Après avoir lu les 4 ouvrages d’Avec un peu d’amour et beaucoup de chocolat, une lectrice m’a posé une série de questions sur l’uchronie. On trouvera mes réponses à ces questions dans deux documents successifs.

Voici le second.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire une uchronie ?

J’en ai écrit plusieurs ! Mon objectif, toujours, était de réfléchir sur les conséquences de nos actes : une décision, un geste, ( une parole parfois ! ) peut faire basculer à jamais le reste de notre existence. Dans la plupart des uchronies ( les miennes y compris ), le fameux « point de divergence » entraîne un bouleversement de toute la société. Or, pour ma série Avec un peu d’amour et beaucoup de chocolat, l’originalité du projet consistait à imaginer une « uchronie individuelle, personnelle » - en ratant ( ou pas ) son train, en aidant ( ou pas ) une vieille dame à monter sa valise dans le TGV, Emma va voir sa vie suivre un cours différent à chaque fois. De façon définitive. Dans ce nouveau cours, des événements imprévus et inédits vont survenir, concernant son grand-père ( il est cardiaque, il mourra de toute façon… mais pas au même moment ) et aussi ses parents ( qui divorceront… ou pas ). Sans parler de sa vie professionnelle et sentimentale . Et cela, dans une logique narrative rigoureuse. 

Cette envie date de l’adolescence, un fait que je relate dans mon récit autobiographique L’Amour-Pirate : un jour d’octobre 1957, mon père a changé de trottoir et croisé, aussitôt après, une comédienne qu’il n’avait pas revue depuis plus de trente ans. Ils ont renoué ; elle lui a présenté son mari, et mes parents les ont fréquentés. Ce couple avait une filleule : ma future épouse. Si mon père n’avait pas changé de trottoir, je n’aurais jamais rencontré celle qui deviendrait ma femme. Il est probable que je ne serais jamais devenu enseignant… ni peut-être même écrivain !

Aviez-vous écrit d’autres uchronies par le passé ?

 Oui. A seize ans, j’ai même écrit une nouvelle uchronique sans le savoir !

Publié, j’ai écrit des romans mais aussi des nouvelles uchroniques – je pense notamment à « L’Australie, c’est une autre histoire », un texte dans lequel je me contente de pointer un point de divergence particulier : nous sommes en août 1770, tout près des côtes d’un continent inconnu que vont aborder presque en même temps James Cook ( un Anglais ) et Bougainville ( un Français ). Cook, on le sait, a abordé l’Australie peu de temps avant Bougainville. Eh bien j’imagine qu’un envoyé ( anglais ) venu du futur convainc Cook de doubler Bougainville, ce qu’il va faire… et c’est le présent dans lequel nous sommes. Je suggère donc au lecteur que dans le passé, c’est Bougainville qui aurait dû aborder l’Australie en premier – et que nous vivons dans un présent qui a été modifié par les Anglais. En réalité, l’Australie aurait dû être française… ce qui aurait sans doute bouleversé l’Histoire – et pas seulement celle de l’Australie !

Trouvez-vous que l’uchronie a sa propre utilité ou, au contraire, que son invention n’est qu’une fantaisie ?

L’uchronie est un genre important et son objectif est très particulier : il est historique, social et philosophique. C’est une réflexion sur le sens de l’histoire, de la société, de la vie...

Qu’aimez-vous dans l’uchronie que vous ne retrouvez pas dans d’autres sous genre de la SF ? Quels sont pour vous les atouts de l’uchronie ?

Certes, c’est une fantaisie – mais la SF est elle aussi une fantaisie, une invention, une fiction. Le terme de fantaisie prête à confusion. L’uchronie n’a rien à voir avec la fantasy. C’est une variation, un décalage avec la réalité ( historique ) qui propose une réflexion au lecteur. L’un de ses atouts est de le familiariser avec la période concernée. Un autre est de susciter chez lui des questions concernant la responsabilité de nos actes, et de rêver ( ou de réfléchir ) sur tous les présents auxquels nous avons échappé !

Que vous a apporté le fait d’écrire une uchronie ? Une réflexion sur le temps ?

 Oui, je viens justement de le dire : faire partager une réflexion sur la responsabilité de nos actes, et sur l’enchaînement des faits à partir d’un décalage. A cet égard, l’uchronie répond tout à fait à ma définition de la SF : décalage avec le réel, logique et rigueur dans l’enchaînement des faits et style réaliste.

Quels conseils donneriez-vous à un auteur qui voudrait s’initier à l’uchronie ?

