Edouard éblouit ses parents en livrant à 7 ans un poème (primaire et enfantin) de huit lignes. Eblouie, la famille applaudit. Le destin de l’enfant est tracé : il sera écrivain.

Année après année, chacune symbolisée par des noms d’écrivains, de chanteurs, de chansons, de célébrités ou de faits éphémères, Edouard livre ses maigres progrès et l’état d’une famille qui se dégrade peu à peu avec une sœur aînée sensible, un frère cadet simplet, une maman qui fume et trompe son mari, un père surnommé Dumbo qui devient sourd et dépressif,

Il faut avoir vu ses parents se battre pour comprendre qu’un enfant puisse avoir envie de mourir, nous confie le narrateur. Mis en pension, il devient un ignare savant, passe le bac, confie à une amie Monique qu’il doit être écrivain et finit par l’épouser, sans l’aimer. Elle rêve de devenir actrice. En réalité, ils deviennent davantage colocataires que mari et femme, même s’ils feront un enfant. Edouard écrit un roman trop hâtif et bâclé. Un second qui sera refusé. Il décide alors de devenir publicitaire, une autre façon de vendre des mots...

De Grégoire à Edouard, il n’y a qu’un pas. Que Delacourt a sans doute franchi. En effet, l’auteur de l’écrivain de la famille », est né lui aussi à Valenciennes. Et il est devenu publicitaire avant de publier son premier roman... à cinquante ans !

De lui, on a tous (enfin presque) lu son best seller, La liste de mes envies.

Mais peu de lecteurs connaissent le premier roman de Grégoile alias Edouard. Un récit original en forme de journal : des faits brefs livrés chaque année. Une première vie ratée, en raccourci, semée de formules assassines et d’étranges subjonctifs passés qui voisinent parfois avec des vulgarités, ce qui donne à ce récit personnel un ton très particulier : elle (Monique) adorait alors que je la prisse dans les papiers de soie des emballages (...) J’avais béni mon professeur d’art plastiques d’avoir insisté pour que je maîtrisasse l’art exigeant du lettrage (...) bien que je ne connusse un traître mot de flamand (...) il n’était plus possible que je bandasse à nouveau...

Parfois, un trait de génie : Une image de mes parents surgit. Il est assis à la table de la cuisine jaune, elle s’approche pour y déposer le saladier, passe derrière lui et l’embrasse dans le cou. À cette seconde précise, ils sont prodigieusement beaux ; mon frère se cache les yeux en soupirant, Claire si petite frappe des mains et envoie valser sa cuillère en plastique pleine de purée. Le bonheur n’était alors rien d‘autre. Juste votre maman qui embrassait votre papa dans le cou en allant s’asseoir à table. Juste ça.

Ce résumé d’une vie se lit d’une traite, comme on feuillette un album photo dont l’auteur a soigneusement sélectionné les scènes essentielles. Il s’en dégage après lecture le sentiment de toute une vie bien ratée, comme l’a titré autrefois Pierre Autin-Grenier. C’est là un bilan très personnel, même si l’auteur prétend qu’il s’agit d’un roman. C’est à mes yeux plutôt un portrait de famille qu’on n’est pas près d’oublier, même si Grégoire n’a pas vécu l’enfer d’un Yann Moix. Son ouvrage, quoi qu’il en soit, a un goût très fort de sincérité.

Lu dans sa version grand format, avec une couverture crème qui a la couleur de la blanche, une belle typographie et un papier de qualité. Chapitres courts et ton édifiant.

CG