« J’aurais voulu être un artiste… »

Jamais les paroles de la chanson de Daniel Balavoine n’ont été autant d’actualité.

Effet indirect d’Internet et de la multiplication des blogs ? Aujourd’hui, chacun se découvre sinon les talents, du moins une âme de créateur. Je pourrais citer des dizaines de noms d’amis ou de connaissances qui aujourd’hui écrivent ( de la poésie, des romans, des pièces ), font de la photo, du théâtre, chantent en public, font de la cuisine, peignent ( que de magasins créent un rayon « toiles, couleurs, pinceaux » )… sans parler des lecteurs qui m’écrivent en me révélant… qu’ils écrivent !

Clubs et ateliers en tous genre se font de plus en plus nombreux. Ce qui génère de nouveaux métiers, notamment celui de coach.

Ce phénomène me réjouit et m’inquiète.

Il me réjouit parce que j’ai fait partie, à la fin des années soixante, des profs qui tentaient de persuader leurs élèves qu’ils pouvaient écrire des romans et faire du théâtre. Sans doute parce que ces activités me semblaient à la fois naturelles, passionnantes et accessibles à tous.

Moi-même, à quinze ans, non seulement j’écrivais ( assez correctement ) mais je peignais ( très mal ), je prenais des photos et m’essayais à divers montages et je composais même de la musique ( là, c’était franchement navrant ! ) Mais ces activités me procuraient un tel plaisir que je voulais faire partager ces passions créatives à tous ceux que je fréquentais.

Attention : quand je dis « faire partager », j’entends par là les inviter à créer eux aussi. A découvrir des plaisirs inédits et intenses.

Parce que ce désir de création me pose problème quand il est débordé par le besoin de reconnaissance – voire de gloire !

En effet, il arrive que de jeunes correspondants de douze ans me confient par mail, en substance :

« J’ai écrit un roman de douze pages. Je vous l’envoie pour que vous me disiez ce que vous en pensez, et pour que vous l’adressiez à un éditeur. Vous pensez qu’il pourrait paraître quand ? Combien d’argent je pourrais gagner avec ? »

Ecrire et y prendre du plaisir est une chose.

Etre publié en est une autre, et la distance à franchir est parfois énorme. Quant à avoir des milliers de lecteurs - et la gloire, en plus - c’est une autre paire de manches !

L’idée de devenir créateur pour avoir du succès n’est certes pas méprisable. Mais si c’est là l’unique objectif, il vaut mieux modifier ses ambitions

Au-delà d’un possible « don » la création est surtout une question de travail, de patience, d’opiniâtreté. Schubert et Van Gogh étaient sans doute des génies mais ils ont beaucoup travaillé ( ce qui ne les a pas empêchés de mourir misérables et méconnus ! )

Aujourd’hui, la télévision fait trop aisément croire que le hasard, la chance ou d’éventuels appuis peuvent faire de vous une vedette. C’est sans doute possible avec le Keno et certaines émissions people. Mais c’est nettement plus difficile si l’on ambitionne de suivre les traces de Michel Ange, Victor Hugo, La Callas ou Picasso.

Ce qui me gêne le plus, quand il m’arrive de parler avec certains créateurs en herbe ( quel que soit leur âge ), c’est le fait qu’ils soient plus préoccupés par la reconnaissance immédiate de leur talent que par l’attention qu’ils devraient porter à de possibles modèles. Avant de songer à être lu, vu ou entendu, ne faudrait-il pas d’abord beaucoup lire, observer, écouter ?

On le sait : il y a plus de gens qui écrivent de la poésie… que de lecteurs de poésie !

Après tout c’est normal puisque aujourd’hui, l’objectif est moins d’écouter que de s’exprimer.

A terme, cette surenchère fait courir un danger aux créateurs authentiques : celui d’être fondu ( confondu ? ) dans la masse, mis au même rang que l’amateur ou le débutant dont l’esprit critique n’aura pas été aiguisé.