Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Lundi 30 janvier 2017

Lumière ( Le voyage de Svetlana ), Carole Trébor, Rageot

Paris en 1774 ( Louis XV est mourant ). Svetlana vient d’avoir 15 ans.

Svetlana est la fille naturelle de Piotr et Ania. En 1762, à St Pétersbourg, les époux, mystérieusement menacés, ont dû confier leur fille de 3 ans à des nobles français : Jeanne et André Horville. Svetlana a bénéficié de leur éducation. Après la mort de Jeanne, André est devenu l’un des auteurs de l’Encyclopédie, Diderot est l’un de ses amis.

Grâce au journal intime de sa mère adoptive, Svetlana devine que ses vrais parents sont peut-être encore vivants et qu’ils cachent un secret. Fille des lumières ( son nom, en Russe, signifie d’ailleurs Lumière ! ), savante et cultivée, Svetlana convainc son père de partir avec un vieil ami, Guy, et, en poche, une recommandation de Diderot pour Catherine II. La puissante souveraine de Russie doit savoir où se trouvent ses parents ; en effet, elle aurait eu pour amant Vitali, le frère d’Ania ; ce dernier aurait été évincé par Grigori Orlov au moment où un coup d’état allait permettre à Catherine de prendre le pouvoir après la mort suspecte de son époux, le tsar Pierre III, sans doute assassiné.

Hélas, le voyage de Svetlana est long et périlleux, plein d’embûches…

A la suite d’une attaque meurtrière, Svetlana est sauvée ( puis protégée ) par un jeune et sympathique sauvageon : Aliocha. Arrivée à Riga, elle fait la connaissance d’un couple pittoresque, Varlaam et Mira, de vieux amis de ses parents. Ces derniers lui révèlent qu’elle est… une sorcière, et fille de sorcière ! Svetlana refuse d’y croire.

Pourtant, peu à peu, elle s’aperçoit qu’elle a de nombreux pouvoirs…

Difficile d’en révéler davantage, mieux vaut laisser le suspens aux futurs lecteurs – car nous n’en sommes ici qu’à la première moitié du récit !

Ce roman historique, superbement documenté, tient le lecteur en haleine de bout en bout - à condition qu’il ne pas se décourage pas, au départ, avec un contexte politique, sentimental et religieux rigoureux qui constitue la toile de fond de l’ouvrage.

Docteur en Histoire, spécialiste de la Russie et de l’URSS, Présidente actuelle de La Charte, Carole Trébor a le vent en poupe : elle est, avec trois de ses camarades, l’auteure chez Nathan d’un best seller pour jeunes adultes, U 4, qui rivalise avec les dystopies anglo-saxonnes à la mode. Ici, elle nous entraîne dans un tourbillon d’aventures dignes de Jules Verne ( Michel Strogoff ) et d’Anne et Serge Golon ( Angélique ).

Bien sûr, dans la seconde partie, les pouvoirs de Svetlana font glisser ce récit vers le fantastique sans que la réalité historique soit jamais prise en défaut. Les amateurs de fantasy seront sans doute ravis en lisant le combat final, qui rappelle le meilleur d’Ewilan, de Pierre Bottero.

Mais cette incursion ( justifiée ) dans l’univers fantasmagorique ne doit pas dissimuler l’essentiel : Lumière constitue avant tout un moyen inespéré de se familiariser avec l’ambiance du « siècle des lumières » - et les relations privilégiées existant à l’époque entre notre pays et la francophile Russie. Le poème qui sert d’introduction ( une « byline » ) livre le ton et sert de déclaration d’intention de Lumière : montrer que le despotisme éclairé ( et la religion orthodoxe imposée par les tsars de la Russie dès l’an 988 ) n’ont pas toujours réussi à annihiler les vieilles croyances et les dieux païens révérés par le peuple.

Svetlana, l’héroïne, est symboliquement partagée entre ses origines naturelles russes ( sa mère Ania, est l’une des « sorcières de l’Oural » ) et son éducation française, pétrie de scientisme et de rationalité. Le chapitre 40, Fille des lumières, fille de sorcière, aurait d’ailleurs fourni un sous-titre aussi éclairant que Le voyage de Svetlana.

Les personnages annexes sont tous pittoresques ; et la peinture de Saint Pétersbourg réaliste.

De plus, le lecteur sera ( de gré ou de force ! ) entraîné à comprendre la façon dont Catherine II a pris le pouvoir – probablement en faisant assassiner son époux, le tsar Pierre III, avec la complicité d’un de ses nombreux amants ; à l’époque, c’était Grigori Orlov, successeur présumé de Vitali, oncle de l’héroïne.

Dans une longue postface très détaillée, qui passionnera les enseignants, l’auteure explique et justifie la façon dont elle a, à la manière d’Alexandre Dumas, introduit des personnages de fiction dans un décor historique et géographique.

Un roman conseillé à toutes les lectrices et les lecteurs… du collège à l’université !

Lu dans son unique version, un sobre et joli grand format élégant.


Lundi 23 janvier 2017

Je vais mieux, David Foenkinos, Gallimard

La narrateur mène avec sa femme Elise une vie de couple paisible, même s’il vit assez mal le séjour étudiant d’un an de leur fils à New-York et le mariage de leur fille avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle. Lors d’une après-midi passée avec leurs amis Edouard et sa femme Sylvie ( dont le narrateur a été autrefois amoureux ), il ressent une douleur dans le dos. Qui persiste. S’installe. Et dont l’intensité varie mystérieusement au fil des jours.

Il se décide à consulter, passe une radio, puis un IRM – mais on ne décèle aucune cause à sa douleur. Edouard, qui est dentiste, lui recommande un ostéopathe. Sans effet. Notre héros contacte une psychologue ( chez laquelle il rencontre une jeune femme attachante promise à un brillant avenir avec lui ) puis une magnétiseuse qui lui affirme que son mal n’est pas d’ordre physique.

Entre-temps, le narrateur, architecte, se fait doubler et duper par un collègue hypocrite.

Malgré le soutien de sa fidèle secrétaire, il finira par se faire licencier pour avoir agressé sans regret le coupable. Un règlement de compte qui, miracle, interrompt son mal de dos !

Il comprend alors que jusque là, il a « pris sur lui », comme on dit : il a sans cesse courbé l’échine : devant son ami Edouard, son patron Audibert, son père qui, pendant son enfance, n’a jamais cessé de le dénigrer ( et il continue ! ) – et, au fond, devant son épouse… qui lui annonce un beau jour qu’elle veut divorcer. Une décision qui va lui faire quitter son foyer, dormir à l’hôtel et bientôt bouleverser sa vie sentimentale et professionnelle.

Après Le potentiel érotique de ma femme ( voir ma critique du 11/11/2013 ), Foenkinos a connu un joli succès avec La délicatesse ( voir ma critique du 14/12/2011 ) et a été consacré avec son récent Charlotte. Etrangement, certains de ses romans sont restés dans l’ombre.

Je vais mieux a des allures autobiographiques : le narrateur, qui ne révèle jamais son prénom, se voit déclarer ( p. 200 ) par son père, à propos de son mal de dos : « Tu pourrais parler pendant des heures de ton dos (…) Tu serais capable d’en faire un roman ! » . Et son titre, Je vais mieux, est en totale contradiction avec une douleur qu’il cache, qu’il négocie et dont il tente en vain de déceler l’origine. Il offre ainsi au lecteur un récit à la fois confidentiel, à l’humour décalé, une sorte de journal aveugle et en apparence improvisé. En effet, je me suis demandé si, en rédigeant Je vais mieux, Foenkinos ne savait pas lui-même où il allait.

Faux : malgré une conclusion un peu déroutante, le récit ( en cinq parties dont le contenu est de plus en plus réduit ) est en réalité très construit,. Parce que le lecteur ne prend que peu à peu conscience des faiblesses du narrateur : c’est un lent, un velléitaire, un gentil, qui fait profil bas et fuit les conflits. Il faudra un coup de gueule ( et de poing ) envers son indélicat collègue pour en prendre soudain conscience. Pourtant, de nombreux signaux auraient pu l’alerter : le timide soutien de sa secrétaire Mathilde, une rivalité mal dissimulée avec son ami Edouard, un repas ( raté, comme d’habitude ) avec ses parents, la mort de son beau-père – qui l’affecte ( trop ) peu. Et surtout ses innombrables contacts avec des praticiens divers qui lui démontrent que son mal est psychosomatique.

Un bon résumé du roman pourrait être ce dialogue pince sans rire de la page 163 :

  • Ca ne va pas trop.

  • Ah bon ? Rien de grave, j’espère ?

  • Non… non… c’est jute que j’ai perdu mon travail… qu’Elise veut divorcer… et puis je souffre toujours le martyre avec mon dos…

Ce récit aussi léger que la chanson Tout va très bien, Madame la marquise se lit comme on boit du petit lait : sans effort, avec un plaisir d’autant plus évident qu’il est teinté d’un humour permanent et semé d’aphorismes ou de jugement moins banals qu’il n’y paraît :

« parler est un palliatif au passage à l’acte ( p. 50 )»

« j’étais comme un VRP de ma douleur ( p. 143 ) »

« On devrait vivre sa vie à l’envers pour ne pas la rater ( p. 171 ) »

« Il faut perdre les gens pour enfin les regarder »

« Les femmes sont en avance sur les hommes, elles entrent toujours les premières dans l’ère du concret ( p. 180 ) »

« c’est très difficile de constater le manque de bonheur quand on n’est pas dans le malheur ( p. 181 )» 

« La vie moderne est incompatible avec le sommeil. On ne sait plus se mettre sur pause » (p. 216 ) »

« Etre ami avec quelqu’un, c’est ne pas coucher avec sa femme ( p. 219 ) »

« Elle était trop jeune pour être vieille mais déjà trop vieille pour être jeune ( p. 221 ) »

La liste pourrait être aussi longue que… non pas «  La liste de mes envies » ( clin d’œil de Foenkinos au roman de Grégoire Delacourt, voir ma fiche du 22/04/2012 ) mais la liste des frustrations que le narrateur finit par égrener, au début de la quatrième partie.

Conscient que « notre douleur serait la somme de nos riens ratés » ( p. 260 ), le narrateur en conclut que « pour ne pas avoir mal au dos, il ,ne faut pas garder les choses en soi ».

330 pages lues d’une traite dans La Blanche de Gallimard.

A offrir à ceux qui en ont plein le dos et ont besoin d’une salutaire séance de thérapie récréative.


Lundi 16 janvier 2017

Le problème avec Jane, Catherine Cusset, Gallimard

En descendant chercher son courrier, Jane trouve un paquet anonyme : le manuscrit d’un récit intitulé Le problème avec Jane… et qui relate avec une exactitude stupéfiante les neuf dernières années de sa propre vie. Une biographie qui, elle le constate aussitôt, s’achève sur les mots : « En bas elle trouva le paquet avec le manuscrit ».

Stupéfaite et intriguée, elle le lit.

Jeune enseignante célibataire à l’université Devayne, aux USA, Jane va vivre quelques années avec Josh, un étudiant de son âge ( 30 ans ). Elle a noué une relation ambiguë avec Norman Bronzino, un collègue marié, égoïste et radin qui a deux fois son âge. Elle tombe enfin amoureuse du bel Eric Blackwood, un jeune enseignant brillant, qu’elle épouse.

Mais des difficultés s’accumulent : la grand-mère d’Eric meurt, le couple va vivre un temps avec Nancy, la mère d’Eric. Et surtout, Jane voit à Devayne sa carrière bloquée : pour obtenir de l’avancement, il faudrait que soit publiée sa thèse sur Flaubert, dont aucun éditeur ne veut.

Eric et elle vivent bientôt séparés pour des raisons professionnelles ; et Jane devient l’amie ( pas l’amante ) de Francisco, un prof ( marié ) de son âge récemment promu à Devayne, un confident qui devient jaloux quand elle lui confie qu’elle s’est amourachée de Torben, un jeune écrivain danois. Irrité, Eric s’éloigne – avant de se séparer de Jane.

C’est un déchirement.

Mais pour Jane, la vie continue… et au fil de la lecture de sa propre existence, son agacement se transforme en irritation : qui, mais qui a pu rédiger ce texte aussi précis ?

Bien entendu, en lisant sa propre histoire ( une idée géniale que cette double mise en abyme ! ), Jane se demande qui peut connaître autant de détails intimes sur sa vie : son premier amour ( raté ) avec Eyal, sa longue liaison avec Josh, les circonstances ( difficiles ) dans lesquelles elle a dû avorter du bébé qu’Eric lui avait fait, et ne voulait pas garder ?

L’auteur de ce manuscrit serait-il Josh ? Son amie et confidente Allison ? Ou encore Ruth, l’étudiante avec laquelle elle a longtemps partagé une chambre à Paris ? Ou bien David Clark, l’étudiant-écrivain amateur, qui lui a un jour révélé qu’il voyait ( p. 186 ) « un lien étroit entre l’écriture et la couture ».

Le lecteur attentif est encore plus perplexe que Jane. Car personne ne peut connaître les détails aussi intimes de la vie de Jane, au point d’imaginer jusqu’à ses états d’âme !

Le plus stupéfiant… c’est que la réponse est livrée à Jane en même temps qu’au lecteur : dans les dernières pages ! Et là, on est bluffé par la construction du roman, digne d’un vrai roman policier. Ajoutons que Catherine Cusset parvient à tenir en haleine son lecteur de la première à la dernière page, avec son style d’une densité et d’une efficacité hors pair.

