Chargé de sa croix, le Christ marche vers le Golgotah. Il chute une première fois.

La cinquième fois ( et non la deuxième, comme l’auteur nous le suggère ), après que Simon le Cyrénéen eut pris le relais pour porter la lourde croix, il tombe encore… Et Véronique essuie de son mouchoir la sueur et le sang sur le visage de Jésus ( une tradition qui ne figure dans aucun des évangiles, la légende veut que le scapulaire porte la trace du visage du Christ. )

Ah… c’est aussi le moment où Jésus aimerait s’asseoir un instant sur le banc de pierre du cordonnier Isaac Laquedem. En échange, lui affirme le supplicié :

- Mon Père te donnera, pour l’éternité, un trône dans les palais de son royaume, le Paradis.

Le méchant Juif refuse en ricanant et en lui montrant le poing.

- Tu marcheras toi-même, s’écria ( Jésus )-t-il sévèrement en tendant un doigt vers le Juif, jusqu’à la fin des siècles !

Le Christ s’éloigne. Et devant Isaac stupéfait apparaît alors l’archange Gabriel ; il valide la sentence et condamne le Juif à une éternité d’errance :

- Pars avec cinq deniers éternels dans ta ceinture et marche ! Marche encore ! Marche toujours ! 

Ces cinq deniers ( devenus cinq sous dix huit siècles plus tard ! ) sont le seul viatique dont disposera jamais Isaac.

Eternels, ces deniers ? Oui : chaque fois qu’Isaac fouillera dans sa poche, il y trouvera cinq sous – étonnante métaphore que n’aurait pas renié le cynique Diogène, lui qui vivait de rien et jeta même son écuelle de bois, la jugeant superflue puisqu’il pouvait boire entre ses mains !

De siècle en siècle, le lecteur suit l’errance ( les actions et les remords ) de cet étrange héros.

Allons… je vais vous en livrer la fin puisque je doute que vous tombiez un jour sur ce récit.

Après avoir fait le tour du monde et quitté Bruxelles le 22 avril 1774, Isaac songe à sa « riante terre de Galilée » et il revient enfin à Jérusalem. « Depuis dix-sept cent cinquante ans, il en rêvait sans cesse ! » ( page 181 ) « Il traversa la vallée de Josaphat, près de la fontaine Siloé, dans les aloès et les nopals. Il entra, comme un revenant, par la Porte des Maugrabins, le quartier où se groupent les derniers descendants d’Abraham. Les asphodèles, l’hyacinthe, l’hysope, la jusquiame, sortaient par les fentes des coupoles et par les lézardes des créneaux… (…) Il contemplait avec désespoir et envie ce banc, où il avait vu sa femme filer à ses côtés et où il avait tenu ses enfants sur ses genoux. »

Alors lui apparaît un inconnu, une ombre qui lui murmure :

- Viens t’asseoir à mes côtés, Isaac !

Le pauvre maudit crut être le jouet d’une cruelle vision. Il refuse :

- Je suis condamné à marcher toujours, et c’est là, là surtout, qu’il ne m’est pas permis de me reposer !

Il identifie alors son interlocuteur et « tombe sur ses genoux, la face contre terre.

- Jésus de Nazareth ! Christ ! Fils de Dieu ! Miséricorde ! »

Ces paroles – et le passé du condamné, qui s’est souvent racheté au long des siècles – font tomber la malédiction :

- Sois pardonné, Isaac Laquedem ! Tu vas pouvoir mourir et retrouver dans mon éternité, au retour de ta longue expiation, ta femme et tes enfants.

Stop : à cet endroit du récit, je dois le révéler au lecteur… j’ai commis l’imprudence de retrouver ( pour les classer, les ranger ) mes livres d’enfance.

Et je n’ai pas résisté à relire Les cinq sous du Juif errant.

A l’époque, j’avais dix ans, je me souviens avoir sangloté d’émotion – et le mécréant de 74 ans que je suis a eu à nouveau les larmes aux yeux en lisant la fin de cet ouvrage.

Un trait de génie de l’auteur…

Car le lendemain, on découvre sur ce banc le corps d’ « un mendiant à barbe blanche volumineuse, aux traits inconnus et ravagés, aux membres amaigris, au costume étranger, que nul n’avait jamais aperçu, que nul ne reconnaissait, dont nul ne pouvait rien dire.

Il était mort. On le fouilla.

On ne trouva dans sa poche que cinq sous. »

Un an plus tard, je faisais ma première communion.

Ma foi, j’en suis certain, reposait beaucoup moins sur les heures de catéchismes, les prières et les messes qui m’avaient été imposées… que sur ma lecture ( et mes relectures fréquentes ) des Cinq sous du Juif errant.


