J’ai été invité à intervenir sur ce sujet le 27 juin dernier, lors d’un colloque qui a eu lieu à l’E.N. de Bordeaux – et ce, à l’initiative de l’universitaire ( et scientifique ) Estelle Blanquet.

Etaient également conviés de nombreux spécialistes, tant de la préhistoire que de la SF.

Au cours de mon intervention, j’ai tenté de répondre à trois questions :

1/ Pourquoi la SF a-t-elle intégré le thème de la Préhistoire ?

2/ Comment la littérature de SF a-t-elle utilisé ce thème ?

3/ Quels objectifs, quelles métaphores se cachent dans ce genre de récits ?

On trouvera ici l’intégralité de ma réponse à la deuxième question. La réponse à la première question, livrée la semaine dernière, figure sur mon site.

La suite ( et la fin ) … la semaine prochaine !

2/ Comment la littérature de SF a-t-elle utilisé ce thème ?

S’il fallait établir un classement, on pourrait distinguer deux modes d’utilisation : pédagogique et ludique – avec, cela va de soi, un grand nombre de mariages et de variations.

Le mode pédagogique, le plus fidèle possible à la réalité, utilise parfois certaines stratégies pour intégrer la préhistoire au récit.

Le mode ludique, lui, s’écarte souvent de la vraisemblance et intègre parfois le thème du paradoxe temporel.

Le mode pédagogique :

On y trouvera :

A/ Le « récit préhistorique » proprement dit.

Son classement dans la littérature de SF est… sujet à caution.

Le récit fondateur, La guerre du feu, se contente d’être une « fiction aux temps préhistoriques », au fond sur le même mode qu’un roman historique. Avec une différence de taille : dans le roman historique, l’auteur est contraint de ne rien modifier à ce que les historiens connaissent de notre passé ( même si Alexandre Dumas affirmait qu’on pouvait parfois « violer l’Histoire à condition de lui faire de beaux enfants » ). Mais un roman historique digne de ce nom ne se permettra pas de faire mourir Louis XIV à une autre année que 1715. Même l’auteur ( et égyptologue ) contemporain Christian Jacq utilise les données historiques connues.

Avec la préhistoire, les plus grandes libertés sont permises : les datations elles mêmes sont très approximatives. Avant l’écriture, on ne peut que conjecturer ( à partir d’ossements, de restes fossilisés, traces de feux, de sépultures, etc. – et de dessins rupestres évidemment ) le mode de vie de nos lointains ancêtres

Dans le simple « roman préhistorique » aucune machine, aucun artifice n’est ici utilisé pour justifier une action aussitôt située dans le lointain passé : comme le suggère Rosny Aîné, il y a peut-être cent mille ans  : « Les Oulhamr fuyaient dans la nuit épouvantable (…) Le feu était mort ».

C’est le cas de nombreux romans déjà cités : La guerre du feu (voir l’incipit plus haut ), Le félin géant, Eyrimah, Avant Adam,

Certains romans plus contemporains utilisent le même procédé : Dans La vallée des mammouths ( 1970 ) Michel Peyramaure nous plonge dans une aventure préhistorique située dans la vallée de Roufignac, en Dordogne, avec une « tribu des Grandes Falaises » proche des héros de La guerre du feu. L’auteur ( l’un des futurs fondateurs de « l’école de Brive » ) s’adresse ici aux jeunes adultes en serrant de très près les récentes découvertes dans le domaine préhistorique. En 2004, Michel Peyramaure publie Les grandes Falaises, une version pour adultes d’un récit qui se situe au même endroit, il y a 10 ou 12 000 ans. Son autre roman préhistorique, La Caverne magique ( sous-titré Le roman de Lascaux, ) nous entraîne non loin de là, dans la vallée de la Vézère ( la « rivière Noire » ) et la vallée de la Beune,

Peut-être l’auteur voulait-il surfer sur le succès mondial de la grande saga de Jean Auel, Les enfants de la Terre, inaugurée dès 1980 avec Le clan de l’ours des Cavernes dont l’héroïne, Ayla, était promue à un brillant avenir.

