« A quoi bon résumer une histoire que tout le monde connaît ? »

Euh… parce qu’on la connaît moins qu’on le croit ; et aujourd’hui encore moins qu’hier !

Madame Bovary, c’est un peu comme Le Comte de Monte Cristo, dont Télérama a pu dire, à l’occasion de la énième diffusion d’une énième adaptation cinématographique :

« tout le monde connaît l’histoire par cœur ».

Traduisons : on sait en gros ce qui s’y passe puisqu’on a vu le film.

Mais qui a lu le roman ? Et surtout depuis quand ne l’a-t-on pas lu ?

Aussi, n’en déplaise aux lecteurs chagrins ( et aux nombreux résumés existant sans doute sur le Net, Wikipédia, dans les encyclopédies et ailleurs ), je vais résumer – et commenter - Madame Bovary à ma façon. Et couper mon propos en trois parties ( plus une « analyse et conclusion » ), moins pour obéir à la chronologie de Flaubert… que pour ne pas assommer mes lecteurs !

Tout ce qui est en italique est extrait du texte du roman.

PREMIERE PARTIE

Avec, pour commencer, une remarque : le roman ne porte pas si bien son nom. Car le destin de l’héroïne de Flaubert est littéralement encadré par celui de… son futur mari, Charles Bovary – son enfance et sa mort. C’est lui dont on fait la connaissance dans les premiers chapitres, d’une façon si originale qu’il faut la souligner encore une fois :

«  Nous étions à l’étude, quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois… »

Ce « nous » apparaît cinq fois, la deuxième ( doublée ) presque aussitôt : « Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir ». La troisième et la quatrième fois à la page suivante, d’une phrase sur l’autre : « …qu’il se mît avec nous dans les rangs. Nous avions l’habitude, en entrant en classe… »). Et la cinquième et dernière fois loin, très loin dans le premier chapitre, comme si ce qui venait d’être relaté était un souvenir lointain : « Il serait maintenant impossible à aucun de nous de se rien rappeler de lui. »

Lui, c’est bien sûr Charles Bovary. Charles qui, pour un lecteur quelque peu attentif, apparaît comme un ancien camarade de Flaubert en personne, à l’époque où il(s) étai(en)t en cinquième ! Flaubert qui d’ailleurs évoque par la suite son héros deux ans plus tard («  à la fin de sa troisième, ses parents le retirèrent du collège pour lui faire étudier la médecine… » )

Certes, ce « nous » peut être aussi fictif que le futur « je » de Camus dans L’Etranger.

Rien n’indique que Flaubert raconte une histoire qu’il a vécue ! D’autant plus qu’il va, par la suite, entrer dans la tête et le cœur de tous ses personnages ; il ne va donc pas rester très longtemps cet observateur extérieur. Que Flaubert ait ou non connu un Charles Bovary ( ou tout autre élève dont il nous raconte les mésaventures et le destin au collège ) est accessoire.

Il s’agit là bien évidemment d’un « truc », une façon de plonger le lecteur dans la réalité, comme si Flaubert nous disait : «  Ce que je vais vous raconter est authentique. Charles Bovary, je l’ai bien connu au collège ! », une manière de nous entraîner dans un sillage commun, héros, narrateur et lecteur confondus. Un truc que Flaubert va renforcer avec l’emploi habile et fréquent du « on ». A noter aussi, dès la page deux, la touche de sympathie que Flaubert nous invite à partager vis-à-vis de son héros, qu’il baptise « le pauvre garçon ». Oui, imitant Stendhal ( sensible, on le sait, au destin de son Julien ou de son Fabrice ), Flaubert est en empathie avec Charles – et il le restera… jusqu’à sa mort !

