Attention : contrairement à l’habitude, cette fiche concerne moins le résumé de ce roman et « ce que j’en pense » qu’une étude des versions et traductions de cet ouvrage.

Toutefois, il faut bien savoir de quoi il s’agit…

Nous sommes dans le Wild ( le Klondike, c'est-à-dire le Yukon, à la frontière de l’Alaska ), à la fin du XIXe siècle.

Bill et Henry, deux « aventuriers » ( trappeurs ou chercheurs d’or ) en détresse, perdus et affamés, doivent affronter les hordes de loups qui dévorent un à un les chiens de leur attelage. L’un de ces loups ( une louve couleur fauve ) a une attitude étrange : elle approche les humains sans paraître vindicative ! En réalité, elle est moitié chien, moitié loup.

Après s’être accouplée à un vieux mâle borgne surnommé Un-Œil, elle donne naissance à quatre chiots roux. Et à un gris : le futur Croc-Blanc, un quart chien, et trois-quarts loup.

Après la mort d’Un-Œil, le jeune chiot doit survivre ; sa mère et lui sont recueillis par l’Indien Castor Gris. Né dans le Wild, Croc-Blanc doit apprendre à obéir et à respecter les lois des humains, ses maîtres devenus à ses yeux des dieux. Au village, il doit affronter sans cesse Lip-Lip, un chien devenu son ennemi juré, qui ne cesse de le tourmenter et de l’humilier. Toutefois, son caractère trempé et sa force le font vite devenir le chien de tête de l’attelage…

Mais à Dawson City, où Castor-Gris s’est rendu, son maître le vend ( pour quelques bouteilles d’alcool ) à Beauty Smith, un malfrat qui maltraite Croc-Blanc afin de le rendre vindicatif.

Désormais violent et hargneux, il devient le champion des combats de chiens de tout le Yukon : il vainc et tue les adversaires qu’on lui oppose – et il enrichit son maître…

Mais un jour, interrompant un combat où Croc-Blanc manque mourir, le puissant et respecté Weedon Scott, fils d’un juge, le sauve et le rachète. Adopté, Croc-Blanc perd son nom. Il doit respecter les lois des dieux humains : un apprentissage difficile, facilité par la patience de son nouveau maître. Une nuit, il est mortellement blessé par Jim Hall, un détenu évadé venu se venger du juge qui l’a condamné. Croc-Blanc parvient à égorger l’intrus.

Il en sortira diminué… avant de se transformer en père de famille responsable.

Pourquoi relire Croc-Blanc ?

Sans doute pour répondre à la question : serai-je encore capable, 60 ans plus tard, de lire ce roman avec le même plaisir, la même puissante émotion ?

La réponse est oui. Ce roman est un chef d’œuvre ; Jack London a 29 ans quand il l’écrit ; l’ouvrage sortira un an plus tard, en 1906, cinq ans après la parution de son premier roman, Le Fils du loup, et dix ans avant son œuvre majeure et quasi autobiographique, Martin Eden.

Un chef d’oeuvre ?

Pourquoi ?

Deux raisons à cela : d’abord le réalisme et la puissance de l’écriture. Marchant sur les traces de Mark Twain ( en 1976 ) avec ses Aventures de Tom Sayer, Jack London utilise le langage de la vie courante, et c’est une révolution ( comme ce sera le cas en France avec les romans de Céline et de Raymond Queneau ). Ses descriptions ont le ton de la vérité : le Klondike, son climat, ses paysages, ses chercheurs d’or, ses trappeurs et leurs chiens… il les a bien connus ( certes, pendant peu de temps ! Lisez la biographie de London, voir ma fiche du mois dernier ! ). Ensuite, la grande originalité de Croc-Blanc, c’est que le héros est un animal. Un vrai. J’entends par là que nous sommes aux antipodes des faux animaux des contes ou des fables, et même de ceux des ( futurs ) récits animaliers : fils de loup, Croc-Blanc est un animal sauvage dont la « partie chien » aura bien du mal à dominer ses instincts de fauve. Il se bat, il tue pour se nourrir, pour se défendre – ou pour obéir au maître qui le lui a ordonné.

Jamais l’auteur ne cède à l’anthropomorphisme, y compris ( et surtout ! ) quand il tente de se mettre, avec le lecteur, dans la peau et dans la tête de son héros, dans une forme ( inédite ? ) de ce qu’on appellera « le monologue indirect libre ».

Par exemple, Jack London écrit ( p. 95 ) : « puis une chose vivante apparut entre les brindilles. Cette chose vivante se tordait, se contorsionnait, et elle était de la même couleur que le soleil dans le ciel. Croc-Blanc ignorait tout du feu. (…) Il entendit Castor Gris glousser au-dessus de lui et comprit que ce bruit n’était pas une réprimande ».

Quand son nouveau maître, Scott, tente de le caresser, Croc-Blanc, qui ignore tout de ce geste ( d’ordinaire, une main humaine qui s’approche… c’est pour le frapper ! ) «  se tassa sur lui-même et se crispa en courbant l’échine. Là était le danger, une perfidie quelconque… »

Croc-Blanc, un roman pour enfants ? Sûrement pas – même si on le croit encore, puisque le héros est un chien ! Dans ce roman, la violence le dispute souvent à la cruauté. Et les victimes ( innocentes ) égorgées par notre héros se comptent par dizaines – sans même parler des « cinquante poules leghorn blanches » qu’il tue par instinct, « en ne s’estimant nullement coupable » !

