A quoi bon ajouter ma voix à tout ce qui a été dit sur les attentats et sur l’étonnant ( et émouvant ) élan national du 11 janvier ?
C’est bien sur « l’après » qui m’intéresse.
Avec, déjà, une constatation : si rien ne s’était produit, il est probable que Charlie Hebdo serait mort. Comme toute la presse, cet hebdomadaire était en difficulté, au bord de la faillite. En voulant « tuer Charlie Hebdo » comme les tueurs l’ont proclamé dans la rue juste après leurs assassinats… eh bien ils l’ont aidé à renaître. Autrement dit, ils ont magistralement raté leur coup.
Au prix d’une tuerie sans nom.
Ensuite, une interrogation : fallait-il publier en couverture une nouvelle caricature de Mahomet ? La réponse est évidente : oui. Si on y avait échappé, la preuve aurait été faite que les terroristes avaient bel et bien réussi leur coup, comme si les dessinateurs rescapés avouaient : « vous voyez, on a baissé la garde, on est devenus raisonnables, la leçon a porté. »
Impensable !
Enfin, une grosse question : a-t-on le droit de faire de l’humour avec la religion, le droit de se moquer de Dieu, des croyants, des superstitions ?
Ce qui revient à demander : est-il permis de blasphémer ?
Le blasphème ( je prends, pour faire simple, la définition du petit Robert 2015 ), est une « parole qui outrage la divinité, la religion ou quelque chose de sacré ».
L’outrage en parole ou en acte est une question d’usage, de temps et de tradition.
Se promener tout nu dans la rue est un outrage. Mais se promener habillé dans un camp de nudiste est très mal vu. Roter est chez nous inconvenant. Ailleurs, c’est un remerciement ( j’ai bien mangé, merci ! ).
Charlie Hebdo vous choque ? Aucune loi ne vous oblige à l’acheter. Mais si la nudité vous choque, ça va être plus compliqué. Parce que dans les magazines les plus innocents et sur les affiches, au détour d’une rue, vous risquez d’avoir de très mauvaises surprises. Ce qui était inconvenant il y a 50 ans est devenu aujourd’hui banal et admis. Les temps changent. Les lois aussi.
Plus clairement, pour Charlie Hebdo, c’est moins le fait de représenter Mahomet qui est outrageant que la façon dont il est caricaturé ou critiqué : les djihadistes ignorent peut-être que dans la culture islamique, l’image du prophète a été peinte jusqu’au XVIe siècle ! Par la suite s’est instaurée de façon tacite la contrainte de ne plus le représenter. Les radicaux n’obéissent donc pas aux préceptes du Coran mais à une… « tradition récente ».
Le dilemme revient donc à demander : « Le blasphème est-il autorisé, limité ou interdit ? »
En France, des lois - et des traditions - existent, qui d’ailleurs limitent l’usage du blasphème ! Seulement voilà : la France, ce n’est pas le monde. Ce qui est autorisé ici est interdit ailleurs. Notre « Déclaration universelle des droits de l’homme » est moins universelle qu’il n’y paraît.
Imposer la démocratie ( parfois par la force ! ) dans le monde entier est une idéologie en apparence généreuse, mais qui, à y bien réfléchir, est là aussi une « tendance » de notre temps. Et quand il faut introduire la ( pardon : les ) religion(s) à ces principes universels, le problème devient vite délicat.
Pourtant, le sacré ( voir la définition du blasphème ) semble une notion universelle. Il n’en est rien.
Et malgré l’affichage, le 11 janvier, de magnifiques principes oecuméniques ( juifs, musulmans, chrétiens, nous avons le même dieu ! ), nous savons qu’il n’en est rien : le dieu des juifs ( il est interdit de le nommer : blasphème ! ) n’a rien à voir avec le père de Jésus ( et pour cause : aux yeux des Juifs, Jésus était un imposteur ! ) ni avec le prophète Mahomet (il est devenu interdit de représenter : blasphème ! ).
