Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Dimanche 06 janvier 2019

La fin du monde… ou la fin du mois ?

On connaît cette formule ( La fin du monde ou la fin du mois ? ) depuis la révolte des gilets jaunes et la promesse d’Emmanuel Macron qui s’engage… à traiter les deux. C’est très courageux. Mais c’est mission impossible.

Je sais que le discours qui suit est à contrecourant de l’actualité.

Mais tant pis.

Assurer la fin du mois, c’est le problème quotidien de millions de Français.

Assurer sa réélection dans deux ou trois ans, c’est le défi permanent des hommes d’état ( Macron, Trump, Poutine… et les autres ! )

Différer la fin du monde, c’est l’obsession des écologistes : Nicolas Hulot, Yann Arthus Bertrand, 15 364 scientifiques ( vous avez lu leur SOS sur Internet ? Tapez Appel des 15 000 ) et accessoirement du GIEC. Un organisme qui, depuis 1988, crie ALERTE ! sans que ses conseils ni les décisions prises ne soient suivies d’effet. Ne parlons pas de la COP 24…

Et cette alerte ne concerne pas 67 millions de Français mais 7,5 milliards d’humains.

Allons ! allez-vous rétorquer. La fin du monde, ce n’est pas pour demain.

Non. Mais pour après-demain. Dans cinq ou six générations - les scientifiques les plus compétents la prévoient.

Désormais, on connaît le bout du chemin. Mais voilà : on préfère ne pas y penser.


(la suite pour ceux qui viennent de l'édito de Janvier-Février !)

Revenir sur la hausse des taxes sur le carburant ?

Bon, c’est vrai : cette hausse était ridicule, provocatrice et improductive.

D’autant plus qu’une part dérisoire de ces taxes devait ( théoriquement ) être consacrée à la « transition écologique ». Mais bloquer le pays pour augmenter le pouvoir d’achat, ça me fait sourire ( jaune ).

Eh oui, chers amis gilets jaunes, chers citoyens du monde, le problème est ailleurs. Quitte à être provocateur jusqu’au bout, je rappellerai qu’il y a 40 ans, le carburant coûtait plus cher qu’aujourd’hui, avec des véhicules qui consommaient deux fois plus. Et l’on commençait à peine à prendre conscience du réchauffement climatique provoqué ( entre autres ) par la consommation du pétrole. Une énergie fossile qui, en réalité, n’a pas de prix.

Parce qu’il faudra des millions d’années pour la renouveler.

Pour la première fois ( enfin ! ), le 22/11/2018, Nicolas Hulot a évoqué la fin du monde. « Peut-être pas la mort de la planète Terre ( encore que… ») mais celle de l’humanité.

Une métaphore ?

Une vue de l’esprit ?

Hélas non : une fois franchi un point de non retour ( dans deux ans, comme le dit Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU ? Plus vraisemblablement avant le milieu du siècle, soit vers 2040 comme le calculent déjà certains climatologues ), l’emballement climatique sera irréversible.

Avec, dans moins de deux cents ans, une survie impossible sur notre planète.

Difficile d’y croire, n’est-ce pas ? Et surtout, trop gênant d’y penser.

Donc… on oublie ! Et on remet le problème à demain.

Sauf qu’on le remet à demain depuis… 1972, c'est-à-dire le premier Rapport du club de Rome.

Parce que gérer le quotidien ( et sauvegarder l’économie, merci, les banques ! ) est bien plus important que penser à l’avenir de nos descendants.

Le défi est pourtant majeur : si des mesures drastiques ne sont pas prises, c’est l’humanité qui va disparaître. Dans des conditions que les collapsologues jugent désastreuses : sécheresses, conflits, pandémies… un futur qui relègue les vieux Mad Max au rang de conte de fées.

On va me rétorquer : vous êtes sûr de ça ? Qu’est-ce qui nous le prouve ?

Oui : la plupart des gens préfèrent ne pas y croire. Ou plutôt prendre ce risque. Parce que c’est plus facile que de changer notre façon de vivre et de consommer.

La fin du mois, c’est le problème des pays industrialisés, riches et nantis.

Pour des milliards d’autres humains, c’est la survie au quotidien : maladies, guerre, manque d’eau potable …

Autrefois, on pouvait dire : « c’est leur problème ! »

Aujourd’hui, c’est plus délicat parce que c’est notre système économique qui les a mis dans cet état ! Nos sociétés industrielles vivent, on le sait, au-dessus de leurs moyens. Au détriment de pays dont les habitants survivent en travaillant pour des salaires de misère et en traitant les déchets de nos belles technologies (comme le font les enfants indiens ).

Pour fêter la coupe du monde de foot, on peut se rassembler à 500 000 sur les Champs Elysées. Pour faire baisser les taxes, on peut bloquer la circulation, les commerces, brûler les préfectures et obliger l’Etat à plier.

Mais combien sont prêts à manifester pour contraindre nos dirigeants à prendre les mesures propres à assurer… la survie de l’humanité ?

Là, il n’y a plus personne. Si : le 8 décembre, 5 000 manifestants dans la « manif pour le climat ».

On laisse faire.

Parce que, pour agir, on ne devrait pas parler de transition mais de dictature écologique. Avec l’arrêt impératif, immédiat, de production de CO2.

Donc l’interdiction absolue de produire ( et de consommer ) du pétrole. Donc celle d’utiliser les voitures, les camions, les avions, les tankers…

Je vous entends éclater de rire :

- Mais ce serait la mort de toute l’économie ! Une régression sans précédent ! Et le risque de produire des révolutions, des émeutes, des famines !

Exact.

Ce serait surtout le prix à payer pour que survivent la Terre et les êtres vivants qui la peuplent. Ne rien faire ( c'est-à-dire laisser faire ), c’est reculer le problème. Parce qu’une fois le point de non retour atteint, les mêmes problèmes ( conflits, famines…. ) se produiront.

Avec, et cette fois sans retour, la disparition de toutes les espèces.

Pessimiste, catastrophiste, cette prophétie ?

J’ai peur de ne pas me tromper.

Et je sais pourquoi Nicolas Hulot a pleuré.

CG

Lundi 31 décembre 2018

LA PRÉHISTOIRE DANS LA LITTÉRATURE DE SCIENCE-FICTION ( 3/3 )

J’ai été invité à intervenir sur ce sujet le 27 juin dernier, lors d’un colloque qui a eu lieu à l’E.N. de Bordeaux – et ce, à l’initiative de l’universitaire ( et scientifique ) Estelle Blanquet.

Etaient également conviés de nombreux spécialistes, tant de la préhistoire que de la SF.

Au cours de mon intervention, j’ai tenté de répondre à trois questions :

1/ Pourquoi la SF a-t-elle intégré le thème de la Préhistoire ?

2/ Comment la littérature de SF a-t-elle utilisé ce thème ?

3/ Quels objectifs, quelles métaphores se cachent dans ce genre de récits ?

On trouvera ici l’intégralité de ma réponse à la troisième et dernière question ( ainsi que l’accès aux références ).

Les réponses aux deux premières questions, livrées les semaines précédentes, sont toujours accessibles sur le site !

3/ Quels objectifs, quelles métaphores se cachent dans ce genre de récits ?

Les jeux offerts par les hypothèses des récits de SF ne sont pas gratuits, ils proposent souvent une réflexion sur un sujet précis :

  • la politique et les problèmes sociaux avec les dystopies.

  • nos rapports avec les sciences, les technologies et leur mauvais ( ou leur bon ) usage quand il est question de robots ou d’informatique 

  • on sait que l’extraterrestre est une métaphore de l’étranger ( quel est notre comportement vis-à-vis de « l’autre » ? )

Souvent, la science-fiction situe son action dans un futur lointain.

En choisissant la préhistoire comme sujet, elle opère un retournement, en offrant une réflexion sur nos origines – et, au-delà de la préhistoire proprement dite, sur le passé de notre planète.

Le décor de ces récits est à la fois réaliste et imaginaire, car pseudo-scientifique. J’ai coutume d’affirmer que la science est « un échafaudage provisoire pour expliquer le monde ». Les scientifiques n’utilisent-ils pas prudemment la formule : « dans l’état actuel de nos connaissances » ?

Or, dans le domaine de la préhistoire comme dans celui de la physique, ces connaissances ne cessent de se modifier. Depuis peu, par exemple, on pense que la plupart des dinosaures… avaient sans doute des plumes, de quoi rendre obsolètes les animaux de Jurassic Park !

Les récits préhistoriques invitent donc implicitement le lecteur à s’interroger sur l’origine de l’humanité, sur son lointain passé ( et, par un effet de miroir, sur son devenir ).

Eh oui : en se questionnant sur nos origines ( voire en jouant avec ) l’auteur invite son lecteur à imaginer quel pourrait être notre destin.

Nous savons, ou croyons savoir, notre univers vieux de plus de 13 milliards d’années et notre Terre née il y a 4 milliards d’années et demi. Les premiers organismes unicellulaires y seraient apparus un milliard d’années plus tard. Les vers et les méduses il y a 700 millions d’années… et les premiers poissons il y a 450 millions d’années.

L’homme est donc très jeune. Issu des premiers lémuriens, il n’a mis que quelques millions d’années pour devenir l’homo sapiens ( vieux de 300 000 ans ? ) que nous sommes.

Aujourd’hui, on sait combien sont complexes les ramifications des pré-humains : il n’est d’ailleurs plus question de partir à la recherche d’un éventuel « chaînon manquant ».

Ce bref rappel permet déjà, dans les récits préhistoriques, de faire prendre conscience au lecteur que l’Homme est un stupéfiant et magnifique produit de l’évolution.

Magnifique ? Oui : combien de planètes, dans l’univers, ont vu ( ou verront ) apparaître la vie… et un animal doté des capacités que nous avons acquises ? Sans doute fort peu, n’en déplaise à mes camarades auteurs de SF ( qui, je le sais, ne sont pas dupes ). Connaissez-vous le « paradoxe de Fermiu » ?

En ce début de XXIe siècle, nous sommes en réalité une seconde, une étincelle d’intelligence dans une immensité spatiale et temporelle.

Aussi, l’improbable mariage de la préhistoire avec la science-fiction a plusieurs vertus :

  • La première, pédagogique ( n’en déplaise aux fondamentalistes religieux de tous bords ), tend à nous prouver que l’univers n’est pas vieux de 6 000 ou 7 000 ans.

  • La seconde, plus philosophique, permet de mieux situer l’Homme dans le temps, ainsi que dans la « préhistoire », c'est-à-dire dans cette période qui va des premiers pré-humains à l’usage de l’écriture : quelques millions d’années, une goutte d’eau à l’échelle des 13,7 milliards d’années de l’univers.

Si le récit préhistorique, avec toutes ses variantes, séduit en priorité le jeune public, c’est sans doute parce qu’il touche aux questions fondamentales de l’enfance. Des questions en apparence simplistes et en réalité fondamentales, qu’on retrouve dans le poème de Peter Handke, leit motif du film Der himmel über Berlin ( Les ailes du désir, 1987 ) de Wim Wenders :

Als das Kind Kind war,

War es die Zeit der folgenden Fragen :

Warum bin ich ich und warum nicht du ?

Warum bin ich hier und warum nicht dort ?

Wann began die Zeit und wo endet der Raum ?

Ist das Leben unter der Sonne nicht bloss ein Traum ?

Ist was ich sehe und höre und rieche

Nicht bloss der Schein einer Welt vor der Welt ?

Ce qui pourrait donner, librement traduit :

Quand l’enfant était un enfant

C’était le temps où il se posait les questions suivantes :

Pourquoi suis-je moi – et pourquoi pas toi ?

Pourquoi suis-je ici – et pourquoi pas ailleurs ?

Quand le Temps a-t-il commencé ? Et où finit l’espace ?

Si la vie, sous le soleil, n’était qu’un rêve ?

Et si tout ce que je vois, tout ce que je sens, ce que je respire

N’était qu’une illusion, qui me cache le monde réel ?

Des questions auxquelles tentent de répondre bien des romans de SF, avec cette interrogation permanente sur la perception de la réalité, inaugurée par Platon avec le mythe de la caverne.

*

Bien qu’il soit vieux de dizaines de milliers d’années, l’homo sapiens est très récent et son avenir risque d’être plus court encore.

Pour parodier Yves Paccalet, l’humanité disparaîtra beaucoup plus tôt qu’on ne le croit. Avec le réchauffement climatique qui se précise et contre lequel aucune mesure sérieuse n’est prise, les futurs proposés par les auteurs de SF risquent d’être à la fois plus proches et plus catastrophiques qu’ils n’osaient l’imaginer.

Certains écrivains de SF ont pour coutume d’utiliser les données du présent pour envisager des conséquences à long terme, contrairement aux politiques, habituellement préoccupés par leur réélection dans quatre ou cinq ans.

L’anthropocène se profile, et avec lui, il n’est plus question de millions ni de milliers d’années – mais de quelques siècles avant que notre globe ne devienne une fournaise.

Une vision catastrophiste prédite par les collapsologues ?

Non, à en croire l’appel des 15 000 : un cri d’alarme de 15 364 scientifiques de 184 pays, lancé le 13 novembre 2017 dans la revue BioScience. Cet appel nous affirme que l’humanité est en grand danger. Mais face à son extinction autoprogrammée, l’homme préfère avoir une courte vue et se plier en priorité aux impératifs de l’économie de marché : produire et consommer, les deux premiers commandements du dieu Croissance.

Le 27 juin 2018, pour conclure mon propos, j’avais proposé la formule pessimiste ( ou réaliste ? ) et provocatrice :

Quant à la plupart des 7,58 milliards d’humains, l’avenir de leur propre espèce… ils s’en foutent.

Leur priorité, c’est la coupe du monde de foot.

De fait : le 15 juillet dernier, ils étaient 500 000 aux Champs Elysées à crier : on a gagné.

En 2050, ils seront 9 millions et demi à comprendre que l’humanité a sans doute perdu.

Pour compléter mon propos, voir sur Internet :

1 La science-fiction, lectures d’avenir ?

   Préface de Ray Bradbury Presses Universitaires de Nancy , 1994

2 Jeunesse et science-fiction

   Magnard, Collection Lecture en liberté, 1972

3 La science-fiction à l’usage de ceux qui ne l’aiment pas

   De La Martinière, Collection La Littérature jeunesse, pour qui ? pour quoi ?2003


Lundi 24 décembre 2018

LA PRÉHISTOIRE DANS LA LITTÉRATURE DE SCIENCE-FICTION ( 2/3 )

J’ai été invité à intervenir sur ce sujet le 27 juin dernier, lors d’un colloque qui a eu lieu à l’E.N. de Bordeaux – et ce, à l’initiative de l’universitaire ( et scientifique ) Estelle Blanquet.

Etaient également conviés de nombreux spécialistes, tant de la préhistoire que de la SF.

Au cours de mon intervention, j’ai tenté de répondre à trois questions :

1/ Pourquoi la SF a-t-elle intégré le thème de la Préhistoire ?

2/ Comment la littérature de SF a-t-elle utilisé ce thème ?

3/ Quels objectifs, quelles métaphores se cachent dans ce genre de récits ?

On trouvera ici l’intégralité de ma réponse à la deuxième question. La réponse à la première question, livrée la semaine dernière, figure sur mon site.

La suite ( et la fin ) … la semaine prochaine !

2/ Comment la littérature de SF a-t-elle utilisé ce thème ?

S’il fallait établir un classement, on pourrait distinguer deux modes d’utilisation : pédagogique et ludique – avec, cela va de soi, un grand nombre de mariages et de variations.

Le mode pédagogique, le plus fidèle possible à la réalité, utilise parfois certaines stratégies pour intégrer la préhistoire au récit.

Le mode ludique, lui, s’écarte souvent de la vraisemblance et intègre parfois le thème du paradoxe temporel.

