Un siècle avant la Révolution naît au Château de la Brède, près de Bordeaux ( et non loin du château où vécut Montaigne ), Charles Louis de Secondat qui deviendra Montesquieu.

Jeune noble élevé – sans grande affection - à la campagne et à la dure, le futur Montesquieu est destiné à entrer dans les ordres ( comme sa sœur ) ou dans les armes. Après des études rapides, il devient pourtant avocat à Bordeaux. Mais c’est la capitale et ses salons ( avec Fénelon, Saint Simon… ) qui l’attirent.

Peu fortuné, il hérite, devient conseiller au Parlement, se marie ( sans amour ) avec une protestante aisée, a un fils ( qu’il verra peu ). « Président à mortier », il préfère en réalité la plume, le pamphlet et… les voyages. Mais en 1721, la publication ( anonyme et discrète, à Amsterdam ) de ses Lettres persanes vont lui causer bien du tracas et freiner son accession à l’Académie française… qu’il a d’ailleurs bien critiquée !

Vienne, Venise, Milan, Turin, Gènes, Rome ( qu’il adorera ) et enfin l’Allemagne et l’Angleterre lui permettront de fréquenter les grands et beaux esprits d’Europe, sans parler des femmes, dont il est très friand. Devenu au mitan du siècle le « seigneur de La Brède », il gère son domaine, écrit ( notamment L’Esprit des lois ), correspond et… s’enrichit, notamment grâce à la vigne. Ses dernières réflexions tenteront de fixer des règles ( sur le droit de propriété, le commerce, les impôts… ) dont s’inspireront en partie les révolutionnaires.

Euh… en partie seulement. Car Montesquieu semble aux antipodes d’un Robespierre, d’un Saint Just ou d’un Babeuf !

Nul doute qu’Alain Juppé, dont on connaît le double rôle qu’il joue dans la politique en général et à Bordeaux en particulier, a voulu ici rendre hommage à un auteur non pas méconnu mais mal connu. Nul doute non plus qu’il a étudié son sujet et que sa plume est à la fois légère et littéraire – l’érudition, la documentation et la culture transpirent à chaque ligne. Ce sont là des qualités que les hommes politiques ( et les Présidents de la France ) ont possédé, et il est heureux, dans le récent désert culturel, qu’un Juppé ou un Bayrou relève un niveau historique et littéraire quelque peu délaissés…

A ces qualités, on doit cependant opposer à mon sens deux écueils : Alain Juppé aimerait par tous les moyens nous rendre sympathique un personnage qui, à y bien regarder, a fort peu de qualités humaines. Et si Montesquieu a utilisé sa vie pour en tirer des leçons politiques et économiques, on n’y trouvera rien de très révolutionnaire. Ce sont là bel et bien les bases de la future économie de marché !

Deuxième ombre à ce tableau pourtant agréable et brillant : il s’agit là moins d’une biographie que d’une promenade au gré de l’auteur. Car on chercherait en vain un plan à ce « moderne » Montesquieu. On saute d’une date à une autre, d’un fait à l’autre, d’une réflexion à un récit, une anecdote  – si bien que le lecteur que je suis a eu bien des difficultés à reconstituer une quelconque chronologie dans la vie et l’œuvre de ce philosophe qui, pourtant, inspira bel et bien l’esprit des futures lois de notre pays.