Jean Auel, paléontologue américaine amateure, vite reconnue par les professionnels, publiera successivement La vallée des chevaux ( 1982 ), Les chasseurs de mammouths ( 1985 ), Le grand voyage ( 1990 ), Les refuges de pierre ( 2002 ) et Le Pays des grottes sacrées ( 2011 ). L’action de ces récits se déroule environ 30 000 ans avant notre ère, époque où l’on peut encore croiser les derniers Néandertaliens. 

Avec le soutien scientifique d’Yves Coppens, Pierre Pelot, lui, nous entraîne en Afrique 1,7 million d’années avant notre ère, avec le premier volume ( Qui regarde la montagne au loin ) de sa saga Sous le vent du monde, dont les cinq titres seront publiés entre 1997 et 2001 et couvriront plusieurs périodes de l’histoire de l’Homme : Le Monde perdu du soleil (1998 – un million d’années ), Debout dans le ventre blanc du silence (1999 - 380 000 ans ) , Avant la fin du ciel ( 2000 – 65 000 ans ) et Ceux qui parlent au bord de la pierre (2001- 32 000 ans ).

Pierre Pelot nous entraîne du Caucase au bord de la Méditerranée, à des époques différentes, dans une série d’aventures humaines solidement étayées – et d’une certaine façon « pédagogiques », même si son propos, comme celui de Jean Auel, est destiné à un public adulte.

Car le domaine jeunesse se révèlera plus riche encore !

Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut citer les romans préhistoriques de Claude Cénac : Les cavernes de la rivière rouge ( 1967 ), Les sorciers de la rivière rouge et Souviens-toi de la rivière rouge ( 1995, où il est question de l’Homme de Cro-/Magnon ).

On peut encore évoquer, dans le désordre :

  • Attaques à Lascaux ( 2008 ) de Philippe Barbeau.

  • La caverne de l’ours sacré ( 1998 ) d’Anne-Marie Desplat-Duc.

  • Frères des chevaux ( 2012 ) de Michel Piquemal.

  • La grotte des animaux qui dansent ( 2016 ) de Cécile Alix.

  • Igor et Souky et les ombres de la caverne ( 2016 ) de Sigrid Baffert.

  • Les visiteurs de Lascaux ( 2007 ) de Chantal Tanet

  • Le clan de la grotte au temps de l’Homme de Tautavel ( 2014 ) d’Olivier Melano.

  • Chaân ( 2003 ) de Christine Ferret-Fleury.

  • Mémoire de pierre ( 2011 ) d’Alain Orthlieb.

  • Goumbi, un enfant au temps de la pierre polie ( 2000 ) de Severine Machu.

  • L’écho des cavernes ou Comment l’homme de Cro-Magnon a inventé la grammairede Pierre Davy.

Sans doute peut-on m’objecter : mais qu’est-ce que la SF a à voir là-dedans ? Peu de chose, en effet, même si un grand nombre d’auteurs cités dans cette catégorie ont souvent œuvré dans le domaine de la SF, de Claude Cénac et Philippe Barbeau ( pour la jeunesse ) à Pierre Pelot – qui a publié de la SF aussi bien pour le lectorat adulte que jeunesse.

La frontière est parfois imprécise, comme on le verra plus loin. Car…

B/ Des récits préhistoriques dans lesquels des héros contemporains sont plongés des milliers d’années en arrière, le plus souvent à l’aide d’une machine à explorer le temps.

Ce sera leur seule différence avec les récits précédents… même si parfois, la cohabitation de héros contemporains avec leurs ancêtres peut poser problème.

Jamais, dans ces récits, l’action des personnages ne provoquera de paradoxe temporel. Si bien que l’utilisation de ce procédé pseudo scientifique ( voire magique ) ne sera qu’un prétexte.

C’est le cas, par exemple, des récits de Jean-Claude Froelich comme Voyage au pays de la pierre ancienne ( 1962 ) : grâce à la machine temporelle du professeur Liévin, trois jeunes gens vont partager pendant plusieurs jours la vie des hommes du Magdalénien ( 11 500 ans avant notre ère ). Afin de s’intégrer à la vie rude de leurs ancêtres, ils effectuent un premier voyage de reconnaissance et, revenus au XXe siècle, subissent un entraînement intensif. Accueillis ensuite dans la tribu de Nann, ils vont chasser le renne, le mammouth, le lion des cavernes et glaner mille renseignements ethnographiques et artistiques.

