Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Petits Propos Sur...

Fil des billets - Fil des commentaires

Lundi 31 décembre 2018

LA PRÉHISTOIRE DANS LA LITTÉRATURE DE SCIENCE-FICTION ( 3/3 )

J’ai été invité à intervenir sur ce sujet le 27 juin dernier, lors d’un colloque qui a eu lieu à l’E.N. de Bordeaux – et ce, à l’initiative de l’universitaire ( et scientifique ) Estelle Blanquet.

Etaient également conviés de nombreux spécialistes, tant de la préhistoire que de la SF.

Au cours de mon intervention, j’ai tenté de répondre à trois questions :

1/ Pourquoi la SF a-t-elle intégré le thème de la Préhistoire ?

2/ Comment la littérature de SF a-t-elle utilisé ce thème ?

3/ Quels objectifs, quelles métaphores se cachent dans ce genre de récits ?

On trouvera ici l’intégralité de ma réponse à la troisième et dernière question ( ainsi que l’accès aux références ).

Les réponses aux deux premières questions, livrées les semaines précédentes, sont toujours accessibles sur le site !

3/ Quels objectifs, quelles métaphores se cachent dans ce genre de récits ?

Les jeux offerts par les hypothèses des récits de SF ne sont pas gratuits, ils proposent souvent une réflexion sur un sujet précis :

  • la politique et les problèmes sociaux avec les dystopies.

  • nos rapports avec les sciences, les technologies et leur mauvais ( ou leur bon ) usage quand il est question de robots ou d’informatique 

  • on sait que l’extraterrestre est une métaphore de l’étranger ( quel est notre comportement vis-à-vis de « l’autre » ? )

Souvent, la science-fiction situe son action dans un futur lointain.

En choisissant la préhistoire comme sujet, elle opère un retournement, en offrant une réflexion sur nos origines – et, au-delà de la préhistoire proprement dite, sur le passé de notre planète.

Le décor de ces récits est à la fois réaliste et imaginaire, car pseudo-scientifique. J’ai coutume d’affirmer que la science est « un échafaudage provisoire pour expliquer le monde ». Les scientifiques n’utilisent-ils pas prudemment la formule : « dans l’état actuel de nos connaissances » ?

Or, dans le domaine de la préhistoire comme dans celui de la physique, ces connaissances ne cessent de se modifier. Depuis peu, par exemple, on pense que la plupart des dinosaures… avaient sans doute des plumes, de quoi rendre obsolètes les animaux de Jurassic Park !

Les récits préhistoriques invitent donc implicitement le lecteur à s’interroger sur l’origine de l’humanité, sur son lointain passé ( et, par un effet de miroir, sur son devenir ).

Eh oui : en se questionnant sur nos origines ( voire en jouant avec ) l’auteur invite son lecteur à imaginer quel pourrait être notre destin.

Nous savons, ou croyons savoir, notre univers vieux de plus de 13 milliards d’années et notre Terre née il y a 4 milliards d’années et demi. Les premiers organismes unicellulaires y seraient apparus un milliard d’années plus tard. Les vers et les méduses il y a 700 millions d’années… et les premiers poissons il y a 450 millions d’années.

L’homme est donc très jeune. Issu des premiers lémuriens, il n’a mis que quelques millions d’années pour devenir l’homo sapiens ( vieux de 300 000 ans ? ) que nous sommes.

Aujourd’hui, on sait combien sont complexes les ramifications des pré-humains : il n’est d’ailleurs plus question de partir à la recherche d’un éventuel « chaînon manquant ».

Ce bref rappel permet déjà, dans les récits préhistoriques, de faire prendre conscience au lecteur que l’Homme est un stupéfiant et magnifique produit de l’évolution.

Magnifique ? Oui : combien de planètes, dans l’univers, ont vu ( ou verront ) apparaître la vie… et un animal doté des capacités que nous avons acquises ? Sans doute fort peu, n’en déplaise à mes camarades auteurs de SF ( qui, je le sais, ne sont pas dupes ). Connaissez-vous le « paradoxe de Fermiu » ?

En ce début de XXIe siècle, nous sommes en réalité une seconde, une étincelle d’intelligence dans une immensité spatiale et temporelle.

Aussi, l’improbable mariage de la préhistoire avec la science-fiction a plusieurs vertus :

  • La première, pédagogique ( n’en déplaise aux fondamentalistes religieux de tous bords ), tend à nous prouver que l’univers n’est pas vieux de 6 000 ou 7 000 ans.

  • La seconde, plus philosophique, permet de mieux situer l’Homme dans le temps, ainsi que dans la « préhistoire », c'est-à-dire dans cette période qui va des premiers pré-humains à l’usage de l’écriture : quelques millions d’années, une goutte d’eau à l’échelle des 13,7 milliards d’années de l’univers.

Si le récit préhistorique, avec toutes ses variantes, séduit en priorité le jeune public, c’est sans doute parce qu’il touche aux questions fondamentales de l’enfance. Des questions en apparence simplistes et en réalité fondamentales, qu’on retrouve dans le poème de Peter Handke, leit motif du film Der himmel über Berlin ( Les ailes du désir, 1987 ) de Wim Wenders :

Als das Kind Kind war,

War es die Zeit der folgenden Fragen :

Warum bin ich ich und warum nicht du ?

Warum bin ich hier und warum nicht dort ?

Wann began die Zeit und wo endet der Raum ?

Ist das Leben unter der Sonne nicht bloss ein Traum ?

Ist was ich sehe und höre und rieche

Nicht bloss der Schein einer Welt vor der Welt ?

Ce qui pourrait donner, librement traduit :

Quand l’enfant était un enfant

C’était le temps où il se posait les questions suivantes :

Pourquoi suis-je moi – et pourquoi pas toi ?

Pourquoi suis-je ici – et pourquoi pas ailleurs ?

Quand le Temps a-t-il commencé ? Et où finit l’espace ?

Si la vie, sous le soleil, n’était qu’un rêve ?

Et si tout ce que je vois, tout ce que je sens, ce que je respire

N’était qu’une illusion, qui me cache le monde réel ?

Des questions auxquelles tentent de répondre bien des romans de SF, avec cette interrogation permanente sur la perception de la réalité, inaugurée par Platon avec le mythe de la caverne.

*

Bien qu’il soit vieux de dizaines de milliers d’années, l’homo sapiens est très récent et son avenir risque d’être plus court encore.

Pour parodier Yves Paccalet, l’humanité disparaîtra beaucoup plus tôt qu’on ne le croit. Avec le réchauffement climatique qui se précise et contre lequel aucune mesure sérieuse n’est prise, les futurs proposés par les auteurs de SF risquent d’être à la fois plus proches et plus catastrophiques qu’ils n’osaient l’imaginer.

Certains écrivains de SF ont pour coutume d’utiliser les données du présent pour envisager des conséquences à long terme, contrairement aux politiques, habituellement préoccupés par leur réélection dans quatre ou cinq ans.

L’anthropocène se profile, et avec lui, il n’est plus question de millions ni de milliers d’années – mais de quelques siècles avant que notre globe ne devienne une fournaise.

Une vision catastrophiste prédite par les collapsologues ?

Non, à en croire l’appel des 15 000 : un cri d’alarme de 15 364 scientifiques de 184 pays, lancé le 13 novembre 2017 dans la revue BioScience. Cet appel nous affirme que l’humanité est en grand danger. Mais face à son extinction autoprogrammée, l’homme préfère avoir une courte vue et se plier en priorité aux impératifs de l’économie de marché : produire et consommer, les deux premiers commandements du dieu Croissance.

Le 27 juin 2018, pour conclure mon propos, j’avais proposé la formule pessimiste ( ou réaliste ? ) et provocatrice :

Quant à la plupart des 7,58 milliards d’humains, l’avenir de leur propre espèce… ils s’en foutent.

Leur priorité, c’est la coupe du monde de foot.

De fait : le 15 juillet dernier, ils étaient 500 000 aux Champs Elysées à crier : on a gagné.

En 2050, ils seront 9 millions et demi à comprendre que l’humanité a sans doute perdu.

Pour compléter mon propos, voir sur Internet :

1 La science-fiction, lectures d’avenir ?

   Préface de Ray Bradbury Presses Universitaires de Nancy , 1994

2 Jeunesse et science-fiction

   Magnard, Collection Lecture en liberté, 1972

3 La science-fiction à l’usage de ceux qui ne l’aiment pas

   De La Martinière, Collection La Littérature jeunesse, pour qui ? pour quoi ?2003


Lundi 24 décembre 2018

LA PRÉHISTOIRE DANS LA LITTÉRATURE DE SCIENCE-FICTION ( 2/3 )

J’ai été invité à intervenir sur ce sujet le 27 juin dernier, lors d’un colloque qui a eu lieu à l’E.N. de Bordeaux – et ce, à l’initiative de l’universitaire ( et scientifique ) Estelle Blanquet.

Etaient également conviés de nombreux spécialistes, tant de la préhistoire que de la SF.

Au cours de mon intervention, j’ai tenté de répondre à trois questions :

1/ Pourquoi la SF a-t-elle intégré le thème de la Préhistoire ?

2/ Comment la littérature de SF a-t-elle utilisé ce thème ?

3/ Quels objectifs, quelles métaphores se cachent dans ce genre de récits ?

On trouvera ici l’intégralité de ma réponse à la deuxième question. La réponse à la première question, livrée la semaine dernière, figure sur mon site.

La suite ( et la fin ) … la semaine prochaine !

2/ Comment la littérature de SF a-t-elle utilisé ce thème ?

S’il fallait établir un classement, on pourrait distinguer deux modes d’utilisation : pédagogique et ludique – avec, cela va de soi, un grand nombre de mariages et de variations.

Le mode pédagogique, le plus fidèle possible à la réalité, utilise parfois certaines stratégies pour intégrer la préhistoire au récit.

Le mode ludique, lui, s’écarte souvent de la vraisemblance et intègre parfois le thème du paradoxe temporel.

Le mode pédagogique :

On y trouvera :

A/ Le « récit préhistorique » proprement dit.

Son classement dans la littérature de SF est… sujet à caution.

Le récit fondateur, La guerre du feu, se contente d’être une « fiction aux temps préhistoriques », au fond sur le même mode qu’un roman historique. Avec une différence de taille : dans le roman historique, l’auteur est contraint de ne rien modifier à ce que les historiens connaissent de notre passé ( même si Alexandre Dumas affirmait qu’on pouvait parfois « violer l’Histoire à condition de lui faire de beaux enfants » ). Mais un roman historique digne de ce nom ne se permettra pas de faire mourir Louis XIV à une autre année que 1715. Même l’auteur ( et égyptologue ) contemporain Christian Jacq utilise les données historiques connues.

Avec la préhistoire, les plus grandes libertés sont permises : les datations elles mêmes sont très approximatives. Avant l’écriture, on ne peut que conjecturer ( à partir d’ossements, de restes fossilisés, traces de feux, de sépultures, etc. – et de dessins rupestres évidemment ) le mode de vie de nos lointains ancêtres

Dans le simple « roman préhistorique » aucune machine, aucun artifice n’est ici utilisé pour justifier une action aussitôt située dans le lointain passé : comme le suggère Rosny Aîné, il y a peut-être cent mille ans  : « Les Oulhamr fuyaient dans la nuit épouvantable (…) Le feu était mort ».

C’est le cas de nombreux romans déjà cités : La guerre du feu (voir l’incipit plus haut ), Le félin géant, Eyrimah, Avant Adam,

Certains romans plus contemporains utilisent le même procédé : Dans La vallée des mammouths ( 1970 ) Michel Peyramaure nous plonge dans une aventure préhistorique située dans la vallée de Roufignac, en Dordogne, avec une « tribu des Grandes Falaises » proche des héros de La guerre du feu. L’auteur ( l’un des futurs fondateurs de « l’école de Brive » ) s’adresse ici aux jeunes adultes en serrant de très près les récentes découvertes dans le domaine préhistorique. En 2004, Michel Peyramaure publie Les grandes Falaises, une version pour adultes d’un récit qui se situe au même endroit, il y a 10 ou 12 000 ans. Son autre roman préhistorique, La Caverne magique ( sous-titré Le roman de Lascaux, ) nous entraîne non loin de là, dans la vallée de la Vézère ( la « rivière Noire » ) et la vallée de la Beune,

Peut-être l’auteur voulait-il surfer sur le succès mondial de la grande saga de Jean Auel, Les enfants de la Terre, inaugurée dès 1980 avec Le clan de l’ours des Cavernes dont l’héroïne, Ayla, était promue à un brillant avenir.

Jean Auel, paléontologue américaine amateure, vite reconnue par les professionnels, publiera successivement La vallée des chevaux ( 1982 ), Les chasseurs de mammouths ( 1985 ), Le grand voyage ( 1990 ), Les refuges de pierre ( 2002 ) et Le Pays des grottes sacrées ( 2011 ). L’action de ces récits se déroule environ 30 000 ans avant notre ère, époque où l’on peut encore croiser les derniers Néandertaliens. 

Avec le soutien scientifique d’Yves Coppens, Pierre Pelot, lui, nous entraîne en Afrique 1,7 million d’années avant notre ère, avec le premier volume ( Qui regarde la montagne au loin ) de sa saga Sous le vent du monde, dont les cinq titres seront publiés entre 1997 et 2001 et couvriront plusieurs périodes de l’histoire de l’Homme : Le Monde perdu du soleil (1998 – un million d’années ), Debout dans le ventre blanc du silence (1999 - 380 000 ans ) , Avant la fin du ciel ( 2000 – 65 000 ans ) et Ceux qui parlent au bord de la pierre (2001- 32 000 ans ).

Pierre Pelot nous entraîne du Caucase au bord de la Méditerranée, à des époques différentes, dans une série d’aventures humaines solidement étayées – et d’une certaine façon « pédagogiques », même si son propos, comme celui de Jean Auel, est destiné à un public adulte.

Car le domaine jeunesse se révèlera plus riche encore !

Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut citer les romans préhistoriques de Claude Cénac : Les cavernes de la rivière rouge ( 1967 ), Les sorciers de la rivière rouge et Souviens-toi de la rivière rouge ( 1995, où il est question de l’Homme de Cro-/Magnon ).

On peut encore évoquer, dans le désordre :

  • Attaques à Lascaux ( 2008 ) de Philippe Barbeau.

  • La caverne de l’ours sacré ( 1998 ) d’Anne-Marie Desplat-Duc.

  • Frères des chevaux ( 2012 ) de Michel Piquemal.

  • La grotte des animaux qui dansent ( 2016 ) de Cécile Alix.

  • Igor et Souky et les ombres de la caverne ( 2016 ) de Sigrid Baffert.

  • Les visiteurs de Lascaux ( 2007 ) de Chantal Tanet

  • Le clan de la grotte au temps de l’Homme de Tautavel ( 2014 ) d’Olivier Melano.

  • Chaân ( 2003 ) de Christine Ferret-Fleury.

  • Mémoire de pierre ( 2011 ) d’Alain Orthlieb.

  • Goumbi, un enfant au temps de la pierre polie ( 2000 ) de Severine Machu.

  • L’écho des cavernes ou Comment l’homme de Cro-Magnon a inventé la grammairede Pierre Davy.

Sans doute peut-on m’objecter : mais qu’est-ce que la SF a à voir là-dedans ? Peu de chose, en effet, même si un grand nombre d’auteurs cités dans cette catégorie ont souvent œuvré dans le domaine de la SF, de Claude Cénac et Philippe Barbeau ( pour la jeunesse ) à Pierre Pelot – qui a publié de la SF aussi bien pour le lectorat adulte que jeunesse.

La frontière est parfois imprécise, comme on le verra plus loin. Car…

B/ Des récits préhistoriques dans lesquels des héros contemporains sont plongés des milliers d’années en arrière, le plus souvent à l’aide d’une machine à explorer le temps.

Ce sera leur seule différence avec les récits précédents… même si parfois, la cohabitation de héros contemporains avec leurs ancêtres peut poser problème.

Jamais, dans ces récits, l’action des personnages ne provoquera de paradoxe temporel. Si bien que l’utilisation de ce procédé pseudo scientifique ( voire magique ) ne sera qu’un prétexte.

C’est le cas, par exemple, des récits de Jean-Claude Froelich comme Voyage au pays de la pierre ancienne ( 1962 ) : grâce à la machine temporelle du professeur Liévin, trois jeunes gens vont partager pendant plusieurs jours la vie des hommes du Magdalénien ( 11 500 ans avant notre ère ). Afin de s’intégrer à la vie rude de leurs ancêtres, ils effectuent un premier voyage de reconnaissance et, revenus au XXe siècle, subissent un entraînement intensif. Accueillis ensuite dans la tribu de Nann, ils vont chasser le renne, le mammouth, le lion des cavernes et glaner mille renseignements ethnographiques et artistiques.

Le volume suivant, Naufrage dans le temps ( 1965 ) entraîne nos héros 800 000 ans avant notre ère à la recherche des « premiers hommes ». Le jeune Jean-Claude est capturé par des australopithèques… Dans La horde de Gor ( 1967 ), les personnages vont rencontrer l’homme de Néandertal, 55 000 ans avant notre ère. Ils sauvent l’un d’eux ( Gor ) de la noyade, et celui-ci les entraîne chez ses frères les Harms, sur les bords de la Seine. Jamais l’auteur ne s’interroge sur leur intrusion dans le passé, et le sauvetage de cet homme préhistorique qui aurait dû périr. Théoriquement, en revenant dans le présent, l’humanité aurait dû compter sur la présence d’un grand nombre de ses descendants – mais ce n’était pas le propos de l’auteur.

Dans La voûte invisible de Philippe Ebly, c’est un « glisseur temporel » qui permet aux trois héros Serge, Xolotl et Thibault, les « conquérants de l’impossible »,de se transporter5000 ans en arrière. Ils se retrouvent au coeur d'une forêt peuplée de loups et d'hommes à demi sauvages, « au milieu d'arbres géants que le soleil n'éclaire jamais ».

Dans ces récits, la machine à remonter le temps s’impose.

Dans d’autres, le procédé scientifique est différent : la nouvelle l’ombre du passé ( 1954 ) d’Ivan Efremov ( écrivain soviétique du space opera socialiste La nébuleuse Andromède, 1953 ) , met en scène une technologie inédite qui permet de faire resurgir, en couleurs et en relief, des scènes préhistoriques miraculeusement fixées par la nature sur des roches résineuses possèdant les mêmes propriétés qu’une pellicule photo ! Là encore, aucune intervention humaine ne permet de modifier le passé.

Avec Souvenir lointain ( 1957 ) de Poul Anderson, une nouvelle traduite de l’Américain par Francis Carsac, une autre technologie permet de transporter son utilisateur… dans la peau d’un de ses ancêtres.

D’autres auteurs préfèrent un procédé qui relève carrément du fantastique, car aucune justification scientifique ne vient expliquer que le héros se retrouve soudain plongé des milliers d’années en arrière.

C’est le cas d’Une fenêtre sur le passé ( ) de Francis Carsac, dont il sera forcément question au cours de ces deux jourées. Le narrateur, Arnaud Lapeyre, géologue et anthropologue, relate à ses amis une expérience stupéfiante : en Dordogne, au Pech de la crabo ( la colline de la chèvre ), il a été confronté à une tribu de Néandertalien… à la suite d’un orage. Hallucination ? Non, puisque revenu dans le présent, il aura la preuve ( l’étamage d’une cruche ) qu’il n’aura pas rêvé !

Notons que ces deux procédés, très différents ( se mettre dans la peau de son ancêtre et être projeté en arrière à l’aide d’un éclair ) ont été ou seront utilisés par de nombreux autres auteurs. Le premier pourrait bien être Sprague de Camp, dans son roman De peur que les ténèbres ( 1939 ) – où le héros, grâce à un éclair, sera transporté non pas dans la Préhistoire mais chez les Ostrogoths, en 535 après J.C.

L’auteur jeunesse déjà cité, Philippe Ebly utilisera le même procédé pour projeter ses conquérants de l’impossible à l’époque romaine dans le troisième épisode de sa série : L’éclair qui effaçait tout.

Avec sa nouvelle Le brouillard du 26 octobre ( 1913 ), Maurice Renard, qui s’est aussi bien illustré dans le fantastique ( Les mains d’Orlac, 1920 ) que dans la SF ( Le docteur Lerne, sous-dieu, 1908 ) plonge deux scientifiques en pleine ère tertiaire, dans la période du miocène.

Comment ? Tout simplement après avoir traversé un mystérieux brouillard ! Notons que ce brouillard inexplicable et bien pratique ( un procédé qui relève plus du fantastique que de la SF ! ) est aussi celui qui permet à un homme de rétrécir, dans le roman éponyme ( L’Homme qui rétrécit, 1956 ) de l’Américain Richard Matheson, comme dans le film ( 1957 ) qu’il a lui-même tiré de son récit.

Une parenthèse : on trouvera, sous le titre Le brouillard du 26 octobre et autres récits sur la préhistoire ( Folio-Junior SF N°172, 1981 Gallimard ) quatre nouvelles ( Une fenêtre sur le passé, Souvenir lointain, l’ombre du passé et Le brouillard…) dont il a été question plus haut. A l’origine, aucune d’elle n’était destinée à la jeunesse. En les sélectionnant, j’ai jugé que leur contenu et leur ton pouvait toucher des collégiens. En effet, on constatera la place importante du jeune public parmi les lecteurs de ce genre d’ouvrages. À l’origine, La guerre du feu n’était pas spécialement destiné aux jeunes. Le texte parut pour la première fois en 1909 dans la revue Je sais tout, « encyclopédie mondiale illustrée » qui s’adressait à un public… familial.

Aux tout débuts de « l'école publique laïque, gratuite et obligatoire » cette publication devait toucher les jeunes comme les adultes et livrer aussi bien des documentaires que des fictions. Mais voilà : la préhistoire fascina très vite les enfants, et elle continue de le faire, en littérature comme au cinéma.

Le mode ludique :

Il offre des libertés plus grandes.

On y trouve des récits d’aventure ou d’exploration dans lesquels sont découverts des « environnements fossiles » animaux ou/et humains et l’usage ( parfois irraisonné ) d’une machine à explorer le temps. Ludique, ce mode ?

Oui, parce que contrairement au « mode pédagogique », ces lieux improbables sont imaginaires ou inexistants !

* Le plus souvent, il s’agit de la découverte, à l’époque contemporaine, d’un monde préhistorique préservé.

Au début du XXe siècle, de nombreux auteurs ont utilisé un subterfuge récurrent : au lieu d’imaginer un récit aux temps de la préhistoire, les héros découvrent, sur notre Terre, un lieu encore inconnu, préservé de toute civilisation, dans lequel vivent ( ou survivent ) des « fossiles vivants » : animaux préhistoriques ou hommes des cavernes.

C’est le cas d’Arthur Conan Doyle dans la première aventure du professeur Challenger : Le monde perdu ( 1912 ), dans lequel les héros, parvenus en Amazonie, sont confrontés sur un haut plateau à un environnement préhistorique inattendu. Notons que Michael Crichton a publié un roman éponyme, une variation du premier récit ( Jurassic Park ) qui a donné lieu aux films Jurassic Park ( 1993 ) et… Le monde perdu ( 1997 ).

