( lire la première partie )


III-Au XXIe SIECLE : un public élargi et la mode des grands formats.


1/         Harry Potter donne le ton

Pas question de revenir ici sur le « phénomène Harry Potter. », traduit et publié par Gallimard en 1998. Son succès aura, pour notre sujet, trois conséquences :

1/ Cette saga va toucher tous les publics, y compris celui des adultes. Désormais, on peut avoir 40 ans et lire Harry Potter dans le métro ou le train sans que les voyageurs se mettent à ricaner.

2/ Le genre va relancer la mode de la fantasy, dont Harry Potter ne fait pourtant pas partie. Un genre qui a été plébiscité aux USA dès les années 70.

3/ Enfin la preuve est faite qu’un grand format à 28 euros peut se vendre à des millions d’exemplaires. De quoi affûter l’appétit des éditeurs jeunesse.

Tous se mettent à la recherche de l’oiseau rare. Celle ou celui qui, en France ( et plutôt ailleurs ) va prendre le relais de Mme Rowling – ou celui de Philip Pullman, dont la trilogie ambitieuse A la croisée des mondes ( publiée en 1995 et traduite en 1998 ) est antérieure à Harry Potter.

            Depuis quinze ans – en gros, depuis l’an 2 000 – on surfe sur la vague.

Par exemple Albin Michel, avec la collection Wiz. où Joyce Carol Oates côtoie Fabrice Colin et Hervé Jubert. Ou encore Rageot, avec le phénomène des Mondes d’Ewilan de Pierre Bottero, qui va toucher un gros public de jeunes adultes, surtout féminin.

Quelques collections pour ados, éphémères, vont naître et mourir, ou se contenter d’un public restreint, comme Métis ( chez Rageot ), ou Confession ( à De la Martinière ) ; à L’Atalante, la collection Le Maedre, puis l’an dernier la collection Young Adults, en anglais dans le titre - j’en passe ! Du Seuil Jeunesse à Gründ, en passant par Gulf Stream, on publie des grands formats, des trilogies.

Si l’on excepte Le Rouergue ( avec une collection qui dure, DoAdo, dirigée par Sylvie Garcia ), il faut se rendre à l’évidence : les éditeurs sont à la recherche du récit qui va faire un tabac, une nouvelle série Twilight, Eragon, ou Hunger Games.

 

2/         Les thèmes :  

On l’a souvent souligné : tous les thèmes ont fini par être abordés en littérature jeunesse, a fortiori chez les jeunes adultes –surtout à une époque ( après 1968 ! ) où le reproche ( injustifié ) était fait aux éditeurs de cibler un thème particulier : le chômage, le divorce, la place des femmes, etc. 

Un lien semble toutefois évident : la parenté de ces récits avec le roman d’apprentissage, le fameux Bildungsroman, dont Les souffrances du jeune Werther ( 1774 ) et Le capitaine Fracasse ( 1863 ) furent les modèles : l’histoire d’un(e) adolescent(e) qui subit, souvent malgré lui/elle, une série d’épreuves ( initiatiques ? ) qu’il/elle surmontera pour accéder au statut d’adulte.

Une constatation : les problèmes de société se sont peu à peu effacés au profit du fantastique, de l’aventure et de la fantasy. Dans les séries et récits plébiscités par les lecteurs, ces problèmes n’apparaissent souvent qu’à travers l’univers des vampires ou celui des dystopies, dont il faut souligner le succès commercial actuel avec des récits comme Uglies ( Scott Westerfield ), Hunger Games ( Suzan Collins ), Divergente ( Veronica Roth ), Le Labyrinthe ( James Dashner ) ou le récent Endgame de James Frey et Johson Shelton ), des textes en majorité anglo-saxons.

Contrairement à ce qu’on croit, la vraie SF est très peu représentée, ainsi que le polar, qui sera certes plébiscité, mais à l’âge adulte.

Une étude mériterait d’être effectuée sur l’évolution, en un demi-siècle, du style des auteurs attachés à cette littérature : une réduction de la longueur des phrases, du vocabulaire, des descriptions - et la tentative, parfois, de coller au plus près au langage des adolescents. Un débat dont la vraie question pourrait être : «  les jeunes adultes qui utilisent ce langage branché sont-ils des lecteurs ? Et si oui, souhaitent-ils vraiment ( comme certains éditeurs veulent le faire croire aux auteurs ) retrouver cette liberté de ton dans les récits ? »

 

3/         Les auteurs :

En dresser la liste est impossible ; mais il faut noter que dans les années 70, ils ont souvent été recrutés malgré eux. Ecrivains authentiques ( Pierre Pelot, Michel Grimaud, William Camus, Michel Cosem, Bertrand Solet, François Sautereau, Jean Coué, Christian Léourier, Yves Pinguilly, Christian Grenier ), on les a publiés en jeunesse pour des raisons qu’il serait intéressant d’approfondir : le style, le ton, le sujet abordé, l’âge des héros, le dynamisme ou la clarté de leur écriture - et un certain optimisme.

