Faut-il résumer ici le destin et les aventures d’Ulysse ?

Non : l’objectif de cette fiche est de présenter cette traduction inédite du poète Philippe Jaccottet, entré récemment ( en 2014 ) dans la Pleiade.

L’Iliade et L’Odyssée, le lecteur a l’impression de les connaître : chacun de nous en a ( de gré ou de force ) lu des extraits en classe de 6ème.

Mais quels extraits ?

Et dans quelle traduction ?

Rappelons les faits : datées approximativement du VIIIe siècle avant J-C, les deux fois 24 chants ( 17 000 vers pour L’Iliade, 15 000 vers pour L’Odyssée ) auraient été imaginés par Homère, un hypothétique poète aveugle sur lequel on ne sait à peu près rien.

En revanche, on estime que ces poèmes ont été, vers 650 avant J-C transcrits, puis chantés par des aèdes au cours de longues soirées. Chantées ? Oui : les troubadours de l’époque devaient s’accompagner d’une lyre ou d’une cithare. Par la suite, il semblerait que ces textes aient été seulement scandés, en rythme – le rap ne date donc pas d’hier.

Ces faits ont leur importance : ils montrent que la poésie est sans doute née avec la chanson. Et aussi que les rimes offraient aux aèdes un moyen mnémotechnique pour mémoriser ces textes dont la longueur pourrait effrayer le lecteur – ou plutôt le narrateur et l’auditeur de l’époque.

Sur le fond, on s’est longtemps interrogé sur les origines de ces deux récits...

La guerre de Troie a-t-elle eu lieu ? Achille ( et Ulysse ) ont-ils un modèle historique ?

Les voyages d’Ulysse, certes imaginaires, suivent-ils un parcours réel – comme semblent le prouver les cartes qui tentent de reconstituer son périple ?

Je laisse le problème de côté, car celui qui retient mon attention ici, c’est la forme.

Avec, toutefois, une dernière remarque sur le fond : aujourd’hui, on grappille ici ou là des extraits des poèmes homériques pour en restituer les faits en laissant habituellement de côté le problème des dieux. Grave erreur – mais elle est récurrente dans la littérature ancienne dont on veut ( dont on croit vouloir ) garder l’essentiel : l’action.

En 1985, invité par Gallimard à rédiger préface et jeux pour le Folio-Junior Edition Spéciale de Robinson Crusoé, j’ai été stupéfait de constater que le texte, dans la collection 1000 soleils, avait été amputé… de la moitié ! Les coupures ( faites par Michel Tournier à la demande de Gallimard ) avaient pour but de rendre le texte plus attrayant. On lui a donc ôté les descriptions jugées trop longues et la plupart des considérations morales de l’auteur.

Il ne restait que le squelette du récit, ce qui en changeait les objectifs et le fond.

Le cinéma fait pire encore - même si je regarde avec intérêt le film Troie.

Pour en revenir au sujet de cette fiche de lecture, dans L’Iliade et L’Odyssée, les hommes sont des marionnettes dont les dieux tirent les fils – mais où sont-ils dans les « adaptations » ( même littéraires ) contemporaines ?

Enfin ( et surtout ), la plupart des traductions sont en prose – et fidèles au texte à l’adjectif près. C’est ( affirme le poète Jaccottet ) une erreur. Parce que l’original était en vers. Avec un rythme particulier, des assonances ( hélas, impossibles à restituer ) et des couleurs d’autant plus particulières que le texte n’était pas lu mais chanté, voire scandé à la façon d’un opéra « sprech Gesang » ou d’un rite religieux. Osons la comparaison : le destin de Jésus a fait l’objet d’oratorios ou de passions suivis par le public du XVIIIe siècle… de la même façon que le public grec écoutait L’Iliade et L’Odyssée il y a plus de 2000 ans !

Bref, le projet de Philippe Jaccottet tente d’approcher la vérité historique.

Si les vers de sa traduction ne respectent pas les rimes, ils obéissent à un hexamètre ( de 14 pieds le plus souvent ) avec six temps forts.

Jaccottet est persuadé ( et je le crois ) que les adjectifs qualifiant les héros d’Homère ( Achille au pied léger, Ulysse le rusé, l’endurant, l’inventif ) varient moins en fonction de la situation des personnages… que du nombre de pieds ou des assonances utiles à boucler le vers – une remarque d’autant plus pertinente qu’elle émane d’un poète.

Homère ( ou les aèdes ) a-t-il été davantage préoccupé par le rythme du récit que par le sens de l’adjectif ? Sans doute ! Cette remarque me fait d’ailleurs penser à l’accompagnement, dans les passions de J. S. Bach, du terme « qui trahit Jésus » systématiquement accolé à Judas : « Judas, der ihn verriet ». Un procédé répétitif et… pédagogique, destiné à rappeler aux fidèles la trahison de ce disciple, « mettez-vous bien ça dans la tête ».

Pour illustrer le problème de la traduction, je signale que je possède deux Iliade :

1/ au Livre de Poche ( Les Belles Lettres 1962 pour la traduction de Paul Mazon, 1963 pour la préface de Jean Giono ). Avec le début suivant :

« Chante, Déesse, la colère d’Achille, le fils de Pelée ; détestable colère, qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre et jeta en pâture à Hadès tant d’âmes fières de héros, tandis que de ces héros mêmes elle faisait la proie des chiens et de tous les oiseaux du ciel – pour l’achèvement du destin de Zeus. Pars du jour où une querelle tout d’abord divisa le fils d’Atrée, protecteur de son peuple, et le divin Achille. »

2/ aux Editions de Crémille, 1970, 2 volumes reliés et illustrés, dos cuir et signet, traduction d’Albert Demazière qui a latinisé les noms des dieux grecs.

