Nous sommes à la fin de l’année 1919, à la frontière de la Pologne occupée par les troupes de l’Union Soviétique… L’hiver qui s’achève est rude, le conflit s’enlise et la 3ème Armée est en déroute.

Dans le maigre régiment qui, en Galicie, fuit devant les Roumains, Bénia, le narrateur, fait la connaissance de Pavel, puis de l’Ouzbek (géant mais un peu demeuré) Kyabine ; on se partage le tabac, on joue aux dés, on sympathise…

Peu après, le trio embauche le discret Sifra pour construire une cabane en bordure de la forêt – au total, il y en aura une trentaine, destinées à abriter le reste du régiment en panne, contraint de manger les mules et les chevaux pour survivre…

Peu après, au cours d’une sortie, les quatre soldats, devenus inséparables et complices découvrent un étang, qui va devenir leur abri secret, leur refuge. On peut s’y baigner, pêcher et y laver ses couvertures…

 

Hubert Mingarelli, nous avions fait sa connaissance alors qu’il était un auteur jeunesse – je souviens qu’il nous a accueillis dans une maison isolée, dans la neige, à quelques kilomètres de La Mure, dans les Alpes. Nous nous croisions parfois, au détour d’un salon – puis plus rien : il écrivait chez lui, ne se déplaçait quasiment plus. En 2003, alors qu’il venait de décrocher le Prix Médicis – avec ce roman - je l’ai retrouvé dans une librairie de St Ouen (voisine de l’immeuble où notre fille nous hébergeait quelques jours) qui l’avait invité à participer à une rencontre avec ses lecteurs. Il a été surpris et ravi que nous nous retrouvions.

L’auteur était à l’image de son style et de son habitat : simple, discret (voire secret) et rude.

Oui : les récits d’Hubert Mingarelli ont cette caractéristique : ils sont relatés sans fioriture, sans aucune recherche apparente. Au premier abord, on pourrait penser à la façon de raconter d’un élève de collège, voire de CM2 (erreur !),  un ton qui, ici, est justifié par le fait que Bénia, orphelin et solitaire, relate des faits anciens, à une époque où il savait à peine lire.

Ses trois compagnons ne sont guère plus évolués que lui, et l’Ouzbek Kyabine, un colosse, n’a pas inventé la poudre.

L’action, dans ce récit, est réduite au minimum, Bénia relate le quotidien : les parties de dés, la construction de la cabane puis celle d’une tente dans laquelle les quatre soldats vont s’entasser et se réchauffer avec un poêle de fortune. Le sensible Pavel fait des cauchemars qui le terrifient et le font pleurer au réveil. Les quatre hommes, pour mieux dormir, se relaient pour posséder la nuit une montre hors d’usage, mais qui s’ouvre : à l’intérieur est inscrit le portrait d’une jeune fille, photo qu’ils ont coutume d’embrasser – ils sont jeunes et la plupart n’ont jamais fréquenté de femme…

Le thé (qu’il faut rationner), les statues de mains féminines que sculpte leur camarade Yasso, les concours qui consistent à courir en portant une traverse de chemin de fer, les paris destinés à gagner le tabac des copains, l’arrivée d’un cheval (qu’ils vont vouloir monter chacun leur tour)…  le moindre incident suffit à meubler les jours et à resserrer les liens - jusqu’à l’arrivée d’un jeune homme, le « gosse Evdokim », que leur impose le sergent Ermakov…

Les chapitres, une cinquantaine, sans titre, sont très courts (le 43ème compte 14 lignes !) et les dialogues brefs.

À l’inverse du style d’Amazonia de Patrick Deville, riche et dense, celui de Quatre soldats se réduit au strict minimum : une économie de moyens étonnante qui, pourtant, finit par générer une émotion particulière.

Les récits d’Hubert Mingarelli me rappellent ceux que Pierre Pelot écrivait « pour la jeunesse » dans les années 70, dans lesquels la moindre action, le moindre geste était dilué, vu comme au ralenti - une comparaison qui, de ma part, est un compliment !

 

Lu dans sa version d’origine, au Seuil. Un ouvrage de 200 pages à la présentation sobre, que l’éditeur lui-même qualifie de « longue nouvelle comme aurait pu en rêver Hemingway ».

CG

 

A l’heure où je rédige ces lignes, j’apprends la mort d’Hubert, dont le dernier roman faisait partie des goncourables de novembre prochain.