Le volume suivant, Naufrage dans le temps ( 1965 ) entraîne nos héros 800 000 ans avant notre ère à la recherche des « premiers hommes ». Le jeune Jean-Claude est capturé par des australopithèques… Dans La horde de Gor ( 1967 ), les personnages vont rencontrer l’homme de Néandertal, 55 000 ans avant notre ère. Ils sauvent l’un d’eux ( Gor ) de la noyade, et celui-ci les entraîne chez ses frères les Harms, sur les bords de la Seine. Jamais l’auteur ne s’interroge sur leur intrusion dans le passé, et le sauvetage de cet homme préhistorique qui aurait dû périr. Théoriquement, en revenant dans le présent, l’humanité aurait dû compter sur la présence d’un grand nombre de ses descendants – mais ce n’était pas le propos de l’auteur.

Dans La voûte invisible de Philippe Ebly, c’est un « glisseur temporel » qui permet aux trois héros Serge, Xolotl et Thibault, les « conquérants de l’impossible »,de se transporter5000 ans en arrière. Ils se retrouvent au coeur d'une forêt peuplée de loups et d'hommes à demi sauvages, « au milieu d'arbres géants que le soleil n'éclaire jamais ».

Dans ces récits, la machine à remonter le temps s’impose.

Dans d’autres, le procédé scientifique est différent : la nouvelle l’ombre du passé ( 1954 ) d’Ivan Efremov ( écrivain soviétique du space opera socialiste La nébuleuse Andromède, 1953 ) , met en scène une technologie inédite qui permet de faire resurgir, en couleurs et en relief, des scènes préhistoriques miraculeusement fixées par la nature sur des roches résineuses possèdant les mêmes propriétés qu’une pellicule photo ! Là encore, aucune intervention humaine ne permet de modifier le passé.

Avec Souvenir lointain ( 1957 ) de Poul Anderson, une nouvelle traduite de l’Américain par Francis Carsac, une autre technologie permet de transporter son utilisateur… dans la peau d’un de ses ancêtres.

D’autres auteurs préfèrent un procédé qui relève carrément du fantastique, car aucune justification scientifique ne vient expliquer que le héros se retrouve soudain plongé des milliers d’années en arrière.

C’est le cas d’Une fenêtre sur le passé ( ) de Francis Carsac, dont il sera forcément question au cours de ces deux jourées. Le narrateur, Arnaud Lapeyre, géologue et anthropologue, relate à ses amis une expérience stupéfiante : en Dordogne, au Pech de la crabo ( la colline de la chèvre ), il a été confronté à une tribu de Néandertalien… à la suite d’un orage. Hallucination ? Non, puisque revenu dans le présent, il aura la preuve ( l’étamage d’une cruche ) qu’il n’aura pas rêvé !

Notons que ces deux procédés, très différents ( se mettre dans la peau de son ancêtre et être projeté en arrière à l’aide d’un éclair ) ont été ou seront utilisés par de nombreux autres auteurs. Le premier pourrait bien être Sprague de Camp, dans son roman De peur que les ténèbres ( 1939 ) – où le héros, grâce à un éclair, sera transporté non pas dans la Préhistoire mais chez les Ostrogoths, en 535 après J.C.

L’auteur jeunesse déjà cité, Philippe Ebly utilisera le même procédé pour projeter ses conquérants de l’impossible à l’époque romaine dans le troisième épisode de sa série : L’éclair qui effaçait tout.

Avec sa nouvelle Le brouillard du 26 octobre ( 1913 ), Maurice Renard, qui s’est aussi bien illustré dans le fantastique ( Les mains d’Orlac, 1920 ) que dans la SF ( Le docteur Lerne, sous-dieu, 1908 ) plonge deux scientifiques en pleine ère tertiaire, dans la période du miocène.

