Soudain, il m’est venu l’envie impérative de relire Jane Eyre.

Pourquoi ?

Peut-être parce que l’âge venant, il semble doux de se replonger dans les lectures d’enfance et d’adolescence. Ou pour mettre à l’épreuve un roman lu autrefois, afin de vérifier qu’il génère les mêmes émotions – certains textes vieillissent bien mal ( je pense au Dernier des Mohicans… et à d’autres titres que je préfère laisser sous silence ! ) quand d’autres, que j’ai soumis à la même épreuve, résistent bien au temps. J’en ai déjà évoqué plusieurs ici, du Grand Meaulnes à Madame Bovary en passant par Les Misérables ou Jean-Christophe

Plus vraisemblablement, parce qu’en rangeant mes livres, je me suis aperçu que je possédais… trois Jane Eyre !

Le premier (1), chez Marabout, un texte intégral ( non daté, c’est hélas souvent le cas chez les éditeurs belges ) de 542 pages traduit par Léon Brodovikoff et Claire Robert.

Le deuxième (2), chez Stock, relié, toilé et numéroté ( j’ai le N° 3374, il a été tiré à 5 500 exemplaires ), un livre de 520 pages, avec une traduction de Jules Castier et une préface de l’écrivain ( pas le cinéaste ) René Lalou ( 1889-1960 )

Le troisième (3), dans la jolie collection toilée et illustrée Super ( qui deviendra Super 1000 ) avec une « nouvelle adaptation » de Geneviève Mecker, un livre de 380 pages, une version courte visiblement destinée à un public de ce qu’on n’appelait pas encore les jeunes adultes.

Les volumes 2 et 3 ont été imprimés en 1957, le troisième à la fin des années cinquante sans doute, puisque figure, sur la 3ème de couv. « chef d’œuvre paru il y a plus de cent ans » - l’ouvrage est sorti en Angleterre en 1847.

Eh oui, dans les années cinquante, les jeunes gens – pas seulement les jeunes filles ! – lisaient Jane Eyre – et, bien sûr, Les hauts de Hurlevent. Pour ma part, j’ai dû le lire pour la première fois en 1959 ou 1960, à 14 ou 15 ans, dans sa version GP abrégée, avant de l’acheter plus tard en version intégrale chez Stock.

Le premier volume appartient… à mon épouse, qui l’a acheté et lu elle aussi à 15 ans.

Est-il nécessaire de résumer ce roman, écrit au passé, à la première personne, comme si Charlotte Brontë et Jane Eyre ne faisaient qu’un ?

On le sait : si ce récit n’est pas autobiographique, son auteure a puisé dans sa propre vie bien des faits, des paysages et des émotions qui tissent le destin de son héroïne.

Orpheline, Jane grandit chez sa tante, la sévère Mrs Reed, et ses méchants enfants qui la méprisent. ( Oui, il y a du Cendrillon dans les premiers chapitres de Jane Eyre ! )

Placée dans l’institution religieuse de Lowood où on l’éduque à la dure, elle finit, à 18 ans, par trouver un poste de préceptrice dans le manoir de Mr Rochester, à Thornfield.

Elle est chargée d’y éduquer la jeune Adèle Varens, la fille d’une des anciennes maîtresses du maître des lieux – du moins c’est ce qu’il lui révèle, au cours d’un dialogue franc et… mouvementé.

Bien que Mr Rochester soit un homme rude, solitaire ( et souvent absent ), bien qu’il semble très attiré par la jeune et jolie, Miss Blanche Ingram, la petite Jane Eyre, qui se sait sans beauté, tombe amoureuse de son maître. Hélas, celui-ci cache un terrible secret… qui sera dévoilé au lecteur dans les derniers chapitres !

On me dira : soit, mais ce roman est-il encore lisible en 2018 ?

Eh bien oui, tout à fait ! Certes, il y a du Jane Austen ( 1775-1817 ) dans Jane Eyre.

C’est un récit romantique à souhait, celui d’un amour impossible, quelque part entre La Nouvelle Héloïse ( 1761 ! ) et… Autant en emporte le vent ( 1936 ! ), dans un décor gothique digne du Rebecca ( 1938 ) de Daphné du Maurier.

Mais à mes yeux, sur le plan du style, il a moins vieilli que le gros pavé de Margaret Mitchell.