Agrégée, d’origine à la fois juive et bretonne ( ! ), dotée d’un frère comédien et d’un autre philosophe, partagée entre la France et New York ( lire La haine de la famille ! ) Catherine Cusset nourrit son œuvre avec des morceaux ( modifiés ) de sa propre vie ; elle sait de quoi elle parle – et en parle fort bien, au point qu’on se demande comment le Goncourt lui a échappé.

S’il existe un lien entre l’écriture et la couture, Le problème avec Jane est sans aucun doute l’œuvre d’un grand couturier ! Un vrai, un grand plaisir de lecture que les amateurs éclairés ( et les universitaires, dont les travers sont ici disséqués sans pitié ! ) dégusteront avec complicité !

Lu dans sa ( sobre et magnifique ) version classique. Un NRF à lire, à faire lire, à offrir et à recommander.


Lundi 09 janvier 2017

Le Chardonneret, Donna Tartt, Pocket

Lors d’un attentat au Metropolitan Museum de New York, Theodore Decker ( dit Théo ) perd sa mère au moment où tous deux admiraient le petit tableau de Carel Fabritiys ( 1654 ), Le Chardonneret, une œuvre que le garçon emporte avant de s’extirper des décombres, indemne.

Son père ayant abandonné le foyer, et ses grands-parents ( en partie adoptifs ) se préoccupant peu de lui, Théo est recueilli par les parents ( bourgeois ) de son camarade Andy, Mr et Mrs Barbour, qui ont deux autres enfants : l’aîné, Platt et la cadette : Kitsey.

Grâce aux paroles murmurées par un vieil homme ( Welty, un antiquaire ) qui, lors de l’attentat, est mort dans ses bras, Théo retrouve la trace de la jeune fille rousse de son âge qui l’accompagnait ; elle s’appelle Pippa, c’était la nièce de Welty – et juste avant l’explosion, Théo et elle avaient échangé un regard complice.

Orpheline elle aussi ( et blessée ), Pippa vit provisoirement chez James Hobart, dit Hobbie, un grand et sympathique employé qui prend peu à peu Théo en affection et lui apprend les rudiments de son métier : restaurateur de meubles anciens. Hélas, Margaret, la tante de Pippa, semble vouloir la recueillir. Au même moment réapparaît le père de Théo, flanqué de sa nouvelle compagne Xandra. Tous deux viennent récupérer Théo et l’emmener dans leur nouvelle demeure, à Las Vegas, où le père de Théo, alcoolique et joueur, accumule les dettes et les ennuis… Théo ( qui a emporté Le Chardonneret ) se fait alors un ami de David, un jeune Ukrainien. David a déjà bien roulé sa bosse et il entraîne le narrateur à boire… et à se droguer, une addiction dont Théo va vite devenir prisonnier.

Désormais, deux obsessions vont l’habiter : retrouver Pippa, lui confier ses sentiments pour elle. Et restituer Le Chardonneret, dont il a du mal à se séparer, un tableau qu’il craint d’abîmer… ou de se faire dérober.

On est au premier tiers des aventures de Théo… et il n’est pas au bout de ses peines !

… ni le lecteur au bout de ce roman.

Après avoir livré deux best sellers ( Le Maître des illusions et Le petit copain ), l’Américaine Donna Tart récidive avec un gros ( 1 100 pages ) thriller psychologique, couronné en 2014 par le Prix Pulitzer.

Rédigé à la première personne, il s’agit d’un gigantesque flash back qui commence avec une punition stupide ( son ami Tom Cable et lui ont été punis pour avoir été vus en train de fumer dans la cour ) et une convocation de la mère de Tom au collège…

Pourquoi Le Chardonneret ?

Parce que ce tableau volé – ou plutôt mis d’instinct dans le sac à provision de sa mère, une mère introuvable après l’attentat du musée – ne quittera plus Théo. Et sans doute faut-il voir là une métaphore : cette œuvre ancienne et précieuse de petite taille ( 33 x 23 cm ) représente un oiseau relié à son perchoir par une chaîne. Ce chardonneret est évidemment un symbole : après le décès de sa mère, le jeune Théo est lui aussi prisonnier : il ira bien malgré lui de foyer en foyer : la famille Barbour, son père qui l’a réclamé pour de mauvaises raisons, son ami David dont les relations ( louches ) réservent au héros bien de ( mauvaises ) surprises…

Comment classer Le Chardonnet ?

Même si quelques ( rares ) pages, en fin de récit, semblent relever du film d’action avec poursuites, assassinats, enquête… c’est avant tout une longue confidence, un flash back géant qui commence quand Théo, à 13 ans, subit le traumatisme de cet attentat et s’achève 14 ans plus tard dans une chambre d’hôtel d’Amsterdam.

La construction est rigoureuse : dès les premières pages, tous les protagonistes sont présents : Théo et sa mère - dont l’écho douloureux accompagnera l’orphelin toute sa vie - son père pourtant absent, Tom ( qui resurgira ), Welty ( qu’on n’aura pourtant à peine entrevu vivant ! ), Pippa, Hobbie – puis tous les membres de la famille Barbour, avec une mention spéciale pour Kitsey avant que surgisse David, une fripouille ambiguë aussi attachante que perverse…

Si c’est là un thriller, ce n’est pas à proprement dit un page turner – quoi qu’en dise Raphaëlle Leiris dans Le Monde. Parce qu’il y a un abîme entre Donna Tart et John Grisham ou Douglas Kennedy.

Eh oui : l’auteure du Chardonneret possède un style très particulier, d’une rare densité.

Ses phrases sont parfois très longues, truffées de détails à rallonge qui ( toutes proportions gardées ) rappellent la façon de faire de Proust – auquel Donna Tartt fait référence, comme à Virginia Woolf. Comme lui, elle interrompt sa narration par de longues descriptions détaillées dont le lecteur ( fasciné ) se demande parfois quelle en est l’utilité. Aussi, c’est Théo qui raconte, et sa pensée vole et se disperse – à la fin du récit, drogué, il arrive que ses phrases, ses souvenirs ou ses impressions se succèdent sans aucune ponctuation. Une parenthèse : même si Théo est un adolescent, Donna Tartt est si présente que souvent, j’avais l’impression que Théo était une jeune fille, sans doute Donna Tartt elle-même !

Le miracle, c’est que le lecteur ( averti ? ) est très vite pris sous le charme, emporté par un flot vigoureux et exigeant ( attention : je n’ai pas dit « par l’action » ). Et que s’il prend le risque de passer une ou deux pages qui pourraient lui paraître superflues, il rompra le pacte – et finira par juger que ce pavé de plus de mille pages aurait pu être réduit au quart de ce qu’il est.

On l’a compris : Le Chardonneret est un récit qu’on lira d’une traite, en une semaine, à raison de trois heures par jour.

La conclusion du récit – après de stupéfiants coups de théâtres – est grandiose : une réflexion sur l’art et la vie : « Mais que dit le tableau à propos de Fabritius lui-même ? Rien sur la dévotion religieuse, romantique ou familiale ; sur la crainte respectueuse du citoyen, l’ambition professionnelle ou le respect pour la richesse et le pouvoir. Il n’y a là qu’un minuscule battement de coeur et la solitude, un mur lumineux et ensoleillé, et ce sentiment qu’il n’y aura pas d’échappatoire. Le temps immobile, qui ne pourrait être nommé comme tel. Enfermé au cœur de la lumière : le petit prisonnier stoïque » ( p. 1092 )

Que dire d’autre ? Que Le Chardonneret est l’un de ces récits qu’on n’oublie pas. Qu’on ne regardera plus ensuite certains tableaux de la même façon.

Et qu’on ne peut que faire confiance à un auteur qui, ici ou là, cite la 4ème symphonie de Chostakovitch ou le compositeur estonien Arvo Pärt.

Lu dans sa ( lourde ) version poche pour des raisons pratiques.

Mais si l’on reste chez soi, je conseille la superbe version grand format chez Plon… que j’ai achetée avec l’intention de relire le roman plus tard, quand j’aurai donné cette version Pocket à ma fille !

Une façon de dire que Le Chardonneret ( un coup de chapeau en passant à Edith Soonckindt, sa traductrice ! ) est un livre à acheter, à emporter, à recommander et à offrir. A celles et ceux qui aiment vraiment lire.

Lundi 02 janvier 2017

Economie ou écologie ?

L’économie est devenue tendance et prioritaire – comme si c’était là, pour l’humanité, la priorité des priorités et l’indiscutable évidence : faire progresser la production ( et, euh… surtout la consommation ) et augmenter le pouvoir d’achat.

L’argent semble donc désormais le seul moteur du progrès et l’unique objectif de nos sociétés.

Etrange, aux yeux de celles et ceux, dont je suis, qui jugent que la priorité est la survie de notre espèce ( et par voie de conséquence, la gestion raisonnée de notre milieu ) et, en ce qui concerne l’humanité, le bonheur des milliards d’individus qui la constituent : un bonheur qui passe par l’épanouissement et des garanties sur le plan de la santé, de la paix, de l’éducation et de la culture.

Au XIXe siècle, le capitalisme était productif : il générait des emplois et des richesses – au détriment d’une population laborieuse qui travaillait d’arrache-pied, souffrait, vivait mal et mourait jeune. Au XXIe siècle, l’économie de marché a entraîné un usage vicié de l’argent virtuel qui provoque la spéculation : faire des bénéfices avec de l’argent placé qui rapporte !

On en a vécu les effets ( les « subprimes », prêts hypothécaires à risques ) sans rien changer au système. Et pour cause : quand une banque fait faillite, c’est l’état qui paie. Et dans la plupart des pays, l’état est intimement lié au système bancaire.

Eh oui, la banque est un organisme indispensable : impossible de ne pas passer par une banque pour se faire verser son salaire. Nous sommes prisonniers des banques qui, par ailleurs, nous font payer ( via cartes bancaires, placements, retraits, etc. ) ce qu’elles considèrent comme un service : encaisser notre argent et s’en servir.

En cas de faillite, les épargnants se verront rembourser un minimum légal, après quoi ils n’auront que leurs yeux pour pleurer. Et c’est l’état ( donc la population imposable ) qui paiera. Notre économie de marché privatise les bénéfices… et nationalise les pertes !

Et nous, les citoyens, loin de nous en offusquer ou de protester, nous continuons de juger ce système normal, évident. Nous le soutenons, nous en sommes à la fois victimes et complices – étonnant, non ?

Au XXIe siècle, si les citoyens de la planète ne peuvent pas vivre et travailler où ils veulent, l’argent, lui, circule librement ( à condition qu’on en ait beaucoup ) et les trusts ont le droit :

  • de faire travailler à l’autre bout du monde des enfants de 12 ans pour 1 euro par jour.

  • de vendre ces produits avec des bénéfices scandaleux.

  • de ne pas payer d’impôts ( ou très peu ) dans les pays où ces produits sont vendus grâce à des mécanismes financiers complexes mais souvent légaux, et grâce à la complicité de paradis fiscaux ( Suisse, Irlande, Singapour, îles Caïman, j’en passe ) qui vivent… de ces mécanismes financiers autorisés ( et créés ! ) par l’économie de marché.

Ce magnifique système continue de fonctionner au vu et au sus de tous : Manuel Barroso, président de la Commission européenne, aurait, en accord avec Goldman Sachs ( la banque la plus puissante du monde ) modifié et orienté sa politique… avant d’être recruté par cette même banque, un joli retour d’ascenseur pour services rendus.

A quoi a-t-il été condamné ?

A rien, malgré l’indignation générale et une pétition de 150 000 signatures – le comité d’éthique européen a jugé qu’il n’y avait pas faute…

Euh… et l’écologie ?

Dire qu’elle passe au second plan est un euphémisme : dans les discours politiques des récentes primaires, je ne me souviens pas, sur les dizaines d’heures de déclarations et de discours de novembre dernier, que le mot ait été prononcé ! Encore moins le problème du réchauffement climatique.

Ah, si : Donald Trump, lui en a parlé : le changement climatique serait à ses yeux « une connerie (… ) un canular, (…) un concept inventé par les Chinois pour empêcher l’industrie américaine d’être compétitive ( sic ).

Donald Trump a aussi choisi son futur secrétaire d’état : c’est Rex Tillerson, le PDG d’Exxon Mobil, le plus riche trust pétrolier : avec ses 400 milliards de chiffre d’affaire, c’est la deuxième richesse mondiale après Apple.

On traite Trump et Exxon de… « climatosceptiques ». Là encore, c’est un euphémisme : ils ne sont pas du tout sceptiques : ils vont jusqu’à nier le réchauffement climatique – ou admettent à la rigueur qu’il existe, mais sans que l’activité humaine soit en cause.

Conséquence : on ne change rien. Tout pour l’économie, rien pour l’écologie.

Sont-ils vraiment dupes ?

Je ne le crois pas – ce qui à mes yeux les rend encore plus coupables : «  enrichissons-nous d’abord, et après nous, le déluge ! » Sans doute pensent-ils, comme le suggère le titre du dernier ouvrage de l’économiste d’Antenne 2 François Lenglet ( qui ne passe pas pour un écologiste militant ) : Tant pis, nos enfants paieront.

