Si vous avez manqué la Deuxième Partie ...

Restée seule à Rouen, Emma donne rendez-vous à Léon dans la cathédrale – au départ pour lui remettre un billet dans lequel elle lui explique « qu’ils ne devaient plus, pour leur bonheur, se rencontrer ». Poursuivis tous deux par « le suisse », guide chargé de faire admirer les lieux aux visiteurs, ils doivent, pour lui échapper, s’engouffrer dans un fiacre… une longue course pendant laquelle, sans que rien ne soit dit, le lecteur comprend qu’il se passe beaucoup de choses dans l’intimité de la voiture… ( fin du chapitre 1 de la 3ème partie ).

Un bref incident (  chapitre 2 ) marque le retour d’Emma à Yonville : Homais gronde très fort le jeune Justin qui, pour faire cuire des confitures, a été chercher dans le « capharnaüm » ( pièce interdite où le pharmacien ne pénètre qu’avec une clé ! ) une bassine voisine d’ « une bouteille en verre bleu » contenant de l’arsenic.

Emma apprend alors la mort du père de Charles qui demande innocemment à son épouse : « T’es-tu bien amusée hier ? »

Emma retournera « s’amuser » très souvent à Rouen ( chapitres 3 – et 4, très court ), où, parce qu’« elle parut prise d’une grande ardeur musicale », elle prendra désormais chaque jeudi ( chapitre 5 ) des leçons de piano.

Seule ombre au tableau : la présence insistante, à chaque retour à Yonville, d’un aveugle qui chante sur la route : « Souvent la chaleur d’un beau jour Fait rêver fillette à l’amour ». Et ce refrain « lui descendait au fond de l’âme (…) et l’emportait parmi les espaces d’une mélancolie sans bornes ».

Aveugle, c’est Charles qui l’est en vérité : il croise par hasard Mlle Lempereur, la prof de piano d’Emma, qui dit… ne pas connaître cette élève !

D’autre part, Charles reçoit de Lheureux des factures dont il ne comprend pas l’origine. Et il croit sur parole sa femme qui invente les plus invraisemblables justifications.

Emma va jusqu’à commettre l’imprudence de passer une nuit chez Léon – et elle joue les étonnées en voyant le lendemain matin apparaître Charles, fou d’inquiétude.

Peu à peu, Emma se rend compte qu’elle joue la passion plus qu’elle ne la vit : « Elle n’était pas heureuse, ne l’avait jamais été. D’où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s’appuyait ? (…Car ) les meilleurs baisers ne vous laissaient sur la lèvre qu’une irréalisable envie d’une volupté plus haute »» ( chapitre 6 )

La situation du couple d’amants s’enlise : « Elle était aussi dégoûtée de lui qu’il était fatigué d’elle. Emma retrouvait dans l’adultère toutes les platitudes du mariage. »

De plus, Emma a endetté son couple jusqu’au cou. Elle doit 8 000 francs à Lheureux !

Un jour, un huissier arrive ( chapitre 7 ).

C’est la saisie.

Désespérée, aux abois, Emma fait appel à tous ceux qu’elle connaît : Léon ( qu’elle encourage en vain à voler le notaire ! ), Me Guillaumin lui-même ( qui lui suggère à mots voilés de devenir son amant ), et enfin Rodolphe ( chapitre 8 ) qui « depuis trois ans, l’avait soigneusement évitée ».

Emma entre alors dans la pharmacie ; elle y trouve le jeune Justin, le supplie de lui donner la clé du capharnaüm et, devant le commis, commence à manger l’arsenic du fameux bocal.

Rentrée chez elle, elle trouve son mari que la saisie affole ; elle s’isole pour rédiger une lettre d’adieu.

Commence alors une lente et terrifiante agonie dont Flaubert ne nous épargne aucun détail – on sait qu’il a observé les symptômes de cet empoisonnement à l’hôpital de Rouen, à l’époque où son père en était le chirurgien en chef. Un suicide très moral puisque « dans le souvenir de ses adultères et de ses calamités, madame Bovary détourna sa tête, comme au dégoût d’un autre poison plus fort qui lui remontait à la bouche. »

L’arrivée des docteurs Canivet et Larivière, leurs réflexions médicales, ajoutées à celles de Homais n’y pourront rien : Emma va mourir, après avoir déposé sur le crucifix tendu par le prêtre « le plus grand baiser d’amour qu’elle eût jamais donné ». ( et l’on songe au dernier regard extatique de la future héroïne d’Un cœur simple – non pas vers un crucifix, mais vers son perroquet empaillé ! )

En prélude à la mort d’Emma, le lecteur voit s’offrir en arrière plan sonore la chanson de l’aveugle et sa ( courte ) conclusion édifiante :

« Il souffla bien fort ce jour-là, Et le jupon court s’envola.

 Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s’approchèrent. Elle n’existait plus. »

Un verbe d’une étonnante laïcité, si j’ose dire !