Comment ? Tout simplement après avoir traversé un mystérieux brouillard ! Notons que ce brouillard inexplicable et bien pratique ( un procédé qui relève plus du fantastique que de la SF ! ) est aussi celui qui permet à un homme de rétrécir, dans le roman éponyme ( L’Homme qui rétrécit, 1956 ) de l’Américain Richard Matheson, comme dans le film ( 1957 ) qu’il a lui-même tiré de son récit.

Une parenthèse : on trouvera, sous le titre Le brouillard du 26 octobre et autres récits sur la préhistoire ( Folio-Junior SF N°172, 1981 Gallimard ) quatre nouvelles ( Une fenêtre sur le passé, Souvenir lointain, l’ombre du passé et Le brouillard…) dont il a été question plus haut. A l’origine, aucune d’elle n’était destinée à la jeunesse. En les sélectionnant, j’ai jugé que leur contenu et leur ton pouvait toucher des collégiens. En effet, on constatera la place importante du jeune public parmi les lecteurs de ce genre d’ouvrages. À l’origine, La guerre du feu n’était pas spécialement destiné aux jeunes. Le texte parut pour la première fois en 1909 dans la revue Je sais tout, « encyclopédie mondiale illustrée » qui s’adressait à un public… familial.

Aux tout débuts de « l'école publique laïque, gratuite et obligatoire » cette publication devait toucher les jeunes comme les adultes et livrer aussi bien des documentaires que des fictions. Mais voilà : la préhistoire fascina très vite les enfants, et elle continue de le faire, en littérature comme au cinéma.

Le mode ludique :

Il offre des libertés plus grandes.

On y trouve des récits d’aventure ou d’exploration dans lesquels sont découverts des « environnements fossiles » animaux ou/et humains et l’usage ( parfois irraisonné ) d’une machine à explorer le temps. Ludique, ce mode ?

Oui, parce que contrairement au « mode pédagogique », ces lieux improbables sont imaginaires ou inexistants !

* Le plus souvent, il s’agit de la découverte, à l’époque contemporaine, d’un monde préhistorique préservé.

Au début du XXe siècle, de nombreux auteurs ont utilisé un subterfuge récurrent : au lieu d’imaginer un récit aux temps de la préhistoire, les héros découvrent, sur notre Terre, un lieu encore inconnu, préservé de toute civilisation, dans lequel vivent ( ou survivent ) des « fossiles vivants » : animaux préhistoriques ou hommes des cavernes.

C’est le cas d’Arthur Conan Doyle dans la première aventure du professeur Challenger : Le monde perdu ( 1912 ), dans lequel les héros, parvenus en Amazonie, sont confrontés sur un haut plateau à un environnement préhistorique inattendu. Notons que Michael Crichton a publié un roman éponyme, une variation du premier récit ( Jurassic Park ) qui a donné lieu aux films Jurassic Park ( 1993 ) et… Le monde perdu ( 1997 ).

Deux films précédents, au même titre, restaient, eux, parfaitement fidèle au roman d’Arthur Conan Doyle : celui de Harry O. Hoyt, en 1925 et celui d’Irvin Allen en 1960.

On sait comment, dans les romans de Michael Crichton et les films de Steven Spielberg, des animaux préhistoriques sont ( pour faire court ! ) reconstitués à partir de l’ADN d’un tyrannosaure retrouvé dans le sang d’un moustique conservé dans l’ambre !

* Même si l’environnement du personnage de Tarzan n’est pas préhistorique, le propos d’Edgar Rice Burroughs ( dans Tarzan of the Apes, 1912 - souvent traduit par Tarzan l’homme singe ou Tarzan, seigneur de la jungle ) suggère au lecteur de réfléchir sur les comportements primitifs à l’époque où l’on découvre encore des régions ( et des tribus ) au centre de l’Afrique. Il est d’ailleurs frappant de constater qu’Arthur Conan Doyle et Edgar Rice Burroughs publient leurs deux ouvrages la même année : 1912.

* En revanche, dans son cycle Pellucidar : Retour à l’âge de pierre et Terre d’épouvante ( 1914 ), l’auteur de Tarzan imagine une terre creuse et l’existence d’un monde primitif ( euh… avec des condors géants, des hommes-bisons et des hommes-mammouths ! ) à l’intérieur de notre globe. Ici, l’imaginaire se débride, la référence à la SF devient évidente et le « mode pédagogique » cède la place au « mode ludique » !

