J’ai été invité à intervenir sur ce sujet le 27 juin dernier, lors d’un colloque qui a eu lieu à l’E.N. de Bordeaux – et ce, à l’initiative de l’universitaire ( et scientifique ) Estelle Blanquet.

Etaient également conviés de nombreux spécialistes, tant de la préhistoire que de la SF.

Au cours de mon intervention, j’ai tenté de répondre à trois questions :

1/ Pourquoi la SF a-t-elle intégré le thème de la Préhistoire ?

2/ Comment la littérature de SF a-t-elle utilisé ce thème ?

3/ Quels objectifs, quelles métaphores se cachent dans ce genre de récits ?

On trouvera ici l’intégralité de ma réponse à la première question. La suite… la semaine prochaine !

1/ Pourquoi la SF a-t-elle intégré le thème de la Préhistoire ?

On le sait : dès sa naissance, le récit préhistorique a été spontanément digéré par la littérature conjecturale.

Pour quelles raisons ? La question mérite réflexion.

La réponse la plus commune est celle qui consiste à constater que les premiers auteurs ayant abordé le récit préhistorique ( Jack London, Rosny Aîné, H.G. Wells, etc. ) étaient liés de près ou de loin à la littérature de SF. Un prétexte qui me semble peu satisfaisant.

Plus hardiment, on peut penser que puisque les récits de SF se situent souvent dans le futur, il n’y a aucune raison pour qu’ils n’explorent pas le passé. Sauf qu’il faudrait alors ranger les récits préhistoriques dans… les récits historiques.

Ce qu’ils ne sont pas.

Les motifs me semblent plus profonds et mieux justifiables quand on se penche sur les définitions de la SF, ou plutôt l’approche qu’on peut en avoir.

Les définitions officielles ( récits pseudo-scientifiques mettant en scène des superhéros, romans évoquant l’exploration de l’espace et du temps – y compris ma propre définition du genre, dans mon essai La science-fiction, lectures d’avenir1 ) ne parviennent pas à faire entrer, par exemple, La guerre du feu dans la catégorie SF.

En revanche, l’une de mes premières définitions, dans mon premier essai Jeunesse et science-fiction2 : « l’exploration du plus proche inconnu », semble convenir.

À mes yeux, la littérature de SF utilise l’espace de liberté laissé par les dernières découvertes ( ou recherches ) dans les domaines de toutes les sciences, exactes ou humaines.

En effet, c’est sans doute la découverte de terres et de civilisations nouvelles qui va suggérer à Thomas More son Utopia ( 1516 ), ouvrage dans lequel il imagine ( pour faire court ) une « société communiste idéale » ; il inaugure ainsi le conte philosophique qui peut passer pour l’un des ancêtres de la SF avec, en vrac, Micromégas de Voltaire, Les voyages de Gulliver de Swift et le Voyage en Icarie de Cabet.

Au XIXe siècle, avec l’industrialisation galopante, les découvertes se multiplient, suggérant à certains auteurs de nouveaux domaines d’exploration possibles, depuis la médecine ( Frankenstein ou le Prométhée moderne, 1818 ) à la psychatrie ( L’étrange cas du Dr Jekyll, 1886 ) en passant par les découvertes de terres nouvelles : notamment l’Afrique avec She, de Ridder Haggard, ( 1886 ) ou Un capitaine de 15 ans de Jules Verne ( 1878 ). Sans parler, bien entendu, de l’astronomie qui, avec les découvertes de Camille Flammarion et de Schiapparelli, vont suggérer aux futurs auteurs de SF que d’autres planètes peuvent être habitée ou/et explorées. Dans ce domaine, la liste serait longue !

En effet, comme je l’affirme dans la préface de La guerre des mondes ( 1899 – voir ses rééditions chez Gallimard,), H.G. Wells n’aurait jamais pu écrire son roman sans la prétendue découverte de canaux sur Mars et la parution de De l’origine des espèces de Darwin en 1859. Au XXe siècle, la SF ( et plus précisément les ouvrages de hard science ) se développera avec la découverte de la relativité générale par Albert Einstein 1916 et celle de l’existence des galaxies par Hubble en 1924.

Suggérée dès 1905 par le biologiste William Bateson, la génétique sera au cœur du roman Brave new world ( Le meilleur des mondes ) de Huxley, publié en1932, bien avant la découverte de l’ADN, en 1953, par James Watson et Francis Crick .

On voit où je veux en venir : à la naissance de la préhistoire – ou exactement à la prise de conscience :

  • que l’histoire de l’Homme est plus ancienne que ce qu’affirment les textes religieux.

  • qu’il existe sans doute une « évolution des espèces ».

On connaît le rôle, dans l’histoire de cette discipline, d’Elie de Beaumont, de Lamark, mais surtout de Boucher de Perthes et de Darwin - ces noms reviendront sans doute très souvent au cours de ces deux journées !

Ravis de cette aubaine inédite, les auteurs ( notamment ceux de ce qu’on baptisera la littérature conjecturale ) se précipiteront dans ce nouvel « espace inconnu » inespéré.

Dans un essai plus récent, La science-fiction à l’usage de ceux qui ne l’aiment pas3, je rappelle ma classification grossière des quatre champs d’exploration de la SF : les…

* autres lieux ( le fond des mers, le cœur de la terre, le cosmos, microcosmes et macrocosmes, mondes parallèles, etc. )

* autres temps ( le futur, le passé, les uchronies,  les voyages et paradoxes temporels, etc. )

* autres êtres ( monstres, mutants, cyborgs, robots, E.T., etc.)