Donc, Mme Bovary commence par l’adolescence de Charles, son entrée doublement ridicule dans la classe en cours d’année avec :

1/ la fameuse description de son informe casquette et

2/ le chahut qui suit le balbutiement timide de son propre nom devenu : charbovary où les sons évoquent à la fois le chahut et le charivari ( avec quelque chose de bovin, comme le sera le nom du maire : Tuvache ! )

Après cette double exposition que Flaubert achève d’une phrase de quatre mots ( « Tout reprit son calme » ), l’auteur évoque la famille de Charles, son père « aide-chirurgien-major », sa mère aimante devenue acariâtre, une éducation «  à la dure » et, une fois abandonné à lui-même, des études médiocres et laborieuses. Devenu officier de santé, c'est-à-dire « sous-médecin », Charles va prendre, dans le village normand de Toste, la suite d’un médecin mort fort opportunément. Là, il se marie ( mais oui, vous l’aviez oublié ? ) avec une veuve qu’on croit riche et qui, pendant quelques mois, gouvernera son ménage et le mènera à la baguette.

Charles est marié quand il est, une nuit ( chapitre 2 ), appelé dans la ferme des Bertaux, pour y soigner la jambe fracturée du père Rouault, un veuf qui élève seul sa fille Emma...

Voilà donc comment Charles et le lecteur font la connaissance de celle que Flaubert nomme d’abord Mademoiselle Emma ou Mademoiselle Rouault. Une scène d’anthologie où Charles observe sa future épouse quand « elle se piquait les doigts, qu’elle portait ensuite à sa bouche pour les sucer ». Car Flaubert entraîne le lecteur à ressentir mille et un détails visuel, olfactif, auditif… les cinq sens sont sollicités.

Charles revient d’ailleurs souvent à la ferme des Bertaux – pour Emma ? Non, affirme Flaubert qui précise, en parlant de Charles : « Il aimait la grange et les écuries ; il aimait le père Rouault ( …) , il aimait les petits sabots de mademoiselle Emma (…) ses talons hauts la grandissaient un peu, et, quand elle marchait devant lui, les semelles de bois se relevant vite, claquaient avec un bruit sec contre le cuir de sa bottine ».

On le voit, les descriptions de Flaubert ( admirons en passant le travelling qui va des granges aux sabots ! ) ne sont jamais un simple décor ; elles s’incrustent chez le lecteur – comment ne pas deviner quel érotisme discret se cache derrière la vision de ces pieds ( que poursuit le regard de Charles, de Flaubert, du lecteur ) de la sonorité du cuir – on songe évidemment au fétichisme du futur ( 1900 ) Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau !

Aussi, la première madame Bovary dont Flaubert fait mention n’est pas Emma, mais Héloïse Dubuc ( il citera trois fois son prénom ), qui bientôt s’étonne des visites si fréquentes au convalescent, le père Rouault. Jalouse, elle ne le sera pas longtemps puisqu’un jour, en étendant son linge, « elle dit : Ah ! mon Dieu ! poussa un soupir et s’évanouit. Elle était morte ! Quel étonnement ! » Le sort de la première madame Bovary est expédié en une ligne ! Cet étonnement semble d’ailleurs toucher Charles, le lecteur… et Flaubert lui-même, qui va boucler en six lignes l’enterrement et le bref chagrin du jeune veuf ( 14 mois se sont écoulés ! ), lignes résumées par cette brève et étonnante formule qu’on suppose pensée par Charles : « Elle l’avait aimé, après tout ».

Le « pauvre garçon » n’est même pas rancunier.

Deux chapitres d’exposition ( mais que d’actions ! ) précèdent donc l’histoire d’Emma.

Car dès le chapitre 3, Charles ( « ce pauvre jeune homme ! quel malheur ! » ), libre, se voit invité à revenir aux Bertaux. Nouvelles scènes d’anthologies montrant le trouble qu’Emma fait naître chez son visiteur. Le père Rouault est si peu dupe que la demande en mariage se fait d’une façon stupéfiante, uniquement à mots couverts :

- Maître Rouault, murmura-t-il, je voudrais bien vous dire quelque chose.

Ils s’arrêtèrent. Charles se taisait.

- Mais contez-moi votre histoire ! Est-ce que je ne sais pas tout ! dit le père Rouault en riant doucement.

- Père Rouault…, père Rouault, balbutia Charles.

- Moi je ne demande pas mieux, continua le fermier.