Notons encore que si ces ouvrages ne sont pas, à l’origine, destinés à la jeunesse, ce dernier lectorat récupérera vite les personnages et leur environnement primitif. Il sera d’ailleurs question, au cours de ces journées, du personnage de Rahan, fils des âges farouches ( créé en 1969 par le scénariste Roger Lécureux et le dessinateur André Chéret, dans Pif Gadget ). Un héros qui ( contrairement à Tarzan ) vit aux temps préhistoriques et dont le sous titre « des âges farouches », fait explicitement référence au roman La guerre du feu, que Rosny Aîné avait sous-titré : roman des âges farouches.

* Evoquons un roman russe pour la jeunesse moins connu : La Terre de Sannikov, de Vladimir Obroutchev ( 1863/1956), un ouvrage sorti en URSS en 1926, et en France en 1957 dans la collection Prélude à La Farandole.

Cette « terre de Sannikov » aurait été – dans la réalité – une île découverte en Sibérie au début du XIXe siècle. L’écrivain Vladimir Obroutchev a fait revivre ce fait, sans doute légendaire, en imaginant au début du XXe siècle une expédition qui parvient, en Sibérie, dans une vallée où règne un environnement préhistorique : Néandertaliens, mammouths, etc.

Cette « vallée préhistorique fossile » se révèle le cratère d’un volcan récemment éteint, au climat préservé, exceptionnellement doux. Comme dans de nombreux ouvrages, ce roman est le prétexte à la description précise d’un monde préhistorique conforme aux connaissances de l’époque. Avant d’être écrivain, Vladimir Obroutchev était géologue, géographe… et « héros de l’U.R.S.S.». Il passait alors pour l’Elisée Reclus soviétique.

* Dans Cordillère interdite ( 1970 ) de Michel Peyramaure ( auteur déjà cité ), Chico, jeune Indien pauvre d’Amérique du sud, retrouve les descendants d’une race de géants qui vivent sur un plateau inaccessible des Andes. Le responsable de la même collection ( Plein Vent, destinée aux jeunes adultes ), André Massepain, publiera en 1975 un roman qui est la suite des aventures de Gilles et Jérôme : L’île aux fossiles vivants : suite à accident d’avion dont ils sont les seuls survivants, ces jeunes gens découvrent en plein Pacifique une île où survivent, entre autres, des animaux préhistoriques qu’on croyait disparus.

* Un autre ouvrage de la collection Jeunesse-Poche Anticipation publiera en 1973 un roman de Pierre Pelot, L’île aux enragés, dont les habitants sont revenus à l’âge de pierre…

On le voit : ces « environnements préhistoriques préservés » sont situés dans des lieux encore inexplorés ; c’est la partie géographique de mon classement Le plus proche inconnu : le centre de la Terre, des hauts-plateaux d’Amazonie, des vallées de Sibérie, une île… Au XXIe siècle, ce type d’ouvrage se fait rare, et pour cause !

Mais… pourquoi pas un monde préhistorique sur une autre planète ?

* C’est ce qu’a imaginé Pierre Devaux ( 1897 / 1969 )

Ce scientifique, auteur d’ouvrages de vulgarisation et de romans pour la jeunesse fut également le créateur et le directeur de la collection Sciences et aventures, chez Magnard, en… 1945. Un précurseur ! Car cette collection ( une douzaine de romans publiés entre 1945 et 1965 ) ne proposait que des romans de SF. Le premier d’entre eux, XP15 en feu ( 1945 ), fut un vrai petit best seller, que Magnard réédita souvent. Il eut une suite : L’exilé de l’espace ( 1947 ) dans laquelle le héros atterrissait… sur Vénus –on y vient.

* En 1971, pour le lancement de la première collection de poche jeunesse, Jeunesse Poche Anticipation, les Editions Rageot achètent les droits de cette longue suite pour en publier une partie sous le titre inédit et alléchant de : Cosmonautes contre diplodocus ( 1971 ). Il y est question d’une planète ( Vénus ) où règne un climat de l’ère secondaire. On y trouve… des diplodocus – mais aussi des tyrannosaures et des… « hommes-crocodiles » ! Deux expéditions rivales ( une américaine et une française ) se disputent la capture de ces animaux pour les ramener sur Terre.

