !

En 1972, mon père achète Cinéroman ( qui venait de décrocher le Prix Fémina ) . Et il envoie l’ouvrage chez Gallimard avec sa carte de visite en précisant :

Roger Grenier

régisseur à la Comédie Française

serait très flatté si Roger Grenier, l’écrivain, acceptait de lui renvoyer son ouvrage dédicacé.

Quelques jours plus tard, c’était chose faite – R.G. était un homme d’une amabilité et d’une gentillesse rares. Plus tard, les deux Roger Grenier se sont régulièrement envoyé leurs vœux, jusqu’en… 1981, année de la mort de mon père.

1981, c’est aussi la date à laquelle Gallimard m’a embauché pour créer et diriger Folio-Junior SF. Très vite, j’ai fini par croiser Roger Grenier dans les couloirs. Eh oui, il faut savoir que :

1/ R.G. a été publié par Gallimard dès 1949, il y a été embauché en 1964.

2/dans les locaux de la rue Sébastien Bottin circulaient quotidiennement des auteurs comme Claude Roy ou Philippe Sollers – ils faisaient partie de la maison.

Je me suis présenté – c’était d’autant plus étrange que mon père et lui ne s’étaient jamais vus. Il se souvenait de la façon dont ils avaient correspondu. Il m’arrivait d’aller dans son bureau – notamment pour lui livrer des manuscrits, celui d’Ecoland ( que publierait Rageot ) et celui d’Auteur auteur imposteur, qu’il a eu l’amabilité de lire en m’affirmant : Trop policier pour la Blanche. Mais Denoël vous le prendra, j’en suis sûr.

C’était vrai, Auteur auteur imposteur sortit chez Denoël en 1989.

A soixante-cinq ans ( en 1984 ), Roger Grenier me confiait déjà : « Vous savez, je vais bientôt prendre ma retraite ». Quand j’ai quitté Gallimard, il y était encore… et je jurerais qu’il y est resté quasiment jusqu’au bout !

En 1992 ou 93, j’ai reçu un appel de la responsable des Papillons blancs :

- Viendriez-vous signer vos ouvrages au salon du livre que nous organisons à Amiens ?

J’ai accepté. Et puisque les auteurs y étaient rangés par ordre alphabétique… je me suis retrouvé à côté de Roger Grenier. A cette occasion, il a fait la connaissance de mon épouse.

- Savez-vous, m’a-t-il dit, que c’est à cause de vous que je suis ici ?

- Comment ? Mais non. Expliquez moi…

- Eh bien j’ai reçu le mois dernier un appel des Papillons blancs me demandant de venir signer mes livres à Amiens. J’ai accepté. Et la responsable m’a alors déclaré : « Nous aurons tous vos ouvrages : Cheyennes 6112, Une squaw dans les étoiles, Le satellite… » « Ah, lui ai-je répliqué, vous vous trompez de Grenier. C’est Christian que vous voulez avoir ! » Je lui ai confié votre numéro personnel. La dame, confuse, a ajouté : « Mais vous aviez accepté de venir. L’êtes-vous toujours ? Nous serions ravis et flatté de vous avoir aussi ! » Difficile de refuser. Et je savais que vous seriez là.

Roger Grenier était d’une discrétion et d’une efficacité bien connues. Un grand nombre d’auteurs lui doivent beaucoup, chez Gallimard, où il a longtemps participé au fameux « comité de lecture du mardi ».

La moindre des choses était de lui rendre hommage aujourd’hui.

Lu dans la Blanche, qu’on ne présente plus !

CG

Lundi 22 janvier 2018

UNE AUTRE HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANCAISE (T1), Jean d’Ormesson, Nil

Vous connaissez sans doute le « Lagarde et Michard », ces volumes qui, de siècle en siècle, passent en revue les grands noms de la littérature avec, après un résumé de leur vie, des extraits caractéristiques ( et commentés ) de la plupart de leurs œuvres ?

Eh bien Jean d’Ormesson s’est prêté au même exercice, de façon plus modeste – ici en un volume de 330 pages - et résolument subjective : il évoque ainsi, de façon chronologique, les auteurs français qu’il a lus et aimés, de François Rabelais à Albert Camus. Il assortit à leur biographie des considérations et jugements personnels, et nous livre des extraits qui l’ont marqué, ému, étonné…

Exercice vain ? Peut-être.

Mais pour qui aime ( et connaît un peu ) la littérature française, cette lecture est… un régal.

Avec la modestie qu’on connaît, d’Ormesson met son lecteur en garde : ce n’est pas là un ouvrage didactique et savant, c’est une promenade, un monologue éclairé.

Quoi qu’il en dise, la culture de l’académicien est vaste, ses jugements pertinents et son humour… permanent. Pour ma part, j’ai appris mille choses – et surtout, j’ai partagé des lectures, des émotions, des réactions et des bonheurs avec un « lecteur lettré ».

Jean d’O. ne se borne pas son ambition aux écrivains : il aborde parfois des courants : les origines de la littérature, le classicisme, les lumières, le romantisme (ou l’irruption de la météo dans la littérature ! ), le surréalisme. Il cite, pour chaque auteur, un extrait ou un vers caractéristique ( j’appelle un chat un chat… qu’en un lieu, en un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli ). Et rappelle que Boileau en est l’auteur.

Il note le romantisme précoce d’un vers de Corneille ( Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir dans Suréna ), deux siècles avant Hugo. Il nous rappelle le jugement parfois dur de certains auteurs envers leurs pairs : Flaubert dira ainsi de Lamartine : « C’est à lui que nous devons tous les embêtements bleuâtres du lyrisme poitrinaire (…) Il ne restera pas de Lamartine de quoi faire un demi-volume de pièces détachées » ( ! )

On observera l’absence d’auteurs majeurs et la présence d’écrivains auxquels on n’aurait pas pensé : le cardinal de Retz, un conteur merveilleux et Vigny, qu’il sort de l’oubli en affirmant « il y a un miracle Vigny » avant de déplorer qu’ « il y a du charabia dans Vigny » !

De George Sand, que Baudelaire détestait, et dont il aime La Mare au diable ( c’est gai, c’est frais, ce n’est rien du tout, c’est charmant ), il déplore qu’elle « ouvre la voie au genre terrifiant du roman régionaliste qui a fait tant de ravages dans nos terres labourables » avant de rappeler que Flaubert disait d’elle : « il fallait la connaître comme je l’ai connue pour savoir tout ce qu’il y avait de féminin dans le grand homme » ! Qui dit mieux ?

Et puis, comment dire du mal de Jean d’Ormesson qui, pour nous présenter Flaubert, a la formule définitive : C’est un géant, avant de nous confier « Il n’est pas couvert de dons. Il est plutôt solide que doué. C’est un travailleur de génie. » Il cite l’une de ses confidences ( dans un courrier à Maxime Du Camp en 1856 ) : « Etre connu n’est pas ma principale affaire. Je vise à mieux : à me plaire et c’est plus difficile ». Et d’Ormesson de conclure : « avec Balzac (… ) et Stendhal (…), Flaubert est l’un des trois fondateurs de notre roman moderne. »

Jean d’O. réhabilite Paul Claudel, André Gide, Paul Valéry, ce « Don Juan de la pensée » à qui Hubert Reeves a volé le vers : Patience dans l’azur ).

Il dresse une statue à Proust en observant que « sa lecture obsède et suffoque. Tout lecteur de Proust est un intoxiqué. » Il note ce que j’ai fait remarquer ( en choquant parfois mon auditoire ) lors d’une conférence à l’université d’été de Toulon en 1993 : « Proust est présent à chaque page de son livre – et il en est étrangement absent : il regarde ce qui se passe et il cherche un secret. (…) Ce monde étouffant, la drôlerie y règne. »

Il y a 25 ans, ce jugement n’était pas si évident !

