Ma drogue ( dure ), c’est Flaubert. Les lecteurs qui m’ont rencontré le savent.

Comment et pourquoi relire Madame Bovary ? Je dois m’expliquer…

Dans les années 80, nous allions passer les vacances d’été en famille dans le petit appartement que possédait ma mère sur la Côte d’Azur. Là, j’avais jeté mon dévolu sur Salammbô, dans la vieille collection Nelson dont j’ai souvent dit tant de bien.

Malgré la présence et l’achat de nombreux ouvrages inédits, je relisais chaque année Salammbô dans cette édition fétiche, je l’emportais même sur la plage ; c’était ma relecture favorite de l’été.

Récemment, parmi les mêmes ouvrages dont j’ai hérités, j’ai retrouvé une version de Mme Bovary en deux volumes – je l’évoquerai plus bas – et je me suis aperçu que je l’avais annotée autrefois, sans doute quand j’étais adolescent. J’avais donc, à 15 ou 16 ans, découvert Mme Bovary ! Depuis, bien entendu, j’avais lu, relu, étudié et fait étudier ce roman à mes élèves - en 1970, il était tout à fait légitime de le donner en pâture à des 3èmes !

Je n’ai pas résisté au plaisir de reprendre le roman au début, avec l’intention de ne pas m’y plonger… mais il m’a été impossible de le lâcher – je connais pourtant l’histoire dans ses moindres détails.

Ces détails, je les ai retrouvés, approfondis – et ils m’ont causé une émotion nouvelle… Madame Bovary n’a, si j’ose dire, pas pris une ride.

Il n’y a pas un pouce de graisse, pas une phrase de trop. Même les descriptions, en général brèves ( on est loin de celles de Balzac, et vingt ans seulement séparent le roman balzacien du roman flaubertien ! ) sont toutes justifiées, car le moindre détail fait mouche.

J’ai assorti mon résumé de commentaires si nombreux qu’il est inutile d’en ajouter.

Un mot cependant sur les innovations de Flaubert : il est sans doute l’un des premiers ( dans la grande tradition des romans populaires ? ) à user aussi fréquemment des dialogues, à jeter le lecteur aussitôt dans l’action, et à utiliser les descriptions de façon à la fois parcimonieuse et efficace. Les détails, qu’ils soient d’ordre physique ou pictural, sont toujours là pour ajouter ou compléter un trait de caractère, une ambiance.

Un mot sur le balancement des phrases, la redoutable efficacité d’une véritable mélodie dans le déroulement des mots. On sait que Flaubert travaillait à haute voix, son « gueuloir » est célèbre ; et ce travail, invisible, porte ses fruits dans la mesure où, sans s’en apercevoir, le lecteur est entraîné malgré lui dans une sorte de flot dont il a du mal à s’extirper.

Oui, la langue de Flaubert « entraîne ».

Son style, sa « façon » se reconnaît de loin, comme on identifie très vite une manière qui n’appartient qu’à Hugo ou Baudelaire. Par parenthèse, on pourrait aussi se pencher, dans certaines descriptions, sur leur aspect puissamment poétique ; certaines phrases sont des alexandrins, et l’on devine que Flaubert, très vite, cherche à en rompre le rythme pour ne pas se laisser entraîner dans un genre littéraire qui n’est pas le sien.

Il possède un tic, notamment quand il décrit une action, c’est le « et » qui débute ou plutôt prolonge ce qu’il vient de décrire. Un universitaire a-t-il un jour effectué un travail sur Flaubert et la conjonction « et » ? Il y a sans nul doute une thèse à soutenir sur ce sujet :

« Un matin qu’elle venait de partir, selon sa coutume, assez légèrement vêtue, il tomba de la neige tout à coup ; et comme Charles regardait le temps à la fenêtre, il aperçut… »

Un mot, enfin, sur les personnages, plus nombreux qu’il n’y paraît.

Flaubert met un point d’honneur à les décrire sans prendre parti, de façon quasi entomologique. Cependant, on notera qu’il est difficile d’en trouver un sympathique.

Si la fatuité d’Homais est évidente, comme l’est l’indifférence ou l’aveuglement du prêtre Bournisien, Charles peut toucher le lecteur à cause de son désir de bien faire. Elève attentif et laborieux, il devient un officier de santé médiocre mais plein de bonne volonté ; il croit rendre sa femme heureuse et plie à tous ses désirs. Sa naïveté déconcerte sans qu’il soit jamais vraiment ridicule, il a parfois les traits de L’idiot de Dostoïevsky.

Quant à son héroïne, il décrit son caractère et ses actions sans la juger.

Il justifie son attirance pour la noblesse et son appétit de vertiges amoureux par ses lectures et l’influence de cette vieille fille rencontrée au couvent quand elle avait treize ans. Jamais il ne la condamne, mais il montre au contraire comment l’enchaînement des faits ( l’échec d’une possible idylle avec Léon ) la conduit à être séduite par le roué Rodolphe.

Dans cette galerie de portraits, le marchand d’habits Lheureux est sans doute l’un des plus antipathiques. Il profite des faiblesses de sa cliente pour l’entraîner dans des dépenses qu’elle ne pourra pas honorer, il le sait. Sa responsabilité dans le suicide d’Emma est grande – et cependant celui qui se croira le plus coupable est le petit Justin, dont les causes du chagrin sont sans doute multiples ( mais ce sera au lecteur de les démêler ).

