12. En 1972, vous signez chez Magnard le guide Jeunesse et Science-fiction. Quel est alors l’état de la Science-fiction pour la jeunesse, par rapport :

* à l’époque de Jules Verne et aux thèmes qu’il aborde

* aux exigences des éditeurs, des parents - voire des lecteurs ?

La SF pour la jeunesse, en 1970 ? Elle n’existait quasiment pas. Oui, j’évoque 1970 car c’est l’année où Louis Magnard m’a commandé ce petit essai. Pas étonnant puisque Roger Magnard (le père de Louis), avait créé en 1945 la première collection de SF en France : Sciences et Aventures. Elle avait été dirigée par Pierre Devaux qui venait de mourir.

Avec un tel titre, il était difficile de ne pas offrir aux lecteurs une bibliographie… actualisée, si possible. D’office, j’ai écarté la BD et Jules Verne. La BD, parce que l’intégrer était complexe, les magazines et les albums étaient déjà très nombreux sans parler du fait que la BD, de tout temps, a jonglé avec la SF, depuis Zig et Puce et Babar en passant par Bibi Fricotin et Les pieds nickelés. Les héros classiques (Mickey, Tintin, Spirou, etc.) y ont fait souvent incursion. Quant à Valérian et Yoko Tsuno, c’est à partir de 1970 qu’ils allaient s’imposer. Et Jules Verne, pourquoi l’exclure ? Parce qu’il aurait fallu effectuer (et justifier) un choix parmi ses 62 Voyages extraordinaires, dont la plupart, contrairement à ce qu’on croit, ne relèvent pas de la SF – le cas Jules Verne mériterait un ouvrage à lui seul.

J’ai mon essai sous les yeux. La bibliographie qui la clôt comporte 60 ouvrages. Seuls 26 sont publiés dans des collections jeunesse dont voici le détail :

Magnard : 7 titres, souvent réédités dans la collection Sciences et Aventures

Rageot : 6 titres, les premiers de la nouvelle collection Jeunesse-poche Anticipation (la première collection de poche pour la jeunesse)

Robert Laffont : 6 titres, de l’anticipation proche, tous dans la (première) « collection pour jeunes adultes » Plein Vent, dirigée par André Massepain.

Et les autres ? Un seul titre : en GP Rouge & Or, dans la Verte d’Hachette, à La Farandole, chez Spes, Mame, Delagrave et Gründ (un recueil «d’ histoires extraordinaires » - des nouvelles ou des extraits de romans )

Les 34 autres titres sont donc en principe destinés aux adultes. Comment les ai-je sélectionnés ? De façon arbitraire, certes. Mais parce que mes élèves (des collégiens) les lisaient facilement et avec plaisir. Je les ai évidemment puisés dans les premières collections de SF : Le Rayon Fantastique, Anticipation (Fleuve Noir), Présence du Futur – mais aussi chez OPTA, Marabout, etc. Après avoir créé chez Gallimard la série Folio-Junior SF, j’ai d’ailleurs réédité dans ma collection plusieurs de ces romans : Niourk, Le Bréviaire des robots, L’invention du Professeur Costigan…

On le voit : il y a 50 ans, la « SF pour la jeunesse » était très réduite ! Bien davantage qu’au début du XXème siècle où les auteurs « post-vernien » (dont les romans touchaient tous les publics) étaient nombreux : Arnould Galopin, Capitaine Danrit, Maurice Renard, Gustave Le Rouge, Octave Belliard – j’en passe ! Dans les années 70, la situation s’est vite améliorée, à l’image de la SF en général qui (si j’ai bonne mémoire) comptait en 1978 (et en France) 36 collections de SF destinées aux adultes ! En 1969, on n’en comptait que trois (avec certes, les publications OPTA et Galaxie Bis). C’est en novembre 69 que Gérard Klein a créé la série Ailleurs et demain.  A peine mon essai était-il sorti (en novembre 71) qu’il m’adressait une longue lettre et un paquet – en 1972, nous ne nous connaissions pas. Dans son courrier, (il imaginait avoir affaire à un vieil universitaire… j’étais un prof de 26 ans !) il me félicitait pour mon travail, me livrait des précisions, et me reprochait (fort gentiment !) de ne pas avoir fait mention de sa collection. Il m’en adressait les premiers exemplaires. Mais il m’aurait été impossible de conseiller à de jeunes lecteurs Le Vagabond de Fritz Leiber, le très gros En Terre étrangère de Robert Heinlein… et encore moins Ose de Philip José Farmer ! Gérard et moi, nous nous sommes rencontrés peu après, invités à intervenir ensemble dans la bibliothèque municipale de Saint Ouen.