En ce début d’année, je lance un pari : celui des constatations météo de l’année qui vient de s’écouler. Sans doute, comme la plupart des années précédentes, 2016 aura-t-elle été « l’année la plus chaude connue depuis que les relevés météo existent. »

L’économie s’en moque. Elle s’adaptera.

Et nous nous habituerons aux catastrophes, aux inondations, aux alertes…

Dans mon roman Cinq degrés de trop ( 2008 ), j’évoquais ( entre autres ) l’état de la pollution de la Chine en général et de Pékin en particulier en l’an 2100.

Eh bien je me trompais : cette situation est là, neuf ans après la sortie de mon bouquin !

CG

Jeudi 29 décembre 2016

Lectures égoïstes

Je dois un aveu aux Internautes qui, sur mon blog, consultent mes notes de lecture hebdomadaires : celles-ci, bien entendu, ne concernent qu’une partie de ce que je lis chaque semaine. En effet, je juge qu’un certain nombre des ouvrages que je lis ne méritent pas une note et ce, pour des raisons diverses : il s’agit souvent de vieux romans pour la jeunesse dont le thème ou la qualité ne justifient pas que mes lecteurs en soient avertis. Il m’arrive aussi de recevoir ou de lire des récits récents, dans tous les domaines ( jeunesse, essais, biographie, thrillers, albums ) dont je renonce à rédiger le résumé et la critique.

Pourquoi ?

Eh bien… il m’arrive aujourd’hui d’abandonner la lecture d’un livre, ce qui autrefois était exceptionnel. Mais à mon âge, je juge inutile d’aller au bout d’un récit que je juge banal ou dont la lecture ne m’apportera rien. Et s’il est médiocre, je préfère ne pas en parler – à moins qu’il ne s’agisse d’un succès surfait dont je veux dénoncer l’imposture !

Une autre catégorie est concernée : celle de mes « lectures égoïstes ».

Souvent, il s’agit d’ailleurs de relectures, totales ou partielles ( qui ne s’est jamais surpris à feuilleter tel ou tel passage de La Recherche, d’un recueil de poèmes, des Trois Contes de Flaubert, de sa Correspondance – avec George Sand ou Louise Collet, d’un essai de Michel Onfray – ou… tout simplement des Essais de Montaigne ).

Chacun a ses livres de chevet préférés !

Pour illustrer certaines de mes lectures égoïstes, il me semble utile d’en évoquer quelques unes, et d’expliquer pourquoi je les ai écartées…

Six années de Comédie-française de Pierre-Aimé Touchard ( Le Seuil )

En lisant le Clara Malraux de Dominique Bona, j’ai eu la surprise de découvrir, entre autres, le nom de Pierre-Aimé Touchard, qui a travaillé dans les années trente avec Clara Malraux pour la revue Esprit. A mes yeux, Pierre-Aimé Touchard a surtout été, de 1947 à 1953, l’Administrateur de la Comédie-française où mon père travaillait. Aussitôt, un flot de souvenirs m’a envahi : cet homme, je l’ai croisé au Français, quand j’avais sept ou huit ans. Mon père appréciait sa cordialité, sa gentillesse – tous deux étaient nés en 1903.

Quand il a quitté ses fonctions, remplacé par Pierre Descaves, il a publié ses mémoires et a offert à mon père un exemplaire dédicacé. Ce qui a ravivé un autre souvenir, très précis…

Ce petit livre broché, je le revois encore, sur la table de la salle à manger où mon père avait installé son matériel de reliure. Comme je l’interrogeais, il m’a expliqué :

  • Quand je possède un livre précieux, je le relie. Veux-tu que je te montre ?

Mon père a fait mieux : il m’a enseigné la reliure et légué son matériel, que je possède encore, dans un coffre de bois où sont entassés des dizaines de souvenirs familiaux. Je me suis revu, aidé et conseillé par mon père, en train de coudre les cahiers, de coller le papier sur la couverture de carton, de dorer les lettres sur le dos de cuir rouge…

J’ai alors abandonné la lecture de la biographie de Clara Malraux pour rejoindre ma bibliothèque ( une pièce de la maison est réservée à mes 15 000 ouvrages de fiction – hors polar, SF et livres jeunesse ). Grâce à mon classement alphabétique par auteurs, j’ai retrouvé Six années de Comédie française. En parfait état. Avec la dédicace. Et je me suis évidemment plongé dans sa lecture : eh oui, quand j’ai relié ce livre, j’avais neuf ans – et je ne me souviens pas l’avoir lu. Ces souvenirs de théâtre ne faisaient pas partie de mes lectures d’enfant.

Soixante ans ( et des poussières ) plus tard, j’ai revécu par procuration les soirées dans les coulisses du Français – les coulisses, son jeu d’orgue, les décors, les loges...

Tous les noms me rappelaient le visage et le jeu de celles et ceux que je voyais sur scène, de Jean Yonnel à Julien Bertheau en passant par Robert Hirsch ( mon idole ! ), Jacques Charon, Jean Meyer, Micheline Boudet, Lise Delamare – sans parler de Jeanne Moreau, Michel Galabru ou Jean Marais, dont les apparitions furent hélas très brèves dans la Maison de Molière. D’autres noms m’étaient familiers pour des raisons personnelles : ceux de René Mathis ( le Directeur de la Scène, celui-là même qui avait embauché mon père au Français ), de Suzanne Lalique ( chargée des costumes, dans les derniers étages du Français ) ou de Jean-Paul Roussillon ( fils du nouveau Directeur de la scène – Mathis était mort – et ami de mon père, qui accueillait l’été ses deux filles dans le village où mes parents avaient acheté une maison ! ).

En lisant avec émotion cet ouvrage, j’ai fait mieux encore : j’ai ouvert les « Mémoires d’un régisseur », le récit de la vie de mon père qu’il a rédigé à ma demande peu avant de mourir, un précieux document familial que j’ai évidemment tapé à la machine en 1980 puis recopié et sauvegardé sur ordinateur cinq ans plus tard.

Là, j’ai suivi année après année ( parfois jour après jour ! ) le double parcours de la troupe avec le regard de son administrateur… et celui de mon père, un parcours émaillé de tournée, de disputes, de querelles, de nombreuses rencontres d’auteurs ( Montherlant, Claudel, Gide ! ) et d’incident divers, ceux-là même que mon père relatait en revenant du théâtre chaque soir !

Et plus j’étais passionné et ému par cette double lecture, plus je me disais : « Mais qui pourrait être intéressé par ce bouquin ? Qui connaît aujourd’hui les noms de Denis d’Inès, Roger-Ferdinand… ou Charles Vildrac ? »

Bref, même si cette lecture m’a enthousiasmé et touché – le style de Pierre-Aimé Touchard, classique, est certes un peu suranné mais d’une clarté et d’une qualité exemplaires ! –je vois mal quels lecteurs contemporains pourraient y trouver un grand intérêt : la fin de ce « journal », sans être un règlement de comptes, est surtout consacrée aux coteries et aux conflits qui ont opposé acteurs, auteurs, metteurs en scène et Administrateur en 1953. Ces détails ne peuvent faire écho qu’à un ( vieux ) passionné de théâtre !

La relativité d’Albert Einstein ( Petite Bibliothèque Payot )

Publié en 1956 et traduit ( de l’allemand ) en 1963, ce petit essai ( de 220 pages, tout de même ! ) tente de vulgariser la théorie de la relativité ( restreinte, de 1905, puis générale, de 1916 )… par son inventeur. Le passionné d’astronomie, d’astrophysique ( d’astronautique, et de SF ) que je suis se devait évidemment de posséder et de lire cet ouvrage.

Une raison récente m’y a poussé : la récente découverte, par un millier de physiciens, des fameuses ondes gravitationnelles prédites par Albert Einstein il y a… un siècle ! ( Lire à ce sujet les passionnants articles que consacrent à cet événement les N° de mai et d’août de la revue Sciences & Avenir )

Soyons honnête : bien qu’Einstein nous affirme que pour comprendre son ouvrage, un « bon niveau de bac » est suffisant, bien qu’il nous appâte dès les vingt premières pages avec des notions ( en apparence ) simples et avance peu à peu vers des réflexions plus complexes, le lecteur qui n’a ( comme moi ) que de vagues souvenir de mathématiques doit souvent relire certains paragraphes pour suivre la pensée de notre génie de la physique du XXe siècle.

Page 139, il déclare ; « si le lecteur a suivi toutes nos considérations précédentes, il n’éprouvera plus aucune difficulté à comprendre les méthodes qui conduisent à la solution du problème de la gravitation. » Euh… même si l’on croit avoir à peu près tout compris, il faut s’accrocher pour la suite ! Autrement dit, il me semble impossible de consacrer une ou deux pages de « critique » à cet ouvrage pourtant fondamental : son lectorat potentiel me semble très, très réduit !

La musique dans l’Allemagne romantique de Brigitte François-Sappey ( Fayard )

Alain Grousset a eu la gentillesse de m’offrir ce ( gros ) bijou, qui fait le tour ( complet ) non pas de la musique romantique allemande mais ( nuance à laquelle l’auteur tient beaucoup, à juste titre ) de la place de la musique ( savante, donc classique ) en Allemagne pendant tout le XIXe siècle, de ses prédécesseurs ( Christoph Willibald Glück ) à Richard Wagner et ses continuateurs ( Gustav Mahler, Richard Strauss, etc. ).

Cette somme colossale se lit comme un roman… à condition d’en posséder les clés, d’accepter de faire la connaissance de Hiller et Raff, de Clara Wiek ( la future femme de Schumann ), Spohr ou Klopstock.

Bref, si ce parcours passionnant, qui tient autant de l’encyclopédie que de la promenade et de l’essai, peut tenir en haleine un connaisseur, il risque de rebuter ceux qui ne se passionnent pas pour l’opéra, la littérature et l’Histoire, puisque les 950 pages de ce petit chef d’œuvre ( 35 euros mais des semaines de lecture ! ) font sans cesse référence à des écrivains, poètes, critiques, compositeurs, interprètes, lieux et faits qui ont marqué une époque et des lieux très particuliers – en revanche, quel plaisir pour l’amateur éclairé !

L’auteure, qui maîtrise admirablement son sujet, a dû passer vingt ans à se documenter pour construire ce monument qui, dans ma bibliothèque, figure désormais aux côtés du Kobbé, des biographies de nombreux musiciens, entre les deux Pleiade de l’Histoire de la musique ( par Roland-Manuel ) et les quatre volumes du Dictionnaire de la musique de Marc Honegger.

Lectures égoïstes ?

Ce sont, entre autres, quelques une des miennes.

En effet, chacun a ses centres d’intérêt particuliers. Une bibliothèque contient parfois des ouvrages dont le sujet laissera la plupart des autres lecteurs indifférents ou perplexes - qu’il s’agisse de l’aquariophilie, de la culture des roses ou de la cuisine coréenne !


Lundi 19 décembre 2016

L’avenir du livre, c’est le livre de…

cuisine. Mais oui, vous avez bien lu. Entrez dans une librairie et examinez les rayons. Comparez celui des romans de ( vraie ) SF avec celui des livres de cuisine.

L’avez-vous remarqué ? La bouffe est très tendance. Ah, je l’admets : je suis grossier, mais moins que les journalistes des informations qui, depuis quelques mois, s’entêtent à nous glisser de la nourriture un peu partout, sous une forme ou sous une autre.

Il est question des vacances ? Allez, hop, on fait un saut chez les restaurateurs pour savoir ce que mangent les touristes. Un reportage sur la Provence ? Impossible de ne pas évoquer la fabrication locale de l’huile d’olive. Un arrêt à Marseille ? On passe par la case bouillabaisse. A l’approche de Pâques, on file chez les confiseurs pour étudier de près la fabrication des œufs et des poules en chocolat, avec démonstrations et dégustations comparatives à l’appui.

De gré ou de force, entre une coupe du monde et un nouvel attentat, on n’échappera pas à la recette du jour, à l’interview d’un chef étoilé, aux nouvelles tendances des sandwiches ou au documentaire détaillé sur la confection d’une vraie pizza italienne – désormais, c’est un passage obligé.

On me rétorquera : la gastronomie est une spécialité française. Oui, au même titre que la haute couture, les parfums et la littérature. Depuis l’an 2000, la France a décroché trois Prix Nobel – les écrivains américains en attendent un depuis 23 ans. Quand Le Clézio et Modiano l’ont décroché, ils ont eu droit à douze secondes au journal du soir. Normal : si on leur avait consacré trois minutes, probable que 10% des téléspectateurs auraient zappé, pas question de prendre des risques. Entre les livres et l’assiette, le choix est vite fait.

Il est vrai que le bio a fait une entrée en force, et que le consommateur sait désormais tout de l’étiquetage de ce qu’il achète, et du traçage du moindre morceau de viande contenu dans sa lasagne pur bœuf. Je ne parle pas du problème des nouvelles allergies et des actuelles tendances nutritionnelles qui font désormais demander prudemment à nos amis s’ils sont végétariens, végétaliens, véganes, sans sel, sans matières grasses, sans gluten, sans alcool – au point qu’établir un menu pour des invités devient un vrai parcours du combattant.

Récemment, faisant la queue à la caisse d’un supermarché, j’ai remarqué que la cliente qui me précédait posait sur le comptoir plusieurs ouvrages sur les desserts, les cocktails sans alcool et les légumes oubliés. Sans parler de ( fort coûteuses ) revues sur les menus de l’été et les nouvelles recettes des grands chefs. Après quoi elle a ensuite posé sur le tapis roulant un paquet de trois pizzas surgelées, une pile de plats ( sous vide ) préparés, y compris deux cents grammes de carottes râpées - il est vrai qu’éplucher et râper ses carottes constitue aujourd’hui une corvée réservée aux professionnels de l’alimentation.