Le mode pédagogique :

On y trouvera :

A/ Le « récit préhistorique » proprement dit.

Son classement dans la littérature de SF est… sujet à caution.

Le récit fondateur, La guerre du feu, se contente d’être une « fiction aux temps préhistoriques », au fond sur le même mode qu’un roman historique. Avec une différence de taille : dans le roman historique, l’auteur est contraint de ne rien modifier à ce que les historiens connaissent de notre passé ( même si Alexandre Dumas affirmait qu’on pouvait parfois « violer l’Histoire à condition de lui faire de beaux enfants » ). Mais un roman historique digne de ce nom ne se permettra pas de faire mourir Louis XIV à une autre année que 1715. Même l’auteur ( et égyptologue ) contemporain Christian Jacq utilise les données historiques connues.

Avec la préhistoire, les plus grandes libertés sont permises : les datations elles mêmes sont très approximatives. Avant l’écriture, on ne peut que conjecturer ( à partir d’ossements, de restes fossilisés, traces de feux, de sépultures, etc. – et de dessins rupestres évidemment ) le mode de vie de nos lointains ancêtres

Dans le simple « roman préhistorique » aucune machine, aucun artifice n’est ici utilisé pour justifier une action aussitôt située dans le lointain passé : comme le suggère Rosny Aîné, il y a peut-être cent mille ans  : « Les Oulhamr fuyaient dans la nuit épouvantable (…) Le feu était mort ».

C’est le cas de nombreux romans déjà cités : La guerre du feu (voir l’incipit plus haut ), Le félin géant, Eyrimah, Avant Adam,

Certains romans plus contemporains utilisent le même procédé : Dans La vallée des mammouths ( 1970 ) Michel Peyramaure nous plonge dans une aventure préhistorique située dans la vallée de Roufignac, en Dordogne, avec une « tribu des Grandes Falaises » proche des héros de La guerre du feu. L’auteur ( l’un des futurs fondateurs de « l’école de Brive » ) s’adresse ici aux jeunes adultes en serrant de très près les récentes découvertes dans le domaine préhistorique. En 2004, Michel Peyramaure publie Les grandes Falaises, une version pour adultes d’un récit qui se situe au même endroit, il y a 10 ou 12 000 ans. Son autre roman préhistorique, La Caverne magique ( sous-titré Le roman de Lascaux, ) nous entraîne non loin de là, dans la vallée de la Vézère ( la « rivière Noire » ) et la vallée de la Beune,

Peut-être l’auteur voulait-il surfer sur le succès mondial de la grande saga de Jean Auel, Les enfants de la Terre, inaugurée dès 1980 avec Le clan de l’ours des Cavernes dont l’héroïne, Ayla, était promue à un brillant avenir.

Jean Auel, paléontologue américaine amateure, vite reconnue par les professionnels, publiera successivement La vallée des chevaux ( 1982 ), Les chasseurs de mammouths ( 1985 ), Le grand voyage ( 1990 ), Les refuges de pierre ( 2002 ) et Le Pays des grottes sacrées ( 2011 ). L’action de ces récits se déroule environ 30 000 ans avant notre ère, époque où l’on peut encore croiser les derniers Néandertaliens. 

Avec le soutien scientifique d’Yves Coppens, Pierre Pelot, lui, nous entraîne en Afrique 1,7 million d’années avant notre ère, avec le premier volume ( Qui regarde la montagne au loin ) de sa saga Sous le vent du monde, dont les cinq titres seront publiés entre 1997 et 2001 et couvriront plusieurs périodes de l’histoire de l’Homme : Le Monde perdu du soleil (1998 – un million d’années ), Debout dans le ventre blanc du silence (1999 - 380 000 ans ) , Avant la fin du ciel ( 2000 – 65 000 ans ) et Ceux qui parlent au bord de la pierre (2001- 32 000 ans ).

Pierre Pelot nous entraîne du Caucase au bord de la Méditerranée, à des époques différentes, dans une série d’aventures humaines solidement étayées – et d’une certaine façon « pédagogiques », même si son propos, comme celui de Jean Auel, est destiné à un public adulte.

Car le domaine jeunesse se révèlera plus riche encore !

Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut citer les romans préhistoriques de Claude Cénac : Les cavernes de la rivière rouge ( 1967 ), Les sorciers de la rivière rouge et Souviens-toi de la rivière rouge ( 1995, où il est question de l’Homme de Cro-/Magnon ).

On peut encore évoquer, dans le désordre :

  • Attaques à Lascaux ( 2008 ) de Philippe Barbeau.

  • La caverne de l’ours sacré ( 1998 ) d’Anne-Marie Desplat-Duc.

  • Frères des chevaux ( 2012 ) de Michel Piquemal.

  • La grotte des animaux qui dansent ( 2016 ) de Cécile Alix.

  • Igor et Souky et les ombres de la caverne ( 2016 ) de Sigrid Baffert.

  • Les visiteurs de Lascaux ( 2007 ) de Chantal Tanet

  • Le clan de la grotte au temps de l’Homme de Tautavel ( 2014 ) d’Olivier Melano.

  • Chaân ( 2003 ) de Christine Ferret-Fleury.

  • Mémoire de pierre ( 2011 ) d’Alain Orthlieb.

  • Goumbi, un enfant au temps de la pierre polie ( 2000 ) de Severine Machu.

  • L’écho des cavernes ou Comment l’homme de Cro-Magnon a inventé la grammairede Pierre Davy.

Sans doute peut-on m’objecter : mais qu’est-ce que la SF a à voir là-dedans ? Peu de chose, en effet, même si un grand nombre d’auteurs cités dans cette catégorie ont souvent œuvré dans le domaine de la SF, de Claude Cénac et Philippe Barbeau ( pour la jeunesse ) à Pierre Pelot – qui a publié de la SF aussi bien pour le lectorat adulte que jeunesse.

La frontière est parfois imprécise, comme on le verra plus loin. Car…

B/ Des récits préhistoriques dans lesquels des héros contemporains sont plongés des milliers d’années en arrière, le plus souvent à l’aide d’une machine à explorer le temps.

Ce sera leur seule différence avec les récits précédents… même si parfois, la cohabitation de héros contemporains avec leurs ancêtres peut poser problème.

Jamais, dans ces récits, l’action des personnages ne provoquera de paradoxe temporel. Si bien que l’utilisation de ce procédé pseudo scientifique ( voire magique ) ne sera qu’un prétexte.

C’est le cas, par exemple, des récits de Jean-Claude Froelich comme Voyage au pays de la pierre ancienne ( 1962 ) : grâce à la machine temporelle du professeur Liévin, trois jeunes gens vont partager pendant plusieurs jours la vie des hommes du Magdalénien ( 11 500 ans avant notre ère ). Afin de s’intégrer à la vie rude de leurs ancêtres, ils effectuent un premier voyage de reconnaissance et, revenus au XXe siècle, subissent un entraînement intensif. Accueillis ensuite dans la tribu de Nann, ils vont chasser le renne, le mammouth, le lion des cavernes et glaner mille renseignements ethnographiques et artistiques.

Le volume suivant, Naufrage dans le temps ( 1965 ) entraîne nos héros 800 000 ans avant notre ère à la recherche des « premiers hommes ». Le jeune Jean-Claude est capturé par des australopithèques… Dans La horde de Gor ( 1967 ), les personnages vont rencontrer l’homme de Néandertal, 55 000 ans avant notre ère. Ils sauvent l’un d’eux ( Gor ) de la noyade, et celui-ci les entraîne chez ses frères les Harms, sur les bords de la Seine. Jamais l’auteur ne s’interroge sur leur intrusion dans le passé, et le sauvetage de cet homme préhistorique qui aurait dû périr. Théoriquement, en revenant dans le présent, l’humanité aurait dû compter sur la présence d’un grand nombre de ses descendants – mais ce n’était pas le propos de l’auteur.

Dans La voûte invisible de Philippe Ebly, c’est un « glisseur temporel » qui permet aux trois héros Serge, Xolotl et Thibault, les « conquérants de l’impossible »,de se transporter5000 ans en arrière. Ils se retrouvent au coeur d'une forêt peuplée de loups et d'hommes à demi sauvages, « au milieu d'arbres géants que le soleil n'éclaire jamais ».

Dans ces récits, la machine à remonter le temps s’impose.

Dans d’autres, le procédé scientifique est différent : la nouvelle l’ombre du passé ( 1954 ) d’Ivan Efremov ( écrivain soviétique du space opera socialiste La nébuleuse Andromède, 1953 ) , met en scène une technologie inédite qui permet de faire resurgir, en couleurs et en relief, des scènes préhistoriques miraculeusement fixées par la nature sur des roches résineuses possèdant les mêmes propriétés qu’une pellicule photo ! Là encore, aucune intervention humaine ne permet de modifier le passé.

Avec Souvenir lointain ( 1957 ) de Poul Anderson, une nouvelle traduite de l’Américain par Francis Carsac, une autre technologie permet de transporter son utilisateur… dans la peau d’un de ses ancêtres.

D’autres auteurs préfèrent un procédé qui relève carrément du fantastique, car aucune justification scientifique ne vient expliquer que le héros se retrouve soudain plongé des milliers d’années en arrière.

C’est le cas d’Une fenêtre sur le passé ( ) de Francis Carsac, dont il sera forcément question au cours de ces deux jourées. Le narrateur, Arnaud Lapeyre, géologue et anthropologue, relate à ses amis une expérience stupéfiante : en Dordogne, au Pech de la crabo ( la colline de la chèvre ), il a été confronté à une tribu de Néandertalien… à la suite d’un orage. Hallucination ? Non, puisque revenu dans le présent, il aura la preuve ( l’étamage d’une cruche ) qu’il n’aura pas rêvé !

Notons que ces deux procédés, très différents ( se mettre dans la peau de son ancêtre et être projeté en arrière à l’aide d’un éclair ) ont été ou seront utilisés par de nombreux autres auteurs. Le premier pourrait bien être Sprague de Camp, dans son roman De peur que les ténèbres ( 1939 ) – où le héros, grâce à un éclair, sera transporté non pas dans la Préhistoire mais chez les Ostrogoths, en 535 après J.C.

L’auteur jeunesse déjà cité, Philippe Ebly utilisera le même procédé pour projeter ses conquérants de l’impossible à l’époque romaine dans le troisième épisode de sa série : L’éclair qui effaçait tout.

Avec sa nouvelle Le brouillard du 26 octobre ( 1913 ), Maurice Renard, qui s’est aussi bien illustré dans le fantastique ( Les mains d’Orlac, 1920 ) que dans la SF ( Le docteur Lerne, sous-dieu, 1908 ) plonge deux scientifiques en pleine ère tertiaire, dans la période du miocène.

Comment ? Tout simplement après avoir traversé un mystérieux brouillard ! Notons que ce brouillard inexplicable et bien pratique ( un procédé qui relève plus du fantastique que de la SF ! ) est aussi celui qui permet à un homme de rétrécir, dans le roman éponyme ( L’Homme qui rétrécit, 1956 ) de l’Américain Richard Matheson, comme dans le film ( 1957 ) qu’il a lui-même tiré de son récit.

Une parenthèse : on trouvera, sous le titre Le brouillard du 26 octobre et autres récits sur la préhistoire ( Folio-Junior SF N°172, 1981 Gallimard ) quatre nouvelles ( Une fenêtre sur le passé, Souvenir lointain, l’ombre du passé et Le brouillard…) dont il a été question plus haut. A l’origine, aucune d’elle n’était destinée à la jeunesse. En les sélectionnant, j’ai jugé que leur contenu et leur ton pouvait toucher des collégiens. En effet, on constatera la place importante du jeune public parmi les lecteurs de ce genre d’ouvrages. À l’origine, La guerre du feu n’était pas spécialement destiné aux jeunes. Le texte parut pour la première fois en 1909 dans la revue Je sais tout, « encyclopédie mondiale illustrée » qui s’adressait à un public… familial.

Aux tout débuts de « l'école publique laïque, gratuite et obligatoire » cette publication devait toucher les jeunes comme les adultes et livrer aussi bien des documentaires que des fictions. Mais voilà : la préhistoire fascina très vite les enfants, et elle continue de le faire, en littérature comme au cinéma.

Le mode ludique :

Il offre des libertés plus grandes.

On y trouve des récits d’aventure ou d’exploration dans lesquels sont découverts des « environnements fossiles » animaux ou/et humains et l’usage ( parfois irraisonné ) d’une machine à explorer le temps. Ludique, ce mode ?

Oui, parce que contrairement au « mode pédagogique », ces lieux improbables sont imaginaires ou inexistants !

* Le plus souvent, il s’agit de la découverte, à l’époque contemporaine, d’un monde préhistorique préservé.

Au début du XXe siècle, de nombreux auteurs ont utilisé un subterfuge récurrent : au lieu d’imaginer un récit aux temps de la préhistoire, les héros découvrent, sur notre Terre, un lieu encore inconnu, préservé de toute civilisation, dans lequel vivent ( ou survivent ) des « fossiles vivants » : animaux préhistoriques ou hommes des cavernes.

C’est le cas d’Arthur Conan Doyle dans la première aventure du professeur Challenger : Le monde perdu ( 1912 ), dans lequel les héros, parvenus en Amazonie, sont confrontés sur un haut plateau à un environnement préhistorique inattendu. Notons que Michael Crichton a publié un roman éponyme, une variation du premier récit ( Jurassic Park ) qui a donné lieu aux films Jurassic Park ( 1993 ) et… Le monde perdu ( 1997 ).

Deux films précédents, au même titre, restaient, eux, parfaitement fidèle au roman d’Arthur Conan Doyle : celui de Harry O. Hoyt, en 1925 et celui d’Irvin Allen en 1960.

On sait comment, dans les romans de Michael Crichton et les films de Steven Spielberg, des animaux préhistoriques sont ( pour faire court ! ) reconstitués à partir de l’ADN d’un tyrannosaure retrouvé dans le sang d’un moustique conservé dans l’ambre !

* Même si l’environnement du personnage de Tarzan n’est pas préhistorique, le propos d’Edgar Rice Burroughs ( dans Tarzan of the Apes, 1912 - souvent traduit par Tarzan l’homme singe ou Tarzan, seigneur de la jungle ) suggère au lecteur de réfléchir sur les comportements primitifs à l’époque où l’on découvre encore des régions ( et des tribus ) au centre de l’Afrique. Il est d’ailleurs frappant de constater qu’Arthur Conan Doyle et Edgar Rice Burroughs publient leurs deux ouvrages la même année : 1912.

* En revanche, dans son cycle Pellucidar : Retour à l’âge de pierre et Terre d’épouvante ( 1914 ), l’auteur de Tarzan imagine une terre creuse et l’existence d’un monde primitif ( euh… avec des condors géants, des hommes-bisons et des hommes-mammouths ! ) à l’intérieur de notre globe. Ici, l’imaginaire se débride, la référence à la SF devient évidente et le « mode pédagogique » cède la place au « mode ludique » !

Notons encore que si ces ouvrages ne sont pas, à l’origine, destinés à la jeunesse, ce dernier lectorat récupérera vite les personnages et leur environnement primitif. Il sera d’ailleurs question, au cours de ces journées, du personnage de Rahan, fils des âges farouches ( créé en 1969 par le scénariste Roger Lécureux et le dessinateur André Chéret, dans Pif Gadget ). Un héros qui ( contrairement à Tarzan ) vit aux temps préhistoriques et dont le sous titre « des âges farouches », fait explicitement référence au roman La guerre du feu, que Rosny Aîné avait sous-titré : roman des âges farouches.

* Evoquons un roman russe pour la jeunesse moins connu : La Terre de Sannikov, de Vladimir Obroutchev ( 1863/1956), un ouvrage sorti en URSS en 1926, et en France en 1957 dans la collection Prélude à La Farandole.

