Le 28 février dernier, à 20H45, sur canal+, juste avant le début de la « cérémonie des Césars », Frédéric Beigbeder m’a volé ( sans le savoir ) l’éditorial qui suit, que je ruminais depuis plusieurs mois et que je m’apprêtais à envoyer à mon webmaster.
Interrogé sur sa position concernant les intermittents du spectacle ( trop indemnisés ou pas ? ), il les a non seulement soutenus… mais de plus ajouté qu’il envisagerait volontiers d’ajouter les écrivains à la catégorie des fameux « intermittents ».
Il serait trop long et trop compliqué de revenir sur ( et d’expliquer ! ) les indemnisations de ces fameux intermittents. Le sujet mériterait des centaines de pages. Mais laissez-moi vous relater quelques brefs souvenirs…

Mes parents étaient comédiens. Des petits comédiens. Ils se sont opposés à ce que j’envisage la même profession parce que pendant trente ans, ils avaient galéré, accepté n’importe quel remplacement au pied levé, appris en catastrophe leur rôle dans des trains de nuit, frappé à mille portes, pleuré pour obtenir un rôle de figurant ou un contrat pour quelques « feux ». Jamais ils n’ont révélé aux directeurs de troupe qu’ils étaient mariés, qui se seraient cru obligés de les embaucher tous les deux - ils ont donc souvent travaillé… séparés, y compris pour partir en tournée, ce qui était toujours financièrement une aubaine !
Quand mon père a été embauché comme régisseur au Français, c’était à ses yeux le Pérou : un ( bon ) salaire mensuel garanti !
Devenu enseignant, j’ai été édité très jeune, obtenu des prix. Et ajouté à mon salaire de prof des droits d’auteur de plus en plus importants. Jusqu’à ce que, à 45 ans ( et avec 40 ouvrages publiés ), je me risque à tenter de « vivre de ma plume ». Mes parents étaient morts – sinon, j’aurais redouté leurs foudres : écrivain, c’est aussi peu un métier que comédien !
Sauf qu’aujourd’hui existe pour les acteurs ( que dis-je ? C’est mieux encore : pour tous les métiers du spectacle, ou presque ! ) ce fameux statut d’intermittent qui, ( je simplifie ) permet d’être indemnisé pendant huit mois si l’on peut justifier de 507 heures de travail sur dix mois.
Une loi sans cesse modifiée, améliorée, et contournée par bien des structures pour faire payer ces indemnisations par la collectivité. Je n’entre pas dans les détails pour en venir à mon questionnement intime, soudain formulé par Beigbeder de façon provocatrice :

Et les écrivains ? Ne sont-ils pas eux aussi des intermittents ( de l’écriture ) ?
Je m’explique : pourquoi un écrivain publié, au talent reconnu, ne pourrait-il pas lui aussi bénéficier sinon d’une certaine « sécurité d’emploi », du moins d’une forme d’indemnisation si ses ouvrages ne lui permettent plus de vivre ?
Attention : en posant la question, je ne prétends pas y répondre en affirmant : OUI !
Alors en ce cas, pourquoi la poser ?
Tout simplement pour proposer une réflexion sur le statut du créateur.
Ou de l’artiste.
Aujourd’hui, un écrivain touche des droits d’auteurs ( merci, Beaumarchais, merci Zola ! ).
Parce qu’il y a un siècle et demi, les amis de Flaubert ont dû lui dénicher un poste fictif de bibliothécaire pour qu’il ne meure pas dans la misère. Cependant, aujourd’hui encore, l’écrivain peut travailler pendant des mois, voire des années et proposer un ( ou des ) manuscrits à un éditeur… qui le(s) lui refusera. Si les droits d’auteur de ses ouvrages publiés baissent ( voire disparaissent, il arrive que les livres meurent ! ) comment va-t-il vivre ?
La réponse s’impose : lui, il doit avoir un « vrai métier » !
Une réponse refusée aujourd’hui par bien des auteurs que je connais… et dont le salaire est loin, très loin  d’atteindre le fameux SMIC !
Ma question, je le sais, suppose mille interrogations annexes.
Par exemple :
- N’y a-t-il pas le risque qu’un « intermittent de l’écriture » devienne… un « fonctionnaire de la création » ? Ou encore :
- Soit. Mais qui va décider qu’un écrivain est un « professionnel – donc un possible futur intermittent de l’écriture » ? Une sorte de « commission », comme dans l’ex URSS ?
La réponse qui semble s’imposer ( « Pardi ! Il faut qu’il ait des milliers de lecteurs ! Que son succès soit reconnu ! » ) est moins évidente qu’il y paraît.
De même qu’un acteur comme Depardieu n’a pas besoin d’être indemnisé, ce statut d’ « intermittent de l’écriture » n’aurait aucune raison de toucher des auteurs à succès.
Sauf que le succès ( dans le spectacle comme en littérature ) est éphémère. Et que les chiffres de vente d’un ouvrage ne garantissent pas sa pérennité. Qui se souvient encore d’Henry Bordeaux, auteur phare du début du XXe siècle ? Et si l’on se souvient de Julien Gracq, sait-on qu’il resta enseignant toute sa vie et que son premier roman, Au château d’Argol… fut refusé par la NRF ?  i l est vrai que Proust avait été refusé lui aussi, et par André Gide !
Quelques exemples parmi tant d‘autres…