* Au fil du temps, et puisque les territoires inexplorés de notre planète deviennent inexistants, les auteurs rivalisent de fantaisie et d’imagination pour proposer des aventures préhistoriques à leurs lecteurs ; et l’usage d’une machine à explorer le temps se révèle idéale pour suggérer qu’une intrusion dans le passé lointain risque de modifier le présent.

Je ne serai sans doute pas le seul à évoquer Les déportés du cambrien ( Prix Hugo 1968 ), de Robert Silverberg, dont l’action se situe… en 1984. À cette époque « future » ( eh oui, si Philip K. Dick a publié sa novella Do Androids Dream of Electric Sheep ? en 1966… l’action de Blade Runner se situe en… 2019 ! ), les Etats-Unis sont tombés sous le régime de la syndicature, qui est « tout à la fois capitaliste, centralisatrice et isolationniste – voire xénophobe » ( tiens, Donald Trump n’est pas si loin ! ). Grâce à une invention diabolique du physicien Hawksbill, « le marteau », on envoie donc les récalcitrants au régime et autres opposants dans une prison temporelle : le passé très lointain, le précambrien – « un milliard d’années avant notre ère ». Un monde primitif dépourvu d’animaux et même de plantes. Difficile, en ce cas, d’imaginer que les prisonniers, dans ce passé hors d’âge, puissent avoir la moindre influence sur l’évolution future des espèces ( encore que… )

* En réalité, dans ce mode ludique où le paradoxe temporel fait parfois merveille, le modèle du « genre préhistorique » est sans doute la nouvelle de Ray Bradbury Un coup de tonnerre ( in Les pommes d’or du soleil, recueil de nouvelles paru en 1953 )

Traduit et publié dans la collection Présence du Futur dès 1956, il a été réédité de nombreuses fois par Denoël et Gallimard, dans les collections 1000 soleil et Folio-Junior, notamment dans la série Folio-Junior SF que j’ai créée et dirigée dès 1981.

Faut-il en rappeler le sujet ?

L’action se situe dans le futur, le lendemain d’élections où Keith a battu le dangereux candidat Deutcher ( dont le nom rappelle évidemment Hitler ! ). À cette époque a été mise au point une machine à explorer le temps, qu’une société privée utilise pour proposer des « parties de chasse dans le passé ».

Pour dix mille dollars, le candidat Eckels, accompagné de son guide Travis, va pouvoir tuer un tyrannosaure 60 millions d’années avant notre ère – un animal qui, la société l’a vérifié, serait de toute façon mort quelques secondes plus tard, écrasé par un arbre. Eh oui : pas question de modifier quoi que ce soit dans le passé ! C’est pourquoi Eckels, une fois sur place, est invité à se déplacer sur une passerelle qu’il ne doit quitter sous aucun prétexte.

Hélas, en voyant arriver le monstre, Eckels panique… et s’enfuit, en posant le pied par terre.

Travis, très contrarié, tue le tyrannosaure et va récupérer les balles dans le cadavre… on comprend pourquoi !

Au retour, quand les voyageurs temporels réapparaissent dans le présent, ils constatent que leur environnement est légèrement différent. L’orthographe de la pancarte proposant des voyages dans le passé a une orthographe modifiée ; les élections ont bien eu lieu la veille… mais c’est Deutcher qui a été élu !

Affolé, Eckels examine la boue qui macule ses chaussures. Il y trouve un papillon écrasé. Un papillon qui n’a pas pu être mangé par un oiseau qui est mort, etc. Ce simple papillon disparu avant terme a été la cause, pendant 60 millions d’années, d’un enchaînement inédit de faits. Et il a entraîné un présent légèrement différent de celui que les voyageurs ont quitté.

D’une certaine façon, avec ce court récit d’une vingtaine de pages, Bradbury ouvre ( après d’autres ! ) l’une des nombreuses portes des paradoxes temporels… et de l’uchronie.

Mais cela, c’est une autre histoire.

La suite ( et la fin ) … la semaine prochaine !