Deux films précédents, au même titre, restaient, eux, parfaitement fidèle au roman d’Arthur Conan Doyle : celui de Harry O. Hoyt, en 1925 et celui d’Irvin Allen en 1960.

On sait comment, dans les romans de Michael Crichton et les films de Steven Spielberg, des animaux préhistoriques sont ( pour faire court ! ) reconstitués à partir de l’ADN d’un tyrannosaure retrouvé dans le sang d’un moustique conservé dans l’ambre !

* Même si l’environnement du personnage de Tarzan n’est pas préhistorique, le propos d’Edgar Rice Burroughs ( dans Tarzan of the Apes, 1912 - souvent traduit par Tarzan l’homme singe ou Tarzan, seigneur de la jungle ) suggère au lecteur de réfléchir sur les comportements primitifs à l’époque où l’on découvre encore des régions ( et des tribus ) au centre de l’Afrique. Il est d’ailleurs frappant de constater qu’Arthur Conan Doyle et Edgar Rice Burroughs publient leurs deux ouvrages la même année : 1912.

* En revanche, dans son cycle Pellucidar : Retour à l’âge de pierre et Terre d’épouvante ( 1914 ), l’auteur de Tarzan imagine une terre creuse et l’existence d’un monde primitif ( euh… avec des condors géants, des hommes-bisons et des hommes-mammouths ! ) à l’intérieur de notre globe. Ici, l’imaginaire se débride, la référence à la SF devient évidente et le « mode pédagogique » cède la place au « mode ludique » !

Notons encore que si ces ouvrages ne sont pas, à l’origine, destinés à la jeunesse, ce dernier lectorat récupérera vite les personnages et leur environnement primitif. Il sera d’ailleurs question, au cours de ces journées, du personnage de Rahan, fils des âges farouches ( créé en 1969 par le scénariste Roger Lécureux et le dessinateur André Chéret, dans Pif Gadget ). Un héros qui ( contrairement à Tarzan ) vit aux temps préhistoriques et dont le sous titre « des âges farouches », fait explicitement référence au roman La guerre du feu, que Rosny Aîné avait sous-titré : roman des âges farouches.

* Evoquons un roman russe pour la jeunesse moins connu : La Terre de Sannikov, de Vladimir Obroutchev ( 1863/1956), un ouvrage sorti en URSS en 1926, et en France en 1957 dans la collection Prélude à La Farandole.

Cette « terre de Sannikov » aurait été – dans la réalité – une île découverte en Sibérie au début du XIXe siècle. L’écrivain Vladimir Obroutchev a fait revivre ce fait, sans doute légendaire, en imaginant au début du XXe siècle une expédition qui parvient, en Sibérie, dans une vallée où règne un environnement préhistorique : Néandertaliens, mammouths, etc.

Cette « vallée préhistorique fossile » se révèle le cratère d’un volcan récemment éteint, au climat préservé, exceptionnellement doux. Comme dans de nombreux ouvrages, ce roman est le prétexte à la description précise d’un monde préhistorique conforme aux connaissances de l’époque. Avant d’être écrivain, Vladimir Obroutchev était géologue, géographe… et « héros de l’U.R.S.S.». Il passait alors pour l’Elisée Reclus soviétique.

* Dans Cordillère interdite ( 1970 ) de Michel Peyramaure ( auteur déjà cité ), Chico, jeune Indien pauvre d’Amérique du sud, retrouve les descendants d’une race de géants qui vivent sur un plateau inaccessible des Andes. Le responsable de la même collection ( Plein Vent, destinée aux jeunes adultes ), André Massepain, publiera en 1975 un roman qui est la suite des aventures de Gilles et Jérôme : L’île aux fossiles vivants : suite à accident d’avion dont ils sont les seuls survivants, ces jeunes gens découvrent en plein Pacifique une île où survivent, entre autres, des animaux préhistoriques qu’on croyait disparus.

* Un autre ouvrage de la collection Jeunesse-Poche Anticipation publiera en 1973 un roman de Pierre Pelot, L’île aux enragés, dont les habitants sont revenus à l’âge de pierre…

On le voit : ces « environnements préhistoriques préservés » sont situés dans des lieux encore inexplorés ; c’est la partie géographique de mon classement Le plus proche inconnu : le centre de la Terre, des hauts-plateaux d’Amazonie, des vallées de Sibérie, une île… Au XXIe siècle, ce type d’ouvrage se fait rare, et pour cause !

Mais… pourquoi pas un monde préhistorique sur une autre planète ?

* C’est ce qu’a imaginé Pierre Devaux ( 1897 / 1969 )

Ce scientifique, auteur d’ouvrages de vulgarisation et de romans pour la jeunesse fut également le créateur et le directeur de la collection Sciences et aventures, chez Magnard, en… 1945. Un précurseur ! Car cette collection ( une douzaine de romans publiés entre 1945 et 1965 ) ne proposait que des romans de SF. Le premier d’entre eux, XP15 en feu ( 1945 ), fut un vrai petit best seller, que Magnard réédita souvent. Il eut une suite : L’exilé de l’espace ( 1947 ) dans laquelle le héros atterrissait… sur Vénus –on y vient.

* En 1971, pour le lancement de la première collection de poche jeunesse, Jeunesse Poche Anticipation, les Editions Rageot achètent les droits de cette longue suite pour en publier une partie sous le titre inédit et alléchant de : Cosmonautes contre diplodocus ( 1971 ). Il y est question d’une planète ( Vénus ) où règne un climat de l’ère secondaire. On y trouve… des diplodocus – mais aussi des tyrannosaures et des… « hommes-crocodiles » ! Deux expéditions rivales ( une américaine et une française ) se disputent la capture de ces animaux pour les ramener sur Terre.

* Au fil du temps, et puisque les territoires inexplorés de notre planète deviennent inexistants, les auteurs rivalisent de fantaisie et d’imagination pour proposer des aventures préhistoriques à leurs lecteurs ; et l’usage d’une machine à explorer le temps se révèle idéale pour suggérer qu’une intrusion dans le passé lointain risque de modifier le présent.

Je ne serai sans doute pas le seul à évoquer Les déportés du cambrien ( Prix Hugo 1968 ), de Robert Silverberg, dont l’action se situe… en 1984. À cette époque « future » ( eh oui, si Philip K. Dick a publié sa novella Do Androids Dream of Electric Sheep ? en 1966… l’action de Blade Runner se situe en… 2019 ! ), les Etats-Unis sont tombés sous le régime de la syndicature, qui est « tout à la fois capitaliste, centralisatrice et isolationniste – voire xénophobe » ( tiens, Donald Trump n’est pas si loin ! ). Grâce à une invention diabolique du physicien Hawksbill, « le marteau », on envoie donc les récalcitrants au régime et autres opposants dans une prison temporelle : le passé très lointain, le précambrien – « un milliard d’années avant notre ère ». Un monde primitif dépourvu d’animaux et même de plantes. Difficile, en ce cas, d’imaginer que les prisonniers, dans ce passé hors d’âge, puissent avoir la moindre influence sur l’évolution future des espèces ( encore que… )

* En réalité, dans ce mode ludique où le paradoxe temporel fait parfois merveille, le modèle du « genre préhistorique » est sans doute la nouvelle de Ray Bradbury Un coup de tonnerre ( in Les pommes d’or du soleil, recueil de nouvelles paru en 1953 )

Traduit et publié dans la collection Présence du Futur dès 1956, il a été réédité de nombreuses fois par Denoël et Gallimard, dans les collections 1000 soleil et Folio-Junior, notamment dans la série Folio-Junior SF que j’ai créée et dirigée dès 1981.

Faut-il en rappeler le sujet ?

L’action se situe dans le futur, le lendemain d’élections où Keith a battu le dangereux candidat Deutcher ( dont le nom rappelle évidemment Hitler ! ). À cette époque a été mise au point une machine à explorer le temps, qu’une société privée utilise pour proposer des « parties de chasse dans le passé ».

Pour dix mille dollars, le candidat Eckels, accompagné de son guide Travis, va pouvoir tuer un tyrannosaure 60 millions d’années avant notre ère – un animal qui, la société l’a vérifié, serait de toute façon mort quelques secondes plus tard, écrasé par un arbre. Eh oui : pas question de modifier quoi que ce soit dans le passé ! C’est pourquoi Eckels, une fois sur place, est invité à se déplacer sur une passerelle qu’il ne doit quitter sous aucun prétexte.

Hélas, en voyant arriver le monstre, Eckels panique… et s’enfuit, en posant le pied par terre.

Travis, très contrarié, tue le tyrannosaure et va récupérer les balles dans le cadavre… on comprend pourquoi !

Au retour, quand les voyageurs temporels réapparaissent dans le présent, ils constatent que leur environnement est légèrement différent. L’orthographe de la pancarte proposant des voyages dans le passé a une orthographe modifiée ; les élections ont bien eu lieu la veille… mais c’est Deutcher qui a été élu !

Affolé, Eckels examine la boue qui macule ses chaussures. Il y trouve un papillon écrasé. Un papillon qui n’a pas pu être mangé par un oiseau qui est mort, etc. Ce simple papillon disparu avant terme a été la cause, pendant 60 millions d’années, d’un enchaînement inédit de faits. Et il a entraîné un présent légèrement différent de celui que les voyageurs ont quitté.

D’une certaine façon, avec ce court récit d’une vingtaine de pages, Bradbury ouvre ( après d’autres ! ) l’une des nombreuses portes des paradoxes temporels… et de l’uchronie.

Mais cela, c’est une autre histoire.

La suite ( et la fin ) … la semaine prochaine !

Lundi 17 décembre 2018

LA PRÉHISTOIRE DANS LA LITTÉRATURE DE SCIENCE-FICTION ( 1/3 )

J’ai été invité à intervenir sur ce sujet le 27 juin dernier, lors d’un colloque qui a eu lieu à l’E.N. de Bordeaux – et ce, à l’initiative de l’universitaire ( et scientifique ) Estelle Blanquet.

Etaient également conviés de nombreux spécialistes, tant de la préhistoire que de la SF.

Au cours de mon intervention, j’ai tenté de répondre à trois questions :

1/ Pourquoi la SF a-t-elle intégré le thème de la Préhistoire ?

2/ Comment la littérature de SF a-t-elle utilisé ce thème ?

3/ Quels objectifs, quelles métaphores se cachent dans ce genre de récits ?

On trouvera ici l’intégralité de ma réponse à la première question. La suite… la semaine prochaine !

1/ Pourquoi la SF a-t-elle intégré le thème de la Préhistoire ?

On le sait : dès sa naissance, le récit préhistorique a été spontanément digéré par la littérature conjecturale.

Pour quelles raisons ? La question mérite réflexion.

La réponse la plus commune est celle qui consiste à constater que les premiers auteurs ayant abordé le récit préhistorique ( Jack London, Rosny Aîné, H.G. Wells, etc. ) étaient liés de près ou de loin à la littérature de SF. Un prétexte qui me semble peu satisfaisant.

Plus hardiment, on peut penser que puisque les récits de SF se situent souvent dans le futur, il n’y a aucune raison pour qu’ils n’explorent pas le passé. Sauf qu’il faudrait alors ranger les récits préhistoriques dans… les récits historiques.

Ce qu’ils ne sont pas.

Les motifs me semblent plus profonds et mieux justifiables quand on se penche sur les définitions de la SF, ou plutôt l’approche qu’on peut en avoir.

Les définitions officielles ( récits pseudo-scientifiques mettant en scène des superhéros, romans évoquant l’exploration de l’espace et du temps – y compris ma propre définition du genre, dans mon essai La science-fiction, lectures d’avenir1 ) ne parviennent pas à faire entrer, par exemple, La guerre du feu dans la catégorie SF.

En revanche, l’une de mes premières définitions, dans mon premier essai Jeunesse et science-fiction2 : « l’exploration du plus proche inconnu », semble convenir.

À mes yeux, la littérature de SF utilise l’espace de liberté laissé par les dernières découvertes ( ou recherches ) dans les domaines de toutes les sciences, exactes ou humaines.

En effet, c’est sans doute la découverte de terres et de civilisations nouvelles qui va suggérer à Thomas More son Utopia ( 1516 ), ouvrage dans lequel il imagine ( pour faire court ) une « société communiste idéale » ; il inaugure ainsi le conte philosophique qui peut passer pour l’un des ancêtres de la SF avec, en vrac, Micromégas de Voltaire, Les voyages de Gulliver de Swift et le Voyage en Icarie de Cabet.

Au XIXe siècle, avec l’industrialisation galopante, les découvertes se multiplient, suggérant à certains auteurs de nouveaux domaines d’exploration possibles, depuis la médecine ( Frankenstein ou le Prométhée moderne, 1818 ) à la psychatrie ( L’étrange cas du Dr Jekyll, 1886 ) en passant par les découvertes de terres nouvelles : notamment l’Afrique avec She, de Ridder Haggard, ( 1886 ) ou Un capitaine de 15 ans de Jules Verne ( 1878 ). Sans parler, bien entendu, de l’astronomie qui, avec les découvertes de Camille Flammarion et de Schiapparelli, vont suggérer aux futurs auteurs de SF que d’autres planètes peuvent être habitée ou/et explorées. Dans ce domaine, la liste serait longue !

En effet, comme je l’affirme dans la préface de La guerre des mondes ( 1899 – voir ses rééditions chez Gallimard,), H.G. Wells n’aurait jamais pu écrire son roman sans la prétendue découverte de canaux sur Mars et la parution de De l’origine des espèces de Darwin en 1859. Au XXe siècle, la SF ( et plus précisément les ouvrages de hard science ) se développera avec la découverte de la relativité générale par Albert Einstein 1916 et celle de l’existence des galaxies par Hubble en 1924.

Suggérée dès 1905 par le biologiste William Bateson, la génétique sera au cœur du roman Brave new world ( Le meilleur des mondes ) de Huxley, publié en1932, bien avant la découverte de l’ADN, en 1953, par James Watson et Francis Crick .

On voit où je veux en venir : à la naissance de la préhistoire – ou exactement à la prise de conscience :

  • que l’histoire de l’Homme est plus ancienne que ce qu’affirment les textes religieux.

  • qu’il existe sans doute une « évolution des espèces ».

On connaît le rôle, dans l’histoire de cette discipline, d’Elie de Beaumont, de Lamark, mais surtout de Boucher de Perthes et de Darwin - ces noms reviendront sans doute très souvent au cours de ces deux journées !

Ravis de cette aubaine inédite, les auteurs ( notamment ceux de ce qu’on baptisera la littérature conjecturale ) se précipiteront dans ce nouvel « espace inconnu » inespéré.

Dans un essai plus récent, La science-fiction à l’usage de ceux qui ne l’aiment pas3, je rappelle ma classification grossière des quatre champs d’exploration de la SF : les…

* autres lieux ( le fond des mers, le cœur de la terre, le cosmos, microcosmes et macrocosmes, mondes parallèles, etc. )

* autres temps ( le futur, le passé, les uchronies,  les voyages et paradoxes temporels, etc. )

* autres êtres ( monstres, mutants, cyborgs, robots, E.T., etc.)

* autres sociétés ( utopies, dystopies, sociétés aux lois différentes, etc. )

Dans le cadre des « autres temps », la découverte, au XIXe siècle, de l’existence de temps reculés, la Préhistoire donc, va offrir aux auteurs un champ d’exploration inespéré. Avec une liberté qui, on le comprendra, va peu à peu se restreindre au fil des nouvelles découvertes dans ce domaine.

Cependant, la préhistoire est suggérée par certains auteurs dès la naissance de cette science : dans son Voyage au centre de la Terre ( 1864 ) Jules Verne, évoque un monde préhistorique. Mieux : dans la ( longue ) première partie de ce roman, le professeur Lidenbrock, l’oncle du narrateur, est un géologue et un naturaliste. La descente dans le cratère du volcan éteint le Sneffels est une magnifique leçon de minéralogie ; et l’on sait ce que doit la préhistoire à la géologie !

Et puisqu’il est question de Jules Verne, j’en profite pour affirmer que s’il est considéré comme l’un des pères de la SF, il a en réalité écrit peu d’ouvrages relevant strictement de ce genre littéraire. Si Jules Verne est l’explorateur privilégié de ces fameux « plus proches inconnus », il a souvent utilisé les découvertes scientifiques (et géographiques) les plus récentes pour y situer l’action de ses romans. Rien de conjectural dans Cinq semaines en ballon ( 1863, d’ailleurs sous-titré Voyage de découvertes en Afrique par trois Anglais ) ni dans Le tour du monde en 80 jours ( 1872 ) où tous les moyens de transport utilisés par les héros existaient à l’époque.

Revenons au récit préhistorique et à ses précurseurs : au début du XXe siècle, l’Américain Jack London publie Avant Adam (1907) peu avant la sortie des romans préhistoriques de Rosny Aîné La guerre du feu ( 1909 ) et sa suite Le félin géant ( 1916 ). Eyrimah, sous-titré « roman lacustre » et publié par les frères Rosny en 1893, ne fait que frôler la préhistoire puisque l’action se situe ( en Suisse ) 6 000 ans avant J.C..

Dans le recueil de Jack London Les temps maudits, la nouvelle La force des forts évoque un souvenir préhistorique. Quant à la nouvelle La peste écarlate ( 1912-1924 en France ), elle est l’un des premiers récits post-apocalyptique : cette maladie ( l’action du récit se déroule en… 2013 ! ) a provoqué la quasi extinction du genre humain ; et les rescapés doivent survivre comme des primitifs.

On le voit : dès la naissance de la « science préhistorique », les récits conjecturaux se nourrissent des découvertes récentes et les intègrent à leurs récits d’aventures. Des ouvrages encore difficiles à classer, comme le sont d’ailleurs la plupart des récits parus dans « le journal des voyages », où il est parfois difficile de discerner ce qui relève de l’innovation ou de la fantaisie scientifique. Les auteurs mélangent allègrement l’information et la fiction dans de nombreux domaines : l’astronomie, la médecine, l’ethnographie, la géographie, etc.

Au début du XXe siècle, si les auteurs ne se lancent pas toujours dans un véritable « récit préhistorique », ils évoquent de plus en plus volontiers cet univers : à la suite d’un cataclysme ou de la découverte d’un « monde préhistorique » miraculeusement préservé. C’est ce que feront, comme nous le verrons plus loin, les Anglais Edgar Rice Burroughs, Arthur Conan Doyle, les auteurs russes Vladimir Obroutchev, Ivan Efremov et bien entendu le Français Francis Carsac.

Tous ces écrivains ont par ailleurs touché de près ou de loin aux univers de la science-fiction.

Pourquoi ?

Parce qu’ils considèrent à juste titre la préhistoire comme une nouvelle science  dont le champ d’exploration est d’autant plus ouvert… qu’il est quasiment vierge !

Autrement dit, la catégorie « autres temps » de la SF vient, dès le milieu du XIXe siècle, offrir aux écrivains une zone presque aussi vaste que celle des futurs les plus lointains.

Les futurs, personne ne peut les explorer, c’est une aubaine. Mais le passé se révèle tout à coup presque aussi riche : qui ira vérifier ce qu’était l’Homme il y a 40 000 ou 400 000 ans ? Qui ? Les auteurs de SF et… les paléontologues !

En effet : de même que le présent vient rattraper les futurs imaginés par les écrivains, les découvertes successives du passé de l’humanité ( celle des ères géologiques, de l’apparition de la vie, etc. ) vont tour à tour nourrir ( ou contredire ! ) les élucubrations des écrivains de SF qui investissent ce champ d’investigation. Les auteurs de récits préhistoriques devront donc se tenir au courant des nouvelles découvertes dans le domaine de la paléontologie pour rédiger des fictions, certes, mais ils seront priées de serrer de près la vraisemblance scientifique.

Depuis un siècle et demi, la Préhistoire offre donc un espace inconnu, encore flou, propre à imaginer toutes les aventures et… toutes les hypothèses.

C’est sans doute ce qui légitime sa place dans le domaine SF.

Rendez-vous la semaine prochaine pour la suite...

Lundi 21 mai 2018

La poétique de la bibliothèque chez Christian Grenier

Ce titre est celui d’un essai – en réalité, un coup de maître !

En 2017, Nadège Langbour ( écrivain, essayiste, docteur en Lettres modernes, voir Internet ) a entrepris la rédaction d’un mémoire sur un thème particulier : la place de la bibliothèque et des livres dans ma production de fiction – une trentaine de mes romans passés au crible.

Son ( gigantesque : 360 000 signes ! ) travail, qui lui a valu une mention très honorable avec les félicitations du jury, vous est livré ici dans son intégralité.

Non seulement Nadège Langbour a, dans ces romans, piégé les titres, les jeux, les auteurs et les extraits d’ouvrages auxquels je fais référence, mais elle en a fait une analyse complète, dont la pertinence et la finesse m’ont stupéfié… et ravi.

En effet, dans mes romans, il est souvent question d’auteurs classiques ou contemporains ; mes héros lisent – et possèdent une bibliothèque – au sens propre : un meuble garni d’ouvrages ! Il m’arrive aussi de livrer ici ou là un indice littéraire qui, je le sais, échappera certainement au lecteur peu averti ( hum… ne serait-ce que la première phrase de mon article, clin d’œil au Cid de Corneille, acte II, scène 2 quand Rodrigue répond à Don Gormas, qu’il provoque : « et pour leurs coups d’essai, veulent des coups de maître » ).

Avertie, Nadège Langbour l’est plus qu’une autre !

Et elle a souvent déniché des intentions ou des références que j’avais semées… et oubliées.

Elle a également fait le recensement exhaustif ( voir pages 32 à 42 ) des ouvrages et des auteurs auxquels je fais référence, d’Alain-Fournier à Emile Zola en passant par Jacques Cazotte, René Char, Annie Ernaux, David Foenkinos, Marie Nimier ou Rainer Maria Rilke. Au total, 130 écrivains cités, j’en suis le premier surpris !

Est-il indispensable d’avoir lu mes romans ( ou d’être un prof ou un universitaire ) pour lire cette étude ? Non, bien entendu !

Les inconditionnels, j’en suis sûr, seront passionnés et bluffés par cet essai.

Et les lecteurs curieux pourront le feuilleter ou en lire des passages – par exemple les pages 6, 7 et 8, qui explicitent son propos et analysent en particulier les couvertures de Virus LIV 3 ou la mort des livres.

Que soit ici vivement remerciée et félicitée Nadège Langbour à la fois pour la qualité de ses recherches et pour l’autorisation qu’elle me donne de livrer son mémoire à la curiosité de mes lecteurs.

Je vous laisse à présent en sa compagnie !

pour accéder à l’intégrale du mémoire, cliquez ici !

CG

Lundi 09 avril 2018

QUESTIONS ( DE CAMILLE BOULAI ) SUR L’UCHRONIE (2)

Après avoir lu les 4 ouvrages d’Avec un peu d’amour et beaucoup de chocolat, une lectrice m’a posé une série de questions sur l’uchronie. On trouvera mes réponses à ces questions dans deux documents successifs.

