Avez-vous déjà « fait le chemin », c'est-à-dire le pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle ?
J.C. Rufin ne l’avait encore jamais accompli, lui non plus.
A la manière des écrivains du XIXe siècle ( mais avec son langage à la fois actuel et détendu ), il nous relate par le menu ses préparatifs, ses choix, ses découvertes, ses surprises… et aussi ses déboires.
Déjà, il faut savoir qu’avant même de franchir les Pyrénées, deux tracés différents existent. Et qu’il y a autant de pèlerins que de personnalités : ceux qui partent en groupe, et puis les solitaires ( c’est son cas ). Ceux qui le font par foi profonde et sincère, et d’autres ( comme le narrateur ) par curiosité, pour vivre une expérience et se retrouver face à soi-même.
Si la plupart des pèlerins accomplissent le pèlerinage à pied depuis leur lieu de résidence, d’autres n’hésitent pas à se rapprocher ( beaucoup ! ) de leur destination… quitte, pour en hâter l’arrivée, à emprunter ( souvent en douce ! )  n’importe quel moyen de transport !
Rufin, lui, met un point d’honneur à ne pas tricher ; il fait apposer dans chaque halte le tampon officiel sur sa credencial ( le passeport de tout  pèlerin qui se respecte ). Il imite même le « pèlerin-type » qui va tenter de rogner à peu près sur tout : le matériel ( on emporte toujours trop d’objets… le sac à dos pèse vite trop lourd ! ) mais aussi l’argent : le pèlerin étant par définition pauvre et économe, il va dormir tantôt sous sa tente, tantôt à la belle étoiles, et à l’occasion dans des auberges spécialisées bon marché où les pèlerins les plus diversement motivés se retrouvent en groupe et échangent… occasion de rencontres multiples baroques et inattendues.
Rufin ne nous épargne aucun détail cocasse – et il nous avoue parfois sa déception quand le chemin longe des banlieues hideuses ou des usines… eh oui, le pèlerinage offre souvent de mauvaises surprises, sans parler des ampoules aux pieds et autres fatigues et souffrances… mais elles font partie du jeu : en partant pour Saint Jacques, nous avoue-t-il à l’approche de la Galice, je ne cherchais rien et je l’ai trouvé.

Comment expliquer le succès ( inattendu ) de ce journal de bord ?
Sans doute est-il motivé par la sincérité, la vivacité et l’humour de son auteur. Ce récit de voyage se lit d’une traite, avec un plaisir sans mélange – une façon, en réalité, d’accomplir le chemin et d’en découvrir les rites et les inconvénients… sans bouger de son fauteuil !
Ce parcours est aussi l’occasion de glisser de multiples réflexions, sur « le fond païen du peuple (…), la science, les médias, la finance », sur « l’animal ( qui ) court après sa proie ( tandis que ) l’homme court après son salut », ou sur « le monde désenchanté, matérialiste, dans lequel chacun, prétendument égal aux autres,  a tout loisir d’exploiter ses semblables »,
Annette et moi avons fait la connaissance de Jean-Christophe Rufin ( de sa femme Azeb, et de leurs filles ! ) en l’an 2000, en Guadeloupe, au cours du Salon du livre de Pointe-à-Pitre – alors qu’il travaillait sur Rouge Brésil, futur Prix Goncourt ; il était alors peu médiatisé. Immortelle Randonnée livre un portrait authentique de son auteur : un homme simple, libre et cordial, aux antipodes d’un ambassadeur ou d’un académicien – du moins de l’idée qu’on s’en fait. J’espère que cet ouvrage inclassable accessible à tous incitera le lecteur à découvrir les autres facettes de cet écrivain aux talents multiples, capable d’écrire un best seller comme l’Abyssin… mais aussi un vrai roman de SF ( Globalia ), une dénonciation des dérives de l’action humanitaire ( Les causes perdues ) ou un magnifique thriller historique et sentimental ( Le grand Cœur ).
Lu dans son unique version, un… « livre rouge format moyen » à la main agréable.
La main ? C’est une expression qui, dans le monde de l’édition, évoque le plaisir ou la facilité avec lesquelles… on tient un ouvrage ! Papier et typographie impeccables – un bel objet, le modèle idéal du LIVRE.