A l’heure où l’on s’apprête à fêter le centenaire de la mort de Jack London ( 1876-1916 ) s’impose la lecture ( passionnante ! ) de sa biographie.

Parmi les pères incontournables de la littérature américaine, Jack London figure sans doute en tête - avec, certes Edgar Poe, Herman Melville, Mark Twain, Walt Whitman, Robert-Louis Stevenson, Henry James et Upton Sinclair…

Comme le précise ( p. 419 ) Jennifer Lesieur « pour juger au mieux l’œuvre ( d’un auteur ), il faut prendre en considération sa vie et son contexte ». Aussi, va-t-elle accompagner la vie de Jack London en y mentionnant ses romans et ses nouvelles, dont les sujets et le ton sont presque toujours liés à ses voyages, ses convictions et sa vie privée.

Né à San Francisco des amours d’une pianiste et d’un astrologue, John prendra le nom de son beau-père, veuf et déjà papa de deux enfants ( c’est à 21 ans qu’il apprendra que John London n’est pas son vrai père ! ).

Dès l’âge de 5 ans, il découvre le plaisir de la lecture… et l’alcool ! Vingt ans plus tard, l écrira à Ina Coolbright, la bibliothécaire d’Oakland : « aucune femme n’a eu sur moi une aussi grande influence (…) je n’ai jamais rencontré de femme aussi noble que vous »  ! ).

A 14 ans, il doit quitter l’école pour travailler ; il achète un petit bateau ( le Razzle-Dazzle – sujet de son premier roman, pour la jeunesse, publié en 1902 : la croisière du Razzler ), devient « pilleur d’huîtres » puis s’engage sur un navire pour... la chasse au phoque.

A son retour, sa mère le convainc de participer à un concours de nouvelles organisé par le Morning Call, journal de San Francisco. Objectif : gagner les 25 dollars du Premier Prix. Qu’il remporte – alors qu’il travaille dans une usine de jute. Devenu mécanicien, il gagne 30 dollars par mois à transporter du charbon 13 heures par jour.

Jack décide alors de partir « brûler le dur », c'est-à-dire voyager illégalement en empruntant des trains de marchandises. Une expérience qu’il racontera dans La Route… et qui inspirera Jack Kerouac pour son récit Sur la route.

Il se fait embaucher par le National Magazine de Boston et entre à l’université de Berkeley, où il sera définitivement acquis aux idées socialistes ( il adhèrera au Parti en 1896 ).

Il se remet à écrire et à publier : 6 nouvelles en 1895… et des articles politiques.

Jack fréquente une jeune ( et sévère ) enseignante de maths : Elisabeth May Maddern, dite Bess – mais c’est de la jeune, douce et riche Mabel ( la sœur d’un ami étudiant ) qu’il est amoureux ; Hélas, Mabel n’encourage pas Jack à écrire.

En 1997, Jack part chercher de l’or dans le Klondike, une odyssée folle qui lui rapportera… quatre dollars cinquante ! Ce séjour d’un an ébranlera sa santé ( il souffre du scorbut ) mais nourrira son imaginaire.

A son retour, il fréquente la jeune Anna Strunsky qu’il pense épouser – mais elle part ( elle restera une ami fidèle ) et c’est Bess qu’il demande en mariage ( en 1900 ) ; il en aura deux filles : Joan ( 1901 ) et Becky ( 1902 ) !

Il se remet à écrire : 9 nouvelles en 1898 ; 25 en 1899 puis Le fils du loup (recueil de  nouvelles, 1900 ), Le peuple d’en bas ( un témoignage ), La fille des neiges ( un roman ). Quant aux textes refusés, il en comptabilise… 266 !

En 1903, L’appel sauvage ( 1903 ) lui apporte - enfin ! - le succès.

Jack prend - et conservera - l’habitude d’écrire 1 000 mots par jour, six jours sur sept, où qu’il soit.

Il se rend à .Londres, où la misère du petit peuple le scandalise ; puis il quitte Bess et fait la connaissance de Charmian, de cinq ans son aînée ( il l’épousera en 1905 ).

Dépressif, il publie Croc-Blanc qui confirme son statut d’écrivain.