Voici le second.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire une uchronie ?

J’en ai écrit plusieurs ! Mon objectif, toujours, était de réfléchir sur les conséquences de nos actes : une décision, un geste, ( une parole parfois ! ) peut faire basculer à jamais le reste de notre existence. Dans la plupart des uchronies ( les miennes y compris ), le fameux « point de divergence » entraîne un bouleversement de toute la société. Or, pour ma série Avec un peu d’amour et beaucoup de chocolat, l’originalité du projet consistait à imaginer une « uchronie individuelle, personnelle » - en ratant ( ou pas ) son train, en aidant ( ou pas ) une vieille dame à monter sa valise dans le TGV, Emma va voir sa vie suivre un cours différent à chaque fois. De façon définitive. Dans ce nouveau cours, des événements imprévus et inédits vont survenir, concernant son grand-père ( il est cardiaque, il mourra de toute façon… mais pas au même moment ) et aussi ses parents ( qui divorceront… ou pas ). Sans parler de sa vie professionnelle et sentimentale . Et cela, dans une logique narrative rigoureuse. 

Cette envie date de l’adolescence, un fait que je relate dans mon récit autobiographique L’Amour-Pirate : un jour d’octobre 1957, mon père a changé de trottoir et croisé, aussitôt après, une comédienne qu’il n’avait pas revue depuis plus de trente ans. Ils ont renoué ; elle lui a présenté son mari, et mes parents les ont fréquentés. Ce couple avait une filleule : ma future épouse. Si mon père n’avait pas changé de trottoir, je n’aurais jamais rencontré celle qui deviendrait ma femme. Il est probable que je ne serais jamais devenu enseignant… ni peut-être même écrivain !

Aviez-vous écrit d’autres uchronies par le passé ?

 Oui. A seize ans, j’ai même écrit une nouvelle uchronique sans le savoir !

Publié, j’ai écrit des romans mais aussi des nouvelles uchroniques – je pense notamment à « L’Australie, c’est une autre histoire », un texte dans lequel je me contente de pointer un point de divergence particulier : nous sommes en août 1770, tout près des côtes d’un continent inconnu que vont aborder presque en même temps James Cook ( un Anglais ) et Bougainville ( un Français ). Cook, on le sait, a abordé l’Australie peu de temps avant Bougainville. Eh bien j’imagine qu’un envoyé ( anglais ) venu du futur convainc Cook de doubler Bougainville, ce qu’il va faire… et c’est le présent dans lequel nous sommes. Je suggère donc au lecteur que dans le passé, c’est Bougainville qui aurait dû aborder l’Australie en premier – et que nous vivons dans un présent qui a été modifié par les Anglais. En réalité, l’Australie aurait dû être française… ce qui aurait sans doute bouleversé l’Histoire – et pas seulement celle de l’Australie !

Trouvez-vous que l’uchronie a sa propre utilité ou, au contraire, que son invention n’est qu’une fantaisie ?

L’uchronie est un genre important et son objectif est très particulier : il est historique, social et philosophique. C’est une réflexion sur le sens de l’histoire, de la société, de la vie...

Qu’aimez-vous dans l’uchronie que vous ne retrouvez pas dans d’autres sous genre de la SF ? Quels sont pour vous les atouts de l’uchronie ?

Certes, c’est une fantaisie – mais la SF est elle aussi une fantaisie, une invention, une fiction. Le terme de fantaisie prête à confusion. L’uchronie n’a rien à voir avec la fantasy. C’est une variation, un décalage avec la réalité ( historique ) qui propose une réflexion au lecteur. L’un de ses atouts est de le familiariser avec la période concernée. Un autre est de susciter chez lui des questions concernant la responsabilité de nos actes, et de rêver ( ou de réfléchir ) sur tous les présents auxquels nous avons échappé !

Que vous a apporté le fait d’écrire une uchronie ? Une réflexion sur le temps ?

 Oui, je viens justement de le dire : faire partager une réflexion sur la responsabilité de nos actes, et sur l’enchaînement des faits à partir d’un décalage. A cet égard, l’uchronie répond tout à fait à ma définition de la SF : décalage avec le réel, logique et rigueur dans l’enchaînement des faits et style réaliste.

Quels conseils donneriez-vous à un auteur qui voudrait s’initier à l’uchronie ?

Des conseils ? En voici quelques uns :

  • se procurer et lire le passionnant ( et très complet ) essai d’Eric B. Henriet : L’Histoire revisitée, panorama de l’uchronie sous toutes ses formes ( Editions Encrage, 2004 )

  • lire plusieurs uchronies, d’auteurs différents, avec des points de divergence variés.

  • commencer peut-être par lire le roman de Pierre Bordage Ceux qui sauront (collection Ukronie, chez Flammarion ! ), dans lequel il imagine que la révolution française n’a pas eu lieu et que la France est toujours une monarchie.

  • s’il veut en écrire une, choisir un point de divergence original

  • et surtout se documenter très sérieusement sur le plan historique. L’uchronie est avant tout une affaire d’historien et de sociologue. C’est un genre difficile, exigeant.

Est ce plus difficile ou plus facile d’écrire une uchronie, par rapport à de la SF « classique » (société futuriste sans lien avec notre passé ou notre présent) ?

Oui, et je viens de l’affirmer : l’uchronie est un genre difficile, plus complexe que le roman policier classique. Au sein de la SF, c’est sans doute le plus ardu ! Ce qui est délicat à mettre en œuvre, c’est le tableau des sociétés ainsi modifiées : la politique, les technologies, les comportements, la morale – la religion !… Et plus on recule dans le temps, plus il faut réfléchir sur les conséquences ( multiples ! ) et sur les événements qui pourraient survenir en fonction de la modification d’origine : le point de divergence.

Pourquoi, avec Un peu d’amour et beaucoup de chocolat, avoir choisi comme héroïne un personnage du quotidien plutôt qu’une figure historique ?

Je l’ai expliqué précédemment : cela me semblait original. Et ma propre vie a été sans doute dictée par la rencontre de mon père avec une amie retrouvée par hasard. D’ailleurs, je suis étonné que vous ayez découvert que ces récits relevaient de l’uchronie  A part le film Smoking & no smoking ( que… je n’ai pas vu ! ), aucune œuvre d’uchronie individuelle n’a été réalisé – à ma connaissance du moins.

Pourquoi avoir choisi comme point de divergence le fait de rater ou pas un train ?

Qui n’a jamais raté un train ? Ce fait banal peut se révéler un point de divergence important. Rater un train ( un bus, un métro ), ça peut arriver ( et ça arrive ) à tout le monde. Parfois, la conséquence, c’est d’échouer à un examen, d’être en retard à un rendez-vous important – avec un futur employeur, etc.

Il est arrivé qu’un voyageur rate un avion et qu’il en soit très contrarié… jusqu’à ce qu’il apprenne que l’appareil a explosé en vol. S’il l’avait pris, il serait mort. J’ai choisi un train plutôt qu’un avion – mais d’autres choix auraient été possibles.

Pensez-vous vraiment qu’Emma aurait pu vivre ces vies si différentes ?

Bien sûr ! J’en suis certain. Mes récits sur les différents destins d’Emma me semblent d’ailleurs beaucoup plus pertinents et vraisemblables que certaines uchronies « historiques ». Notamment celles ( et il y en a plusieurs ! ) qui évoquent le fait qu’Hitler ne parvient pas au pouvoir. En réalité, Hitler ou pas, l’Europe était mûre pour un nouveau conflit ; l’antisémitisme y était généralisé dans les années trente ; et les conditions ( humiliantes ) du fameux traité de Versailles mettaient l’Allemagne dans une impasse. Les Allemands voulaient se venger de l’affront qui leur avait été fait, suite à leur défaite de 14/18.

Si Hitler n’avait pas pris le pouvoir, nul doute qu’une guerre mondiale aurait tout de même eu lieu – mais peut-être pas les terrifiants holocaustes que les nazis ont soigneusement mis en place. Rédiger une « uchronie individuelle », c’est prendre moins de risques sur le plan de la vraisemblance historique !

Si vous deviez écrire une autre uchronie, quel point de divergence choisiriez-vous ?

Il y a un an, j’ai bien failli écrire une uchronie à la demande de mon vieil ami Alain Grousset, pour sa fameuse collection Ukronie chez Flammarion – mais cette collection a rendu l’âme et mon projet a avorté.

Alain et moi en avions parlé ensemble : mon idée était d’écrire un récit qui se serait déroulé au début du XXIe siècle, dans le milieu religieux en général, et au Vatican en particulier, où il serait question d’élire… le premier pape mâle de tout le christianisme – le ( jeune ) héros de mon roman. Mon point de divergence ? Il se serait situé deux mille ans en arrière. Il aurait été révélé au lecteur, en guise de préambule, avec ces deux simples lignes : A minuit, dans l’étable où tous deux avaient trouvé refuge, Joseph tendit à Marie le bébé qu’elle venait de mettre au monde. Il lui annonça joyeusement : « C’est une fille ! »

CG

Dimanche 01 avril 2018

QUESTIONS ( DE CAMILLE BOULAI ) SUR L’UCHRONIE (1)

Après avoir lu les 4 ouvrages d’Avec un peu d’amour et beaucoup de chocolat, une lectrice m’a posé une série de questions sur l’uchronie. On trouvera mes réponses à ces questions dans deux documents successifs.

Voici le premier.

Comment définiriez-vous l’uchronie ?

Au sens propre, l’uchronie est « un temps qui n’existe pas » - mais le terme définit plus précisément un récit qui se situe dans un présent différent parce qu’un événement du passé ne correspond pas à notre propre Histoire. Il faut savoir que le premier à s’être réellement penché sur ce genre littéraire est le Français Charles Renouvier… en 1876 !

En réalité, il existe de nombreuses « variations uchroniques ». Je m’explique : de nombreux récits mettent en scène des explorations du passé, à l’aide ou non d’une « machine à explorer le temps » - ils frôlent l’uchronie sans l’aborder de front. Certains récits de SF, par exemple, mettent en scène des héros qui modifient le passé ( en tuant Adolf Hitler, en faisant gagner la bataille d’Alésia à Vercingétorix, etc. ) mais ces romans passent en général sous silence les conséquences de cette modification. Et quand j’évoque « un présent différent », je pourrais conjuguer l’expression au futur…

En effet, certains romans de SF se situent dans un futur uchronique, dans la mesure où le récit suggère qu’un vieux fait historique n’est pas conforme à notre histoire. C’est le cas, par exemple, de ma série Aïna, fille des étoiles : le récit se déroule en 2 222, mais sur une trame temporelle différente puisque Jeanne d’Arc ( on l’apprend  dans le volume 4 ! ) a été tuée au siège d’Orléans, ce qui a bouleversé toute l’histoire de l’Europe et du monde depuis… le 8 mai 1429. Dans la réalité, elle a seulement été blessée à l’épaule. Mais j’imagine que la flèche a atteint son but – et ça change toute l’Histoire : Charles VII n’est plus sacré à Reims, etc.

De même, lors d’un entretien privé ( en l’an 2 000, au salon Etonnants Voyageurs de St Malo ) avec Philip Pullman, l’auteur des Royaumes du nord et du récent La Belle Sauvage, je lui ai demandé si sa trilogie ( il était en train de rédiger le 3ème et dernier volet, Le Miroir d’ambre ) relevait moins de la fantasy que de la SF. Etonné, il m’a demandé ( en anglais, il ne parle pas français ) ce qui me faisait croire ça. « C’est même une uchronie ! lui ai-je affirmé. « Votre point de divergence est discret, mais je l’ai repéré, il se situe vers 1880. Tout ce qui se passe avant est conforme à notre histoire. Et à partir de là, tout bascule. » « Vous avez raison ! m’a-t-il confié. Mais ne l’ébruitez pas trop. Ne dites surtout pas que ma trilogie relève de la science-fiction ! » Il y a donc dans la littérature… des uchronies qui se cachent !

En 1955, l’Américain Poul Anderson a publié quatre nouvelles dans lesquelles il imaginait qu’une Patrouille du Temps se déplace dans le passé pour « rectifier les modifications » que des pirates temporels créent dans l’Histoire : ces policiers du temps visitent en effet des trames temporelles différentes et tentent de découvrir le moment précis du fameux « point de divergence » ( l’assassinat d’Hitler dans son berceau en 1889 ! )

Ces trames, abordées par les patrouilleurs, sont autant de « mini-uchronies ».

Au cinéma, le film Nimitz, retour vers l’enfer ( 1980 ) met en scène, dans notre présent, un porte-avion américain qui est soudain victime d’un ( mystérieux ) orage magnétique… il se retrouve projeté le 7 décembre 1941, jour de l’attaque de Pearl Harbor ! La question se pose à l’équipage : faut-il contrer l’attaque des avions japonais - avec les moyens du porte-avion actuel, ce serait facile, et la victoire deviendrait américaine… mais cela modifierait l’Histoire ! Si le fait est évoqué par les responsables militaires du navire, il n’est pas traité puisque le navire revient dans le présent sans que les marins aient pu intervenir.

C’est une… uchronie avortée !

Je pourrais ainsi multiplier les exemples de ces récits qui abordent l’uchronie sans la traiter vraiment : voir la définition que je livre dès le départ !

Quelle est pour vous la place de l’uchronie dans la SF ? (un genre à part entière ou seulement un sous genre ?)

De même que le space opera, l’uchronie est un genre à part entière… mais il fait partie intégrante de la SF et de ce qu’on appelle, entre spécialistes « la littérature conjecturale ». Si l’on veut classer l’uchronie, c’est donc un sous-genre. Mais le roman policier, le roman historique, le fantastique, le merveilleux et la SF sont eux aussi des sous-genres par rapport au genre romanesque ( ou disons la fiction ) en général.

Comment expliquez-vous le fait que l’uchronie soit très décriée en France ? Il n’y a notamment aucun prix public pour les auteurs d’uchronies !

L’uchronie n’est pas décriée, elle est simplement mal connue parce qu’il y en a peu.

En réalité, les amateurs de SF connaissent très bien l’uchronie ; mais le grand public, lui, ignorait encore le genre ( et… les « sous-genres » de la SF ! ) il y a 20 ou 30 ans. Ce genre a été popularisé depuis peu, par les auteurs de littérature générale. Notamment par Eric-Emmanuel Schmitt, en 2001, avec La part de l’autre, un récit dans lequel l’auteur imagine que le 8 octobre 1908, le jeune Adolf Hitler ( à 19 ans ) est accepté à l’école des Beaux Arts de Vienne ( en réalité, il a été recalé ). L’auteur suggère ainsi que le futur dictateur potentiel devient un artiste… ce qui modifie beaucoup de choses !

Le grand public a découvert l’uchronie avec son intrusion discrète dans la littérature générale, Schmitt n’est pas le seul à s’y être essayé ! Chez Flammarion, une collection pour la jeunesse ( dirigée par Alain Grousset ) a même été crée en 2008 : Ukronie. Hélas, le public n’a pas été au rendez-vous, les ventes ont été trop faibles et la collection a vite disparu.

Pour qu’un prix soit créé, il faudrait qu’il y ait plusieurs dizaines de romans uchroniques publiés dans l’année pour les mettre en concurrence. Et ce n’est pas le cas.

Comment avez-vous découvert l’uchronie ?

Quel est le roman ou la nouvelle uchronique que vous préférez ?

J’ai découvert l’uchronie avec un récit peu connu, publié chez Marabout : De peur que les ténèbres, de Sprague de Camp ( publié en 1939 ! ), l’histoire de Padway, un universitaire spécialiste des Saxons et des Ostrogoths… qui se trouve justement projeté dans le passé, en l’an 535, au sein d’une société qu’il connaît bien, et dans laquelle il s’intègre sans mal : il parle la langue des Saxons, il connaît leurs coutumes, etc. Mais peu à peu, en les aidant à combattre leurs ennemis et en inventant l’imprimerie, le sémaphore et la poudre à canon… il comprend qu’il est en train de modifier l’Histoire !

L’uchronie que je considère comme un chef d’œuvre est Le Maître du Haut château, un roman de Philip K Dick – peut-être son meilleur livre. Ce n’est pas un choix très original, tous les amateurs de SF le confirmeront ! – mais l’ouvrage, lui, est très fort, et il offre une mise en abîme vertigineuse. Quant à mes nouvelles uchroniques préférées, elles ne font qu’effleurer ( c'est-à-dire créer ou… tenter de créer ) une uchronie. Mais ce sont des bijoux.

Dans la première, Un coup de tonnerre, Bradbury imagine qu’en retournant très loin dans le passé, au cours d’une chasse au tyrannosaure, le simple fait d’écraser un papillon fait revenir les chasseurs dans un présent légèrement différent de celui qu’ils ont quitté. Vertigineux !

Dans la seconde, hélas moins connue, Un assassin très comme il faut, le héros de Jim Ballard revient dans le passé pour sauver la vie de sa fiancée qui a été tuée dans un attentat visant le roi Georges – il espère ainsi rester dans cette nouvelle trame du futur pour vivre heureux avec celle qu’il aime. Hélas, en agissant, il comprend ( trop tard ) que… c’est lui-même qui est l’auteur de cet attentat, et qu’il a causé indirectement la mort de sa fiancée.

( la suite la semaine prochaine)

Jeudi 08 juin 2017

Questions de Camille Boulai sur l'uchronie ( Deuxième et dernière partie )

Récemment, dans le cadre de son travail et de ses recherches, une jeune doctorante m’a posé plusieurs questions sur l’uchronie. Voici la deuxième et dernière partie de cette interview.

Aviez-vous écrit d’autres uchronies par le passé ?

 Oui. A seize ans, j’ai même écrit une nouvelle uchronique sans le savoir !

Publié, j’ai écrit des romans mais aussi des nouvelles uchroniques – je pense notamment à « L’Australie, c’est une autre histoire », un texte dans lequel je me contente de pointer une divergence particulière : nous sommes en août 1770, tout près des côtes d’un continent inconnu que vont aborder presque en même temps James Cook ( un Anglais ) et Bougainville ( un Français ). Cook, on le sait, a abordé l’Australie peu de temps avant Bougainville. Eh bien j’imagine qu’un envoyé ( anglais ) venu du futur convainc Cook de doubler Bougainville, ce qu’il va faire… et c’est le présent dans lequel nous sommes. Je suggère donc au lecteur que dans le passé, c’est Bougainville qui aurait dû aborder l’Australie en premier – et que nous vivons dans un présent qui a été modifié par les Anglais. En réalité, l’Australie aurait dû être française… ce qui aurait sans doute bouleversé l’Histoire – et pas seulement celle de l’Australie !

Trouvez-vous que l’uchronie a sa propre utilité ou, au contraire, que son invention n’est qu’une fantaisie ?

L’uchronie est un genre important et son objectif est très particulier : il est historique, social et philosophique. C’est une réflexion sur le sens de l’histoire, de la société, de la vie...

Qu’aimez-vous dans l’uchronie que vous ne retrouvez pas dans d’autres sous genre de la SF ? Quels sont pour vous les atouts de l’uchronie ?

Certes, c’est une fantaisie – mais la SF est elle aussi une fantaisie, une invention, une fiction. Le terme de fantaisie prête à confusion. L’uchronie n’a rien à voir avec la fantasy. C’est une variation, un décalage avec la réalité ( historique ) qui propose une réflexion au lecteur. L’un de ses atouts est de le familiariser avec la période concernée. Un autre est de susciter chez lui des questions concernant la responsabilité de nos actes, et de rêver ( ou de réfléchir ) sur tous les présents auxquels nous avons échappé !

Que vous a apporté le fait d’écrire une uchronie ? (une réflexion sur le temps,…)

 Oui, je viens justement de le dire : faire partager une réflexion sur la responsabilité de nos actes, et sur l’enchaînement des faits à partir d’un décalage. A cet égard, l’uchronie répond tout à fait à ma définition de la SF : décalage avec le réel, logique et rigueur dans l’enchaînement des faits et style réaliste.

Quels conseils donneriez-vous à un auteur qui voudrait s’initier à l’uchronie ?

Des conseils ? En voici quelques uns :

  • se procurer et lire le passionnant ( et très complet ) essai d’Eric B. Henriet : L’Histoire revisitée, panorama de l’uchronie sous toutes ses formes ( Editions Encrage, 2004 )

  • lire plusieurs uchronies, d’auteurs différents, avec des points de divergence variés.

  • commencer peut-être par lire le roman de Pierre Bordage Ceux qui sauront (collection Ukronie, chez Flammarion ! ), dans lequel il imagine que la révolution française n’a pas eu lieu et que la France est toujours une monarchie.

  • s’il veut en écrire une, choisir un point de divergence original

  • et surtout se documenter très sérieusement sur le plan historique. L’uchronie est avant tout une affaire d’historien et de sociologue. C’est un genre difficile, exigeant.

Est ce plus difficile ou plus facile d’écrire une uchronie, par rapport à de la SF « classique » (société futuriste sans lien avec notre passé ou notre présent) ?

Je viens de l’affirmer : l’uchronie est un genre difficile, plus complexe que le roman policier classique. Au sein de la SF, c’est sans doute le plus ardu ! Ce qui est délicat à mettre en œuvre, c’est le tableau des sociétés ainsi modifiées : la politique, les technologies, les comportements, la morale – la religion !… Et plus on recule dans le temps, plus il faut réfléchir sur les conséquences ( multiples ! ) et sur les événements qui pourraient survenir en fonction de la modification d’origine : le point de divergence.

Pourquoi avoir choisi comme héroïne un personnage du quotidien, plutôt qu’une grande figure historique ?

Je l’ai expliqué précédemment : cela me semblait original. Et ma propre vie a été sans doute dictée par la rencontre de mon père avec une amie retrouvée par hasard. D’ailleurs, je suis étonné que vous ayez découvert que ces récits relevaient de l’uchronie  A part le film Smoking & no smoking ( que… je n’ai pas vu ! ), aucune œuvre d’uchronie individuelle n’a été réalisé – à ma connaissance du moins.

Pourquoi avoir choisi comme point de divergence le fait de rater ou pas un train ?

Qui n’a jamais raté un train ? Ce fait banal peut se révéler un point de divergence important. Rater un train ( un bus, un métro ), ça peut arriver ( et ça arrive ) à tout le monde. Parfois, la conséquence, c’est d’échouer à un examen, d’être en retard à un rendez-vous important – avec un futur employeur, etc.

Il est arrivé qu’un voyageur rate un avion et qu’il en soit très contrarié… jusqu’à ce qu’il apprenne que l’appareil a explosé en vol. S’il l’avait pris, il serait mort. J’ai choisi un train plutôt qu’un avion – mais d’autres choix auraient été possibles.

Pensez-vous vraiment qu’Emma aurait pu vivre ces vies si différentes ?

Bien sûr ! J’en suis certain. Mes récits sur les différents destins d’Emma me semblent d’ailleurs beaucoup plus pertinents et vraisemblables que certaines uchronies « historiques ». Notamment celles ( et il y en a plusieurs ! ) qui évoquent le fait qu’Hitler ne parvient pas au pouvoir. En réalité, Hitler ou pas, l’Europe était mûre pour un nouveau conflit ; l’antisémitisme y était généralisé dans les années trente ; et les conditions ( humiliantes ) du fameux traité de Versailles mettaient l’Allemagne dans une impasse. Les Allemands voulaient se venger de l’affront qui leur avait été fait, suite à leur défaite de 14/18.