Cette « terre de Sannikov » aurait été – dans la réalité – une île découverte en Sibérie au début du XIXe siècle. L’écrivain Vladimir Obroutchev a fait revivre ce fait, sans doute légendaire, en imaginant au début du XXe siècle une expédition qui parvient, en Sibérie, dans une vallée où règne un environnement préhistorique : Néandertaliens, mammouths, etc.

Cette « vallée préhistorique fossile » se révèle le cratère d’un volcan récemment éteint, au climat préservé, exceptionnellement doux. Comme dans de nombreux ouvrages, ce roman est le prétexte à la description précise d’un monde préhistorique conforme aux connaissances de l’époque. Avant d’être écrivain, Vladimir Obroutchev était géologue, géographe… et « héros de l’U.R.S.S.». Il passait alors pour l’Elisée Reclus soviétique.

* Dans Cordillère interdite ( 1970 ) de Michel Peyramaure ( auteur déjà cité ), Chico, jeune Indien pauvre d’Amérique du sud, retrouve les descendants d’une race de géants qui vivent sur un plateau inaccessible des Andes. Le responsable de la même collection ( Plein Vent, destinée aux jeunes adultes ), André Massepain, publiera en 1975 un roman qui est la suite des aventures de Gilles et Jérôme : L’île aux fossiles vivants : suite à accident d’avion dont ils sont les seuls survivants, ces jeunes gens découvrent en plein Pacifique une île où survivent, entre autres, des animaux préhistoriques qu’on croyait disparus.

* Un autre ouvrage de la collection Jeunesse-Poche Anticipation publiera en 1973 un roman de Pierre Pelot, L’île aux enragés, dont les habitants sont revenus à l’âge de pierre…

On le voit : ces « environnements préhistoriques préservés » sont situés dans des lieux encore inexplorés ; c’est la partie géographique de mon classement Le plus proche inconnu : le centre de la Terre, des hauts-plateaux d’Amazonie, des vallées de Sibérie, une île… Au XXIe siècle, ce type d’ouvrage se fait rare, et pour cause !

Mais… pourquoi pas un monde préhistorique sur une autre planète ?

* C’est ce qu’a imaginé Pierre Devaux ( 1897 / 1969 )

Ce scientifique, auteur d’ouvrages de vulgarisation et de romans pour la jeunesse fut également le créateur et le directeur de la collection Sciences et aventures, chez Magnard, en… 1945. Un précurseur ! Car cette collection ( une douzaine de romans publiés entre 1945 et 1965 ) ne proposait que des romans de SF. Le premier d’entre eux, XP15 en feu ( 1945 ), fut un vrai petit best seller, que Magnard réédita souvent. Il eut une suite : L’exilé de l’espace ( 1947 ) dans laquelle le héros atterrissait… sur Vénus –on y vient.

* En 1971, pour le lancement de la première collection de poche jeunesse, Jeunesse Poche Anticipation, les Editions Rageot achètent les droits de cette longue suite pour en publier une partie sous le titre inédit et alléchant de : Cosmonautes contre diplodocus ( 1971 ). Il y est question d’une planète ( Vénus ) où règne un climat de l’ère secondaire. On y trouve… des diplodocus – mais aussi des tyrannosaures et des… « hommes-crocodiles » ! Deux expéditions rivales ( une américaine et une française ) se disputent la capture de ces animaux pour les ramener sur Terre.

* Au fil du temps, et puisque les territoires inexplorés de notre planète deviennent inexistants, les auteurs rivalisent de fantaisie et d’imagination pour proposer des aventures préhistoriques à leurs lecteurs ; et l’usage d’une machine à explorer le temps se révèle idéale pour suggérer qu’une intrusion dans le passé lointain risque de modifier le présent.

Je ne serai sans doute pas le seul à évoquer Les déportés du cambrien ( Prix Hugo 1968 ), de Robert Silverberg, dont l’action se situe… en 1984. À cette époque « future » ( eh oui, si Philip K. Dick a publié sa novella Do Androids Dream of Electric Sheep ? en 1966… l’action de Blade Runner se situe en… 2019 ! ), les Etats-Unis sont tombés sous le régime de la syndicature, qui est « tout à la fois capitaliste, centralisatrice et isolationniste – voire xénophobe » ( tiens, Donald Trump n’est pas si loin ! ). Grâce à une invention diabolique du physicien Hawksbill, « le marteau », on envoie donc les récalcitrants au régime et autres opposants dans une prison temporelle : le passé très lointain, le précambrien – « un milliard d’années avant notre ère ». Un monde primitif dépourvu d’animaux et même de plantes. Difficile, en ce cas, d’imaginer que les prisonniers, dans ce passé hors d’âge, puissent avoir la moindre influence sur l’évolution future des espèces ( encore que… )

* En réalité, dans ce mode ludique où le paradoxe temporel fait parfois merveille, le modèle du « genre préhistorique » est sans doute la nouvelle de Ray Bradbury Un coup de tonnerre ( in Les pommes d’or du soleil, recueil de nouvelles paru en 1953 )

Traduit et publié dans la collection Présence du Futur dès 1956, il a été réédité de nombreuses fois par Denoël et Gallimard, dans les collections 1000 soleil et Folio-Junior, notamment dans la série Folio-Junior SF que j’ai créée et dirigée dès 1981.

Faut-il en rappeler le sujet ?

L’action se situe dans le futur, le lendemain d’élections où Keith a battu le dangereux candidat Deutcher ( dont le nom rappelle évidemment Hitler ! ). À cette époque a été mise au point une machine à explorer le temps, qu’une société privée utilise pour proposer des « parties de chasse dans le passé ».

Pour dix mille dollars, le candidat Eckels, accompagné de son guide Travis, va pouvoir tuer un tyrannosaure 60 millions d’années avant notre ère – un animal qui, la société l’a vérifié, serait de toute façon mort quelques secondes plus tard, écrasé par un arbre. Eh oui : pas question de modifier quoi que ce soit dans le passé ! C’est pourquoi Eckels, une fois sur place, est invité à se déplacer sur une passerelle qu’il ne doit quitter sous aucun prétexte.

Hélas, en voyant arriver le monstre, Eckels panique… et s’enfuit, en posant le pied par terre.

Travis, très contrarié, tue le tyrannosaure et va récupérer les balles dans le cadavre… on comprend pourquoi !

Au retour, quand les voyageurs temporels réapparaissent dans le présent, ils constatent que leur environnement est légèrement différent. L’orthographe de la pancarte proposant des voyages dans le passé a une orthographe modifiée ; les élections ont bien eu lieu la veille… mais c’est Deutcher qui a été élu !

Affolé, Eckels examine la boue qui macule ses chaussures. Il y trouve un papillon écrasé. Un papillon qui n’a pas pu être mangé par un oiseau qui est mort, etc. Ce simple papillon disparu avant terme a été la cause, pendant 60 millions d’années, d’un enchaînement inédit de faits. Et il a entraîné un présent légèrement différent de celui que les voyageurs ont quitté.

D’une certaine façon, avec ce court récit d’une vingtaine de pages, Bradbury ouvre ( après d’autres ! ) l’une des nombreuses portes des paradoxes temporels… et de l’uchronie.

Mais cela, c’est une autre histoire.

La suite ( et la fin ) … la semaine prochaine !

Lundi 17 décembre 2018

LA PRÉHISTOIRE DANS LA LITTÉRATURE DE SCIENCE-FICTION ( 1/3 )

J’ai été invité à intervenir sur ce sujet le 27 juin dernier, lors d’un colloque qui a eu lieu à l’E.N. de Bordeaux – et ce, à l’initiative de l’universitaire ( et scientifique ) Estelle Blanquet.

Etaient également conviés de nombreux spécialistes, tant de la préhistoire que de la SF.

Au cours de mon intervention, j’ai tenté de répondre à trois questions :

1/ Pourquoi la SF a-t-elle intégré le thème de la Préhistoire ?

2/ Comment la littérature de SF a-t-elle utilisé ce thème ?

3/ Quels objectifs, quelles métaphores se cachent dans ce genre de récits ?

On trouvera ici l’intégralité de ma réponse à la première question. La suite… la semaine prochaine !

1/ Pourquoi la SF a-t-elle intégré le thème de la Préhistoire ?

On le sait : dès sa naissance, le récit préhistorique a été spontanément digéré par la littérature conjecturale.

Pour quelles raisons ? La question mérite réflexion.

La réponse la plus commune est celle qui consiste à constater que les premiers auteurs ayant abordé le récit préhistorique ( Jack London, Rosny Aîné, H.G. Wells, etc. ) étaient liés de près ou de loin à la littérature de SF. Un prétexte qui me semble peu satisfaisant.

Plus hardiment, on peut penser que puisque les récits de SF se situent souvent dans le futur, il n’y a aucune raison pour qu’ils n’explorent pas le passé. Sauf qu’il faudrait alors ranger les récits préhistoriques dans… les récits historiques.

Ce qu’ils ne sont pas.

Les motifs me semblent plus profonds et mieux justifiables quand on se penche sur les définitions de la SF, ou plutôt l’approche qu’on peut en avoir.

Les définitions officielles ( récits pseudo-scientifiques mettant en scène des superhéros, romans évoquant l’exploration de l’espace et du temps – y compris ma propre définition du genre, dans mon essai La science-fiction, lectures d’avenir1 ) ne parviennent pas à faire entrer, par exemple, La guerre du feu dans la catégorie SF.

En revanche, l’une de mes premières définitions, dans mon premier essai Jeunesse et science-fiction2 : « l’exploration du plus proche inconnu », semble convenir.

À mes yeux, la littérature de SF utilise l’espace de liberté laissé par les dernières découvertes ( ou recherches ) dans les domaines de toutes les sciences, exactes ou humaines.

En effet, c’est sans doute la découverte de terres et de civilisations nouvelles qui va suggérer à Thomas More son Utopia ( 1516 ), ouvrage dans lequel il imagine ( pour faire court ) une « société communiste idéale » ; il inaugure ainsi le conte philosophique qui peut passer pour l’un des ancêtres de la SF avec, en vrac, Micromégas de Voltaire, Les voyages de Gulliver de Swift et le Voyage en Icarie de Cabet.

Au XIXe siècle, avec l’industrialisation galopante, les découvertes se multiplient, suggérant à certains auteurs de nouveaux domaines d’exploration possibles, depuis la médecine ( Frankenstein ou le Prométhée moderne, 1818 ) à la psychatrie ( L’étrange cas du Dr Jekyll, 1886 ) en passant par les découvertes de terres nouvelles : notamment l’Afrique avec She, de Ridder Haggard, ( 1886 ) ou Un capitaine de 15 ans de Jules Verne ( 1878 ). Sans parler, bien entendu, de l’astronomie qui, avec les découvertes de Camille Flammarion et de Schiapparelli, vont suggérer aux futurs auteurs de SF que d’autres planètes peuvent être habitée ou/et explorées. Dans ce domaine, la liste serait longue !

En effet, comme je l’affirme dans la préface de La guerre des mondes ( 1899 – voir ses rééditions chez Gallimard,), H.G. Wells n’aurait jamais pu écrire son roman sans la prétendue découverte de canaux sur Mars et la parution de De l’origine des espèces de Darwin en 1859. Au XXe siècle, la SF ( et plus précisément les ouvrages de hard science ) se développera avec la découverte de la relativité générale par Albert Einstein 1916 et celle de l’existence des galaxies par Hubble en 1924.

Suggérée dès 1905 par le biologiste William Bateson, la génétique sera au cœur du roman Brave new world ( Le meilleur des mondes ) de Huxley, publié en1932, bien avant la découverte de l’ADN, en 1953, par James Watson et Francis Crick .

On voit où je veux en venir : à la naissance de la préhistoire – ou exactement à la prise de conscience :

  • que l’histoire de l’Homme est plus ancienne que ce qu’affirment les textes religieux.

  • qu’il existe sans doute une « évolution des espèces ».

On connaît le rôle, dans l’histoire de cette discipline, d’Elie de Beaumont, de Lamark, mais surtout de Boucher de Perthes et de Darwin - ces noms reviendront sans doute très souvent au cours de ces deux journées !

Ravis de cette aubaine inédite, les auteurs ( notamment ceux de ce qu’on baptisera la littérature conjecturale ) se précipiteront dans ce nouvel « espace inconnu » inespéré.

Dans un essai plus récent, La science-fiction à l’usage de ceux qui ne l’aiment pas3, je rappelle ma classification grossière des quatre champs d’exploration de la SF : les…

* autres lieux ( le fond des mers, le cœur de la terre, le cosmos, microcosmes et macrocosmes, mondes parallèles, etc. )

* autres temps ( le futur, le passé, les uchronies,  les voyages et paradoxes temporels, etc. )

* autres êtres ( monstres, mutants, cyborgs, robots, E.T., etc.)

* autres sociétés ( utopies, dystopies, sociétés aux lois différentes, etc. )

Dans le cadre des « autres temps », la découverte, au XIXe siècle, de l’existence de temps reculés, la Préhistoire donc, va offrir aux auteurs un champ d’exploration inespéré. Avec une liberté qui, on le comprendra, va peu à peu se restreindre au fil des nouvelles découvertes dans ce domaine.

Cependant, la préhistoire est suggérée par certains auteurs dès la naissance de cette science : dans son Voyage au centre de la Terre ( 1864 ) Jules Verne, évoque un monde préhistorique. Mieux : dans la ( longue ) première partie de ce roman, le professeur Lidenbrock, l’oncle du narrateur, est un géologue et un naturaliste. La descente dans le cratère du volcan éteint le Sneffels est une magnifique leçon de minéralogie ; et l’on sait ce que doit la préhistoire à la géologie !

Et puisqu’il est question de Jules Verne, j’en profite pour affirmer que s’il est considéré comme l’un des pères de la SF, il a en réalité écrit peu d’ouvrages relevant strictement de ce genre littéraire. Si Jules Verne est l’explorateur privilégié de ces fameux « plus proches inconnus », il a souvent utilisé les découvertes scientifiques (et géographiques) les plus récentes pour y situer l’action de ses romans. Rien de conjectural dans Cinq semaines en ballon ( 1863, d’ailleurs sous-titré Voyage de découvertes en Afrique par trois Anglais ) ni dans Le tour du monde en 80 jours ( 1872 ) où tous les moyens de transport utilisés par les héros existaient à l’époque.

Revenons au récit préhistorique et à ses précurseurs : au début du XXe siècle, l’Américain Jack London publie Avant Adam (1907) peu avant la sortie des romans préhistoriques de Rosny Aîné La guerre du feu ( 1909 ) et sa suite Le félin géant ( 1916 ). Eyrimah, sous-titré « roman lacustre » et publié par les frères Rosny en 1893, ne fait que frôler la préhistoire puisque l’action se situe ( en Suisse ) 6 000 ans avant J.C..

Dans le recueil de Jack London Les temps maudits, la nouvelle La force des forts évoque un souvenir préhistorique. Quant à la nouvelle La peste écarlate ( 1912-1924 en France ), elle est l’un des premiers récits post-apocalyptique : cette maladie ( l’action du récit se déroule en… 2013 ! ) a provoqué la quasi extinction du genre humain ; et les rescapés doivent survivre comme des primitifs.

On le voit : dès la naissance de la « science préhistorique », les récits conjecturaux se nourrissent des découvertes récentes et les intègrent à leurs récits d’aventures. Des ouvrages encore difficiles à classer, comme le sont d’ailleurs la plupart des récits parus dans « le journal des voyages », où il est parfois difficile de discerner ce qui relève de l’innovation ou de la fantaisie scientifique. Les auteurs mélangent allègrement l’information et la fiction dans de nombreux domaines : l’astronomie, la médecine, l’ethnographie, la géographie, etc.