Devenu correspondant de guerre, il se fait construire un yacht luxueux, le Snark, pour entreprendre avec Charmian un tour du monde de 7 ans… qu’il interrompt en 1910, en raison de maladies diverses contractées durant son voyage.

C’est sur le Snark qu’il rédige son chef d’œuvre, Martin Eden.

A son retour, il décide d’acheter un ranch, du bétail, et des hectares de terres. Il plante des milliers d’eucalyptus et tente de vivre en autarcie… une utopie qui tourne court. Car il fume, boit et néglige sa santé. Sa première femme, Bess, refuse qu’il voie ses enfants - et Charmian ne pourra pas en avoir. A bout de force, menacé d’une crise d’urémie, il meurt d’une trop forte dose de morphine qu’il s’administre lui-même pour atténuer ses douleurs.

Suicide ? Peut-être : il a toujours été partisan de l’euthanasie ; et à 40 ans, il se savait en fin de vie.

Athée, visionnaire ( il prédit la « guerre bactériologique » dans son récit L’invasion sans pareille ), socialiste ( même s’il se montre parfois xénophobe et glorifie la race anglo-saxonne ! ), adepte de « l’amour libre », admirateur des femmes dont il ne cesse de saluer la force, fanatique de la boxe ( mais ennemi de la corrida et du domptage des animaux ), Jack London a dénoncé la vie carcérale ( dans Le vagabond des étoiles ) et… les dangers de l’alcool : il évoque d’ailleurs ses « mémoires d’alcoolique » dans son récit John Barleycorn.

Pourquoi accorder tant d’importance à cet écrivain ? Parce qu’il est, au tournant du XXe siècle, l’auteur incontournable des grandes interrogations sociales, politiques et humaines.

Jennifer Lesieur écrit « ( Vers 1900) l’explosion de l’industrie, la croissance des villes, les formidables inventions – le téléphone, l’ampoule à incandescence, l’avion – restent confinées dans les colonnes des journaux, et pas un personnage de fiction ne semble en prendre connaissance ». Sauf Jack London – et… quelques auteurs de SF français ( Jules Verne ! ) ou anglais ( Wells, Conan Doyle, Rice Burroughs ).

Aux U.S.A., Jack London fait figure de pionnier – il ira jusqu’à imaginer une grande saga de SF, dont il n’aura publié que Avant Adam et Le Talon de fer, roman dont Trotsky avouera avoir été marqué par sa lecture.

Auteur « pour la jeunesse » ? Pas vraiment ! Si certains de ses « romans animaliers » ont été traduits et adaptés, on en a souvent gommé les passages cruels et sanglants !

Prix Goncourt 2008 de la biographie, Jennifer Lesieur affirme que « si l’on peut lire Jack London à tout âge, on risque fort d’être marqué à vie quand on le découvre pendant l’adolescence. » Bien sûr, cela a été mon cas, même si j’ai abordé Jack London, en 1955, par des romans mineurs comme Jerry dans l’île, Mickaël, chien de cirque, Le fils du loup ( lu dans le journal Mickey ) et L’Appel de la forêt, dans la ( vieille ) traduction édulcorée de Louis Postif. Deux ans plus tard, Croc-Blanc serait – pour longtemps – mon roman préféré avant que je ne découvre, à l’âge adulte, Martin Eden et Le Talon de fer.

En seize ans, Jack London aura publié 50 romans et 200 nouvelles. Bien sûr, leur qualité est inégale. Toute sa vie, il aura été un travailleur acharné et un lecteur boulimique, ses maîtres à penser étaient Mark Twain, et Rudyard Kipling.

Que vous ayez déjà lu ou non Jack London, lisez cette superbe biographie ( on ne s’y ennuie pas une seconde ! ). L’auteure connaît son sujet sur le bout des doigts ; elle place aux endroits adéquats : anecdotes, résumés des nouvelles et des romans, extraits édifiants de la correspondance de l’auteur, un écrivain majeur et attachant.

Lu dans unique version, un grand, gros ( et luxueux ) format poche, dont la couverture représente une dizaine de photos de Jack London. Nombreux additifs : événements année après année, bibliographies complètes, sources… un précieux « appareil », comme on dit.