Paradoxal ? Peut-être pas : il y a sans doute ceux qui mettent les informations culinaires quotidiennes en pratique et d’autres qui se contentent de rêver.

Aujourd’hui, l’expression de culture renvoie davantage à celle de nos céréaliers qu’à Claude Hagège* ou Pic de la Mirandole*. Et Les nourritures terrestres* n’évoquent plus «  le désir et l’éveil des sens », mais ce qu’on trouve dans son assiette.

Il est vrai qu’à l’heure actuelle, on dévore chaque année dans le monde moins de livres que de Big Mac…

CG

* Tant pis pour vous, connectez-vous sur Wikipedia !


Mardi 13 décembre 2016

PENSEES EN CHEMIN, Ma France, des Ardennes au Pays basque, Axel Kahn, Le Livre de Poche

Adepte convaincu de la marche « dans une nature aussi belle et vierge que possible », intéressé par « la perception du beau dans l’édification de l’humanité », enthousiasmé par l’ouvrage Chemin faisant de Jacques Lacarrière ( 1977 ), le généticien Axel Kahn ( né en 1944 ) a décidé, avant ses 70 ans, de traverser la France, du nord-est au sud ouest : de Givet, dans les Ardennes, à St Jean Pied-de-Port : 1800 kilomètres!

Après une préparation de plusieurs mois, il se met en route en mai 2013 avec un itinéraire presque minuté.

On l’aura compris : c’est là un pèlerinage laïc et solitaire, où le narrateur privilégiera les chemins de grande randonnée. Chaque soir, il fera étape dans un lieu précis, un gîte ( voire une chambre chez l’habitant, car il est parfois invité ), ou un hôtel modeste. Chaque soir, il a prévu deux temps : l’un pour rédiger le compte-rendu de la journée, l’autre pour une rencontre avec des gens du cru : responsables, ouvriers, maires, conseillers, agriculteurs, industriels…

Le départ est difficile : la veille, de sa première étape Axel Kahn est heurté par un cycliste et il se casse le poignet ! D’autre part, la pluie, le froid et les intempéries vont le tourmenter pendant plusieurs semaines d’affilées.

Livrer ici le détail des étapes et des paysages serait vain. Il faut simplement savoir que la lecture de Pensées en chemin est nettement plus riche et ambitieuse que celle des autres ouvrages du même type – je pense notamment à l’Immortelle randonnée de Jean-Christophe Rufin, dont j’ai proposé l’élogieuse critique à mes lecteurs en son temps.

En effet, ce qui retient l’attention d’Axel Kahn derrière la beauté des paysages, ce sont les cultures, les industries, les habitants, les contacts avec les gens qui lui confient leurs problèmes. Une vallée, un ruisseau, un champ, une église, une usine ( souvent désaffectée hélas ) ou un monument sont toujours prétexte à d’étonnantes leçons de géographie, de géologie, d’histoire et d’économie.

Les connaissances ( encyclopédiques ) d’Axel Kahn sont émaillées de réflexions personnelles, humanistes et engagées. Notre auteur sort en effet d’un récent combat politique avec… François Fillon ! Il évoque d’ailleurs cette illusoire « mondialisation heureuse dont la plupart des décideurs européens et mondiaux continuent de véhiculer l’illusion si activement entretenue en France par Alain Minc et ses semblables ».

Ce qu’Axel Kahn note et déplore, chemin faisant, c’est en effet la détérioration du lien social, la perte de richesses ancestrales, le chômage provoqué par la fermeture des entreprises – une situation qui ( grâce au tourisme et à la gastronomie ) semble s’améliorer plus il va vers le sud en général, et le sud-ouest en particulier.

Bref, cet ouvrage pédagogique ( au bon sens du terme ! ) est d’une grande densité.

Et l’itinéraire suivi se révèle, pour le lecteur averti, une passionnante promenade culturelle dans cette France pour laquelle l’auteur nourrit une vraie passion. De la Dame de Vix ( dans le Châtillonnais, en Bourgogne du sud ) au fameux bleu pastel de Lectoure, en Armagnac, en passant par l’hôtel Dieu de Tonnerre ( construit en 1293 sur ordre de Marguerite de Bourgogne, avec sa charpente de fûts de chênes vieux de plusieurs siècles ! ), c’est là un véritable album dont les aspects sont si divers qu’il peut sembler décousu. Que le lecteur ne s’attende pas à une intrigue, à des rebondissements… il serait déçu.

Une remarque, qui pourrait passer pour un reproche : un style recherché, parfois au bord de l’affectation, qui fait évoquer à l’auteur ( p. 268 et 270 ) sa « vélocité pédestre », « une robuste pause postprandiale » et « la pratique scrupuleuse de la sieste réparatrice ».

Lu ( à raison de 20 à 50 pages par jour, après tout c’est un pèlerinage ! ) dans sa version de poche, très légère, souple et pratique.


Lundi 05 décembre 2016

LE CONSEIL D’INDISCIPLINE, Jean-Philippe Arroud-Vignod, Gallimard ( la Blanche )

Prof de Lettres dans un collège de banlieue ( et écrivain discret, un peu raté ), Philippe Beaujeu mène une vie terne entre sa gentille femme Catherine, ses deux filles ( de 8 et 10 ans ) qui grandissent trop vite, ses élèves et ses collègues. Il fréquente surtout Marlot, qui l’a pris en amitié et est devenu son confident en matière d’aventures extra conjugales.

Empêtré dans les débats qui animent la salle des prof et divisent ses collègues, Philippe, lui, est fidèle – même s’il se sent parfois quelque peu has been.

Or, au cours d’un voyage scolaire à Venise, il a une liaison rapide, torride et presque inattendue avec Marie-Paule, une prof de SVT célibataire de quinze ans sa cadette.

Une passade ? Oui, il veut se ( et la ) convaincre que ce canif au contrat était une erreur.

Sauf que Philippe se sent peu à peu emporté dans un univers nouveau, inconnu et grisant, d’autant plus que la jeune femme, très lucide, semble demandeuse.

Un soir, n’y pouvant plus, Philippe décide de quitter Catherine ; il se rend pour la première fois chez sa jeune maîtresse, à Clichy, bien décidé à emménager chez elle…

Ce roman dont le sujet peut sembler banal est en réalité un portrait au vitriol ( et très réaliste ) du monde de l’enseignement en général, et de celui du collège en particulier.

Les décors, l’ambiance, les problèmes pédagogiques, syndicaux, disciplinaires ( et ceux de la vie privée de ces anciens-et-brillants-universitaires-condamnés-à-revenir-à-l’école-pour-ne-jamais-la-quitter ) ne manqueront pas de faire écho chez les enseignants qui liront ce roman d’une facture classique, écrit par un agrégé de Lettres – et à l’humour décapant !

Oui : on se retrouve, on soupire… et on rit ( parfois jaune ) en se reconnaissant ici ou là, au détour d’un débat syndical ou d’une réunion chez la Principale pour lui signaler qu’il devient impossible d’enseigner avec une chaudière en panne et des classes où règne une température inférieure à 10° ( le seuil légal étant fixé à… 13° ) !

Mais ce Conseil d’indiscipline est avant tout le portrait haut en couleur d’un enseignant comme les autres, certes un peu coincé, dont la vie terne, aussi bien sur le plan scolaire que familial, est tout à coup bouleversée par un événement imprévu. La chute, dont il est préférable de laisser la surprise, fera retomber Philippe ( et les lecteurs ) sur terre.

Ajoutons que Jean-Philippe Arroud-Vignod maîtrise son sujet. Il est un auteur ( et un vieux camarade ) aux multiples talents puisqu’il est prof de Lettres, auteur pour la jeunesse, et qu’il fut longtemps responsable, chez Gallimard, de l’excellente ( mais défunte ) collection « Page Blanche », pour jeunes adultes.

Son roman a vingt ans… mais à l’heure de la Réforme des collèges, il n’a ( heureusement… ou malheureusement ? ) pas pris une ride !

Lu dans sa version classique et indémodable, la « Blanche » de Gallimard.


Lundi 28 novembre 2016

Clara Malraux « Nous avons été deux », Dominique Bona, Grasset

Née en 1897 ( à Paris XVIe ), dans une grande famille bourgeoise ( son père est un riche négociant de peaux ), Clara Goldschmidt est d’origine juive allemande.

Elle a une enfance heureuse, encadrée par de sévères gouvernantes teutonnes avant d’entrer… à l’école Ste Clotilde ! A 9 ans, elle est très affectée par la perte de son père qu’elle adorait.

Le premier conflit mondial la déchire ( ses grands-parents sont allemands ! ), même si elle se sent profondément française – en 1917, sa mère échappe de justesse à une éventuelle dénationalisation - la future déchéance de nationalité, la chasse aux Juifs est déjà ouverte.

En juin 1921, quand elle rencontre André Malraux ( à la Comédie Française ! ) elle est une jeune fille libre et cultivée, ouverte aux arts ; et elle parle plusieurs langues.

Elle a 24 ans – et Malraux 19. Déjà taciturne et secret, « lunaire et affligé de tics inquiétants » ( maladie de Gilles de la Tourette ), mais intelligent et convaincant, André va tenter de cacher ses origines modestes. Né dans le XVIIIe, il a grandi entouré de femmes, chez sa tante Marie, épicière à Bondy. Mais il affiche une culture solide, une intelligence vive, des amis artistes prometteurs ( écrivains, peintres )… et une certaine prétention – bien que désargenté, il dort au Lutétia !

Les deux amants, qui aiment la bohème, la danse et les voyages, se marient en octobre.

Jean Lacouture dira d’André Malraux qu’il était alors « un adolescent dominé par sa femme ». Le couple va côtoyer les milieux artistiques et ( grâce à la famille fortunée de Clara ) mener la grande vie avant d’entreprendre de nombreux voyages culturels. Fasciné par l’Asie, André entraîne Clara à Angkor ( en 1923 ) où il va dérober des statues… et se faire prendre !

Arrestation, procès, menaces de prison, rapatriement, restitutions… ils l’ont échappé belle.

Le couple repartira pourtant en Indochine en 1925 : Singapour, Bangkok, Hanoi…

Là-bas, les Malraux se font journalistes et militent pour la cause des Annamites. André y puisera la matière pour ses futurs romans et récits : La tentation de l’occident, Les Conquérants… Aussitôt publiés, ses ouvrages impressionnent l’intelligentsia ( Gide, Valéry, Paulhan, Aron… ) et Gaston Gallimard, qui embauche André comme éditeur- au sens anglo-saxon. Clara, elle, traduit Freud et Virginia Woolf. Et elle rumine sa colère : pendant dix ans, si elle a partagé le sort et les risques qu’a pris le couple ( avec l’aide et l’argent de la famille de Clara ), André la délaisse : il se détache d’elle, dont il continue d’utiliser les talents de rédactrice et de traductrice. Malraux ne parle aucune langue étrangère, il n’a pas le permis de conduire ! Il la relègue dans l’ombre et Clara en souffre. Ils continuent de voyager ( aux frais de Gallimard ) tout en menant une vie de plus en plus séparée.

André Malraux devient l’amant occasionnel de Louise de Vilmorin – et celui, clandestin et permanent, de la jeune auteure Josette Clotis, rencontrée chez Gallimard après la sortie de La Condition humaine,qui a décroché le Goncourt. On est en 1933.

Clara donne le jour à Florence qu’André négligera et appellera « l’objet » - toute leur vie, la fille unique et sa mère entretiendront un rapport fusionnel.

En 1936, ils militent dans les rangs des antifranquistes avec leurs amis Madeleine et Léo Lagrange ( alors que Léon Blum refuse d’engager son gouvernement dans le conflit ), de quoi alimenter l’action du futur Espoir d’André Malraux. Un récit dont la « virilité » va irriter Clara, de plus en plus anarcho-féministe, vexée de voir son époux nier le rôle des femmes en général, et le sien en particulier. Les récits faussement autobiographiques de Malraux convainquent les lecteurs qu’il est un révolutionnaire solitaire.

Clara finit aussi par comprendre qu’André vit désormais avec Josette, à laquelle il fera deux enfants. Elle tente de se suicider. Mais les premiers succès de son amie Elsa Triolet la pousse à écrire… ce qu’elle fait ( avec Livre de comptes, Grisélidis ) : des récits teintés d’autobiographie dont la hardiesse érotique préfigure le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir ( qu’elle connaît ) et le futur Bonjour Tristesse.

A 17 ans, sa fille Florence deviendra d’ailleurs la meilleure amie de Françoise Sagan.

Bien qu’ayant été réformé, Malraux s’engage au début de la guerre, il est vite fait prisonnier. Son frère l’aide à s’évader… et à vivre l’occupation de façon paisible, avec Josette Clotis.

De son côté, Clara, juive et en danger, doit fuir ( avec sa fille ) vers Cahors et Toulouse ; elle s’engage dès 1940 dans la Résistance. André Malraux, lui, refuse de passer à l’action, jugeant que «  la défaite allemande sera une victoire des anglo-saxons qui coloniseront le monde et probablement la France ». Et surtout, il pouponne : Josette a donné naissance à leur second fils. Il n’entrera ( réellement, et vaillamment ) dans la résistance qu’en mars 1944 : « Il se bat, il s’expose », reconnaîtra Clara. Josette meurt dans un accident le 11 novembre…

A la Libération, De Gaulle décore Malraux et le nomme Ministre de l’Information.

