Ne cédons pas au pessimisme…
Si nous faisons un bref bilan de la situation de cette littérature au cours du demi-siècle écoulé, force est de constater que la littérature pour la jeunesse a bénéficié d’un élan inégalé. Après son apparition réelle et sa diffusion à la fin du XIXème siècle, le vrai bond en avant a été effectué deux ou trois décennies après la dernière guerre. Pour des raisons qu’il serait trop long d’aborder ici, les collections ( on en comptait une dizaine à la fin des année soixante ) et les auteurs ( ils n’étaient guère plus nombreux ! ) se sont multipliés. A tel point qu’il serait plus simple, aujourd’hui, de faire la liste des éditeurs qui n’ont aucun secteur jeunesse plutôt que celle des éditeurs qui en possèdent un !

Si le nombre de publications continue de progresser, la lecture marque pour la première fois un léger recul depuis quelques années. J’ai d’ailleurs coutume d’affirmer, avec un brin de provocation, que je suis toujours stupéfait que la lecture recule si peu, notamment chez les jeunes, face aux sollicitations et pressions multiples dont ils sont l’objet.
Jusque là, l’éducation nationale a accompagné, voire encouragé ces progrès : création des BDC, CDI, mise au programme de textes « pour la jeunesse », etc. Mais voilà : si, à l’école primaire, l’usage des ouvrages pour la jeunesse continue d’être préconisé, les instructions concernant le collège ne suggèrent plus, pour eux, que la lecture cursive. A y regarder de près, les mêmes instructions admettent pourtant que la littérature pour la jeunesse « facilite parfois l’accès à la lecture des oeuvres classiques. » Elles affirment ensuite que «  le professeur choisit des textes de qualité adaptés à ses élèves et à son projet pédagogique. »
Bref, chaque enseignant reste libre de juger, en fonction des élèves qu’il a face à lui, quels textes et quelles méthodes sont appropriés pour que les jeunes accèdent à la lecture en général et aux « œuvres du patrimoine » en particulier. Notons que quel que soit le niveau de la classe, les instructions évoquent une lecture « intégrale ou par extraits » - voire même une adaptation de l’œuvre. Mais jamais la notion de plaisir n’est abordée. Après tout, l’essentiel est que les élèves quittent le collège en ayant ( de gré ou de force ) lu ou abordé tout ou partie de L’Iliade et l’Odyssée, Notre Dame de Paris, du Colonel Chabert ou du Roman de la momie. Je caricature ? A peine.
On me rétorque souvent que des listes d’ouvrages pour la jeunesse existent. Dans les faits, force est de constater que les enseignants, souvent, n’ont ni le temps ni les moyens de les aborder. Il est déjà si difficile de faire acheter un classique aux élèves !

Les auteurs qui se déplacent dans les classes en ont fait l’expérience : l’achat de séries de 25 ou 30 ouvrages pour la jeunesse se raréfie. Là encore, on va me dire que je prêche pour ma paroisse et que c’est le corporatisme qui m’inspire.
Hélas, c’est plus grave. En effet, si la lecture au collège se limite aux « œuvres du patrimoine », si la littérature jeunesse n’est plus jugée comme un tremplin pour aborder la littérature classique – si son usage, enfin, est seulement conseillé… tous les efforts déployés jusqu’ici pour que la lecture progresse risquent d’être anéantis en une génération. Pour qu’un enfant ou qu’un adolescent lise, il faut qu’il y trouve son compte. Que les textes soient écrits avec un langage et une clarté qui le touchent, que l’écho de son propre monde y soit présent, et que ce jeune lecteur soit entouré d’adultes qui, eux-mêmes, lisent, y prennent plaisir, et le montrent ! C’est de moins en moins le cas.
Aux lecteurs stupéfaits d’apprendre que je lis trois ouvrages par semaine, que je peux me plonger chaque jour dans un récit trois ou quatre heures d’affilée, je réponds :
- C’est une simple question d’entraînement !
Mais pour s’entraîner, il faut y trouver du plaisir. Et avec un extrait d’Un cœur simple ou des Confessions de Rousseau, l’ado de 15 ans risque de buter très vite… et de trouver plus de plaisir à surfer sur Internet !
Tout se passe, me semble-t-il, comme si la lecture plaisir et l’usage de la littérature jeunesse s’arrêtaient, pour la plupart des lecteurs… à 10 ou 11 ans. Il y a évidemment des exceptions, les romans qu’il fallait absolument avoir lu : Harry Potter, Ewilan, Twilight et Hunger Games ont fait des émules. Mais vu de l’intérieur, on note une désaffection grandissante des ados pour la lecture ; et ce sont les adultes de demain. Ceux-là mêmes qui donneront ( ou plutôt ne donneront plus ) l’exemple à leurs propres enfants.
Cette désaffection, les chiffres sont là pour la prouver. De même qu’on ne prête qu’aux riches, seuls les best sellers continuent de progresser, au détriment de textes français de qualité que les éditeurs renoncent à publier… parce que le jeune public les boude.

Pessimiste, cette analyse ?
Non, puisque vue de loin, la littérature jeunesse ( et la lecture en général ! ) n’ont cessé de progresser. Il reste à espérer que face aux nouvelles technologies et à des instructions ( donc des pratiques ) pédagogiques périlleuses, le recul auquel nous assistons ne soit qu’un phénomène passager.