Pour le XXe siècle, il fait l’impasse sur Sartre – mais pas sur Camus, ni sur Paul Morand, que son père a fréquenté, et qu’il n’aime guère… comme Céline !

On a longtemps taxé Jean d’O. d’ « auteur de droite » – et pourtant, il célèbre Aragon, « poète immense », il en cite des vers « déchirants de beauté » avant de nous confier : « j’ai eu comme un élan vers l’homme qui avait écrit : « Je suis plein du silence assourdissant d’aimer ».

Le XXe ? Il l’achève avec Queneau, Malraux et… Simenon, en nous rappelant que Gide avait affirmé : « c’est le plus grand romancier de tous ».

Sans doute mes lecteurs vont-ils s’étonner : Grenier ne nous a jamais parlé de Jean d’Ormesson, sans doute profite-t-il de son récent décès pour lui dresser un bref hommage ?

Eh bien non : j’ai lu Une autre histoire de la littérature française en novembre dernier, alors que l’académicien vivait encore. Voulez-vous connaître la vérité ? Jean d’Ormesson n’est pas, et de loin, mon écrivain préféré. Mais l’homme me touchait par sa modestie, sa franchise, sa gentillesse lors des séances de dédicace.

Je le lisais pour me distraire, notamment ses romans qui flirtaient ( mais on ne s’nn est jamais douté ! ) avec la fantasy ( La gloire de l’empire ) ou… la SF ( La douane de mer ). Et bizarrement, mon choix s’est porté ici sur l’un de ses ouvrages les moins connus, sans doute le moins lu et le moins vendu, le seul qu’il ait ( en 1997 ) publié chez NIL - Gallimard n’en aurait-il pas voulu ? Lire cet ouvrage, c’est partager avec un amateur authentique des jugements et des émotions dont les manuels sont souvent absents.

Lu dans sa version grand format, un ouvrage hélas broché et collé, mais la colle de qualité inférieure, fait que des blocs cèdent les uns après les autres… comme c’était le cas pour les vieux Folio Junior du début des années 80… dommage !

CG

Lundi 15 janvier 2018

LA SOCIETE AUTOPHAGE, Anselm Jappe, La Découverte

En guise d’introduction à cet ouvrage dont le sous-titre résume le contenu, Anselm Jappe nous rappelle le mythe d’Erysichthon ( qu’évoquent Hésiode, Callimaque puis Ovide dans ses Métamorphoses ) : coupable d’avoir abattu un peuplier ( ou un chêne ) sacré, Erysichthon est condamné par Démeter à une faim perpétuelle. il finira par se dévorer lui-même ou, dans une autre version, à survivre désormais en fouillant des ordures.

L’auteur compare ce mythe contemporain à la « société capitaliste (…) entraînée dans une dérive suicidaire que personne ne veut consciemment mais à laquelle tout un chacun contribue ». Si « la critique de la valeur constitue la base de ce livre », son objectif est d’examiner la perspective « d’une possible régression anthropologique ».

Le capitalisme porterait-il en soi une pulsion de mort ? Oui, sans doute !

Par « valeur », l’auteur nous rappelle la théorie marxiste selon laquelle la marchandise, le travail abstrait et l’argent sont les seules valeurs reconnues par l’économie de marché : une économie qui ( pour résumer ) ne peut survivre qu’avec… la croissance.

Un dogme qui, en ce XXIe siècle, passe pour être le seul mode acceptable – et connu !

Or, malgré l’affirmation de certains économistes ( qui pensent qu’économie et écologie sont tout à fait conciliables ), on devine que cette économie est mortifère dans la mesure où il faudrait que l’humanité ait à sa disposition les ressources de trois Terres pour que dix milliards de Terriens puissent y survivre : faut-il le répéter ? Si l’économie suppose une croissance permanente, il se trouve que nos ressources sont finies.

Voilà pourquoi notre système économique ( le « fétichisme de la marchandise » et cette sacro-sainte « nécessité de la croissance » ) flirte avec le mythe d’Erysichthon : au fond, nous savons très bien que notre mode de vie et de consommation mène l’humanité à sa perte… mais nous nous dirigeons en aveugles vers une fin annoncée. Non pas vers des « destructions créatrices » comme notre espèce en a déjà connues, mais vers « une série de catastrophes à tous les niveaux, à l’échelle planétaire qui semblent menacer la survie même de l’humanité ».

L’économisme, nous suggère l’auteur, est un véritable totalitarisme. Habilement déguisé, il a « colonisé toutes les sphères de la vie et soumis l’existence entière à l’exigence de rentabilité ».

L’auteur, spécialiste de Guy Debord, appelle à la rescousse ( entre autres, tout en analysant et critiquant leur pensée ! ) Etienne de la Boétie, Ronsard, Descartes, Kant, Sade, Hegel, Freud, Hobbes, Rousseau, Georges Bataille, Marcuse, Bourdieu, Foucault, Adam Smith, Deleuze, André Gortz, Guy Debord, Charles Melman, Boltanski et Chiapello – et Marx – au moyen de nombreuses analyses – par exemple celle de Dany-Robert Dufour qui, dans son ouvrage Le Divin Marché, juge que « la sortie du religieux opérée par la modernité n’est qu’apparente, car elle a été suivie par l’apparition d’une nouvelle divinité : le Marché. »

Il aborde la contre-culture ( et le No Logo ! Naomi Klein ). Il cite Annie Le Brun qui, dans Du trop de théorie, affirme que « la dévastation de la forêt naturelle va de pair avec celle de la forêt mentale ».

Jappe réinterroge aussi les notions de sujet, de travail, d’argent, de propriété, de narcissisme, d’appauvrissement de l’imaginaire, d’infantilisation des adultes, de la « préférence donnée aux images sur la parole », de haine et de « tuerie de masse » ( dans le paragraphe Amok et djihad ) et de… consommation effrénée !

Je devine vos interrogations : faut-il avoir lu les ouvrages de tous les auteurs cités par Anselm Jappe ? Bien sûr que non – il nous en résume l’esprit et la pensée.

Cet essai est-il « difficile » ? Qu’importe !

Certes, il nécessite une lecture attentive et quelques références de base en philosophie et en psychanalyse. Mais il ouvre de nouvelles voies et, comme on le dit communément, il interpelle le lecteur critique.

Il sera abordé avec profit par celles et ceux qui s’interrogent sur l’avenir de l’humanité, sur notre entêtement à maintenir en place une économie qui, sans nier le réchauffement climatique, fait semblant de l’avoir intégrée à son système.

Devrons-nous vraiment toucher le fond, comme le redoutentles 15 364 scientifiques de 184 pays, auteurs d’un manifeste paru le 13 novembre dernier dans la revue « BioScience » ? Non : une autre attitude est possible – et certainement pas un simple « retour à la nature » !

La vraie certitude, sous-jacente, est évidemment : de gré ou de force, il nous faudra sortir de la société marchande puisque, dans ce grand navire qu’est notre planète, « on ne peut plus avancer qu’en brûlant les planches du pont » !

Lu dans son unique version, un grand format élégant : beau papier, belle typographie. Avec, en couverture, une reproduction d’un détail du Jugement dernier ( vers 1445 ) du primitif flamand Rogier van der Weiden, qui illustre… l’auto-dévoration !

Dommage, entre parenthèses, que Van der Weiden soit moins connu que son ( illustre ) successeur Jérôme Bosch.

CG

Lundi 25 décembre 2017

VOYAGE DE NOCES, Patrick Modiano, Gallimard NRF

En transit à Milan, le narrateur ( Jean, un journaliste ) évoque le suicide récent d’une jeune femme ( Ingrid Theyrsen ) dans l’hôtel où il se trouvait.

Elle venait de Paris et se rendait à Capri.

Or, Jean avait rendez-vous avec cette femme. Il avait décidé de disparaître au lieu de prendre comme prévu ( et comme il l’avait dit à tous ceux qu’il connaissait ) l’avion pour Rio de Janeiro. En réalité, il se rend à Paris…

Disparaître ? Oui !

