Ce nom argentin, c’est celui d’Isabèl Diego, 35 ans, une photographe de presse qui travaille pour l’agence Meeschaert. Pendant cette période (fin mars/début avril 2003), elle couvre les manifestations qui accompagnent l’invasion et les bombardements de Bagdad ordonnés par George W. Bush.

Après un mariage rapide et raté avec Olivier, d’un milieu très bourgeois, Isabèl a rencontré Niger le 1er mai 2002, pendant la manifestation anti-Le Pen (arrivé second au 2ème tour des Présidentielles trois jours auparavant). Niger est devenu son amant.

Au début du récit, Isabèl se trouve au cœur d’une fête nocturne très alcoolisée, organisée par un vieil ami de Niger ; ce dernier flirte avec l’une des participantes… Isabel, butée et silencieuse comme elle se définit elle-même, est devenue très instable. Elle boit beaucoup, est accro au Lexomil et à d’autres médicaments. Elle se demande ce quelle fait avec Niger. Elle rend visite quotidiennement à son père, Argentino, qui vit avec sa vieille maîtresse Béatrice Noro, et qui va se faire opérer d’un deuxième cancer du poumon.

Elle rencontre chez son père un certain Serge Mojaïsky, qu’elle a croisé dix ans auparavant ; il lui donne rendez-vous le lendemain dans un bistro où elle l’attendra… mais Mojaïsky ne viendra jamais : il a été assassiné dans des conditions érotiques sordides – et Isabèl va vite être soupçonnée du meurtre par le policier Gilles Benyayer…

 

L’intérêt du deuxième roman de Nathalie Démoulin réside moins dans le pâle résumé qui précède que dans un style très particulier, qui rappelle celui d’un grand nombre d’écrivains publiés aux Editions de Minuit.

L’auteur nous fait entrer dans la tête de la narratrice, ce qui justifie les nombreux allers-retours qui permettent de comprendre peu à peu le passé et les préoccupations de l’héroïne.

Or, son esprit est embrumé dans les vapeurs de l’alcool, et désorienté par les médicaments dont elle est prisonnière. Isabèl se réfugie souvent dans un rêve récurrent, un rêve qui la conduit dans une ville sans cri, sur une barque à fond plat qui avance au long d’un chenal étroit, conduite par un batelier qui ne se retourne jamais, dont on ne voit pas le visage (P.86).

Une séquence qui rappelle à la fois le sort d’Orphée et celui d’un défunt conduit par Charon sur le Styx… vers les enfers ?

L’auteur use souvent du tutoiement – un tutoiement qui ne concerne pas le lecteur mais l’héroïne qui s’interpelle, s’interroge, se souvient, oublie, confond et se projette parfois dans d’incertains futurs. Tourmentée, harcelée, Isabèl se sait à la croisée des chemins, à l’image des événements qui forment le décor du récit : invasion, bombardements, réfugiés, menaces récurrentes et manifestations…

Ce procédé entraîne le lecteur dans des phrases tour à tour ininterrompues ou très courtes.

Isabèl doit-elle rester avec Niger ? Que fait-elle, au fond avec ce type ? Elle aimerait aussi quitter l’agence et son peu sympathique gérant, Meeschaert. Son père va-t-il mourir au cours de la délicate opération qui aura bientôt lieu ?

Par la suite, le narrateur indirect devient Niger, chargé d’installer un décor (c’est son métier) pour le tournage d’un film avec une vedette… chargée de casser un mur. Niger a une sœur, Nina, dont la fille de 13 ans, Marion, a tenté de se suicider.

On passera enfin dans la tête de l’inspecteur Benyayer, dont le lecteur est invité à partager le point de vue et les doutes.

Le ton original et fort de ce roman séduira les lecteurs prêts à jouer le jeu d’une écriture souvent hardie, parfois ardue – attentifs au destin d’une héroïne fragile et désemparée.

Lu dans sa version moyen format, à la couverture sobre et classique.