Eh oui : en vingt ans, les lecteurs sont devenus des zappeurs.

Apprendre à lire n’a jamais été une partie de plaisir. Pourtant, je continue d’affirmer que face aux méthodes globales, syntaxiques, syllabiques ( j’en passe… ) il n’existe qu’une seule bonne méthode pour apprendre à lire : il suffit que le futur lecteur ait envie de lire.

Si c’est le cas, il apprendra vite, quelle que soit la méthode.

Sinon, ce sera très dur

Or, pour avoir envie de lire, il faut être persuadé que lire est un plaisir : être entouré de livres, de gens qui lisent… et semblent trouver du bonheur dans ce qu’ils ont sous les yeux !

Déjà, le problème se corse : les livres font de moins en moins partie du décor familial. Souvent scotchés eux-mêmes devant des écrans ( télé, ordinateur, tablette, smartphone ) les adultes ne donnent plus l’image de lecteurs épanouis et demandeurs. Si l’on ajoute que les lecteurs ( surtout à partir du collège ) vont être obligatoirement confrontés à des textes classiques dont le vocabulaire, le style et les univers sont aux antipodes de ce qu’ils connaissent et apprécient, on comprend que lire ne va pas être à leurs yeux une partie de plaisir.

Avec son infinité de possibilités et d’accès ( Internet ), avec ses dizaines de chaînes ( la télé ) et ses milliers d’interlocuteurs potentiels ( les réseaux sociaux, j’en passe là aussi ), les écrans offrent aux jeunes des plaisirs plus immédiats que l’entrée dans un texte.

Là encore, je continue d’affirmer que l’écran pousse au zapping : combien de temps son ( jeune ) utilisateur reste-t-il sur la même image, la même page ? Quelques secondes !

Si l’information recherchée ne lui convient pas, il passe ailleurs.

Si le film ou l’émission le lasse, il passe à une autre chaîne.

On me dira que si la première page ( ou les premiers mots ) d’un livre ne retiennent pas son attention, rien ne l’empêche d’en prendre un autre. A condition qu’il en ait plusieurs à sa portée. Et que l’un d’eux, enfin, lui soit accessible ou lui offre la promesse d’un suspense, d’un plaisir ou d’une satisfaction quasi immédiate.

Car le zappeur veut du bonheur. Très vite.

Et le livre n’en fournit qu’aux lecteurs attentifs, patients et persévérants.

*

Venons-en… là où je veux en venir : au fait que le livre, cet objet de plus en plus ringardisé et considéré comme un repoussoir par une quantité grandissante de jeunes, le livre donc, pour plaire, doit séduire très vite. Surtout si le lecteur est jeune, et a par conséquent des exigences que n’ont pas les vieux routiers de la littérature.

Les éditeurs l’ont bien compris, qui désormais demandent aux « écrivains jeunesse » de faire simple, de ne surtout pas employer de mots compliqués ou inconnus, de termes vieillis, d’expression peu usitées – au risque de voir le lecteur abandonner l’ouvrage.

Car la priorité d’un éditeur ( disons… d’un grand nombre d’entre eux ! ) n’est plus de publier de bons textes ou de la « bonne littérature », mais… de survivre. Donc de vendre. Donc de plaire, sinon au plus grand nombre, du moins à son lectorat supposé. Un lectorat qui semble se restreindre et ne s’élargira qu’en diminuant un peu plus ses exigences.

De gré ou de force, le futur lectorat devra s’apparenter à un public familier des écrans : un public qui attend surtout de la variété, de l’humour et des jeux.

Loin de moi l’idée de généraliser ! Car j’entends les protestataires s’écrier :

- Voyons, même à la télé, il y a la Cinq, Arte, la chaîne Histoire ou LCP !

C’est vrai.

Mais additionnez donc les publics des chaînes citées plus haut… et vous n’arriverez jamais au score de TF1. Ou à celui des amateurs fidèles de Plus belle la vie ou de l’amour est dans le pré.

Désormais, quand je propose un récit – notamment pour les plus jeunes – à un éditeur, on me bombarde en marge de réflexions du genre : non, trop compliqué, trop long, personnage à enlever, mot vieilli, expression obsolète, réflexion trop complexe, implicite trop subtil…

Autrefois, un auteur jeunesse pouvait se permettre deux mots ( supposés ) nouveaux sur une page. Aujourd’hui, plus question de prendre ce risque.

Il faut aller au plus simple. Au plus court.

Les lecteurs et les parents n’en ont pas toujours conscience ; ils ignorent que certains auteurs ( dont je suis ) se battent pour que leur texte conserve une qualité, une densité qui diminuent d’année en année, de récit en récit.

Si les éditeurs suivent l’exemple de la télé qui donne aux spectateurs ce qu’ils semblent préférer, la littérature risque de disparaître peu à peu au profit d’un produit insipide, répétitif et convenu. Restera le club ( ouvert à tous… mais restreint ) des lecteurs fidèles, gourmands et exigeants.