Marié depuis 18 ans avec Annette ( une danoise ), Jean avait décidé de changer de vie. Peut-être, entre autres, parce que sa femme le trompe avec son ami Cavanaugh – occasionnellement, elle trompe aussi son amant avec un jeune Kabyle de leurs amis.

Jean va donc se réfugier dans un hôtel près de la Porte Dorée, à Paris.

Là, dans un long flash back, il évoque le souvenir de sa première rencontre «  avec Rigaud et sa jeune protégée, Ingrid Teyrsen », qui l’ont autrefois pris en stop et emmené avec eux sur la Riviera, près de Saint Tropez. Une rencontre qui va marquer Jean à jamais et l’entraîner dans une étonnante enquête sur le passé d’Ingrid, une jeune Juive de 16 ans, fille d’un médecin autrichien exilé à Paris pendant l’occupation.

Car Ingrid elle aussi a fui – pour éviter une rafle – et elle a été recueillie par Rigaud, à l’époque où il était jeune et squattait un appartement réquisitionné à un Juif...

Etrange... je me battais ( il m’arrive de le faire ) avec la première partie de L’Homme sans qualités de Robert Musil – l’un des rares récits qui me résiste encore – quand, pour me laver la tête, j’ai choisi de lire ce Modiano, l’un des 2 ou 300 ouvrages achetés et en souffrance depuis 15 ou 20 ans.

A l’époque, je m’en souviens, il avait fait grand bruit puisqu’à l’origine de ce livre existe un lien évident avec un fait réel : la disparition de Dora Bruder ( publié en 1997, un grand succès de l’auteur ) devenue ici Ingrid Teyrsen.

Je suis donc passé de Musil à Modiano... quelle rupture !

Aux antipodes des digressions philosophiques de Robert Musil, Modiano m’a fait l’effet d’une eau fraîche : un style clair, des phrases simples et ( loin, très loin de Vienne ! ) des lieux familiers, ceux de ma propre enfance : le boulevard Ornano, le métro Barbès, le cinéma le Montcalm, la rue de l’Atlas, l’avenue Simon Bolivar...

Impression agréable mais trompeuse.

Parce que, certes, un Modiano se lit facilement, d’une traite ; mais sa simplicité apparente dissimule une stupéfiante complexité – temporelle, géographique et humaine. Ce Voyage de noces ( on notera l’absence significative d’article ! ) a un titre allégorique et funèbre : en fuite sur la Côte en 1942, Rigaud et sa protégée Ingrid se réfugient dans un hôtel quasiment désert, puis dans une propriété... en faisant croire à tous qu’ils sont mariés, et « en voyage de noces ». Un faux voyage, de fausses noces qui dissimulent d’autres voyages et d’autres noces : les retrouvailles imaginaires, au-delà du temps, avec Dora Bruder disparue et recherchée ( on connaît l’anecdote de cet avis de recherche qui a tant inspiré Modiano ! )

Le souvenir d’Ingrid obsède en effet le narrateur. Et ce roman cache en vérité une enquête : géographique, historique et... identitaire.

Un récit étrange, attachant, aux entrées multiples, dont la terrifiante réalité ( l’occupation, les rafles... ) est noyée dans une narration bien plus complexe qu’il n’y paraît.

CG

Lundi 18 décembre 2017

LA MALÉDICTION D’EDGAR, Marc Dugain, Gallimard NRF

Marc Dugain affirme ou prétend avoir acheté 4 000 dollars le manuscrit ( sans doute un faux ) des « souvenirs de Clyde Tolson », le N° 2 du FBI. Clyde Tolson a surtout été le compagnon fidèle d’Edgar Hoover – il était homosexuel à une époque où ce n’était guère avouable.

John Edgar Hoover… ce nom ne dit rien aux moins de 60 ans, mais les gens de ma génération en ont souvent entendu parler à la radio après la deuxième guerre mondiale. Il fut le patron du FBI de 1924 à 1972 ( ! ). Pendant un demi-siècle, il a fait la pluie et le beau temps de la politique des USA. Eh oui : chaque personnalité, présente ou à venir, notamment chaque responsable politique possédait un dossier confidentiel et était sur écoute. J.E. Hoover se considérait comme le garde-fou des intérêts de son pays. Son amant évoque un individu dénué de toute compassion, un proche de Joe Kennedy : Joe, père de neuf enfants… dont Robert, ( dit Bob ) et JFK, futur président des Etats-Unis.

Dans les années trente, le Républicain raciste Joe Kennedy ( « les Noirs n’étaient pas un problème pour lui s’ils se contentaient de servir les Blancs » – p. 95 ) fut un antisémite et un pronazi notoire, soucieux de préparer le terrain pour être élu président. Ce pari, l’un de ses plus jeunes fils le relèvera avec succès : un fils handicapé ( John Fizgerald souffrait de la maladie d’Addison ) et assez… dissipé : homme à femmes, comme son père, il aurait eu pour maîtresse Inga Arvad, une journaliste – en réalité espionne au service des nazis – qu’il voulait épouser ; le futur Président a failli se faire exclure du corps des Marines. Quant à son mariage ( arrangé ) avec Jacqueline Bouvier ( dont le père était « un homme brisé, libertin et alcoolique » ( p. 162 ), c’était avant tout une union politique ! Peu après son mariage, lassée des infidélités de son mari, elle voulait divorcer. À en croire Edgar, JFK était d’ailleurs un « fils de riche sur lequel on trouvait plus d’étoffe que de viande » ( p. 89 )

Quel que soit l’authenticité des documents utilisés par Marc Dugain, son récit m’a passionné, chaque page offre une révélation de choix sur les manigances, manipulations et événements divers survenus pendant le demi-siècle qui permit à Edgar Hoover de gouverner secrètement les USA. On apprend ainsi, entre autres ( page 78 ) qu’un certain Popov ( ça ne s’invente pas ! ) fut un agent double au service de l’Angleterre ayant permis à Ian Fleming de créer le personnage de James Bond.

Menacé d’être évincé par le sénateur Tom Walsh à la tête du FBI, Edgar ne dut son salut qu’à la mort ( « d’une overdose de baise » ! p. 96 ) de son probable successeur.

Eh oui : sous l’impulsion d’Edgar, le FBI devenait plus puissant que le Président et le Sénat réunis… et il fallut que le Président Truman ( de 1945 à 1953 ) crée la CIA ( le 18/11/1947 ) pour avoir la mainmise sur la politique extérieure, le FBI devant se contenter ( en théorie ) à de la seule sécurité du pays.

Depuis le début du siècle, ce pays était gangrené par la Mafia, un fait qu’Edgar niera obstinément ; son compagnon Clyde Tolson finit par en comprendre la raison : en ignorant la Mafia et ses agissements, « nous étions les seuls à ne pas irriter la pègre et (…) nous allions en tirer les bénéfices (…) Nous ne rendions jamais aucun service à la pègre. Seule notre neutralité lui était acquise » ( p. 109/110 )

En 1959, « 400 agents du FBI étaient affectés à la lutte contre le communisme… et 10 à la lutté contre la pègre » ( p. 199 ), dont Franck Sinatra était l’ami et le soutien affiché ( p. 203 )

Eh oui : le véritable ennemi d’Edgar, c’était « le communisme », « un terme générique sur lequel nous nous appuyions pour dénoncer tout comportement, toute attitude, toute pensée, toute intention déviants » ( p. 113 ). Des méthodes quasi staliniennes qui permirent le renvoi ( ou l’expatriation ) – notamment, en 1952, de Charlie Chaplin et de nombreux comédiens d’Hollywood. Et ce, avec la complicité d’un informateur de choix : Neil Reagan, le frère d’un certain Ronald, alors comédien de second ordre ( p. 115 )

Clyde Tolson nous révèle les noms des suspects fichés par le FBI : John Huston, Katharine Hepburn, Lauren Bacall, Humphrey Bogart, Pearl Buck, Thomas Mann, Hemingway, Steinbeck, Aldous Huxley, Tennessee Williams, Truman Capote… et même Albert Einstein !