Au début du XXe siècle, si les auteurs ne se lancent pas toujours dans un véritable « récit préhistorique », ils évoquent de plus en plus volontiers cet univers : à la suite d’un cataclysme ou de la découverte d’un « monde préhistorique » miraculeusement préservé. C’est ce que feront, comme nous le verrons plus loin, les Anglais Edgar Rice Burroughs, Arthur Conan Doyle, les auteurs russes Vladimir Obroutchev, Ivan Efremov et bien entendu le Français Francis Carsac.

Tous ces écrivains ont par ailleurs touché de près ou de loin aux univers de la science-fiction.

Pourquoi ?

Parce qu’ils considèrent à juste titre la préhistoire comme une nouvelle science  dont le champ d’exploration est d’autant plus ouvert… qu’il est quasiment vierge !

Autrement dit, la catégorie « autres temps » de la SF vient, dès le milieu du XIXe siècle, offrir aux écrivains une zone presque aussi vaste que celle des futurs les plus lointains.

Les futurs, personne ne peut les explorer, c’est une aubaine. Mais le passé se révèle tout à coup presque aussi riche : qui ira vérifier ce qu’était l’Homme il y a 40 000 ou 400 000 ans ? Qui ? Les auteurs de SF et… les paléontologues !

En effet : de même que le présent vient rattraper les futurs imaginés par les écrivains, les découvertes successives du passé de l’humanité ( celle des ères géologiques, de l’apparition de la vie, etc. ) vont tour à tour nourrir ( ou contredire ! ) les élucubrations des écrivains de SF qui investissent ce champ d’investigation. Les auteurs de récits préhistoriques devront donc se tenir au courant des nouvelles découvertes dans le domaine de la paléontologie pour rédiger des fictions, certes, mais ils seront priées de serrer de près la vraisemblance scientifique.

Depuis un siècle et demi, la Préhistoire offre donc un espace inconnu, encore flou, propre à imaginer toutes les aventures et… toutes les hypothèses.

C’est sans doute ce qui légitime sa place dans le domaine SF.

Rendez-vous la semaine prochaine pour la suite...

Lundi 10 décembre 2018

La dictature ? Et pourquoi pas ?

Attention : je n’ai pas dit que j’étais favorable à la présence d’un dictateur.

Et je n’ai pas encore précisé quel type de dictature me semblait souhaitable… non : indispensable !

Il s’agit, on l’aura deviné, d’une « dictature verte – ou écologique ».

Parce que la situation n’est plus urgente. Elle devient indispensable si l’on veut préserver la paix, la sécurité des futures générations et, à terme, l’existence de l’espèce humaine.

En réalité, notre planète subit, de façon insidieuse, une dictature que la population, implicitement, approuve : celle de l’économie. Un monde devenu incontrôlable qui nous fait exiger une croissance à tout prix ( à tout prix, oui : y compris celui du sort – pire : de la survie ! - des générations à venir ). Une économie qui dicte sa loi à toute la planète avec le soutien des « pays riches » ( en gros, ceux du G 7 ou G8 ) qui refusent de modifier quoi que ce soit au mode de vie de leurs concitoyens.

Or, les faits sont têtus : les espèces, l’eau, les terres cultivables ( et je fais court ) disparaissent à vue d’œil, pour le maintien d’un mode de vie basé sur le gâchis, la surconsommation et le mépris du vivant – sans parler du non-vivant ( pétrole, gaz, terres rares, etc. ) dont la disparition, cerise sur le gâteau, contribue à alimenter le CO2 et l’effet de serre.

Question : pourquoi, malgré de beaux discours et des promesses admirables, rien n’est réellement fait pour contrer les catastrophes annoncées ?

Eh bien parce que :

1/ les responsables politiques obéissent aux impératifs économiques ( consommation, PIB, salaires, niveau de vie, etc. )

2/ ils sont davantage préoccupés par leur réélection dans 4 ou 5 ans que par le sort de la planète dans 30 ou 50 ans.

3/ s’ils prenaient les mesures drastiques indispensables, des manifestations et des protestations feraient sortir la population dans les rues ( en bien plus grand nombre encore que pour la coupe du monde de foot, c’est dire ! ).

Ce serait plus qu’impopulaire : insupportable !

4/ Si la France se risquait, en solitaire, à prendre ( de façon autoritaire ) de telles mesures, sa croissance, en chute libre, serait observée en ricanant par les autres pays qui, eux, trop contents, se garderaient bien de l’imiter… comme cela deviendra de toute façon indispensable, un jour, de gré ou de force.

Mais il sera trop tard. Le réchauffement climatique, c’est un peu comme le cancer : si on attend les premiers gros dégâts pour agir, les chances de survie se raréfient.

Les effets du réchauffement que nous supportons aujourd’hui sont la conséquence des excès de CO2… des années 70. Il a fallut cinquante ans pour qu’on les constate.

Pour contrer le réchauffement climatique actuel ( en ne produisant plus du tout de CO2, ce qui est évidemment impensable, impossible ), il faudrait un ou deux siècles.

Il faudrait, car loin d’en produire moins comme nous nous l’étions solennellement promis, nous en produisons toujours plus.

Une « dictature verte », comme je l’évoquais dans mon titre provocateur, ne pourrait être que mondiale. Avec, à sa tête, les 15 000 scientifiques qui ont lancé leur fameux appel, et les responsables des pays les plus riches, les plus producteurs… comme la Chine et les Etats-Unis. Avec non pas l’augmentation du prix du pétrole, mais l’interdiction absolue d’en pomper désormais le moindre baril.

Euh… et les voitures ?

Et l’industrie ?

Oui : vous l’avez compris : des années seraient nécessaires pour mettre en œuvre une telle mesure. Avec le remplacement de la voiture individuelle ( pour prendre un seul exemple ) par un vrai réseau de transports collectifs… fonctionnant au moyen d’énergies renouvelables.

Les transports aériens ?

Le tourisme ?

Il faudra les soumettre à une législation féroce. Savez-vous combien de personnes sont en train de se déplacer dans les airs, en ce moment – et en permanence ?

Deux millions !

Et l’aérien, sur Terre, représente seulement 3% du transport !

La surpopulation ? Il faudra la gérer.

La viande ? Il faudra finir par s’en passer, pour mille raisons qu’il serait trop long de détailler.

Utopiques, ces mesures ?

Peut-être. Mais de gré ou de force, nous devrons finir par nous y plier.

À un moment, dans le futur, où, hélas, il sera déjà bien tard pour agir…

CG

P.S. Difficile et délicat, de vous livrer des liens susceptibles de vous convaincre.

Ayez au moins la curiosité de taper Appel des 15 000 sur votre moteur de recherche.

Ou encore planète étuve si vous avez encore des doutes sur l’avenir de notre Terre – et celui du vivant en général.

Et si vous voulez l’avis d’un scientifique ( qui n’est pas climatologue mais astrophysicien ! Il s’agit d’Aurélien Barrau ), connectez-vous sur :

https://www.youtube.com/watch?v=XO4q9oVrWWw

Lundi 03 décembre 2018

SOEURS, Bernard Minier, X.O.

1993 : Alice et Ambre ( 20 et 21 ans ), deux sœurs, sont retrouvées mortes au bord de la Garonne. Elles sont habillées en aubes de communiantes ; l’une a été défigurée, l’autre pas. L’une porte une croix au cou, l’autre pas. L’une est vierge, l’autre pas.

Le policier chargé de l’enquête, Martin Servaz ( de la P.J. de Toulouse ) est jeune et inexpérimenté. Ses soupçons se portent très vite sur les lecteurs du romancier Erik Lang – voire sur l’écrivain lui-même. En effet, ce double meurtre rituel ressemble beaucoup à celui qui est décrit dans son roman La Communiante… L’un des fans de Lang va se suicider en laissant une confession douteuse. Affaire classée ? Pas tout à fait...

Car en 2018, c’est la propre femme d’Erik Lang qui est découverte assassinée… dans des conditions atroces qui, là encore, rappellent une scène d’un des derniers romans de cet auteur de plus en plus suspect.

On retrouve alors le capitaine ( ex commandant… il a été rétrogradé entre-temps ) Servaz. Il n’a rien oublié. Et il reprend l’enquête, certain qu’un lien existe entre ces trois meurtres.

Bien sûr, L’auteur Eric Lang redevient le principal suspect. Mais ces trois meurtres, s’ils sont bien liés, ont eu lieu dans des circonstances très particulières – et Servaz va devoir dénouer les fils d’une affaire beaucoup plus tordue qu’il ne le croyait !

Les lecteurs de Bernard Minier connaissent déjà Martin Servaz. Mais ici, l’auteur a trouvé un magnifique subterfuge pour nouer les fils de deux affaires, dont la première est vieille de vingt-cinq ans.

Martin Servaz a vieilli. Il s’est aguerri. Il est devenu le père de Margot ( qui vit à Montréal, et a un enfant : Martin-Elias ) et surtout le père de substitution de Gustav, un enfant fragile ; et il va s’entêter, à juste titre, pour tenter d’éclairer les motifs de ces étranges meurtres. La lumière ne jaillira que dans les toutes dernières pages de ce gros ( 460 pages ) thriller, comme dans un roman policier classique. C’est pourquoi le lecteur de Sœurs est tenu en haleine jusqu’au bout.

Au centre du récit, deux personnages  s’affrontent : Martin Servaz et Erik Lang, un écrivain sulfureux et malsain qui se complait dans la description de meurtres morbides – de quoi fasciner des milliers de lecteurs ( et de lectrices ) fragiles, vite devenus des fans inconditionnels. Aussi, c’est indirectement dans un décor littéraire que baigne ce roman : il invite le lecteur ( par l’intermédiaire d’Erik Lang ) à réfléchir sur les liens étroits et parfois troubles qui relient la réalité à la fiction.

À l’image des motifs et des conditions d’exécution de ces trois meurtres, rien n’est vraiment simple ; et les vérités, comme les culpabilités, sont parfois plus partagées qu’on l’imagine.

Ce récit est aussi ( grâce à l’intervention, en italiques, d’un inconnu qui tire toutes les ficelles ) l’histoire d’une vengeance terrifiante. Celle de quelqu’un dont on ne découvrira l’identité qu’en fin de parcours. De quoi montrer que la littérature ( et les mots ) sont parfois fort dangereux. Ce passionnant thriller possède de jolis clins d’œil pour un lecteur averti : on y voit passer quelques personnages tirés de la réalité, comme un certain Guillard qui ressemble fort à Christophe Guillaumot ( capitaine de police et auteur de polars ! ), que Bernard Minier remercie d’ailleurs dans une courte postface.

Un roman d’un style vif et efficace à dévorer d’une traite, même si vous n’avez encore jamais lu les enquêtes précédentes de Martin Servaz ( Glacé, Le Cercle, N’éteins pas la lumière, Nuit… )

Lu dans sa version grand format, un magnifique ouvrage, couverture verte et noire. Papier épais, lecture aisée


La semaine prochaine : "La dictature pourquoi pas" ...

Lundi 26 novembre 2018

Le problème à trois corps, Liu Cixin, Actes Sud

1967, en Chine – et en pleine révolution culturelle, le règne des fameux Gardes Rouges ...

La jeune astrophysicienne Ye Wentje assiste à l’exécution de son père, un savant accusé de déviationnisme scientifique. En mesure de rétorsion, elle-même est exilée à vie dans une base militaire isolée ( Côte Rouge ) dotée d’un radiotélescope chargé de piéger d’éventuels signes d’une civilisation extraterrestre...

Trente-huit ans plus tard, le professeur Wang Miao, spécialiste en nanotechnologies, est soupçonné par Shi Kiang, un officier de police grossier, de se livrer à des recherches douteuses. De fait, Wang Miao participe à un jeu de fantasy scientifique très étrange, Les trois Corps, qui met en scène une civilisation en proie à des cataclysmes climatiques incontrôlables, cataclysmes dus à la présence de trois soleils dont la courses est apparemment erratique. Un phénomène qui oblige les habitants à se « dessécher » pendant de longues périodes pour survivre.

Entre-temps, on retrouve Ye Wentje qui a bel et bien pris contact avec une civilisation extraterrestre, les Trisolariens, dont la Terre pourrait bien être le dernier refuge. Une Terre en proie à de telles contradictions et de tels conflits que la jeune scientifique a trahi les siens en livrant sa planète à une civilisation en danger nettement plus évoluée que la nôtre.

De fait, un stupéfiant compte à rebours semble lancé... et des phénomènes incompréhensibles se multiplient sur Terre, faisant douter les savants... de la Science elle-même.

Des phénomènes dont la justification n’est livrée que dans les toutes dernières pages, au moyen d’explications scientifiques dignes de Stanislas Lem ( dans Feu Vénus ) sur « un monde microscopique à onze dimension » et sur « la structure profonde de la matière ».

Mes lecteurs me reprochent parfois d’en dire trop. Pour le coup, le résumé ci-dessus en livre beaucoup moins que... la 4ème de couverture de ce roman de SF !

Ma première surprise, en lisant cet ouvrage offert par mon Webmaster Patrick Moreau ( qui en sait autant que moi sur la SF, et même davantage ! ) a été de constater qu’il avait été publié par Actes Sud.

En effet, la SF n’est pas vraiment le genre de la maison ; et on se serait plutôt attendu à trouver Le problème à Trois Corps publié en Ailleurs et demain, chez Robert Laffont.

Mais voilà : ce roman est très... réaliste.

Et l’univers de ( fausse ) fantasy du « Jeu des Trois Corps » a bel et bien une réalité sur un monde proche de nous, dans le triple système stellaire d’Alpha du Centaure.

Non seulement ce récit ne se déroule pas ( pour l’instant ) dans le futur, mais surtout, il plonge le lecteur ( grâce au jeu éponyme des Trois Corps ) au cœur de l’histoire de la Chine – oui, c’est une véritable encyclopédie, et les notes en bas de page se succèdent pour aider le lecteur peu familiarisé avec la civilisation chinoise ! Un coup de chapeau en passant au traducteur, Gwennaël Gaffric !

Autre caractéristique qui le différencie de la SF actuelle : les nombreuses références ( souvent historiques ) à la physique, l’astrophysique, les mathématiques... et l’informatique !

On est là dans un univers de hard science qui pourrait dérouter et rebuter celles et ceux qui ne sont pas familiarisés avec les bases de toutes ces sciences...

A contrario, le jeu Les trois corps entraîne le lecteur dans des péripéties historiques qui mêlent de façon très inattendue les sciences, l’histoire... et l’imagination scientifique ( à la mode chinoise ! )

Que penser de ce roman ?

Il est original et déroutant, même si sa trame peut se résumer à un thème très classique de la SF ( que j’ai moi-même utilisé en 1976 dans Le satellite venu d’ailleurs ! ) : la Terre reçoit des messages venus d’une civilisation extraterrestre – thème que le cinéma a souvent traité, notamment avec Contact, le film de Jodie Foster.

Mais cette « révélation » ( faite dès la 4ème de couv ) n’apparaîtra que dans la deuxième moitié de ce roman, qui est en réalité... le premier tome d’une trilogie, la suite étant censée se dérouler avec l’arrivée ( ? ) sur Terre des Trisolariens dans quatre siècles et demi. A condition que les Terriens n’aient pas trouvé d’ici là une parade pour contrer cette invasion extraterrestre.

Le lecteur pourra être également gêné par les allers-retours que le narrateur lui impose, en s’intéressant de façon alternée à Ye Wentje, son époux, leur fille – mais aussi et surtout à Wang Miao, qui cherche à percer la nature de l’infiniment petit – et là, on aborde la cosmogonie la plus audacieuse....

