Léopold King, dit Léo ( ou encore « le crapaud » à cause de ses lunettes ), nous raconte son adolescence en Caroline du sud, dans sa belle ville de Charleston...

Du 16 juin ( le Bloomsday* – jour sacré pour sa mère ! ) au 4 juillet ( ! ) 1969, il évoque les faits qui ont bouleversé sa vie : le suicide incompréhensible de son frère aîné ( et tant aimé ) Steve, promis à un brillant avenir ; sa prise en charge psychologique, sa rédemption longue et difficile, car il a été accusé ( à tort ) d’avoir sur lui une livre de cocaïne ; la découverte que sa mère, distante et peu aimante, a été religieuse… autant d’événements que le narrateur livre au compte-goutte, avec un humour souvent corrosif.

Mal aimé par sa mère, pourvu d’un père gentil, amoureux et ( en apparence ) faible, Léo est laid et myope ; ce 16 juin, il achève sa période de probation en livrant des journaux dans cette belle ville du sud qu’il aime..

L’arrivée, ce jour-là, dans sa vie, de camarades hauts en couleur va d’un coup lui faire prendre conscience de sa personnalité – et de ses pouvoirs : il y a d’abord Starla et Niles Whitehead, les jumeaux orphelins fugueurs ( et malfaisants ? ) dont il a plus ou moins la responsabilité - sa mère est en effet la responsable de Peninsula High, lycée dont il est encore l’élève ). Puis la belle Sheba Poe ( qui va le déniaiser ) et son non moins séducteur frère Trevor, que n’apprécie guère une mère prétentieuse et pocharde. Il y a aussi Ike Jefferson, le fils ( noir ) d’un entraîneur sportif qui va devenir son complice…

Cette première partie, relatée au passé, s’achève page 200 ( le roman en compte près de 800… ) pour basculer au présent en 1989 – époque où lui est devenu journaliste… et Sheba, une star d’Hollywood. Les anciens amis et complices sont mariés, unions pas toujours heureuses, surtout quand apparaît Sheba pour une soirée mémorable, au cours de laquelle a lieu un règlement de comptes : en effet, Léo a épousé Starla ( un mariage malheureux ) tandis que Chad, le Charlestonien modèle qui a réussi, a épousé la belle Molly – mais il la trompe avec sa jeune secrétaire…

Or, Léo aime Molly qui aime Léo – qui sont hélas mariés chacun de leur côté.

Quant à Sheba, si elle renoue soudain avec ses anciens amis, c’est pour solliciter leur aide : son frère Trevor a disparu, et elle sait qu’il meurt du Sida… mais où ?

Commence une longue quête, avec quelques longs flash-backs destinés à éclairer le présent.

Certains auteurs américains prolixes ( Stefen King, John Grisham, j’en passe ! ) nous livrent un thriller tous les ans ; d’autres, comme Pat Conroy, sont plus lents… et plus exigeants.

Né ( comme moi ) en 1945, Pat Conroy a commencé ( comme moi ! ) à publier en 1970… mais 45 ans plus tard, il n’a sorti qu’une dizaine d’ouvrages. Sur ses cinq déjà traduits ( avez-vous lu Le Prince des marées ? Et Beach Music ?? ) – Charleston Sud ( 2013 ) est le dernier.

C’est un vrai roman comme je les aime – peut-être parce qu’il me rappelle l’ambiance des ouvrages de Julien Green ?

On peut ne pas apprécier le style ( car il en a un ! ) de Pat Conroy, mais il est impossible de ne pas lui reconnaître sa capacité à capter ( captiver ? ) le lecteur au moyen de dialogues très enlevés et de descriptions soignées, d’un classicisme fleuri qui pourra heurter les puristes.

Au-delà de ce récit qui tient à la fois de la chronique, du ( faux ) journal intime et du polar (  le père de Sheba et Trevor, meurtrier psychopathe, est présent, en filigrane, jusqu’au bout du récit ! ), Charleston Sud se veut avant tout un hommage à la ville préférée de Pat Conroy – il vit d’ailleurs en Caroline du Sud. Certaines pages de descriptions rappellent Les pays Lointains ou même Autant en emporte le vent.

Sudiste, Pat Conroy l’est, sans nul doute – mais il a un regard acerbe et critique sur le racisme latent et souvent persistant de cette ville où le ségrégationnisme et le KKK ont longtemps régné. Ce grand roman aux accents picaresques s’achève de façon réaliste et dramatique, à la suite des ravages historiques du sida… et de l’ouragan Hugo. Eh oui, Pat Conroy mêle habilement réalité et fiction : la véritable héroïne de l’ouvrage, Sheba, fréquente en effet Spielberg et Clint Eastwood !

La conclusion, qui nous révèle la cause du suicide de Steve, a de quoi faire frémir les lecteurs les plus avertis… notamment les catholiques, dont Pat Conroy ( et son faux double, Léo King ) font partie.

Deux défauts mineurs à cette œuvre : son caractère yankee ( si vous ne comprenez rien au football américain, vous feuilletterez une bonne dizaine de pages sans les lire attentivement ) et une traduction parfois acrobatique quand les personnages s’expriment au présent – ils sont nombreux, et souvent ensemble, ce qui n’est pas facile à gérer pour un auteur ou un traducteur, même quand il possède le répertoire complet des « verbes de parole ». Et j’avoue tiquer quand je lis : Ca t’ennuie si je passe l’aspirateur dans le séjour ? m’enquiéré-je ( et autres « l’interrogé-je » et « rétorqué-je » )

CG