Lundi 4 juin. Le Parti de la Liberté a gagné les élections !

Dès le lendemain, les choses commencent à changer. Eh oui, avec son Ministère de la Droiture – et ses agents, les Vigilants - le Parti a promis d’« éliminer le pays de sa vermine ».

La vermine, c’est par exemple Walid ( le copain d’Hector ) et ses parents.

Ce sont aussi les handicapés ( comme Simon, qui a été amputé d’une jambe ), parce qu’ils ralentissent l’essor de la société ; on les regroupera dans des lieux appropriés où ils recevront « des traitements adaptés et mèneront une existence à la mesure de leurs capacités » -

Ce sont également ceux qui n’ont pas la bonne nuance de peau… car désormais, il y en a huit : blanc, blanc cassé, beige, caramel, marron clair, marron foncé, brun… et noir.

On est donc prié de « devancer le nuancier », comme le conseille le Ministère de l’hygiène physique et mentale. Chaque jour, de nouvelles lois contraignent les habitants à se lever à 6H33 ( sauf le mardi, où la grasse matinée se poursuivra jusqu’à 7 heures ).

« Supprimés, les cirques, fermés, les théâtres, dissoutes, les compagnies et les troupes. Aujourd’hui, il faut être productif. Et produire du rire ou du plaisir, ça ne sert à rien. Point. »

Désormais, il est interdit de chanter – sauf les ritournelles admises par le Parti, à condition de ne pas dépasser les 60 décibels.

Le lundi, en revanche, on doit manger un maximum de protéines et faire du vélo. Pour rester en bonne santé et ne pas coûter cher à la société. : « On vit pareil, on mange pareil, on se lève tous à la même heure. Moi qui avais envie de ressembler à tout le monde… »

Léonie et ses parents, eux, ont pris le large. En voilier. Avec l’espoir qu’un pays acceptera de les accueillir.

Quant à Quentin, il a deux papas. On n’a pas idée d’être ainsi l’enfant de ceux que le Parti traite de « deux sales pauvres dégénérés ».

Les sept narrateurs de ce futur de cauchemar ont déjà l’impression d’être en grève de la vie.

La parabole est claire et le Parti de la Liberté en rappelle un autre, qui est ( plus que jamais ) toujours là. Une caricature ? Euh… si l’on veut.

Mais On n’a rien vu venir est une dystopie bienvenue qui fait réfléchir le lecteur.

Cet ouvrage n’est pas nouveau. Publié en 2012 par un éditeur belge, il m’avait échappé – je ne l’avais pas vu venir !!

Il a été illustré Agnès Laroche, à côté de qui je signais l’an dernier à Montreuil, et elle a oublié de me signaler sa participation à ce petit ouvrage. Petit par la taille ( une centaine de pages ) mais grand par la portée et l’ambition.

Bien sûr, on ne peut s’empêcher de penser à Matin Brun ( de Franck Pavloff ) qui avait fait un tabac… il y a 20 ans.

On n’a rien vu venir est accessible à tous les publics, à commencer par celui des collégiens.

Ce roman à sept voix ( féminines, l’avenir de l’homme, c’est la femme - sic - nous avait annoncé Aragon ), raconté par autant de narratrices qui se tiennent la main, a été illustré par Aurore Petit. Il se lit en moins d’une heure mais on en garde l’écho longtemps.

Comme nous l’écrivait déjà ( en 1941 ) Bertolt Brecht dans sa conclusion de La Résistible ascension d’Arturo Ui : le ventre est encore fécond d’où surgira la bête immonde.

Lu dans son unique version, un joli ( et mince ) moyen format à la belle couverture ( rouge et noire ) rigide et au superbe papier.

Typographie agréable et très aérée.