L’écrivain entre de son vivant dans La Pleiade et redore la maison Gallimard, après le suicide De Drieu la Rochelle, dont il était l’ami.

Laissée dans l’ombre, Clara obtient le divorce en 1947 et élève sa fille seule ; elle survit en écrivant des piges pour des journaux engagés ; elle devient la maîtresse du jeune Jean Duvignaud et fréquente Robbe-Grillet, Barthes, René de Obadia…

Pendant ce temps, André Malraux a épousé sa belle-sœur Madeleine ( veuve de son frère qui lui a fait trois enfants ) ; ces derniers fréquenteront Florence, une façon pour elle d’approcher un père qu’elle connaît à peine. Malraux et elle ne se voient pas. André n’ouvre même plus le courrier que Clara lui adresse. Avant de mourir, il se fâchera aussi avec Madeleine…

En 1958, De Gaulle revient et nomme Malraux Ministre des Affaires Culturelles, au grand dépit de Clara : en effet, elle milite avec l’extrême gauche pour l’indépendance de l’Algérie et contre la torture alors que son ancien époux rejoint les rangs du Pouvoir ! En 1968, à 71 ans, elle est aux côté des étudiants alors qu’André mène une vie luxueuse et mondaine avec… son ancienne maîtresse Louise de Vilmorin.

Une vraie surprise attend Clara… à la fin de l’année 1976, juste après la mort d’André Malraux : elle aura de sa part une sorte de reconnaissance posthume, autant envers elle que pour Florence. Laquelle ?

Vous le saurez à la page 462 de cette stupéfiante et passionnante biographie !

Pourquoi Clara Malraux ?

Et pourquoi lire sa biographie écrite par Dominique Bona alors que Clara a écrit l’histoire de sa vie ( notamment six volumes regroupés sous le titre : Le bruit de nos pas… parus chez Grasset ! Merci à François Nourissier ! )

Toute sa vie, André Malraux aura été menteur, dissimulateur, mythomane et mystificateur.

Pourtant, l’homme et l’écrivain continuent de fasciner, grâce à un destin patiemment construit, un talent évident et un engagement permanent ( habilement choisi ) pour la justice, l’art et la culture. Les confidences de Clara brossent du personnage un portrait moins glorieux...

Les Malraux ont ( eu ) l’âge de mes parents et j’ai vécu dans leur ombre politique et littéraire : dans leur vie ( et dans leur biographie ) les noms et les faits n’ont cessé, de faire écho de page en page… quel plaisir, quels vertiges !

En même temps, et après avoir lu deux biographies de Simenon, je me fie moins aux faits rédigés par l’auteur lui-même ( ses Mémoires intimes ) que par ceux relatés avec un regard extérieur : le Simenon de Pierre Assouline est un vrai bijou ! Et je fais ici confiance à Dominique Bona, experte en biographies. Son Clara Malraux se lit comme un roman et il dépasse le simple aspect biographique : c’est une magnifique leçon d’histoire en général et d’histoire littéraire ( et politique ) en particulier !

On y croise des dizaines de ( non : entre 100 et 200 ! ) personnages qui ont marqué le XXe siècle : écrivains, éditeurs, journalistes, peintres, musiciens, directeurs de revues, de journaux, ministres, hommes ( et femmes ) politiques… Il est vrai que ce récit me touche aussi parce que j’ai eu la chance de fréquenter les lieux que cite Clara, de côtoyer ou de rencontrer certains personnages qui ont joué un rôle dans la vie du couple, de Pierre-Aimé Touchard ( qui fut un ami de mon père ) à Jean Lacouture ( qui , comme Malraux… vouvoyait sa femme – on peut être de gauche et garder les habitudes de la grande bourgeoisie ! )

Certes, ce qui ressort de la vie de Clara Malraux, c’est un sentiment d’injustice teinté d’amertume, celle que le sous-titre suggère : oui, les Malraux étaient deux – mais c’est André qui a tiré son épingle du jeu en utilisant l’argent de la famille Goldscmidt et les talents de sa première épouse, laissée dans l’ombre. Comme pour le couple Mitterrand, on a souvent l’impression que sur le plan de la sincérité et de l’engagement, l’épouse avait plus de qualités que le mari… Clara était une femme extravertie, vive, bavarde, franche, ouverte, généreuse – prête à tout sacrifier pour les causes qu’elle jugeait justes : une féministe avant l’heure, voyageuse, courageuse, dévouée. Dominique Bona fait d’elle un portrait juste et saisissant, d’une rare densité. Elle « rectifie le tir », comme on dit, sans gommer les défauts de son héroïne, aveuglée un temps par l’URSS des années cinquante.

Rarement une biographie m’aura touché, voire bouleversé – autant grâce à la personnalité de Clara Malraux qu’aux qualités narratives de celle qui a si bien raconté sa vie.

Lu dans une belle version grand format ( avec une photo de Clara Malraux à 16 ou 17 ans ), papier et typographie aérée de très belle qualité, ce qui augmente le plaisir de la lecture.

Lundi 21 novembre 2016

Le Domaine, Jo Witek, Actes Sud Junior

Florine a été embauchée pour l’été comme servante au Domaine de Delphine et Pierre-Marie de la Guillardière, un vieux couple qui habite une grande propriété dans les Landes, près de l’Océan. Son fils Gabriel l’accompagne ; il sera ( presque ) traité comme un invité. Tous deux sont originaires de La Réunion

Gabriel, qui va sur ses 17 ans, est un garçon droit, calme et solitaire, passionné d’ornithologie, orphelin d’un père biologiste mort dans un accident d’hélicoptère.

Il ne sympathise guère avec la propriétaire, très vieille France, qui traite la valetaille comme au XIXe siècle - ni avec son mari, condamné à se déplacer en fauteuil roulant depuis un mystérieux accident ; il juge qu’il lorgne un peu trop la jeune Kun-Thea, une Cambodgienne exilée ( pour des raisons obscures ) dont la bonne, Brigitte, a la charge. Il ne voit pas non plus d’un très bon œil le cuisinier Boisset, un type grossier qui semble trouver sa mère à son goût. Florine et son fils entretiennent des rapports cordiaux, étroits et fusionnels.

Par chance, Vincent, le jardinier, le prend vite en amitié : tous deux partagent le même goût pour la nature. D’ailleurs, au Domaine, c’est surtout la nature qui intéresse Gabriel : les étangs, les insectes – et les oiseaux, qu’il observe à l’aube et au crépuscule, dont il note soigneusement les noms et les allers et venues sur son précieux carnet.

Peu après leur arrivée débarquent les enfants, petits enfants et cousins du couple : leur fils Nicolas et ses trois enfants : Grégoire ( 20 ans ), athlète brillant promis à une carrière militaire, Estelle, une ado provocante et sexy et la belle Eléonore, dont Gabriel tombe vite amoureux. Désormais, c’est elle qui bénéficie de l’attention du héros : il note ses faits et gestes sur un carnet et l’observer à la jumelle. Mais voilà : Eléonore a un cousin, Adrien, qui la chaperonne et auquel elle semble attachée comme à un frère. Adrien est vulgaire, possessif et joueur. Gabriel veut séduire Eléonore, il espère qu’elle tournera enfin ses regards vers lui. Mais ce combat est sans doute perdu d’avance : même si Eléonore ne semble pas indifférente au fils de la nouvelle domestique, même si elle est fragile, elle évolue dans un milieu si différent du sien !

Dès les premières lignes du roman, le lecteur accroche au récit grâce à un style efficace, actuel et pourtant littéraire – enfin, un récit pour jeunes adultes au vocabulaire exigeant, au ton nerveux et franc ! Aussi, le lecteur s’attache à ce héros solitaire, amoureux fou de la nature – trop franc et trop intransigeant pour ne pas être heurté par l’attitude de celles et ceux qu’il observe et croise chaque jour et qui, tous ( même Vincent ! ) semblent cacher un secret. Secrets que Gabriel, au fil des jours, va finir par percer. Jusqu’à une soirée de beuverie mémorable et catastrophique dont il portera en partie la responsabilité.

Jo Witek dresse ici avec soin le portrait de protagonistes hauts en couleur, aux rapports subtils et complexes – un tableau familial digne de François Mauriac, que l’auteur cite comme modèle – l’ouvrage a d’ailleurs été écrit dans le chalet où il a vécu et écrit, à deux pas de sa résidence de Malagar.

Lundi 14 novembre 2016

La science irrigue-t-elle encore la fiction aujourd'hui ? ( deuxième partie)

La revue trimestrielle Nous Voulons Lire, spécialisée dans l’étude et la critique des livres pour la jeunesse, consacre son dernier numéro aux rapports entre la science et la littérature ( notamment celle qui est destinée à la jeunesse. )

On trouvera ici la deuxième et dernière partie de ma contribution à ce numéro ( la première est en ligne depuis lundi dernier ! ) : la réponse à la question

La science irrigue-t-elle encore

la fiction aujourd'hui ?

Energies nouvelles & pollution

Dénoncés autrefois par des classiques de la littérature jeunesse ( La ville sans soleil** de Michel Grimaud, R. Laffont, Plein Vent ou L’énergie du désespoir**de Michel Corentin et Gil Lacq,Duculot,Travelling sur le futur), les méfaits de la pollution, de l’industrialisation aveugle et de l’énergie nucléaire font moins recette. Sans doute, là encore, parce la réalité a rejoint la fiction !

Souvent, ce thème est traité au moyen d’un récit post-atomique ; il met en scène une société qui a survécu à un cataclysme, comme dans comme dans Niourk** de Stefan Wul ( Gallimard, Folio Junior ), Le monde d’en haut** de Xavier Laurent Petit ( Casterman Poche ) ou Rem le rebelle** de Jean-Yves Loude( Tertium ). Le problème des déchets à longue durée de vie ( strontium, césium ) produits par nos centrales à eaux sous pression est traité dans Le soleil va mourir** ( Pocket jeunesse ) et celui des énergies du futur ( éoliennes, gaz de compost, etc. ) dans Ecoland** ( Rageot, Métis ) de Christian Grenier.

Mais là encore, dans un grand nombre de récits d’anticipation, ces énergies sont présentes de façon anecdotique, comme toile de fond.

Informatique & réalité virtuelle

Les fulgurants progrès de l’informatique dopent l’imaginaire des auteurs depuis la sortie du classique mais méconnu Simulacron 3 de Daniel Galouye ( 1964 ! ) jusqu’au récent Jardins virtuelsde Sylvie Denis ( Gallimard, Folio SF ), en passant par la plupart des ouvrages de Bruce Sterling comme Les mailles du réseau ( Gallimard, Folio SF ), qui évoque un futur gouverné par le web… et les multinationales.

Depuis les films Total Recall, Matrix et Avatar, on sait que la problématique de ces récits concerne la réalité de la perception, thème abordé par Platon dans son « mythe de la caverne » et qui pose la question : si le monde dans lequel nous évoluons était un leurre, nous dissimulant une « réalité supérieure » ?

Cette rubrique mériterait à elle seule  un article, voire une thèse !

Sa bibliographie complète nécessiterait plusieurs pages, même si certains récits utilisent ces thèmes comme décor sans offrir de réflexion critique.

Les jeunes adultes ont l’embarras du choix, entre Pixel noir**de Jeanne A-Debats ( Syros, Soon ), La fille de mes rêves** de Christophe Lambert ( Syros, Soon ), le recueil Virtuel, Attention danger !** ( Milan, Zanzibar ) ou La musicienne de l’aube** ( Bayard, Les Imaginaires ) de Christian Grenier.

Je me permets de signaler que Logicielle, l’enquêtrice de mes romans policiers ( publiés chez Rageot, Heure Noire ) utilise des ordinateurs qui génèrent des univers virtuels contemporains ( L’Ordinatueur**, Simulator** ), historiques( @ssassins.net**), ou susceptibles de s’interconnecter pour prendre le pouvoir, ce que Vernor Vinge appelle « la singularité » ( dans @pocalypse**)

Et les écrans ?

Leur usage, leur abus et leurs dangers ont donné naissance à de nombreux récits pour la jeunesse, comme Le garçon qui savait tout* de Loïc le Borgne ( Syros, Mini Soon ), Hashtag Bleu** de Florence Hinckel ( Syros, Soon ), Mort sur le Net** ( Rageot, Heure Noire ), Mon frère est un hacker** ( Oskar ) ou encore Virus LIV 3 ou la mort des livres** de Christian Grenier.

Réchauffement & changement climatique

De nombreuses sciences ( climatologie, océanographie, écologie, glaciologie – mais aussi économie et politique ) sont associées  à ce phénomène pointé du doigt dès 1962 par J.G. Ballard dans Le Monde englouti et Sécheresse

L’urgence du phénomène et la multiplication des congrès depuis le Protocole de Kyoto de 1997 a dopé l’imaginaire des auteurs : les recueils Nouvelles vertes** ( Thierry Magnier ) et 10 façons d’assassiner notre planète** ( Flammarion ),proposent des visions futuristes et édifiantes d’auteurs pour « jeunes adultes ». Océania**d’Hélène Montardre( Rageot-romans ), Cinq degrés de trop**( Rageot, Heure Noire ) et2115, Terre en péril( Tertium ) de Christian Grenier évoquent les nombreuses et diverses conséquences du réchauffement : climat mais aussi montée des eaux, afflux des réfugiés, nouvelles maladies, etc.

