A la suite d’une bagarre qui aurait pu mal tourner, le jeune Martin Eden sauve la vie d’Arthur, un bourgeois qui l’invite chez ses parents et leur présente son sauveur.

Marin solide et musclé mais brut de décoffrage et inexpérimenté, Martin est impressionné par cette société qui, à ses yeux, représente le savoir et la réussite. Et il tombe éperdument amoureux de Ruth, la sœur d’Arthur, de trois ans son aînée.

En manque d’amour et d’éducation, Martin ne manque pas une occasion de fréquenter Ruth et sa famille ; touchée par la sincérité, les attentions et le désir d’élévation du jeune homme, la jeune fille, qui fait son éducation, finit par tomber sous son charme.

Cependant, même si Arthur devient vite cultivé et fréquentable, il sait que la lutte sera longue pour qu’il puisse épouser cette certifiée de Lettres. Il se lance dans la philosophie, la politique – et la poésie.

Car Martin écrit. C’est là sa vocation. Il en a la conviction, et c’est irrévocable.

Mais Ruth en doute. Elle préférerait que Martin trouve un emploi stable ; ou même qu’il accepte l’offre d’embauche de son père, un emploi de bureau, dans son entreprise.

Martin s’entête : pour écrire, il s’isole et vit dans des conditions misérables, mettant souvent son vélo et son costume au clou, ce qui l’empêche d’aller voir Ruth en tenue de mendiant… Il écrit des nouvelles, des articles, tous refusés par les journaux.

Quand, enfin, les premiers textes sont acceptés, ils ne lui sont presque jamais payés.

Ruth, qui l’aime, le supplie d’abandonner l’écriture. Il refuse.

A la suite d’une discussion politique houleuse dans laquelle il en vient à insulter les invités  ( prétentieux et incultes ) du père de Ruth, la rupture devient inévitable…

Et c’est le moment où le miracle s’accomplit : le succès vient. Et même la gloire ; mais à l’image du titre d’un de ses derniers écrits, c’est Trop Tard : Martin est amer. Il se demande sans cesse, alors qu’il n’a pas changé et que ses récits à succès sont ceux que les éditeurs refusaient, pourquoi, devenu la coqueluche du public, il est sans cesse invité à dîner par ceux… qui le laissaient autrefois mourir de faim !

Même Ruth revient, éperdue ( réellement ? ) d’amour et de regret ; désormais, c’est lui qui la rejette.

Vidé de tout désir, il se résout à fuir.

En mer.

Si Martin Eden passe pour être le chef d’œuvre de Jack London, c’est surtout parce que l’ouvrage a toujours été considéré comme son autobiographie déguisée.

De fait, quand on connaît les détails de la vie de Jack London ( lisez sa biographie, voir ma note de lecture de janvier ! ), on devine que Martin est son double : les événements que vit son héros sont ceux qu’il a bel et bien endurés : marin voyageur, enthousiaste, maladroit, volontiers buveur et fumeur, prompt à se battre - mais soucieux de se hisser dans la société par l’éducation et la lecture, Jack, comme Martin, est tombé amoureux d’une jeune fille de bonne famille ; pour survivre et écrire douze ( parfois dix-neuf ! ) heures par jour, il est devenu blanchisseur et a fréquenté les bas-fonds qu’un Dickens a souvent décrit dans son œuvre.

Ce récit ( puisqu’on le considère à peine comme un roman ) est écrit avec fièvre. Nul doute que Jack London s’y livre tout entier avec ses conceptions littéraires, ses sujets favoris, ses colères envers les éditeurs, le mauvais goût des lecteurs et la médiocrité de ce que publient les journaux. Mais surtout, c’est une leçon de vie… et de littérature.

Que de fois, annotant ce livre ( que j’ai lu il y a… quarante ans ), je me suis surpris à murmurer : Lui aussi, il pense cela. Lui aussi, il a ces doutes, ces certitudes, ces convictions… Au cours de mes rencontres, quand on me demande qui sont mes écrivains favoris, je cite souvent Jack London ; parce que je le considère comme le frère d’armes de la plupart des écrivains sincères – et s’il a fini par obtenir le succès, c’est avec une obstination et un courage admirables.

Pourtant, Jack London s’est toujours défendu d’avoir écrit une autobiographie : « Martin Eden est individualiste et je suis socialiste ! » affirmait-il. Ce qui n’est qu’à moitié vrai.

Car si Jack London a longtemps milité, il a toujours été convaincu ( grâce aux évolutionnistes, ses maîtres à penser ) que les meilleurs finissaient par gagner, et que la race ne pouvait que s’en améliorer – une théorie qui, à l’époque, était partagée par des sociologues engagés !

Il disait aussi : « Martin Eden se suicide. Et moi, je suis toujours là. »

Dans la préface de la version que j‘ai lue, Francis Lacassin revient sur le suicide prétendu de Jack London – un fait qui figure dans toutes les biographies de l’écrivain.

Toutefois, les circonstances de la mort ( par overdose de calmants ) de Jack London ne prouvent pas qu’il se soit vraiment suicidé. Epuisé, en fin de vie ( alors qu’il n’avait pas quarante ans ), il a sans doute forcé la dose en voulant non pas abréger, mais calmer ses souffrances.

Le 17 février 1908, après avoir achevé son manuscrit, Jack London écrivit à son ami Cloudestey Johns qu’il avait achevé « une attaque contre la bourgeoisie et les idées bourgeoises. » Une formule qu’un certain Flaubert n’aurait pas reniée un demi-siècle plus tôt !

Pour cet ouvrage qui n’a pas pris une ride et se lit d’une traite, le regretté Francis Lacassin trouve peut-être la bonne formule en le baptisant d’« autoportrait (…) tracé à son insu. »

Si vous ne lisez pas la biographie de Jack London ( de Françoise Lesieur ), alors lisez Martin Eden !

Et si vous pouvez lire les deux ouvrages, vous aurez, littérairement parlant, la parfaite image du modèle… et de son double.

Lu dans une vieille version que je ne recommande à personne : un gros livre de poche publié en 1973, sur du mauvais papier, avec une police de caractères minuscules.

Il existe aujourd’hui des dizaines de version de Martin Eden… et l’ouvrage mérite une édition de luxe, n’hésitez pas !