Interrogée ( mais nous n’aurons aucun détail ) par son père, Emma acceptera d’épouser Charles 49 minutes plus tard. On laisse passer le délai du deuil et la noce a lieu ( chapitre 4 ), noce à laquelle le lecteur est invité à assister grâce à un « on » habilement répété : « on avait invité tous les parents… on s’était raccommodé… on avait écrit… de temps à autre, on entendait des coups de fouet… et l’on voyait… jusqu’au soir, on mangea. Quand on était trop fatigué d’être assis… » Si le « nous » du départ n’est plus employé, Flaubert semble s’inviter ( et inviter le lecteur ) à la fête. Il nous donne ainsi l’impression d’être là : « alors on entama des chansons… »

Rien sur la nuit de noces – mais :

« Le lendemain (…) il ( Charles ) semblait un autre homme. C’est lui plutôt qu’on eût pris pour la vierge de la veille, tandis que la mariée ne laissait rien découvrir où l’on pût deviner quelque chose. »

Que de jolis sous-entendus ! Bref, Charles est heureux, comblé. Et Flaubert s’invite alors à l’intérieur de la tête… du père Rouault, à qui sa fille mariée lui rappelle son propre mariage et ses émois d’autrefois. Une phrase brève ( Leur fils, à présent, aurait trente ans ! ) apprend au lecteur qu’Emma avait un frère aîné, mort dans des circonstances qu’on ne connaîtra pas.

Le jeune ménage s’installe donc à Tostes ( chapitre 5 ) – et Flaubert, décidément, continue de privilégier Charles, « heureux et sans souci (…) le cœur plein des félicités de la nuit, l’esprit tranquille, la chair contente… »

Sans commentaire. Sauf que Flaubert évoque ( enfin ! ) Emma : 

« Avant qu’elle se fût mariée, elle avait cru avoir de l’amour ; mais le bonheur qui aurait dû résulter de cet amour n’étant pas venu, il fallait qu’elle se fût trompée, songeait-elle. Et Emma cherchait à savoir ce que l’on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d’ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres. »

La clé du roman est enfin livrée au lecteur : désormais Emma a un objectif, retrouver dans son corps et sa tête ce qu’elle a ressenti dans ses lectures !

Ces ivresses, c’est au couvent, à 13 ans, qu’elle les avait expérimentées ( chapitre 6 ), autant dans la foi que dans les récits relatés par « une vieille fille ( issue d’une noblesse ruinée à la Révolution ) qui venait (…) travailler à la lingerie ( et qui ) contait des histoires »

Très vite, Emma est déçue par un mari qui n’a rien des nobles héros dont parlaient les livres de sa jeunesse. Elle est seule et désoeuvrée : 

« Sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l’ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l’ombre à tous les coins de son cœur. » ( chapitre 7 )

Au chapitre 8, un événement jette un éclair dans sa vie : une invitation à Vaubyessard, chez le marquis d’Andervilliers : un repas, du champagne, un bal ( une valse avec un vicomte ! ), les regards des invités où, croit-elle, flottait la quiétude de passions journellement assouvies, une nuit dans ce château, lui font soudain entrevoir l’univers dont elle a si souvent rêvé.

Charles, lui, s’ennuie pendant cette soirée et déclare « Cela fait plaisir de se retrouver chez soi ! » alors qu’il y a chez eux « pour dîner, de la soupe à l’oignon avec un morceau de veau à l’oseille ».

Pour Emma, tout a changé car « au frottement de la richesse, il s’était placé ( sur son cœur ) quelque chose qui ne s’effacerait pas ».

Emma rêve alors à la vie de Paris ( chapitre 9 ). Elle renvoie la vieille ( A)Nastasie pour embaucher une jeune bonne de 14 ans : Félicité ( tiens… le prénom de l’héroïne d’Un cœur simple – mais cette Félicité ne lui ressemble en rien ).

Un an s’écoule – mais aucune invitation ne revient pour le moindre bal : 

«  L’avenir était un corridor tout noir, et qui avait au fond sa porte fermée ».

Comme Emma, enceinte, s’ennuie à Tostes, les Bovary déménagent à Yonville-l’Abbaye, un bourg plus important.

( à suivre )