Lundi 16 octobre 1961

     « A combien de chagrins il faut que je m'apprête ! »
Racine ( Britannicus, acte II scène 1 )

     Ce que j'ose aujourd'hui écrire, jamais personne ne doit le lire.
     J'aime. Mais sans retour.
     J'irai au bout de cet amour sans espérer être aimé un jour.
     Pourtant, Anne est libre, jeune, accessible. Nous avons les mêmes idées, les mêmes goûts. C'est une amie de la famille. Mais qu'elle partage mes sentiments est impensable, absurde.
     S'y risquerait-elle que nous serions tous deux dans le scandale, l'opprobre, l'interdit.
     Ce précipice qui nous sépare, je l'ai trop longtemps ignoré ; je veux désormais l'affronter. A quoi bon nier l'évidence ?
     Je dois mettre mon mal en mots. Mais les mots me font mal.
     Cet amour orphelin, secret, honteux, tabou, je devrai le cacher.
     C'est une passion défendue, clandestine.
     Un amour pirate.
     Le voile s'est déchiré hier soir, à l'instant où le rideau s'est levé sur la scène du Théâtre Français. Là, j'ai décidé d'ouvrir les yeux. De m'accorder cet aveu. Sans qu'Anne, à mes côtés, ne soupçonne le séisme qu'il allait provoquer.
     Il y a ce qu'on dit, ce qu'on pense et ce qu'on écrit. Et enfin ce qu'on n'ose pas penser... que de différences !
     A dater d'aujourd'hui, mon journal devrait me permettre de révéler l'informulé. Ecrire, n'est-ce pas mettre à jour le non-dit ?
     J'ai enfin mis des mots sur ma pensée hier soir. Un jour, une heure, un lieu que j'avais bien choisis : le 15 octobre à vingt-et-une heures. A la Comédie Française.
     Ce moment privilégié, je dois le relater au plus vite. Pas question de l'oublier. Si je me relis, je veux revivre l'émoi qui l'a suivi, ce merveilleux trouble douloureux...
     Je veux que mes écrits soient l'écho fidèle et précis de ma vie. Parce que le temps fait écran, il affadit nos souvenirs ; il gomme les faits importants et les plonge dans l'oubli.
     Ce journal, je le rédige depuis l'âge de onze ans.
     Aujourd'hui, il me pose problème à plusieurs titres.
     D'abord, quand je me relis longtemps plus tard, je m'aperçois que j'ai consigné des faits futiles et gardé l'essentiel sous silence. Parce que l'essentiel, je n'osais pas l'évoquer...
     Ensuite, mes parents jugent que l'écriture nuit à mon travail.
     Enfin, je ne sais plus où cacher ces cahiers.
     Autrefois, je les laissais traîner. Mes parents étaient fiers de me voir écrire. Ils lisaient mes histoires. Sans me les réclamer. Fouillant dans mes affaires, ils dénichaient un roman inachevé, le brouillon oublié d'un poème...