Les adultes, eux, liront avec profit Aqua de Jean-Marc Ligny ( L’Atalante ), Bleue comme une orange de Norman Spinrad ( J’ai Lu ), Gros Temps de Bruce Sterling ( Denoël, Présence du Futur ), et Le grand hiver de John R. Gribbin et Douglas Orgill ( Le Seuil )

Biologie & génétique

Les récentes découvertes en biologie ont renouvelé ce thème classique dans la littérature en répondant à des questions comme : quelles sont les conditions d’apparition de la Vie ? Et celles de l’intelligence ? Dresser la liste des ouvrages ( innombrables et inégaux ) qui traitent de ces thèmes serait vain. Le plus édifiant est le classique et superbe Rendez-vous avec Rama ( J’ai Lu ) d’Arthur C. Clarke.

Après l’informatique, le génie génétique est sans doute le thème le plus utilisé dans les fictions scientifiques actuelles. Les limites du clonage ont freiné l’imaginaire des écrivains, même si Christophe Lambert en évoque les conséquences avec Papa, maman, mon clone et moi*.Dans Rana et le dauphin*, Jeanne A-Debats imagine qu’on peut doper l’intelligence des animaux. Florence Hinckel,dansMémoire en mi*, qu’on stocke les souvenirs. Eric Simart évoque la création de chimères dans L’enfanfaon* et sa série desHumanimaux* ainsi que Karina Rosenfeld dans Moi, je la trouve belle* ( tous ces ouvrages sont sortis chez Syros, en Mini Soon ).

La manipulation du génome humain a aussi été abordée par Danielle Martinigol dans Les oubliés de Vulcain** ( Hachette, L. de P. jeunesse) etsa suiteC.H.A.R.L.E.X.**( Syros, Soon ). La musicienne de l’aube** de Christian Grenier ( Bayard, Les Imaginaires ) évoque la possibilité de connecter le cerveau à un ordinateur… le rêve du transhumanisme !

Médecine et transhumanisme

Comme l’illustrait le film d’Andrew Niccol Bienvenue à Gattaca ( 1997 ), les progrès de la génétique permettront sans doute de concevoir avant la fin du siècle des « bébés zéro défaut » : longue durée de vie et capacités maxima : plus de prédisposition aux cancers, au diabète, etc. Que ces recherches soient ou non légales est accessoire : ce que la recherche peut accomplir sera adopté un jour par une frange aisée de la population avant d’être réclamé par la majorité. Ce problème aux conséquences multiples est abordé par Yves Grevet dans Des ados parfaits* ( Syros Mini Soon ), Florence Hinckel ( Théa pour l’éternité**, Syros Soon ), Johan Heliot ( Les amants du génome**, Syros Soon ), Christian Grenier ( Un amour d’éternité** Hachette, L. de P. jeunesse ) et par les auteurs du recueil Les visages de l’humain** ( Mango, Autres Mondes ).

Il y a dix ans, le public ignorait l’existence de Ray Kurzweil, le pape du transhumanisme, aux recherches financées par Google. Avec pour objectifs d’améliorer l’Homme ( voir plus haut ) puis de lui faire gagner… l’immortalité.

Comment ? En transférant en fin de vie les milliards de neurones de son cerveau ( avec souvenirs, expérience, personnalité ) sur un ordinateur !

Son corps ? Un clonage préventif assurera sa pérennité au fil de transferts successifs.

Fiction ou réalité future ?

La France… et les sciences

Les fictions scientifiques utilisent l’actualité pour brosser le tableau de nos sociétés de demain, mondes qui seront modifiés en profondeur par les applications des sciences déjà à l’œuvre.

Pour vous en convaincre, songez qu’il y a 50 ans…

  • les superordinateurs de la NASA qui effectuaient les calculs pour les expéditions lunaires coûtaient des millions de dollars. Aujourd’hui, une calculette à 5 euros possède plus de capacités que ces vieilles machines !

  • personne n’aurait cru qu’une clé USB de 64 go de quelques grammes finirait par coûter 6 euros chez E-bay.

  • Internet, les smartphones, les tablettes et les réseaux sociaux nous occuperaient cinq heures par jour en moyenne.

  • peu de gens imaginaient que le réchauffement climatique serait une menace pour l’humanité.

Pourtant, certains auteurs avaient envisagé ces bouleversements et leurs conséquences sur nos sociétés.

Dans son roman 1984 ( publié en 1949), George Orwell évoquait l’utilisation de la novlangue et l’avènement de Big Brother. Aujourd’hui, on n’utilise plus les vilains mots de capitalisme et de chômage mais ceux plus adoucis, d’économie de marché et flexibilité de l’emploi ; il imaginait la surveillance de la population par des caméras, celles-là mêmes qui se multiplient dans nos villes et nos banlieues, sans parler de Google qui piège chacune de nos connexions.

L’homme amélioré ? On y travaille déjà.

Le réchauffement climatique ? On s’y habituera…

Des récits boudés par les lecteurs

Hélas, les ouvrages qui mettent en garde contre les dérives futures de nos sociétés sont loin d’avoir lune large audience !

Si la France a longtemps été « le pays des lumières », les lecteurs du XXIe siècle semblent bouder les récits tournés vers les sciences. L’élan des encyclopédistes du XVIIIe siècle se serait-il déplacé vers la Silicon Valley ?

Pourtant, les technologies nous ont envahis : nous sommes cernés de robots et d’informatique. Du lave-vaisselle à l’ordinateur, en passant par la voiture et les smartphones, nous passons ( volontairement ) notre vie à utiliser ces technologies. Sans nous interroger sur leurs limites et leurs dangers, sans avoir conscience de leur impact sur notre mode de vie, de réflexion et de pensée.

Si certaines fictions dérangeantes nous interrogent à ce sujet, aucune n’est un des best-sellers actuels de la littérature...

Le lectorat adulte, féminin à 75%, préfère les récits réalistes ou à tendance fantastique. Les seniors, eux, se tournent plus volontiers vers les récits de terroir.

Le lectorat adolescent privilégie les best-sellers anglo-saxons. On y trouve

surtout de la fantasy et des dystopies où la place des sciences est très réduite.

* 13,7 milliards d’années, 4,5 milliards d’années ; plus de 2 000 exoplanètes.

Les enfants des classes primaires ont des lectures très diverses. On y privilégie toujours le conte alors que l’intérêt des enfants est important pour des récits de type scientifique.

Ces choix, dès l’enfance, seraient-ils la conséquence de la féminisation de l’enseignement et de la littérature jeunesse ? Quand j’avance cet argument, on me taxe de machisme. Les faits sont pourtant là : combien d’hommes dans les écoles, dans les bibliothèques ( où ils sont souvent responsables des CD, DVD ou de la BD ! ) et dans les directions littéraires des collections pour la jeunesse ?

Peu nourris de récits scientifiques à l’école, tout se passe comme si les jeunes lecteurs se trouvaient au collège, confrontés à la lecture des classiques.

Les sciences et les technologies ? Ceux qui s’y intéressent les trouveront dans les documentaires… ou dans l’usage intensif de l’informatique, des tablettes, des écrans, des jeux vidéo – ces gadgets qu’évoquait la littérature de SF, et que les jeunes adultes peuvent justement utiliser aujourd’hui !

Conclusion

La science irrigue la fiction, c’est un fait. Mais la question mériterait d’être inversée : et si la fiction influencerait la science ?

Eh oui : j’ai coutume d’affirmer que si l’homme a conquis la Lune, ce n’est pas grâce à J.F. Kennedy ni à Werher von Braun, mais parce que Lucien de Samosate, Cyrano de Bergerac, Fontenelle, Jules Verne et Hergé ( entre autres ) ont inscrit ce rêve au programme de l’humanité.

Le prochain objectif, déjà formulé dans Gilgamesh, c’est la quête de l’immortalité. Une utopie dont certains écrivains ( dont Simone de Beauvoir ) ont décrit les conséquences, et que le transhumanisme a mis à son programme. Les lecteurs des fictions qui l’évoquent jugeront s’il s’agit là d’un rêve… ou d’un cauchemar.

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Lundi 07 novembre 2016

La science irrigue-t-elle encore la fiction aujourd'hui ?

La revue trimestrielle Nous Voulons Lire, spécialisée dans l’étude et la critique des livres pour la jeunesse, consacre son dernier numéro aux rapports entre la science et la littérature ( notamment celle qui est destinée à la jeunesse. )

On trouvera ici la première partie de ma contribution à ce numéro ( la seconde suivra la semaine prochaine ) : la réponse à la question

La science irrigue-t-elle encore

la fiction aujourd'hui ?

Le mot science recouvre des notions diverses. Ainsi, on distingue les sciences dures ( plutôt qu’exactes ! ) et les sciences molles ( ou douces ) dont feraient partie les sciences de la vie et les sciences sociales.

Quant à la fiction ( la littérature mais aussi le cinéma ! ), elle s’inspire et traite davantage des technologies que des sciences elles-mêmes, les technologies étant les applications pratiques des sciences : l’astronomie a ainsi donné naissance à l’astronautique.

Science et littérature ont toujours entretenu des rapports difficiles. Faut-il croire que les scientifiques se méfient de l’imaginaire… et que les amoureux de la littérature sont peu attirés par les sciences ?

Science et littérature : historique.

Pour faire court, disons que la littérature se nourrit des sciences depuis la Renaissance.

L’astronome Johannes Kepler fut sans doute le pionnier de la « hard science » avec son récit Somnium, écrit ( en latin ) en 1608, un voyage imaginaire sur la Lune nourri de ses propres observations. Si Léonard de Vinci, un siècle auparavant, avait écrit des romans, il aurait été un pionnier de la science-fiction !

Écrit en 1654 par Cyrano de Bergerac, L’Autre Monde, sous titré Histoire comique des états et empires de la Lune & du Soleil, était nourri des dernières découvertes scientifiques. Elève de Gassendi, Cyrano inventait même la fusée à étages ! Poète frondeur athée et homosexuel, il a été poursuivi par l’Inquisition...

Swift et Voltaire se sont illustrés dans les contes philosophiques, où les sciences sont surtout sociales.

Il faudra donc attendre le XIXe siècle et Jules Verne ( puis R.L. Stevenson, Jack London, H.G. Wells et Rosny Aîné ) pour que les nouvelles découvertes alimentent l’imaginaire des auteurs. Leurs ouvrages, notons-le, ont surtout touché le jeune lectorat. Comme s’il fallait être jeune pour être intéressé par l’union ( contre nature ? ) des sciences et de la fiction.

En réalité, c’est au XXe siècle que le genre hard science va s’épanouir grâce :

  • aux progrès de la médecine et aux prémisses de la génétique ( L’île du Dr Moreau en 1896, Le meilleur des mondes de Huxley en 1932 )

  • aux applications indirectes ( le « Voyageur de Langevin » ) de la Théorie de la relativité générale publiée par Einstein en 1916.

  • aux progrès des fusées qui, de Tsiolkovski L'Exploration de l'espace cosmique par des engins à réaction fut publié en 1903 ) à Wernher von Braun, permettront la conquête de l’espace.

  • à la découverte des galaxies ( par Hubble, en 1920 ) et l’estimation de la taille et de l’âge de l’univers, de quoi nourrir l’imaginaire des écrivains !

En 1967, accompagnant mes élèves au Palais de la Découverte, j’ai reçu un rejet cinglant de la part des scientifiques présents après leur avoir révélé que j’écrivais des romans de SF ! La même année, aux Etats-Unis, les 60 000 acteurs du projet Apollo étaient pourtant abonnés d’office à des magazines de SF, la NASA jugeant que ces récits pouvaient aider la conquête spatiale.

Aujourd’hui, les salons du livre et les congrès se multiplient. Aux Utopiales de Nantes, aux Imaginales d’Epinal, au salon Scientilivres de Labège ( à deux pas de La Cité de l’Espace et d’Airbus Industrie ), écrivains, chercheurs et ingénieurs de tous bords échangent et se côtoient. Désormais, l’information circule ! Et les scientifiques ne considèrent plus l’imaginaire comme un ennemi.

Aussi, la réponse à la question posée en guise de titre pourrait se résumer à : « Oui ! Plus que jamais ! »

Toutefois, il conviendrait de nuancer cette affirmation : si la science irrigue la fiction, les lecteurs ne sont pas toujours au rendez-vous. Et il serait bon d’en analyser les raisons.

Quelles sciences sont le terreau de la fiction ?

Les sciences sociales ( problèmes de société, comportements humains ) ont toujours nourri l’imaginaire des auteurs, de Mme de la Fayette à Michel Houellebecq en passant par Voltaire, Balzac, Flaubert, Stendhal, Zola, Henry Bordeaux, François Mauriac, René ou Hervé Bazin. Elles sont aussi le terreau de nombreux récits de SF dans lesquels une découverte ou de nouvelles lois modifient en profondeur les comportements sociaux. C’est le cas des dystopies actuelles pour jeunes adultes ( Uglies, Hunger Games, Divergente, la trilogie du Labyrinthe, etc. ). Ces ouvrages se contentent de mettre en scène, dans le futur, des ados luttant contre une dictature. Ces récits font bien partie du genre SF, mais on y trouve peu de sciences ; et leurs technologies relèvent du gadget.

