En 2002, Alberto Manguel a décidé de tenir un « journal de lecteur » en relisant un livre chaque mois. Il nous livre alors ses impressions – non seulement celles de sa lecture, mais d’autres, parfois en vrac, concernant l’actualité ( notamment la guerre en Irak décidée par George Bush ), ses souvenirs, ses amis écrivains, sa bibliothèque, sa chatte, ses déplacements professionnels en Europe et ailleurs, ses rapports avec les journalistes et les éditeurs, l’achat récent d’une vieille maison en pierre, près de Poitiers, le jardin situé sur un ancien cimetière et dans lequel poussent des légumes et des fleurs ( dont s’occupe surtout son compagnon Craig, auquel l’ouvrage est dédié ) …

Quels sont les livres qu’Alberto Manguel a choisi de relire ?

Ceux qu’il a aimés, bien sûr, et qui, même s’il ne l’avoue pas, seraient sans doute ceux qu’il emporterait sur une île déserte.

Il sera donc essentiellement question de :

* en juin : L’invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares, un classique de la SF – ou du fantastique, selon l’angle de lecture ! - d’un compatriote argentin.

* en juillet : L’île du docteur Moreau, de H.G. Wells/

* en août : Kim de Rudyard Kipling

* en septembre : Mémoires d’outre tombe de Chateaubriand.

* octobre : Le signe des quatre ( une enquête de Sherlock Holmes ) d’Arthur Conan Doyle.

* novembre : Les affinités électives de Goethe.

* décembre : Le vent dans les saules de Kenneth Grahame.

* janvier : Don Quichotte de Cervantes

* février : Le désert des Tartares de Dino Buzzati.

* mars : Notes de chevet d’Hervé Guibert.

* avril : Faire surface de Margaret Atwood.

* mai : Mémoires posthumes de Bras Cubas de Machado de Assis.

Avouons-le d’emblée : la passion d’Alberto Manguel pour les livres et la lecture, ses confidences, ses apartés et ses capacités d’analyse font de lui à mes yeux un auteur exceptionnel. Mon enthousiasme sera donc entaché de subjectivité !

Cet ouvrage, passionnant à tous les égards, est toutefois inclassable. Il tient surtout du journal de bord. Chaque ouvrage est le prétexte à de multiples réflexions, de tous ordres, mais qui, témoignent d’un intérêt vif et approfondi pour l’œuvre – et pas seulement les douze ouvrages choisis, car les références à d’autres œuvres sont nombreuses, diverses et pertinentes..

Faut-il l’avouer ? J’ai été surpris de constater que j’avais lu une bonne partie ( 9 sur 12 ! ) des récits choisis par cet essayiste hors pair. Seuls manquent à mon palmarès Le vent dans les saules, Notes de chevet et ces Mémoires posthumes… j’ignorais jusqu’ici, à ma grande honte, le nom de Kenneth Grahame ! Et je n’ai encore rien lu du Brésilien Machado de Assis.

Manguel est un grand voyageur : argentin, il a la nationalité canadienne, a vécu longtemps en Israël et est désormais, en France, propriétaire d’une vieille maison de village.

Si vous n’avez pas lu son Histoire de la lecture ( Actes Sud, 1998 ), précipitez-vous dessus.

Ce nouvel essai, plus libre et plus personnel, m’a fait prendre conscience que je partageais avec Alberto Manguel un grand nombre de choix, de passions et de convictions : c’est un lecteur compulsif, qui relit souvent, annote ses ouvrages, les classe dans une bibliothèque qu’il aime visiter. Il émet des jugements sur les oeuvres et sur l’actualité qui pourraient être les miens – même si je suis loin d’avoir les qualités de ses réflexions universitaires !

A cent reprises, ici ou là, j’ai surligné ou annoté ses phrases, ses jugements.

En voici un choix hélas limité…

La lecture est une tâche confortable, solitaire, lente et sensuelle ; l’écriture aussi possédait jadis certaines de ces qualités ( p 13 )

L’ignorance du lecteur anglophone ne cesse jamais de m’étonner. ( p. 24 )

Svedenborg a dit que les réponses à nos questions sont toutes étalées devant nous mais que nous ne les reconnaissons pas en tant que telles parce que nous avons d’autres réponses en tête. ( p. 27 )

Je découvris avec dépit combien la gloire est éphémère ( disait Simone de Beauvoir ) p. 30

L’influence de l’avenir sur le passé ( à propos du roman L’invention de Morel p. 31 )

Citant le journal de Léon Bloy ( p. 40 ) : « J’ai toujours dit que j’écris pour les lecteurs, mais le fait que je continue à écrire à cette époque où les lecteurs ont disparu ( les lecteurs inconditionnels, authentiques ) prouve irréfutablement que j’écris pour moi-même. »

Nous lisons ce que nous avons envie de lire, pas ce que l’auteur a écrit. ( p. 61 )

Dans les périodes de ténèbres, nous revenons aux livres : afin de trouver des mots pour ce que nous savons déjà. ( p. 78 )

Doris Lessing, à propos du 11 septembre : « Les Américains ont eu l’impression d’avoir perdu le paradis. Ils ne se sont jamais demandé, d’abord, pourquoi ils croyaient avoir le droit de s’y trouver ». ( p. 82 )

Il semblerait que nous ayons autant besoin pour survivre de langage que de nourriture. ( p. 120 )

Je dois arrêter de travailler à ce journal afin d’écrire un texte gagne-pain pour une certaine publication illisible. ( p.165 )

Citant Flaubert : « Il faut que les endroits faibles d’un livre soient mieux écrits que les autres. » ( p. 173 )

Ecrire consiste à voir clairement quelque chose qui était là depuis le commencement. (p. 201)

Citant Marguerite Yourcenar : « Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été des livres. » ( p. 209 )

Pour Machado de Assis ( de même que pour Diderot et Borges ), la page de titre d’un livre devrait comporter les deux noms de l’auteur et du lecteur, puisque tous deux en partagent la paternité. ( p. 230 )

«  Son intelligence était si active qu’elle ne lui permettait pas de lire : chaque phrase lui suggérait une foule d’idées et d’images qui le détournaient vers ses propres univers mentaux et lui faisaient perdre le fil de la pensée » ( Enrique Larreta évoquant Bioy Casares )p. 235.

Vous voulez en savoir davantage ?

Lisez Journal d’un lecteur !

Lu dans sa version de poche, un joli petit ouvrage modeste ( 7,50 euros, 250 pages ), facile à transporter… et dont mon exemplaire a été truffé de notations et de repères au crayon. Une promenade inoubliable en compagnie d’un grand amoureux de toutes les littératures.

CG