Des conseils ? En voici quelques uns :

  • se procurer et lire le passionnant ( et très complet ) essai d’Eric B. Henriet : L’Histoire revisitée, panorama de l’uchronie sous toutes ses formes ( Editions Encrage, 2004 )

  • lire plusieurs uchronies, d’auteurs différents, avec des points de divergence variés.

  • commencer peut-être par lire le roman de Pierre Bordage Ceux qui sauront (collection Ukronie, chez Flammarion ! ), dans lequel il imagine que la révolution française n’a pas eu lieu et que la France est toujours une monarchie.

  • s’il veut en écrire une, choisir un point de divergence original

  • et surtout se documenter très sérieusement sur le plan historique. L’uchronie est avant tout une affaire d’historien et de sociologue. C’est un genre difficile, exigeant.

Est ce plus difficile ou plus facile d’écrire une uchronie, par rapport à de la SF « classique » (société futuriste sans lien avec notre passé ou notre présent) ?

Oui, et je viens de l’affirmer : l’uchronie est un genre difficile, plus complexe que le roman policier classique. Au sein de la SF, c’est sans doute le plus ardu ! Ce qui est délicat à mettre en œuvre, c’est le tableau des sociétés ainsi modifiées : la politique, les technologies, les comportements, la morale – la religion !… Et plus on recule dans le temps, plus il faut réfléchir sur les conséquences ( multiples ! ) et sur les événements qui pourraient survenir en fonction de la modification d’origine : le point de divergence.

Pourquoi, avec Un peu d’amour et beaucoup de chocolat, avoir choisi comme héroïne un personnage du quotidien plutôt qu’une figure historique ?

Je l’ai expliqué précédemment : cela me semblait original. Et ma propre vie a été sans doute dictée par la rencontre de mon père avec une amie retrouvée par hasard. D’ailleurs, je suis étonné que vous ayez découvert que ces récits relevaient de l’uchronie  A part le film Smoking & no smoking ( que… je n’ai pas vu ! ), aucune œuvre d’uchronie individuelle n’a été réalisé – à ma connaissance du moins.

Pourquoi avoir choisi comme point de divergence le fait de rater ou pas un train ?

Qui n’a jamais raté un train ? Ce fait banal peut se révéler un point de divergence important. Rater un train ( un bus, un métro ), ça peut arriver ( et ça arrive ) à tout le monde. Parfois, la conséquence, c’est d’échouer à un examen, d’être en retard à un rendez-vous important – avec un futur employeur, etc.

Il est arrivé qu’un voyageur rate un avion et qu’il en soit très contrarié… jusqu’à ce qu’il apprenne que l’appareil a explosé en vol. S’il l’avait pris, il serait mort. J’ai choisi un train plutôt qu’un avion – mais d’autres choix auraient été possibles.

Pensez-vous vraiment qu’Emma aurait pu vivre ces vies si différentes ?

Bien sûr ! J’en suis certain. Mes récits sur les différents destins d’Emma me semblent d’ailleurs beaucoup plus pertinents et vraisemblables que certaines uchronies « historiques ». Notamment celles ( et il y en a plusieurs ! ) qui évoquent le fait qu’Hitler ne parvient pas au pouvoir. En réalité, Hitler ou pas, l’Europe était mûre pour un nouveau conflit ; l’antisémitisme y était généralisé dans les années trente ; et les conditions ( humiliantes ) du fameux traité de Versailles mettaient l’Allemagne dans une impasse. Les Allemands voulaient se venger de l’affront qui leur avait été fait, suite à leur défaite de 14/18.

Si Hitler n’avait pas pris le pouvoir, nul doute qu’une guerre mondiale aurait tout de même eu lieu – mais peut-être pas les terrifiants holocaustes que les nazis ont soigneusement mis en place. Rédiger une « uchronie individuelle », c’est prendre moins de risques sur le plan de la vraisemblance historique !

Si vous deviez écrire une autre uchronie, quel point de divergence choisiriez-vous ?

Il y a un an, j’ai bien failli écrire une uchronie à la demande de mon vieil ami Alain Grousset, pour sa fameuse collection Ukronie chez Flammarion – mais cette collection a rendu l’âme et mon projet a avorté.

Alain et moi en avions parlé ensemble : mon idée était d’écrire un récit qui se serait déroulé au début du XXIe siècle, dans le milieu religieux en général, et au Vatican en particulier, où il serait question d’élire… le premier pape mâle de tout le christianisme – le ( jeune ) héros de mon roman. Mon point de divergence ? Il se serait situé deux mille ans en arrière. Il aurait été révélé au lecteur, en guise de préambule, avec ces deux simples lignes : A minuit, dans l’étable où tous deux avaient trouvé refuge, Joseph tendit à Marie le bébé qu’elle venait de mettre au monde. Il lui annonça joyeusement : « C’est une fille ! »

CG