Si Hitler n’avait pas pris le pouvoir, nul doute qu’une guerre mondiale aurait tout de même eu lieu – mais peut-être pas les terrifiants holocaustes que les nazis ont soigneusement mis en place. Rédiger une « uchronie individuelle », c’est prendre moins de risques sur le plan de la vraisemblance historique !

Si vous deviez écrire une autre uchronie, quel point de divergence choisiriez-vous ?

Il y a un an, j’ai bien failli écrire une uchronie à la demande de mon vieil ami Alain Grousset, pour sa fameuse collection Ukronie chez Flammarion – mais cette collection a rendu l’âme et mon projet a avorté.

Alain et moi en avions parlé ensemble : mon idée était d’écrire un récit qui se serait déroulé au début du XXIe siècle, dans le milieu religieux en général, et au Vatican en particulier, où il serait question d’élire… le premier pape mâle de tout le christianisme – le ( jeune ) héros de mon roman.

Mon point de divergence ? Il se serait situé deux mille ans en arrière. Il aurait été révélé au lecteur, en guise de préambule, avec ces deux simples lignes :

A minuit, dans l’étable où tous deux avaient trouvé refuge, Joseph tendit à Marie le bébé qu’elle venait de mettre au monde. Il lui annonça joyeusement : « C’est une fille ! »

Mardi 06 juin 2017

Questions de Camille Boulai sur l'uchronie ( Première partie )

Récemment, dans le cadre de son travail et de ses recherches, une jeune doctorante m’a posé plusieurs questions sur l’uchronie.

Les voici ( en deux parties ), suivies de mes réponses.

Comment définiriez-vous l’uchronie ?

Au sens propre, l’uchronie est « un temps qui n’existe pas » - mais à mes yeux, le terme définit plus précisément un récit qui se situe dans un présent différent parce qu’un événement du passé ne correspond pas à notre propre Histoire. Il faut savoir que le premier à s’être réellement penché sur ce genre littéraire est le Français Charles Renouvier… en 1876 !

En réalité, il existe de nombreuses « variations uchroniques ». De nombreux récits mettent en scène des explorations du passé, à l’aide ou non d’une « machine à explorer le temps » - ils frôlent l’uchronie sans l’aborder de front. Certains récits de SF, par exemple, mettent en scène des héros qui modifient le passé ( en tuant Adolf Hitler, en faisant gagner la bataille d’Alésia à Vercingétorix, etc. ) mais ces romans passent en général sous silence les conséquences de cette modification. Et quand j’évoque « un présent différent », je pourrais conjuguer l’expression au futur…

En effet, certains romans de SF se situent dans un futur uchronique, dans la mesure où le récit suggère qu’un vieux fait historique n’est pas conforme à notre histoire. C’est le cas, par exemple, de ma série Aïna, fille des étoiles : le récit se déroule en 2 222, mais sur une trame temporelle différente puisque Jeanne d’Arc ( on l’apprend dans le volume 4 ! ) a été tuée au siège d’Orléans, ce qui a bouleversé toute l’histoire de l’Europe et du monde depuis… le 8 mai 1429. Dans la réalité, elle a seulement été blessée à l’épaule. Mais j’imagine que la flèche a atteint son but – et ça change toute l’Histoire : Charles VII n’est plus sacré à Reims, etc.

De même, lors d’un entretien privé ( en l’an 2 000, au salon Etonnants Voyageurs de St Malo ) avec Philip Pullman, l’auteur des Royaumes du nord, je lui ai demandé si sa trilogie ( il était en train de rédiger le 3ème et dernier volet, Le Miroir d’ambre ) relevait moins de la fantasy que de la SF. Etonné, il m’a demandé ( en anglais, il ne parle pas français ) ce qui me faisait croire ça. « C’est même une uchronie ! lui ai-je affirmé. Votre point de divergence est discret, mais je l’ai repéré, il se situe vers 1880. Tout ce qui se passe avant est conforme à notre histoire. Et à partir de là ;, tout bascule. » « Vous avez raison ! m’a-t-il confié. Mais ne l’ébruitez pas trop. Ne dites surtout pas que ma trilogie relève de la science-fiction ! » Il y a donc dans la littérature… des uchronies qui se cachent !

En 1955, l’Américain Poul Anderson a publié quatre nouvelles dans lesquelles il imaginait qu’une Patrouille du Temps se déplace dans le passé pour « rectifier les modifications » que des pirates temporels créent dans l’Histoire : ces policiers du temps visitent en effet des trames temporelles différentes et tentent de découvrir le moment précis du fameux « point de divergence » ( l’assassinat d’Hitler dans son berceau en 1889 ! ) Ces trames, abordées par les patrouilleurs, sont autant de « mini-uchronies ».

Au cinéma, le film Nimitz, retour vers l’enfer ( 1980 ) met en scène, dans notre présent, un porte-avion américain qui est soudain victime d’un ( mystérieux ) orage magnétique… il se retrouve projeté le 7 décembre 1941, jour de l’attaque de Pearl Harbor ! La question se pose à l’équipage : faut-il contrer l’attaque des avions japonais - avec les moyens du porte-avion, ce serait facile, et la victoire deviendrait américaine… mais cela modifierait l’Histoire ! Si le fait est évoqué par les responsables militaires du navire, il n’est pas traité puisque le navire revient dans le présent sans que les marins aient pu intervenir. C’est une… uchronie avortée !

Je pourrais ainsi multiplier les exemples de ces récits qui abordent l’uchronie sans la traiter vraiment : voir la définition que je livre dès le départ !

Quelle est pour vous la place de l’uchronie dans la SF ? (un genre à part entière ou seulement un sous genre ?)

De même que le space opera, l’uchronie est un genre à part entière… mais il fait partie intégrante de la SF et de ce qu’on appelle, entre spécialistes « la littérature conjecturale ». Si l’on veut classer l’uchronie, c’est donc un sous-genre. Mais le roman policier, le roman historique, le fantastique, le merveilleux et la SF sont eux aussi des sous-genres par rapport au genre romanesque ( ou disons la fiction ) en général.

Comment expliquez-vous le fait que l’uchronie soit très décriée en France ? Il n’y a notamment aucun prix public pour les auteurs d’uchronies !

L’uchronie n’est pas décriée, elle est simplement mal connue parce qu’il y en a peu.

En réalité, les amateurs de SF connaissent très bien l’uchronie ; mais le grand public, lui, ignorait encore le genre ( et… les « sous-genres » de la SF ! ) il y a 20 ou 30 ans. Ce genre a été popularisé depuis peu, par les auteurs de littérature générale. Notamment par Eric-Emmanuel Schmitt, en 2001, avec La part de l’autre, un récit dans lequel l’auteur imagine que le 8 octobre 1908, le jeune Adolf Hitler ( à 19 ans ) est accepté à l’école des Beaux Arts de Vienne ( en réalité, il a été recalé ). L’auteur suggère ainsi que le futur dictateur potentiel devient un artiste… ce qui modifie beaucoup de choses !

Le grand public a découvert l’uchronie avec son intrusion discrète dans la littérature générale, Schmitt n’est pas le seul à s’y être essayé ! Chez Flammarion, une collection pour la jeunesse a même été crée en 2008 : Ukronie. Hélas, le public n’a pas été au rendez-vous, les ventes ont été trop faibles et la collection a vite disparu.

Pour qu’un prix soit créé, il faudrait qu’il y ait plusieurs dizaines de romans uchroniques publiés dans l’année pour les mettre en concurrence. Et ce n’est pas le cas.

Comment avez-vous découvert l’uchronie ? Quel est le roman ou la nouvelle uchronique que vous préférez ?

J’ai découvert l’uchronie avec un récit peu connu, publié chez Marabout : De peur que les ténèbres, de Sprague de Camp ( publié en 1939 ! ), l’histoire de Padway, un universitaire spécialiste des Saxons et des Ostrogoths… qui se trouve justement projeté dans le passé, en 535, au seins d’une société qu’il connaît bien, et dans laquelle il s’intègre sans mal : il parle la langue des Saxons, il connaît leurs coutumes, etc. Mais peu à peu, en les aidant à combattre leurs ennemis et en inventant l’imprimerie, le sémaphore et la poudre à canon… il comprend qu’il est en train de modifier l’Histoire !

L’uchronie que je considère comme un chef d’œuvre est Le Maître du Haut château, un roman de Philip K Dick – peut-être son meilleur livre. Ce n’est pas un choix très original, tous les amateurs de SF le confirmeront ! – mais l’ouvrage, lui, est très fort, et il offre une mise en abîme vertigineuse. Quant à mes nouvelles uchroniques préférées, elles ne font qu’effleurer ( c'est-à-dire créer ou… tenter de créer ) une uchronie. Mais ce sont des bijoux.

Dans la première, Un coup de tonnerre, Bradbury imagine qu’en retournant très loin dans le passé, au cours d’une chasse au tyrannosaure, le simple fait d’écraser un papillon fait revenir les chasseurs dans un présent légèrement différent de celui qu’ils ont quitté. Vertigineux !

Dans la seconde, hélas moins connue, Un assassin très comme il faut, le héros de Jim Ballard revient dans le passé pour sauver la vie de sa fiancée qui a été tuée dans un attentat visant le roi Georges – il espère ainsi rester dans cette nouvelle trame du futur pour vivre heureux avec celle qu’il aime. Hélas, en agissant, il comprend ( trop tard ) que… c’est lui-même qui est l’auteur de cet attentat, et qu’il a causé indirectement la mort de sa fiancée.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’en écrire une ?

J’en ai écrit plusieurs ! Mon objectif, toujours, était de réfléchir sur les conséquences de nos actes : une décision, un geste, ( une parole parfois ! ) peut faire basculer à jamais le reste de notre existence. Dans la plupart des uchronies ( les miennes y compris ), le fameux « point de divergence » entraîne un bouleversement de toute la société. Or, pour ma série Avec un peu d’amour et beaucoup de chocolat, l’originalité du projet consistait à imaginer une « uchronie individuelle, personnelle » - en ratant ( ou pas ) son train, en aidant ( ou pas ) une vieille dame à monter sa valise dans le TGV, Emma va voir sa vie suivre un cours différent à chaque fois. De façon définitive. Dans ce nouveau cours, des événements imprévus et inédits vont survenir, concernant son grand-père ( il est cardiaque, il mourra de toute façon… mais pas au même moment ) et aussi ses parents ( qui divorceront… ou pas ). Sans nparler de sa vie professionnelle et sentimentale . Et cela, dans une logique narrative rigoureuse. 

Cette envie date de l’adolescence, un fait que je relate dans mon récit autobiographique L’Amour-Pirate : un jour d’octobre 1957, mon père a changé de trottoir et croisé, aussitôt après, une comédienne qu’il n’avait pas revue depuis plus de trente ans. Ils ont renoué ; elle lui a présenté son mari, et mes parents les ont fréquentés. Ce couple avait une filleule : ma future épouse. Si mon père n’avait pas changé de trottoir, je n’aurais jamais rencontré celle qui deviendrait ma femme. Il est probable que je ne serais jamais devenu enseignant… ni peut-être même écrivain !

A suivre ...

Lundi 24 avril 2017

POURQUOI  ÉCRIRE DE LA S-F ? Suite et fin...

Dans le cadre de ses recherches, une jeune doctorante, Amélie Rebours, m’a posé une série de question sur mon intérêt pour la science-fiction.

On trouvera ici ( la suite et la fin de ) mes réponses.

5) L’essor du numérique a-t-il directement influencé votre créativité, votre écriture ? ( sur les sujets à aborder par exemple )

C’est l’évidence. L’essor du numérique m’a influencé de deux façons :

1/ d’abord, en effet, en orientant la thématique de mes récits.

Mes romans policiers, à commencer par L’OrdinaTueur, n’existeraient pas sans l’informatique. Et mes nouvelles de SF ( Virtuel, attention Danger ! Allers simples pour le Futur ), ou mes romans de SF ( de La Musicienne de l’aube à Virus LIV 3 ou La mort des livres ) ont pour sujet l’essor du numérique, leurs prolongements ( les réseaux sociaux, les jeux, les mondes virtuels ), leurs limites, leurs dangers.

2/ Ensuite ma façon d’écrire.

Qu’on le veuille ou non, l’informatique a changé la donne : on n’écrit plus de la même façon depuis l’essor des nouvelles technologies : le cinéma, la télévision, les réseaux sociaux, les clips vidéo, la publicité, l’usage des ordinateurs, des smartphones, des tablettes – et les échanges au moyen du téléphone, des mails, des SMS, de Skype – j’en passe ! – tout cela contraint les écrivains à adopter de nouvelles stratégies et à adapter leur écriture à l’usage quotidien des nouvelles technologies !

6) Bien avant les années 2000, comment imaginiez-vous notre époque aujourd’hui ?

J’étais naïf – et convaincu que l’humanité s’orienterait vers un gouvernement mondial. Comme la plupart des auteurs de SF, je n’avais imaginé ni l’auto-destruction des blocs de l’est, ni l’essor d’Internet.

Dans Le Soleil va mourir, j’envisageais notre planète gouvernée par un « Conseil des Mille », un monde qui ne pensait plus en termes de nations ou d’intérêts particuliers, mais avec l’objectif de lutter contre la pauvreté, les injustices, les maladies – et de veiller à ce qu’aucun conflit ne dégénère. J’imaginais un collectivisme universel bienveillant et fraternel, une utopie avec un essor des technologies mises au service du bien-être général, et non des distractions et du confort individuel…

Nous sommes loin de mes rêves d’adolescent ! Certains se sont pourtant concrétisés : dans Aio, Terre invisible, une expédition spatiale réunit Américains, Soviétiques, Chinois et Français – c’était déjà une sorte d’ISS imaginée en… 1968.

7) Votre regard sur le futur a-t-il changé aujourd’hui ? Pourquoi ?

Bien sûr, il a changé !

Pourquoi ?

Parce que notre regard sur le futur change en fonction des événements et du présent.

Même si j’ai été, dans mes écrits de 16 ans, un précurseur dans le domaine de l’écologie, je n’avais pas imaginé ni prophétisé le réchauffement climatique. Encore moins le triomphe d’une économie de marché qui, en ce XXIe siècle, laisse un boulevard à une surconsommation programmée et, à terme, à de multiples problèmes dont nous ne pouvons, aujourd’hui, que constater les premier effets : accentuation des inégalités, revendications des pays émergents à la consommation ( et, dans quelques décennies, à leur simple survie ) pénurie d’eau potable, montée des eaux des océans, désertification, apparition de nouvelles maladies liées aux conséquences ( multiples et indirectes ) du réchauffement de la planète… la liste serait trop longue à énumérer.

Certains auteurs de SF ( Huxley, Orwell, Bradbury ) redoutaient que l’humanité ne s’enfonce dans certaines impasses : sélection génétique, surveillance de la population, mise sous influence permanente grâce à la « novlangue », recherche effrénée du plaisir immédiat, disparition du livre et de la culture...

Ces univers de cauchemar sont pourtant à notre porte, comme ils l’avaient prévu. Leurs avertissements étaient vains. C’est même pire que cela, car dans leurs dystopies, une frange de la population prenait conscience de l’aliénation générale… alors qu’aujourd’hui, cette aliénation est mieux que consentie ou acceptée : elle est réclamée !

On comprend que certains auteurs, dont je fais partie, soient parfois dépités ou amers. Mais toujours prêts à s’exprimer – et à s’indigner.

8) Comment imaginez vous notre futur ? Positivement, négativement ?

Nous sommes à la croisée des chemins. Le GIEC ( et certains économistes ) jugent que si des mesures drastiques ne sont pas prises avant 2030 pour limiter notre consommation ( notamment celle du CO 2 ), le réchauffement de la planète deviendra incontrôlable, comme je le suggère dans mon roman Cinq degrés de trop ( Rageot, 2006 ).

Mais le système économique mondial est un moteur plus puissant que la prise de conscience de la réalité climatique. Et les choix politiques mondiaux générés par notre… « démocratie » ( mais oui, Trump a été élu ! ) ne vont pas dans le sens du respect de l’environnement et du sort des générations futures.

Aujourd’hui, 62 personnes possèdent autant de richesses que la moitié de la population mondiale. Ces 62 personnes dirigent des multinationales dépendant les unes des autres et à l’origine de la destruction massive d’écosystèmes naturels et du réchauffement climatique.

Ces chiffres ne sont pas un scoop : ils sont livrés par Véronika Zarachowicz dans Télérama ( N° 3491, 10/16 décembre 2016 ). Un autre chiffre, livré par Le Point le 16/01/2017, révèle que « huit personnes détiennent autant de richesses que la moitié la plus pauvre de la population mondiale. »

Dans cinq ans, dans dix ans, combien seront-ils à avoir le sort du monde entre leurs mains – et à décider de changer le destin de la planète, et de l’humanité ?

Oui, mon regard sur le futur ne cesse de changer.

Et mon inquiétude de grandir.

Jeudi 20 avril 2017

POURQUOI  ÉCRIRE DE LA S-F ?

Dans le cadre de ses recherches, une jeune doctorante, Amélie Rebours, m’a posé une série de questions sur mon intérêt pour la science-fiction.

On trouvera ici ( le début de ) mes réponses.

1/ Pourquoi avez-vous commencé à écrire de la science-fiction en particulier ? (intérêt depuis tout petit, fascination autour du cinéma de SF…)

J’écris depuis mon plus jeune âge. Dans tous les domaines.

A 10 ans, abonné au magazine Tintin, j’ai été passionné par Objectif Lune et On a marché sur la Lune. Un an plus tard, j’ai découvert Jules Verne, Jack London, Edgar Poe et je me suis mis à écrire, sur des cahiers, des nouvelles fantastiques et des romans d’aventures sur le modèle de ces grands maîtres.

Le cinéma ? Certainement pas. J’y allais rarement.

Je fréquentais surtout le théâtre ( classique ! ) et Britannicus m’a beaucoup plus marqué que Planète Interdite – la SF, au cinéma, était d’ailleurs quasiment inexistante à la fin des années cinquante.

En 1957 ( j’avais 12 ans ) j’ai vécu en direct le lancement du premier Spoutnik, l’odyssée de Laïka, jusqu’au premier tour de la Terre en orbite de Gagarine, en 1961.

Si quelque chose m’a fasciné, ce sont les débuts de la conquête spatiale : je me suis construit une lunette astronomique, j’ai dévoré les magazines et ouvrages qui traitaient de l’univers ( L’Astronomie de Pierre Rousseau, venait de sortir au Livre de Poche ! ).

Certes, j’ai alors commencé à tâter de la SF dans mes écrits – mais pas que, comme on dit ! Marié, prof de Lettres, déjà politiquement engagé et soucieux du devenir de l’humanité ( le mot écologie n’était pas à la mode ), j’ai écrit ( toujours sur des cahiers ) en 1966 un roman policier puis, en 1967, un récit très inspiré du Nouveau Roman ; Nation Dauphine ) – sans jamais songer à proposer ces textes à un éditeur.

En 1968, ma femme m'a offert une machine à écrire. Pour la première fois, j'allais pouvoir taper mes textes ! Je venais de lire La nuit des temps de Barjavel. Mon épouse, qui connaissait mal la SF, avait été impressionnée par ce récit, dont la fin pessimiste l’avait bouleversée.

— Si c'est ça, la SF, m'a-t-elle dit, je n'en lirai plus jamais !

— Rassure-toi. Je vais t'écrire un roman de SF aussi beau que celui de Barjavel. Et il finira bien.

Je me suis mis au travail. Directement, en tapant sur le clavier de ma nouvelle machine. Les débuts ont été laborieux : chaque jour, en rentrant du collège où j'enseignais, je consacrais deux heures à l'écriture de mon roman.

Sept mois plus tard, je mettais un point final à Aïo, terre invisible. Il totalisait 700 pages, il était plus épais qu'une rame de papier !

Refusé par Hachette et accepté par Hatier, il est sorti dans une collection… pour jeunes adultes, la première collection de poche pour la jeunesse : Jeunesse Poche anticipation. J’étais surpris, mais pas du tout vexé.

La responsable, Tatiana Rageot, m’en a commandé un deuxième.

Le troisième, La Machination ( destiné au départ au même éditeur – donc toujours de la SF ), a décroché en 1972 le Prix ORTF ( Prix de la Radio et de la Télévision ).

J’étais devenu, malgré moi, « un auteur de science-fiction pour la jeunesse ».

Le hasard et la chance ont donc une grande place dans le fait que je me sois spécialisé dans la science-fiction, un genre que je n’ai cessé alors d’explorer et d’approfondir.

2) Sur quoi vous basez-vous pour vos récits ? (votre inspiration: événements actuels ? passés ? récits qui vous inspirent ? …)

L’actualité est sans doute ma première source d’inspiration. Je suis de près la marche du monde : les événements sociaux, politiques, économiques…

Je suis convaincu que les nouvelles technologies ne cessent de modifier nos comportements. Abonné à des magazines scientifiques, je fréquente des informaticiens, des physiciens, des astronomes, des climatologues… mais aussi des médecins et des policiers, moins en fonction de mes goûts ou du décor de mes récits… qu’au fil de mes rencontres dans les salons du livre.

Pendant vingt ans ( de 1970 à 1990 ), j’ai surtout livré des récits de SF.

Mais depuis, j’ai élargi ma palette, sans jamais perdre de vue, je crois, mes préoccupations sur l’avenir du monde et le sort de notre planète.

Certains de mes ouvrages puisent leur inspiration dans mon enfance ou mon adolescence. Mais ma propre vie n’est pas ( comme chez Proust, Pagnol ou Labro ) ma principale source d’inspiration. Mes récits historiques ( et mon intérêt pour la mythologie ) ont souvent pour sujet une découverte ou la personnalité d’un héros méconnu : Eratosthène, Anaxagore, Cyrano de Bergerac… Dans Pour l’amour de Vanille, je relate l’exploit d’un jeune esclave, Edmond Albius, qui parvint ( en 1841 ) à féconder les fleurs de vanille et à enrichir les colons de l’Ile de la Réunion ; dans Urgence, j’évoque le sauvetage, en septembre 1944, du premier jeune Français par la pénicilline.

Suis-je inspiré par mes lectures ? Oui, de gré ou de force !

En réalité, tout m’inspire : ma vie personnelle, mes souvenirs, les événements du quotidien et toutes les informations que je reçois, et j’en suis friand !

3) Dans quel but écrivez vous ces récits imaginaires ? (faire rêver, interpeller, prévenir, critiquer etc.)

Grave question, à laquelle il est difficile de répondre.

L’imaginaire est un art que l’on peut exploiter de mille façons : la peinture, la sculpture, la danse, la poésie, la fiction… Les mots m’ont toujours fasciné – sans doute l’influence du théâtre, un milieu qui m’a profondément marqué. Et je crois que les mots ont le pouvoir de modifier le comportement des hommes : ils transmettent de l’information, du savoir, mais aussi du rêve. Et les récits de fiction ont cette capacité de faire vivre au lecteur mille vies différentes, de le placer dans des situations inédites, de le questionner.