De même que deux chapitres ont précédé l’arrivée d’Emma, trois chapitres ( 9, 10 et 11 ) vont suivre sa… disparition : mensonges de Homais soucieux de ne pas être accusé de négligence, chagrin fou de Charles qui déclarera au prêtre : « Je l’exècre, votre Dieu ! » et qui va se perdre dans la contemplation de son épouse défunte, « contemplation qui n’était plus douloureuse à force d’être profonde »…

Dialogue pseudo philosophique ( et dispute ) entre Homais le pharmacien et Bournisien le prêtre…

Description réaliste du cadavre dont « il fallut soulever un peu la tête, et alors un flot de liquides noirs sortit, comme un vomissement, de sa bouche »…

Etrange veillée au cours de laquelle «  Bournisien aspergeait la chambre d’eau bénite et Homais jetait un peu de chlore par terre (…), excités par cette gaieté vague qui nous prend après des séances de tristesse » ( notons, il est vrai, le retour de ce « nous » qui, ici, englobe narrateur et lecteur contrairement aux cinq premiers qui rassemblaient les élèves de la classe de Charles.

Reprenant les personnages ( presque ) dans l’ordre inverse de leur apparition, Flaubert, dans le dernier chapitre, s’attache au désarroi et au chagrin du père Rouault devant sa fille morte. « On » assiste à la mise en bière, au choc de la terre et des cailloux jetés sur le cercueil, « bruit formidable qui nous semble être le retentissement de l’éternité. »

De même que la casquette du jeune Charles était neuve à l’apparition du personnage au premier chapitre, la blouse du père Rouault est neuve elle aussi – l’adjectif apparaît bizarrement ( et volontairement, Flaubert n’a pas ce genre d’inattentions ! ) deux fois en quelques mots : « le père Rouault repassa sa blouse neuve. Elle était neuve, et… » Il n’oublie pas de nous glisser quelques mots sur des personnages en apparence accessoires comme le fossoyeur Lestiboudois et le jeune Justin.

Eh oui, les ( brèves ) métaphores prennent ici (fin du chapitre 10 ) toute leur force : « Rodolphe (…) dormait tranquillement dans son château ; et Léon, là-bas, dormait aussi.

Il y en avait un autre qui, à cette heure-là, ne dormait pas. Qui est-ce ?

( Notons l’importance soudaine de ce troisième larron, dont le lecteur devra deviner l’identité, si discret jusqu’ici et qui, soudain, se voit accorder un statut égal aux deux précédents ! )

Sur la fosse, entre les sapins, un enfant pleurait agenouillé, et sa poitrine, brisée par les sanglots, haletait dans l’ombre, sous la pression d’un regret immense, plus doux que la lune et plus insondable que la nuit. La grille tout à coup craqua. C’était Lestiboudois ; il venait chercher sa bêche qu’il avait oubliée tantôt. Il reconnut Justin escaladant le mur, et sut alors à quoi s’en tenir sur le malfaiteur qui lui dérobait ses pommes de terre. » 

( Oui, Lestiboudois utilise clandestinement les places encore vierges du cimetière comme annexe à son  potager ) Le lecteur attentif, lui, sait désormais à quoi s’en tenir sur l’amour secret que le petit Justin vouait à Madame Bovary !

Dans le 11ème et dernier chapitre, on assiste aux « intolérables consolations du pharmacien », à la stupéfiante demande de « Mlle Lempereur qui réclama six mois de leçons, bien qu’Emma n’en eût jamais pris une seule », au ( cruel ) cri de sincérité que pousse Charles en apprenant le mariage de Léon : « Comme ma femme aurait été heureuse ! » ( ! ) puis à la lente découverte des infidélités de son épouse. Infidélités auxquelles il refuse d’abord de croire : « sa jalousie incertaine se perdit dans l’immensité de son chagrin. »

Le veuf se surprend peu à peu à adopter les vilaines habitudes dépensières d’Emma qui «  le corrompait par delà le tombeau ».

Amoureux d’une morte, Charles élève pauvrement leur fille Berthe ; il doit tout vendre pour payer les dettes d’Emma. Homais, lui, s’acharne à chasser l’aveugle. Après avoir trouvé un billet ambigu de Rodolphe oublié par Emma au grenier, Charles découvre enfin les lettres de Léon. Et le portrait de Rodolphe ! Hélas, « la volupté de sa douleur était incomplète car il n’y avait autour de lui personne qui la partageât. »

Charles, un jour, par hasard, rencontre même Rodolphe. Peu rancunier, Charles « se perdait en rêverie devant cette figure qu’elle avait aimée. Il lui semblait revoir quelque chose d’elle. C’était un émerveillement. Il aurait aimé être cet homme. »

Enfin Charles meurt, quasiment sous les yeux de la petite Berthe, avec « dans ses mains une longue mèche de cheveux noirs. »

On sait comment Flaubert achève son récit, sur le triomphe du pharmacien Homais qui « vient de recevoir la croix d’honneur » - avec l’intention évidente de faire naître chez le lecteur un sentiment indéfinissable, mais qui n’a rien de « tout est bien qui finit bien » puisque c’est la victoire de la prétention, de l’hypocrisie et du cynisme…

ANALYSE ET CONCLUSION…

la semaine prochaine