En jeunesse sont nés à la fin des années 70 Travelling sur le Futur (chez Duculot ) et L’âge des Etoiles chez Robert Laffont, collection d’ailleurs dirigée par Gérard Klein ) – puis Folio-Junior SF en 1981.

Les romans de SF pour la jeunesse ont surtout fait leur apparition au sein de collections classiques – comme par exemple les séries de Philippe Ebly dans la Bibliothèque Verte de chez Hachette (Les conquérants de l’impossible, Les évadés du Temps…) ou encore dans la collection Grand Angle chez G.P. Rouge & Or

Aujourd’hui, c’est toujours le cas : s’il existe des collections de SF pour la jeunesse, on trouve des titres de SF ici et là, dans des collections jeunesse généralistes – voire même dans le domaine de l’album. Ce qui est nouveau. Parce que la SF jeunesse s’est surtout épanouie pour le public des « jeunes adultes ».

Les thèmes abordés aujourd’hui ? Ils sont aussi riches et variés que dans la SF traditionnelle ! On y trouve de la hard science, du cyberpunk, du steampunk… peut-être parce que les auteurs de SF pour adultes n’hésitent plus (depuis les années 70 !) à écrire pour le jeune public, de Jean-Pierre Andrevon à Jean-Marc Ligny en passant par Pierre Bordage. Il faut dire que Pierre Pelot, Christian Léourier, Michel Grimaud (et d’autres !) leur avaient ouvert la voie.

Plusieurs remarques en guise de nuance – et de réponse à la question concernant les exigences des éditeurs.

Leur objectif ? C’est de vendre. À cet égard, les dystopies américaines font davantage recette que la hard science à la française. Et après l’engouement pour les trilogies, il faut aussi savoir que les ventes d’ouvrages de fantasy dépassent aujourd’hui de très loin celles des romans de… « vraie SF ». Or, on met souvent SF et fantasy dans le même sac, peut-être parce que de nombreux auteurs de SF se sont (pour des raisons… de marché ? ) recyclés dans la fantasy. Eh oui, il faut bien vivre… et plaire à un public qui préfère l’imaginaire et l’évasion aux visions scientifico-futuristes plus réalistes… Mon thriller technologique Cinq degrés de trop se vend mal : il y est question d’un futur probable et de la fin de l’humanité, ce n’est pas très vendeur ! On veut bien des romans catastrophe, à condition qu’il y ait des survivants. Mais en 2019, l’anticipation la plus vraisemblable, c’est la disparition de toutes les espèces à l’horizon de deux ou trois siècles. Vous n’auriez pas quelque chose de plus optimiste et distrayant, monsieur le libraire ?

Vous évoquez aussi les exigences des parents et celles des lecteurs.

Hum ! Les parents ont de moins en moins d’exigences. Quand ils achètent un livre à un enfant de 7 ou 8 ans, ils lui disent : Bon… celui-ci, tu le liras, hein ? Dès l’arrivée au collège, les parents se font plus discrets. Leurs exigences, c’est que leur enfant troque de temps en temps son smartphone pour un livre. Et là, c’est l’ado qui choisit. Souvent moins en fonction de ses propres goûts que de ce qu’il faut avoir lu pour ne pas passer pour un plouc auprès des copains. Afin de s’intégrer au groupe. Les exigences de l’éditeur ? Sa priorité, c’est (sur)vivre. J’ai souvent entendu l’un d’eux me confier : j’ai lu ton texte, c’est magnifique. Mais je ne peux pas publier ça, je ne le vendrai pas. L’éditeur est aujourd’hui dépendant des contrôleurs financiers qui veulent publier non pas des ouvrages de qualité, mais ce qu’ils croient, eux (les contrôleurs financiers, qui sont à l’écoute des commerciaux, des chiffres et des statistiques), que ça plaira et que ça va se vende.