Alors oui, j’écris sûrement pour faire rêver, pour interpeller, pour critiquer nos comportements, notre société, et faire réfléchir le lecteur sur notre place au sein de l’univers, sur notre responsabilité collective face à l’avenir d’une espèce exceptionnelle ( la nôtre ) qui gaspille ses compétences au lieu de les mettre au service d’un futur qui devient de plus en plus problématique.

Pourquoi écrit-on ? Il serait intéressant de poser la question aux écrivains. Leurs réponses seraient sans doute très différentes les unes des autres.

Ecrire est devenu pour moi depuis… 65 ans, un besoin, une forme de drogue. J’aime citer la réponse de Jules Renard : Ecrire est une façon de parler sans être interrompu.

4) Êtes-vous en train d’écrire un nouveau livre ?

- Si oui, quel en est son sujet, son thème, sa problématique ?

- Si non, sur quel sujet aimeriez-vous écrire aujourd’hui ?

J’ai plusieurs réponses à cette question :

Le 2 mai prochain sortira Jumelles en détresse, un petit roman policier destiné aux enfants.

En août 2017 devrait paraître une nouvelle enquête de « Logicielle », l’héroïne de mes romans policiers, dans la collection Heure Noire.

Son sujet ? Sa problématique ? Eh bien j’imagine que dans un futur proche, les nouveaux propriétaires de Google recruteront d’une façon très particulière de jeunes surdoués destinés à être les modèles d’une humanité future – un projet très concret puisque c’est celui du transhumanisme. Ce récit correspond, on l’aura compris, à mes vieilles préoccupations… mais ces thèmes ne sont pas ceux que le public affectionne.

Et les éditeurs, aujourd’hui, ont une priorité : survivre, donc publier des récits que le public semble attendre ou apprécier. L’objectif d’un écrivain authentique est souvent différent : aller au bout d’un récit qu’il mûrit, rumine, et dans lequel il exprime des convictions profondes ou une vision qu’il aimerait faire partager.

La suite des réponses à ce questionnaire… la semaine prochaine !

Lundi 06 février 2017

Une interview de Logicielle

Pour les besoins d’un article, Laura Ferret-Rincon a adressé plusieurs questions à Logicielle. Pour répondre, j’ai dû prendre la place de mon héroïne… en sollicitant l’aide de ma fille Sophie, qui a été autrefois le modèle de mon personnage. Elle en possède toujours certains traits, sur le plan du physique et du caractère !

Les lignes qui suivent sont donc un « digest » de nos réponses respectives, qui se complétaient sans jamais se contredire.

  1. Bonjour Logicielle ! Merci de participer à cette petite interview.

Je vais vous poser une dizaine de questions, n’hésitez pas à intervenir ou à donner des précisions. Alors, votre véritable nom est en réalité Laure-Gisèle, Logicielle est le pseudonyme donné par vos collègues en raison de votre amour de l’informatique. C’est assurément un drôle de surnom qui se retient facilement ! Est-ce qu’il vous plait ou bien le subissez-vous ?

Faire valoir vos compétences informatiques dans un milieu réputé masculin n’a pas été difficile parfois ? Ne vous êtes-vous pas heurtée aux mauvaises langues ?

Mais cela fait déjà trois questions d’un coup ! Attention, il ne vous en reste plus que sept !

Pour la question du surnom, je pense qu’il en est de même avec moi qu’avec tout le monde : au départ le surnom vient d’une gentille moquerie qu’on n’apprécie pas plus que cela mais avec le temps se crée une certaine intimité, pas si désagréable.

Evoluer et réussir à faire son trou dans un milieu réputé masculin est compliqué en effet, mais finalement très dynamisant ; on apprécie chaque petite victoire au jour le jour et l’avantage dans ce milieu de l’informatique (et contrairement à certains autres), c’est que quand une victoire est gagnée, elle est véritablement acquise et on peut s’atteler à la suivante. Quant aux mauvaises langues, elles sont partout : allez faire un tour dans le salon de coiffure à côté de chez vous et ouvrez vos oreilles, vous verrez que le monde réputé féminin n’a rien à envier à celui réputé masculin !

  1. Germain est un ami de longue date, c’est également un mentor pour vous. Que vous a-t-il apporté ? Pouvez-vous nous dire quelques mots le concernant ?

Germain est comme… un père pour moi ! C’est le seul homme que je connaisse qui n’a aucun a priori sur les personnes (homme, femme, peu importe !) aucun jugement premier et qui ne se fie qu’à l’intelligence des gens, à ce qu’ils recèlent au fond d’eux. Il m’a apporté la mesure en toute chose et le sang-froid dont je manquais quand j’ai démarré.

  1. Votre métier est tout de même très prenant ! Quels rituels ou petites choses faites-vous, une fois revenue à la maison pour souffler un peu et marquer une distance nécessaire entre travail et vie privée ?

Très bien, vous voulez tout savoir ? OK, vous allez être servie : je file aux toilettes et me prends une BD !

  1. Vous avez aidé à la résolution de plusieurs enquêtes avant de prendre les rênes à votre tour. Y en a-t-il une en particulier qui vous revient en mémoire et durant laquelle vous avez eu peur que l’assassin triomphe ?

Aucune en particulier, parce qu’il y a toujours ce moment de doute qui vous assiège un instant et qu’il faut réussir à dominer. Et qu’il est toujours suivi de cette certitude utopique que le monde est bien fait et que les méchants finissent toujours par payer.

  1. Je sais que vous n’aimez pas trop parler de vous, mais laissez-moi vous poser une question plus piquante, qui, je le sais, ravira nos lecteurs ! (mais si, mais si !)

Que pourriez-vous nous dire sur votre relation pour le moins surprenante avec votre collègue Max ? Vous adoriez le détester ?

Mais pourquoi mettez-vous cette dernière phrase au passé ? Je blague, bien sûr ! Max a des côtés terriblement agaçants, il titille vous voyez, comme le font souvent les enfants. Mais il a justement ce côté enfantin et tellement naturel et humain, souvent désarmant, qui me fait craquer… finalement. Si vous ajoutez à cela que c’est un homme dynamique, travailleur et obstiné, ils ne sont pas si nombreux de nos jours !

  1. Avant que l’on qualifie cette interview de presse à scandale, revenons au travail voulez-vous. J’ai personnellement entendu parler de vos exploits lors de l’affaire de L’ordinatueur, fascinante sur plusieurs points. N’avez-vous pas gardé une certaine défiance envers les nouvelles technologies depuis lors ? Surtout avec l’essor des jeux de réalité virtuelle.

Si, tout à fait, j’ai encore cette image de l’écran de l’ordinateur qui parfois me guette dans le noir. La technologie est une science incroyable, tant qu’elle est maitrisée ; mais nos sociétés modernes lui ont donné un trop grand pouvoir sur certaines gens trop faibles ou trop influençables qui se laissent bien souvent dépasser hélas.

  1. Vous aimez bien la nourriture, vous adorez la tarte Tatin par exemple. Pourtant, avec votre métier, il vous faut sans cesse garder la forme. Des astuces ?

Une seule astuce : le sport ! On peut manger de tout tant que l’on se bouge en conséquence.

  1. Vous vous êtes souvent rendu dans le Périgord pour affaires ou encore pour rendre visite à votre ami Germain. Vous aimez bien la région ?

Le Périgord est une région gaie et accueillante, comme le sont ses habitants, du moins ceux que j’ai pu rencontrer… Je l’aime beaucoup, elle sait associer les bienfaits de la nature et le travail de l’homme, pour preuve, goûtez un peu sa cuisine !

  1. J’en viens à la fameuse question que je me plais tant à poser. Quand et pourquoi avez-vous décidé d’exercer ce métier ? Selon vous, quels en sont les avantages et les désavantages ?

Vous trouverez une réponse à cette question dans le livre « … » Je pense qu’on ne se décide pas à faire ce métier, il est là, tout près, comme une évidence, et un jour on se lance. Les avantages en sont, comme certainement dans tous les autres métiers d’ailleurs, le plaisir que moi j’y trouve, le sentiment que chaque jour va être nouveau, étonnant, avec peut-être une réponse à une question, une solution définitive à une enquête en cours. Le revers de la médaille est ce sentiment de vide qui m’inonde lorsqu’une enquête est finie, un peu comme si je devenais une ombre…jusqu’à la prochaine !

  1. Dernière curiosité de ma part : quels sont vos projets pour l’avenir ?

Pour l’avenir ? Selon où en sont les lecteurs je ne sais pas vraiment… Un mariage, des enfants ? Un long et lointain voyage, certainement.

Retrouvez cette interview (et d’autres) en vous connectant sur www.lesdessousdelaplume.fr

Lundi 14 novembre 2016

La science irrigue-t-elle encore la fiction aujourd'hui ? ( deuxième partie)

La revue trimestrielle Nous Voulons Lire, spécialisée dans l’étude et la critique des livres pour la jeunesse, consacre son dernier numéro aux rapports entre la science et la littérature ( notamment celle qui est destinée à la jeunesse. )

On trouvera ici la deuxième et dernière partie de ma contribution à ce numéro ( la première est en ligne depuis lundi dernier ! ) : la réponse à la question

La science irrigue-t-elle encore

la fiction aujourd'hui ?

Energies nouvelles & pollution

Dénoncés autrefois par des classiques de la littérature jeunesse ( La ville sans soleil** de Michel Grimaud, R. Laffont, Plein Vent ou L’énergie du désespoir**de Michel Corentin et Gil Lacq,Duculot,Travelling sur le futur), les méfaits de la pollution, de l’industrialisation aveugle et de l’énergie nucléaire font moins recette. Sans doute, là encore, parce la réalité a rejoint la fiction !

Souvent, ce thème est traité au moyen d’un récit post-atomique ; il met en scène une société qui a survécu à un cataclysme, comme dans comme dans Niourk** de Stefan Wul ( Gallimard, Folio Junior ), Le monde d’en haut** de Xavier Laurent Petit ( Casterman Poche ) ou Rem le rebelle** de Jean-Yves Loude( Tertium ). Le problème des déchets à longue durée de vie ( strontium, césium ) produits par nos centrales à eaux sous pression est traité dans Le soleil va mourir** ( Pocket jeunesse ) et celui des énergies du futur ( éoliennes, gaz de compost, etc. ) dans Ecoland** ( Rageot, Métis ) de Christian Grenier.

Mais là encore, dans un grand nombre de récits d’anticipation, ces énergies sont présentes de façon anecdotique, comme toile de fond.

Informatique & réalité virtuelle

Les fulgurants progrès de l’informatique dopent l’imaginaire des auteurs depuis la sortie du classique mais méconnu Simulacron 3 de Daniel Galouye ( 1964 ! ) jusqu’au récent Jardins virtuelsde Sylvie Denis ( Gallimard, Folio SF ), en passant par la plupart des ouvrages de Bruce Sterling comme Les mailles du réseau ( Gallimard, Folio SF ), qui évoque un futur gouverné par le web… et les multinationales.

Depuis les films Total Recall, Matrix et Avatar, on sait que la problématique de ces récits concerne la réalité de la perception, thème abordé par Platon dans son « mythe de la caverne » et qui pose la question : si le monde dans lequel nous évoluons était un leurre, nous dissimulant une « réalité supérieure » ?

Cette rubrique mériterait à elle seule  un article, voire une thèse !

Sa bibliographie complète nécessiterait plusieurs pages, même si certains récits utilisent ces thèmes comme décor sans offrir de réflexion critique.

Les jeunes adultes ont l’embarras du choix, entre Pixel noir**de Jeanne A-Debats ( Syros, Soon ), La fille de mes rêves** de Christophe Lambert ( Syros, Soon ), le recueil Virtuel, Attention danger !** ( Milan, Zanzibar ) ou La musicienne de l’aube** ( Bayard, Les Imaginaires ) de Christian Grenier.

Je me permets de signaler que Logicielle, l’enquêtrice de mes romans policiers ( publiés chez Rageot, Heure Noire ) utilise des ordinateurs qui génèrent des univers virtuels contemporains ( L’Ordinatueur**, Simulator** ), historiques( @ssassins.net**), ou susceptibles de s’interconnecter pour prendre le pouvoir, ce que Vernor Vinge appelle « la singularité » ( dans @pocalypse**)

Et les écrans ?

Leur usage, leur abus et leurs dangers ont donné naissance à de nombreux récits pour la jeunesse, comme Le garçon qui savait tout* de Loïc le Borgne ( Syros, Mini Soon ), Hashtag Bleu** de Florence Hinckel ( Syros, Soon ), Mort sur le Net** ( Rageot, Heure Noire ), Mon frère est un hacker** ( Oskar ) ou encore Virus LIV 3 ou la mort des livres** de Christian Grenier.

Réchauffement & changement climatique

De nombreuses sciences ( climatologie, océanographie, écologie, glaciologie – mais aussi économie et politique ) sont associées  à ce phénomène pointé du doigt dès 1962 par J.G. Ballard dans Le Monde englouti et Sécheresse

L’urgence du phénomène et la multiplication des congrès depuis le Protocole de Kyoto de 1997 a dopé l’imaginaire des auteurs : les recueils Nouvelles vertes** ( Thierry Magnier ) et 10 façons d’assassiner notre planète** ( Flammarion ),proposent des visions futuristes et édifiantes d’auteurs pour « jeunes adultes ». Océania**d’Hélène Montardre( Rageot-romans ), Cinq degrés de trop**( Rageot, Heure Noire ) et2115, Terre en péril( Tertium ) de Christian Grenier évoquent les nombreuses et diverses conséquences du réchauffement : climat mais aussi montée des eaux, afflux des réfugiés, nouvelles maladies, etc.

Les adultes, eux, liront avec profit Aqua de Jean-Marc Ligny ( L’Atalante ), Bleue comme une orange de Norman Spinrad ( J’ai Lu ), Gros Temps de Bruce Sterling ( Denoël, Présence du Futur ), et Le grand hiver de John R. Gribbin et Douglas Orgill ( Le Seuil )

Biologie & génétique

Les récentes découvertes en biologie ont renouvelé ce thème classique dans la littérature en répondant à des questions comme : quelles sont les conditions d’apparition de la Vie ? Et celles de l’intelligence ? Dresser la liste des ouvrages ( innombrables et inégaux ) qui traitent de ces thèmes serait vain. Le plus édifiant est le classique et superbe Rendez-vous avec Rama ( J’ai Lu ) d’Arthur C. Clarke.

Après l’informatique, le génie génétique est sans doute le thème le plus utilisé dans les fictions scientifiques actuelles. Les limites du clonage ont freiné l’imaginaire des écrivains, même si Christophe Lambert en évoque les conséquences avec Papa, maman, mon clone et moi*.Dans Rana et le dauphin*, Jeanne A-Debats imagine qu’on peut doper l’intelligence des animaux. Florence Hinckel,dansMémoire en mi*, qu’on stocke les souvenirs. Eric Simart évoque la création de chimères dans L’enfanfaon* et sa série desHumanimaux* ainsi que Karina Rosenfeld dans Moi, je la trouve belle* ( tous ces ouvrages sont sortis chez Syros, en Mini Soon ).

La manipulation du génome humain a aussi été abordée par Danielle Martinigol dans Les oubliés de Vulcain** ( Hachette, L. de P. jeunesse) etsa suiteC.H.A.R.L.E.X.**( Syros, Soon ). La musicienne de l’aube** de Christian Grenier ( Bayard, Les Imaginaires ) évoque la possibilité de connecter le cerveau à un ordinateur… le rêve du transhumanisme !

Médecine et transhumanisme

Comme l’illustrait le film d’Andrew Niccol Bienvenue à Gattaca ( 1997 ), les progrès de la génétique permettront sans doute de concevoir avant la fin du siècle des « bébés zéro défaut » : longue durée de vie et capacités maxima : plus de prédisposition aux cancers, au diabète, etc. Que ces recherches soient ou non légales est accessoire : ce que la recherche peut accomplir sera adopté un jour par une frange aisée de la population avant d’être réclamé par la majorité. Ce problème aux conséquences multiples est abordé par Yves Grevet dans Des ados parfaits* ( Syros Mini Soon ), Florence Hinckel ( Théa pour l’éternité**, Syros Soon ), Johan Heliot ( Les amants du génome**, Syros Soon ), Christian Grenier ( Un amour d’éternité** Hachette, L. de P. jeunesse ) et par les auteurs du recueil Les visages de l’humain** ( Mango, Autres Mondes ).

Il y a dix ans, le public ignorait l’existence de Ray Kurzweil, le pape du transhumanisme, aux recherches financées par Google. Avec pour objectifs d’améliorer l’Homme ( voir plus haut ) puis de lui faire gagner… l’immortalité.

Comment ? En transférant en fin de vie les milliards de neurones de son cerveau ( avec souvenirs, expérience, personnalité ) sur un ordinateur !

Son corps ? Un clonage préventif assurera sa pérennité au fil de transferts successifs.

Fiction ou réalité future ?

La France… et les sciences

Les fictions scientifiques utilisent l’actualité pour brosser le tableau de nos sociétés de demain, mondes qui seront modifiés en profondeur par les applications des sciences déjà à l’œuvre.

Pour vous en convaincre, songez qu’il y a 50 ans…

  • les superordinateurs de la NASA qui effectuaient les calculs pour les expéditions lunaires coûtaient des millions de dollars. Aujourd’hui, une calculette à 5 euros possède plus de capacités que ces vieilles machines !

  • personne n’aurait cru qu’une clé USB de 64 go de quelques grammes finirait par coûter 6 euros chez E-bay.

  • Internet, les smartphones, les tablettes et les réseaux sociaux nous occuperaient cinq heures par jour en moyenne.

  • peu de gens imaginaient que le réchauffement climatique serait une menace pour l’humanité.

Pourtant, certains auteurs avaient envisagé ces bouleversements et leurs conséquences sur nos sociétés.

Dans son roman 1984 ( publié en 1949), George Orwell évoquait l’utilisation de la novlangue et l’avènement de Big Brother. Aujourd’hui, on n’utilise plus les vilains mots de capitalisme et de chômage mais ceux plus adoucis, d’économie de marché et flexibilité de l’emploi ; il imaginait la surveillance de la population par des caméras, celles-là mêmes qui se multiplient dans nos villes et nos banlieues, sans parler de Google qui piège chacune de nos connexions.

L’homme amélioré ? On y travaille déjà.

Le réchauffement climatique ? On s’y habituera…

Des récits boudés par les lecteurs

Hélas, les ouvrages qui mettent en garde contre les dérives futures de nos sociétés sont loin d’avoir lune large audience !

Si la France a longtemps été « le pays des lumières », les lecteurs du XXIe siècle semblent bouder les récits tournés vers les sciences. L’élan des encyclopédistes du XVIIIe siècle se serait-il déplacé vers la Silicon Valley ?

Pourtant, les technologies nous ont envahis : nous sommes cernés de robots et d’informatique. Du lave-vaisselle à l’ordinateur, en passant par la voiture et les smartphones, nous passons ( volontairement ) notre vie à utiliser ces technologies. Sans nous interroger sur leurs limites et leurs dangers, sans avoir conscience de leur impact sur notre mode de vie, de réflexion et de pensée.

Si certaines fictions dérangeantes nous interrogent à ce sujet, aucune n’est un des best-sellers actuels de la littérature...

Le lectorat adulte, féminin à 75%, préfère les récits réalistes ou à tendance fantastique. Les seniors, eux, se tournent plus volontiers vers les récits de terroir.

Le lectorat adolescent privilégie les best-sellers anglo-saxons. On y trouve

surtout de la fantasy et des dystopies où la place des sciences est très réduite.

* 13,7 milliards d’années, 4,5 milliards d’années ; plus de 2 000 exoplanètes.

Les enfants des classes primaires ont des lectures très diverses. On y privilégie toujours le conte alors que l’intérêt des enfants est important pour des récits de type scientifique.

Ces choix, dès l’enfance, seraient-ils la conséquence de la féminisation de l’enseignement et de la littérature jeunesse ? Quand j’avance cet argument, on me taxe de machisme. Les faits sont pourtant là : combien d’hommes dans les écoles, dans les bibliothèques ( où ils sont souvent responsables des CD, DVD ou de la BD ! ) et dans les directions littéraires des collections pour la jeunesse ?

Peu nourris de récits scientifiques à l’école, tout se passe comme si les jeunes lecteurs se trouvaient au collège, confrontés à la lecture des classiques.

Les sciences et les technologies ? Ceux qui s’y intéressent les trouveront dans les documentaires… ou dans l’usage intensif de l’informatique, des tablettes, des écrans, des jeux vidéo – ces gadgets qu’évoquait la littérature de SF, et que les jeunes adultes peuvent justement utiliser aujourd’hui !

Conclusion

La science irrigue la fiction, c’est un fait. Mais la question mériterait d’être inversée : et si la fiction influencerait la science ?

Eh oui : j’ai coutume d’affirmer que si l’homme a conquis la Lune, ce n’est pas grâce à J.F. Kennedy ni à Werher von Braun, mais parce que Lucien de Samosate, Cyrano de Bergerac, Fontenelle, Jules Verne et Hergé ( entre autres ) ont inscrit ce rêve au programme de l’humanité.

Le prochain objectif, déjà formulé dans Gilgamesh, c’est la quête de l’immortalité. Une utopie dont certains écrivains ( dont Simone de Beauvoir ) ont décrit les conséquences, et que le transhumanisme a mis à son programme. Les lecteurs des fictions qui l’évoquent jugeront s’il s’agit là d’un rêve… ou d’un cauchemar.

Si vous souhaitez vous abonner à ( ou obtenir des renseignement sur ) Nous Voulons Lire, adressez un mail à : contact@nvl-cralej.fr

Lundi 07 novembre 2016

La science irrigue-t-elle encore la fiction aujourd'hui ?

La revue trimestrielle Nous Voulons Lire, spécialisée dans l’étude et la critique des livres pour la jeunesse, consacre son dernier numéro aux rapports entre la science et la littérature ( notamment celle qui est destinée à la jeunesse. )

On trouvera ici la première partie de ma contribution à ce numéro ( la seconde suivra la semaine prochaine ) : la réponse à la question

La science irrigue-t-elle encore

la fiction aujourd'hui ?

Le mot science recouvre des notions diverses. Ainsi, on distingue les sciences dures ( plutôt qu’exactes ! ) et les sciences molles ( ou douces ) dont feraient partie les sciences de la vie et les sciences sociales.

Quant à la fiction ( la littérature mais aussi le cinéma ! ), elle s’inspire et traite davantage des technologies que des sciences elles-mêmes, les technologies étant les applications pratiques des sciences : l’astronomie a ainsi donné naissance à l’astronautique.

Science et littérature ont toujours entretenu des rapports difficiles. Faut-il croire que les scientifiques se méfient de l’imaginaire… et que les amoureux de la littérature sont peu attirés par les sciences ?

Science et littérature : historique.

Pour faire court, disons que la littérature se nourrit des sciences depuis la Renaissance.