On apprend aussi que Mac Carthy, tribun de l’anticommunisme, avait trouvé cette façon de « racheter son alcoolisme qui lui donnait sur la fin une haleine de vomi et une étrange sexualité qui faisait la part belle aux hommes mais aussi aux filles de moins de dix ans. » ( p. 151 )

Vous le constaterez : de l’opération de « la baie des cochons » à la tentative ( avortée ) d’empoisonnement de Fidel Castro, cette fiction basée sur des faits, documents et personnages réels nous fait entrer dans les coulisses des agissements les plus sordides ourdis par le FBI. Edgar Hoover ? Il se révèle un véritable héros de roman… et ce, bien malgré lui !

CG

Lundi 11 décembre 2017

L’ÉCRITURE ET LA GLOIRE

Nombreux sont ceux que démange l’envie d’écrire. Plus nombreux qu’on le croit : en France, une personne sur onze ( d’après une étude de Philippe Lejeune, prof d’université à Paris XIII et spécialiste du journal intime. )

Reste à répondre à l’intrigante question : qu’est-ce qui motive ce besoin, souvent impérieux ?

Les réponses sont aussi floues que multiples : le désir de formuler un dessein, des souvenirs. De fixer ( ou de résoudre ) une angoisse ?

Le besoin de s’exprimer – ou d’exprimer – par des mots ce qui obsède votre esprit ?

La plupart des premiers écrits relèvent de l’intime ou de la poésie.

Mais quand la fiction et le roman s’en mêlent, c’est une autre affaire : a-t-on alors l’objectif d’être reconnu ? De pouvoir inscrire Ecrivain sur sa carte de visite ?

De rejoindre un club ( en apparence ) prestigieux ?

De devenir célèbre ? Riche ? Hum : je réponds souvent que si vous voulez devenir riche ou/et célèbre, il existe d’autres moyens que l’écriture : le sport, la finance, la politique, la chanson… j’en passe !

Une fois la question posée : « pourquoi écrivez-vous ? » ( qui se différencie de la question : « pourquoi vouliez-vous devenir écrivain ? » ), on s’aperçoit que les réponses ne sont pas si évidentes.

Pour faire court, je dirais qu’il existe à mes yeux deux sortes d’écrivains : ceux qui écrivent, poussés par un impérieux besoin ; et ceux qui poursuivent d’autres objectifs : le désir de laisser une trace, la reconnaissance et/ou la gloire !

Les premiers ne sont pas toujours publiés. Ils écrivent en proposant parfois leurs textes aux éditeurs ; en cas de refus, rien ne les empêche de continuer : ils ont quelque chose à formuler. Et l’absence de lecteurs, du succès, ou d’une quelconque reconnaissance ne les rebute pas.

Les seconds, eux, insistent : ils veulent avoir leur nom sur la couverture d’un livre.

Cette catégorisation ( certes grossière ) n’implique de ma part aucun jugement de valeur.

À 14 ans, Victor Hugo aurait affirmé : « Je veux être Chateaubriand ou rien ».

On sait ce qu’il en advint : on peut être avide de reconnaissance et se révéler un génie.

En revanche, je peux aligner le nom d’anciens amis à moi qui voulaient avoir leur nom sur la couverture d’un livre. Ils l’ont eu… et se sont arrêtés d’écrire. Ils avaient atteint leur objectif.

En réalité, les choses sont plus subtiles qu’il y paraît…

Des écrivains avides de reconnaissance ou de gloire finissent par devenir des auteurs sincères et authentiques. D’autres, plus sincères au départ, finissent par devenir de bons faiseurs. Avec, au centre de ces deux extrêmes, de nombreuses et diverses nuances.

En ce qui me concerne, je crois faire partie des premiers écrivains : très jeune, j’ai commencé à écrire. Mon journal intime. Des poèmes. Des histoires. Avec, comme motivation ( mais comment la deviner après coup ? Délicat… ) le besoin impérieux de formuler par écrit ce qui me passait par la tête – et que je ne pouvais pas livrer à l’oral. Dans les années cinquante, les enfants n’avaient pas beaucoup le droit à la parole. Je livre souvent la réponse de Jules Renard : « Écrire, c’est une façon de parler sans être interrompu. »

À vingt ans, poussé par les amis ( puis par mon épouse ) à qui je confiais mes textes ( preuve que le besoin d’être lu finit par s’imposer ), j’ai adressé un roman à un éditeur.

J’ai été aussitôt publié. Et récompensé par un prix.

C’est alors que les choses ont commencé à changer…

Eh oui : avoir des lecteurs implique de nouvelles responsabilités : plus question de brouillonner puisqu’on est en vue. On s’applique alors à soigner l’architecture, à peaufiner ses personnages, etc. S’ajoute bientôt à ces impératifs celui du succès - ou des ventes. Tiens, dire ceci semble plaire plus que cela…

Faut-il alors céder au goût du public ? Aux conseils de votre directeur littéraire ?

Là encore, pas si simple !

Pendant des années ( de 1970 à 1990 ! ), mes ( jeunes ) lecteurs me demandaient souvent si j’écrivais de la science-fiction parce que c’était un genre qui se vendait bien.

J’avais du mal à les persuader que la SF, bien au contraire, avait un public très restreint.

C’est d’ailleurs peut-être pour élargir mon lectorat ( j’avais alors décidé d’« essayer de vivre de ma plume » ) que je me suis risqué dans d’autres genres littéraires : le roman policier ( Coups de théâtre ) ou le roman traditionnel ( La Fille de 3ème B/ Le pianiste sans visage ).

Ce qui a contribué à changer mon écriture : le succès et la reconnaissance vous encouragent parfois à poursuivre dans tel ou tel domaine. Et l’on se console en se disant que de toute façon, on a envie et besoin d’écrire… alors pourquoi ne pas choisir une voie qui semble mieux correspondre au goût des lecteurs ?

De toute façon, un écrivain finit par comprendre que le genre littéraire est un prétexte, un décor : quand on a des passions, des doutes, des questions ou des convictions à formuler, tous les moyens ( littéraires ) sont bons : la poésie, le théâtre, l’essai, le roman…

C’est peut-être ce qui différencie fondamentalement le métier d’acteur de celui d’écrivain : un acteur veut être vu. Un écrivain n’a pas toujours besoin d’être lu.

Mais s’il l’est… c’est beaucoup plus satisfaisant – même s’il devient alors plus ou moins prisonnier de son public.

CG

Mardi 05 décembre 2017

On n’a rien vu venir - Anne-Gaëlle Balpe, Clémentine Beauvais, Sandrine Beau, Agnès Laroche, Séverine Vidal, Fanny Robin et Annelise Heurtier - Alice Editions (Deuzio)

Lundi 4 juin. Le Parti de la Liberté a gagné les élections !

Dès le lendemain, les choses commencent à changer. Eh oui, avec son Ministère de la Droiture – et ses agents, les Vigilants - le Parti a promis d’« éliminer le pays de sa vermine ».

La vermine, c’est par exemple Walid ( le copain d’Hector ) et ses parents.

Ce sont aussi les handicapés ( comme Simon, qui a été amputé d’une jambe ), parce qu’ils ralentissent l’essor de la société ; on les regroupera dans des lieux appropriés où ils recevront « des traitements adaptés et mèneront une existence à la mesure de leurs capacités » -

Ce sont également ceux qui n’ont pas la bonne nuance de peau… car désormais, il y en a huit : blanc, blanc cassé, beige, caramel, marron clair, marron foncé, brun… et noir.