Le plus simple hommage que je puisse lui rendre, c’est de vous livrer l’article d’Alexandra Schwartzbrod dans le Libération du 28/01/2020 :

L'écrivain Hubert Mingarelli est mort le week-end dernier à 64 ans des suites d'un cancer après une vie consacrée à l'écriture, à la mer et à la montagne. Il était si discret que le grand public ne le connaissait guère et pourtant certains de ses livres, comme lui, ont fait le tour du monde. Il vivait en famille au pied des Alpes, près de la Mure, dans une maison qu’il avait retapée de ses mains et où il écrivait chaque jour, qu’il pleuve ou qu’il vente. Lauréat du prix Médicis en 2003 pour Quatre soldats (Seuil), il avait reçu le prix Landernau et le prix Louis-Guillou en 2014 pour l’Homme qui avait soif (Stock) et il avait juste eu le temps de voir son dernier livre, la Terre invisible (Buchet-Chastel) sélectionné à l’automne dernier par le jury du prix Goncourt. Incapable de se déplacer, il n’avait malheureusement pu accompagner la promotion de ce court roman qui mettait en scène un officier et un photographe sillonnant l’Allemagne défaite à la fin de la seconde guerre mondiale en quête de signes susceptibles d’expliquer comment l’horreur nazie avait été possible.

La guerre, les hommes entre eux, le silence, l’immensité bleue ou blanche étaient les thèmes récurrents d’Hubert Mingarelli. Un de ses livres nous avait bouleversée au point que, huit ans plus tard, y repensant, nous sommes glacée d’effroi. Sans même relire ses lignes, nous percevons le bruit des bottes s’enfonçant dans la neige, le fumet de la soupe improvisée avec du pain rassis et de la semoule séchée, les flocons virevoltant en silence et s’accrochant soudain à un bonnet, et surtout la détresse de ce regard d’adolescent juif capturé par trois soldats allemands à seule fin d’offrir à leur hiérarchie son content de chair fraîche pour les fusillades de l’aube. C’était Un repas en hiver (Stock, 2012), un roman d’une terrible puissance (Libération du 13 septembre 2012). «J’imaginais pour ce livre un grand destin, nous a confié l’écrivaine Brigitte Giraud qui l’avait édité chez Stock. Dans un style épuré, resserré, il racontait l’indicible. Il a eu surtout du succès à l’étranger puisqu’il a été traduit aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne, en Israël, et aussi adapté au théâtre et au cinéma.»

«Ecriture sèche»

Dans l’œuvre d’Hubert Mingarelli, les femmes sont quasi absentes. On y trouve des histoires d’hommes, de soldats, de camarades, de père et de fils. «Il ne se voyait pas écrire une histoire mettant en scène une femme et un homme ; pour lui tout avait été dit, et surtout la vérité de la vie n’était pas là, du moins sa vérité», raconte son ami et éditeur au Seuil, Bertrand Visage. C’est qu’Hubert Mingarelli a très peu connu sa mère, il a grandi au côté d’un père immigré italien en Lorraine où il est né un jour de janvier 1956. «Dans l’un de ses livres, il y a le personnage de la mère qui s’en va la nuit et celui de l’enfant qui somnole et entend juste la minuterie, c’est l’enfant qui va devoir consoler le père, poursuit Bertrand Visage, pour lui ce fut l’expérience fondamentale.» Mingarelli quitte très tôt l’école et, à 17 ans, s’engage dans la Marine nationale, vogue jusqu’au Pacifique où il assiste aux derniers essais nucléaires français. «Dans la vie quotidienne, il prenait énormément soin des autres mais très peu de lui-même. Il s’identifiait aux marins et aux soldats car il les voyait comme des garçons abandonnés dans l’infini de la mer.» A son départ de l’armée, il ne sait trop où aller. Il décide de traverser la France et la Méditerranée puis l’Algérie sur une moto avec un chien.

Autodidacte, il s’était forgé seul tous ses outils et jusqu’à son écriture. Jeune, il a commencé par dessiner puis il a accompagné ses dessins de petits textes, enfin il en a écrit des grands. «Ses phrases sont nettoyées jusqu’à l’os et pourtant ce n’est pas une écriture sèche, c’est vibrant», dit Bertrand Visage. Il lisait énormément, rêvait d’être un écrivain américain, à l’image de John Fante, Richard Brautigan ou Cormac Mac Carthy.

Il vivait modestement, ne fréquentant guère les salons parisiens ou alors avec ses chaussures de marche comme le jour où il est venu à Paris récupérer son prix Médicis. Seule consolation pour ses lecteurs assidus, il laisse deux romans non encore publiés, et venait même de terminer les 50 premiers feuillets d’un troisième. «Quand il mettait le point final d’un livre, il en commençait un autre le lendemain, se souvient Bertrand Visage. Il disait "il me faut peu de chose".» Un mot. Un geste. Un regard. Un silence.

Alexandra Schwartzbrod