Bref, il s’agit là d’un thriller de SF exigeant et haut de gamme, qui flirte à la fois avec le polar, le récit historique et l’essai scientifique.

Né en 1963, Liu Cixin semble être devenu l’étoile montante de la SF chinoise.

Il a remporté à neuf reprises le Galaxy Award ( le Hugo chinois ) et... le Prix Hugo en 2015.

Lu dans son unique version, un superbe grand format à la couverture noire dotée d’une illustration vert sombre très cinématographique.

Papier et typographie impeccables.

CG

Lundi 19 novembre 2018

L'été assassin, Liz Rigbey, Belfond

Lucy Shaeffer travaille dans un cabinet de New York.

D’origine russe, elle a quitté la Californie et son mari Scott après la mort ( subite du nourrisson ) de leur bébé Stevie . Elle a aussi et surtout quitté sa famille : sa sœur Jane, ses tantes, son père et sa mère – devenue folle elle aussi peu après la noyade de son troisième enfant, le petit Nicky.

Mais à l’annonce de la mort ( suspecte ) de son père, noyé dans l’océan au même endroit que Nicky ( il avait alors quatre ans ), elle se voit contrainte de revenir dans la maison familiale. Elle va y subir, comme beaucoup d’autres proches et amis de la famille, l’interrogatoire d’une jeune policière et de son vieux collègue, Rougemont, qui a participé à l’enquête à la mort du petit Nicky.

Lucy a d’étranges souvenirs ; elle a déjç été traumatisée par l’étrange légende familiale de sa famille qui a dû quitter la Russie au début du XXIe siècle : un long et terrifiant périple au cours duquel sa grand-mère a perdu son bébé dans un train…

Bref, beaucoup d’enfants décédés ( y compris parmi les amis de la famille Shaeffer ), dans des conditions parfois bizarres et/ou suspectes.

A contrecœur, Lucy va donc retrouver sa famille et ses anciens voisins, qu’elle a bien connus quand elle était petite. Et mener un peu malgré elle sa propre enquête sur la mort de son père et, à l’occasion, sur celle d’autres bébés – dont le sien !

Je suis tombé sur ce vieux thriller ( il date de 2004 ), une « lecture de vacances » improvisée.

Un long récit ( 500 pages ) à la première personne, relaté par une femme qui se croit coupable de tout et a parfois du mal à savoir si ses souvenirs sont authentiques ou inventés – c’est là le ressort principal et psychologiquement pertinent - du récit.

Une histoire pleine d’apartés, de souvenirs d’enfance, de descriptions et de rebondissements.

Car les circonstances de la mort du père vont l’entraîner très loin dans le passé.

Et la présence d’un inconnu qui s’introduit clandestinement dans la maison du défunt va peu à peu la mener à suivre d’autres pistes… il faut attendre la fin de la première moitié du récit pour obtenir un renseignement capital… et lire les cinquante dernières pages pour comprendre que tous ces événements étaient bel et bien liés.

C’est un roman sans aucun doute facile et agréable à lire, un récit familial édifiant – et terrifiant en définitive.

Liz Rigbey sait tenir son lecteur en haleine, même si elle a parfois tendance à ralentir l’action en insérant des descriptions ( parfois sans lien avec l’action ) et des souvenirs entre les dialogues. Certains chapitres pourraient sans doute en faire l’économie, mais c’est la liberté de l’auteur ! Au final, un thriller bien ficelé, aux personnages multiples – mais là, prudence : la plupart d’entre eux ont de près ou de loin un rôle dans le cœur de chacune des énigmes.

Et la fin ( à la manière d’Agatha Christie ) justifie les attentes ( et parfois les impatiences ou l’agacement ) du lecteur.

CG

Lundi 12 novembre 2018

Le grand jour, Grace Dane Mazur, Autrement

Demain, Adam Cohen va épouser Eliza Barlow.

Et ce soir, les Cohen ont convié les Barlow à dîner dans leur jolie propriété entourée d’un jardin anglais où règne un harmonieux désordre.

Mais voilà : les Cohen sont une famille d’intellectuels et de chercheurs.

La vieille Léah Cohen, nonagénaire, a été autrefois une fille qui a tourné les cœurs.

Son fils, le père d’Adam ( Pindar, la soixantaine ), est un spécialiste de… la gastronomie babylonienne !

Son épouse Célia s’interroge longuement sur la façon de placer les invités et sur la nature des mets à servir. Quant à leurs enfants, ce sont tous des originaux un peu déjantés, avec une Sara solitaire et mystique qui affectionne la station prolongée sur les toits et une Naomi ( trop ) discrète, anorexique et voyageuse, spécialiste des scorpions, une femme-enfant que les parents n’osent guère interroger et vont avoir bien du mal à la faire participer au repas.

Quant aux Barlow, ils sont spécialisés dans les affaires, l’immobilier, le droit, la finance… et le golf. Leur ancêtre, Nathan Morrill, est un libidineux un peu embarrassant.

Leur arrivée ( avec une demi-heure d’avance ) sème la panique et la perplexité à la fois chez les Cohen mais aussi chez leurs fidèles domestiques.

Le sujet de cet ouvrage ?

Eh bien chacun de ces ( nombreux ) personnages, dont le passé et les passions sont disséqués par l’auteur, va étudier à la loupe ( et juger ) chacun des autres participants à cette « répétition générale » du mariage.

Si vous êtes amateurs de thrillers passionnants… passez votre chemin !

Ce récit, où ( selon certains critiques ) plane l’ombre de Virginia Woolf, ne comporte bien sûr aucune action, aucun suspens. C’est la description minutieuse et psychologique de personnages hauts en couleur, dont le monologue indirect libre livre des souvenirs, des tics et des jugements sur des étrangers dont le comportement leur paraît évidemment bizarre – chacun voit midi à sa porte, comme on dit.

Salué comme un chef d’œuvre par certains libraires ( et par une amie qui me l’a vivement conseillé ), ce livre peut séduire un certain lectorat… et en irriter vivement un autre.

Pour ma part, j’ai certaines réserves : si les personnages sont originaux et toujours attachants, ils sont très ( trop ? ) nombreux ( ancêtres, parents, enfants, petits-enfants, serviteurs, chien ) – faire des fiches devient indispensable, même si l’ouvrage est court : 250 pages.

L’écriture est certes littéraire ( et parfois, ça se sent… l’auteur nous suggère : voyez comme j’écris bien ! ), mais les procédés redondants : les entractes descriptifs, avec la nappe posée sur la grande table dans le jardin comme leitmotiv, sont rédigés au présent ; et le reste du récit au passé.

Enfin, on passe d’un personnage à l’autre sans lien, un peu au petit bonheur la chance, selon l’humeur - en évoquant ( ou pas ) son passé, ses passions, ses phobies, ses envies, le tout assaisonné d’une sauce à la fois horticole ( superbes descriptions de plantes rares, d’odeurs, de couleurs … ) et gastronomique : amateurs de plats exotiques et rares, prenez des notes !

Bref, un récit très… décalé qui peut autant séduire qu’ennuyer.

Lu dans son unique version, un joli format dont la photo d’un joli vert vif pourrait illustrer la Garden Party de Katherine Mansfield.

CG

Lundi 05 novembre 2018

L'âge des low tech, Philippe Bihouix, Essai (Anthropocène, SEUIL)

Ce titre obscur cache un bilan nécessaire et édifiant : notre société actuelle court à sa perte. Mais des solutions existent, qu’il serait souhaitable de mettre en œuvre dès aujourd’hui, conformément au sous-titre : vers une civilisation techniquement soutenable.

Ingénieur spécialiste des métaux, Bihouix commence par nous livrer un historique édifiant : puiser dans les ressources énergétiques ( et surtout fossiles ) de notre globe ne date pas d’hier. Nul doute que certaines extinctions animales, à la Préhistoire, sont dues à l’œuvre de l’Homme, même si notre Terre était fort peu peuplée. Plus tard, on a détruit des forêts pour construire des vaisseaux. Un navire de guerre nécessitait… deux mille chênes centenaires !!!

Quant aux métaux, certaines mines ont été souvent vidées de leur contenu il y a deux mille ans… pour des raisons de conflit, le plus souvent.

Très vite, Bihouix nous montre ( et nous démontre ) que notre société actuelle ne vit et ne survit qu’avec le ( et grâce au ) PETROLE.

Du stylo à bille aux revêtements routiers en passant par l’agriculture ( oui ! ) nos ordinateurs et nos smartphones, le pétrole en est l’un des composants essentiels. Quant aux métaux et aux terres rares… si leur extinction n’est pas encore proche pour certains d’entre eux, le coût de leur exploitation sera bientôt prohibitif. Ce qui revient à peu près au même.

L’explication est simple : quand il fait dépenser plus d’énergie que la quantité qu’on va récolter, il n’est plus question d’en chercher, et pour cause !

A la fin du XIXe siècle, exploiter un puits de pétrole rapportait beaucoup et ne coûtait pas cher. Du pétrole ? Oh, il y en a encore beaucoup, mélangé aux sables bitumineux et sous les mers… mais on va devoir bientôt dépenser plus de pétrole pour en trouver que celui qu’on récoltera… c’est donc inutile !

Tout le monde a entendu parler de la fameuse « courbe en cloche » du « pik oil » - c'est-à-dire le moment où la production mondiale de pétrole plafonnera avant de commencer à déclinerJ’entends votre question : « c’est pour quand ? »

Euh… mauvaise pioche : le pik oil  c’était en 2006 !

Donc on commence à descendre. Et viendra un moment ( entre 2030 et 2040 ) où il faudra vivre… sans pétrole.

Là, les problèmes vont devenir aigus. Très vite.

Bihouix prévoit ( il n’y a là nulle prédiction… les statistiques sont hélas formelles ) un retour à la terre cultivable et à une existence liée… à l’essentiel : le fameux âge « low tech » du sous-titre.

Bihouix ne s’en émeut pas.

Il nous dit simplement : il faut s’y préparer. Tout de suite. Ne serait-ce que pour garder les réserves de pétrole et de métaux pour des biens essentiels – et pas pour les smartphones ou les voitures, qu’on juge indispensable de changer tous les deux ans ou tous les six mois !

Ce n’est pas un retour à l’âge de pierre mais la nécessité de vivre de peu ( de 20 à 25% de ce que nous consommons aujourd’hui ), en rationnant l’eau potable, les déplacements…

Et ça, c’est le prix de la survie de l’humanité, surtout si elle frôle les dix milliards d’habitants ( d’ailleurs, il serait temps de songer à limiter les naissances… ).

Bihouix passe en revue à peu près tous les thèmes, de la naissance à la mort en passant par le travail, les terres cultivables, les énergies de l’avenir…

Les éoliennes ?

Les panneaux solaires ?

Oubliez ! Il faut les entretenir et les réparer tous les trente ans.

Les centrales nucléaires ? Gros problème…

Même leur démantèlement, Bihouix n’y croit pas : cela coûterait beaucoup trop cher, il va donc falloir se résoudre à… les entretenir ( pour faire simple : gérer leur refroidissement ! ) pendant leur longue agonie de quelques milliers d’années.

Bref, j’en passe – mais Bihouix, lui, n’oublie rien ! Il passe tout en revue, allant jusqu’à nous expliquer que l’incinération, non, ça n’est pas écologique. Et faire durer la vie d’un vieillard sous forme de légume, c’est coûteux et déraisonnable. Il faut un simple linceul et que le corps revienne à la terre. Vous souriez ? Vous protestez ?

Pas moi. Tout ce que Bihouix passe en revue m’est déjà passé par la tête ; et les solutions que je préconisais sont les mêmes que les siennes.

Autant vous prévenir avant de lire cet ouvrage.

Bihouix nous démontre aussi et surtout que la civilisation actuelle est celle d’un effrayant gâchis : de papier, de déplacements, de production de biens inutiles, qu’il est plus coûteux de remplacer que d’entretenir – vive le vélo, la lenteur – et la convivialité retrouvée  !

Oui : il nous explique qu’il y a moyen de vivre autrement – en étant au moins aussi heureux qu’avant, et surtout en partageant davantage et en communiquant - mieux qu’avec des SMS, c'est-à-dire… en fréquentant ses voisins !

Si Bihouix effectue un bilan complet et édifiant, d’abord de nos erreurs et enfin des conditions indispensables de notre survie ( et c’est… pour demain ! ), il avoue ne pas avoir le pouvoir de légiférer. Notre économie de marché risque hélas de fonctionner jusqu’au bout – c'est-à-dire de frôler la catastrophe. Plus tôt nous nous préparerons à cet âge des low tech, et plus douce ( enfin… moins dure ) sera la transition.

Si vous jugez que cet ouvrage va vous démoraliser… alors évitez de le lire.

Mais c’est ce qu’on appelle la politique de l’autruche : quand des faits paraissent évidents mais trop difficiles à supporter, on préfère fermer les yeux ou retarder le moment de les affronter.

C’est exactement ce que nous faisons.

Avec la bénédiction de notre économie de marché et de leurs actionnaires, uniquement soucieux de s’en mettre plein les poches avant de sauver les meubles… s’il en reste.

CG

Lundi 29 octobre 2018

Journal d'un lecteur, Alberto Manguel, Babel (Actes Sud)

En 2002, Alberto Manguel a décidé de tenir un « journal de lecteur » en relisant un livre chaque mois. Il nous livre alors ses impressions – non seulement celles de sa lecture, mais d’autres, parfois en vrac, concernant l’actualité ( notamment la guerre en Irak décidée par George Bush ), ses souvenirs, ses amis écrivains, sa bibliothèque, sa chatte, ses déplacements professionnels en Europe et ailleurs, ses rapports avec les journalistes et les éditeurs, l’achat récent d’une vieille maison en pierre, près de Poitiers, le jardin situé sur un ancien cimetière et dans lequel poussent des légumes et des fleurs ( dont s’occupe surtout son compagnon Craig, auquel l’ouvrage est dédié ) …

Quels sont les livres qu’Alberto Manguel a choisi de relire ?

Ceux qu’il a aimés, bien sûr, et qui, même s’il ne l’avoue pas, seraient sans doute ceux qu’il emporterait sur une île déserte.

Il sera donc essentiellement question de :

* en juin : L’invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares, un classique de la SF – ou du fantastique, selon l’angle de lecture ! - d’un compatriote argentin.

* en juillet : L’île du docteur Moreau, de H.G. Wells/

* en août : Kim de Rudyard Kipling

* en septembre : Mémoires d’outre tombe de Chateaubriand.

* octobre : Le signe des quatre ( une enquête de Sherlock Holmes ) d’Arthur Conan Doyle.

* novembre : Les affinités électives de Goethe.

* décembre : Le vent dans les saules de Kenneth Grahame.

* janvier : Don Quichotte de Cervantes

* février : Le désert des Tartares de Dino Buzzati.

* mars : Notes de chevet d’Hervé Guibert.

* avril : Faire surface de Margaret Atwood.

* mai : Mémoires posthumes de Bras Cubas de Machado de Assis.

Avouons-le d’emblée : la passion d’Alberto Manguel pour les livres et la lecture, ses confidences, ses apartés et ses capacités d’analyse font de lui à mes yeux un auteur exceptionnel. Mon enthousiasme sera donc entaché de subjectivité !

Cet ouvrage, passionnant à tous les égards, est toutefois inclassable. Il tient surtout du journal de bord. Chaque ouvrage est le prétexte à de multiples réflexions, de tous ordres, mais qui, témoignent d’un intérêt vif et approfondi pour l’œuvre – et pas seulement les douze ouvrages choisis, car les références à d’autres œuvres sont nombreuses, diverses et pertinentes..