On est donc prié de « devancer le nuancier », comme le conseille le Ministère de l’hygiène physique et mentale. Chaque jour, de nouvelles lois contraignent les habitants à se lever à 6H33 ( sauf le mardi, où la grasse matinée se poursuivra jusqu’à 7 heures ).

« Supprimés, les cirques, fermés, les théâtres, dissoutes, les compagnies et les troupes. Aujourd’hui, il faut être productif. Et produire du rire ou du plaisir, ça ne sert à rien. Point. »

Désormais, il est interdit de chanter – sauf les ritournelles admises par le Parti, à condition de ne pas dépasser les 60 décibels.

Le lundi, en revanche, on doit manger un maximum de protéines et faire du vélo. Pour rester en bonne santé et ne pas coûter cher à la société. : « On vit pareil, on mange pareil, on se lève tous à la même heure. Moi qui avais envie de ressembler à tout le monde… »

Léonie et ses parents, eux, ont pris le large. En voilier. Avec l’espoir qu’un pays acceptera de les accueillir.

Quant à Quentin, il a deux papas. On n’a pas idée d’être ainsi l’enfant de ceux que le Parti traite de « deux sales pauvres dégénérés ».

Les sept narrateurs de ce futur de cauchemar ont déjà l’impression d’être en grève de la vie.

La parabole est claire et le Parti de la Liberté en rappelle un autre, qui est ( plus que jamais ) toujours là. Une caricature ? Euh… si l’on veut.

Mais On n’a rien vu venir est une dystopie bienvenue qui fait réfléchir le lecteur.

Cet ouvrage n’est pas nouveau. Publié en 2012 par un éditeur belge, il m’avait échappé – je ne l’avais pas vu venir !!

Il a été illustré Agnès Laroche, à côté de qui je signais l’an dernier à Montreuil, et elle a oublié de me signaler sa participation à ce petit ouvrage. Petit par la taille ( une centaine de pages ) mais grand par la portée et l’ambition.

Bien sûr, on ne peut s’empêcher de penser à Matin Brun ( de Franck Pavloff ) qui avait fait un tabac… il y a 20 ans.

On n’a rien vu venir est accessible à tous les publics, à commencer par celui des collégiens.

Ce roman à sept voix ( féminines, l’avenir de l’homme, c’est la femme - sic - nous avait annoncé Aragon ), raconté par autant de narratrices qui se tiennent la main, a été illustré par Aurore Petit. Il se lit en moins d’une heure mais on en garde l’écho longtemps.

Comme nous l’écrivait déjà ( en 1941 ) Bertolt Brecht dans sa conclusion de La Résistible ascension d’Arturo Ui : le ventre est encore fécond d’où surgira la bête immonde.

Lu dans son unique version, un joli ( et mince ) moyen format à la belle couverture ( rouge et noire ) rigide et au superbe papier.

Typographie agréable et très aérée.

Jeudi 30 novembre 2017

PARIS-BREST, Tanguy Viel, Editions de Minuit

Parti du studio parisien où il vit, Louis revient à Brest, dans la nouvelle maison ( mal ? ) acquise par ses parents. Avec, dans ses bagages, un « roman familial » qui pourrait avoir pour sous-titre Le fils Kermeur. Un récit dans lequel il raconte son histoire…

Une histoire qui commence par la fin : l’enterrement de sa grand-mère, mais dont le nœud pourrait être le vol de quelques tablettes de chocolat dans un supermarché. Ou encore la rencontre de sa grand-mère, Marie-Thérèse, dans le restaurant de Brest « Le Cercle martin », avec Albert Vlaminck, un vieillard riche de 18 millions qui va lui proposer de devenir sa femme ( de compagnie ) et surtout son héritière. A la seule condition qu’après sa mort, elle continuera d’employer sa fidèle femme de ménage : Mme Kermeur. Une proposition que la grand-mère accepte, bien que sa fille ( la mère de Louis ) y devine un piège. Car la femme de ménage en question n’est autre que la mère du fameux « fils Kermeur », un mauvais garçon que Louis fréquente, à son corps défendant, depuis des années, et qui a une mauvaise influence sur lui – comme l’affirme sa mère ( et comme il le reconnaît lui-même ! )

Louis a en effet une histoire familiale complexe, avec un père ( ancien vice Président du Stade brestois ) accusé d’avoir fait un trou de 14 millions dans la caisse. Un fait peu honorable qui le rend suspect à tous ceux qu’il croise dans la rue. Un drame qui l’a obligé à quitter Brest pour Palavas les flots – une défaite !

Mais voilà : les parents de Louis ont laissé leur enfant à Brest, dans l’appartement du rez-de-chaussée de l’immeuble dans lequel vit sa grand-mère…

Compliqué ? Oui, mais pas plus que bien des histoires de famille.

Et dès que le lecteur plonge dans ce récit, il est entraîné dans une longue confidence, livrée d’un trait : une remontée dans le temps, un voyage en arrière interrompu çà et là par un souvenir marquant, une scène inaugurale. une succession de faits parfois anodins aux conséquences inattendues. « Ce n’est jamais un cadeau pour personne que de raconter l’histoire de sa famille », nous avoue Louis ( qui semble être le sosie de l’auteur – né lui aussi à Brest ! ) D’ailleurs, Louis confie au lecteur qu’à 9 ans, il savait qu’il deviendrait footballeur ou écrivain. On connaît la suite – mais ce n’est que dans les dernières pages qu’on découvre que son frère aîné est devenu avant-centre ( pas à Brest, évidemment ) – et qu’il a, lui aussi, un secret de famille…

L’intérêt de cet ouvrage ( comme la plupart de ceux des auteurs publiés aux Editions de Minuit ) réside avant tout dans le ton : des phrases à rallonge qui se lisent pourtant d’une traite ; des réflexions et des questions aussi pertinentes qu’habiles. Livrer des secrets de famille, ce n’est pas « pour faire du mal », nous dit Louis page 166, c’est « pour effacer le mal ». Peut-être aussi pour enfin clore « des parenthèses mal fermées » ( page 146 )

Malgré une coda ( volontairement ) ambiguë en forme de double ( ou triple ) mise en abyme, force est de reconnaître que Tanguy Viel a du talent. Une vraie plume.

Si son Paris-Brest se dévore facilement, je me suis surpris à le déguster une seconde fois. Avec un plaisir renouvelé. Ce qui ( modestement à mes yeux, ) est bon signe.

De Tanguy Viel, je n’ai lu que ce roman. Mais je vais me procurer quelques uns des douze autres, rédigés en moins de vingt ans.

Lu dans sa version unique, un moyen format habillé de blanc et orné de bleu, reconnaissable entre mille puisqu’il se présente ainsi depuis… sa création.

CG

Lundi 27 novembre 2017

SCHUBERT, Brigitte Massin, Fayard

Si la musique classique vous laisse indifférent, lecteur, passez votre chemin !

Ce livre n’est pas un roman. Ni une nouveauté ; mais il est toujours d’actualité.

C’est un essai sur le compositeur Franz Schubert.

Un essai ? Le mot est faible. C’est plus qu’un essai, mieux qu’une biographie, c’est une bible : 1400 pages consacrées à la vie et l’œuvre d’un compositeur longtemps méconnu. Eminente musicologue, Brigitte Massin ( 1927 – 2002 ) a consacré ( parfois avec son mari Jean Massin ) un ouvrage de référence à trois compositeurs: Beethoven, Mozart et Schubert.

Faut-il ici rappeler la naissance ( en 1797 ) de Franz Schubert, à Vienne ? Ses dons précoces pour la musique et pour la composition ? Elève de son père ( instituteur ) puis de Salieri, il se lie très vite avec Joseph von Spaun, le poète Mayerhofer et son presque homonyme Franz von Schober. A 18 ans, il a déjà composé des Lieder ( Erlkönig ! ), des sonates, des quatuors, des ouvertures, deux symphonies, un opéra… et une messe – qui, elle, est jouée, contrairement hélas à la plupart de ses œuvres orchestrales.