Sa légende date du Moyen-Age, même si le moine Jean Moshos en fait déjà mention au VIème siècle dans son reuciel Le Pré spirituel. Le portrait du juif errant ( souvent nommé Ahasvérus ) a figuré dans bien des chaumières, il en existe autant de versions et d’interprétations que le mythique tableau de L’île des morts.

Et si tout commençait avec… le premier best seller français laïc du XIXème siècle ?

Je veux parler des Mystère de Paris, qu’Eugène Sue publia en 1842/43 en feuilleton dans le Journal des Débats. Un succès national que jalousèrent Balzac, Théophile Gautier, George Sand, Dumas… et même Flaubert ! Après ce roman populaire et socialiste, il fallut attendre Les Misérables ( 1862 ) pour concurrencer les centaines de milliers d’exemplaires des Mystères. Hugo n’a d’ailleurs jamais caché ce qu’il devait à l’ouvrage de son prédécesseur.


Dix ans plus tard, Jules Verne livre à son jeune public Le Tour du monde en 80 jours, sans doute inspiré d’une histoire vraie, celle de l’Américain George Francis Train.

Et ce Tour du monde va faire des émul : en 1894, Paul d’Ivoi ( et Henri Chabrillat ) publient Les cinq sous de Lavarède qui doivent à peu près tout au roman de Jules Verne : cette fois, ce n’est plus à la suite d’un pari que le tour du monde est entrepris… mais pour toucher un héritage ! La variante du pari de Philéas Fogg ( tour accompli en moins de 80 jours ) consiste cette fois à accomplir l’exploit en moins d’un an… avec seulement cinq sous en poche !


On le voit, les cinq sous commencent à apparaître. Avec un emprunt qu’il s’agit de révéler…

Parce que le premier ouvrage où il est question de cinq sous, ce n’est pas celui de Paul d’Ivoi… mais bel et bien celui du très oublié Aimé Giron qui publie ce roman destiné à la jeunesse en… 1887 !

Un récit catholique aux relents antisémites ( eh oui, c’est déjà dans l’air ! ) puisque l’ouvrage débute au cours de la Passion du Christ, où les Juifs n’ont pas le meilleur rôle ( une fois que Ponce Pilate a abandonné Jésus à la justice des sages de la synagogue, Aimé Giron écrit : Les Juifs poussèrent un hourra de satisfaction et applaudirent.

Dans sa préface, l’auteur conclut : « Maintenant, mes chers enfants, je vous prie de prêter attention à mon récit, de me tendre vos petites mains amicales et de me croire votre tout dévoué conteur, l’auteur du Sabot de Noël ». Aimé Giron fait ainsi sa propre publicité.

Bien sûr, le paternalisme de cet auteur fait sourire aujourd’hui. Mais il ne m’a pas choqué quand j’ai lu ce livre en 1955. Je venais en effet d’avoir en cadeau un roman de l’écrivain contemporain Georges Duhamel ( mort en 1966 ) . Son ouvrage ( de science-fiction ! ) pour la jeunesse Les voyageurs de l’« Espérance » était sous titré récit de l’âge atomique.

Il apostrophait ses lecteurs dès la première page :

« Vous m’écoutez très bien et j’en suis absolument stupéfait, car s’il s’agit de faire du bruit, vous montrez, mes chers petits-enfants, des dispositions admirables et de jolies facultés d’invention. » Plus loin, il ajoute : « Le plus beau cadeau que l’on puisse faire à un enfant, quand il sait lire, c’est de lui offrir un dictionnaire. » Hum !

L’histoire ne débute qu’après cette leçon de morale de trois pages que je lisais sans protester. C’était une autre époque !

Avec ses Cinq sous de Lavarède, Paul d’Ivoi aura plus de succès que son prédécesseur Aimé Giron. Mais à l’époque ( la fin du XIXème siècle ), il était de bon ton de mêler aventure, morale et religion. Quelques années auparavant, en 1880, l’Américain Lewis Wallace avait publié Ben Hur ( qui serait le roman le plus lu au XIXème siècle ! ) ; et plus tard, en 1895, l’écrivain polonais Henryk Sienkkiewicz publierait Quo Vadis – des best sellers qui feront la fortune des cinéastes !

Quant au thème de l’immortalité, il a toujours été synonyme de malédiction, y compris quand

le héros en est le « responsable volontaire »…

En publiant Tous les hommes sont mortels en 1946, Simone de Beauvoir avait-elle lu Les cinq sous du Juif errant ?


Lu dans sa seconde édition de… 1888, un livre de format moyen, toilé rouge ( comme de nombreux ouvrages de l’époque ! ), sur papier glacé très épais, avec des illustrations au trait d’Henri Pille.

CG