Pour les écrivains, le problème semble plus complexe que pour les « intermittents du spectacle ». Même si je juge étonnant qu’un écrivain « reconnu » mais au chômage ( alors que, précisons-le… il travaille, il écrit – voir plus haut ! ) n’ait droit à aucune indemnité alors qu’en bénéficient, dans le domaine du spectacle, un caissier, un gardien, un barman ou une hôtesse d’accueil ! ( Ca y est, je me suis fait 100 000 ennemis )
Je précise aussi, pour ceux qui l’ignoreraient, que lorsqu’une maison d’édition fait faillite, sont systématiquement et par priorité payés les fournisseurs, imprimeurs, éditeurs et secrétaires… mais que les droits des auteurs, eux, ne sont pas versés.
Bref, dans le domaine du livre, le producteur de base ( l’écrivain, qui touche ordinairement entre 5 et 10% du pris de vente hors taxe de chaque volume vendu ) est le dernier maillon de la chaîne dans le domaine de la rétribution, puisque les employés chargés de sélectionner, fabriquer et diffuser le livre, eux, bénéficient le plus souvent d’un statut ordinaire –mais privilégié ! - de salarié.

Et qu’on ne me rétorque pas : mais après tout, c’est normal, si un livre ne se vend pas, on ne voit pas pourquoi l’auteur serait indemnisé. Parce que dans le domaine du spectacle existent de grosses subventions sans lesquelles ( entre autres ) tous ceux qui travaillent dans les théâtres subventionnés seraient du jour au lendemain sans emploi.

Au bout du compte, la vraie question est peut-être celle-ci : à qui peut ( et doit ) bénéficier l’argent public ? La question mérite réflexion.
Parce que si l’on joue au jeu ( dangereux ) de l’offre et de la demande ( j’allais dire « de l’économie de marché pure et dure » ), il faut alors supprimer tout ce qui ne rapporte pas. Enfin, « ce qui ne rapporte pas immédiatement ».
Et parmi les questions annexes ou les parenthèses, on peut aussi se demander pourquoi ce statut d’intermittent ne pourrait pas toucher, euh… par exemple les peintres ?
Imaginons ( mais on rêve ! )  que Van Gogh ait touché de son vivant le millième des bénéfices générés par les futures ventes successives de ses tableaux ! Eh oui, là encore, il arrive que la création rapporte - mais davantage, bien davantage aux spéculateurs qu’aux créateurs.
Un artiste est par définition isolé. Que vaut-il quand…ceux qui raflent la mise sont ceux qui s’organisent ?

Et si l’on va au bout de cette logique ( supprimer ce qui ne rapporte pas ), il faut commencer par les bibliothèques publiques ( et les bibliothécaires ) mais aussi… par l’école !
Que d’argent économisé si on laissait l’enseignement aux entreprises privées ! Elles pourraient enfin, sans perdre toutes ces années à imposer de la culture générale à des enfants que ça n’intéresse pas du tout, les former le plus tôt possible aux vrais métiers qui correspondent aux nécessités pratiques du marché !