L’astronome Johannes Kepler fut sans doute le pionnier de la « hard science » avec son récit Somnium, écrit ( en latin ) en 1608, un voyage imaginaire sur la Lune nourri de ses propres observations. Si Léonard de Vinci, un siècle auparavant, avait écrit des romans, il aurait été un pionnier de la science-fiction !

Écrit en 1654 par Cyrano de Bergerac, L’Autre Monde, sous titré Histoire comique des états et empires de la Lune & du Soleil, était nourri des dernières découvertes scientifiques. Elève de Gassendi, Cyrano inventait même la fusée à étages ! Poète frondeur athée et homosexuel, il a été poursuivi par l’Inquisition...

Swift et Voltaire se sont illustrés dans les contes philosophiques, où les sciences sont surtout sociales.

Il faudra donc attendre le XIXe siècle et Jules Verne ( puis R.L. Stevenson, Jack London, H.G. Wells et Rosny Aîné ) pour que les nouvelles découvertes alimentent l’imaginaire des auteurs. Leurs ouvrages, notons-le, ont surtout touché le jeune lectorat. Comme s’il fallait être jeune pour être intéressé par l’union ( contre nature ? ) des sciences et de la fiction.

En réalité, c’est au XXe siècle que le genre hard science va s’épanouir grâce :

  • aux progrès de la médecine et aux prémisses de la génétique ( L’île du Dr Moreau en 1896, Le meilleur des mondes de Huxley en 1932 )

  • aux applications indirectes ( le « Voyageur de Langevin » ) de la Théorie de la relativité générale publiée par Einstein en 1916.

  • aux progrès des fusées qui, de Tsiolkovski L'Exploration de l'espace cosmique par des engins à réaction fut publié en 1903 ) à Wernher von Braun, permettront la conquête de l’espace.

  • à la découverte des galaxies ( par Hubble, en 1920 ) et l’estimation de la taille et de l’âge de l’univers, de quoi nourrir l’imaginaire des écrivains !

En 1967, accompagnant mes élèves au Palais de la Découverte, j’ai reçu un rejet cinglant de la part des scientifiques présents après leur avoir révélé que j’écrivais des romans de SF ! La même année, aux Etats-Unis, les 60 000 acteurs du projet Apollo étaient pourtant abonnés d’office à des magazines de SF, la NASA jugeant que ces récits pouvaient aider la conquête spatiale.

Aujourd’hui, les salons du livre et les congrès se multiplient. Aux Utopiales de Nantes, aux Imaginales d’Epinal, au salon Scientilivres de Labège ( à deux pas de La Cité de l’Espace et d’Airbus Industrie ), écrivains, chercheurs et ingénieurs de tous bords échangent et se côtoient. Désormais, l’information circule ! Et les scientifiques ne considèrent plus l’imaginaire comme un ennemi.

Aussi, la réponse à la question posée en guise de titre pourrait se résumer à : « Oui ! Plus que jamais ! »

Toutefois, il conviendrait de nuancer cette affirmation : si la science irrigue la fiction, les lecteurs ne sont pas toujours au rendez-vous. Et il serait bon d’en analyser les raisons.

Quelles sciences sont le terreau de la fiction ?

Les sciences sociales ( problèmes de société, comportements humains ) ont toujours nourri l’imaginaire des auteurs, de Mme de la Fayette à Michel Houellebecq en passant par Voltaire, Balzac, Flaubert, Stendhal, Zola, Henry Bordeaux, François Mauriac, René ou Hervé Bazin. Elles sont aussi le terreau de nombreux récits de SF dans lesquels une découverte ou de nouvelles lois modifient en profondeur les comportements sociaux. C’est le cas des dystopies actuelles pour jeunes adultes ( Uglies, Hunger Games, Divergente, la trilogie du Labyrinthe, etc. ). Ces ouvrages se contentent de mettre en scène, dans le futur, des ados luttant contre une dictature. Ces récits font bien partie du genre SF, mais on y trouve peu de sciences ; et leurs technologies relèvent du gadget.

Si l’ont tient l’Histoire pour une science sociale, l’uchronie a retrouvé un nouvel élan : nombreux sont les auteurs ( Eric Emmanuel Schmidt avec La part de l’autre, Albin Michel ) à imaginer une société contemporaine différente de la nôtre à la suite d’un événement historique qui a modifié le futur : dans l’exemple cité plus haut, le simple fait qu’Adolf Hitler soit reçu ( il a été en réalité recalé ) au concours des Beaux-Arts de Vienne en 1908.

Les sciences dures, elles, flirtent souvent ( mais pas toujours ! ) avec la science-fiction. Les récits de SF qui les utilisent se classent alors dans la « hard science », un genre qui requiert de la part de l’auteur ( et des lecteurs ) de bonnes connaissances dans un domaine particulier.

Autrement dit, les récits qui utilisent les sciences sociales relèvent rarement de la SF ; et les récits de SF n’utilisent pas toujours les sciences dures.

Voici à présent un bilan ( certes incomplet ) des sciences et des technologies que certains récits mettent en scène ; le choix d’ouvrages qui les illustrera sera hélas loin d’être exhaustif.

Astronomie & astronautique

    Le genre space opera a connu son heure de gloire des années 40 aux années 70 : le film 2001, L’Odyssée de l’espace sort en 1968. Le 20 juillet 1969, Armstrong pose le pied sur la Lune ; la réalité rejoint la fiction. Désormais, l’imaginaire des auteurs se focalisera peu à peu sur l’avenir de la Terre et se tournera vers les sciences touchant l’environnement, puis vers l’informatique et la biologie.

Pourtant, la conquête spatiale nourrit encore l’imaginaire des écrivains, surtout ceux qui oeuvrent pour la jeunesse : Le très grand vaisseau* d’Ange ( Syros, MiniSoon ), Il faut sauver Laïka* de Philippe Barbeau ( Hatier ), Les robinsons de la Galaxie, Le passager de la Comète* ( SEDRAP, La science en tête ), Allers simples pour le futur** ( Mango, Autres Mondes) Contes et récits de la conquête du ciel et de l’espace** ( Nathan, Contes et légendes ) ou encore Le satellite venu d’ailleurs** ( Milan ) de Christian Grenier.

    Mars semble être l’objectif le plus proche : adultes, lisez la magnifique et très réaliste trilogie de Kim Stanley Robinson Mars la rouge, Mars la verte et Mars la bleue ( Pocket ) ou le plus récent Au loin, une lueur : le projet Mars d’Andreas Eschbach ( L’Atalante ). Lisez aussi le classique Mission Gravité de Hal Clément ( Robert Laffont, Ailleurs et demain ), Go Ganymède d’Antoine Bello ( Gallimard ), et Jardins d’Aleph 2 de Colin Marchika ( L’Atalante ).

Robotique & cybernétique

A l’image de la conquête spatiale, les robots ont eu leur heure de gloire dans les années 50, à l’époque où ils avaient forme humaine et semblaient menacer l’emploi - voire supplanter l’humanité. Aujourd’hui, dans l’industrie ou dans la vie quotidienne, ils nous envahissent de façon efficace et plutôt pacifique. Du coup, ils monopolisent moins la littérature de SF que les cyborgs, les « hommes modifiés » qui font nous interroger sur les liens ( et les frontières ) entre l’homme et la machine. Le cinéma en a usé ( et abusé ? ) avec Robocop, Terminator et I, Robot..

Si les plus jeunes peuvent voir le joli film d’animation Wall-E, ils liront surtout avec profit L’enfant-satellite* de Jeanne A-Debats ( Syros, MiniSoon ), Robot mais pas trop* et Roby ne pleure jamais* d’Eric Simart* ( Syros, Mini Soon ) ou encore Gare au robot-prof* de Christian Grenier( Magnard, Les Pt’its Fantastiques ). Les aînés doivent connaître l’incontournable trilogie des Robots d’Isaac Asimov mais aussi le classique et méconnu Les Humanoïdes de Jack Williamson. Notons que robots et cyborgs, sans être au centre d’un récit, sont des perturbateurs ou ( pour citer Propp ) des adjuvants tour à tour efficaces et dérangeants, comme les chenilles des Mange-forêts de Kim Aldany ( Nathan poche ), les« hommes-écrans » de Virus LIV 3** les protagonistes du recueil préfacé par Axel Kahn Les visages de l’humain** ( Mango, Autres Mondes ) ou, au cinéma, les répliquants du chef d’œuvre de Ridley Scott Blade Runner( d’aprèsla novella de Philip K. Dick Les robots rêvent-ils de moutons électriques ? )

La suite ( et la fin ) de cet article la semaine prochaine.

Si vous souhaitez vous abonner à ( ou obtenir des renseignement sur ) Nous Voulons Lire, adressez un mail à : contact@nvl-cralej.fr


* à partir de 8 ans : CE2, CM1, CM2

** 11 ans et + : collège, ados et jeunes adultes

Lundi 30 mai 2016

SF jeunesse (2) : Quel lectorat ? quel « format » littéraire ? Quels questionnements la SF propose-t-elle ?

Pressentie par la NRP ( Nouvelle revue Pédagogique ) pour présenter la « littérature de SF pour la jeunesse », l’universitaire Natacha Vas-Dereys a fait appel à quatre auteurs ( Joëlle Wintrebert, Pierre Bordage, Danielle Martinigol et moi ) pour leur poser cinq questions. Voici mes réponses aux trois dernières

Ce choix ( cf « écrire de la SF pour la jeunesse » ) vous a -t-il apporté des satisfactions spécifiques ? Quels sont vos rapports avec ce type de lecteurs ?

Oui ! Les contacts ( salons, courrier, mails, rencontres en milieu scolaire ) sont fréquents et le plus souvent cordiaux, sincères, gratifiants.

Le dialogue avec les jeunes lecteurs offre sans aucun doute des satisfactions que ne procure pas un contact ( plus rare et plus formel ) a vec le public adulte. Certes, les échanges sont souvent éphémères, mais ils se multiplient.

Dommage, toutefois, que la question ne porte pas sur les difficultés qu’on les auteurs… avec les éditeurs jeunesse. Leurs exigences, les ajustements que certains demandent pour que le récit soit conforme à l’attente supposée des lecteurs… tout cela mériterait un long développement !

Pourquoi, d’après-vous, la SF se prête-t-elle bien au format de la littérature jeunesse ? Peut-on d’ailleurs évoquer un « format » littéraire à son propos ?

Oui, le « genre SF » touche le jeune public – cette conviction, j’essayais déjà de la faire partager dans mon premier essai, Jeunesse et science-fiction, en 1971 ! Le jeu avec le « Si majuscule » de la SF est ludique, intrigant, c’est un vrai tremplin pour l’imaginaire et un défi pour l’esprit de déduction.

Car une fois l’hypothèse de départ posée, la SF propose « logique et rigueur dans l’enchaînement des faits ».

Ses univers doivent être sinon vraisemblables, du moins cohérents - ce qui n’est pas le cas des deux autres genres de la littérature de l’imaginaire : le merveilleux et le fantastique.

La SF se projette souvent dans l’avenir ; et les jeunes, de gré ou de force, sont concernés !; elle propose aussi :

  • une réflexion sur la science, les nouvelles technologies et

  • une interrogation permanente sur le rôle ( et les responsabilités ) de l’homme face aux machines qu’il crée, aux lois qu’il change, aux êtres qu’il rencontre, aux univers qu’il visite.

L’exploration des autres lieux, des autres temps, des autres êtres, des autres sociétés est l’un des nouveaux ( et fascinants ) terrains d’aventure pour les jeunes lecteurs.

Même si le principe de la SF ( hypothèse en décalage avec la réalité… mais récit réaliste ! ) est séduisant, cela ne fait pas d’elle un genre littéraire privilégié. Aucun genre n’est meilleur qu’un autre : le conte, la poésie, le théâtre… ces genres semblent nobles, ils ont la cote. Mais il y a des contes médiocres, de la mauvaise poésie et du théâtre bas de gamme...

La SF n’y échappe pas : on y trouve des récits banals, peu originaux – mais aussi des perles, des textes magnifiques, des modèles du genre. L’écarter a priori est une erreur commune à beaucoup de lecteurs – souvent adultes et lettrés !

Qu’apporte la singularité de la SF aux jeunes lecteurs ? Une dimension morale ? Philosophique ? Une manière de réfléchir aux choix que les plus jeunes devront faire pour le futur en termes d’écologie par exemple ?

Mais oui ! La réponse est dans la question.

Encore faut-il que l’ouvrage traite ces sujets de façon honnête, précise… et passionnante. Gérard Klein affirme que l’important, dans un roman de SF, c’est son hypothèse philosophique.

Hélas ! Davantage que les pistes offertes par les utopies, la SF privilégie presque toujours les impasses : les dystopies évoquent les voies qu’il faut éviter, les catastrophes qui attendent l’humanité si elle persiste dans des choix désastreux...

Mais l’important, ce ne sont pas les réponses que la SF pourrait apporter mais les questions qu’elle livre en pâture aux lecteurs.

Souvent, je conclus mes conférences sur la SF par le poème de Peter Handke qui sert de leit motiv au film de Wim Wenders Les ailes du désir :

Als das Kind Kind war, war es die Zeit der folgenden Fragen :

Warum bin ich ich, und warum nicht Du ?

Warum bin ich hier und warum nicht dort ?

Quand l’enfant était un enfant, c’est l’époque où il se posait les questions suivantes :

Pourquoi suis-je moi ; et pourquoi pas toi ?

Pourquoi suis-je ici, et pourquoi pas là-bas ?

Wann begann die Zeit und wo endet der Raum ?

Ist das Leben unter der Sonne nicht bloß ein Traum?

Quand le Temps a-t-il commence et où finit l’Espace ?

Et si la vie ici sous le soleil n’était qu’un rêve ?

Ist was ich sehe und höre und rieche

nicht bloß der Schein einer Welt vor der Welt ?

Et si tout ce que je vois, j’entends, tout ce que je respire

N’était que le reflet d’un monde me cachant le monde réel ?

Ces grandes questions, l’humanité se les pose depuis la nuit des temps ; la dernière n’est rien d’autre que le fameux mythe de la caverne…

Ces questions concernent notre identité, notre destin, le Temps, l’Espace – et la perception de la réalité. Autant de thèmes qui obsèdent les scientifiques, les philosophes… et les enfants.

Des questions fondamentales que les adultes, souvent, ne se posent plus.

On trouvera les réponses de mes trois autres camarades dans le N° de mars de la NRP !

Lundi 23 mai 2016

SF jeunesse (1) : quel public ? quel type d’écriture ?

Pressentie par la NRP ( Nouvelle revue Pédagogique ) pour présenter la « littérature de SF pour la jeunesse », l’universitaire Natacha Vas-Dereys a fait appel à quatre auteurs pour leur poser cinq questions.

Voici mes réponses aux deux premières


Pourquoi, en tant qu’écrivain de science-fiction (entre autres), avez-vous choisi d’écrire pour un jeune public ?

C’est un hasard, pas un choix.

J’ai écrit dès mon plus jeune âge, et dans les domaines les plus divers.

A vingt-deux ans, jeune prof, je n’imaginais pas être publié. Je venais de découvrir le nouveau roman et le genre policier ; à temps perdu, j’écrivais un récit sans ponctuation, inspiré des ouvrages de Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute et Michel Butor. J’ai aussi bouclé ( sur un cahier, je n’avais pas encore de machine à écrire ) un roman policier que mes amis ont décidé d’adapter en film. Le tournage fut rapide, avec vingt-deux volontaires, tous amateurs. Je n’avais aucun rôle : j’étais le scénariste et le metteur en scène.

C’est l’année suivante, à la suite du chagrin de mon épouse qui venait d’achever, en pleurs, La nuit des temps, que j’ai décidé d’écrire spécialement pour elle « un roman de SF qui se terminerait bien ».

Elle venait justement de m’offrir une machine à écrire. Ce galop d’essai m’a permis d’apprendre à taper. 700 pages plus tard, j’avais rédigé un gros récit d’aventures – certes de la SF, de la spéléologie-science-fiction - même pas du space opera puisque J’abandonnais mes héros quand ils quittaient la Terre. ..

Soyons honnête si j’ai choisi, cette année-là ( en 1968 ) d’écrire de la SF, Barjavel et les mission Apollo y étaient pour beaucoup. Depuis l’adolescence et le lancement du premier Spoutnik ( le 4/10/57 ), j’étais passionné par l’astronomie et je suivais les progrès de la conquête spatiale.

Ecrit au fil de la plume, ce récit avait un seul destinataire : ma femme. Elle m’a encouragé envoyer mon manuscrit – sans même que je l’aie relu ! - à un éditeur ( Hachette ) qui l’a refusé tout en me conseillant de l’adresser à Tatiana Rageot. Cette éditrice de 70 ans l’a publié après que je l’ai raccourci, remanié – et amélioré ! Voilà comment, à ma grande surprise, je suis devenu ( à l’époque ) un « écrivain de SF pour les garçons de 14/15 ans ».

Tatiana Rageot m’a demandé d’autres romans pour sa collection ( Jeunesse Poche Anticipation ). Le troisième, destiné au même public, a décroché en 1973 le prix de l’ORTF. D’autres éditeurs ( GP Rouge & Or, Magnard, La farandole, Robert Laffont ) m’ont alors demandé des récits… de SF pour jeunes adultes.

J’ajoute qu’à l’époque, j’étais prof de Lettres dans un collège, avec face à moi, 18 heures par semaine, un public de l’âge de mes lecteurs.

Ecrire à leur intention me paraissait évident, facile et naturel ; mon succès inattendu a fait le reste. Rejoindre Jules Verne, Robert Louis Stevenson, Jack London, Saint Exupéry et George Sand ( dont les récits avaient bercé mon enfance et mon adolescence ) ne me semblait pas du tout indigne !

Très vite et à mon grand étonnement, j’ai compris ( et vécu ) l’ostracisme dont la « littérature jeunesse » était l’objet. Au lieu de m’en écarter, j’ai choisi de faire face. Et d’essayer de lui livrer le meilleur.

Existe-t-il une manière d’écrire différemment pour les jeunes et pour les adultes ?

J’ai consacré à ce problème quelques centaines de pages dans mon essai « Je suis un auteur jeunesse ».

Je poserais la question autrement. Ou j’y répondrais en biaisant : à mes yeux, il existe des récits tout à fait accessibles aux jeunes ; et d‘autres qui les rebutent ou dans lesquels ils sont incapables d’entrer. Eh oui : la question posée sous-entend qu’un auteur peut, à volonté, changer sa manière d’écrire. La plupart du temps, un écrivain n’est pas maître de sa façon de faire. Une façon qui peut être simple, directe, efficace – ou au contraire élaborée, savante, nécessitant d’emblée la maîtrise d’un vocabulaire étendu.

Rares sont ceux qui sont capables de toucher deux publics différents et d’avoir deux casquettes, même si ( dans le domaine qui nous intéresse ) Pierre Bordage, Fabrice Colin ou Jean-Pierre Andrevon ( j’en passe ! ) s’y sont essayés avec succès. Quand je gérais Folio-Junior SF, je puisais fréquemment chez Bradbury, Gérard Klein, Robert Silverberg ( et même Philip K. Dick ou Richard Matheson ! ), et je publiais des nouvelles ou des romans qui, au départ, n’étaient pas destinés au jeune public. Destiné à l’origine aux adultes, Niourk ( de Stefan Wul ) n’a connu un vrai et durable succès qu’en Folio-Junior SF.

Disons, pour simplifier, que le jeune public est plus sensible au suspense ; il faut ( sans généraliser, mais la place manque pour nuancer ! ) que le récit avance, qu’il y ait une dynamique, un élan. Les exigences d’un récit destiné à un lectorat exigeant ( je ne dirais pas « adulte » ! ) sont différentes.

Cependant, les meilleurs récits pour la jeunesse doivent pouvoir être lus avec intérêt et bonheur par les adultes. Michel Tournier, mais c’est peut-être une coquetterie, a longtemps affirmé que son Vendredi ou la vie sauvage était meilleur que ( il le jugeait être…  la quintessence de ) son original, Vendredi ou les limbes du Pacifique.

Autre aspect de la question : non plus « la manière d’écrire » mais le thème du récit. La plupart des « ouvrages jeunesse » parlent du monde contemporain et des passions des jeunes : le cinéma, la musique, l’informatique, les nouvelles technologies … Pour que le ( jeune ) lecteur trouve un écho, il faut qu’il puisse se reconnaître dans ( ou être attiré par ) un décor contemporain, des personnages auxquels il peut s’identifier. L’ouvrage ( dans le domaine jeunesse comme ailleurs ! ) doit souvent être conforme à ce que Jauss appelait l’horizon d’attente du lecteur.

La suite… la semaine prochaine !

Lundi 11 avril 2016

Wells : Sa vie, son œuvre...


Etude sur la pensée de Wells de Georges Connes ( Librairie Hachette )

H.G. Wells, parcours d’une œuvre de Joseph Altairac ( Encrage )

Contacté à la fin de l’année 2015 par le Centre Culturel du Pays de Grasse, j’ai ( imprudemment ) accepté d’assurer une conférence sur l’écrivain anglais H.G. Wells qui – je l’ai appris à cette occasion ! – a résidé dans cette ville une dizaine d’années.

Eh oui : il y a fait construire en 1924 la propriété Lou Pidou pour y passer une longue lune de miel avec Odette Keun, l’une de ses maîtresses préférées.

Une imprudence de ma part ? Un peu : si je connais bien une demi-douzaine de romans de Wells, si j’ai lu ( et mis en ligne sur mon site, le 1er mai 2012, la critique de ) la biographie romancée que lui a consacré David Lodge : Un homme de tempérament, je ne sais à peu près rien du reste de l’œuvre de Wells, et n’ai de sa vie que ce qu’en disent David Lodge, Wikipédia et l’Encyclopédia Universalis !

Comme il fallait s’y attendre, je me suis pris au jeu, j’ai tenté de rassembler le maximum d’ouvrages ( ils ne sont hélas pas tous traduits, loin de là ! ) de Wells, et quelques essais que lui ont consacré des amateurs de SF. Entre autres, un essai passionnant publié du vivant de Wells ( en 1926 ! Etude sur la pensée de Wells de Georges Connes) et Le parcours d’une œuvre ( de Joseph Altairac, chez Encrage, en 1998 ).

Qu’on se rassure ; je ne vais pas ici livrer l’intégralité de mon travail, mais un simple résumé de la conférence que j’ai donc, comme prévu, assurée le 13 janvier dernier au palais des Congrès de Grasse…

Dernier né d’une fratrie de quatre enfants, Herbert George Wells naît dans la banlieue de Londres en 1866, et sa famille est plutôt pauvre : un père jardinier, une mère femme de chambre... Le couple n’est pas très uni et l’enfance de H.G. ( dit Aidjie ) n’est guère heureuse.

Il refuse de devenir drapier, envisage une carrière d’enseignant et a la chance de suivre les cours de Thomas Huxley ( le grand-père, entre autres, du futur Aldous Huxley ! ), un ami très proche de Charles Darwin, qui l’a surnommé son « chien de garde ».