Aussi malheureux en amour que fidèle et riche en amitié, Schubert va rêver toute sa ( courte ) vie d’une consécration qu’il n’obtiendra que bien après sa mort.

Une fois Mozart et « papa Haydn » disparus ( en 1791 et 1809 ), un géant s’impose : Beethoven. Il sera le modèle, l’idole de Schubert.

Seulement voilà : pour réussir, il faut d’abord écrire des opéras.

Schubert s’y essaiera - sans succès.

Alors il compose des Lieder ( surtout pour Michael Vogl, célèbre baryton d’opéra ) et des œuvres pour des formations modestes ( sonates, trios, quatuors, quintettes – la Truite ! un octuor… ) qu’il interprète avec ( et pour ) un public réduit formé surtout d’amis : les fameuses « Schubertiades ». Parfois, découragé, il laisse un e œuvre inachevée – et pas seulement sa 8ème symphonie.

Atteint de la syphilis, Schubert va mourir en 1828, vingt mois après Beethoven

Sa notoriété naissante va être aussitôt éclipsée par un nouveau prodige : Paganini.

A 31 ans, il laisse une œuvre colossale : 1000 opus - dont 600 Lieder et dix symphonies.

Il faudra attendre 1888 pour que sa dépouille devienne ( comme il l’espérait ! ) voisine de celle de Beethoven, dans le cimetière central de Vienne.

Pourquoi évoquer Schubert en général et cet ouvrage en particulier ?

* Parce que ce compositeur me fascine et me touche, mes lecteurs les plus fidèles le savent.

Il occupe d’ailleurs une grande place dans deux de mes romans ( Le pianiste sans visage et La Fille de 3ème B ) et

* parce qu’il est au centre de mon prochain roman, à paraître chez Syros, dans la collection Tip Tongue.

Aussi, pour évoquer Schubert, je me suis replongé dans l’ouvrage de Brigitte Massin.

La vie de Schubert y est disséquée presque jour après jour, notamment grâce aux souvenirs de ses amis qui ont évoqué le talent, les créations ( parfois les amours malheureuses ), les tourments et les voyages de Franz. Son frère aîné, Ferdinand, a aussi beaucoup parlé de lui dans ses mémoires. Ajoutons que Brigitte Massin, dans la seconde partie de son ouvrage ( histoire de l’œuvre ), analyse la plupart des compositions de Schubert.

Pour un amateur ( au sens propre ) de ce compositeur, ce récit est passionnant, émouvant, précis, nourri de détails aussi précieux que précis. Faut-il que Brigitte Massin ait aimé Schubert pour lui avoir ainsi consacré plusieurs années de sa vie !

Lu dans sa version reliée de 1977 ( une autre version existe, revue et corrigée en 1993 ). En fin d’ouvrage, une centaine de pages de glossaires divers renvoient à de nombreuses références ( dates, noms, extraits, précisions ) Le corpus est lui-même truffé de notes directement accessibles en marge. Une mine !

CG

Dimanche 12 novembre 2017

UN ÉTÉ AVEC MONTAIGNE, Antoine Compagnon, Editions des Equateurs

Honnêtement, avez-vous lu Les Essais de Montaigne ?

Comme la plupart des élèves, vous en avez sans doute étudié des extraits à l’aide du Lagarde et Michard – ou encore à l’Université.

C’est aussi mon cas.

J’avoue avoir été assez prétentieux, en classe de Propé, pour avoir acheté Montaigne en Pleiade et tenté de le lire de bout en bout.

À en juger par les notes que j’ai prises… je n’y suis pas parvenu !

À mon corps défendant, je dois révéler que c’était là une version en vieux français avec un appareil critique imposant et des notes presque aussi importantes que le texte de Montaigne !

Un été avec Montaigne, ce sont tout simplement des extraits choisis, traduits en français moderne et judicieusement commentés. Une façon simple, ludique et pédagogique de se familiariser avec un classique incontournable. Parce que Les Essais, tout le monde les connaît mais qui les a lus dans leur intégralité ?

Ecrivain et professeur au Collège de France, Antoine Compagnon a repris, par écrit, certaines de ses émissions ( diffusées pendant l’été 2012 sur France Inter ) consacrées à celui qui, pour la première fois dans l’histoire de notre littérature, a eu l’audace de se choisir comme sujet d’étude, et de livrer au lecteur des réflexions personnelles ( et parfois insolentes ) sur mille et un sujets : l’amitié, l’amour, la nature ( humaine ), les enfants, la guerre, le couple, l’autorité ( qu’il hait ! ) le sexe, le corps…

Bien sûr, avec ce petit essai de moins de 200 pages, l’auteur ne prétend pas à l’exhaustivité : c’est une promenade au moyen de passages choisis qu’il explicite, éclaire, explique et commente. Un superbe petit ouvrage de vulgarisation !

Et le lecteur a des surprises.

Celle, par exemple, de découvrir chez Montaigne de nombreux traits d’humour. Une critique évidente du colonialisme. La certitude que l’écriture est un remède ( « une façon de calmer l’angoisse, d’apprivoiser les démons » ) et la prise de conscience ( que je partage dans Virus LIV 3 ! ) que « la plupart des occasions des troubles du monde sont Grammairiennes » - à savoir que ( nous traduit Antoine Compagnon ) « procès et guerres, litiges privés et publics sont liés à des malentendus sur le sens des mots, jusqu’au conflit qui déchire catholiques et protestants. » Un conflit au cœur duquel se trouve Montaigne à la fin de ce XVIe siècle.

Conservateur, amoureux des voyages ( à cheval ! ), curieux de tout, Montaigne se révèle un esprit critique impitoyable. Rien n’échappe à son observation, au point qu’Antoine Compagnon s’interroge sur la religion intime de Montaigne : catholique et pratiquant, il considère avec objectivité et indulgence la religion réformée… il s’interroge sur Dieu et la foi et juge que « nous sommes chrétiens au même titre que nous sommes ou périgourdins ou allemands » - bref, nous adoptons automatiquement la religion… de nos parents.

Si Montaigne n’était pas présent en décembre 1580 à la signature de La Paix des Amoureux ( qui a eu lieu… où je vis actuellement ! ), nul doute qu’il en fut l’un des acteurs.

Cet acte, le brouillon du futur Edit de Nantes ( 1598 ), était l’armistice ( établi par Henri de Navarre, Catherine de Médicis, le Duc de La Force et les plénipotentiaires catholiques et protestants ) qui affirmait le droit de pratiquer la religion de son choix.

Maire de Bordeaux, ami de nombreux protestants, Montaigne affiche sans fard des convictions que reprendront bien des penseurs et philosophes après lui. Comme : « La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute » ou la célèbre sentence : « Au plus élevé trône du monde, si ( = cependant ) ne sommes-nous assis, que sur notre cul. »

Comment ne pas se sentir proche de Montaigne ?

Je vis devant la route qu’il empruntait pour rendre visite, à Sarlat, à son ami La Boétie – un village sis à 30 kilomètres de sa fameuse « tour », rescapée du château de ses parents : un lieu mythique dont le sommet est la fameuse « librairie » de l’écrivain, l’endroit où il rédigeait ses essais. Là, en levant la tête, il pouvait lire, gravées au fer sur les poutres de châtaignier, les sentences grecques ou latines de ses auteurs préférés.

Ce lieu, on peut encore visiter. D’ailleurs, de gré ou de force, j’y entraîne celles et ceux qui prennent le risque de venir passer quelques jours chez moi !

Lu dans son unique version poche, un sobre volume jaune et noir au superbe papier épais.

CG

Lundi 06 novembre 2017

D’OÙ VOUS VIENNENT TOUTES CES IDÉES ?

Cette question est récurrente chez les lecteurs – les jeunes comme les adultes !

A les écouter, il semblerait que l’imagination soit un don, magique, mystérieux. On naît avec, voilà tout !