Mon attention a pourtant été attirée par… les différences notables des trois ouvrages que j’ai sous les yeux. En effet, dès le départ, les traductions sont très différentes…

* Dès la deuxième phrase, dans (1) le bosquet effeuillé ( ! ) devient la charmille dénudée (2) ou les buissons dénudés (3).

* La version (3) abrégée fait l’impasse sur le titre le contenu ( et le quatrain) de l’ouvrage que Jane emprunte dans la bibliothèque : L’Histoire des oiseaux des Iles Britanniques (1) ou de Grande-Bretagne (2) » de Bewick. Dommage, car ce livre, comme d’autres, nourrit l’âme solitaire et tourmentée de la jeune héroïne ( elle a alors 10 ans ) – comme le feront, dix ans après sa parution, les ouvrages que lira Madame Bovary ( 1857 )

* De même, le dîner ( « on dîne de bonne heure, chez Mrs Reed » ) du (1) se révèle, grâce à une note de fin de volume ( du 2 )… le déjeuner, terme qu’utilise carrément Geneviève Meker ( en 3 )

Dernier détail : un dialogue va opposer le fils Reed, John, à Jane.

Ce qui donne, pour la traduction 1 :

- Que voulez-vous ? demandai-je avec une prudente méfiance.

- Dis : « Que voulez-vous, Master Reed ? » fut la réponse. 

- Je veux que tu viennes ici, dit-il, s’asseyant dans un fauteuil en m’intimant par le geste, l’ordre d’approcher et de me placer en face de lui.

Ou encore, pour la traduction 2 :

- Qu’est-ce que tu veux ? demandai-je avec hésitation.

- Dis : «  Qu’est-ce que vous voulez, Master Reed*, répondit-il. Je veux que tu viennes ici. »

Et, s’asseyant dans un fauteuil, il m’intima par un geste l’ordre de m’approcher et de rester debout devant lui.

On notera que la deuxième traduction clarifie ( il n’y a qu’une réponse, pas deux ! ) et renforce la situation. Ceci grâce au tutoiement imprudent ( que son interlocuteur, de 4 ans son aîné, juge effronté ) et au retour à la ligne avec une nouvelle phrase… qui visuellement place Jane en situation d’infériorité devant le fils de sa tante.

Ajoutons qu’une note* précise au lecteur ( hélas en fin de volume ) que Master ( devant un nom propre) « désigne un petit garçon ou un jeune homme ; c’est le terme de politesse qu’emploient, par exemple, les domestiques en parlant du fils de leurs maîtres ». Dans une note précédente, il est également indiqué que Jack est le diminutif de John… parce que, dans les autres versions, le lecteur néophyte croit soudain avoir affaire à trois personnages alors qu’il n’y en a que deux : John ( = Jack ) et Jane.

Superflu, tout ça ? Pas du tout ! Avec la première traduction, le lecteur, dès la première page, ne sait plus très bien où il en est, qui parle et qui est qui !

La version abrégée (3) ne fait pas l’impasse sur cette scène importante :

- Que me voulez-vous ? demandai-je, avec une méfiance gênée.

- Dites au moins : « Que voulez-vous, monsieur Reed ? » me fut-il répondu… Je veux que vous veniez ici, précisa Jack, s’installant dans un fauteuil, et me faisant signe d’approcher.

C’est plus court mais moins précis.

On comprendra que la version 2 a ma préférence, même si, pour un jeune lecteur français, la version 3 a de quoi séduire par son efficace concision.

Où Grenier veut-il en venir ? allez-vous me demander.

A ceci : la traduction a une importance primordiale ! C’est elle qui va ( ou ne va pas ) convaincre le lecteur, éclairer le texte, lui restituer la clarté et l’élan du texte original – que je n’ai pas, hélas, sous les yeux.

Quand le traducteur est lui aussi écrivain, il a souvent ces exigences – je pense à des amis comme Natalie Zimmerman ou Jean-Daniel Brèque. Ou encore à la superbe traduction de Moby Dick par Lucien Jacques, Joan Smith et… Jean Giono !

Lisez et relisez Jane Eyre. En veillant à la traduction.

Ce roman romantique reste un bijou, un récit sensible, authentique… et devenu mythique !

CG