Sous sa direction, le jeune Wells étudie la biologie comparée et devient un évolutionniste convaincu ! Il s’initie également à l’astronomie avec Gregory – et au socialisme avec William Morris. En réalité, ce socialisme, c’est la société fabienne ( dont George Bernard Shaw est un membre éminent ), qui prône un collectivisme pacifiste et progressif, loin de la révolution et de la dictature du prolétariat envisagées par Karl Marx.

A vingt ans, il se lance dans le journalisme et publie avec succès quelques nouvelles ( il en livrera 80 entre 1887 et 1910 ! ).

Entre-temps, il se marie avec sa cousine Isabel dont il est amoureux depuis longtemps. Hélas, l’idylle dure peu car Wells la quitte vite pour… l’une de ses élèves : Amy Catherine Robbins ( dite Jane ), qu’il épousera en 1895.

Jane lui restera fidèle et dévouée jusqu’à sa mort, en 1927 ; mais la réciproque ne sera pas vraie, car Aidjie, adepte de « l’amour libre », ne cessera de multiplier les conquêtes féminines, comme le détaille David Lodge dans Un homme de tempérament. Conquêtes d’autant plus faciles que le succès est fulgurant.

Wells publie coup sur coup en :

* 1895 La machine à explorer le temps.

* 1896 L’Homme invisible.

* 1897 L’Ile du docteur Moreau

* 1898 La Guerre des mondes

* 1899 Quand le dormeur s’éveillera

* 1901 Les premiers hommes dans la Lune

En six ans, Wells il devient célèbre et riche – et il a ( faut-il ajouter « hélas » ? ) produit l’essentiel de ce que retiendra la postérité littéraire.

Car il publiera au long de sa vie 226 ouvrages : romans, nouvelles, essais, recueils…

WELLS, PERE DE LA SCIENCE FICTION ?

Souvent, ce terme est réservé à notre bon vieux Jules Verne.

Et c’est pour moi l’occasion de nuancer ici cette affirmation : si Jules Verne, avant ( et pendant ) Wells, a publié chez Hetzel ( de 1863 à 1905 ) 62 « voyages extraordinaires », quelques uns seulement de ces ouvrages ( une dizaine ? liste sur demande ! ) peuvent relever de la SF. Encore faut-il souligner que Jules Verne a certes envisagé la future utilisation de technologies existantes, mais qu’il n’a… rien inventé – sinon, peut-être, le magnétophone ( dans Le Château des Carpathes ).

Le sous-marin ? Sûrement pas : les submersibles existaient déjà en 1870. L’inventeur du sous-marin, c’est l’Américain Fulton, avec son Nautile ( auquel Jules rend hommage en baptisant celui de Nemo le Nautilus ! )

La fusée ? Encore moins puisque les héros de De la Terre à la lune et d’Autour de la Lune utilisent un obus.

On ne peut définir la SF au moyen de ses thèmes, innombrables.

Pourtant, j’ai tenté de les recenser ( dans trois de mes essais ) au moyen de quatre catégories : Autres lieux, autres temps, autres êtres, autres sociétés. Jules Verne, lui, a surtout utilisé les autres lieux… des lieux qui d’ailleurs existent déjà dans leur état actuel ( la Chine, l’Afrique, la Russie, les océans, … ah : oui, le centre de la Terre, tout de même – et la Lune ).

Mais H.G. Wells, lui, a d’un coup, en six ouvrages, conjugué tous ces thèmes : les autres temps ( avec sa machine – personne avant lui ne l’avait fait ), les autres êtres ( avec le Dr Moreau, les Martiens, son homme invisible, les Eloïs, les Morlocks, j’en passe ) – et les autres sociétés, notamment quand ses héros visitent le monde souterrain des Sélénites ( dans Les premiers hommes dans la Lune ) ou ceux du Futur de sa Time Machine

Bref, si Jules Verne privilégie les voyages et l’aventure, Wells s’attache à des inventions innovantes, originales, et surtout aux sociétés nouvelles que ces technologies génèrent.

Ce qui ( à mes yeux ) est le propre de la grande, de la vraie littérature de science-fiction.

WELLS :

UTOPISTE ?

HUMANISTE ?

VISIONNAIRE ?

Sans doute dopé par son propre succès, Wells va très vite ( dès 1901 avec son ouvrage Anticipations ) devenir une sorte de futurologue, de prospecteur de l’avenir humain, en imaginant l’utilisation d’armes nouvelles ( la bombe atomique dans La destruction libératrice ), des moyens modernes d’éducation ou de communication ( par la radio, l’hypnose ). Et surtout, il va devenir un militant infatigable qui tente d’imposer dans tous les pays la nécessité d’un gouvernement mondial.

En effet, Wells voyage et multiplie les interviews ( Lénine, Staline, Roosevelt, Chaplin… ).

Il lutte contre les préjugés, tente d’imposer la liberté et l’égalité ( notamment celle des sexes ).

Il imagine l’essor inexorable des villes, la création d’autoroutes – évidemment, il se trompe parfois.

S’il prédit ( dès 1919 ) les conséquences catastrophiques d’un traité de Versailles qui met l’Allemagne à genoux, s’il envisage la prédominance future des Etats-Unis ( et de la langue anglaise… ou française ), il juge que Staline est « l’homme le plus candide, le plus honnête et le plus juste » qu’il ait jamais rencontré – à l’époque, il n’est pas le seul !

Après avoir publié un grand nombre d’essais et d’ouvrages dans lesquels il conjugue l’utopie d’un monde meilleur et uni, il va partir en croisade pour imposer « La déclaration universelle des droits de l’homme ».

On est en 1939… et la suite, on le sait, lui montrera que son application à la lettre n’est pas pour demain.

H.G. Wells va mourir ( en 1946 ) un peu oublié et passablement amer.

Pourtant, il a jeté les bases d’un genre nouveau que conjugueront nombre d’auteurs, notamment des Américains nés en 1920 ( et après ) comme A.E. Van Vogt, Ray Bradbury, Richard Matheson, Robert Heinlein, Clifford Simak, Robert Silverberg, Philip K. Dick – j’en passe…

Un conseil : si vous voulez vraiment connaître H.G. Wells, évitez le cinéma ( même si certains films des années cinquante respectent le scénario de ses récits ) et…

Lisez ses romans !

Il se pourrait bien que pour vous en convaincre, je vous livre dans les mois à venir le résumé et la critique de certains d’entre eux…

Lundi 21 décembre 2015

KEPLER 452 B ou Y-A-T-IL QUELQU’UN DANS L’UNIVERS ? ( Starmania, Luc Plamondon )

©Nasa/JPL-Caltech/T. Pyle

Mon propos ?

C’est un historique et une réflexion ( livrer une réponse serait prétentieux ! ) sur l’existence d’une autre vie intelligente dans l’univers. Avec une problématique délicate concernant la notion d’intelligence !

Le 23 juillet dernier, une nouvelle exoplanète, Kepler 452 B, a été découverte par les astrophysiciens. Si elle retient l’attention, c’est parce que, parmi les 2 000 exoplanètes déjà répertoriées ( oui, déjà 2000 ), elle est ( enfin ! ) la seule qui offre de nombreux points communs avec la Terre. Je renvoie à Wikipédia ceux qui voudraient avoir des détails sur elle.

Historique : longtemps, nous avons cru être seuls dans l’univers.

Il faut attendre les élucubrations d’écrivains ou de philosophes farfelus ( Giordano Bruno, Cyrano, Fontenelle, Swift, Voltaire, euh, oui, quand même ) et les hypothèses audacieuses d’un Flammarion pour supposer que le cosmos abrite d’autres mondes habités.

En 1924, la découverte des galaxies ( par Hubble – mais grâce à Lemaître ) modifie la donne : l’univers est plus vaste qu’on le croyait : les galaxies, qu’on confondait avec des nuages de gaz, se révèlent être des amas composés de 100, 200, voire 400 milliards d’étoiles.

Et des galaxies… il y en aurait 100 ou 200 milliards – non, l’univers n’est pas infini.

Il faut attendre 1990 ( c’était hier ! ) pour avoir la confirmation de ce qu’on soupçonnait : chaque étoile abrite sans doute un cortège de planètes.

Avec les progrès de l’astronomie ( Hubble et le VLT, Very Large Telescope du désert de l’Atacama ), on détecte leur présence grâce – pour faire simple - à leur passage annuel devant leur étoile, qui en affaiblit l’éclat.

Enormes ( les petites restent invisibles ), elles sont gazeuses. Difficile d’imaginer une vie quelconque dans ces masses de méthane ou d’hydrogène liquide à – 170°.

La découverte de Kepler 452 b m’interpelle et m’amuse. Elle se trouve dans la constellation du Cygne, à 1400 années-lumière de la Terre… là où je situe l’action de plusieurs de mes romans de SF quand j’évoque des extraterrestres : Le château des enfants gris, L’Eternité, mon amour – j’en passe ! Et elle permet de (re)poser la question de la vie dans l’univers.

Réflexion :

Procédons par ordre et faisons jouer les lois de la probabilité.

On peut estimer ( même avec une marge d’erreur de 100, de 1000 % ! ) qu’il existe des milliards de milliards de planètes. Mais une étoile sur deux est double, ce qui exclut a priori le développement de la vie sur une planète gravitant autour d’elles. Et puis il y a des étoiles géantes, des naines… bref, n’importe quelle étoile n’est pas propre à abriter une planète tellurique dotée d’une atmosphère adéquate, d’une densité raisonnable, pourvue d’eau…

On voit que la proportion faiblit, qu’il faut sans cesse diviser par deux, par cent, par mille…

Qu’importe ! Il reste beaucoup de candidates pour la vie.

Des millions.

Des milliards.

Si la vie, ce sont des molécules organiques, des acides nucléiques propres à favoriser la réplication, c'est-à-dire l’ADN – alors oui, la vie peut, a pu ou pourra se développer sur des millions, des milliards de mondes.

Admettons...

La difficulté se corse avec la notion de durée… et d’intelligence.

La durée ?

Mais oui : sur notre Terre, vieille de 4,3 milliards d’années, la vie existe depuis moins de 2 milliards d’années. Les hommes depuis… 2 millions d’années ( pour faire simple ) et l’homo sapiens moderne depuis… 40 000 ans ( disparition du Néandertal ).

Mais l’homme qui maîtrise les technologies et les lois qui régissent l’univers est récent.

200 ans ?

La bonne question serait donc d’évaluer la durée de vie de cette espèce, la nôtre, espèce capable de maîtriser l’astronomie, de lancer des satellites et de tenter de communiquer avec d‘autres espèces douées des mêmes capacités – voilà seulement 50 ou 60 ans ( projet SETI ) qu’on lance des messages à l’intention d’autres formes de vie – ou qu’on essaie d’en capter. Soyons optimistes : 1 000 ans. 10 000 ans. 100 000 ans ? Ce sera de toute façon une goutte d’eau comparée à la durée de vie de l’univers.

Sur Terre, rien n’a été tenté avant 1960 ; une fois l’humanité disparue, qui prendra le relais ?

Ce qui, en clair, signifie que si existe ( si a existé, ou si existera ) ailleurs dans l’univers une espèce ( à peu près ) identique à la nôtre, il est fort probable qu’elle a disparu.

Ou qu’elle n’est pas encore née.

Pire : si elle existe en ce moment même ( par exemple, pourquoi pas, sur Kepler 452 b ? ), les messages que ses astronomes nous adressent en 2015 arriveront ici en… 3415.

Ne parlons pas de visiteurs éventuels qui, à la vitesse où l’on se déplace actuellement dans l’espace, arriveraient sur Terre ( enfin, dont les descendants arriveraient sur Terre ) beaucoup plus tard. Si l’on va sur Mars en 2030 ( hypothèse optimiste ), le trajet demandera 8 mois. A cette vitesse ( 10 km/seconde ), on atteindra Kepler 452 B au bout de 30 000 fois 1600 ans.

Soit 48 millions d’années.

Pas évident.

La conclusion, toutes probabilités envisagées, c’est que la vie a existé, existe et existera ailleurs que sur la Terre.

La notion d’intelligence.

Mais quelles formes de vies ? Bactéries, plantes, insectes ?

Oui, sans doute.

Poissons, oiseaux, mammifères ?

Là, les lois de l’évolution ne nous livrent aucune réponse certaine.

Que des espèces humanoïdes apparaissent n’est pas du tout certain.

Et que l’une d’elles finisse par acquérir notre ( forme d’) intelligence et des capacités identiques relève de spéculations audacieuses. Celles des auteurs de SF qui, comme moi, ne sont pas dupes : ce sont eux, les plus attentifs à ces types de questionnement.

Aussi, quand ils évoquent des fictions de space opera, leurs récits ne relèvent pas de l’anticipation. C’est un travail sur des hypothèses propres à faire réfléchir, à prendre de la distance – on peut imaginer des « machines à explorer le temps » en étant convaincu que ce genre de technologie n’a rien de scientifique - sauf quand on se déplace moins vite que la lumière et qu’il s’agit du « voyage de Langevin ».

Qu’importe.

Savoir que recevoir un message extraterrestre relèverait du miracle n’empêche pas les scientifiques d’essayer.

Savoir qu’aucun humain ne serrera jamais la main ( la pince, la tentacule, etc. ) d’un extraterrestre n’empêche pas les auteurs de SF de spéculer – ni les exobiologistes de chercher.

Savoir… mais à quoi bon ? me demandent ceux qui jugent que nos problèmes, sur Terre, sont plus importants et urgents à résoudre que les énigmes de la Vie et de l’Univers.

Faux.

Savoir que notre espèce est un miracle de l’évolution, que l’humanité est un phénomène rare, exceptionnel, peut-être unique au sein d’un cosmos gigantesque, cela donne la mesure de nos conflits dérisoires. L’univers… sa taille, son histoire et ses lois nous donnent le vertige, à nous qui avons la capacité inouïe de pouvoir le contempler, l’étudier, le comprendre, en percer peut-être les mystères.

Et que fait l’espèce exceptionnelle qu’est devenue l’homo sapiens après tant de millions d’années ? Elle se déchire, se complait dans un consumérisme et des égoïsmes navrants. Elle se condamne peut-être à se faire disparaître elle-même...

Cette prise de conscience apparaît quand on regarde le ciel. Quand on s’interroge sur le passé de l’univers. Sur son présent. Et sur notre capacité de maîtriser l’avenir de notre propre espèce. Elle apparaît aussi quand on s’intéresse aux sciences, à l’astronomie. Ou quand on lit certains ouvrages de science-fiction. Avec, en filigrane, cette énigme : sommes-nous, dans l’univers, la seule forme de vie à être consciente de notre propre condition ? A regarder ailleurs avec les mêmes vertiges ?

Aussi, quand de jeunes lecteurs me demandent :

- Vous croyez aux extraterrestres ?

Je peux répondre :

- Oui ! Je crois qu’il y a eu, qu’il y a, qu’il y aura de la vie ailleurs.

Mais quand ?

Où ?

Et quelles formes de vies ?

Ce sont là les bonnes et vraies questions.

Celles que se posait peut-être déjà l’homme des cavernes quand il regardait le ciel.

Celles que se poseront les humains jusqu’à la disparition de leur espèce.

Celles que se posent les enfants et les poètes quand, redoutant la solitude de la condition humaine, ils demandent, à la manière des Pink Floyd ( in The wall ) :

Is there anybody out there ?

CG

Lundi 29 juin 2015

50 ans de littérature pour adolescents et jeunes adultes ( suite et fin )

( lire la première partie )


III-Au XXIe SIECLE : un public élargi et la mode des grands formats.


1/         Harry Potter donne le ton

Pas question de revenir ici sur le « phénomène Harry Potter. », traduit et publié par Gallimard en 1998. Son succès aura, pour notre sujet, trois conséquences :

1/ Cette saga va toucher tous les publics, y compris celui des adultes. Désormais, on peut avoir 40 ans et lire Harry Potter dans le métro ou le train sans que les voyageurs se mettent à ricaner.

2/ Le genre va relancer la mode de la fantasy, dont Harry Potter ne fait pourtant pas partie. Un genre qui a été plébiscité aux USA dès les années 70.

3/ Enfin la preuve est faite qu’un grand format à 28 euros peut se vendre à des millions d’exemplaires. De quoi affûter l’appétit des éditeurs jeunesse.

Tous se mettent à la recherche de l’oiseau rare. Celle ou celui qui, en France ( et plutôt ailleurs ) va prendre le relais de Mme Rowling – ou celui de Philip Pullman, dont la trilogie ambitieuse A la croisée des mondes ( publiée en 1995 et traduite en 1998 ) est antérieure à Harry Potter.

            Depuis quinze ans – en gros, depuis l’an 2 000 – on surfe sur la vague.

Par exemple Albin Michel, avec la collection Wiz. où Joyce Carol Oates côtoie Fabrice Colin et Hervé Jubert. Ou encore Rageot, avec le phénomène des Mondes d’Ewilan de Pierre Bottero, qui va toucher un gros public de jeunes adultes, surtout féminin.

Quelques collections pour ados, éphémères, vont naître et mourir, ou se contenter d’un public restreint, comme Métis ( chez Rageot ), ou Confession ( à De la Martinière ) ; à L’Atalante, la collection Le Maedre, puis l’an dernier la collection Young Adults, en anglais dans le titre - j’en passe ! Du Seuil Jeunesse à Gründ, en passant par Gulf Stream, on publie des grands formats, des trilogies.

Si l’on excepte Le Rouergue ( avec une collection qui dure, DoAdo, dirigée par Sylvie Garcia ), il faut se rendre à l’évidence : les éditeurs sont à la recherche du récit qui va faire un tabac, une nouvelle série Twilight, Eragon, ou Hunger Games.

 

2/         Les thèmes :  

On l’a souvent souligné : tous les thèmes ont fini par être abordés en littérature jeunesse, a fortiori chez les jeunes adultes –surtout à une époque ( après 1968 ! ) où le reproche ( injustifié ) était fait aux éditeurs de cibler un thème particulier : le chômage, le divorce, la place des femmes, etc. 

Un lien semble toutefois évident : la parenté de ces récits avec le roman d’apprentissage, le fameux Bildungsroman, dont Les souffrances du jeune Werther ( 1774 ) et Le capitaine Fracasse ( 1863 ) furent les modèles : l’histoire d’un(e) adolescent(e) qui subit, souvent malgré lui/elle, une série d’épreuves ( initiatiques ? ) qu’il/elle surmontera pour accéder au statut d’adulte.

Une constatation : les problèmes de société se sont peu à peu effacés au profit du fantastique, de l’aventure et de la fantasy. Dans les séries et récits plébiscités par les lecteurs, ces problèmes n’apparaissent souvent qu’à travers l’univers des vampires ou celui des dystopies, dont il faut souligner le succès commercial actuel avec des récits comme Uglies ( Scott Westerfield ), Hunger Games ( Suzan Collins ), Divergente ( Veronica Roth ), Le Labyrinthe ( James Dashner ) ou le récent Endgame de James Frey et Johson Shelton ), des textes en majorité anglo-saxons.

Contrairement à ce qu’on croit, la vraie SF est très peu représentée, ainsi que le polar, qui sera certes plébiscité, mais à l’âge adulte.

Une étude mériterait d’être effectuée sur l’évolution, en un demi-siècle, du style des auteurs attachés à cette littérature : une réduction de la longueur des phrases, du vocabulaire, des descriptions - et la tentative, parfois, de coller au plus près au langage des adolescents. Un débat dont la vraie question pourrait être : «  les jeunes adultes qui utilisent ce langage branché sont-ils des lecteurs ? Et si oui, souhaitent-ils vraiment ( comme certains éditeurs veulent le faire croire aux auteurs ) retrouver cette liberté de ton dans les récits ? »

 

3/         Les auteurs :

En dresser la liste est impossible ; mais il faut noter que dans les années 70, ils ont souvent été recrutés malgré eux. Ecrivains authentiques ( Pierre Pelot, Michel Grimaud, William Camus, Michel Cosem, Bertrand Solet, François Sautereau, Jean Coué, Christian Léourier, Yves Pinguilly, Christian Grenier ), on les a publiés en jeunesse pour des raisons qu’il serait intéressant d’approfondir : le style, le ton, le sujet abordé, l’âge des héros, le dynamisme ou la clarté de leur écriture - et un certain optimisme.

La plupart ont d’ailleurs fini par publier pour les adultes, comme Pierre Pelot, Daniel Pennac, Daniel Picouly ou Hubert Mingarelli.

A l’inverse, d’autres écrivains, de littérature générale, ont pris en marche le train de la littérature pour la jeunesse en constatant que le public y était nombreux et réceptif.

A noter aussi, en 50 ans, la place de plus en plus importante des auteures : Marie-Aude Murail, Moka, Malika Ferdjouk, Susie Morgenstern – j’en passe.

Je m’en réjouis, moi qui déplorais le manque d’éléments féminins dans la littérature jeunesse jusqu’en… 1980.

Chez Jules Verne, où sont les femmes ?

 

4/         Le public :

Sa féminisation n’a cessé de s’accentuer, comme si les garçons, dès 13 ou 14 ans, délaissaient ( voire désertaient ) de plus en plus la lecture au profit des écrans, jeux vidéos, tablettes, réseaux sociaux, du sport, des nouvelles technologies... la liste serait longue.

La place manque pour affiner ce problème ; mais les faits sont là : en bibliothèque, trois lecteurs de fictions sur quatre… sont des lectrices. Au fait, quelle est, en 2015, la proportion de directeurs littéraires au masculin en littérature jeunesse ? La proportion de professeurs documentalistes - et de bibliothécaires - au masculin ?


CONCLUSION


Quelles sont la place et l’avenir de la littérature pour ados et jeunes adultes ?

Depuis sa genèse, avec la « littérature populaire », cette littérature de passage se cherche. Sa légitimité est souvent contestée, on la juge bâtarde, comme si l’on pouvait passer ( comme l’affirment de nombreux académiciens ) de Oui-Oui à la ferme à La Recherche du temps perdu. Ou du Club des cinq à James Joyce ou Claude Simon.

Je me dois d’être réaliste. Donc pessimiste.

Si la littérature jeunesse a encore droit de cité à l’école primaire ( il faut apprendre à lire, et tenter de le faire en conjuguant lire avec plaisir ), elle semble déserter le collège et les fameux CDI, d’ailleurs rebaptisés.

Au collège, une circulaire recommande d’abandonner désormais l’usage de la littérature jeunesse en classe au profit, je cite : « de lectures libres ( …) qui peuvent être faites à partir d’indications livrées par le professeur. »

En 6ème et en 5ème, sur leur lancée, les élèves empruntent encore des livres.

Mais si la lecture rime avec classiques obligatoires ( et certes légitimes ! ), les jeunes la délaissent. Parce qu’on lit désormais par devoir, avec difficulté, voire répugnance, sans passer par des textes contemporains agréables à aborder et qui apporteraient aux élèves un écho de leur univers ).