A ceux qui se demandent comment tout à commencé, je conseille la lecture des livres sacrés, notamment ce qui concerne Abraham : c’est lui qui a f… non, blasphème ! Disons que c’est lui qui a, euh… sacrément compliqué les choses. Mais au fond, Dieu a aussi sa part de responsabilité  ( blasphème ? )
Et le débat st ouvert. Pour revenir à nos moutons ( hum, blasphème ou humour ? Je m’interroge…), il convient :
·    d’admettre qu’après notre mort, nous n’accèderons pas au même paradis (  sinon, il faut imaginer le face à face  Wolinski / frères Kouachi… )
·    de comprendre que la cohabitation des défunts sera plus complexe que le beau rassemblement du 11 janvier : 3,7 millions de personnes dans les rues des villes de France et pas un incident… respect, comme on dit !
En revanche, au paradis… que de règlements de comptes !
·    de s’interroger sur la notion de sacré avant d’aborder celle du blasphème
·    de savoir où se situe la frontière qui sépare l’injure de l’humour. Eh oui, si on connaît l’humour juif, l’humour musulman est une expression moins familière. Et notre bon pape François ( je n’y mets pas d’humour, ce n’est pas un blasphème ) lui-même juge qu’il ne faut pas trop plaisanter avec le sacré. Merci de nous indiquer la vitesse limite.

Vastes programmes ? Sans doute.
Pourtant, je me risque à ébaucher des réponses :
·    Malgré les accolades fraternelles, tant que les croyants s’en tiendront au pied de la lettre et voudront perpétuer des traditions en contradiction avec la nécessité de vivre ensemble, les religions resteront incompatibles entre elles.
·    Dans un même pays, religion et état doivent établir des règles de coexistence. En France, le problème a été théoriquement réglé en 1905 avec la séparation de l’église et de l’état. Ce n’est pas du tout le cas ailleurs. Ni en Europe ( en Allemagne, vous devez déclarer votre religion  pour que l’état reverse une partie de vos impôts au culte concerné ; au Royaume Uni, la reine est à la fois la représentante de l’état et de l’église anglicane, j’en passe… ) ni même chez les prétendus champions de la démocratie où la formule in god we trust figure sur chaque dollar, magnifique mariage de la religion, de l’argent et de l’état. Aux Etats-Unis, se déclarer ouvertement athée a souvent pour effet, semble-t-il, de vous priver de bon voisinage… Croire et prier, ça fait partie des conventions.
·    En France, depuis la Révolution ( un peu ) et le rétablissement de la république ( beaucoup ), le sacré a acquis une dimension laïque. Oui : en France, république rime avec laïque. Et nos traditions ont fait acquérir  à l’humour une dimension proche du sacré. Parce que dans notre tradition culturelle, le droit de rire de tout a pour mission de faire réfléchir.
La république ou la foi tout court entrent-elles dans le sacré ? Si oui, il faut interdire la chansons de Brassens : Le jour du 14 juillet, je reste dans mon lit douillet ( La mauvaise réputation est une injure à la République ! ) ou celle d’Alain Souchon ( Et si le ciel était vide ? Et si en plus y a personne ? est une injure à toutes les religions ! ) J’en passe…
Bref, ne relisez pas Voltaire, vous l’interdirez dans les écoles !
Ne pas choquer ?
Mais je suis choqué vingt fois par jour !
Je juge certains propos insultants pour la République, pour la personne humaine. Ou pour ce que je juge ( moi ) être une vérité universelle. Donc sacrée.
Qu’on puisse prétendre ( et enseigner ! ), comme le font les fondamentalistes ( chrétiens, eux ) que la Terre a été créée il y un peu plus de 6 000 ans, avec, en six jours, toutes les espèces, l’Homme y compris, est à mes yeux de scientiste laïc un intolérable blasphème. Mais je n’élimine pas à la kalachnikov ceux qui professent ces inepties. Je réclame seulement le droit de m’opposer à eux, de leur répondre. Et d’utiliser l’humour comme arme. Même si cette arme est dangereuse, et peut blesser.
Sauf erreur, dans l’Histoire, l’humour a causé moins de morts, me semble-t-il, que les croisades, les attentats, le nazisme, le racisme, l’antisémitisme – et toutes les intolérances réunies.
La littérature a encore de beaux jours devant elle puisqu’elle dérange encore les dictatures...