Fin des années 80, en Hongrie…

Le jeune Imre vit dans la maison familiale des Mandy, une misérable demeure isolée en bordure du chemin de fer qui mène à la gare de Budapest, toute proche. Enfant, il redoutait l’étrange transformateur qui trône toujours dans le jardin, un « monstre à étincelles ».

Imre n’a pour compagnie que son père Pal, sa sœur ainée Agnès (dite Agi) et son vieux grand-père ronchon. Chaque jour, celui-ci va ramasser dans le petit jardin les déchets que jettent les voyageurs des trains. Et chaque année, le 2 mai, il marmonne après s’être saoulé à mort une chanson qui commence par Sombre dimanche

Ildiko, la mère d’Agnès et d’Imre, est discrète et distante – elle s’est mariée avec Pal à la suite d’un malentendu : pour rentabiliser deux alliances achetées au cas où…

Las ! Devenue étudiante, Agi va habiter un studio en ville pour vivre sa vie.

Imre, qui adore sa sœur, lui rend visite le plus souvent possible. Il fait un jour la connaissance de Zsolt, un garçon déluré et bagarreur qu’il prendra pour modèle, surtout quand, à l’adolescence, il aura le désir forcené d’échapper à son destin et de connaître enfin des filles (de préférence des Californiennes…). Parce qu’au sein de cette société communiste, le rêve de l’ouest est une obsession permanente, surtout depuis qu’on sait que le groupe Queen, le 27 juillet 1986, va venir se produire à Budapest – un événement à ne pas rater. Hélas, ni Zsolt ni Imre n’ont le premier sou pour acheter un billet pour le concert… Une frustration qui s’accentuera encore quand, après la « libération » de la Hongrie en 1989, Imre finira par dénicher un poste de vendeur dans un sex-shop.

 

Si Alice Zeniter situe son récit en Hongrie, c’est parce qu’elle y a enseigné le français (et fait du théâtre) pendant plusieurs années. Ecrit de façon sobre et efficace, avec le jeune Imre comme locuteur indirect, Sombre dimanche reste avant tout le tableau édifiant et historique d’une société refoulée après l’occupation soviétique qui a suivi la dernière guerre. La révolte et la répression de 1956 y sont évoquées, mais cette fois par le père d’Imre, Pal.

Après la mort de Sara, sa mère chérie, Pal a fini par comprendre qu’il n’était pas hongrois… mais russe. Rejeté par ses deux sœurs « presque jumelles » Panka et Ezster, il s’est ainsi retrouvé malgré lui dans le camp des occupants du pays.

Ce secret de famille, Imre finira par le découvrir (l’auteur le livrera au centre de l’ouvrage grâce à un flash-back en 1945)

1989 est aussi évoqué, année où les Hongrois comprirent que le communisme était mort  - mais aux yeux d’Imre, c’est surtout l’année où sa mère est morte. C’est aussi celle du départ de Zsolt, qui va le laisser démuni. A présent,  que va faire Imre de sa vie ?

Alice Zeniter le relate avec une succession d’événements et de personnages hauts en couleur : * Kerstin, l’Allemande avec laquelle Imre se mariera et aura un enfant

* Monika, la sœur de Kerstin, provocante et libérée

* les retrouvailles avec Zsolt devenu poète et célèbre.

* L’arrivée de Viktor Orban…

Le destin d’Imre est sans doute la métaphore du sort historique de la Hongrie, à l’image de cet extrait (page 245) : Il (Imre) se demanda  (…) Est-ce que la vie pouvait n’être que ça ? cette succession d’espoirs et de dépressions, l’un faisant toujours oublier l’autre, malgré les années et le peu de sagesse qu’on pouvait en tirer ?

Ou encore à l’image de l’affirmation finale d’Agi : On est un peuple raté.

Ou de celle de Panka : Ce pays n’a pas de bonheur pour nous.

A travers le (triste) destin d’une famille, Sombre Dimanche, de façon romanesque et convaincante, résume le sort et les contradictions  d’un pays tout entier.

 

Lu dans se version grand format : la Blanche d’Albin Michel.