J'ai vécu samedi dernier une scène traumatisante...

Ayant pris rendez-vous pour une vidange dans un garage, je me suis assis dans la salle d'attente pour me plonger dans la lecture d'un livre.

Il y avait là, rassemblés devant le comptoir du patron, six ou sept personnes debout, occupées à discuter vivement à voix haute. Des mécanos, des clients, des amis... des gens qui se connaissaient et avaient du temps à passer ensemble. La scène qui suit a en effet duré une heure un quart - au point que je me suis demandé qui effectuait ma vidange !

Malgré moi, et parce que ces hommes parlaient et riaient très fort, leurs conversations arrivaient jusqu'à moi.

Le sujet des débats ? Il était variable - car on passait du coq à l'âne : autos, motos, moteurs, télé, films, stars, nanas, drague, chasse, repas et ripailles, le tout pimenté de temps à autre par ce que je supposais être une bonne blague - mais je n'en ai compris aucune.

Et pour dire la vérité, je n'ai pas pu démêler grand chose des paroles échangées.

Pour plusieurs raisons.

D'abord, c'est vrai, j'essayais de me concentrer sur mon ouvrage. Et quand j'y renonçais, chaque phrase échangée avait à mes oreilles un sens obscur, indéfini, parce que les mots étaient déformés, prononcés à la hâte, et d'ailleurs vite interrompus par la réflexion d'un voisin qui enchaînait, de façon tout aussi rapide, brutale et balbutiante.

Au bout d'un quart d'heure, et comme deux secondes de silence planaient, insolites, j'ai relevé la tête.

J'étais devenu le centre de leur attention. Oh, un très bref instant ! Car à peine avais-je levé les yeux qu'ils se sont aussitôt remis à parler en évitant mon regard.

Mais dans le leur, j'avais deviné quelque chose d'étrange : un mélange d'étonnement et de réprobation. Comme s'il était anormal que je sois là, seul, assis, à lire en silence tandis qu'eux étaient tous debout en train de discuter et de rire bruyamment.

Comme pour bien me prouver que je n'avais pas rêvé, la même scène se reproduisit quatre ou cinq fois : les conversations retombaient peu à peu et je devinais alors ( on imagine que dès la troisième fois, je n'osai même plus détacher mes yeux de mon livre ) que m'affrontait un rang unanime de regards goguenards, rébarbatifs et accusateurs.

Moi qui ai pourtant choisi de vivre en province, moi qui fréquente quotidiennement ces gens simples et rudes ( au village, je me suis fait des amis qui leur ressemblent ! ), je me suis senti tout à coup exclu.

Comme si ma place n'avait pas été là. Comme si je dérangeais, comme si je faisais tache.

Ce qui, quand on y réfléchit, était un paradoxe : n'étais-je pas un client ordinaire, assis en train d'attendre la fin du travail sur mon véhicule ?

C'est plutôt moi qui aurait été en mesure de protester, dérangé dans ma lecture par des importuns.

Mais non. C'était moi l'étranger, le gêneur, le trouble-fête.

Il m'a fallu un certain temps pour comprendre le motif de leur étonnement outré : je lisais. Et, motif de réprobation supplémentaire : je lisais un livre !

J'imagine que si j'avais eu en main le magazine auto-moto posé sur le guéridon, ou le journal Sud-Ouest, ou encore l'Equipe, on m'aurait aussitôt absous.

Mais là, mon comportement devait leur paraître suspect. Voire impardonnable.

Je précise que je n'étais pas en costume trois-pièces-cravate, mais vêtu d'un blouson tout à fait ordinaire, rien d'ostentatoire !

Non, aucun doute, le sujet du malentendu était mon livre : j'étais un intellectuel. Et du coup, sans doute très critique vis à vis de leurs conversations et de leur complicité ricanante. Si bien qu'ils devaient juger nécessaire d'en rajouter.

Je dois l'avouer : je me suis senti très mal à l'aise. A la fois malheureux et découragé.

Me lever, les rejoindre et crever l'abcès ? C'était complètement exclu. Inimaginable !

Une seule solution : feindre l'indifférence et attendre.

Ce que j'ai fait, tout en sentant peser sur moi des regards de plus en plus hostiles, comme si mon silence obstiné et mon immobilité renforçaient leur conviction  que je n'étais décidément pas l'un des leurs.

En récupérant mon véhicule ( jamais vidange ne m'a paru si longue ! ), deux souvenirs m'ont traversé l'esprit.

Le premier, c'est celui de ma petite-fille aînée qui pleurait parce qu'on l'avait traitée d'intello. J'avais tenté de lui expliquer que cet adjectif était un compliment, et qu'elle devait fièrement faire face à ses camarades...

- Ce n'est pas si facile, Papy ! m'avait-elle alors affirmé.

Eh bien j'ai soudain compris le sens de sa réponse. Car j'avais été à sa place. Pas une année scolaire, non. Simplement une heure un quart.

Le second, c'est l'épilogue d'une de mes vieilles nouvelles de SF : Anna passe son bac.

Dans mon récit, pendant que sa fille se soumet à cet examen désormais virtuel, un casque sur la tête, le père revient à la réalité quand, dans la salle d'attente, la dite Anna touche l'épaule de son papa car son épreuve est achevée. Eh oui, dis-je dans mon récit, son père se livrait "à cette distraction complexe, rare, baroque, et pour tout dire d'un autre âge (... ) : il lisait."

A l'époque, il paraît que les lecteurs riaient beaucoup en découvrant cette fin inattendue.

J'ignore ce qu'ils feraient aujourd'hui s'ils lisaient ce texte.