Faut-il donc éviter de le proposer à de jeunes lecteurs ?

Sûrement pas !

Parce que Croc-Blanc est un magnifique roman d’apprentissage – bien plus efficace, pour différencier le bien et le mal, que de nombreux récits de fantasy !

Et là réside un gros problème : celui de sa traduction ou ( pire ) de son adaptation.

Il faut évidemment bannir tout ouvrage baptisé Croc-Blanc qui ne soit pas un texte intégral ! Censurer les passages cruels ou tenter de les adoucir, ce serait trahir le texte – et les nombreux messages qu’il contient.

Le simple fait de le traduire suffit parfois à le trahir… eh oui : dans les collections pour la jeunesse, on a souvent choisi d’ « adoucir la rugosité du texte original ».

Je signale, par parenthèse, que le texte anglais ( ou plutôt américain ) est gratuitement disponible sur Internet ( y compris en version… audio, 6H18 de lecture ! ) – et livré en prime avec l’achat de nombreux livres électroniques – hum !

Les traductions…

La plus ancienne ( 1923 ? ) est celle de Paul Gruyer et Louis Postif ( que nous appellerons T1 ). C’est celle du livre que j’ai lu en juin 1956 ;  j’allais avoir onze ans, le livre m’a été offert, la date figure sur la dédicace du donateur.

La collection est celle de l’Idéal-Bibliothèque chez Hachette.

Est-ce une édition intégrale ? Je n’ai pas eu la patience de le vérifier.

En revanche, il me semble intéressant de comparer la traduction de la première phrase :

« De chaque côté du fleuve glacé, l’immense forêt de sapins s’allongeait, sombre et comme menaçante ( T1 ) » avec celle de la version que je viens de lire ( T4 ) :

« De chaque côté de la rivière gelée s’élevait la forêt de sapins, sombre et peu engageante. »

En 1981, pour les éditions Rouge & Or, le traducteur Philippe Sabathe nous propose ( T3 ) : « Une haute forêt de sapins, sombre et oppressante, disputait son lit au fleuve gelé ».

Parenthèse : je possède ( ou plutôt je suis parvenu à remettre la main sur ) cinq versions de Croc-Blanc – mais il en existe plusieurs dizaines !

Et les variantes sont nombreuses, comme celle proposée par le volume I des œuvres complètes de Jack London ( Gallimard/Hachette, 1976 ), qui comporte trois romans animaliers ( Croc-Blanc, L’appel de la forêt et Mickael, chien de cirque ) Elle reprend la traduction De Paul Gruyer et Louis Postif… avec la ( nouvelle ) participation de Mme de Galard, qui a parfois modifié ( amélioré ? ) la traduction ( T 2 ).

Qu’on en juge par ce court dialogue,

à la fin du premier chapitre, quand les deux trappeurs constatent la disparition d’un de leurs chiens, avec ces quatre traductions différentes :

- Enfer ! cria Henry avec colère.

Et, quittant sa besogne pour venir compter ses chiens :

- Tu as raison, Bill. Boule de Suif est parti ( T1 )

- Bon dieu ! cria Henry avec colère

Et, quittant sa besogne pour venir compter ses chiens :

- Tu as raison, Bill. Le Gros est parti (T 2 )

- Manquait plus que ça !

Henry laissa tomber sa poêle et vint compter les bêtes.

- Vu, dit-il d’un air sombre. Gros-Lard s’est fait la paire. ( T 3 )

- Nom de dieu ! rugit Henry, furieux, en abandonnant ses occupations culinaires pour aller compter les chiens. Tu as raison, Bill, reconnut-il. Gros-Lard s’est taillé. ( T 4 )

On le constatera : choisir une traduction n’est pas anodin – et celles de Croc-Blanc sont nombreuses ! Il existe des versions de poche, des versions illustrées…

Pour cette relecture, j’ai délaissé ma « version d’enfance » ( T 1 ) pour me plonger dans le luxueux volume de la collection Chefs-d’œuvre universels de Gallimard Jeunesse ( T 4 ).

Editée en format large, sur un beau papier glacé, elle est magnifiquement illustrée par Philippe Munch ( mais Philippe est l’un de mes illustrateurs, c’est un ami… je suis partisan, c’est vrai ! ) et possède, en marge de chaque page, des notices additives, croquis, photos, explications diverses concernant les animaux, le Wild, les chiens, les chercheurs d’or, la ville de Dawson City… j’en passe !

Outre la passionnante biographie de Jack London écrite par Jennifer Lesieur, les éditions Phébus ont réédité l’intégralité de son œuvre, dans de fort beaux ouvrages de poche.

J’ajoute que parmi les préfaces que j’ai lues, j’ai retenu celle de Jean Dutourd ( Tome 1 des œuvres complètes, voir plus haut ) qui évoque « l’indulgence et la compassion infinies » de Jack London pour ses personnages, et « ce plaisir suprême que communiquent les grandes œuvres : l’impression d’être temporairement réconcilié avec le monde ».

Une impression plus que jamais nécessaire : en achevant la lecture de ce grand roman, on a du mal à retenir ses larmes.

Qu’on ait 10 ou 70 ans.

CG