En 45 ans, j’ai publié, en gros, 135 romans ou albums et 150 nouvelles. Soit moins de 300 sujets de fiction.

Régis Jauffret, lui, nous en livre.... 500 d’un coup !

Certes, ces sujets de récits ne sont pas aussi développés que Les Misérables ou La Recherche. Mais la plupart, comme l’indique le titre de son recueil ( en réalité, il récidive puisque ses premières Microfictions datent de 2007 ) ces 500 narrations d’une page et demie chacune sont, le plus souvent, des récits romanesques complets ! Par romanesque, j’entends par là que ce ne sont pas des nouvelles. Les actions et les personnages y abondent, et la plupart se déroulent sur plusieurs mois, plusieurs années... quand ce n’est pas une vie entière ( Champagne, Charlotte ! ) !

Le prix à payer pour relever cette gageure, c’est d’abord un style sec, enlevé, des phrases ciselées avec soin ; et une concision extrême dans la description des lieux, des circonstances, du caractère des personnages et des enjeux du récit.

Aussi, le lecteur est-il invité à ne rien rater, tout a son importance. Y compris la globalité du projet, car ceci n’est pas un recueil mais... une vision de l’humanité, à en croire la ( brève ) quatrième de couv : Toutes les vies à la fois.

Difficile de faire plus court !

Peut-être allez-vous penser : il ne peut s’agir pourtant, à chaque fois, que d’un résumé, un scénario ?

Eh bien pas du tout. Régis Jauffret s’offre le luxe de fréquents ( et édifiants ) dialogues, d’apartés et même de réflexions d’ordre général comme :

Les parents se froissent, lassent, agacent, constituent de vivants obstacles à la transmission du patrimoine, au lieu d’avoir l’élégance de mourir sans attendre à devenir superflus, in Ardet in inferno ).

Ou encore, s’agissant des enfants : Il leur faudrait une bonne heure avant de retrouver cette excitation morbide que mon épouse appelle leur état normal ( in Costume d’occasion ) .

Seul rapport d’une microfiction avec une « nouvelle » : la dernière phrase, qui souvent éclaire ce qui précède ou offre une surprise de taille.

Y a-t-il un ordre de lecture ?

Euh... oui : l’ordre alphabétique du titre, comme pour le précédent recueil du même nom !

Sinon, chaque texte est indépendant des autres. Il s’agit toujours d’un cadre et de personnages différents. Et Régis Jauffret ratisse large : fiction contemporaine ( rarement historique ) relevant souvent du réalisme pur, parfois du fantastique, fréquemment de l’horreur ( voire du gore, avec Chat Firmin... entre autres ! ), du récit sentimental ( en ce cas, méfiance, il sera caustique ! ) ou de SF – les mélanges des genres étant d’ailleurs fréquents.

Très souvent, le narrateur est féminin et s’exprime à la première personne – bref, ce sont de fausses confidences autobiographiques, parfois celles d’un enfant ( Aspirée comme une image ). Plus rarement, on a ( contrairement à ce que j’ai affirmé plus haut, c’est vrai ) la trame d’un vrai scénario de film - de SF, comme avec Cent milliards de neurones ou Croupir dignement.

Toutefois, cette diversité apparente cache une grande unité de ton. C’est signé Jauffret dès les premières lignes. Non seulement grâce au style mais surtout à cause des obsessions ou des leitmovive de l’auteur, dans lesquelles la sexualité, l’érotisme et la cruauté ( physique, mentale, etc. ) tiennent une place de choix.

Une fois sur deux, on trouvera les mots masturbation ou ( et ) fellation.

Et, de façon récurrente, un humour noir direct ( Chiens à viande en est un bel exemple... ) qui giflera le lecteur délicat. A noter aussi la prédilection de l’auteur pour certains thèmes comme la mutilation, la séparation ( ou le divorce ), le suicide, la violence, la mort et les problèmes de couple dans lesquels les enfants ( en avoir ou pas ) occupent toute leur place.

Une mention spéciale pour :

  • Consommateurs de produits culturels qui ( et c’est rare ) évoque le métier d’écrivain ( l’incipit – génial ! - est : J’ai disparu l’an dernier du dictionnaire Larousse ) comme c’est le cas également pour :

  • Ecritoire, dont la dernière phrase ( Bienvenue parmi nous, mon pauvre Régis ) est une critique grinçante que l’auteur s’adresse à lui-même, le narrateur étant un autre auteur.

  • Cruels cuisiniers japonais dont le sujet rappelle la ( réelle ) découverte récente d’un violeur en série identifié des dizaines d’années plus tard grâce à son ADN. Un autre clin d’oeil que Jauffret adresse à l’auteur de... Claustria, donc lui-même.

  • Date de péremption ( ou « les réflexions d’un notaire » ) pour ses aphorismes édifiants : Un homme n’est rien d’autre qu’un produit frais dont la date de péremption est inscrite dans la main de Dieu (... ) Tous les vivants sont des comptes à rebours (... ) Exister un jour ou n’être jamais, voilà la véritable aventure humaine ( Bon, je sais, Shakespeare à travers Hamlet l’avait déjà formulé en six syllabes plus expéditives )

Je devine ici la question... mais nous recommandez-vous ou non ce bouquin ?

Comme son opus précédent, il s’agit avant tout ( à mes yeux ) d’un défi – sans aucun doute réussi. Mais peut-être plus difficile à relever pour le lecteur que pour l’auteur.

Si je me suis précipité sur Microfictions 2018 dès sa sortie, c’est à la suite de critiques élogieuses et d’un vif intérêt général. Mon opinion, très admirative, est toutefois plus nuancée. Impossible ( ou vivement déconseillé ! ) de lire ces nouvelles Microfictions d’une traite.

Une approche homéopathique est conseillée. La lecture quotidienne d’une dizaine de récits ( 20 pages ) peut suffire à vous rassasier. Moi qui suis un lecteur boulimique, j’ai cru pouvoir ingurgiter l’ouvrage en une semaine, à raison d’une ou deux heures par jour. Avec un risque croissant d’indigestion.

Serait-ce alors une sorte de livre de chevet ?

Euh... pas tout à fait. Je dirais même que lire plusieurs microfictions avant de dormir, c’est un risque de cauchemars très élevé.

Dû, sans doute, au pessimisme de l’auteur, et à son opinion très critique de l’humanité !

CG