Si l’ont tient l’Histoire pour une science sociale, l’uchronie a retrouvé un nouvel élan : nombreux sont les auteurs ( Eric Emmanuel Schmidt avec La part de l’autre, Albin Michel ) à imaginer une société contemporaine différente de la nôtre à la suite d’un événement historique qui a modifié le futur : dans l’exemple cité plus haut, le simple fait qu’Adolf Hitler soit reçu ( il a été en réalité recalé ) au concours des Beaux-Arts de Vienne en 1908.

Les sciences dures, elles, flirtent souvent ( mais pas toujours ! ) avec la science-fiction. Les récits de SF qui les utilisent se classent alors dans la « hard science », un genre qui requiert de la part de l’auteur ( et des lecteurs ) de bonnes connaissances dans un domaine particulier.

Autrement dit, les récits qui utilisent les sciences sociales relèvent rarement de la SF ; et les récits de SF n’utilisent pas toujours les sciences dures.

Voici à présent un bilan ( certes incomplet ) des sciences et des technologies que certains récits mettent en scène ; le choix d’ouvrages qui les illustrera sera hélas loin d’être exhaustif.

Astronomie & astronautique

    Le genre space opera a connu son heure de gloire des années 40 aux années 70 : le film 2001, L’Odyssée de l’espace sort en 1968. Le 20 juillet 1969, Armstrong pose le pied sur la Lune ; la réalité rejoint la fiction. Désormais, l’imaginaire des auteurs se focalisera peu à peu sur l’avenir de la Terre et se tournera vers les sciences touchant l’environnement, puis vers l’informatique et la biologie.

Pourtant, la conquête spatiale nourrit encore l’imaginaire des écrivains, surtout ceux qui oeuvrent pour la jeunesse : Le très grand vaisseau* d’Ange ( Syros, MiniSoon ), Il faut sauver Laïka* de Philippe Barbeau ( Hatier ), Les robinsons de la Galaxie, Le passager de la Comète* ( SEDRAP, La science en tête ), Allers simples pour le futur** ( Mango, Autres Mondes) Contes et récits de la conquête du ciel et de l’espace** ( Nathan, Contes et légendes ) ou encore Le satellite venu d’ailleurs** ( Milan ) de Christian Grenier.

    Mars semble être l’objectif le plus proche : adultes, lisez la magnifique et très réaliste trilogie de Kim Stanley Robinson Mars la rouge, Mars la verte et Mars la bleue ( Pocket ) ou le plus récent Au loin, une lueur : le projet Mars d’Andreas Eschbach ( L’Atalante ). Lisez aussi le classique Mission Gravité de Hal Clément ( Robert Laffont, Ailleurs et demain ), Go Ganymède d’Antoine Bello ( Gallimard ), et Jardins d’Aleph 2 de Colin Marchika ( L’Atalante ).

Robotique & cybernétique

A l’image de la conquête spatiale, les robots ont eu leur heure de gloire dans les années 50, à l’époque où ils avaient forme humaine et semblaient menacer l’emploi - voire supplanter l’humanité. Aujourd’hui, dans l’industrie ou dans la vie quotidienne, ils nous envahissent de façon efficace et plutôt pacifique. Du coup, ils monopolisent moins la littérature de SF que les cyborgs, les « hommes modifiés » qui font nous interroger sur les liens ( et les frontières ) entre l’homme et la machine. Le cinéma en a usé ( et abusé ? ) avec Robocop, Terminator et I, Robot..

Si les plus jeunes peuvent voir le joli film d’animation Wall-E, ils liront surtout avec profit L’enfant-satellite* de Jeanne A-Debats ( Syros, MiniSoon ), Robot mais pas trop* et Roby ne pleure jamais* d’Eric Simart* ( Syros, Mini Soon ) ou encore Gare au robot-prof* de Christian Grenier( Magnard, Les Pt’its Fantastiques ). Les aînés doivent connaître l’incontournable trilogie des Robots d’Isaac Asimov mais aussi le classique et méconnu Les Humanoïdes de Jack Williamson. Notons que robots et cyborgs, sans être au centre d’un récit, sont des perturbateurs ou ( pour citer Propp ) des adjuvants tour à tour efficaces et dérangeants, comme les chenilles des Mange-forêts de Kim Aldany ( Nathan poche ), les« hommes-écrans » de Virus LIV 3** les protagonistes du recueil préfacé par Axel Kahn Les visages de l’humain** ( Mango, Autres Mondes ) ou, au cinéma, les répliquants du chef d’œuvre de Ridley Scott Blade Runner( d’aprèsla novella de Philip K. Dick Les robots rêvent-ils de moutons électriques ? )

La suite ( et la fin ) de cet article la semaine prochaine.

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* à partir de 8 ans : CE2, CM1, CM2

** 11 ans et + : collège, ados et jeunes adultes

Mercredi 02 novembre 2016

LA VIE EN SOURDINE, David Lodge, Rivages

Double à peine modifié de David Lodge, Desmond, prof d’université ( et de linguistique ) récemment retraité, rédige son journal intime et confie au lecteur les conséquences du problème qui, depuis des années, lui gâche l’existence : il devient sourd, un handicap qui, malgré le port ( acrobatique ) de discrètes prothèses auditives, est l’objet de mille et un tracas quotidiens…

A la suite d’u cocktail et d’un malentendu ( à tous les sens du terme ), il devient le tuteur illégal et clandestin d’Alex Loom, une étudiante trentenaire très collante au comportement ambigu qui rédige une thèse sur « les lettres des suicidés ». Eh oui : Desmond doit cacher bien malgré lui cette relation professionnelle à Winifred ( dite Fred ), sa seconde épouse divorcée ( lui-même est veuf ) que la surdité de son mari encombre, irrite et compromet de plus en plus l’avenir de son entreprise : Décor ( aménagement et ameublement d’appartements luxueux ), dont elle partage la responsabilité avec sa vieille amie et complice Jakki.

Autre handicap de Desmond : son père ( sourd, lui aussi ! ), un vieillard avare et têtu qui se néglige et refuse de quitter sa maison et ses ( mauvaises ) habitudes.

Comment Desmond va-t-il…

1/ se débarrasser de cette « groupie doctorante, importune et peu scrupuleuse » ( page 333 )

2/ apaiser son épouse et faire avec elle la paix ( professionnelle et sexuelle )

3/ convaincre son père, atteint peu à peu de démence sénile, d’entrer dans une maison de retraite ?

A lire ce résumé, on pourrait croire que La vie en sourdine est un récit banal et plutôt tragique. Il n’en est rien !

C’est un roman trépidant et drôle – peut-être parce que je partage avec David Lodge un léger début de surdité et qu’il m’arrive de vivre les inconvénients et quiproquos qui font tout le sel de cette lecture. Mai aussi parce que, comme l’indique son titre ( en anglais : Deaf sentence ), ce handicap en apparence mineur est le leit motiv, le fil conducteur des 400 pages de ce récit !

Bien sûr, Desmond prend souvent un mot pour un autre ( félicitations aux traducteurs ), mais c’est surtout l’enchaînement des conséquences ( cocasses, inattendues ) de son handicap qui font l’intérêt de cet ouvrage, sans parler des savoureux portraits de tous les protagonistes, conjoints et enfants du narrateur.

J’admets : j’ai depuis longtemps un faible pour David Lodge, son syle ( phrases à rallonge, dialogues de sourds ) et sa façon tour à tour drôle et dramatique de juger les aléas de l’existence… un humour typiquement anglais.

Le récit s’achève sur un bref séjour de Desmond en Pologne où il s’oblige à aller visiter ( au galop ) le camp d’Auschwitz-Birkenau, la porte de la mort, étonnant prélude à ce qui attend le narrateur… et son père : une « sentence de mort » ( death sentence ). Parce que la surdité, aux yeux ( pardon : aux oreilles ) du narrateur, c’est le crépuscule de la communication, le deuil de l’écoute d’autrui, une forme d’enfermement progressif, inexorable, comme l’avait déjà exprimé Beethoven dans son fameux « testament d’Heiligenstadt ».

Bref, si l’on exclut une conclusion grave, émouvante ( voire grandiose, presque philosophique ), La vie en sourdine offre une lecture jouissive et réjouissante qui fait écho aux meilleurs ouvrages de Julian Barnes et de Jérôme K. Jérôme.

Lu dans sa version d’origine, un fort élégant et sobre grand format, d’une lecture bien agréable.

CG

Lundi 24 octobre 2016

GUINGOIN, UN CHEF DU MAQUIS, Yann Fastier, L’Atelier du Poisson Soluble

Georges Guingouin ( 1913-2005 ), instituteur dans le Limousin, s’engage dans la Résistance dès 1940. Maquisard et clandestin, il rassemble très tôt autour de lui un groupe de jeunes résistants et imprime des tracts invitant à la désobéissance civique au régime de Vichy.

A la Libération, il devient le maire de Limoges.

Si Georges Guingouin est le personnage central de cet album, l’auteur, Yann Fastier ( Limougeot d’adoption ), s’est attaché à relater par le menu les faits des années 39/45, tout particulièrement dans le Limousin, qui a subi les assauts de la barbarie nazie.

Le principe de l’ouvrage ? Faire s’exprimer, à la première personne, une quinzaine de protagonistes réels ou imaginaires : résistants, collaborateurs, gens du peule, commerçants… et même des responsables allemands !

Ainsi, la lecture de Guingouin, un chef du maquis bénéficie de multiples points de vie relatés de façon personnelle, vivante – avec le ton ( et les mots ) très particuliers des personnages de cette époque.

Vulgarisateur, pédagogique, ludique et historique sont les adjectifs qui définissent ce bel album à mettre dans toutes les mains ( particulièrement celles des collégiens ) On y trouve, clairement relatés, les faits principaux de la guerre de 39/45 : photos, dates et événements. C’est là une façon nouvelle, vivante et réaliste de comprendre les causes du conflit mondial, tout en entrant dans le quotidien de celles et ceux qui l’ont subi et vécu, qu’il s’agisse de l’attaque de Pearl Harbor ou du massacre d’Oradour-sur-Glane.

C’est aussi un hommage appuyé et mérité à Georges Guingouin, personnalité forte et encore peu connue de la Résistance.

Lu dans son unique version, un très bel album cartonné, illustré de dessins et de photos, imprimé sur un beau papier épais – un objet comme le Poisson Soluble sait les faire !

Lundi 17 octobre 2016

L’ESPACE PREND LA FORME DE MON REGARD, Hubert Reeves, Le Seuil

A 60 ans, en Sicile, au cœur de la nature et non loin de la mer, l’auteur réfléchit à la fragilité de l’Homme face à la nature, au cosmos et au Temps. Il nous fait partager sa fascination, le « vertige de cette formidable aventure de cette vie sur la Terre. »

Inspiré d’un vers de Paul Eluard, ce titre souligne l’anthropomorphisme de notre regard :

Et si l’univers n’existait que parce que nous le contemplons ?

Question philosophique plus pertinente qu’il n’y paraît, à laquelle s’ajoute, chez Reeves, une autre interrogation angoissante et liée à la première : y a-t-il, dans l’Univers, d’autres intelligences capables d’appréhender le cosmos de la même façon que nous ?

Notre univers visible et perceptible est-il vu et perçu ailleurs et par d’autres ?

Reeves se permet de citer une allégorie poétique ( de Gaston Bachelard ) qui pose la même ( ? ) question - autrement :

« J’ai vu une herbe folle.

Quand j’ai su son nom,

Je l’ai trouvée plus belle.

Elle est devenue plus belle d’être vue et plus belle encore d’être nommée. Depuis que Monet a peint les nénuphars d’Ile-de-France, ils sont devenus plus beaux, plus grands. »

Ainsi, la science s’interroge en se mêlant de linguistique – parce que cette affirmation traduit l’objectif de toute œuvre artistique : nommer, traduire, exprimer ( par les mots, la musique, le peinture… ) ce qui nous entoure, que ce soit de l’ordre du réel ou de la pensée…

Ceux qui ( comme moi ) ont lu les essais d’Hubert Reeves sur l’astronomie et l’univers ne seront pas étonnés que notre astrophysicien québécois préféré associe astronomie et philosophie.

Ses réflexions aiguës, profondes, émaillées de descriptions poétiques ( et de quelques photos en noir et blanc ) sont un tremplin pour la pensée scientifique… et l’imaginaire en général.

Hubert Reeves, on le sait, est un humaniste. Son essai a le pouvoir étrange d’apaiser, de rendre lucide, humble et ( paradoxalement ) euphorique.

En confidence, Reeves se souvient avoir menti à sa mère, en se penchant sur elle, sur son lit de mort, pour lui affirmer : « tu vas bientôt aller mieux ». Il le regrette ; pourquoi ne lui a-t-il pas déclaré : Tu vas mourir, et c’est le moment d’en parler. Pas d’accord ? La question mérite réflexion…

Science ou philosophie ?

A l’image des grands savants grecs, cette frontière est vite franchie.

Modestement, cette invitation ( savante et poétique ) à la sagesse et à la sérénité nous invite à « capturer un instant d’harmonie », à nous émerveiller d’être là – et à pouvoir prendre conscience que l’Homme est le fruit miraculeux d’une évolution lente et complexe, dont nous ne sommes, hélas, qu’un hasard provisoire.