Je pourrais ainsi disserter sans fin sur ce texte fondateur à de nombreux points de vue… évoquer les passages érotiques qui, sans doute, ont choqué en 1856. Mais dans ce domaine comme dans l’art du fantastique, Flaubert préfère suggérer que décrire. Les premiers émois physiques avec les trois hommes qu’elle aura connus sont d’ailleurs édifiants :

1/ rien sur la nuit de noces, sauf la citation, plus haut, du chapitre 4 : « Le lendemain, en revanche ( le « en revanche » fait allusion aux allusions grivoises des invités, la veille au soir ), il ( Charles ) semblait un autre homme. C’est lui plutôt qu’on eût pris pour la vierge de la veille, tandis que la mariée ne laissait rien découvrir… »

Au lecteur d’imaginer la fameuse nuit…

2/ quand Emma se donne ( ou plutôt cède ) à Rodolphe ( 2ème partie, chapitre 8 ), dans l’intimité de la « salle des délibérations, au premier étage de la mairie » ) c’est pendant les discours des orateurs qui pérorent en contrebas.

Il faut donc imaginer, au fil du texte, tour à tour le couple isolé et la foule sur la place :

« Et il saisit sa main ; elle ne la retira pas.

  • Ensemble de bonnes cultures ! cria le président.

  • Tantôt, par exemple, quand je suis venu chez vous… ( dit Rodolphe à Emma ) »

Là encore, au lecteur à visualiser les visages, les gestes – même si Flaubert nous renseigne parfois – au fil de tout ce qui se passe à la tribune des officiels. Autrement dit, le couple illégitime profite de cette pompeuse réunion laïque pour s’offrir un moment d’intimité.

3/ Avec Léon, la scène de séduction est à la fois différente et identique. Identique dans la mesure où le couple ( Léon-Emma ) se trouve dans une situation aussi officielle que celle des Comices : la cathédrale ! Certes, la foule est absente, mais la présence est divine ; et à la place d’un président ou d’un conseiller orateur, on a un suisse qui joue les guides. La foule qui, avec Rodolphe, facilitait leur intimité est ici remplacée par un lieu saint désert mais peu propice aux effusions adultères !

C’est donc le fiacre qui servira de lit, voiture dont l’interminable promenade ( « elle entra au grand galop »… « trotta doucement »… « tout à coup s’élança d’un bond ,  « vagabonda »,

« ballottée comme un navire » ) suggère évidemment au lecteur ( enfin… à moi, mais j’ai vraiment l’esprit si mal placé ? ) l’ardeur de ses deux occupants. Une ardeur suggérée aussi par l’ordre que donne Léon ( « Continuez ! » )… au cocher, et aussi ( peut-être que j’exagère ? ) par l’attitude du cocher qui « cinglait de plus belle ses deux rosses tout en sueur, mais sans prendre garde aux cahots ».

Hum, des chevaux aux occupants du carrosse, le lecteur aura vite franchi la distance !

Certes, mon explication de texte serait difficile à placer en classe.

Mais gageons que Flaubert a minutieusement décrit cette scène en prenant garde à ne jamais parler de ce que fait le couple. Ah, si : à l’issue de cette course épuisante « une main nue passa sous les petits rideaux de toile jaune et jeta des déchirures de papier qui se dispersèrent au vent et s’abattirent plus loin, comme des papillons blancs, sur un champ de trèfles rouges tout en fleur. » Faut-il expliciter la métaphore ?

La main nue, aujourd’hui, ne choque plus – mais au milieu de XIXe siècle, toute dame sortait gantée en public. Le papier déchiré ? C’est la lettre qu’Emma destinait à Léon et dans laquelle « elle se dégageait du rendez-vous ». Lettre que Léon ne lira pas puisque… le rendez-vous a eu lieu ! Que dire de ces « déchirures » qui se dispersent comme des papillons sur un champ de trèfles ( la chance ? l’abondance ? ) rouges ( la passion ? ) en fleur – eh oui, Emma s’épanouit enfin !

Bref, il me reste à espérer que ces quelques considérations, impressions et analyses vous auront donné envie ( à vous : adulte, prof, documentaliste, bibliothécaire ) de vous replonger dans Madame Bovary ! Quant à savoir s’il faut proposer ( exiger ? ) cette lecture à des élèves ( de collège ? de lycée ? ), c’est un débat dans lequel je n’entrerai pas ici.

Il fera l’objet d’une réflexion ( provocatrice ? ) à l’occasion d’un prochain billet d’humeur.


J’ajoute, et j’en ai presque honte à l’heure où existent des dizaines de rééditions de cette œuvre, assorties d’analyses mille fois plus pertinentes que les miennes, j’ajoute que j’ai relu ce roman dans une version dépareillée que je ne recommande à personne :

Le tome 1 est celui de l’Edition et librairie Henri Béziat 5 et 14 rue des Moulins ( Paris 1er ), dans la collection « les écrivains illustres », édition complète suivie des réquisitoire, plaidoirie et jugement du procès intenté à l’auteur devant le tribunal correctionnel de Paris, audiences des 31 janvier et 7 février 1857 », un affreux bouquin jaunâtre et vieilli, sur un mauvais papier et avec d’innombrables coquilles, des phrases parfois incomplètes – et même des fautes d’orthographe oubliées par le correcteur. Un volume imprimé en 1937.

Quant au volume 2, qui doit dater de la même époque ( il ne figure aucune date de copyright ni d’impression ! ), et qui est d’une présentation et d’une qualité aussi médiocre que le premier, il est intitulé : Madame Bovary / Mœurs de province et provient des Belles Editions, 63 rue Sevran Paris 

Pour rassurer le lecteur, je précise que :

1/ n’importe quelle édition contemporaine sera mille fois préférable à ces deux hideux volumes !

2/ je possède bien sûr plusieurs éditions de Mme Bovary… dont un exemplaire original de 1857 ( oui, un collector comme on dit… mais n’insistez pas, il n’est pas à vendre ).