J’ai été invité à intervenir sur ce sujet le 27 juin dernier, lors d’un colloque qui a eu lieu à l’E.N. de Bordeaux – et ce, à l’initiative de l’universitaire ( et scientifique ) Estelle Blanquet.

Etaient également conviés de nombreux spécialistes, tant de la préhistoire que de la SF.

Au cours de mon intervention, j’ai tenté de répondre à trois questions :

1/ Pourquoi la SF a-t-elle intégré le thème de la Préhistoire ?

2/ Comment la littérature de SF a-t-elle utilisé ce thème ?

3/ Quels objectifs, quelles métaphores se cachent dans ce genre de récits ?

On trouvera ici l’intégralité de ma réponse à la troisième et dernière question ( ainsi que l’accès aux références ).

Les réponses aux deux premières questions, livrées les semaines précédentes, sont toujours accessibles sur le site !

3/ Quels objectifs, quelles métaphores se cachent dans ce genre de récits ?

Les jeux offerts par les hypothèses des récits de SF ne sont pas gratuits, ils proposent souvent une réflexion sur un sujet précis :

  • la politique et les problèmes sociaux avec les dystopies.

  • nos rapports avec les sciences, les technologies et leur mauvais ( ou leur bon ) usage quand il est question de robots ou d’informatique 

  • on sait que l’extraterrestre est une métaphore de l’étranger ( quel est notre comportement vis-à-vis de « l’autre » ? )

Souvent, la science-fiction situe son action dans un futur lointain.

En choisissant la préhistoire comme sujet, elle opère un retournement, en offrant une réflexion sur nos origines – et, au-delà de la préhistoire proprement dite, sur le passé de notre planète.

Le décor de ces récits est à la fois réaliste et imaginaire, car pseudo-scientifique. J’ai coutume d’affirmer que la science est « un échafaudage provisoire pour expliquer le monde ». Les scientifiques n’utilisent-ils pas prudemment la formule : « dans l’état actuel de nos connaissances » ?

Or, dans le domaine de la préhistoire comme dans celui de la physique, ces connaissances ne cessent de se modifier. Depuis peu, par exemple, on pense que la plupart des dinosaures… avaient sans doute des plumes, de quoi rendre obsolètes les animaux de Jurassic Park !

Les récits préhistoriques invitent donc implicitement le lecteur à s’interroger sur l’origine de l’humanité, sur son lointain passé ( et, par un effet de miroir, sur son devenir ).

Eh oui : en se questionnant sur nos origines ( voire en jouant avec ) l’auteur invite son lecteur à imaginer quel pourrait être notre destin.

Nous savons, ou croyons savoir, notre univers vieux de plus de 13 milliards d’années et notre Terre née il y a 4 milliards d’années et demi. Les premiers organismes unicellulaires y seraient apparus un milliard d’années plus tard. Les vers et les méduses il y a 700 millions d’années… et les premiers poissons il y a 450 millions d’années.

L’homme est donc très jeune. Issu des premiers lémuriens, il n’a mis que quelques millions d’années pour devenir l’homo sapiens ( vieux de 300 000 ans ? ) que nous sommes.

Aujourd’hui, on sait combien sont complexes les ramifications des pré-humains : il n’est d’ailleurs plus question de partir à la recherche d’un éventuel « chaînon manquant ».

Ce bref rappel permet déjà, dans les récits préhistoriques, de faire prendre conscience au lecteur que l’Homme est un stupéfiant et magnifique produit de l’évolution.

Magnifique ? Oui : combien de planètes, dans l’univers, ont vu ( ou verront ) apparaître la vie… et un animal doté des capacités que nous avons acquises ? Sans doute fort peu, n’en déplaise à mes camarades auteurs de SF ( qui, je le sais, ne sont pas dupes ). Connaissez-vous le « paradoxe de Fermiu » ?

En ce début de XXIe siècle, nous sommes en réalité une seconde, une étincelle d’intelligence dans une immensité spatiale et temporelle.

Aussi, l’improbable mariage de la préhistoire avec la science-fiction a plusieurs vertus :

  • La première, pédagogique ( n’en déplaise aux fondamentalistes religieux de tous bords ), tend à nous prouver que l’univers n’est pas vieux de 6 000 ou 7 000 ans.

