Né en 1967 « le jour de la fête des rois mages », Epiphane Otos ( « Otos comme les ascenseurs » même s’il s’agit d’Otis ! ) est laid. Très laid. Une laideur qu’il assume tant bien que mal, même s’il juge que si « tout le monde est d’accord pour dire que l’aspect extérieur a peu d’importance, que c’est l’âme qui compte, etc (…), on continue à porter au pinacle les stars de l’apparence et à renvoyer aux oubliettes les tronches de mon espèce ».

Jusqu’au jour où il décide de participer à un casting suite à l’annonce « Cherche homme hideux pour film d’art ». On lui répond aimablement : « Non monsieur. Nous tournons un film d’art. Pas un film d’horreur. » Une seule personne prend sa défense : l’héroïne du film, la belle Ethel – dont Epiphane tombe aussitôt éperdument amoureux. Sans le lui avouer, bien sûr. Pas très grave puisqu’aux yeux du narrateur, « rien ne comble autant que l’ascèse ».

Un miracle inattendu se produit bientôt : la laideur d’Epiphane le rend célèbre. Il devient populaire – et riche.

De ce fait, il commence à rêver à l’improbable union de… la Belle et de la Bête.

D’ailleurs, « quel intérêt y aurait-il à profaner ce qui n’est pas sacré ? » ; et puis, « il n’y a pas de désir sans transgression ! » Hélas, « quand un homme trop laid déclare sa flamme à une femme trop belle, ce ne peut être qu’une plaisanterie ».

Donc, Epiphane hésite. Même s’il en a désormais les moyens, il renonce à la chirurgie esthétique : il y aurait trop de choses à changer ! Et puis « jusqu’à quel degré de métamorphose reste-t-on soi ? » Mais être devenu « le meilleur ami » d’Ethel ne le comble pas. Et surtout, il crève de jalousie quand la jeune comédienne tombe sous le charme du peintre Xavier, ce « bélître de bellâtre ». Elle devient peu après la vedette d’un film prétentieux et nul intitulé : La condition humaine est un tropisme évanescent ( ! ).

Il prend alors conscience que sa « bien–aimée nage dans un bonheur repoussant », qu’elle est sensible à son discours, à son humour – eh oui, Epiphane est « atteint du syndrome de Cyrano de Bergerac, même si ce dernier, comparé à moi, était beau comme un astre ». Alors, puisque « (s)es morts baisent mieux que le sexe de (s)on rival », il profite d’un voyage au Japon ( eh oui : Japon rime avec Nothomb ! ) pour se déclarer.

Par fax…

Mais oui, je lis Amélie Nothomb ! Non, je ne fais pas partie de ses détracteurs – ni de son fan club : je ne me précipite pas chaque année sur son nouveau roman. Mais depuis son mémorable Hygiène de l’assassin ( 1992 ) et l’excellent Stupeur et tremblement ( 1999 ), je la lis de temps en temps. Le plus souvent avec plaisir.

Si Attentat ( à la pudeur, sans doute ! ), sorti en 1997, n’est pas son meilleur récit, il me semble à la fois distrayant et exemplaire, rempli de multiples touches qui invitent le lecteur à la réflexion. Réflexions sur la beauté, certes ( entreprise dès 1980 par Nicole Avril avec La disgrâce ), mais aussi sur la société en général. « Une fille dont on tombe amoureux devient aussitôt, qu’elle le veuille ou non, une actrice ». L’auteure évoque les cinéphiles qui « crèvent de peur de se tromper, d’afficher une opinion opposée à celle qu’ils auraient dû avoir » et les réalisateurs qui tentent «  de dissimuler l’absence de scénario derrière des scènes absconses et une esbroufe narrative, de manière à ce que le spectateur naïf se sente stupide de ne pas saisir la subtilité de l’intrigue. »

J’avoue me reconnaître parfois dans ce type de jugements, comme dans celui qui condamne certaines formes de « prostitution déguisée en vente de charité ».

La digression nothombienne sur sa lecture probable de Quo Vadis à l’âge de 11 ans est un morceau d’anthologie ! Comme l’est, plus loin, celle qui concerne les explications prénatales ( fantaisistes ) de la laideur du héros ou le fait que « notre monde est gouverné par le masochisme » car « nos yeux, nos oreilles sont encore plus gavés que nos estomacs »

Certaines formules font mouche, comme cette « première insomnie pour excès d’amour » ou la constatation que « les top models exerç(ai)ent sur (m)a personne un véritable harcèlement sexuel ».

Ah… j’ai tout de même relevé une erreur manifeste : le narrateur, qui vole vers le Japon ( certes, le voyage est long ) affirme avoir lu et « achevé La critique de la raison pure » alors qu’il lui reste encore cinq heures de vol. Un exploit : de mon côté, j’ai abandonné l’ouvrage à son premier tiers ( c'est-à-dire page 300 ! ) après trois jours de lecture laborieuse et quasi ininterrompue.

Rempli de clins d’œil et de références picturales ( Jérome Bosch ! ) et littéraires ( George Bataille, Stendhal, Pierre Louÿs, Oscar Wilde – qui affirmait « chacun tue ce qu’il aime » ), ce court roman s’achève sur une pirouette qui peut décevoir le lecteur exigeant.

Qu’importe : il aura passé un bon moment – et engrangé quelques formules propres à le faire réfléchir. Notamment celle-ci, un bel hommage à la littérature : « Je me demande comment les prestidigitateurs peuvent épater les gogos : qu’est-ce que leurs tours de passe-passe comparés à l’irréfutable magie de l’écriture ? »

CG