Chef d’œuvre ? Sans doute !

Disons que le dernier roman de Paul Auster est unique, palpitant et inoubliable.

Faut-il résumer en le sujet ? Depuis sa sortie fracassante, j’ai l’impression que tous les lecteurs en connaissent le projet : le quadruple destin d’Archie Ferguson, petit fils d’un migrant juif ( Isaac Reznikoff ), arrivé à New York le 1er janvier 1900 et devenu Ichabod Ferguson pour avoir affirmé en yiddisch au service de l’immigration qu’il avait oublié son nom ( Ikh hob fargessen ! ).

Après avoir décliné la descendance pittoresque de ce prestigieux ancêtre, Paul Auster nous relate longuement l’enfance et la jeunesse de quatre Archie Ferguson. L’un d’entre d’eux auront la vie courte, il mourra à treize ans, foudroyé. Le destin des trois rescapés nous sera raconté au moyen de chapitres intercalés, ce qui va permettre au lecteur de suivre des directions différentes au même âge de ces trois héros, une technique parfois déroutante… puisqu’il faut attendre trois ( puis deux – l’un des Ferguson meurt aussi, à 20 ans ! ) chapitres à chaque fois pour retrouver le Ferguson abandonné deux cents pages auparavant.

Fils de Stanley Ferguson ( le cadet de trois frères, devenu marchand de meubles, ou « roi de l’électroménager » ) et de son épouse Rose ( qui dans tous les cas pratique la photographie ) ces quatre Archie sont aussi attachants les uns que les autres, même si l’un perd son père à l’âge où il en a besoin, quand un autre perd sa virginité à l’instant même où Lee Harvey Osvald tire sur le Président Kennedy. Un autre ne perd que deux doigts – mais il gagne le droit de ne pas partir faire la guerre au Vietnm. Et il gagne aussi le cœur d’Amy.

Ah… Amy ! Cette jeune fille, chère au cœur des quatre clones du livre, apparaît dans chacun des récits, mais avec des relations et un rôle à chaque fois différents. Il en est de même pour le père, Stanley, qui dans l’un des récits va divorcer, se fâcher avec son fils ( à moins que ce ne soit l’inverse ) et mourir.

Mais plutôt que relater la vie de ces quatre Ferguson, mieux vaut évoquer des généralités : ce roman, faut-il le répéter, est un vrai monument. A y regarder de plus près, quand on connaît un peu la vie de Paul Auster, on devine que ces quatre portraits… c’est lui !

D’ailleurs il avoue ( page 292 : il avait l’impression d’être plusieurs personnes à la fois , la réunion de plusieurs personnalités contradictoires. Il ajoute ( page 412 ) que l’expérience qu’il ( Archie F. ) avait du monde était façonnée par ses souvenirs personnels (… ) chacun ( d’eux ) vivait dans un monde légèrement différent de celui des autres.

Ces quatre Ferguson sont donc, du propre aveu de l’auteur, des copies de lui-même, des Paul Auster qu’il n’est pas devenu, des Paul Auster qu’il aurait aimé ( ou craint de ? ) devenir.

Chacun des Ferguson possède l’une ou l’autre des passion de Paul Auster : d’abord New York, sa ville fétiche. Ensuite la littérature ( et la poésie ! ), le cinéma - mais aussi le sport notamment le base ball ( ce qui pour moi est un handicap, je n’y connais rien )

Autres difficultés ( très mineures ) de lecture : les noms de joueurs, de musiciens, de lieux, de villes, d’institutions… il va de soi que lire l’anglais et connaître New York est « un plus » évident quand on lit ce roman. 4321 est aussi ( et surtout ? ) une leçon d’histoire ( des USA ) puisque les quatre Ferguson suivent de près les événements des années soixante, surtout ceux concernant les droits civiques, le racisme, le féminisme – et la honte du héros ( et de ses amis ) qui, tous, luttent pour l’égalité et la fraternité. Même si chacun des Ferguson est différent de ses trois autres copies, leur caractère et leurs opinions sont les mêmes : ils aiment le sexe ( et même le sexe masculin, pour l’un d’entre eux ! ), Amy, la littérature, le sport, le cinéma, l’actualité, la poésie, la France – et ils haïssent la guerre, l’injustice et le racisme. S’ils sont juifs, aucun d’eux n’est un sioniste militant ; et ils restent des démocrates fervents. L’opinion personnelle de Paul Auster transpire parfois du récit quand il évoque la machine capitaliste du profit ( page 622 )

Dernière passion, et non la moindre : la France ( certains Fergusson s’y rendent ) et les poètes français ( mais aussi les cinéastes, les films, les peintres, les tableaux. ) La France, ( dit Paul Auster page 476 ) était le centre de tout ce qui n’était pas américain, avec les plus grands poètes, les plus grands romanciers, les plus grands réalisateurs, les plus grands philosophes, les plus beaux musées et la meilleure nourriture… Quel magnifique hommage !