A quinze ans, intello est devenu une insulte. Et dans un monde où dominent les écrans, les smartphones et les réseaux sociaux, lire n’est plus tendance. Sauf quand un ouvrage fait fureur et qu’on risque de passer pour un plouc si on ne l’a pas lu. Heureusement pour ceux que la lecture rebute, les best sellers sont adaptés au cinéma…

Cinquante ans plus tard, je crains de devoir constater que les directeurs littéraires cultivés et exigeants cèdent peu à peu la place… aux contrôleurs financiers.

Dans notre belle économie de marché, le livre est une marchandise.

Le jeune adulte est plus influencé par les copains, la mode et les médias que par les conseils du libraire ou du bibliothécaire. Je ne parle plus de l’enseignant. Ni des parents.

A l’heure où Amazon prétend être la plus grande « librairie » ( les guillemets s’imposent ) du monde, l’auteur jeunesse, de moins en moins indépendant, devient peu à peu et souvent malgré lui un exécutant prié de plier ses thèmes, son vocabulaire et son style à « ce que l’on croit qui va faire un succès ». A ce qui va plaire et se vendre.

A l’heure, enfin, où il est question, comme aux USA, d’apprendre désormais à écrire avec un clavier, je crains que le collège ne s’apprête à fabriquer des jeunes adultes non-lecteurs. Oh, ils sauront lire ; mais ils ne liront pas.

Parce que savoir lire n’est pas lire.

Mais après tout, notre société a-t-elle besoin de vrais lecteurs ?

Le fameux « collège unique » des années 70 tentait, entre autres, d’établir le relais entre l’école et la littérature. J’ai peur qu’il devienne un outil propre à façonner le futur acteur-consommateur de l’économie de marché. Un lecteur de résumés, de compte-rendus et de mode d’emplois.

Au mieux, un utilisateur de Wikipédia.

Un zappeur.

Aussi, ce n’est pas la mort du livre papier qui est à redouter. C’est le déclin de la « lecture savante », celle des textes exigeants qui affinent la réflexion, le sens critique, et abordent en profondeur les problèmes de notre société.

Ces textes ne concerneront plus qu’une élite. Celle qui aura franchi ( grâce à son milieu culturel ou social ? ) l’abîme entre l’école et… les grandes écoles.

Les lecteurs privilégiés à qui Stendhal, déjà, dédiait sa Chartreuse de Parme :

To the happy few.

Lundi 22 juin 2015

50 ans de littérature pour adolescents et jeunes adultes

Les 6 et 7 février derniers a eu lieu, à Paris, un « colloque du CRILJ » ( le Centre de Recherche et d’Information sur la Littérature pour la Jeunesse ).

Au cours de ces deux journées,  la parole a été donnée à des intervenants qui ont fait le bilan de :  la poésie, l’illustration, les albums, l’édition ( j’en passe ) des ouvrages pour la jeunesse depuis 1965.

Pressenti pour évoquer la « littérature pour adolescents et jeunes adultes », j’ai assuré un exposé dont on trouvera ici le détail.

Cette semaine, on trouvera les deux premières parties de mon propos : l’historique du genre – jusqu’en l’an 2 000.

La semaine prochaine, on trouvera le bilan du XXIe siècle et une brève analyse d’un genre qui, aujourd’hui, semble en danger : si les efforts pour l’accession au livre et à la lecture semblent notoires ( notamment dans les classes primaires ) la place de la « littérature jeunesse » à la fin du collège et au lycée me semble dans une situation préoccupante. A 15 ans, on est davantage attiré par Internet, le cinéma, les tablettes et les réseaux sociaux que par la lecture. Et si le seul accès à la littérature passe, comme les instructions le demandent, par la lecture des « classiques », la place du livre et de la lecture risque de reculer un peu plus encore, surtout dans les classes sociales où la pratique de la lecture n’est pas… courante.

Puissent ces quelques informations et réflexions être utiles aux parents, bibliothécaires, enseignants – et à toutes celles et tous ceux qui se sentent concernés et préoccupés par l’avenir de la littérature en général.

 

Attention : ce bref panorama :

- exclut la presse de mon propos.

- ne se veut pas exhaustif, qu’il s’agisse des titres, des collections, des thèmes ou des auteurs cités.

 

Introduction

 

L’adolescence est une notion récente et plus encore le terme de littérature pour jeunes adultes. Longtemps, 90% de la population est restée à peu près illettrée, et surtout écartée de ce qu’on appelle la littérature. L’enfant accédait au statut d’adulte en même temps qu’au monde du travail : apprentissage, artisanat, travaux des champs…

Pour les gens du peuple, l’apprentissage de la lecture ( on ne parle pas de littérature ! ) était une tâche souvent laissée aux curés.

La préhistoire de la littérature pour « adolescents » ( ma première partie ) concerne donc une population restreinte et privilégiée. J’aborderai ensuite le cœur du sujet, puis dans une troisième partie, réservée au XXIe siècle, les tendances contemporaines : les thèmes, les auteurs, le public… et quelques problèmes économiques.

 

I-Littérature pour « jeunes adultes » : La Préhistoire

 

Pendant des siècles, l’accession à la lecture se fait donc avec des précepteurs ou des curés. Les textes proposés sont L’Iliade, L’odyssée, parfois Les Métamorphoses d’Ovide. Et, bien sûr, la Bible ! Chez les catholiques, c’est L’imitation de N.S. Jésus Christ ( l’ouvrage le plus publié après La Bible ) qui est le texte de référence. Elle aura 2 300 éditions et sera tirée à 2.4 millions d'exemplaires.

En 1696 les Contes de Perrault et les Contes de ma mère l’Oye sont sous-titrés contes de nourrice. Dans les faits, c’est ce qu’on appellera deux siècles plus tard de la littérature pour tous.

En 1699, Fénelon répond à une commande de louis XIV : il écrit Télémaque ( la suite de L’Odyssée en quelque sorte ) pour un adolescent très particulier : le dauphin. Ce récit moral, pédagogique est une sorte de Prince ( Machiavel, 1532 ), le cynisme en moins. Quant aux Contesde Grimm ( 1812-1829 ) il s’agit de contes pour les enfants et les parents.

Au XIXe siècle, les choses bougent : les éditions ( catholiques ) Bayard naissent en 1873, Louis Hachette crée sa Bibliothèque  Rose en 1886 après Hetzel et sa fameuse « Bibliothèque ou magasin d'éducation et de récréation destiné à la lecture en famille. » Or, Hetzel, on l’oublie souvent, publie déjà Balzac et Hugo – et c’est de la « littérature populaire », à l’image du best seller absolu du XIXe siècle, (envié même de Flaubert ! ) : Les mystères de Paris.

Alexandre Dumas ne me démentira pas.

A cet égard, une mise au point nécessaire : les 62 Voyages extraordinaires de Jules Verne s’adressent au jeune public ( essentiellement masculin, les jeunes filles apprennent à coudre ! ), pas aux adultes.

Tandis que  la Comtesse de Ségur (1799-1874 ) et Zénaïde Fleuriot ( 1829-1890 ) s’adressent, elles, aux enfants ( tiens, ce sont des dames… ), d’autres auteurs ( qui publient dans le journal des voyages, comme le Capitaine Danrit ou Arnould Galopin ) veulent toucher un large public qui a récemment appris à lire ( c.f. les lois de Jules Ferry ), un public gourmand d’histoires.

Au début du XXe siècle, deux tendances vont donc cohabiter :

- la « lecture scolaire ou pédagogique » ( Le Tour de France par deux enfants, depuis 1877 – et Charles Vildrac, dont les ouvrages sont lus à l’école – Amadou le bouquillon, Les lunettes du lion, L’île Rose, La Colonie, Milot, Bridinette, etc.)

- Les ouvrages tout public, la « lecture pour tous » :  Nathan avec sa collection Contes et Légendes ( 1916 ) ; Hachette sa Bibliothèque verte ( en 1923 )

En 1929, le récent mouvement du scoutisme ( né en 1907 ) entraîne la création de  la revue catholique Cœurs Vaillant puis celle de la collection Signe de Piste chez Alsatia(1937)

A noter l’absence du public féminin. Où sont les lectrices de Zénaïde Fleuriot ?

Prélude souvent oublié à la littérature des jeunes adultes - et au livre de poche -, il faut noter, entre les deux guerres, le succès de la jolie collection Nelson« spécialisée dans la littérature populaire et éducative ».

C’est aussi l’époque où naissent :

- les éditions catholiques de L’Ecole, qui donneront naissance en 1965 à L’Ecole des Loisirs,

- la BD, les illustrés

- la littérature des « mauvais genres » : la science-fiction et le policier

- En 1945, date où est traduite et publiée en France la trilogie de Mon Amie Flika, Magnarddemande au scientifique Pierre Devaux de créer et de gérer le collection Sciences et Aventures première collection de SF destinée aux ados.

- En 1946, les Presses de la Cité publient pour les garçonsla série Biggles, ou Les aventures du Capt’ain Johns, un aviateur anglais.

- En 1947, toujours aux Presses de la Citéest lancée la collection GP Rouge & Or, qui publie des classiques ( George Sand, Saint Exupéry, etc. ) et, enfin, des inédits ( de Paul Berna pour les garçons, et de Saint Marcoux, son épouse, pour les jeunes filles ).

Un succès que concurrencera Hachette en 1951 avec l’Idéal Bibliothèque puis la Bibliothèque Verte, au public élargi.

- Aprèsla collection Juventa ( 1949)chez Delagrave, Les Editions belges Gérardcréent Marabout Junior. Grossuccès de la série Bob Morane pour les garçons, et abandon de la «  série Mademoiselle ».

Jusqu’ici, en effet, les filles ne sont pas une cible privilégiée ; et rien n’indique explicitement sur la couverture ados – et encore moins jeunes adultes.

 

II-1965 L’explosion des « collections pour ados »

 

La place me manque pour tenter d’expliquer les raisons ( sociales, pédagogiques et économiques ) de cet attrait soudain et quasi général. Et même si cette liste s’apparente à un catalogue, il semble utile de livrer la chronologie des collections destinée à un public particulier qui suscite tout à coup l’intérêt de nombreux éditeurs.

- En 1965, c’est la création de L’Ecole des Loisirs, sous l’impulsion de Jean Fabre – mais il faudra attendre 1980 pour voir naître Médium, la collection destinée aux aînés.

- En 1966 chez R Laffont,André Massepain ( alias André Kédros, auteur de littérature générale mais déjà, aussi, auteur jeunesse ) lance la collection Plein Vent, explicitement dédiée aux ados, et qui se veut un tremplin vers la littérature générale. D’autres éditeurs se lanceront alors dans cette aventure souvent hasardeuse avec plus ou moins de bonheur :

- Nathan, en 1968, avec Isabelle Jan, une spécialiste de la littérature jeunesse, qui lance la Bibliothèque internationale ;ellepublie d’abord des traductions puis des auteurs français comme Colette Vivier, François Sautereau, Hubert Montheillet. Henriette Bichonnier prendra le relais de la collection en 1990.

- En 1972, Gallimard lance 1000 soleils, une collection qui (re)publie des « classiques destinés aux adultes mais accessibles aux jeunes ». Peu de risques…

- En 1972 toujours : plus inventive, Tatiana Rageot crée la première collection de poche pour les 10-15 ans, n’en déplaise à Wikipédia, L’Ecole des Loisirs et Gallimard ! Elle se décline en quatre séries distinctes : Jeunesse-poche Aventures, Jeunesse-poche Espionnage, Jeunesse-poche Anticipation et Jeunesse-poche Policier. On y trouvera la série Sans-Atout écrite pour elle par Boileau & Narcejac. L’expérience échouera plus ou moins, à cause d’un tirage trop ambitieux ( 36 000 exemplaires ! ) et malgré un prix très attractif, 3,50 francs ( soit 0,50 euro ! )

- En 1974, Catherine Scob, qui chez Rageot a succédé à sa mère, et sur la lancée du succès de La Bibliothèque de l’amitié, propose Les chemins de l’amitié, collection spécifiquement ado. Elle va accueillir essentiellement des auteurs français recrutés parmi une nouvelle génération qui semble toucher un public spécifique : Michel Grimaud, Pierre Pelot, Christian Grenier, William Camus, etc.

- La même année, en 1974, les éditions La Farandole ( liées au P.C. ) créent la collection Prélude, destinée aux aînés et qui semble ouverte à tous les genres, même si l’engagement politique y est souvent présent. On y trouve des auteurs comme Bernard Clavel, Jean Ollivier, Michel Cosem…

- Toujours en 1974, les Presses de la Cité ( dont les collections Olympic et Super 1000 touchaient déjà un public ado, voire adulte ) lancent Grand Angle, collection tournée vers « l’aventure contemporaine et sociale » - mais aussi la science-fiction.

- La même année, Hachette lance la Bibliothèque Rouge, vite oubliée, rebaptisée Poche Rouge mais qui ne trouvera qu’un public très réduit.

- En 1978, les éditions belges Duculot, sous l’impulsion de Christiane Lapp,  lancent la collection Travelling, puis Travelling sur le futur, explicitement destinées aux ados, avec des textes qui les font entrer de plain-pied dans la réalité sociale et économique contemporaine : le chômage, le monde du travail, etc.

- La même année, en 1978, L’Ecole des Loisirs propose à un large public, souvent scolaire, des fameux « classiques abrégés » qui feront débat.

- Toujours en 1978, avec Pierre Marchand, c’est la naissance de Folio-Junior, sur les cendres ( en quelque sorte ) de Jeunesse Poche et de Renard Poche ( 1975, à L’Ecole des Loisirs ). Le fonds Gallimard est gigantesque ; le public visé très large ; et la collection connaîtra un succès qui se prolonge aujourd’hui encore.

- Encore en 1978, Robert Laffont ( ou plutôt Gérard Klein, le directeur de la prestigieuse collection de SF Ailleurs et demain ) lance L’âge des étoiles, collection de SF destinée aux jeunes adultes. Onze titres ( dont deux de Michel Jeury qui seront republiés en Pocket adulte ) et un échec relatif.

- En 1979, une tentative avortée d’Hachette, avec la collection ( de poche ) Voies Libres, où apparaît pour la première fois la mention « jeunes adultes ».

- C’est en 1980 que L’Ecole des loisirs lance Médium, dont la couverture sobre et claire évoque ( et suggère la qualité de ? ) la fameuse Blanche de chez Gallimard. Là encore, grâce à son nom ( L’Ecole ! ) et à son implantation dans le milieu scolaire ( vente par abonnements ), le succès est considérable. Grâce aussi à la qualité des auteurs, étrangers ou français, parfois issus de la littérature générale : Chris Donner, Xavier Deutsch, Marie Desplechin, Susie Morgenstern, Marie-Aude Murail, Yack Rivais… j’en passe !

- En 1980 encore, Casterman confie à Jean-Hugues Malineau la collectionL’Ami de Poche qui publie aussi bien Jules Renard, Pouchkine que Pierre Pelot.

- La même année, Gallimardva décliner Folio-Junioren quatre segments : Folio-Junior bilingue, Folio-Junior en poésie, Folio-Junior Policier ( sous la direction de Francis Lacassin ) et Folio-Junior SF ( sous la direction de Christian Grenier ). Et si je profite de l’occasion ici pour évoquer brièvement mon expérience, c’est parce qu’elle s’inscrit dans le cadre de mon sujet. A savoir : quels critères vont guider mes choix ? Mes contraintes ? Je vais publier conjointement

1/ des recueils de nouvelles dont le titre évoquera un thème particulier : L’homme qui n’oubliait jamais ( et autre récits sur l’Homme ) ; La lune était verte ( et autres histoires de fin du monde ),

2/ des romans, puisés dans le fonds Gallimard, le fonds Denoël ( ou dont il faut racheter les droits ) ou encore inédits.

Les auteurs seront français ou étrangers.

Le public visé est celui de Folio-Junior, et en ce qui me concerne, celui des ados, notamment les élèves des collèges.

Je vais donc, pendant cinq ans, relire des centaines de nouvelles de SF dans les revues et recueils sortis depuis 1945 – et aussi commander des inédits aux auteurs que je connais. Un travail solitaire qui me permet d’analyser ce qui, dans un récit, relève ou non à mes yeux de… « la littérature pour jeunes adultes ».

Je réédite donc de nombreux ouvrages à l’origine destinés aux adultes ( de Ray Bradbury, Gérard Klein, Robert Silverberg, Jean-Pierre Andrevon, etc. ) mais accessible à de jeunes lecteurs ; je m’attache aussi à découvrir des talents nouveaux. Ainsi, le recueil L’habitant des étoiles ( et autres récits sur les extraterrestres ) comporte douze nouvelles d’auteurs français. Dans le domaine romanesque, je tire de l’oubli Niourk, de Stefan Wul, qui sera vendu à plus de 300 000 exemplaires et réédité en Folio-Junior tout court. Le tyran d’Axilane, de Michel Grimaud, décoche le grand prix de la SF française. 

La collection meurt en 1986, en partie dévorée par le succès du Livre dont vous êtes le héros, une série découverte par Christine Baker, qui aura la bonne idée d’acheter Harry Potter en 1997.

- En 1993, Hachette tente une nouvelle fois de toucher ce public particulier avec La Verte Aventure, qui publie ( ou republie ) Alexandre Dumas, Jules Verne mais aussi Anthony Horowitz et des auteurs français.

- Nouvelle tentative en 1996 avec la collection de poche Vertige, déclinée   ( sur le modèle de Jeunesse Poche ! ) en Vertige Policier, Vertige fantastique, Vertige Cauchemar ( eh oui, Bayard avait traduit et lancé la série Chair de poule de Stine en 1995 ! ) et Vertige SF, dirigée par Denis Guiot. Ce seront des demi échecs, le public des jeunes adultes n’est pas au rendez-vous.

- En 2000, Mango, lance la collection de SF Autres Mondes, sous la direction de Denis Guiot, qui ne publiera que des inédits d’auteurs français. Mais la SF n’est pas la fantasy ; et les ventes resteront modestes.

Avant d’aborder le bref panorama du XXIe siècle, force est de constater l’insistance des éditeurs à cibler ce public particulier, et le peu de collections à avoir su tirer leur épingle du jeu. Notons que celles qui ont perduré, ( Médium, Le Livre de poche jeunesse, Folio-Junior ) ont dû élargir leur public à des tranches d’âge inférieures.

La semaine prochaine :

- Harry Potter, un nouvel élan ?

- Les thèmes, les auteurs et le public « jeunes adultes »

- Quel avenir pour cette « littérature de passage » ?

- Conclusions

 

Lundi 04 mai 2015

Hommage à Robert Bigot

Robert Bigot est mort le 24 avril, dans la clinique de soins palliatifs d’Eaubonne où il s’était fait admettre deux mois auparavant. Ses obsèques ont eu lieu le 30 avril, dans l’intimité.

Il me semble important de livrer aux lecteurs ( et à ceux qui ignorent peut-être son nom ), des informations sur cet écrivain pour la jeunesse sans lequel La Charte des Auteurs ne serait sans doute pas devenue ce qu’elle est.

Né à Paris le 24 décembre ( mais oui ) 1933, Robert Bigot était ingénieur chimiste. D’origine juive ( mais non croyant ), il a été marqué par le dernier conflit mondial et par la guerre d’Algérie. Très vite, il est devenu un citoyen engagé ( membre du Conseil municipal de sa commune, Taverny ), luttant contre les injustices sociales et toutes les formes de conflits.

Robert, j’ai fait sa connaissance à la Ligue de l’enseignement, lors de la remise du Prix Jean Macé 1974. Ce prix, j’espérais bien le décrocher avec le manuscrit de mon roman Face au Grand Jeu. Mais c’est Robert qui l’a obtenu avec Les Lumières du matin, un roman historique sur la Commune de Paris qu’Hachette a publié dans sa Bibliothèque Rouge ( collection éphémère « pour les 15/17 ans » ).

Aurais-je pu être jaloux ou envieux ?

Impossible : Les Lumières du matin étaient - sont toujours - un vrai bijou. Et Robert, très vite, devint un ami : nous avions les mêmes convictions, les mêmes goûts.

En 1975, quand eut lieu la première réunion officielle de La Charte des Auteurs à la Bibliothèque de Montreuil, Robert faisait partie des sept écrivains qui avaient répondu présent. Aussitôt, il s’est mis au service de cette association toute neuve. Et dieu sait si ses débuts ont été difficiles !

S’il a presque toujours refusé les responsabilités officielles, Robert est devenu le défenseur opiniâtre et la mémoire discrète et obstinée de La Charte. Présent à chaque réunion, ouvert à chaque nouveau projet, il notait, classait et conservait tout.

Membre du Conseil d’administration du C.R.I.L.J.* dont il était adhérent depuis quarante ans, Robert en fut longtemps le trésorier.

Quand j’ai lancé, en 1988, La saga du XXe siècle, il en a établi toute la structure généalogique. C’est l’époque où, atteint et opéré d’un cancer, il a cru mourir.

Dix ans ( et quelques romans ) plus tard, il était toujours là, tricotant le destin de ses personnages favoris avec Les jardins d’mon père, La double vie de Chloris Locuste ou Une si petite flamme, dont il m’a demandé de rédiger la préface.

Retraité, Robert Bigot s’est mis au service des plus démunis. Il passait ses nuits à répondre aux appels de S.O.S amitié ; au Secours Catholique, il aidait les réfugiés et les sans papiers à obtenir des titres de séjour et des visas.

A la suite d’une aggravation de sa maladie, il m’a confié son désir d’écrire un roman avec moi. Ainsi fut rédigé, en temps réel, Le mal en patience, récit épistolaire qui a pour décor le siège de Sarajevo.

Robert y tient le rôle de Romain, son « double » : un prof de musique condamné par un cancer.

Une nouvelle récidive de sa maladie et l’échec de ses chimiothérapies successives lui ont fait comprendre que ses jours étaient comptés. Peu avant sa disparition, il m’a confié « les archives de La Charte », que j’ai remises à notre association le 23 mars dernier.

Pour reprendre une phrase célèbre, Robert était sans doute « le meilleur d’entre nous ». Discret, efficace, il était d’une droiture, d’une honnêteté et d’une rigueur exemplaires. La Charte a perdu l’un de ses membres les plus précieux, celui qui ( même s’il refuserait cet hommage ) était l’âme de notre mouvement.

Lors de ma dernière visite à son chevet, il m’a lu, la gorge serrée, le courrier que lui avait adressé la Présidente actuelle de La Charte, Carole Trébor – je l’en remercie vivement. Puis il a chantonné les paroles de la chanson de Félix Leclerc qui, selon ses vœux, devait clore sa cérémonie de crémation :

Quand les hommes vivront d’amour

Ce sera la paix sur la Terre

Les soldats seront troubadours

Mais nous nous serons morts mon frère…

Ecrivain, Robert Bigot était aussi poète et musicien. Son oeuvre tient en dix ouvrages, la plupart réédités, dont on trouvera les titres sur Internet ( Ricochet ).

Ceux qui aimeraient en savoir davantage sur cet auteur trop effacé pourront lire sa dernière interview, en septembre 2011, sur :

www.histoiredenlire.com/auteurs/robert-bigot.php

* Le Centre de Recherche et d’Information sur la Littérature pour la Jeunesse, créé en 1964 et « réactivé » en 1974.

- page 1 de 2