Je m’intéresse ( aussi ) à la peinture, mes lecteurs le savent.

Et j’ai vu, en son temps, le beau film de Martin Provost ( 2008 ) dans lequel Yolande Moreau tient le rôle de cette peintre naïve méconnue, morte dans la misère et l’oubli.

Françoise Cloarec, qui a consacré sa thèse de 3ème cycle à ce personnage hors du commun, nous raconte l’histoire de Séraphine Louis ( qui pourrait d’ailleurs être davantage « de Clermont » que « de Senlis » ), tâche d’autant plus difficile qu’on sait fort peu de choses sur l’enfance de cette servante, fille de pauvres gens incultes de l’Oise.

Née en 1864 à Arcy, Séraphine est une enfant tardive et rescapée, vite orpheline.

Domestique dans un couvent, elle est travailleuse, gaie et très pieuse.

Elle commence à peindre en 1906. En 1911, elle aurait entendu dans la cathédrale un ordre venu d’en haut ( de la Vierge ? ) : « Séraphine, tu dois te mettre à dessiner ! »

Elle obéit et rencontre l’artiste local, Charles Hallo ( dit Alo ) qui l’encourage sans la conseiller. Séraphine se met à peindre dans son petit réduit, sa « chambre-atelier » de la rue du Puits-Tiphaine, proche de la cathédrale de Senlis. Elle consacre alors tout son temps libre à peindre : des fleurs, des feuilles, des arbres, aux couleurs très vives, et ce, avec du Ripolin, une technique qu’elle conservera tout le reste de sa vie.

Elle s’invente un amoureux espagnol ( parfois russe ) : Cyrille, dont elle se croit enceinte – alors qu’elle n’a connu aucun homme dans sa vie !

Parfois, elle troque ses tableaux contre de la toile, des couleurs, de la nourriture ou du vin. Car elle est toujours servante, bien entendu.

En 1912 ( à 48 ans ! ), elle rencontre Wilhelm Uhde, un aristocrate allemand homosexuel cultivé et amateur d’art. Uhde est l’ami de Daniel-Henry Kahnweiler*, à qui il recommande d’ailleurs un jeune peintre dont il admire le travail… un certain Picasso…

Uhde, qui s’installe à Senlis, est aussitôt frappé par la qualité des tableaux de Séraphine ! Il s’est marié en 1908 ( mais c’est une union de convenance ) avec une certaine Sonia Terk ( qui deviendra Sonia Delaunay ), et qui lui a déjà fait connaître le Douanier Rousseau.

Hélas, à l’époque, les peintres naïfs (ce qu’on surnommera parfois art brut ou primitif ) n’a pas la cote.

En 1914, Uhde, qui est pacifiste, doit s’exiler et abandonner ses toiles, notamment celles qu’il a achetées à Séraphine… Séraphine qui continue de peindre, obstinément – sans jamais avoir visité de musée ni ouvert un livre d’art, nous confie Françoise Cloarec..

En octobre 1927, Hallo convainc Séraphine de montrer ses toiles lors d’une exposition locale.

Notre héroïne passe inaperçue – mais Uhde, qui est rentré en France et a lu un entrefilet sur cette expo dans un journal, la repère… et il achète aussitôt ses toiles !

Dès lors, il la prend sous son aile – et la libère de son métier de domestique.

Pendant trois ans, la cote de Séraphine monte en flèche… c’est presque la gloire !

Mais c’est aussi… le début de la fin, comme si cette célébrité inattendue faisait basculer définitivement Séraphine dans la folie douce : en 1932, on doit l’interner dans l’asile d’aliénés de Clermont pour « psychose chronique avec idées de grandeur ».

L’asile est surpeuplé, sa gestion catastrophique. Séraphine sombre dans la folie et l’oubli.

Uhde, lui, croit que Séraphine est morte en 1934 ; il est poursuivi par les nazis ( qui pillent son appartement et s’emparent de ses tableaux ), puis déchu de sa nationalité allemande – il doit se cacher chez un ami : Jean Cassou.

Atteinte d’un cancer du sein, Séraphine meurt en 1942.

Cette ( courte ) biographie est nourrie de nombreux éléments extérieurs : extraits d’autres ouvrages, correspondances, notes jetées par Séraphine elle-même dans l’asile où elle a tristement fini ses jours. A l’image de Camille Claudel, dont elle est l’exacte contemporaine, et qui n’a plus sculpté une fois internée, Séraphine, enfermée, n’a plus jamais peint.

Mais elle a écrit, d’une façon souvent incohérente, et avec une orthographe mal maîtrisée.

Le destin de Séraphine me touche à plus d’un titre. Notamment parce que je connais bien Senlis, et aussi, parce que Séraphine a été recueillie ( de 1881 à 1902 ) par les sœurs de St Joseph de Cluny, la fameuse institution d’Anne-Marie Javouhey… 70 ans avant que mon épouse n’y soit admise, d’abord comme élève puis comme enseignante !

Adolescent, j’ai longtemps fréquenté Senlis, ses rues, son hôpital, sa cathédrale – et marché dans les pas de Séraphine sans le savoir !

Cette biographie sans prétention se lit d’une traite. Elle est une bonne introduction à la vie de Séraphine, car d’autres ouvrages lui ont été consacrés. Parmi eux, Séraphine de Senlis de Violette Leduc ou Séraphine : de la peinture à la folie, d’Alain Vircondelet…

J’y reviendrai !

CG

La peinture vous passionne ?

Lisez de toute urgence L’Homme de l’art ( D.-H. Kahnweiler ) de Pierre Assouline, une biographie superbe et passionnante !