J’ai du mal à les convaincre que l’imaginaire n’est pas inné. Il se cultive.

On peut le favoriser, le développer, le doper – et l’entretenir.

- Facile à dire ! me rétorqueront les sceptiques, puisque vous avez été doté de cette faculté.

Doté ? Sans revenir sur le vieux débat de l’inné et de l’acquis, je suis convaincu qu’il en est de l’esprit comme du corps : si on ne le fait pas fonctionner, il s’atrophie.

Et si on l’exerce, il se développe. Encore faut-il y mettre un peu du sien !

*

Mon imaginaire ?

Il a pour origine mes passions et mes activités d’enfance : le théâtre, la lecture… et la solitude aussi, peut-être – je n’ose pas dire l’ennui.

Tout cela a sans doute favorisé la rêverie, la réflexion… qui sont peut-être des conditions nécessaires ( je n’ai pas dit suffisantes ! ) à l’imaginaire.

Lire, c’est exercer ces facultés, les rôder à l’aide de situations nouvelles, de personnages inédits, de destins improbables.

On me dira sans doute :

- Aujourd’hui, les images, la BD, la télé, les écrans, les jeux vidéo, tout cela offre des possibilités bien plus larges que ce vieil outil démodé qu’est le livre, cette activité obsolète qu’est la lecture ?

Euh… je n’en suis pas si sûr.

*

J’ai coutume d’affirmer que lire, c’est écrire un peu.

Oui : le lecteur travaille, il doit traduire les mots en impressions, en actions, en réflexions, en émotions – j’en passe.

Lire peut d’ailleurs pousser le lecteur à franchir la frontière – c’est à dire à écrire.

Se laisser bercer ou porter par des images n’a pas le même effet.

Un lecteur, me semble-t-il, est plus actif qu’un spectateur - même si certaines images fortes ou ambiguës nécessitent parfois une réflexion intense. C’est d’ailleurs ce qui fait la fameuse « difficulté de la lecture ». Les « mauvais lecteurs » sont tout simplement des lecteurs qui manquent d’entraînement.

En même temps, et pour répondre à la question : mes idées ont pour source mes passions d’enfance, la curiosité, l’intérêt pour tous les arts, toutes les sciences, pour l’histoire, l’actualité… Mon intérêt pour ce que j’appelle ( pour simplifier ) la marche du monde est sans doute une source d’inspiration inépuisable, sans cesse renouvelée.

*

Attention : une idée, ce n’est pas un roman. C’est une graine qu’il s’agit de faire germer.

Puis une plante fragile dont il faut s’occuper.

À temps perdu ( mauvaise expression… disons plutôt : en prenant ma douche, en conduisant, en faisant du vélo, parfois en décrochant d’une conversation insipide, un film inintéressant, etc. ) je fais vivre mes personnages dans ma tête, je fais évoluer une situation en rôdant ce qui pourrait leur arriver, en essayant d’imaginer les conséquences de tel ou tel bouleversement… Et cela n’a rien de magique, cela prend du temps.

Le point de départ ?

C’est une dispute, une émotion, un mot, une expression, une information à la radio, la lecture d’un article dans une revue ( Science & Avenir est à l’origine de nombreux romans de SF ! ). C’est une conversation avec un ami scientifique, médecin, chercheur, physicien, informaticien… ou un capitaine de police ! Bref, je n’ai pas de secret ni de truc : je m’entraîne.

Un peu malgré moi, d’ailleurs.

Et à peu près tout le temps. En toute occasion.

*

Et je crois ne pas avoir attendu d’avoir des idées pour me mettre à écrire.

Celles et ceux qui ont participé à un atelier d’écriture le savent bien : il suffit d’un mot, d’une phrase de départ pour avoir envie de continuer… et pour que les idées, bientôt, viennent et s’enchaînent.

Le reste, c’est du travail : relecture, corrections, modifications, améliorations.

Eh oui : on s’imagine souvent que l’auteur écrit, écrit… mû pr une impulsion soudaine - et qu’il s’arrête, un mois ( ou un an ) plus tard en inscrivant le mot FIN.

C’est rare, c’est exceptionnel.

C’est sans doute vrai pour la poésie. Pour l’écriture d’un chapitre.

Mais pas pour un roman.

La plupart du temps, il faut reprendre, revenir en arrière, enlever, modifier – ce qui, d’ailleurs, fait parfois surgir de nouvelles idées.

Rien d’exceptionnel, vraiment. C’est un sport cérébral.

Et l’on peut y devenir accro.

Avoir envie de livrer un récit, de se lancer dans l’écriture, c’est d’abord une pulsion, un besoin de formuler quelque chose – moins une idée ou une conviction qu’une anecdote, une situation qui portera en elle une réflexion.

Cette question, dont les lecteurs attendent la réponse comme s’il s’agissait d’un secret farouchement gardé, cette question n’est pas celle qui préoccupe les auteurs.

Des idées ? Ils en ont.

Les vrais problèmes se situent ailleurs. Dans… :

  • le temps à trouver ( ou à dégager ) pour écrire.

  • l’envie ( devrais-je dire : le besoin impérieux ? ) de le faire, de se lancer. Parfois, le récit est prêt dans la tête… mais l’enthousiasme s’est éteint. Ce roman est mort-né, on n’a plus envie de le rédiger.

  • l’énergie indispensable pour le mener à bien. Un roman, c’est une course de fond. Un marathon. Parfois il faut s’entraîner avant de se lancer dans l’aventure. Reconnaître le parcours. Et savoir qu’il n’est pas utile d’être le premier. Ce qu’il faut, c’est arriver au bout.

Quant à savoir si la course a été bonne et si elle mérite des milliers de spectateurs…

c’est une autre histoire.

Et peut-être l’objet d’une autre minute du vieux schnock.

CG

Lundi 30 octobre 2017

22/11/63, Stephen King, Le Livre de poche (Albin Michel)

Rappel : le 22 /11/63 est le jour où Lee Harvey Oswald a assassiné John Fitzgerad Kennedy.

En 2011, Jake Epping enseigne l’anglais à Lisbon Falls. Il a divorcé de son épouse Christy, une alcoolique invétérée. Il a été bouleversé par la confidence ( écrite : une rédaction ! ) de son élève Harry Dunning. Harry, débile léger, est la risée de la classe qui ignore que le père de ce garçon, autrefois, a assassiné sous ses yeux une partie de sa famille.

En outre, Jake découvre un jour que Al Templeton, le gérant de son fast food favori, utilise, au fond de son magasin… une faille spatio-temporelle ! Celle-ci transporte instantanément celui qui la franchit… à la date du 9 septembre 1958 à 11H58 !

Incrédule, Jake en fait lui-même l’expérience : le voyageur temporel peut alors rester dans le passé autant de temps qu’il le désire ( en le modifiant à son gré, eh eh… ) – sauf que dans ce passé,il continue à vieillir, bien entendu. Ah : le voyageur imprudent constate aussi :

  • qu’en revenant dans le présent, en 2011, seules deux minutes se sont écoulées.

  • que ce nouveau présent est différent en fonction de ce qu’il a modifié dans le passé.

  • qu’en refranchissant la porte temporelle ( au cas où le nouveau présent ne serait pas conforme à ce que le voyageur espérait ), on retrouve le monde dans son état initial, le 9 septembre juste avant midi.

Or, le propriétaire ( provisoire ) des lieux, Al Templeton, est vieux et malade. Et il confie à son plus fidèle client et ami, Jake, la tâche délicate qui l’a obsédé toute sa vie : empêcher Lee H. Oswald d’agir et sauver ainsi la vie du président Kennedy !

Séduit par le projet, Jake se projette donc dans le passé – d’abord, « pour voir », en essayant d’empêcher l’assassinat perpétré par le père de Harry Dunning. Hélas, s’il y parvient ( en partie ), il s’aperçoit que les conséquences en sont catastrophiques dans le nouveau présent !