Faut-il l’avouer ? J’ai été surpris de constater que j’avais lu une bonne partie ( 9 sur 12 ! ) des récits choisis par cet essayiste hors pair. Seuls manquent à mon palmarès Le vent dans les saules, Notes de chevet et ces Mémoires posthumes… j’ignorais jusqu’ici, à ma grande honte, le nom de Kenneth Grahame ! Et je n’ai encore rien lu du Brésilien Machado de Assis.

Manguel est un grand voyageur : argentin, il a la nationalité canadienne, a vécu longtemps en Israël et est désormais, en France, propriétaire d’une vieille maison de village.

Si vous n’avez pas lu son Histoire de la lecture ( Actes Sud, 1998 ), précipitez-vous dessus.

Ce nouvel essai, plus libre et plus personnel, m’a fait prendre conscience que je partageais avec Alberto Manguel un grand nombre de choix, de passions et de convictions : c’est un lecteur compulsif, qui relit souvent, annote ses ouvrages, les classe dans une bibliothèque qu’il aime visiter. Il émet des jugements sur les oeuvres et sur l’actualité qui pourraient être les miens – même si je suis loin d’avoir les qualités de ses réflexions universitaires !

A cent reprises, ici ou là, j’ai surligné ou annoté ses phrases, ses jugements.

En voici un choix hélas limité…

La lecture est une tâche confortable, solitaire, lente et sensuelle ; l’écriture aussi possédait jadis certaines de ces qualités ( p 13 )

L’ignorance du lecteur anglophone ne cesse jamais de m’étonner. ( p. 24 )

Svedenborg a dit que les réponses à nos questions sont toutes étalées devant nous mais que nous ne les reconnaissons pas en tant que telles parce que nous avons d’autres réponses en tête. ( p. 27 )

Je découvris avec dépit combien la gloire est éphémère ( disait Simone de Beauvoir ) p. 30

L’influence de l’avenir sur le passé ( à propos du roman L’invention de Morel p. 31 )

Citant le journal de Léon Bloy ( p. 40 ) : « J’ai toujours dit que j’écris pour les lecteurs, mais le fait que je continue à écrire à cette époque où les lecteurs ont disparu ( les lecteurs inconditionnels, authentiques ) prouve irréfutablement que j’écris pour moi-même. »

Nous lisons ce que nous avons envie de lire, pas ce que l’auteur a écrit. ( p. 61 )

Dans les périodes de ténèbres, nous revenons aux livres : afin de trouver des mots pour ce que nous savons déjà. ( p. 78 )

Doris Lessing, à propos du 11 septembre : « Les Américains ont eu l’impression d’avoir perdu le paradis. Ils ne se sont jamais demandé, d’abord, pourquoi ils croyaient avoir le droit de s’y trouver ». ( p. 82 )

Il semblerait que nous ayons autant besoin pour survivre de langage que de nourriture. ( p. 120 )

Je dois arrêter de travailler à ce journal afin d’écrire un texte gagne-pain pour une certaine publication illisible. ( p.165 )

Citant Flaubert : « Il faut que les endroits faibles d’un livre soient mieux écrits que les autres. » ( p. 173 )

Ecrire consiste à voir clairement quelque chose qui était là depuis le commencement. (p. 201)

Citant Marguerite Yourcenar : « Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été des livres. » ( p. 209 )

Pour Machado de Assis ( de même que pour Diderot et Borges ), la page de titre d’un livre devrait comporter les deux noms de l’auteur et du lecteur, puisque tous deux en partagent la paternité. ( p. 230 )

«  Son intelligence était si active qu’elle ne lui permettait pas de lire : chaque phrase lui suggérait une foule d’idées et d’images qui le détournaient vers ses propres univers mentaux et lui faisaient perdre le fil de la pensée » ( Enrique Larreta évoquant Bioy Casares )p. 235.

Vous voulez en savoir davantage ?

Lisez Journal d’un lecteur !

Lu dans sa version de poche, un joli petit ouvrage modeste ( 7,50 euros, 250 pages ), facile à transporter… et dont mon exemplaire a été truffé de notations et de repères au crayon. Une promenade inoubliable en compagnie d’un grand amoureux de toutes les littératures.

CG

Lundi 22 octobre 2018

Mort d’une abeille

Réflexion après la diffusion d’un doc « 13H15 le dimanche » sur la 2, en août dernier.

On y voit notamment une abeille en train de mourir. Elle gigote et agonise, victime d’un dérèglement causé par un pesticide… ou même deux pesticides réputés inoffensifs, mais dont la rencontre provoque le même effet dévastateur, comme deux médicaments sans danger peuvent se révéler incompatibles. Son système endocrinien est perturbé, elle est incapable de se diriger –les abeilles se servent du soleil pour communiquer leurs trajets et retrouver leur ruche.

Cette abeille n’est pas la seule à mourir.

En trente ans, on le sait, 80% des insectes ont disparu sur notre planète.

Ce qui rend obsolète la fameuse blague : « A quoi reconnaît-on un motard heureux ? Réponse : les moucherons, sur les dents. »

Les vieux conducteurs l’ont remarqué : autrefois, en été, leur pare-brise était vite constellé par des mouches, guêpes, moustiques et autres insectes projetés sur le pare-brise.

Il n’y en a quasiment plus… merci, Monsanto !

75% des abeilles ont disparu. Ce petit gain de 5% est le fait des apiculteurs qui se battent pour renouveler leurs ruches. Les abeilles ont deux ennemis : les parasites et les pesticides.

Dans le monde, un seul pays n’a pas vu de diminution des abeilles des ruches : Cuba.

Pourquoi ?

Parce qu’après la chute de l’URSS, l’embargo américain n’avait plus d’adversaire.

Cuba n’a plus disposé de l’envoi des pesticides de ses alliés russes.

Les apiculteurs cubains ont été contraints de… faire du bio.

Et là, miracle : les abeilles se sont montrées capables de lutter elles-mêmes, par de rapides mutations, contre leurs parasites naturels ! Sans pesticides, elles ont continué à produire ( du miel ) et à se reproduire. Merci l’Amérique  ( et Mr Bush senior ) !

On me dira : les abeilles vont disparaître… et alors ?

On connaît la phrase ( faussement attribuée à Einstein ) évoquant la fin programmée de l’humanité s’il n’y avait plus d’abeilles : elles sont responsables (à 80% ) de la pollinisation. Sans elles, la biodiversité disparaît ( ainsi que la plupart de nos cultures ).

Or, la responsabilité des pesticides semble entière : ils sont coupables de la mort des abeilles.

Monsanto ?

On sait ce qu’il en est : sans pesticides, ça va coûter plus cher de désherber.

Donc il faut attendre un peu avant d’agir, pour des raisons économiques.

Même Nicolas Hulot l’admet, l’accepte, le soutient – bizarre !

Sauf que pour les mêmes raisons, l’humanité va finir par le payer beaucoup plus cher.

Monsanto, on le sait aussi, a été racheté par Bayer, qui hérite de cette patate chaude.

Monsanto ( donc Bayer ) a été condamné à verser 289 millions de dollars ( 250 millions d’euros ) à un jardinier américain dont la cause du cancer semble bien avoir été établie.

Et ce jugement pourrait faire jurisprudence.

Sauf que Bayer, rassurez-vous, n’est pas près de payer : il fait appel. Le procès peut durer des années, avec l’aide de rapports établissant que le glyphosate n’est pas du tout dangereux. Rapports douteux rédigés par des « spécialistes » tous liés à Monsanto.

Cherchez l’erreur.

L’abeille en train de mourir lève peut-être le doigt ( si j’ose dire ) pour affirmer : ben non, je suis même la victime de pesticides jugés sans danger, alors le glyphosate, pensez donc…

A-t-on estimé le coût ( là, pas en millions mais en dizaines de milliards ) des conséquences ( sanitaires : médicaments, traitements, etc. ) de l’usage de ces pesticides ?

Les 250 millions d’euros auxquels Monsanton vient ( enfin ! ) d’être ( théoriquement, hélas ) condamné sont une goutte d’eau dérisoire.

Le coût de ces conséquences, c’est la sécu qui l’a payée – et la paiera.

C'est-à-dire nous.

Et ce qui se passe pour les abeilles n’est que la surface de l’iceberg de notre belle économie de marché : on privatise les bénéfices ( Monsanto s’est magnifiquement enrichi pendant des dizaines d’années ! Avec un dernier chiffre d’affaire de 15 milliards de dollars, il vient d’être racheté par Bayer pour… 59 milliards d’euro, qui dit mieux ?) et on nationalise les pertes : c’est la société, les impôts ( nous ! ) qui devons réparer les dégâts… quand c’est encore possible.

Ah, pour les abeilles, je rassure mes lecteurs : des sociétés privées ont trouvé la solution : des abeilles robots fabriquées par millions ( je ne plaisante pas, renseignez-vous, Walmart, 485 milliards de chiffre d’affaire, a déposé un brevet ! ).

Les trusts ont toujours une réponse : non contents de s’enrichir en détruisant la biodiversité, ils trouvent encore le moyen de continuer à le faire en inventant des remèdes pour réparer les catastrophes qu’ils provoquent.

CG

Lundi 24 septembre 2018

Un tout petit monde, David Lodge, Rivages

Le jeune Persse Mac Garrigle ( natif de Limerick ), universitaire irlandais, poète à ses heures et récent auteur d’un essai sur T.S. Eliot, tombe éperdument amoureux, au cours du congrès de Rumidge, de la belle Angelica Pabst. Bien qu’elle l’éconduise gentiment, il décide qu’elle est la femme de sa vie et il va tenter de la retrouver au cours des nombreux congrès internationaux auxquels elle ( et il ) vont participer.

Les congrès littéraires, c’est aussi la passion et la grande occupation de plusieurs autres enseignants voyageurs : Ruppert Sutcliffe, Philip Swallow, ( le directeur du Département ), Robin Dempsey – et surtout Morris Zapp, une sommité en matière littéraire qui a mal digéré son divorce et bloque désespérément sur le sujet de sa prochaine intervention : l’avenir de la critique

Tout ce petit monde possède trois points communs :

  • être coûte que coûte invité, tous frais payés, à venir ici ou là ( le plus loin possible de son domicile, hors du Royaume Uni ) pour y intervenir ( et briller ? ) dans un congrès, quel qu’en soit le sujet – dans le domaine de la littérature, bien sûr.

  • profiter de ce séjour pour séduire l’une des congressistes et passer un bon moment avec elle.

  • se hisser dans la hiérarchie, d’abord en publiant un essai, un rapport ou une thèse sur un sujet inédit ; et grâce à cette publication, accéder à un plus haut grade universitaire, notamment cette place honorifique à 100 000 dollars par an qui semble bientôt être libérée à l’ l’UNESCO – et que guigne chacun des personnages du récit.

Tout ce petit monde se rencontre, se pavane, intrigue et se fait des compliments ( se déteste, se jalouse en réalité copieusement ! ), tente de se goinfrer pendant les cessions au cours desquelles l’ennui plane… Eh oui, tous les prétextes sont bons pour échapper à l’intervention d’un confrère. Ce sont d’incessants chassés-croisés, hasards, malentendus avec, pour leitmotiv, la quête incessante de Persse à la recherche d’une Angelica Pabst qui ne cesse de lui échapper et qui semble douée d’une mystérieuse double identité…

Au fil des ans, mes lecteursl’aurontsans doute remarqué : j’ai un faible pour David Lodge !

Ce roman, préfacé par feu Umberto Eco ( il sait de quoi il parle ! ), et qui est un peu la suite de Changement de décor ( vous aurez sûrement droit à une critique de ce roman en 2019 ! On y trouve déjà un certain Philip Swallow ) nous fait entrer dans les coulisses du petit monde universitaire des congressistes.

Les personnages ( voir plus haut ) sont nombreux et typés ; chacun d’eux poursuit un objectif précis et est sujet à bien des déconvenues, surtout le jeune et naïf Persse, puceau dans bien des domaines, croyant et très entêté. Si l’auteur va de l’un à l’autre, c’est parce que ses personnages ne cessent de se croiser et qu’existent entre eux des liens anciens, des intérêts professionnels, des rivalités et des jalousies farouches.

Ce roman n’est pas une nouveauté mais il est devenu « culte », comme l’affirme Umberto Eco. Et ce, à juste titre : son humour vachard et décapant fait mouche à tous coups ; et je me suis surpris à bien des reprises en train d’éclater de rire – David Lodge a l’art de confronter ses personnages à des situations impossibles – et pourtant vraisemblables !

On peut être parfois surpris par la diversité des quiproquos– mais on le sera davantage encore en lisant les dernières pages, dans lesquelles l’auteur réunit magistralement tous les fils épars qu’il a tendus et/ou noués.

Magistral !

Si vous n’avez jamais lu David Lodge, ne ratez pas Un tout petit monde, vous le dévorerez d’une traite… et vous rirez beaucoup, même si vous n’êtes pas un familier de la littérature et des congrès.

Lu dans sa version d’origine, un joli grand format dont l’élégante couverture ressemble à un tableau de Edward Hopper ( en réalité de l’architecte français Etienne Kohlmann )

Lundi 17 septembre 2018

Un capitaine de 15 ans, Jules Verne, Hetzel ( Voyages extraordinaires, volume in-8 raisin illustrés )

En février 1873, le brick-goélette Pilgrim s’apprête à quitter Auckland ( Nouvelle Zélande ) pour gagner Valparaiso, au Chili.

À son bord : cinq matelots confirmés, leur excellent capitaine ( Hull ), un mousse orphelin de quinze ans ( Dick Sand, surnommé « le novice » ), un chef cuisinier un peu louche ( Negoro ) et les membres de la famille du propriétaire du navire : Mrs Weldon ( son épouse ), leur fils de cinq ans Jack, la vieille nourrice noire Nan et le « cousin Benedict », un entomologiste rêveur et passionné, sorte d’ancêtre du professeur Tournesol.

Le navire croise la route d’un navire naufragé et recueille cinq Noirs rescapés et un chien, Dingo, qui semble connaître ( et peu apprécier ) Négoro. Un peu plus tard, le Pilgrim s’approche d’une jubarte ( une baleine franche ) que le capitaine veut attaquer.

Pour ce faire, il abandonne son navire et embarque sur un canot avec ses cinq matelots. Une imprudence qui va lui coûter cher… et justifier le titre de ce grand roman maritime, dont la route est détournée clandestinement par Negoro. Si bien qu’au lieu de se diriger vers la côte du Chili, le Pilgrim va contourner le cap et aborder l’Afrique – précisément l’Angola, où se pratique encore l’esclavage de la façon la plus cruelle…

J’ai lu ce roman il y a… soixante ans, dans une version sans doute abrégée de la vieille « Bibliothèque verte » : couverture vert de gris, papier jaune, typographie minuscule, 250 pages sans illustrations.

Récemment, dans une brocante, j’ai eu la chance de découvrir sa version originale, dans un état certes assez moyen. L’ouvrage, il est vrai, a 140 ans ; mais il est authentique et complet. Je l’ai acheté pour l’ajouter à ma ( petite ) collection des Jules Verne de la collection Hetzel.

Et je l’ai relu… avec un plaisir qui m’a étonné moi-même. Et que je justifierai plus loin.

Depuis près d’un demi-siècle, Jules Verne est devenu un auteur reconnu… et hélas quasiment illisible pour un jeune lectorat – exception faite, sans doute, pour Le Tour du monde en 80 jours. Un capitaine de quinze ans, hélas, n’échappe pas à la règle, même si l’on n’y trouve pas les interminables descriptions de la vie sous-marine de 20 000 lieues sous les mers.

Ici, les descriptions et apartés explicatifs se limitent à un paragraphe. Mais le lecteur contemporain, même adulte, aura du mal à les digérer. Le vocabulaire est d’une richesse impressionnante, et sur le plan de la navigation maritime, Jules Verne rivalise ici sans mal avec Herman Melville ( nul doute que notre auteur jeunesse a lu Moby Dick ! ) Jack London, et même le grand et plus récent Patrick O’Brian. Mais le détail des manœuvres du Pilgrim passionneront les rares inconditionnels de la marine à voile ou les matelots actuels de l’Hermione !

