Nadejda von Meck, riche noble russe, se retrouve en 1876 veuve et mère de onze enfants ; mais elle a « épousé la musique en secondes noces ». Au cours d’un concert, elle est frappée par le poème symphonique « La tempête » ( d’après Shakespeare ) d’un jeune compositeur, Piotr Illitch Tchaïkovsky, dont elle se croit « la réplique féminine ».

Après l’audition de son premier concerto pour piano, elle lui écrit son admiration ; il lui répond. Or « Tchaïkovsky « a du génie et manque d’argent alors qu’elle n’a pas de génie mais ne sait que faire de son argent ». Elle lui commande des transcriptions, qu’elle lui paie – et lui propose bientôt de subvenir à ses besoins au moyen d’une rente… tout en souhaitant ne jamais le rencontrer. Ils se croiseront pourtant deux fois, brièvement, pendant un concert et lors d’une double promenade en calèche.

Grâce à l’argent de sa mécène, le compositeur peut œuvrer à l’aise, voyager – et répondre à ses sentiments ardents par… de vifs remerciements. Car Nadejda, de 19 ans son aînée, aime évidemment Tchaïkovsky. Grande, maigre, peu séduisante, elle sait qu’elle n’a aucune chance de séduire physiquement cette étoile montante qui, d’après les bruits les plus insistants, serait plus attiré par les ( jeunes ) garçons que par les dames ! Des ragots, sans aucun doute.

D’ailleurs, Tchaïkovsky se marie - à 37 ans, avec une jeune fille qu’il n’aime pas, et sans doute pour faire taire les soupçons d’homosexualité qui pèsent sur lui. Mais cette union est un échec. Et puisque son divorce lui coûte une fortune... la baronne y fera face !

Ses tentatives pour allier la famille von Meck ( le fils de Nadejda ) à celle de Tchaïkovsky ( sa nièce ) échoueront, elles aussi. Comme échouera son désir de l’éloigner de l’opéra, qu’elle n’aime pas ! Tchaïkovsky devient célèbre, il s’enrichit, fréquente la famille royale… et il a de moins en moins besoin des cadeaux ( une montre somptueuse, une maison ) de Mme von Meck, dont la jalousie et le dépit grandissent…

Parmi les dernières œuvres d’Henri Troyat figure ce récit original et attachant. Soutenu par des extraits de la correspondance des deux héros, il nous montre le destin parallèle de deux Russes que tout oppose… sauf l’amour de la musique ( et la haine du communisme ! ).

Troyat ne prend jamais parti : il privilégie certes le point de vue de Nadejda von Meck et nous entraîne dans le sillage de la carrière ( et des amours ) de Tchaïkovsky. Il nous fait ainsi croiser les Rubinstein ( Nicolas puis Anton ), Debussy, Dostoïevski, Moussorgski, Proudhon – ainsi que les souverains Alexandre ( II et III ). Naïve et crédule, la baronne devra attendre la mort du musicien ( en 1893 ) pour comprendre qu’elle a été « le dindon d’une farce indigne (… et sans cesse ), au bord d’une vérité aveuglante ». Elle ne lui survivra que trois mois.

Si Tchaïkovsky a bien sûr caché toute sa vie son homosexualité à sa généreuse mécène, leur correspondance éclaire cependant le lecteur sur bien des événements de l’époque. Et la vivacité, la clarté du style de Troyat rendent ( du moins pour l’amateur de musique que je suis ) la lecture de cette double biographie condensée fort agréable !

Lu dans sa belle version Grasset, avec en couverture la photo non pas du compositeur… mais de sa mécène, dont l’expression résume à elle seule les sentiments, les doutes… et le futur dépit.