En février 1873, le brick-goélette Pilgrim s’apprête à quitter Auckland ( Nouvelle Zélande ) pour gagner Valparaiso, au Chili.

À son bord : cinq matelots confirmés, leur excellent capitaine ( Hull ), un mousse orphelin de quinze ans ( Dick Sand, surnommé « le novice » ), un chef cuisinier un peu louche ( Negoro ) et les membres de la famille du propriétaire du navire : Mrs Weldon ( son épouse ), leur fils de cinq ans Jack, la vieille nourrice noire Nan et le « cousin Benedict », un entomologiste rêveur et passionné, sorte d’ancêtre du professeur Tournesol.

Le navire croise la route d’un navire naufragé et recueille cinq Noirs rescapés et un chien, Dingo, qui semble connaître ( et peu apprécier ) Négoro. Un peu plus tard, le Pilgrim s’approche d’une jubarte ( une baleine franche ) que le capitaine veut attaquer.

Pour ce faire, il abandonne son navire et embarque sur un canot avec ses cinq matelots. Une imprudence qui va lui coûter cher… et justifier le titre de ce grand roman maritime, dont la route est détournée clandestinement par Negoro. Si bien qu’au lieu de se diriger vers la côte du Chili, le Pilgrim va contourner le cap et aborder l’Afrique – précisément l’Angola, où se pratique encore l’esclavage de la façon la plus cruelle…

J’ai lu ce roman il y a… soixante ans, dans une version sans doute abrégée de la vieille « Bibliothèque verte » : couverture vert de gris, papier jaune, typographie minuscule, 250 pages sans illustrations.

Récemment, dans une brocante, j’ai eu la chance de découvrir sa version originale, dans un état certes assez moyen. L’ouvrage, il est vrai, a 140 ans ; mais il est authentique et complet. Je l’ai acheté pour l’ajouter à ma ( petite ) collection des Jules Verne de la collection Hetzel.

Et je l’ai relu… avec un plaisir qui m’a étonné moi-même. Et que je justifierai plus loin.

Depuis près d’un demi-siècle, Jules Verne est devenu un auteur reconnu… et hélas quasiment illisible pour un jeune lectorat – exception faite, sans doute, pour Le Tour du monde en 80 jours. Un capitaine de quinze ans, hélas, n’échappe pas à la règle, même si l’on n’y trouve pas les interminables descriptions de la vie sous-marine de 20 000 lieues sous les mers.

Ici, les descriptions et apartés explicatifs se limitent à un paragraphe. Mais le lecteur contemporain, même adulte, aura du mal à les digérer. Le vocabulaire est d’une richesse impressionnante, et sur le plan de la navigation maritime, Jules Verne rivalise ici sans mal avec Herman Melville ( nul doute que notre auteur jeunesse a lu Moby Dick ! ) Jack London, et même le grand et plus récent Patrick O’Brian. Mais le détail des manœuvres du Pilgrim passionneront les rares inconditionnels de la marine à voile ou les matelots actuels de l’Hermione !

Dès les pages 5 et 6, on risque d’être rebuté par le portrait du fameux « cousin Bénédict », assorti d’une leçon ( de deux pages ) de sciences naturelle sur « l’embranchement des articulés ( qui, comme chacun sait ou devrait savoir, en 1878 ) comporte six classes : les insectes, les myriapodes, les arachnides, les crustacés, les cirrhopodes et les annélides. »

Ce roman est aussi le prétexte à une permanente leçon de géographie. L’arrivée sur la côte africaine ( que les naufragés prennent pour l’Atacama, en Amérique du sud, c’est le début de la deuxième partie ) offre à l’auteur le moyen rêvé de nous décrire avec minutie la flore et la faune de ces deux continents. Il en profite aussi pour nous livrer une leçon d’histoire de l’esclavage, dans laquelle on croisera la route de Stanley parti à la recherche de Livingstone.

L’auteur suit l’actualité puisqu’il nous rapporte des faits datant de septembre 1877 !

Et quand la petite troupe doit se réfugier dans une termitière pour échapper à un orage, Jules Verne n’hésite pas à baptiser son chapitre ( V ) Leçon sur les fourmis dans une fourmilière. Par la suite, bloqué dans cet abri précaire à la suite d’une inondation, une autre leçon scientifique nous est offerte avec le chapitre ( VI ) : La cloche à plongeurs…. Un vrai cours de physique. Ce qui n’empêche pas l’action d’avancer !

Aujourd’hui, un tel étalage de connaissances étonne et irrite le néophyte.

Mais voilà : en 1878, l’école n’est pas encore passée par Jules Ferry. Et tout ouvrage destiné à un lectorat jeunesse se doit de livrer des informations utiles sur la géographie, les sciences, l’astronomie – et toutes les nouvelles découvertes, qui foisonnent en cette fin de siècle.

Jules Verne, qui le sait, se tient au courant de tout. Sa documentation est stupéfiante. Encore ne se livre-t-il pas, comme c’était ( trop ) souvent le cas, à des considérations morales et religieuses, même s’il condamne avec vigueur l’esclavage. Ici, l’action et l’aventure ont la priorité. Le héros, en fuite avec quelques rescapés dans la deuxième partie, ne recule pas devant le meurtre. On croise de cruels anthropophages, des tribus primitives… des décors que n’auraient pas renié les futurs Sir Rider Hagard ( 1856/1925 auteur des Mines du Roi Salomon ) ou Edgar Rice Burroughs ( 1875/1950 – Tarzan ! ).

En 1878, les jeunes bourgeois de 15 ans, lecteurs de la revue Le Magasin d’éducation et de récréation, où parut d’abord en feuilleton Un capitaine de 15 ans, en avaient en déjà pour leur argent. Si l’on peut faire abstraction de ces digressions, ( souvent passionnantes, du moins à mes yeux ) on sera surpris par le nombre important de dialogues, l’enchaînement des actions, les portraits des personnages – et le caractère documentaire d’un récit qui offre une réflexion, toujours actuelle, sur l’esclavage. Ce « roman d’apprentissage » ( Mark Twain et Jules Vallès ne sont pas loin ), dont le jeune Dick Sand est le héros mis à l’épreuve, regorge évidemment de bons sentiments. Et l’unique personnage féminin du récit ( Mrs Weldon – la vieille nourrice est peu présente ), une douce et bonne mère de famille, fera sourire les féministes de 2018. Mais il est déjà heureux que ce personnage existe, on sait que dans un roman de Jules Verne, les femmes se comptent sur les doigts d’une seule main… quand il y en a une !

Post Scriptum : l’achat de cet ouvrage a stupéfait ma petite-fille Laura, 14 ans.

- Mais pourquoi acheter un livre si vieux, si lourd et que tu as déjà lu autrefois ?

Très difficile de lui faire comprendre l’émotion qui a été la mienne : cet objet est historique, c’est à mes yeux une relique ; il a été lu des dizaines de fois, j’en veux pour preuve son état. Le papier, pourtant très épais, est fragile ; il se déchire facilement. La couverture, un gros cartonnage, a été recollée et réparée plusieurs fois. Cependant, les trois tranches restent dorées à l’or fin. À l’heure d’Internet, alors que ce récit est gratuitement accessible, comment faire comprendre à ma petite-fille que la lecture d’un vrai livre ( illustré par H. Meyer ) n’a rien à voir avec un texte qui défile sur un écran ?

Soixante ans après ma première lecture, j’ai passé quelques heures exceptionnelles, avec, entre les mains, un objet digne d’un musée et dans la tête des émotions que la mémoire et le poids de mes expériences ont multipliées.

Le privilège de l’âge, sans doute…