Dès les pages 5 et 6, on risque d’être rebuté par le portrait du fameux « cousin Bénédict », assorti d’une leçon ( de deux pages ) de sciences naturelle sur « l’embranchement des articulés ( qui, comme chacun sait ou devrait savoir, en 1878 ) comporte six classes : les insectes, les myriapodes, les arachnides, les crustacés, les cirrhopodes et les annélides. »

Ce roman est aussi le prétexte à une permanente leçon de géographie. L’arrivée sur la côte africaine ( que les naufragés prennent pour l’Atacama, en Amérique du sud, c’est le début de la deuxième partie ) offre à l’auteur le moyen rêvé de nous décrire avec minutie la flore et la faune de ces deux continents. Il en profite aussi pour nous livrer une leçon d’histoire de l’esclavage, dans laquelle on croisera la route de Stanley parti à la recherche de Livingstone.

L’auteur suit l’actualité puisqu’il nous rapporte des faits datant de septembre 1877 !

Et quand la petite troupe doit se réfugier dans une termitière pour échapper à un orage, Jules Verne n’hésite pas à baptiser son chapitre ( V ) Leçon sur les fourmis dans une fourmilière. Par la suite, bloqué dans cet abri précaire à la suite d’une inondation, une autre leçon scientifique nous est offerte avec le chapitre ( VI ) : La cloche à plongeurs…. Un vrai cours de physique. Ce qui n’empêche pas l’action d’avancer !

Aujourd’hui, un tel étalage de connaissances étonne et irrite le néophyte.

Mais voilà : en 1878, l’école n’est pas encore passée par Jules Ferry. Et tout ouvrage destiné à un lectorat jeunesse se doit de livrer des informations utiles sur la géographie, les sciences, l’astronomie – et toutes les nouvelles découvertes, qui foisonnent en cette fin de siècle.

Jules Verne, qui le sait, se tient au courant de tout. Sa documentation est stupéfiante. Encore ne se livre-t-il pas, comme c’était ( trop ) souvent le cas, à des considérations morales et religieuses, même s’il condamne avec vigueur l’esclavage. Ici, l’action et l’aventure ont la priorité. Le héros, en fuite avec quelques rescapés dans la deuxième partie, ne recule pas devant le meurtre. On croise de cruels anthropophages, des tribus primitives… des décors que n’auraient pas renié les futurs Sir Rider Hagard ( 1856/1925 auteur des Mines du Roi Salomon ) ou Edgar Rice Burroughs ( 1875/1950 – Tarzan ! ).

En 1878, les jeunes bourgeois de 15 ans, lecteurs de la revue Le Magasin d’éducation et de récréation, où parut d’abord en feuilleton Un capitaine de 15 ans, en avaient en déjà pour leur argent. Si l’on peut faire abstraction de ces digressions, ( souvent passionnantes, du moins à mes yeux ) on sera surpris par le nombre important de dialogues, l’enchaînement des actions, les portraits des personnages – et le caractère documentaire d’un récit qui offre une réflexion, toujours actuelle, sur l’esclavage. Ce « roman d’apprentissage » ( Mark Twain et Jules Vallès ne sont pas loin ), dont le jeune Dick Sand est le héros mis à l’épreuve, regorge évidemment de bons sentiments. Et l’unique personnage féminin du récit ( Mrs Weldon – la vieille nourrice est peu présente ), une douce et bonne mère de famille, fera sourire les féministes de 2018. Mais il est déjà heureux que ce personnage existe, on sait que dans un roman de Jules Verne, les femmes se comptent sur les doigts d’une seule main… quand il y en a une !

Post Scriptum : l’achat de cet ouvrage a stupéfait ma petite-fille Laura, 14 ans.

- Mais pourquoi acheter un livre si vieux, si lourd et que tu as déjà lu autrefois ?

Très difficile de lui faire comprendre l’émotion qui a été la mienne : cet objet est historique, c’est à mes yeux une relique ; il a été lu des dizaines de fois, j’en veux pour preuve son état. Le papier, pourtant très épais, est fragile ; il se déchire facilement. La couverture, un gros cartonnage, a été recollée et réparée plusieurs fois. Cependant, les trois tranches restent dorées à l’or fin. À l’heure d’Internet, alors que ce récit est gratuitement accessible, comment faire comprendre à ma petite-fille que la lecture d’un vrai livre ( illustré par H. Meyer ) n’a rien à voir avec un texte qui défile sur un écran ?

Soixante ans après ma première lecture, j’ai passé quelques heures exceptionnelles, avec, entre les mains, un objet digne d’un musée et dans la tête des émotions que la mémoire et le poids de mes expériences ont multipliées.

Le privilège de l’âge, sans doute…

Lundi 10 septembre 2018

Charly 9, Jean Teulé, Julliard

Du 23 août 1572 ( veille de la Saint Barthélémy ) au 31 mai 1574 ( autopsie du roi, mort la veille ), Jean Teulé nous relate les deux dernières années de la vie, du destin et de la folie grandissante de Charles 9, l’un des fils de Catherine de Médicis.

Charles 9, faut-il le rappeler, eut une vie courte et il fut détesté : mort à 24 ans, il est resté sous l’influence de sa mère. C’est sous son influence qu’il a ordonné le massacre de la Saint Barthélémy, qui causa la mort de 2 ou 3 000 parisiens et celle, par ricochet, de 10 ou 20 000 protestants, les jours suivants, dans pas mal de villes de France. Un massacre, note au passage Jean Teulé, qui fut salué comme un exploit par le pape !

Ouvrage historique mineur ( du moins dans l’œuvre de l’auteur ), Charly 9 se lit d’une traite grâce ( ou malgré ? ) un style très particulier, très riche, truffé d’expressions historiques ( on pense au meilleur de Fortune de France ) mais aussi de jurons, de scènes paillardes et de clins d’œil plus contemporains de l’auteur.

Si ce roman me touche, c’est parce qu’on y retrouve les Médicis, Henri de Navarre ( tout jeune marié avec Marguerite de Valois, la future Reine Margot, fille de Marguerite ! ) et aussi tout ce qui fait le terreau du dernier roman de Ken Follett, Une colonne de feu ( dont on a lu la critique sur mon blog au premier trimestre 2018 ).

Veule, égoïste, influençable, ce petit roi va finir par devenir sanguinaire et tuer tout ce qui bouge, au point de vouloir chasser à courre dans son propre palais du Louvre. A l’image de la ( superbe ) couverture du livre, Charles 9, pendant les dernières années de son trisge règne, va se couvrir du sang de ses sujets, au sens propre comme au sens figuré. Epoux d’une jeune allemande qu’il délaisse ( au profit de sa maîtresse favorite, une prostituée, Marie Touchet ), fils d’une reine autoritaire qui fera tout pour que succède à Charles 9 son fils favori, le futur ( et efféminé ) Henri III surnommé par sa mère « Mes Chers Yeux ».

Entre deux massacres, deux chasses à courre et deux disputes familiales, le lecteur aura le plaisir de croiser les sommités de la fin du XVIe siècle : Ambroise Paré ( protestant, certes, mais épargné par Charly ), et surtout le vieux Ronsard, toujours à l’affût d’une mignonne –y et à qui Charles 9 aurait commandé La Franciade, en dodécasyllabes.

L’intérêt de ce récit ( à peine ) romancé ?

  • Historique, au premier chef : on y apprend (ou on nous rappelle ), entre autres, que :

  • c’est sous le règne de Charles 9 qu’on change la date du 1er janvier ( jusqu’ici différente selon les villes du royaume !

  • ce changement va provoquer la mort par le froid de milliers de paysans !

  • on décide qu’au 1er avril, on aura la liberté de mentir et de se livrer à des canulars,

  • le 1er mai sera dédié au muguet ( une plante hélas mortelle si on la mange ! ).

  • L’agonie sanglante de Charles 9 est sans doute due à un empoisonnement… aurait-il été assassiné par sa propre mère, soucieuse de mettre sur le trône un autre de ses fils ?

  • c’est la première fois qu’a lieu l’autopsie d’un roi.

Intérêt également littéraire, grâce à un style ciselé, efficace, d’une richesse étonnante, parfois émaillé d’une touche contemporaine et d’un jugement subjectif de l’auteur, parfois lui-même amusé par le cocasse ( et l’horreur ) de la situation qu’il décrit. A ce titre, le « Allah Akbar ! » jeté par un passant lors des funérailles ( mouvementées et sanglantes, elles aussi ) du souverain est sans doute une facétie de l’auteur !

Lu dans son édition Julliard moyen format, avec une fort jolie couverture, le vrai portrait de Charles 9 ( estampe ) auquel ont été judicieusement ajouté quelques coulées de sang.

Lundi 03 septembre 2018

Il pleut des parapluies, Susie Morgensgern - Les fantômes du manoir, Fabrice Colin - RAGEOT ( collection Flash Fiction )


La narratrice, Célia, qui est en CM2, constate qu’il pleut… tout le temps. Et elle n’aime pas la pluie. Hélas, elle a aussi horreur des parapluies, parce qu’ils encombrent une main.

Dans sa classe de l’école de Ploufragan, les élèves préparent leur entrée en Sixième dès le mois de juin. Jour après jour, on fait le barbecue… dans le salon, pour cause de pluie.

Célia a un projet ambitieux : inventer un procédé qui protège de la pluie en conservant les mains libres. Ce n’est pas son amie ( un peu collante ) Marie qui va lui être d’une grande aide. Ni même Daniel, un ami de la famille hospitalisé après un méchant malaise, et qui est à la recherche de l’âme-soeur.

Mais voilà que Célia fait la connaissance de Jules, qui pourrait devenir un complice, un ami ( et plus si affinités ).

De quoi doper l’imagination de Célia l’inventeuse.trice ?

Cet été-là, Hugo ( 13 ans ) est embauché par son oncle à la Foire du Soleil, où il est propriétaire du Manoir de l’horreur, un « train-fantôme ». Hélas, cette attraction a pris de l’âge, elle n’est presque plus fréquentée ; les deux étudiants embauchés pur l’animer, Pedro et Lucile, manquent de conviction et d’imagination. Résigné, l’oncle d’Hugo va devoir mettre la clé sous la porte. En effet, le public lui préfère de loin Le Castel de la Terreur, moderne et particulièrement effrayant ! Hugo le vérifie d’ailleurs par lui-même. Ce succès aurait-il un secret ? Euh… oui ! Et Hugo va le découvrir. Et redresser la situation… au point de frôler l’incident.

Cette semaine, deux récits pour le prix d’un.

En réalité, même s’ils comportent 120 pages chacun, ils se lisent très vite, d’une traite - grâce à une typographie aérée et à une écriture particulièrement fluide ; et surtout, ils font partie de la même collection : Flash Fiction, spécialement destinée aux lecteurs… « qui n’aiment pas lire », et pour laquelle j’ai moi-même fourni L’Ami Zarbi.

Ici, l’objectif est affiché : l’histoire doit être simple, l’action passionnante et rapide.

Le récit, à la première personne, est rédigé au présent.

Avec Susie Morgentern, on ne s’en étonnera pas, la tendresse et l’humour sont de rigueur.

La narratrice confie au lecteur ses hantises, ses manies, ses désirs ( Mon système d’arrosage automatique s’active. Je fais ce que je sais le mieux faire : je pleure. J’ai ce qu’on appelle la larme facile. Je pleure au cinéma quand quelqu’un meurt ( ou pas ). Je pleure quand je vois des vieux boiteux essayer de traverser la rivière qu’est devenue la rue, je pleure quand une maman gronde son bébé.)

A noter, quand on connaît l’auteur ( c’est mon cas ) que Célia a de nombreux points communs avec elle ! La narratrice évoque ses ami(e)s, ses parents, ses profs et leurs marottes.

Linéaire, la trame est simple et les rebondissements légers, à l’image d’une écriture décontractée. De toute évidence ( me confirmera mon épouse qui lit souvent les mêmes ouvrages que moi ! ), c’est là un récit qui plaira en priorité aux filles, avec une conclusion positive et pleine d’humour, à l’image du titre des 18 chapitres.

Les illustrations, réalistes, en noir et blanc, souvent pleine page, nous montrent des héros sympathiques et souriants un peu plus âgés que les personnages – Célia a sans doute 10 ans.

Avec Fabrice Colin, dont le héros va avoir 14 ans ( et qui, ici, en paraît plutôt 10 sur les illustrations ) on est aussitôt dans l’aventure – puis dans le fantastique, avec un enjeu clair : il faut aider l’oncle d’Hugo pour que Le Manoir de l’horreur soit plus attractif et plus effrayant encore que Le Castel de la Terreur. Les phrases sont simples et l’action rapide, ça avance à vitesse grand V ! Le ton est décontracté le langage volontairement familier ( Désolé de te le dire, tonton, mais c’est canon, leur truc. Leurs fantômes sont hyper flippants. En fait, ce qui fiche la trouille, c’est qu’on ne les voit pas. ) Des qualités indispensables pour toucher un lectorat qui va retrouver ici son propre langage, même si ce récit devrait séduire en priorité… les garçons.

Lu dans leur unique version, un moyen format au joli papier crème, et une couverture très colorée sur fond blanc.

Lundi 16 juillet 2018

L’humanité disparaîtra… beaucoup plus tôt qu’on ne le croit

I have a dream, affirmait Martin Luther King.

Mon rêve à moi, plus ambitieux, concernait ( oui, je parle au passé ) le futur de l’humanité.

Il rejoignait les utopies d’un John Wheeler et d’un Elon Musk.

John Wheeler ? Dans les années 90, ce spécialiste de la physique quantique affirmait en substance ( dans un article de la revue Pour la science ) que si l’humanité ne commettait pas d’erreur, elle avait, en germe, les moyens de perdurer pendant des millions d’années1.

Elon Musk ? Le projet le plus fou de ce milliardaire ( il fait atterrir une partie de ses fusées porteuses, il est l’auteur du projet superloop et aimerait coloniser Mars dès 2025 ), son objectif utopique consiste à essaimer l’univers de 1000 milliards d’humains en les faisant coloniser peu à peu les planètes d’autres systèmes.

Des folies ?

Pas tout à fait, si notre humanité s’en donnait à la fois le temps et les moyens.

Mais ce n’est pas le cas, car l’humanité s’offre un suicide programmé.

On évoque souvent la disparition des dinosaures, suite à la chute d’une météorite géante il y a 65 millions d’années. C’est une version réduite de la réalité puisque les causes de cette extinction massive des espèces vivantes sont encore mal connues.

Des extinctions de ce genre, la Terre en a vécu plusieurs.

Celle du Permien-Trias, par exemple ( il y a environ 250 millions d’années ) a vu disparaître 95% de la vie sous-marine et 70% de la vie terrestre.

Ses causes ?

Un réchauffement climatique dû à des libérations massives de gaz à effet de serre. Libérations nombreuses et complexes, notamment volcaniques ).

Un scénario identique pourrait bien nous attendre.

J’entends d’ici les protestations : qu’est-ce qu’on en sait ? Jusqu’ici, on évoque 2° de plus, ce n’est pas grand-chose. On va enrayer ça vite fait ( et/ou ) on trouvera bien des solutions !

La réalité est plus cruelle : enrayer ce réchauffement avant la fin du siècle est de toute façon impossible. Les climatologues le savent : même si l’on cessait dès demain de produire du CO2 ( et on est loin, très loin du compte ! ) ce réchauffement, déjà entamé depuis des décennies, se poursuivrait pendant plusieurs siècles.