La plupart ont d’ailleurs fini par publier pour les adultes, comme Pierre Pelot, Daniel Pennac, Daniel Picouly ou Hubert Mingarelli.

A l’inverse, d’autres écrivains, de littérature générale, ont pris en marche le train de la littérature pour la jeunesse en constatant que le public y était nombreux et réceptif.

A noter aussi, en 50 ans, la place de plus en plus importante des auteures : Marie-Aude Murail, Moka, Malika Ferdjouk, Susie Morgenstern – j’en passe.

Je m’en réjouis, moi qui déplorais le manque d’éléments féminins dans la littérature jeunesse jusqu’en… 1980.

Chez Jules Verne, où sont les femmes ?

 

4/         Le public :

Sa féminisation n’a cessé de s’accentuer, comme si les garçons, dès 13 ou 14 ans, délaissaient ( voire désertaient ) de plus en plus la lecture au profit des écrans, jeux vidéos, tablettes, réseaux sociaux, du sport, des nouvelles technologies... la liste serait longue.

La place manque pour affiner ce problème ; mais les faits sont là : en bibliothèque, trois lecteurs de fictions sur quatre… sont des lectrices. Au fait, quelle est, en 2015, la proportion de directeurs littéraires au masculin en littérature jeunesse ? La proportion de professeurs documentalistes - et de bibliothécaires - au masculin ?


CONCLUSION


Quelles sont la place et l’avenir de la littérature pour ados et jeunes adultes ?

Depuis sa genèse, avec la « littérature populaire », cette littérature de passage se cherche. Sa légitimité est souvent contestée, on la juge bâtarde, comme si l’on pouvait passer ( comme l’affirment de nombreux académiciens ) de Oui-Oui à la ferme à La Recherche du temps perdu. Ou du Club des cinq à James Joyce ou Claude Simon.

Je me dois d’être réaliste. Donc pessimiste.

Si la littérature jeunesse a encore droit de cité à l’école primaire ( il faut apprendre à lire, et tenter de le faire en conjuguant lire avec plaisir ), elle semble déserter le collège et les fameux CDI, d’ailleurs rebaptisés.

Au collège, une circulaire recommande d’abandonner désormais l’usage de la littérature jeunesse en classe au profit, je cite : « de lectures libres ( …) qui peuvent être faites à partir d’indications livrées par le professeur. »

En 6ème et en 5ème, sur leur lancée, les élèves empruntent encore des livres.

Mais si la lecture rime avec classiques obligatoires ( et certes légitimes ! ), les jeunes la délaissent. Parce qu’on lit désormais par devoir, avec difficulté, voire répugnance, sans passer par des textes contemporains agréables à aborder et qui apporteraient aux élèves un écho de leur univers ).

A quinze ans, intello est devenu une insulte. Et dans un monde où dominent les écrans, les smartphones et les réseaux sociaux, lire n’est plus tendance. Sauf quand un ouvrage fait fureur et qu’on risque de passer pour un plouc si on ne l’a pas lu. Heureusement pour ceux que la lecture rebute, les best sellers sont adaptés au cinéma…

Cinquante ans plus tard, je crains de devoir constater que les directeurs littéraires cultivés et exigeants cèdent peu à peu la place… aux contrôleurs financiers.

Dans notre belle économie de marché, le livre est une marchandise.

Le jeune adulte est plus influencé par les copains, la mode et les médias que par les conseils du libraire ou du bibliothécaire. Je ne parle plus de l’enseignant. Ni des parents.

A l’heure où Amazon prétend être la plus grande « librairie » ( les guillemets s’imposent ) du monde, l’auteur jeunesse, de moins en moins indépendant, devient peu à peu et souvent malgré lui un exécutant prié de plier ses thèmes, son vocabulaire et son style à « ce que l’on croit qui va faire un succès ». A ce qui va plaire et se vendre.

A l’heure, enfin, où il est question, comme aux USA, d’apprendre désormais à écrire avec un clavier, je crains que le collège ne s’apprête à fabriquer des jeunes adultes non-lecteurs. Oh, ils sauront lire ; mais ils ne liront pas.

Parce que savoir lire n’est pas lire.

Mais après tout, notre société a-t-elle besoin de vrais lecteurs ?

Le fameux « collège unique » des années 70 tentait, entre autres, d’établir le relais entre l’école et la littérature. J’ai peur qu’il devienne un outil propre à façonner le futur acteur-consommateur de l’économie de marché. Un lecteur de résumés, de compte-rendus et de mode d’emplois.

Au mieux, un utilisateur de Wikipédia.

Un zappeur.

Aussi, ce n’est pas la mort du livre papier qui est à redouter. C’est le déclin de la « lecture savante », celle des textes exigeants qui affinent la réflexion, le sens critique, et abordent en profondeur les problèmes de notre société.

Ces textes ne concerneront plus qu’une élite. Celle qui aura franchi ( grâce à son milieu culturel ou social ? ) l’abîme entre l’école et… les grandes écoles.

Les lecteurs privilégiés à qui Stendhal, déjà, dédiait sa Chartreuse de Parme :

To the happy few.