Cet ouvrage est un recueil d’interviews d’écrivains, interviews effectuées dans les années 2000 à 2015 pour Le Figaro littéraire, Voici, Des livres et moi, Bordel, GQ, Lui... « en un temps où ils (les écrivains) étaient parmi les derniers au monde à s’intéresser à un truc démodé (…) Je voulais déchiffrer leur méthode, comprendre les rouages de leur travail, voler leurs secrets de fabrication (…) Vous connaissez sûrement un écrivain ; on les lit de moins en moins mais il y en a de plus en plus (p. 9).

Ces conversations à bâtons rompus abordent de nombreux sujets, en priorité la littérature et les ouvrages des auteurs interrogés. Il y est aussi question de leur vie privée, leurs goûts, leurs amis, leurs amours, l’argent, Dieu, le succès - avec une mention spéciale pour la gastronomie, les vins ( les rencontres ont souvent lieu dans un restaurant) et les hôtels !

Une bonne vingtaine d’auteurs (surtout français, parfois américains) sont concernés, certains bénéficiant de deux (Houellebecq), voire trois rencontres (Jay Mc Inerney).

Le ton est détendu, la provocation et l’humour permanents ainsi que la fantaisie : Beigbeder nous propose ainsi deux entretiens (imaginaires puisque posthumes) avec Fitzgerald et Charles Bukowski, un autre avec lui-même, un (raté mais très émouvant) avec Françoise Sagan le jour de son décès…

 

L’intérêt de cet ouvrage ?

Il est multiple, surtout quand on aime la littérature en général (les références sont nombreuses, précises) et quand on a lu l’un  ou l’autre de ces écrivains. Avec son insolence et sa liberté habituelles, Beigbeder joue ainsi les Bernard Pivot et les François Busnuel. On entre ainsi dans l’intimité de Bernard Franck, Philippe Sollers, Antonio Tabuchi, Umberto Eco, Catherine Millet, Tom Wolfe, Alain Finkelkraut, Bernard-Henri Lévy, Bret Easton Ellis, James Salter – et quelques autres, comme… Gabriel Matzneff.

Eh, oui : en 2002, il affirmait : Si Vanessa était là, elle bondirait devant les accusations proférées contre moi. Raté, monsieur Matzneff : Vanessa a publié Le consentement en janvier dernier… et si elle bondit, en effet, ce n’est pas pour prendre votre défense. A son sujet, vous ajoutez d’ailleurs : Je souhaite qu’elle m’enterre – un vœu qu’elle n’a pas exaucé.

 

Pour vous appâter, voici quelques extraits, réponses ou citations pris au hasard :

Les romanciers se souviennent mieux de ce qu’ils écrivent que de qu’ils vivent (…) C’est la faute à Flaubert (…), il faut être misanthrope, enfermé, reclus, anachorète… sans quoi on a l’air bidon (…) Ce qui s’est passé à New York ( le 11 septembre) est la conséquence de la politique étrangère américaine, de notre arrogance… on peut voir dans ces attentats une punition pour l’aveuglement matérialiste américain (… ) On pourrait rebâtir Dublin, si la ville brûlait, rien qu’en lisant Ulysse (…) Je suis assez dégoûté par mon pays en ce moment, j’ai un peu honte d’être américain (…) Notre gouvernement en faillite espionne les emails du monde entier, c’est vraiment minable. (Jay Mc Innerney)

 

Il ne faut pas braquer une banque mais plutôt en ouvrir une, comme cela vous pouvez voler vos semblables en toute impunité. (Albert Cossery)

 

Les gens veulent exister, être exceptionnels (…) Ce qu’il y a sur la page du livre n’est qu’une très petite partie de tout un univers secret, caché, qui sous-entend la narration. Pareil chez Modiano (…) Une phrase comme : Une bonniche qui monte sur un yacht à vingt millions doit quand même savoir ce qui l’attend, je l’ai entendue dans une agence de mannequins (Simon Liberati).

 

Je ne pense pas que l’art serve à changer le monde, mais seulement à le voir (…) Un romancier qui n’écrit pas des romans réalistes ne comprend rien aux enjeux de l’époque où nous vivons (Tom Wolfe, l’Eddy Barclay de la littérature selon F. Beigbeder)

 

Il ne devrait pas y avoir de copyright. Un livre peut aussi se faire avec ceux des autres. Le romancier est quelqu’un d’incorrect, de socialement incorrect (…) J’écris parce que je suis très fâché (…) parce que j’ai peur d’être oublié. J’écris pour être heureux. (J.J. Schuhl)

 

En France, le rire est en train de tuer l’humour (…) Nous n’avons pas mis le prolétariat au pouvoir mais la jeunesse au firmament. Il n’y a plus d’adultes, seulement des jeunes. L’enfant gâté a remplacé l’homme cultivé (…) Pour les élèves du secondaire, Internet est une catastrophe parce qu’ils ne font que du copier-coller (…) Le spectacle vivant est grotesque. Un spectacle sur cent est bon. Il n’y a pas d’intermittent du livre…( Alain Finkelkraut )

 

Pour être écrivain, il faut être un peu mégalomane, et je le suis (…) Le cinéma, c’est le contraire de l’écriture. (…) Je suis plutôt quelqu’un de gentil (…) Je suis pour la planétarisation gouvernementale, qu’il y ait un président du monde et un gouvernement mondial, planétaire, la suppression des pays (…) Le « politiquement correct » n’a cessé de progresser depuis vingt ans (…) Le monde est une souffrance déployée.(…) Si on peut vivre 350 ans, je suis pour : il y a encore tellement de livres à lire. ( Michel Houellebecq )

 

Il n’y a pas de succès qui n’ait pas un sens. (…) Je n’ai pas travaillé assez, je n’ai pas suffisamment de talent (…) Le bonheur est une espèce de contrepoison  au temps (… ) Dans la vie, il y a quarante mauvaises années à passer, après, c’est épatant. (…) Ça nous fera une belle jambe, dans l’éternité, d’avoir été de grands écrivains (Jean d’Omesson )

 

Je suis un prophète (…) Oui, je pense que les livres vont disparaître (…) A un moment donné, la lecture numérique sera le mode standard. (Bret Easton Ellis)

 

J’ai hâte d’avoir 89 ans pour être moins stressé (…) Le rôle du romancier n’est que de poser des mots sur ce qu’il ressent comme la vérité (…) La violence de l’Amérique augmente, c’est tout de même le seul pays où les gens ont des mitraillettes chez eux ! (James Salter)

 

Sans parler des apartés de Beigbeder : C’est fantastique d’être muet : on dit moins de conneries que les autres (…) Aimer, c’est désobéir à son intelligence (...). François Sagan ? Toute sa vie elle est restée bloquée en 1954 (…) Jean d’Ormesson ? C’est un faux paresseux, un faux mondain, allez savoir, peut-être même un vrai écrivain (…) Chaque fois que je dois rédiger un article ou un roman, j’ai le sentiment de tout recommencer à zéro.

 

Oui ; avec Conversations d’un enfant du siècle, on ne s’ennuie pas une seconde.

Plaisir garanti !

 

Lu dans sa version de 2015, un grand format à la jolie couverture bleue.