En 2100, on sera plus proche des 5° de plus, que des 2° envisagés. En ce moment, le Groenland perd 200 milliards de tonnes de glace par an. Ce n’est pas demain que cette glace reviendra mais ( peut-être et au mieux ! ) dans plusieurs siècles. Voire plusieurs millénaires.

Les conséquences d’un réchauffement inéluctable sont nombreuses et hélas imprévisibles.

Ce qui est sûr, c’est que dans moins d’un siècle ( les enfants qui naissent en ce moment auront 80 ans ), la hausse du niveau des océans, la raréfaction de l’eau potable, les désertifications, la surpopulation ( nous serons 10 milliards en 2050 ; et en 2100, l’Afrique comptera 4,4 milliards d’habitants ) et les migrations massives entraîneront des conflits majeurs que nous redoutons d’imaginer – à quoi bon en parler ou les évoquer ? Ca paraît loin, improbable.

Et l’économie de marché a une priorité absolue : produire et nous faire consommer.

Le décroissance n’est donc pas pour demain.

Et les décennies à venir risquent de surprendre nos descendants, nous leur léguons un futur difficile. Alors autant faire semblant de l’ignorer pour mieux profiter du présent.

Si je partage les craintes d’Yves Paccalet2, je suis en totale opposition avec sa formule : comme la plupart des astrophysiciens, je pense que la Terre est une planète aux capacités rares, peut-être uniques – et l’homme un miracle de l’évolution.

Notre espèce avait les moyens de devenir un modèle d’intelligence – Nietzsche, Arthur C. Clarke et Stanley Kubrick ont ( entre autres ) illustré ce rêve.

Un rêve que notre mode planétaire de société condamne à un cauchemar annoncé.

Après tout, c’est normal : les défauts de notre espèce entraînent inéluctablement son extinction Euh…. non, je refuse de le croire.

L’humanité méritait mieux que ça.

Cette formule, c’est peut-être celle que répéteront tristement les rescapés improbables de notre chute, dans quelques siècles. Quelques siècles… je vois trop loin, vraiment ?

Il y a 500 ans, Léonard de Vinci ( et tant d’autres ! ) nous promettaient le meilleur.

Dans 500 ans, qu’en restera-t-il ?

Oui, je l’avoue : j’ai très peur.

CG

1en maîtrisant la génétique – un projet repris et adapté par les transhumanistes.

2 L’auteur de l’essai L’humanité disparaîtra… bon débarras.

Lundi 09 juillet 2018

Le procès de la mondialisation, sous la direction d’Edward Goldsmith et Jerry Mander, Essai ( Fayard )

Une vingtaine de spécialistes mondialement reconnus passent au peigne fin les conséquences de la mondialisation en marche : conséquences économiques, écologiques, sociales, morales, financières – chacun dans son domaine. Avec, on s’y attendait, des constats consternants – un vrai cri d’alerte témoignant que nous sommes embarqués sur un bolide qui n’a ni marche arrière, ni frein, ni conducteur.

A titre d’exemple, savez-vous que le petit pot de yaourt aux fraises européen incorpore 9 115 kilomètres de transport de la vache laitière à l’étal, en passant par l’usine et l’emballage ?

Que les denrées, au lieu de nourrir ceux qui les produisent, sont souvent expédiées à des milliers de kilomètres pour être consommées par des populations suralimentées ?

Il leur semble d’autre part inconcevable que le modèle économique occidental puisse être appliqué dans le monde entier, que la croissance exponentielle, la production pour l’exportation aux dépens de la satisfaction des besoins locaux et la consommation débridée se maintiennent longtemps. Quant aux Etats-Unis, s’ils viennent financièrement en aide aux « pays du sud », pour la plupart des dictatures militaires (…) les deux tiers de ces aides prennent la forme d’une assistance en matière de sécurité et des transferts d’armes ( !)

Quant aux entreprises multinationales, aucun gouvernement, même au Nord, n’exerce plus de contrôle sur elles. (… ) Il ne s’agit plus de commerce véritable, mais d’un aspect d’une planification privée centrée à l’échelle de la planète.(…) Ces nouvelles puissances coloniales ne répondent de leurs actes que devant leurs actionnaires et ne rendent de compte qu’à eux. ( Jerry Mander )

David C. Corton, lui, estime que

  • notre principale préoccupation devrait être maintenant de nous assurer que les ressources disponibles de la planète sont exploitées de manière à répondre aux besoins essentiels de tous, à protéger la biodiversité et à garantir aux générations futures la disponibilité de flux de ressources compatibles. Notre système économiqe aura échoué sur les trois points.(…)

  • Cinq firmes accaparent plus de 40%du marché mondial du pétrole, des ordinateurs personnels (…) et des médias.(…)

  • Ceux qui prennent les décisions financières portant chaque jour sur plus de 1000 milliards de dollars sont aveugles à leurs conséquences écologiques, sociales… et même économiques !

Jerry Mander note de son côté que l’ordinateur transforme les voies de la cognition chez l’enfant et il nous rappelle que Mac Luhan affirmait que nous devenons pareils aux technologies que nous utilisons. Un constat à méditer…

Tony Clarke, lui, a calculé que :

  • les transnationales dépensent en publicité plus de la moitié de ce que l’ensemble de la planète débourse pour l’éducation publique.

  • plus de 150 000 transactions internationales sont effectuées en une seule journée.

Il constate que les pays pauvres du Sud, naguère autosuffisants sur le plan alimentaire, pour assurer le service de leur dette, sont contraints d’abandonner de précieuses terres agricoles aux ETN de l’agroalimentaire et de se convertir aux cultures de rapport tout en important de quoi nourrir leurs populations, si bien que, sauf à verser des royalties aux transnationales qui possèdent des semences brevetées, il est maintenant interdit aux paysans du monde entier de produire leurs propres provisions de semences

Savez-vous que le téléspectateur américain moyen ingurgite 22 000 spots publicitaires par an. Les grosses entreprises impriment 22 000 fois dans son cerveau des images suggérant que le bonheur suprême consiste à acheter des biens de consommation.

Les auteurs attaquent ainsi de front Monsanto, Vivendi… et bien d’autres, preuves et chiffres à l’appui.

Sont-ils partiaux, engagés ? Peut-être.

Mais lucides au point de lancer une alerte, que relaient bien d’autres acteurs sur la planète.

Avec quels effets ?

Ils sont hélas dérisoires. Parce que j’ai gardé le meilleur pour la fin…

Cet essai, publié par Fayard ( qui n’est pas financé par La France insoumise ! ), est rédigé par des auteurs américains dont plusieurs prix Nobel, il a été publié en… 2001.

Dix-sept ans après ( et six ans avant la crise annoncée des subprimes ), la situation s’est-elle réellement améliorée ?

Aux lecteurs de juger.

Lundi 02 juillet 2018

Moi, Mona Lisa ( Les confidences de La Joconde ), François Diwo, Les Editions de L’Opportun

Cinq cents ans après sa création, La Joconde prend la parole.

Elle nous raconte son histoire depuis le départ ( la fuite ? ) de Léonard de Vinci qui accepte l’invitation de François Ier, quitte l’Italie et se rend au manoir de Cloux - devenu Le Clos Lucé, à Amboise - avec ses trois tableaux préférés, jusqu’aux mesures contemporaines de sa protection, au Louvre, en ce début de XXIème siècle.

Chronologiquement ( ou presque ), l’auteur relate par le menu les heurs et malheurs du tableau : ce petit format ( 0,77 x 0,53 ! ) en bois de peuplier ( donc fragile… comme si Léonard ne lui accordait pas au départ la valeur qu’il prendrait par la suite ) que Léonard ébaucha sans doute en 1503 et qu’il peaufina pendant quinze ans avant de le céder à la France, en remerciement de l’accueil que ce pays lui réservait.

L’auteur évoque celles et ceux qui ont côtoyé le tableau, qui l’ont dérobé ( sans doute le passage - central - le plus intéressant et le plus documenté ) ou l’ont fait voyager, toujours de façon exceptionnelle. C’est l’occasion d’un bref hommage à Jackie Kennedy qui insista pour que La Joconde franchisse l’Atlantique en 1962 à bord… du paquebot France.

Il nous livre des détails sur Léonard, ses liens avec ses élèves préférés, son homosexualité ; il doute ( à juste titre ! ) de l’hypothèse selon laquelle le modèle de Mona Lisa aurait été Salaï ( son élève et amant, qui posa pour le tableau de Saint Jean-Baptiste ) ; il s’attache à nous raconter la vie de son très probable modèle : Lisa Gherardini, épouse de Francesco del Giocondo. un marchand de drap florentin. mais aussi celle de toute sa famille.

Enfin, il s’intéresse à l’énigme de son sourire et à la célébrité mondiale de l‘œuvre.

On apprend ainsi que les cils et sourcils de Monna Lisa ( orthographe italienne ) ont été volontairement effacés vers 1598… parce que c’était la mode.

Que sa bouche sourit davantage du côté gauche que du côté droit.

Que le voile très léger dont elle était parée a été gommé par le temps.

Qu’elle a subi des examens radiographiques qui témoignent de modifications importantes.

Que si la plupart des écrivains l’admirent ( George Sand, Théophile Gautier ), d’autres, comme Albert Cohen, la traite de « bonne femme » et jugent qu’elle a « une tête de femme de chambre ».

Mona Lisa s’interroge aussi sur sa valeur – et la possibilité, pas si ridicule, qu’elle soit un jour vendue pour effacer la dette de la France, à l’image du Portugal qui, en 2004, a vendu 85 œuvres de Miro pour récupérer 36 millions d’euros !

J’ai lu ce récit pour deux raisons : la première, c’est qu’il m’a été prêté par ma filleule, qui l’avait dévoré. La seconde, parce que j’ai moi-même évoqué Léonard de Vinci et La Joconde dans plusieurs de mes ouvrages.

Hélas, si j’ai consacré une quarantaine de pages* au voyage de Léonard, en 1516, de Rome à Amboise, François Diwo l’évoque en quelques lignes. Il nous suggère à ce sujet qu’ « à chaque étapeil me déballait avec délicatesse et me plaçait sur son chevalet pour le regarder. Il n’était pas rare qu’il ajoute un détail à mon portrait, au paysage, une broderie à mon vêtement ». Euh… quand on imagine les conditions acrobatiques de cette « folle expédition à dos de mulet à travers les Alpes », je doute que Léonard ait pu beaucoup peindre durant ce périlleux trajet !

J’espérais aussi avoir des détails sur les périodes pendant lesquelles l’artiste a travaillé sur son œuvre ; mais François Diwo, bien que très documenté, ne livre rien à ce sujet. Simplement parce qu’on en ignore à peu près tout !

Le fils de feu l’écrivain Jean Diwo, journaliste, livre ici un récit original et facile à lire. Il n’a aucune prétention littéraire, c’est le ton de la conversation. Le vol et la disparition de l’œuvre ( entre 1911 et 1914 ) constituent le morceau favori de l’ouvrage, avec pour figurants parfois inattendus Roland Dorgelès, Guillaume Apollinaire et Pablo Picasso qui, le sait-on, fut soupçonné et condamné à sept mois de prison !

En revanche ce qui concerne les considérations ésotériques liées au portrait me semblent… fumeuses et quelque peu superflues. Mais les amateurs de Dan Brown apprécieront.

En bref, c’est là un ouvrage instructif, bien documenté, parfois un peu fourre-tout.

Lu dans son joli moyen format ( avec Mona Lisa en couverture, of course ! ), couverture et papier très souples, 200 pages à lire en deux heures.

Lundi 25 juin 2018

A propos du passé simple…

Le sujet est large et multiple.

Et le projet qui préconise l’enseignement du passé simple « réduit à la troisième personne du singulier et du pluriel » a provoqué en son temps une levée de bouclier.

Les faits sont là : le passé simple a disparu de la langue orale.

Comme a quasiment disparu de la langue écrite l’usage de l’imparfait du subjonctif.

S’en offusquer est inutile. Et sur le plan pratique, mieux vaut être efficace et tenter de faire maîtriser aux élèves ce qui est le plus accessible… et le plus courant.

En revanche, il devient indispensable d’aborder ces temps et ces modes parfois complexes si l’on veut lire ( comprendre et apprécier ) les textes classiques, Et là, on parvient à une scission dramatique : seule une partie des élèves y parviendra, pour des raisons diverses et souvent culturelles : milieu social, accès à la lecture dès l’enfance, aide à la maison, goût de l’effort…

Ici, l’enseignant se heurte à des difficultés qui, hélas, dépassent les instructions. Combien seront-ils à l’arrivée ( peut-être cinq cents sur trois mille ) ceux qui liront sans ricaner et sans effort :

Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort

Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port.

En littérature jeunesse, il est devenu courant de raboter la langue, les mots ou expressions difficiles, les phrases longues et les « modes et temps compliqués ». Je me bats contre cette tendance, essayant d’imposer ici ou là un terme ou un mot jugé «  vieux ou plus très usité ». Parce que cette course à la simplification entraîne les auteurs ( s’ils veulent être publiés et lus ) à réduire de plus en plus leur vocabulaire et leurs ambitions littéraires. Ce qui n’est pas vraiment l’objectif – à mes yeux. Face à mes réticences, les directeurs/directrices littéraires ont des arguments de poids : « si vous laissez ça, le jeune lecteur va bloquer. Il risque de fermer le livre ! » Donc de ne plus en acheter un de la même collection. Ne prenons pas de risque !

Le résultat, c’est la quasi-obligation pour l’auteur ( sujet à l’autocensure plus que lui-même ne le croit, car au fond, il veut être publié et lu ! ) de préconiser le présent et l’usage du je, pour que le ( jeune ) lecteur accède facilement à l’usage des verbes et s’identifie plus facilement au héros. A noter que le passé composé a ses adeptes, parce que c’est le temps du passé à l’oral !

Dommage. Car il faudra bien aborder les textes plus anciens et la littérature classique quand le moment sera venu – même si pour certains, on le sait, il ne viendra pas, il ne viendra jamais… mais battons-nous pour que ce soit possible !

Non pas par goût réactionnaire de la tradition mais pour faire partager au plus grand nombre les textes qui sont le terreau, les racines de notre littérature.

Et pour ça, tous les moyens sont bons.

Y compris la parodie.

Il y a quarante ans, je n’hésitais pas, pour expliquer et commenter Le Cid, à citer le poème de Georges Fourest, alias Microphane Trapoussin. Dans la bouche de Chimène, la fameuse litote : Va, je ne te hais point ! devenait ( à part soi ) :

Qu’il est joli garçon, l’assassin de papa !

Et comment ne pas conclure le douloureux dilemme de cette Minuts du vieux schnock ( « pas si simple, aujourd’hui, de faire passer le passé simple « ! ) sans citer in extenso la fameuse Complainte d’Alphonse Alllais, à la mode de Racine, avec son inoubliable finale à la mode de l’imparfait du subjonctif :

Oui, dès l’instant que je vous vis, 
Beauté féroce, vous me plûtes ; 
De l’amour qu’en vos yeux je pris, 
Sur-le-champ vous vous aperçûtes ; 
Mais de quel air froid vous reçûtes 
Tous les soins que pour vous je pris ! 
En vain je priai, je gémis : 
Dans votre dureté vous sûtes 
Mépriser tout ce que je fis. 
Même un jour je vous écrivis 
Un billet tendre que vous lûtes, 

Et je ne sais comment vous pûtes 
De sang-froid voir ce que j’y mis. 
Ah! fallait-il que je vous visse, 
Fallait-il que vous me plussiez, 
Qu’ingénument je vous le disse, 
Qu’avec orgueil vous vous tussiez ! 
Fallait-il que je vous aimasse, 
Que vous me désespérassiez, 
Et qu’en vain je m’opiniâtrasse, 
Et que je vous idolâtrasse 
Pour que vous m’assassinassiez !


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