* autres sociétés ( utopies, dystopies, sociétés aux lois différentes, etc. )

Dans le cadre des « autres temps », la découverte, au XIXe siècle, de l’existence de temps reculés, la Préhistoire donc, va offrir aux auteurs un champ d’exploration inespéré. Avec une liberté qui, on le comprendra, va peu à peu se restreindre au fil des nouvelles découvertes dans ce domaine.

Cependant, la préhistoire est suggérée par certains auteurs dès la naissance de cette science : dans son Voyage au centre de la Terre ( 1864 ) Jules Verne, évoque un monde préhistorique. Mieux : dans la ( longue ) première partie de ce roman, le professeur Lidenbrock, l’oncle du narrateur, est un géologue et un naturaliste. La descente dans le cratère du volcan éteint le Sneffels est une magnifique leçon de minéralogie ; et l’on sait ce que doit la préhistoire à la géologie !

Et puisqu’il est question de Jules Verne, j’en profite pour affirmer que s’il est considéré comme l’un des pères de la SF, il a en réalité écrit peu d’ouvrages relevant strictement de ce genre littéraire. Si Jules Verne est l’explorateur privilégié de ces fameux « plus proches inconnus », il a souvent utilisé les découvertes scientifiques (et géographiques) les plus récentes pour y situer l’action de ses romans. Rien de conjectural dans Cinq semaines en ballon ( 1863, d’ailleurs sous-titré Voyage de découvertes en Afrique par trois Anglais ) ni dans Le tour du monde en 80 jours ( 1872 ) où tous les moyens de transport utilisés par les héros existaient à l’époque.

Revenons au récit préhistorique et à ses précurseurs : au début du XXe siècle, l’Américain Jack London publie Avant Adam (1907) peu avant la sortie des romans préhistoriques de Rosny Aîné La guerre du feu ( 1909 ) et sa suite Le félin géant ( 1916 ). Eyrimah, sous-titré « roman lacustre » et publié par les frères Rosny en 1893, ne fait que frôler la préhistoire puisque l’action se situe ( en Suisse ) 6 000 ans avant J.C..

Dans le recueil de Jack London Les temps maudits, la nouvelle La force des forts évoque un souvenir préhistorique. Quant à la nouvelle La peste écarlate ( 1912-1924 en France ), elle est l’un des premiers récits post-apocalyptique : cette maladie ( l’action du récit se déroule en… 2013 ! ) a provoqué la quasi extinction du genre humain ; et les rescapés doivent survivre comme des primitifs.

On le voit : dès la naissance de la « science préhistorique », les récits conjecturaux se nourrissent des découvertes récentes et les intègrent à leurs récits d’aventures. Des ouvrages encore difficiles à classer, comme le sont d’ailleurs la plupart des récits parus dans « le journal des voyages », où il est parfois difficile de discerner ce qui relève de l’innovation ou de la fantaisie scientifique. Les auteurs mélangent allègrement l’information et la fiction dans de nombreux domaines : l’astronomie, la médecine, l’ethnographie, la géographie, etc.

Au début du XXe siècle, si les auteurs ne se lancent pas toujours dans un véritable « récit préhistorique », ils évoquent de plus en plus volontiers cet univers : à la suite d’un cataclysme ou de la découverte d’un « monde préhistorique » miraculeusement préservé. C’est ce que feront, comme nous le verrons plus loin, les Anglais Edgar Rice Burroughs, Arthur Conan Doyle, les auteurs russes Vladimir Obroutchev, Ivan Efremov et bien entendu le Français Francis Carsac.

Tous ces écrivains ont par ailleurs touché de près ou de loin aux univers de la science-fiction.

Pourquoi ?

Parce qu’ils considèrent à juste titre la préhistoire comme une nouvelle science  dont le champ d’exploration est d’autant plus ouvert… qu’il est quasiment vierge !

Autrement dit, la catégorie « autres temps » de la SF vient, dès le milieu du XIXe siècle, offrir aux écrivains une zone presque aussi vaste que celle des futurs les plus lointains.

Les futurs, personne ne peut les explorer, c’est une aubaine. Mais le passé se révèle tout à coup presque aussi riche : qui ira vérifier ce qu’était l’Homme il y a 40 000 ou 400 000 ans ? Qui ? Les auteurs de SF et… les paléontologues !

En effet : de même que le présent vient rattraper les futurs imaginés par les écrivains, les découvertes successives du passé de l’humanité ( celle des ères géologiques, de l’apparition de la vie, etc. ) vont tour à tour nourrir ( ou contredire ! ) les élucubrations des écrivains de SF qui investissent ce champ d’investigation. Les auteurs de récits préhistoriques devront donc se tenir au courant des nouvelles découvertes dans le domaine de la paléontologie pour rédiger des fictions, certes, mais ils seront priées de serrer de près la vraisemblance scientifique.

Depuis un siècle et demi, la Préhistoire offre donc un espace inconnu, encore flou, propre à imaginer toutes les aventures et… toutes les hypothèses.

C’est sans doute ce qui légitime sa place dans le domaine SF.

Rendez-vous la semaine prochaine pour la suite...