La salle de rédaction… « quel drôle de mot ( qui évoque) une salle où l’on vous enferme pour écrire des rédactions (…) Pendant de nombreuses années, j’ai été reporter de faits divers. » Ainsi se présente le narrateur des dix nouvelles qui vont suivre.

Dans la première, Voyages d’hiver, il révèle que « le voyageur de Schubert cherche une auberge et trouve un cimetière. La différence est qu’il fuit le malheur, alors que je partais à sa recherche. » Le ton est donné : de 1940 à 1975, l’auteur a vécu - et vu, comme le Réplicant survivant de Blade Runner - des scènes étonnantes, comme ce « prisonnier dont la barbe mangeait la figure et qui attendait qu’on vienne le chercher pour le fusiller ».

Dans Les souliers de Gisèle, il relate l’étrange amitié qui l’a lié à Larrieu, un camarade malhonnête et persécuté, auquel il est venu en aide – et qui ne l’a pas oublié.

Les déserteurs est l’étrange histoire d’un faux journaliste, Pelem, qui va accepter un défi stupéfiant… et disparaître. Jusqu’à ce qu’une collègue, Claude Préval, dont « la lumineuse intelligence s’était un peu noyée dans le vin blanc », lui révèle un secret, la chute est superbe !

Au sud de Pékin nous livre le portait très exotique d’un collègue, un peu comme dans Chère petite madame, où est relaté le destin de Phryné, un pigiste raté qui use de ce pseudonyme féminin pour assurer à la radio une chronique sentimentale et qui « avait participé à toutes les faillites depuis dix ans » !

L’exorcisme relate l’étrange série de victimes qui accompagne ou suit un reporter : « Il n’y a que lorsque je suis en équipe avec toi que je tombe sur des morts. » Porterait-il malheur ? L’adieu aux morts, clin d’œil à l’Adieu aux armes, nous présente… le sosie d’Hemingway, rencontré peu après son suicide. Quant à Marthe R., l’héroïne de Vers une autre vie, il s’agit d’une ancienne meurtrière que des journalistes accompagnent… vers une autre forme de prison. Quant à Michèle B, alias Une blonde un peu fanée, le narrateur reconstitue la liste de ses amants – trois en même temps !

La plus longue est aussi la dernière des nouvelles : Les Jeux ( jeux olympiques d’hiver de Grenoble, en 1968 ? ). Le narrateur y est envoyé – il a surtout pour mission de veiller sur Jean-Claude ( Cadet ), un collègue alcoolique, ancien écrivain déchu – comme l’est l’ancienne star Elisabeth Härtling, qui rôde dans leur hôtel.

A la suite du décès de Roger Grenier ( mort à 98 ans le 8 novembre dernier ), je me suis aperçu que je n’avais commenté sur mon site aucun de ses livres – alors que je les possède et les ai presque tous lus ! Grave oubli.

Lequel choisir ?

Si mon choix s’est porté sur La salle de rédaction, c’est parce qu’il s’agit d’un recueil de nouvelles ( R.G. y était passé maître ) et aussi en raison du caractère autobiographique à peine caché de cet ouvrage.

En effet, dès 1944, R.G. est engagé par son ami Albert Camus dans le journal Combat avant d’aller travailler à France-Soir et de devenir chroniqueur à la radio.

Le narrateur de La salle de rédaction… c’est lui – même s’il a souvent travesti ou caché des noms. Nul doute qu’il a vécu la plupart de ces anecdotes ; il nous les livre avec son style simple, direct et concis… qui rappelle parfois la fameuse « écriture blanche ». Il s’y mêle un humour sous-jacent permanent et une forme de nostalgie très particulière.