Avec le début suivant :

« Déesse, chante la colère d’Achille, fils de Pelée, cette colère funeste qui causa tant de malheurs aux Grecs, envoya prématurément chez Pluton les âmes fortes de tant de héros, et les livra eux-mêmes en proie aux chiens et aux vautours ( ainsi s’accomplissait la volonté de Jupiter ) depuis le jour où une querelle divisa le fils d’Atrée, chef des hommes, et le divin Achille. »

De même, je possède deux Odyssée – ou plutôt, comme pour L’Iliade, mon épouse a la sienne, la seconde étant à moi.

Avec le début suivant ( et je me permets d’ajouter le chiffre 12 quand, d’instinct, le traducteur éprouve le besoin de… faire un alexandrin – ou la moitié d’un ! ):

1/ au livre de poche ( Armand Colin 1960 pour la traduction de Victor Bérard, 1960 pour la préface et les notes de Jean Bérard, chez Galimard/LGF ). Avec l’Invocation suivante :

« C’est l’homme aux mille tours, Muse, qu’il faut me dire ( 12 ). Celui qui tant erra (6) quand, de Troade, il eut pillé la ville sainte, (12 ) Celui qui visita les cités de tant d’hommes (12 ) et connut leur esprit (6 ). Celui qui, sur les mers, passa par tant d’angoisses ( 12 ), en luttant pour survivre et ramener ses gens (12 ). Hélas, même à ce prix tout son désir ne put ( 12 ) sauver son équipage ( 6 ): ils ne durent la mort qu’à leur propre sottise (12), ces fous qui, du Soleil, avaient mangé les bœufs (12 ) ; c’est lui, le Fils d’En Haut, qui raya de leur vie ( 12 ) la journée du retour (6).

Viens, ô fille de Zeus ( 6 ), nous dire à nous aussi quelqu’un de ses exploits (12 ). »

2/ Rive-Gauche Production, 1980, un volume relié façon cuir, doré sur tranche, traduction de Mario Meunier.

Avec l’Invocation suivante :

« Quel fut cet homme, Muse,(6) raconte-le moi,

cet homme aux mille astuces, qui si longtemps erra,(12)

après avoir renversé de Troade

la sainte citadelle (6) ? De bien des hommes il visita les villes

et s’enquit de leurs moeurs ( 6) ;

il souffrit sur la mer, dans le fond de son cœur,( 12 )

d’innombrables tourments, tandis qu’il s’efforçait (12)

d’assurer sa vie et le retour de ses compagnons.

Mais à ce prix même

il ne put les sauver, quelque envie qu’il en eût,(12)

car ils périrent par leur propre folie. Les insensés !

Ils avaient dévoré les bœufs du Soleil fils d’Hypérion,

et le Soleil leur ravit en revanche la journée du retour.

De ces exploits, déesse fille de Zeus, à nous aussi,

débutant à ton gré, redis-nous quelques uns ! (12 ) »

Je laisse au lecteur le soin de juger ( et d’aller vérifier dans sa bibliothèque l’auteur de la traduction et la façon dont il se dépêtre du texte original ! )

On comprendra alors tout l’intérêt que j’ai pris à acquérir l’ouvrage de Jaccottet, qui nous propose la traduction suivante  de l’incantation qui ouvre le Chant 1 ( avec, je le rappelle, des hexamètres de 6/8 ) :

« O Muse, conte-moi l’aventure de l’inventif :

celui qui pilla Troie, qui pendant des années erra

voyant beaucoup de villes, découvrant beaucoup d’usages,

souffrant beaucoup d’angoisses dans son âme sur la mer

pour défendre sa vie et le retour de ses marins

sans en pouvoir pourtant sauver un seul quoi qu’il en eût :

par leur propre fureur ils furent perdus en effet,

ces enfants qui touchèrent aux troupeaux du dieu d’En Haut,

le Soleil qui leur prit le bonheur du retour…

A nous aussi, fille de Zeus, conte-nous un peu ses exploits ! »

Enfin, à celles et ceux qui l’ignoreraient, il faut apprendre que pendant deux mille ans ( en gros jusqu’à Montaigne, et même après ! ), ces deux récits furent l’unique livre de lecture et d’aventures avec lequel les enfants des classes aisées apprenaient à lire, à écrire – en passant, s’il vous plait, par l’apprentissage du grec ! Un ouvrage qui, selon la culture et les opinions des parents, fut peu à peu supplanté par la Bible ( pour les protestants, grâce à sa traduction dès 1455 ) et surtout, pour les catholiques, par le best seller hors catégorie que fut L’Imitation de Notre Seigneur Jésus-Christ ( notamment sa traduction par Pierre Corneille – il reste le livre le plus imprimé au monde après la Bible ! ), ouvrage édifiant destiné au jeune public et qui devait à l’origine être lu comme des psaumes.

Avec Jules Ferry et l’école laïque, les enfants des écoles françaises eurent un autre manuel ; Le tour de France par deux enfants, avec lequel vos arrières grands-parents ont appris à lire, tout en s’imprégnant d’une morale nationaliste bien ancrée dans son époque : 1877-1945 !

Aujourd’hui, nos classiques ont changé.

Mais L’Iliade et L’Odyssée résistent. Le plus étrange est que tout le monde en connaît l’auteur présumé, Homère, alors que pas une personne sur mille ne se souvient de l’auteur de L’Imitation de Notre Seigneur Jésus-Christ ( sans doute Thomas a Kempis, texte écrit en latin vers 1400 ) ou celui du Tour de France par deux enfants ( G. Bruno, pseudonyme d’Augustine Fouillée ), avec 7 millions d’exemplaires vendus entre 1877 et 1914.

Depuis, en nettement moins de temps, Mme J.K. Rowling a fait beaucoup mieux !

CG