Sarah a quitté Paul, son mari, un écrivain qui a plutôt réussi mais qui boit, fume, déprime et dont le besoin d’écrire lui fait négliger ses deux enfants ( tu n’es jamais là, lui reproche Sarah. Vivre avec toi, c’est vivre avec un fantôme ).

Le problème, c’est que Paul aime toujours Sarah. Il tente de gérer la situation en accueillant de temps en temps leurs enfants Manon et Clément, qui ne comprennent pas les causes de la séparation de leurs parents.

Mauvaise période pour Paul : François, son frère aîné, le prie de s’occuper un peu de leurs parents qui vieillissent mal. Leur mère, qui a chuté et est toujours hospitalisée, semble atteinte d’Alzheimer, un fait que leur père ( obtus et brut de décoffrage ) refuse de reconnaître : il prétend qu’elle est simplement abrutie et perd la tête à cause des médicaments.

La vérité, c’est que les deux frères ne s’entendent pas : François est vétérinaire dans un quartier chic et vote à droite. Il reproche à son cadet de régler ses problèmes familiaux dans ses livres, ce qui lui semble injuste et indécent. Paul, lui, est consterné par la montée du Front National et par l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima…

Obéissant aux injonctions de son frère, il retrouve les lieux de son enfance ( le quartier populaire d’une station balnéaire, Paul et François sont issus d’une famille ouvrière,), il rencontre d’anciens camarades qui sont à la fois flattés et vexés de le revoir : ils ont aperçu Paul à la télé, certains ont essayé de lire ses récits, qui évoquent le monde des banlieues… un monde qu’il a pourtant quitté et dont il ne fait plus partie. Bref, il a renié sa famille d’origine, dont il évoque les problèmes et défend pourtant les intérêts dans ses ouvrages.

La situation s’aggrave quand il soupçonne Sarah de le tromper avec un médecin bellâtre qu’il a surnommé Clooney. De son côté, il retrouve une amie d’enfance, Sophie, embourgeoisée, mariée et mère de famille… qui se jette à son cou alors qu’il n’a aucun sentiment pour elle…

Soyons honnête : j’ai raté Olivier Adam – même si j’ai failli le lire quand Les Lisières ont frôlé le Goncourt.en 2012. Olivier Adam, je l’avais abordé à L’Ecole des Loisirs, dans Ni vu ni connu, un roman court et mineur auquel je n’ai consacré aucune fiche.

Dommage pour moi. Car Les Lisières est une vraie découverte. Un moment de vie édifiant, que marquent symboliquement la montée de l’extrême droite en France et le raz de marée au Japon qui a causé l’accident de la centrale de Fukushima.

Autobiographique, Les Lisières ? Non, malgré le je permanent, le fait que le narrateur soit lui aussi écrivain, qu’il vive…du côté de Saint-Malo, comme Olivier Adam. et soit issu des banlieues. Le quartier des Bosquets est également évoqué dans Ni vu ni connu, dont le narrateur, même s’il a dix ans,  ressemble à celui des Lisières !

Non… mais on y croit. Et ce créateur déprimé, mal dans sa peau, consterné par la médiocrité de ceux qui l’entourent, reste attachant jusqu’au bout.

Paul est miné par ce qu’il appelle La Maladie – en réalité un secret de famille qu’il ne découvrira qu’à la moitié du récit. Un fait qu’il devine être la cause de tous ses maux.

Mais comment ne pas partager ses coups de gueule, ses diatribes envers la société de marché, la médiocrité de la télé et l’obstination de ses proches ( parents et amis ) à être sensibles aux discours de celle qu’il appelle La Blonde – sans jamais la nommer ?

Paul ( ou Olivier Adam ? ) n’est pas tendre non plus avec le parisianisme, les auteurs à la mode ( p. 197 ) – et même son propre éditeur, jamais nommé lui non plus.

Je suis partial, je l’avoue. Parce que je me retrouve dans les confidence d’Olivier Adam, par exemple lorsqu’il affirme ( p. 21 ) : Prétendre qu’on écrit mieux quand on est seul et au fond du trou relève de la pure et simple fumisterie. Ou encore ( p. 47 ), suite à l’accident de Fukushima, j’ai eu soudain l’impression que le monde voulait me dire quelque chose.

Ou encore ( p. 136 ) : la seule chose qui préoccupait les pouvoirs publics, c’était l’équilibre des comptes, comme en toute chose c’était la gestion, l’économie qui prévalaient.

Passionnant, Les Lisières ? Même pas.

Si vous cherchez un roman d’action, un thriller, passez votre chemin : dans ce récit, il ne se passe rien, ou presque. C’est peut-être la raison pour laquelle deux de mes camarades écrivains ( mes voisines au Salon du Livre de Villeneuve-sur-Lot ! ) se sont écriées de concert en voyant ce livre :

- Tu lis ça ? Et tu en es à la moitié ? Comment tu fais ?

- Je pose la même question, a renchéri l’autre auteure. Moi, je l’ai lâché page 20.

Difficile de leur avouer que ce récit me prenait aux tripes, que j’arrivais à m’y reconnaître alors que ma seule parenté avec le narrateur était… que j’écrivais. Pour le reste, je ne lui ressemble guère – sauf, c’est vrai, en ce qui concerne ses apartés sur le monde en général et la politique en particulier. Je n’ai cessé d’annoter cet ouvrage, m’étonnant que les pages 167-168-169 ne soient constituées… que d’une seule phrase, illustrant le fait que Les Lisières ne sont qu’une longue et douloureuse confidence, même si les dernières pages laissent entrevoir l’ombre d’un espoir.

Mal dans sa peau, épouvanté par l’écho du monde tel qu’il est devenu, peut-être le narrateur me semble-t-il proche grâce au portrait qu’en fait ( p. 176 ) son ami Tristan ( qui est pourtant « un fils de bourgeois » ) : Toi, tu es fait pour déserter, habiter poétiquement le monde et en rendre compte. Un dernier extrait en guise d’exemple : Paul se trouve seul, à l’hôpital, au pied du lit de sa mère qui dort…

Avant de repartir, l’infirmière m’a indiqué la télévision et précisé qu’elle fonctionnait, je pouvais la regarder si je le souhaitais.

- Non, merci. J’ai un livre.

Ma réponse n’a pas paru la convaincre. À l’expression de son visage j’ai eu l’impression d’avoir prononcé là des paroles tout à fait saugrenues, hors de propos. Je lui ai souri et elle a refermé la porte avec d’infinies précautions, comme si moi aussi j’étais malade.

Lu dans sa version grand format, « la Blanche de chez Flammarion », sobre et jolie couverture crème gaufrée, papier bouffant, un livre à la main souple et agréable, des pages couvertes de caractères en corps certes petit mais d’une lecture aisée.

L’ouvrage existe en poche chez J’ai Lu, 500 pages à 7,90 euros. Et je suis sûr que vous le trouverez dans la médiathèque la plus proche.

CG