En effet, quarante ans avant de mourir ( le recueil date de 1977 ), l’auteur de ces récits guette l’ombre de la mort : « J’ai parfois envie d’écrire un livre où il y aurait tous les morts que j’ai connus (…) Plus on vieillit, plus la liste s’allonge (…) La mémoire devient un grand cimetière. Jusqu’au jour où tous ces morts n’attendent plus que nous. » «  Les morts ne nous accompagnent pas longtemps », nous confie-t-il, notamment en prélude à L’adieu aux morts. « Le travail de deuil nous débarrasse d’eux(…)Petit à petit, nous apprenons à les trahir. »

Si vous n’avez jamais lu Roger Grenier, ce recueil peut se révéler un bon début.

Et si vous voulez en savoir plus sur la façon dont j’ai fait sa connaissance … alors lisez la suite !

En 1972, mon père achète Cinéroman ( qui venait de décrocher le Prix Fémina ) . Et il envoie l’ouvrage chez Gallimard avec sa carte de visite en précisant :

Roger Grenier

régisseur à la Comédie Française

serait très flatté si Roger Grenier, l’écrivain, acceptait de lui renvoyer son ouvrage dédicacé.

Quelques jours plus tard, c’était chose faite – R.G. était un homme d’une amabilité et d’une gentillesse rares. Plus tard, les deux Roger Grenier se sont régulièrement envoyé leurs vœux, jusqu’en… 1981, année de la mort de mon père.

1981, c’est aussi la date à laquelle Gallimard m’a embauché pour créer et diriger Folio-Junior SF. Très vite, j’ai fini par croiser Roger Grenier dans les couloirs. Eh oui, il faut savoir que :

1/ R.G. a été publié par Gallimard dès 1949, il y a été embauché en 1964.

2/dans les locaux de la rue Sébastien Bottin circulaient quotidiennement des auteurs comme Claude Roy ou Philippe Sollers – ils faisaient partie de la maison.

Je me suis présenté – c’était d’autant plus étrange que mon père et lui ne s’étaient jamais vus. Il se souvenait de la façon dont ils avaient correspondu. Il m’arrivait d’aller dans son bureau – notamment pour lui livrer des manuscrits, celui d’Ecoland ( que publierait Rageot ) et celui d’Auteur auteur imposteur, qu’il a eu l’amabilité de lire en m’affirmant : Trop policier pour la Blanche. Mais Denoël vous le prendra, j’en suis sûr.

C’était vrai, Auteur auteur imposteur sortit chez Denoël en 1989.

A soixante-cinq ans ( en 1984 ), Roger Grenier me confiait déjà : « Vous savez, je vais bientôt prendre ma retraite ». Quand j’ai quitté Gallimard, il y était encore… et je jurerais qu’il y est resté quasiment jusqu’au bout !

En 1992 ou 93, j’ai reçu un appel de la responsable des Papillons blancs :

- Viendriez-vous signer vos ouvrages au salon du livre que nous organisons à Amiens ?

J’ai accepté. Et puisque les auteurs y étaient rangés par ordre alphabétique… je me suis retrouvé à côté de Roger Grenier. A cette occasion, il a fait la connaissance de mon épouse.

- Savez-vous, m’a-t-il dit, que c’est à cause de vous que je suis ici ?

- Comment ? Mais non. Expliquez moi…

- Eh bien j’ai reçu le mois dernier un appel des Papillons blancs me demandant de venir signer mes livres à Amiens. J’ai accepté. Et la responsable m’a alors déclaré : « Nous aurons tous vos ouvrages : Cheyennes 6112, Une squaw dans les étoiles, Le satellite… » « Ah, lui ai-je répliqué, vous vous trompez de Grenier. C’est Christian que vous voulez avoir ! » Je lui ai confié votre numéro personnel. La dame, confuse, a ajouté : « Mais vous aviez accepté de venir. L’êtes-vous toujours ? Nous serions ravis et flatté de vous avoir aussi ! » Difficile de refuser. Et je savais que vous seriez là.

Roger Grenier était d’une discrétion et d’une efficacité bien connues. Un grand nombre d’auteurs lui doivent beaucoup, chez Gallimard, où il a longtemps participé au fameux « comité de lecture du mardi ».

La moindre des choses était de lui rendre hommage aujourd’hui.

Lu dans la Blanche, qu’on ne présente plus !

CG