On a bien sûr un faible pour l’Archie Ferguson écrivain, le jeune auteur d’un récit qui nous est d’ailleurs livré in extenso, celui de Hank et Frank qui sont… une paire de chaussures !

Un autre texte nous est relaté, une sorte de mise en abyme de 4321 : L’histoire de Lazlo Flute, un personnage auquel, à un carrefour, trois choix sont proposés

Dans mon éditorial de mars-avril, j’évoquais le fait que la presse saluait ( à tort ) la démarche UNIQUE ET ORIGINALE de ce roman : quatre destins différents pour un même personnage.

En effet, trois ans avant sa parution, j’avais moi-même publié les quatre destins d’Emma Dufay dans Avec un peu d’amour et beaucoup de chocolat ( L’Ecolo, L’Attentat, AminataetL’Ecrivaine ).

Il est évident que Paul Auster ne m’a pas attendu ( ni lu ) pour entreprendre un récit basé sur le même principe. Toutefois, de nombreux indices me font penser que nous avons tous deux ( toutes proportions gardées ! ) un même état d’esprit. Bizarrement, nous avons été, dans l’enfance, marqués par la lecture d’un texte dont j’ai souvent parlé – et qui, je crois, a beaucoup influencé ma vie, ma morale et mon écriture : Le petit Pioui, chien de cirque ( de Dorothy Kunhardt, une auteure américaine ). Eh bien Paul Auster a lu ce récit destiné aux enfants de 6 ans – dans sa version originale, il le cite : Pee Wee, zirkusdog ! Or, la caractéristique révolutionnaire de ce texte écrit en 1936… c’est l’absence de ponctuation – or, c’est exactement la façon dont Paul Auster écrit 4321 ( c’est aussi la façon dont j’ai moi-même rédigé et publié, en 1989, Auteur Auteur Imposteur, chez Denoël ! )

Autre point commun, certes mineur mais qui m’a frappé : l’un des quatre Ferguson va tomber amoureux d’Amy… parce que cette dernière donne un dollar à un SDF ( pour qu’il puisse boire un café, la scène se passe dans un snack ), un geste gratuit qui va toucher définitivement le cœur du héros. Et son geste me fait évidemment penser à la scène initiatique de ma Fille de 3ème B, quand mon héros, Pierre, assis sur son banc, tombe amoureux de Jeanne au moment où celle-ci, dix mètres devant lui, veut donner une pièce à un SDF. Faute d’argent, elle finit par s’asseoir et partager avec lui tout ce qu’elle possède : une boîte de biscuits !

Euh… quelques raisons de plus pour que le récit de Paul Auster me touche !

Oui, attention : 4321 est relaté avec une écriture très particulière, des phrases à rallonge, pleine de « et » - il faut parfois tourner la page pour avoir enfin un point, ouf !

Mais loin de gêner la lecture, la magie et le talent de l’auteur font qu’on est fasciné, entraîné par le flot de la pensée et des actions du narrateur. Un flot d’ailleurs très, très dense : les faits s’enchaînent sans aucune graisse, sans digression inutile.

Les dialogues, quant à eux, ne nécessitent aucun trait pour en avertir le lecteurs, Auster se contente d’aller à la ligne, et basta, que le lecteur se débrouille ( il s’en tire en effet sans aucun mal ).

Deux conseils :

  • ne lâchez pas le livre avant les 25 premières pages – et profitez-en pour noter les noms et prénoms de tous les personnages de la famille, avec leur caractère et leur profession.

  • réservez une semaine pour lire 150 pages chaque jour, faute de quoi vous risquez de perdre pied et de confondre les quatre Archie Ferguson ( même s’il s’agit, au fond, du même ! ). Et goûtez le plaisir de dévorer d’une traite les 1000 pages de ce récit exceptionnel.

Lu dans sa version papier unique, un gros et lourd grand format dont la couverture entière ( aucun texte sur la 4ème ! ) représente une foule bigarrée, des centaines de voyageurs - de passants… ou de passagers, bon voyage !