  • La seconde, plus philosophique, permet de mieux situer l’Homme dans le temps, ainsi que dans la « préhistoire », c'est-à-dire dans cette période qui va des premiers pré-humains à l’usage de l’écriture : quelques millions d’années, une goutte d’eau à l’échelle des 13,7 milliards d’années de l’univers.

Si le récit préhistorique, avec toutes ses variantes, séduit en priorité le jeune public, c’est sans doute parce qu’il touche aux questions fondamentales de l’enfance. Des questions en apparence simplistes et en réalité fondamentales, qu’on retrouve dans le poème de Peter Handke, leit motif du film Der himmel über Berlin ( Les ailes du désir, 1987 ) de Wim Wenders :

Als das Kind Kind war,

War es die Zeit der folgenden Fragen :

Warum bin ich ich und warum nicht du ?

Warum bin ich hier und warum nicht dort ?

Wann began die Zeit und wo endet der Raum ?

Ist das Leben unter der Sonne nicht bloss ein Traum ?

Ist was ich sehe und höre und rieche

Nicht bloss der Schein einer Welt vor der Welt ?

Ce qui pourrait donner, librement traduit :

Quand l’enfant était un enfant

C’était le temps où il se posait les questions suivantes :

Pourquoi suis-je moi – et pourquoi pas toi ?

Pourquoi suis-je ici – et pourquoi pas ailleurs ?

Quand le Temps a-t-il commencé ? Et où finit l’espace ?

Si la vie, sous le soleil, n’était qu’un rêve ?

Et si tout ce que je vois, tout ce que je sens, ce que je respire

N’était qu’une illusion, qui me cache le monde réel ?

Des questions auxquelles tentent de répondre bien des romans de SF, avec cette interrogation permanente sur la perception de la réalité, inaugurée par Platon avec le mythe de la caverne.

*

Bien qu’il soit vieux de dizaines de milliers d’années, l’homo sapiens est très récent et son avenir risque d’être plus court encore.

Pour parodier Yves Paccalet, l’humanité disparaîtra beaucoup plus tôt qu’on ne le croit. Avec le réchauffement climatique qui se précise et contre lequel aucune mesure sérieuse n’est prise, les futurs proposés par les auteurs de SF risquent d’être à la fois plus proches et plus catastrophiques qu’ils n’osaient l’imaginer.

Certains écrivains de SF ont pour coutume d’utiliser les données du présent pour envisager des conséquences à long terme, contrairement aux politiques, habituellement préoccupés par leur réélection dans quatre ou cinq ans.

L’anthropocène se profile, et avec lui, il n’est plus question de millions ni de milliers d’années – mais de quelques siècles avant que notre globe ne devienne une fournaise.

Une vision catastrophiste prédite par les collapsologues ?

Non, à en croire l’appel des 15 000 : un cri d’alarme de 15 364 scientifiques de 184 pays, lancé le 13 novembre 2017 dans la revue BioScience. Cet appel nous affirme que l’humanité est en grand danger. Mais face à son extinction autoprogrammée, l’homme préfère avoir une courte vue et se plier en priorité aux impératifs de l’économie de marché : produire et consommer, les deux premiers commandements du dieu Croissance.

Le 27 juin 2018, pour conclure mon propos, j’avais proposé la formule pessimiste ( ou réaliste ? ) et provocatrice :

Quant à la plupart des 7,58 milliards d’humains, l’avenir de leur propre espèce… ils s’en foutent.

Leur priorité, c’est la coupe du monde de foot.

De fait : le 15 juillet dernier, ils étaient 500 000 aux Champs Elysées à crier : on a gagné.

En 2050, ils seront 9 millions et demi à comprendre que l’humanité a sans doute perdu.

Pour compléter mon propos, voir sur Internet :

1 La science-fiction, lectures d’avenir ?

   Préface de Ray Bradbury Presses Universitaires de Nancy , 1994

2 Jeunesse et science-fiction

   Magnard, Collection Lecture en liberté, 1972

3 La science-fiction à l’usage de ceux qui ne l’aiment pas

   De La Martinière, Collection La Littérature jeunesse, pour qui ? pour quoi ?2003