Entêté, Jake effectue alors une nouvelle tentative, décidé à aller jusqu’au bout : 5 ans à patienter et à organiser minutieusement le sauvetage de Kennedy.

Bien sûr, il doit changer de nom. Trouver une nouvelle profession.

Et voilà que le nouveau Jake Epping, devenu George Amberson, se prend à son propre piège : il devient un enseignant expert, se passionne pour le théâtre, tombe amoureux – et s’attache à cette nouvelle vie ( séquence nostalgie ! ) qu’il maîtrise d’autant mieux qu’il connaît à l’avance la plupart des événements à venir.

Nota : à ce stade de l’action, le lecteur arrive à peine à la moitié du bouquin… page 500 !

Ce roman fleuve possède les qualités et les défauts de ce que le géant de la littérature populaire américaine livre à ses fans depuis quarante ans.

Les qualités ? Un style fluide, libre, agréable et diablement efficace. Une imagination débridée. Des rebondissements incessants avec une succession d’événements précipités, parfois au bord du vraisemblable. Un art consommé du suspense, une façon très personnelle de jongler avec la SF, le fantastique et un réalisme débridé.

Les défauts ? A mes yeux, une façon de livrer des détails parfois superflus, de noyer le lecteur dans les méandres d’une action qui pourrait être plus ramassée. – avec un fléchissement de l’action du côté de la page 600, Et aussi, et surtout, de plonger le lecteur dans un univers 100% United States: à chaque page, parfois dans chaque phrase, il est question ( en anglais dans le texte ) de chanteurs, de villes, de lieux, de rues, de magasins, de marques diverses ( chaussures, aliments, marques de boissons… ), de comiques, de présentateurs télé et d’autres héros nationaux que le lecteur français aura du mal à identifier. A moins qu’il n’ait en tête la liste des meilleurs quarterbacks ( dans les matches de football américains ) de la fin des années cinquante. Cette débauche finit par lasser ( ou irriter ? ). Mais je comprends qu’un lecteur américain du baby boom soit séduit par cette ambiance, et saisi d’une nostalgie que l’auteur sait parfaitement transmettre – y compris à un lecteur français patient, tolérant, et amateur de l’american way of life.

Mais la balance penche toujours du côté positif ; d’ailleurs, comment dire du mal d’un écrivain qui file des métaphores sur l’existence comme celles-ci, dignes d’une pièce de Shakespeare : « Le savons-nous tous secrètement ? Le monde est un mécanisme parfaitement équilibré d’appels et d’échos de couleur rouge qui se font passer pour un système d’engrenages et de roues dentées, une horlogerie de rêve carillonnant sous la vitre d’un mystère que nous appelons la vie. Et au-delà de la vitre ? Et tout autour d’elle ? Du chaos. Des tempêtes. Des hommes armés de marteaux. Des hommes armés de couteaux. Des hommes armés de fusils. Des femmes qui pervertissent ce qu’elles ne peuvent dominer et dénigrent ce qu’elles ne peuvent comprendre. Un univers d’horreur et de perte encerclant cette unique scène illuminée où dansent des mortels, comme un défi à l’obscurité. » ( pages763/764 ).

Stephen King, on le sait, a de nombreuses cordes à son arc : il manie avec autant d’aisance le fantastique ( voire le gore ) que le réalisme ( lisez sans attendre Dolores Claiborne ! ) et, ici, la SF : rarement un auteur aura conjugué avec autant de maestria le délicat thème du voyage dans le temps, catégorie : «  aller dans le passé pour changer le présent. »

Ajoutons, pour ceux qui l’ignorent, que cet auteur est un démocrate convaincu.

Sans doute ce roman est-il une façon pour Stephen King de revenir sur une erreur de jeunesse : en 1968, il a voté pour le républicain Richard Nixon, persuadé qu’il mettrait fin à la guerre du Vietnam – un choix qu’il a regretté toute sa vie !

Euh… pas sûr que Kennedy aurait fait mieux.

Si vous n’avez pas encore lu Stephen King, lancez-vous dans 22/11/63.

Mais prévoyez quelques dizaines d’heures de lecture : malgré le suspense savamment entretenu, vous n’avalerez sans doute pas en 24 heures chrono les 1000 pages du roman.

Lu dans sa version poche, un superbe pavé à la couverture souple et à la reliure solide, un ouvrage qui tient dans la main – et qui tient la route

Lundi 23 octobre 2017

Mort d'une héroine rouge, Qiu Xiaolong, Points (édition collector)

Shangaï, novembre 1990.

Le corps nu d’une femme de 31 ans, enfermé dans un sac de plastique noir, est découvert dans un canal. Chen, policier célibataire ( poète prometteur et publié ) mène l’enquête, flanqué de son adjoint Yu – son aîné, marié, heureux en ménage et un peu jaloux de son chef.

Au fil des investigations de Chen, et grâce au caviar retrouvé dans l’estomac de la jeune femme ( une cover girl ou/et une « héroïne rouge »? ) assassinée ( par strangulation ), les soupçons finissent par se porter sur… le riche fils d’un notable du PC chinois.

Bien sûr, Chen est membre du parti. Mais le dilemme se précise : les intérêts du Parti ne doivent-ils pas passer avant une vérité… gênante ?

Face à une hiérarchie hésitante et à des propositions alléchantes pour changer d’emploi, Chen s’interroge. En effet, le meilleur ami de Chen, Lu, un « Chinois d’outre-mer », terme désignant un individu louche sur le plan idéologique, lui propose de devenir son associé dans la restauration. Et puis Chen, qui s’est séparé à regret de Ling, qu’il aime encore, est très attiré par Wang, une jeune journaliste ( hélas mal mariée à un Japonais qui a quitté la Chine… ). D’autre part, ses succès littéraires grandissants le pousseraient plutôt vers la sortie…

Si ce polar chinois relate une enquête plutôt traditionnelle, le décor exotique et ses problèmes politiques en font un morceau de choix ! En effet, les années 90 marquent le renouveau de la politique chinoise : après les répressions de Tian'anmen, la Chine s’ouvre peu à peu au capitalisme et à l’économie de marché. Mais le Parti reste puissant.

D’autre part, ce roman nous promène des quartiers chauds de Shangaï à Canton… et ailleurs.

Et puis l’auteur truffe son récit de haltes bienvenues dans des restaurants ou dans des soirées festives, prétexte à nous livrer des recettes étonnantes ( omelette aux palourdes d’eau douce, boulettes de viande aux quatre bonheurs, anguille de rizière frite, tomates farcies aux crevettes décortiquées, riz aux huit trésors, soupe d’aileron de requin, tortue entière à la sauce brune et tofu farci à la chair de crabe, page 288 – qui dit mieux ? ).

Double mal déguisé de son héros Chen, Qiu nous livre aussi de larges extraits ( à caractère aussi moral que poétique ) de la littérature chinoise, Confucius en tête.

Aussi, ce récit relaté de façon simple, rapide et efficace captive son lecteur jusqu’au bout, en nous entraînant dans les problèmes socio-politiques de la fin du XXe siècle.

Auteur d’une thèse sur T.S. Eliot, Qiu sait de quoi il parle – même s’il a écrit son roman en anglais. Réfugié aux Etats-Unis ( il est vrai que son récit révèle et dénonce les variations idéologiques du régime post-maoïste ), il y est resté : ses parents ont subi, comme beaucoup d’autres, les conséquences de la révolution culturelle de 1966 – et l’ostracisme de ses fameux « gardes rouges »

Lu dans une version poche luxueuse et très kitsch, avec un papier blanc de haute qualité et… une couverture couleur, en plastique et en relief ! Un OVNI ? Sans doute, mais dont la résistance est à toute épreuve : l’ouvrage ( 500 pages, 10 euros ) peut être lu et relu sans souffrir !

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