CG

Lundi 10 octobre 2016

MMA RAMOTZWE DETECTIVE, Alexander Mac Call Smith, 10/18

A Gaborone, capitale du Botswana, Precious Ramotzwe ( dit Mma Ramotzwe ) décide de créer « l’agence N° 1 des Dames détectives » avec l’argent du bétail de son père récemment décédé. Débuts lents et modestes – même si Mma Ramotwe s’offre un local et une secrétaire !

Sa première cliente, Happy Bapetsi, lui demande de confondre l’homme qu’elle a recueilli qui prétend être son père ( perdu de vue depuis très longtemps ) mais dont la conduite semble louche. Une enquête qui va permettre à l’auteur de l’ouvrage de relater par le menu…

  • la vie du père de l’héroïne, Obed Ramotzwe, qui travailla jusqu’à 60 ans dans les mines de diamants de ce pays devenu récemment indépendant.

  • le mariage ( cauchemardesque ) de Mma Ramotzwe avec Note Mokoti, un trompettiste alcoolique et violent dont elle était tombée amoureuse et qui mourut en la laissant veuve.

Avec l’affectueuse complicité de son ami le garagiste J.L.B. Matekoni, Mma Ramotwe va démêler une sombre affaire de sorcellerie, retrouver la trace d’un fils disparu, suivre discrètement la fille du riche M. Patel, qu’il soupçonne ( elle a 16 ans) de fréquenter des garçons ; une femme lui demandera aussi de prouver que son mari la trompe – ce qu’elle parviendra à faire… à ses dépens et euh… à son corps défendant !

Cette première série d’enquêtes offre une joyeuse rupture avec les romans policiers traditionnels. D’abord parce qu’on est en Afrique. Ensuite parce que Mma Ramotzwe, 35 ans, un certain embonpoint et beaucoup de sagesse, de perspicacité et de gentillesse, est un personnage à la fois fort, original… et plus complexe qu’il n’y paraît. Enfin grâce au ton particulier de l’auteur, tendre complice de tous les personnages qu’il fait défiler – y compris d’ailleurs certains coupables, qui bénéficient de l’indulgence de notre enquêtrice.

On l’aura compris : ce premier opus est une série d’enquêtes, parfois interrompues, souvent liées les unes aux autres, qui se déroulent dans un pays attachant, où les paysages, les traditions, les mœurs et le langage offrent un dépaysement total et bienvenu.

Certaines chutes sont cocasses – tour à tour inattendues et très émouvantes.

Et la conclusion, pleine de bons sentiments ( on sait qu’à mon avis, contrairement à un méchant dicton, les bons sentiments font parfois de l’excellente littérature ! ) est un vibrant hymne d’amour à l’Afrique – et à ses habitants.

Voilà un récit ( et une enquêtrice ) qu’il faut absolument découvrir. Je suis tombé sous leur charme, grâce à Anne-Marie Latapie, prof-documentaliste de choc qui eu la gentillesse et l’excellente idée de m’offrir ce livre !

Lundi 03 octobre 2016

DES LECTEURS… AUX ZAPPEURS !

Eh oui : en vingt ans, les lecteurs sont devenus des zappeurs.

Apprendre à lire n’a jamais été une partie de plaisir. Pourtant, je continue d’affirmer que face aux méthodes globales, syntaxiques, syllabiques ( j’en passe… ) il n’existe qu’une seule bonne méthode pour apprendre à lire : il suffit que le futur lecteur ait envie de lire.

Si c’est le cas, il apprendra vite, quelle que soit la méthode.

Sinon, ce sera très dur

Or, pour avoir envie de lire, il faut être persuadé que lire est un plaisir : être entouré de livres, de gens qui lisent… et semblent trouver du bonheur dans ce qu’ils ont sous les yeux !

Déjà, le problème se corse : les livres font de moins en moins partie du décor familial. Souvent scotchés eux-mêmes devant des écrans ( télé, ordinateur, tablette, smartphone ) les adultes ne donnent plus l’image de lecteurs épanouis et demandeurs. Si l’on ajoute que les lecteurs ( surtout à partir du collège ) vont être obligatoirement confrontés à des textes classiques dont le vocabulaire, le style et les univers sont aux antipodes de ce qu’ils connaissent et apprécient, on comprend que lire ne va pas être à leurs yeux une partie de plaisir.

Avec son infinité de possibilités et d’accès ( Internet ), avec ses dizaines de chaînes ( la télé ) et ses milliers d’interlocuteurs potentiels ( les réseaux sociaux, j’en passe là aussi ), les écrans offrent aux jeunes des plaisirs plus immédiats que l’entrée dans un texte.

Là encore, je continue d’affirmer que l’écran pousse au zapping : combien de temps son ( jeune ) utilisateur reste-t-il sur la même image, la même page ? Quelques secondes !

Si l’information recherchée ne lui convient pas, il passe ailleurs.

Si le film ou l’émission le lasse, il passe à une autre chaîne.

On me dira que si la première page ( ou les premiers mots ) d’un livre ne retiennent pas son attention, rien ne l’empêche d’en prendre un autre. A condition qu’il en ait plusieurs à sa portée. Et que l’un d’eux, enfin, lui soit accessible ou lui offre la promesse d’un suspense, d’un plaisir ou d’une satisfaction quasi immédiate.

Car le zappeur veut du bonheur. Très vite.

Et le livre n’en fournit qu’aux lecteurs attentifs, patients et persévérants.

*

Venons-en… là où je veux en venir : au fait que le livre, cet objet de plus en plus ringardisé et considéré comme un repoussoir par une quantité grandissante de jeunes, le livre donc, pour plaire, doit séduire très vite. Surtout si le lecteur est jeune, et a par conséquent des exigences que n’ont pas les vieux routiers de la littérature.

Les éditeurs l’ont bien compris, qui désormais demandent aux « écrivains jeunesse » de faire simple, de ne surtout pas employer de mots compliqués ou inconnus, de termes vieillis, d’expression peu usitées – au risque de voir le lecteur abandonner l’ouvrage.

Car la priorité d’un éditeur ( disons… d’un grand nombre d’entre eux ! ) n’est plus de publier de bons textes ou de la « bonne littérature », mais… de survivre. Donc de vendre. Donc de plaire, sinon au plus grand nombre, du moins à son lectorat supposé. Un lectorat qui semble se restreindre et ne s’élargira qu’en diminuant un peu plus ses exigences.

De gré ou de force, le futur lectorat devra s’apparenter à un public familier des écrans : un public qui attend surtout de la variété, de l’humour et des jeux.

Loin de moi l’idée de généraliser ! Car j’entends les protestataires s’écrier :

- Voyons, même à la télé, il y a la Cinq, Arte, la chaîne Histoire ou LCP !

C’est vrai.

Mais additionnez donc les publics des chaînes citées plus haut… et vous n’arriverez jamais au score de TF1. Ou à celui des amateurs fidèles de Plus belle la vie ou de l’amour est dans le pré.

Désormais, quand je propose un récit – notamment pour les plus jeunes – à un éditeur, on me bombarde en marge de réflexions du genre : non, trop compliqué, trop long, personnage à enlever, mot vieilli, expression obsolète, réflexion trop complexe, implicite trop subtil…

Autrefois, un auteur jeunesse pouvait se permettre deux mots ( supposés ) nouveaux sur une page. Aujourd’hui, plus question de prendre ce risque.

Il faut aller au plus simple. Au plus court.

Les lecteurs et les parents n’en ont pas toujours conscience ; ils ignorent que certains auteurs ( dont je suis ) se battent pour que leur texte conserve une qualité, une densité qui diminuent d’année en année, de récit en récit.

Si les éditeurs suivent l’exemple de la télé qui donne aux spectateurs ce qu’ils semblent préférer, la littérature risque de disparaître peu à peu au profit d’un produit insipide, répétitif et convenu. Restera le club ( ouvert à tous… mais restreint ) des lecteurs fidèles, gourmands et exigeants.

Lundi 26 septembre 2016

REM LE REBELLE - Jean-Yves Loude - Tertium

Rèm, qui vient de perdre son père, doit prendre sa place : celle du conducteur de la draisine qui assure la liaison entre La Réserve, où il vit avec des compagnons d’infortune, et le mystérieux « Centre » – certes inaccessible, mais qui livre aux habitants de la Réserve les provisions qui leur permettent de subsister. En échange de quoi, Rèm leur livrera le bois qui, semble-t-il, leur est nécessaire. A cette responsabilité nouvelle ( jusqu’ici, il conduisait surtout avec sa draisine les élèves de l’école ) qui le hisse au niveau adulte, s’ajoute l’annonce de son mariage avec la belle et athlétique Raga – un choix qui n’est pas le sien…

Eh oui : dans la Réserve, les lois sont strictes et les tâches préétablies, comme le prouve le surnom de certains responsables comme le Mouchard, l’Epervier et les Membres du Conseil qui gèrent le quotidien. En effet, une fois par mois, il faut accueillir ( selon des règles strictes et discrètes ) les mystérieux Bûcherons, dont on ne voit jamais le visage…

Qui sont-ils, et pourquoi aucun contact n’est-il possible avec eux ?

Pourquoi ( et depuis combien de temps ? ) Rèm et ses compagnons sont-ils ainsi confinés dans ce lieu fermé, aux règles immuables ?

La cause en est-elle cette fameuse et mystérieuse « Catastrophe Primordiale » ?

Grâce à Raga la téméraire et à plusieurs incidents fortuits, Rèm finira par avoir la réponse à ces questions qui ne cessent de s’accumuler au fil du récit...

Il faut attendre les révélations finales pour comprendre ( mais les lecteurs les plus perspicaces l’auront deviné) que ce récit, dont l’action se déroule dans le futur, relève à la fois de la science-fiction… et de l’écologie ! A l’époque où fleurissent les fameuses « dystopies » ( le plus souvent anglo-saxonnes ), il serait bon que les adolescents lisent ce récit publié à l’origine chez Gallimard Jeunesse ( c’est le dernier de la défunte et excellente collection Page Blanche, destinée aux jeunes adultes ) et fort heureusement réédité – son titre d’origine était La réserve des visages nus. Son auteur, Jean-Yves Loude, est avant tout un ethnologue ; et sa connaissance des peuples et de leurs coutumes rend ce récit crédible et réaliste. Son épilogue fait d’ailleurs la jonction avec des événements de la fin du XXe siècle… et le sort de certaines populations condamnées à court terme par une catastrophe… Ici, le langage utilisé par les indigènes est celui des Kalashs ( à la frontière du Pakistan ) que Jean-Yves Loude connaît bien puisqu’il a partagé leur sort, appris leur langue et étudié leur culture pendant de nombreux mois.

CG

Lu dans son unique version actuelle, un joli mais modeste grand format. Belle couverture colorée et papier blanc épais.

Lundi 19 septembre 2016

ELDORADO - Laurent Gaudé - Actes Sud

A Catane, le commandant Salvatore Piracci se fait aborder par une jeune femme à laquelle il a autrefois sauvé la vie : officiant sur un navire chargé de repérer les migrants, il l’a recueillie alors que leur radeau allait sombrer – puis…livrée aux autorités, c’est là son métier.

L’inconnue lui demande un ( nouveau ) service : lui confier une arme avec laquelle elle tuera le responsable des passeurs, un certain Hussein Marouk. Ce malfrat l’a ruinée avant de l’abandonner en pleine mer avec des dizaines d’autres migrants, la plupart on péri.

Elle y a perdu son enfant ; désormais, sa vie n’a plus de sens.

Parallèlement au récit de ce destin ( relaté au passé et à la 3ème personne ), on suit la longue odyssée du jeune Soleiman qui, avec son frère Jamal, a décidé de quitter son pays pour gagner l’Europe. Un long périple solitaire ( Jamal, malade du Sida, le laissera à la frontière ) au cours duquel le jeune homme se fera lui aussi dévaliser avant d’être aidé par Boukabar le boiteux – une quête qui les mènera à Ceuta, face à une double haie de barbelés que tenteront de franchir, avec eux, cinq cent migrants soucieux de gagner le sol espagnol…

Entre-temps, bouleversé par la rencontre de cette migrante, Piracci agresse un passeur et se fait arrêter ; refusant de livrer son identité, il achète un bateau et part, devenu une sorte de migrant volontaire ; il a perdu le goût de la vie, «  tari comme une vieille outre sèche (…) son corps pouvait encore durer, il n’était ni vieux ni malade. Mais l’esprit était sec »

Le récit s’achève avec la ( brève ) rencontre entre Soleiman et lui, au moment où le premier gagne enfin la liberté alors que Piracci perd la vie…

Publié en 2006, ce récit n’a pas ( hélas ) pris une ride. Saluant l’œuvre de l’auteur du Soleil des Scorta ( Prix Goncourt 2004 à ne pas rater ! ), L’Express évoquait « voyage initiatique, sacrifice, vengeance, rédemption »… Tous ces thèmes sont en effet traités ici avec une grande pudeur et une économie de moyens qui rend ce court roman ( 220 pages ) accessible à un jeune public. C’est d’ailleurs ma petite-fille Camille ( 16 ans, en Seconde ) qui, bouleversée, me l’a recommandé. Avant Eric Emmanuel Schmidt ( Ulysse from Bagdad ) et l’auteur jeunesse Jean-Christophe Tixier ( Le passage ), Laurent Gaudé nous offre ici un double destin ( mais un point de vue multiple, jamais manichéen), une réflexion sur les migrants et aussi une grande leçon d’humanité.

CG

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